Heath's Modern Language Series.

LE MARI DE
M A D A M E D E S O L A N G E

Par ÉMILE SOUVESTRE.

EDITED, WITH ENGLISH NOTES

BY
O. B. SUPER, PH.D.
Professor of Modern Languages in Dickinson College

BOSTON, U. S. A.
D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS
1892

Copyright, 1889,
BY O. B. SUPER.

PRINTED MY C. H. HEINTZEMANN, BOSTON, MASS., U. S. A.

[Biographical Sketch.]
[Le mari de madame de Solange:] [I.] [II.] [III.] [IV.] [V.]
[Notes.]

BIOGRAPHICAL SKETCH.

———

EMILE SOUVESTRE was born at Morlaix in Brittany, April 15, 1806. His father was a civil engineer, and he intended following the same profession. After his father's death he changed his mind and began to study law, but being ambitious to shine as a writer he soon abandoned the law also.

His first literary work was a drama entitled "The Siege of Missolonghi," but this, like many other works of its class, was never produced on the stage. The misfortunes of his family soon compelled him to devote himself to making money, and in 1828 he became a book-keeper in Nantes. He did not, however, entirely renounce literature, but published numerous articles in various periodicals, the most noted of which was a series entitled "Les Derniers Bretons," which appeared in "La Revue des Deux Mondes." These established his reputation as a writer of taste, and during the next twenty years he wrote a large number of stories and tales, most of which were originally published in newspapers and reviews. His constant aim was not only to please the reading public, but also to inculcate the principles of sound morality.

His next venture was the co-principalship of a private school at Nantes, but he soon resigned his position and became the editor of a paper at Brest. This he was soon compelled to give up for political reasons, and he then accepted a professorship of rhetoric in the same place, and afterwards in Mühlhausen.

The professor's chair, however, does not seem to have been congenial to his tastes, for in 1836 he removed to Paris, determined to devote himself exclusively to literature. He took up his abode in the fourth story of a house in a retired part of the city, and of his life there he gives us charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." His thoroughly human and sympathetic nature made him a favorite with all who knew him, especially with the laboring classes, with whom he loved to associate. It is to this circumstance that we owe "Les Confessions d'un Ouvrier."

The State in 1848 founded an "École d'Administration," in order to train young men for the civil service, and he was made one of the professors. Here he delivered four lectures to workingmen, which were very popular; but when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded Souvestre's lectures as dangerous to his pretensions, and they were suppressed.

In 1851 the French Academy awarded him a prize for his work "Un Philosophe sous les Toits." In 1853 he was invited by Vinet to visit Switzerland in order to deliver a series of popular lectures on literature, which were received with great favor. Soon after his return to Paris he died, July 5, 1854.

LE MARI DE MADAME DE SOLANGE.

———

I.

ON se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux hommes étaient assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un bureau chargé d'in-folios ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.[1]

Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir et le jabot en organdi, qui désignait alors l'homme de loi d'une manière presque certaine.

—Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu résumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et susceptible d'augmentations.

—Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.

—Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien, maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner une nouvelle preuve de vos lumières?

—Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement, répondit le notaire sérieusement.

—Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que vous en pensez.

Durocher sourit.

—Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des femmes de ménage.

Le comte regarda Durocher avec étonnement.

—Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il.

—Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue chez M. de Choiseul![3] répondit le notaire; cela peut vous paraître peu de chose, M. le comte; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de suite[4] qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.[5]

—Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point noble.

—Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages.[6] Il mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour. Concevez vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine. Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu; il y en a toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles d'enrichis; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari docile.

—Et elle le trouva?

—Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'était M. le marquis de Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son horizon au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces hommes qui vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de toutes les passions.[7] Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté, penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche; elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, et toujours le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche de Sisyphe.[8]

—Elle a enfin renoncé pourtant?...

—Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes les forces qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter ce fantôme dans le néant et de se mettre à sa place sans avoir l'air de rien déranger.

—Et madame de Solange a réussi?

—Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir, elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle le mari de madame de Solange.

—Et il a consenti à cette annulation?

—Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.

—Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, car ce gendre est trouvé.

—Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire.

—Et vous le connaissez?

Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.

—Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence aujourd'hui, dit-il en souriant.

De Lanoy lui frappa sur l'épaule.

—Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète:[10]

"Les mortels sont égaux," etc.

Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec mon nom je puis arriver à tout.

—Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de Solange?

—Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant arriver que par moi, elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule. N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous deux. Elle remarque ce qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour vous!

—Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service; on peut s'en trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son âme.

—C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet, c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose facile et que je crois entendre.

—En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait l'ironie, j'ai toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par nécessité.

—Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon cher Durocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux parties. J'apporte, de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela en termes de basoche[12] et de manière à ne point effaroucher madame de Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui conviennent, je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort passable.

—Vous ne l'avez point encore vue?

—Non, je veux savoir avant tout si nous pouvons nous entendre; un mariage est chose grave, et l'on ne doit point s'engager à la légère. Tout votre avenir peut dépendre d'un bon ou d'un mauvais contrat; quant à la femme, on a toujours le temps de la connaître. Voyez donc, Durocher, à prendre mes intérêts et à les bien assurer.

—J'y mettrai mes soins.

—Tâchez que tout soit prêt pour demain.

—Je doute que je le puisse, monsieur le comte: il y aura des recherches à faire, des titres à consulter...

—N'avez-vous point l'aide de Jérôme Bouvart, votre clerc, que vous dites aussi habile que vous?

—C'était la vérité, monsieur le comte, mais depuis quelques mois Jérôme n'est plus le même.

—Comment! Se dérangerait-t-il?[13]

—Je ne sais; il est devenu pâle et muet comme un trappiste,[14] et son esprit semble toujours en voyage.

—Le drôle est amoureux, dit M. de Lanoy en essuyant sa poudre devant un petit miroir accroché au mur.

—Je l'ai pensé tant que j'ai vu ses fréquentes visites à sa cousine chez les dames de la Visitation;[15] mais depuis deux mois il y retourne à peine.

—N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.

—Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît mon zèle.

—Fort bien. Vous serez content de moi.

A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité impertinente qui constituait, à cette époque, les bonnes manières, s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux.


II.

Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles: palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqué du même cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartes où se cachent les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de l'éclat symétrique du règne précédent, vint cacher ses vices entre cour et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xviiie siècle fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse frivolité de Sardanapale[17] arrangeant son bûcher.

Or, c'est dans un de ces hôtels de l'ère Pompadour[18] que je dois maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante ans auparavant au fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait toute la richesse mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On y arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers,[19] et sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le reste du jardin était divisé en étroites plates bandes, encadrées de sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient leurs têtes par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls, placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de chèvrefeuille sous lequel, en été, madame de Solange recevait quelquefois ses visites.

Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés,[20] étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien tirés[21] étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses[22] d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains.

Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux, d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.

Quant à la jeune fille, elle semblait dans toute la splendeur d'une première jeunesse. L'air modeste et provoquant à la fois, elle eût pu servir de modèle à une vierge peinte par Watteau.[23] Son costume participait de cette double expression; on y sentait un reste d'habitudes du couvent déjà mêlé d'une demi-science mondaine.[24]

Elle tenait à la main une tragédie de Voltaire,[25] et la lisait à haute voix. Tout à coup elle s'interrompit, le vieillard venait de s'assoupir. La jeune fille posa le livre sur sa chaise et s'approcha doucement; mais ce mouvement lui fit rouvrir les yeux.

—Ah! je vous ai réveillé, mon père! s'écria-t-elle avec regret.

—Reste, dit-il d'une voix frêle; assieds-toi là Jeanne... plus près, plus près encore.

Elle s'accroupit aux pieds du vieillard dans l'attitude gracieuse d'une enfant qui demande des caresses.

Il posa une main sur son épaule, releva de l'autre son front et la regarda longtemps avec une sorte d'enchantement naïf.

La jeune fille sourit d'abord sous ce regard; mais je ne sais quel souvenir traversa subitement sa pensée, ses yeux se mouillèrent et elle baissa la tête.

—Qu'y a-t-il, Jeanne? demanda le vieillard, à qui ce mouvement n'avait point échappé.

—Rien, rien, mon père, répondit-elle rapidement.

—Tu me trompes. Hier encore j'ai vu que tu avais pleuré; je voulais t'en demander la cause, et ce matin j'ai oublié... Oh! ma tête! ma tête!...

—Il porta ses deux mains à son front avec l'expression plaintive d'un enfant. Jeanne voulut l'entourer de ses bras; mais il se dégagea doucement, jeta autour de lui un regard précautionneux, et baissant la voix:

—Madame de Solange te rend malheureuse, peut-être? dit-il avec une sorte d'effroi.

—Qui vous fait penser cela? interrompit la jeune fille. Il lui imposa silence de la main.

—Bien, bien, je sais que tu ne me l'avoueras point. A quoi bon! je ne pourrais te protéger, moi; mais prends garde, Jeanne; ne résiste pas à ta mère. Tout ce qui résiste, vois-tu, elle le brise!

—Je le sais, murmura Jeanne, dont les yeux se détournèrent vers son père.

Celui-ci l'attira plus près de lui.

—T'a-t-elle refusé quelque plaisir? demanda-t-il.

—Nullement, mon père.

—Tu désires peut-être quelque parure?

—Aucune.

—Pourquoi le cacher? on pourrait te l'acheter. Ta pension[26] est faible et ne doit point te suffire.[27]

—Je ne la voudrais plus forte que lorsque je vois de pauvres familles.

—Et tu en connais maintenant que tu aimerais à secourir?

—Hélas! mon père, ceux qui souffrent ne manquent jamais.

M. de Solange regarda autour de lui, et, tirant de la poche de sa veste une petite bourse de cuir de daim:

—Tiens, dit-il.

—De l'or! s'écria Jeanne étonnée.

—Oui, mais cache-le de peur que ta mère ne le voie!

—Pourquoi cela? Ne le tenez-vous point d'elle?

—Non.

—De qui donc, alors?

—Tout est pour toi, dit le vieillard en rougissant.

—Mais vous ne me répondez point, mon père, reprit Jeanne vivement. Cette bourse...

Et comme si un souvenir l'illuminait subitement:

—Cette bourse a été dérobée à ma mère il y a quelques jours! s'écria-t-elle.

—Tais-toi, dit le vieillard épouvanté.

—Quoi! ce serait...[28]

—Tais-toi!

Elle regarda son père stupéfaite. Celui-ci jeta un coup d'œil autour de lui pour s'assurer qu'ils étaient seuls.

—Tout lui appartient, reprit-il à voix basse; je suis chez elle comme à l'hospice; je n'ai rien à moi.... Quand j'ai vu cet or, j'ai pensé qu'il pourrait te rendre heureuse.

—Oh! mon père, mon père! s'écria Jeanne émue à la fois de honte, de pitié' et d'attendrissement.

—Dis que tu es heureuse, Jeanne! reprit celui-ci en l'attirant à lui. Pauvre fille! J'aurais voulu pouvoir dérober pour toi le trésor du roi de France! Si j'avais le paradis, vois-tu, Jeanne, je le donnerais tout entier sans y garder même une place... Mais embrasse donc ton père! remercie-le donc! C'est la première fois que je puis te faire un présent.

Il y avait dans les paroles du vieillard une tendresse à demi égarée qui émut Jeanne jusqu'au fond du cœur. Dépouillée de sa volonté par une longue oppression, cette pauvre âme en était revenue à tous les instincts de l'enfance.

Jeanne jeta ses bras autour du cou de son père et baisa ses cheveux blancs.

—Cache, cache la bourse, reprit le vieillard joyeusement. Ah! ils me croient la tête faible!... Mais je vois tout, je comprends tout. Aussi, sois tranquille, ma Jeanneton, je sais comment faire, maintenant. Oh ne te défie point de moi; tes pauvres ne manqueront plus de rien. Mais cache la bourse, surtout, cache-la bien.

—Elle ne nous appartient pas, fit observer la jeune fille doucement, et il faudra la rendre.

—La rendre! à qui?

—A ma mère.

—Que dis-tu? s'écria le marquis épouvanté; tu lui diras donc que je l'ai prise?

—Non, mon père.

—Elle le devinera, on te forcera à l'avouer; tu me dénonceras, malheureuse!

—Mon père!

—Oh! ne fais pas cela, Jeanne, je t'en conjure; ta mère se vengerait sur moi. Tu ne voudrais point me rendre malheureux. Tu es la seule qui m'aime ici. Oh! ne rends pas la bourse; je l'ai prise pour toi, Jeanne. Par miséricorde, ne dis rien à ta mère.

Il avait les mains jointes et pleurait. La jeune fille éperdue se jeta dans ses bras en s'efforçant de le rassurer par ses promesses et ses baisers, mais il semblait toujours inquiet.

—Tu ne sauras point cacher cet or, reprit-il, et tout se découvrira. Rends-le-moi, c'est le plus sûr; rends-le moi; je le garderai.

Jeanne lui remit la bourse, qu'il ramassa vivement.

—Surtout, pas un mot à ta mère, reprit-il, en posant un doigt sur ses lèvres. Si elle t'interroge, aime-moi assez pour mentir; ton confesseur te le pardonnera, et, s'il le faut, je prendrai sur moi le péché.

Dans ce moment un domestique en livrée parut au bout de l'allée. Il venait annoncer à M. de Solange que le souper était servi.

Celui-ci se leva, fit un signe à Jeanne pour lui recommander la discrétion, et, s'appuyant sur le bras du valet, il regagna d'un pas chancelant l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel.

La jeune fille le suivit des yeux avec une expression de pitié caressante, jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les tilleuls. Alors ses idées parurent prendre un autre cours, et elle tomba dans une profonde rêverie.

Le jour, qui commençait à baisser, ne jetait sur la tonnelle que des lueurs incertaines; la cloche du souper avait sonné, et, suivant l'usage établi dans la plupart des maisons nobles, Jeanne n'y devait point paraître. Certaine ainsi que son absence ne pouvait être remarquée par sa mère, ni par les gens de service occupés ailleurs, la jeune fille chercha le coin le plus reculé de la tonnelle, s'y assit et tira de son sein une lettre qu'elle y tenait cachée.

Là seule vue de ce papier sembla réveiller en elle une subite émotion, car la rougeur couvrit ses joues, et elle promena autour d'elle un regard inquiet; mais, sûre de ne pouvoir être aperçue, elle l'ouvrit lentement et se mit li le relire tout bas.

Cette lecture avait sans doute pour elle un vif intérêt, car elle ne tarda point à l'absorber tout entière. Une lueur d'indicible joie illuminait ses traits par instants, puis s'éteignait tout à coup sous un nuage de doute et de crainte. Deux ou trois fois elle s'interrompit, demeurant immobile, les yeux fixes et comme écrasée bous un sentiment de désespoir.

Enfin, elle avait achevé sa lecture et se préparait à la recommencer lorsqu'un bruit de pas se fit entendre: elle cacha vivement dans son sein la lettre qu'elle tenait, et presque au même instant madame de Solange parut à l'entrée de la tonnelle.

Madame de Solange était une femme de haute taille, richement vêtue, à la démarche lente, mais ferme. Rien chez elle ne rappelait son origine. Ses traits avaient une régularité pour ainsi dire hautaine, et leurs rides se cachaient sous une sorte de blondeur[29] aristocratique. Ce qui manquait dans tout son être, ce n'était point la distinction: c'était la vie. La robe de velours ne pouvait déguiser sa maigreur, et la lividité de son visage perçait le fard dont elle l'avait couvert. C'était seulement dans le regard que l'on retrouvait l'indice d'une énergie éprouvée; toute la vitalité s'y était réfugiée, et son œil gris brillait d'un éclat que l'on avait peine à supporter.

Jeanne, qui avait failli être surprise, resta tremblante et la tête baissée à son aspect; madame de Solange ne parut point y prendre garde.

Je vous cherchais, dit-elle à la jeune fille d'une voix dont l'harmonie avait quelque chose de métallique. Êtes-vous seule?

—Seule, madame, répondit Jeanne.

Madame de Solange s'assit sur le banc que sa fille venait de quitter et lui fit signe de prendre un des sièges rustiques qui se trouvaient sous la tonnelle.

—J'ai à vous parler, Jeanne, reprit-elle d'un ton plus confidentiel que de coutume. Approchez-vous et écoutez-moi avec attention.

La jeune fille obéit.

—Depuis bientôt trois mois que vous avez quitté le couvent, reprit madame de Solange, j'ai évité de vous présenter à la société qui fréquente l'hôtel. Vous avez vécu dans la retraite comme il convient à une fille de votre condition, qui ne doit paraître dans le monde qu'en se mariant; mais ce moment est enfin venu.

—Que dites-vous, madame? s'écria Jeanne qui leva brusquement la tête en tressaillant.

—Je dis que je viens d'arranger un mariage tel que je pouvais le désirer.

—Pour moi? interrompit la jeune fille.

—Pour vous, reprit madame de Solange. Qu'y a-t-il dans cette nouvelle qui puisse vous étonner? N'avez-vous jamais pensé qu'il en devrait être, ainsi tôt ou tard?

—Madame..., balbutia Jeanne éperdue.

—Allons, remettez-vous, dit froidement madame de Solange; il s'agit ici, non point de s'émouvoir, mais de causer. Le mariage aura lieu dans un mois, et dès demain je vous emmènerai pour choisir le trousseau.

Cette nouvelle était si inattendue que Jeanne resta un instant comme foudroyée. Elle regarda sa mère, pâle, les mains jointes et sans pouvoir parler.

—C'est impossible, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée; dans un mois, madame, c'est impossible.

—Pourquoi donc? demanda la marquise.

—Je ne savais point... Je n'étais point préparée. Oh! je vous en conjure...

—Enfin?... interrompit madame de Solange avec impatience.

—Je ne veux pas me marier, ma mère! s'écria la jeune fille qui se laissa glisser à genoux.

La marquise recula vivement.

—Relevez-vous, dit-elle. Pourquoi cet effroi, ces larmes; et que dois-je conclure de pareilles folies? Les dames de la Visitation auraient-elles abusé de leur influence pour vous inspirer un fanatique désir de fuir le monde?

—Non, madame.

—Qu'est-ce donc alors? Eprouvez-vous quelque répugnance pour le mariage?

—Je ne dis point cela, madame.

—C'est donc seulement pour le mari que je vous propose; mais je ne vous l'ai point nommé, vous ne l'avez jamais vu. S'il est jeune: spirituel, galant et de grande naissance, le refuserez-vous également?

—Ah! quel qu'il soit![30] s'écria Jeanne, emportée par son émotion.

Madame de Solange leva brusquement la tête.

—Alors, vous en aimez un autre? dit-elle.

Jeanne se couvrit le visage. Il y eut une pause.

—Ainsi, vous l'avouez, reprit la marquise d'une voix dont le tremblement annonçait une colère retenue; eh bien, mademoiselle, voyons votre choix! Pour être préférable au comte de Lanoy, il faut que l'homme distingué par vous réunisse à un haut degré les avantages de la beauté, de l'intelligence et de la fortune. Nommez-le! nommez-le sur-le-champ! Mais pourquoi ce silence? Hésiter, c'est me faire croire à quelque préférence indigne. Ce nom est-il si honteux, que vous n'osiez le prononcer? Parlez, mademoiselle! mais parlez donc!

—Ne m'interrogez point, madame, balbutia Jeanne, étouffée de sanglots.

La marquise fit un brusque mouvement.

—C'est-à-dire que vous rougissez d'avouer votre choix, reprit-elle. Vous-même, alors, en faîtes justice![31] Qu'il n'en soit plus question; vous épouserez M. de Lanoy.

—Ma mère! par pitié! s'écria Jeanne.

Mais madame de Solange lui saisit brusquement le bras, et avec un emportement qu'elle avait jusqu'alors difficilement contenu:

—Assez! dit-elle, vous obéirez!... Point de prières, point de larmes! Je le veux! Je ne vous demande plus la confidence de vos folles préférences. Gardez vos rêves, vous le pouvez; mais ce mariage réalise un espoir que je poursuis depuis vingt années; il vous assure le crédit et le rang que nous avons le droit d'ambitionner; il se fera,[32] mademoiselle. Fusse-je[33] à mon heure d'agonie,[34] je remettrais à recevoir l'absolution de mes péchés pour signer votre contrat.

L'énergie avec laquelle ces mots étaient prononcés saisit la jeune fille; elle leva vers sa mère des yeux noyés de larmes; mais le regard fixe de celle-ci s'appuyait sur elle avec une volonté si implacable, qu'elle fut comme écrasée et qu'elle se laissa retomber sur le siège qu'elle avait quitté.

Madame de Solange s'aperçut de ce subit abattement; elle avait déjà repris possession d'elle-même.

—Vous réfléchirez, dit-elle d'un ton de froideur imposante. On a dû vous apprendre au couvent qu'à nous appartenait le droit de disposer de votre sort, à vous le devoir de vous soumettre; mais il ne suffit point d'obéir, il faut que vous le fassiez avec la bonne grâce qui convient à votre éducation et à votre rang. J'ose espérer que vous ne l'oublierez point. Allez!

Jeanne se leva tremblante, salua et quitta la tonnelle.

Madame de Solange demeura longtemps à la même place, les yeux immobiles, le front soucieux. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Jeanne était loin de l'avoir laissée sans inquiétude. Il était évident que la jeune fille ressentait un amour, impossible à approuver sans doute, puisqu'elle n'avait osé en avouer l'objet, mais dont les suites pouvaient être dangereuses.

Bien qu'elle n'eût étudié sa fille que depuis quelques mois, la marquise avait vu clair dans le fond de cette âme, qui s'ignorait encore elle-même. Jeanne avait cette docilité de l'enfant qui a grandi sans s'en apercevoir; mais le péril de ses affections pouvait lui révéler le secret de sa force, et alors la révolte était à craindre, car il y avait dans la fille quelque chose de l'énergie de la mère. Les grâces de la jeunesse et les timidités de l'ignorance cachaient en vain cette énergie: madame de Solange l'avait devinée sous son enveloppe, comme l'œil d'un soldat devine le glaive dans son fourreau de satin. Aussi comprit-elle sur-le-champ que le seul moyen d'éviter la résistance était de tout brusquer; elle espérait qu'ainsi surprise, la jeune fille n'essayerait point des forces qu'elle ignorait, et que, convaincue de son impuissance, elle se jetterait dans la résignation.

C'était par suite de cette pensée que la marquise avait renoncé à pousser plus loin sa découverte et brusquement interrompu l'explication commencée. Elle savait qu'occuper un cœur de son affection, même pour la combattre, c'est l'y engager plus avant; qu'en arrachant à Jeanne une confidence, elle s'associait pour ainsi dire à sa passion, et qu'une fois cette dernière avouée, la jeune fille s'y abandonnerait avec plus de liberté. Elle résolut donc de ne lui faire aucune question, mais de tout découvrir, s'il était possible, décidée à ne rien négliger pour rompre une inclination qui mettait ses espérances en péril.


III.

Six heures venaient de sonner et tout semblait encore dormir dans l'hôtel de Solange. Une porte vitrée du rez-de-chaussée était seule ouverte, et les premiers rayons de l'aube l'illuminaient d'une molle lueur.

Le marquis était assis près du seuil, respirant cette brise piquante d'octobre que tempérait la première chaleur du soleil levant. Son sommeil était court, comme celui de tous les vieillards, et il se levait avant l'aurore pour jouir de cette heure de solitude. Soumis tout le jour au règlement établi par madame de Solange, ne pouvant lire, se promener, prendre ses repas qu'aux moments indiqués, toujours suivi d'un valet qui semblait un gardien plutôt qu'un serviteur, il se trouvait alors délivré de ces liens dégradants dans lesquels on avait étouffé sa pauvre âme. Le génie tyrannique qui réglait ses destinées dormait encore, et, débarassé de l'oppression qui tenait habituellement sa pensée captive, il pouvait reprendre possession de l'espace et du jour, retrouver en lui-même la force de désirer, de penser, car Dieu n'avait point refusé toute lumière à cette intelligence. Doucement ménagée, elle eût pu briller comme ces étoiles qui, sans faire remarquer leurs rayons, aident pourtant à la clarté du ciel; mais on lui avait demandé plus qu'il ne lui était permis de donner. Il n'eût fallu à ces facultés modestes que le labeur de chaque jour; attelage vulgaire, c'était assez pour elles de traîner le soc dans le sillon commun; madame de Solange avait voulu les transformer en coursiers de guerre; elle les avait lancées dans la mêlée, poursuivant leur lenteur d'un impitoyable aiguillon, jusqu'à ce qu'elles eussent succombé, brisées par d'impuissants efforts. Alors, dépouillé de son autorité et rappelé à toutes les soumissions de l'enfance, le vieillard avait cédé, après une courte lutte, et les dernières lueurs de son esprit s'étaient éteintes dans les humiliations.

Il y avait déjà quelque temps qu'il était assis à la même place, fixant sur le jardin un vague regard, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement à l'autre extrémité de l'hôtel.

Jeanne y parut, la tête couverte d'une coiffe du matin et enveloppée dans une pelisse. Elle promena les yeux de tout côté, fit quelques pas, puis s'arrêta; elle semblait tremblante. Cependant, après s'être assurée que le jardin était désert, elle se glissa légèrement derrière une touffe de lilas et gagna la tonnelle.

Arrivée là, elle s'assura de nouveau qu'elle était seule, et s'avança vers la grille qui interrompait le mur à cet endroit et permettait d'apercevoir la campagne. Une vieille statue y était adossée, et les lignes tracées sur le marbre par les passants prouvaient suffisamment qu'on pouvait l'atteindre du dehors.

La jeune fille en fit le tour,[35] glissa la main sous le socle à une place qui semblait lui être connue, et en retira une lettre. Au même instant, une exclamation retentit à quelques pas; elle détourna la tête; madame de Solange était debout à l'entrée de l'allée de tilleuls.

La jeune fille n'eut que le temps de s'élancer vers l'autre allée et de courir à la porte du jardin; mais on l'avait refermée. Éperdue, elle cherchait autour d'elle, lorsque son nom prononcé par une voix connue lui fit lever les yeux; elle aperçut son père, poussa un cri de joie et se précipita dans son appartement.

Tout cela s'était passé si rapidement que la marquise, qui revenait sur ses pas, ne trouva plus la jeune fille en arrivant devant l'hôtel; mais un regard jeté sur la porte vitrée du marquis lui fit tout comprendre. Elle s'arrêta indécise.

Depuis plusieurs années que M. de Solange vivait relégué dans cette partie de l'hôtel, elle en avait à peine deux ou trois fois franchi le seuil. L'aspect de ce vieillard en enfance lui rappelait trop d'espérances avortées et aussi peut-être trop d'inexorables torts pour qu'elle ne cherchât point à l'éviter. L'appartement qu'il occupait était pour elle comme ces prisons domestiques dans lesquelles on nourrit un monstre ou un fou, et dont on n'approche que lorsque la mort les a rendues vides.

Cependant l'occasion de tout découvrir était trop favorable pour la laisser échapper. Après un moment d'hésitation, elle surmonta sa répugnance, s'avança vers la porte et l'ouvrit résolument.

Le marquis était assis au fond de la chambre, serrant une des mains de Jeanne, pâle et haletante. Tous deux tressaillirent à l'aspect de madame de Solange, et le vieillard cacha vivement un papier qu'il tenait; mais la marquise avait remarqué son mouvement; elle s'avança vers Jeanne, qui avait baissé les yeux, et de cette voix dont la douceur avait je ne sais quelle inflexibilité sonore:

—Votre gouvernante vous cherche, dit-elle.

La jeune fille, étonnée, leva les yeux.

—Allez, reprit la marquise.

Jeanne regarda son père avec inquiétude. Elle parut balancer un instant; sa main serra celle du marquis, comme pour lui demander l'ordre de rester; mais celui-ci, qui avait rencontré l'œil de la marquise, détourna la tête. Obéissant enfin à un geste impérieux de sa mère, la jeune fille sortit lentement.

Madame de Solange reconduisit sa fille jusqu'à la porte, qu'elle referma derrière elle; puis, laissant tomber les rideaux qui avaient été relevés et permettaient de tout voir du dehors, elle revint vivement vers le vieillard:

—Jeanne vous a remis une lettre! dit-elle brusquement.

—Un siège! un siège pour madame! balbutia le marquis, qui promena les yeux autour de lui comme s'il eût cherché un valet.

—Veuillez m'écouter, monsieur, interrompit madame de Solange avec impatience.

—Une belle étoffe! reprit le vieillard en ayant l'air d'admirer la robe de la marquise.

Celle-ci fit un pas en arrière et le regarda fixement.

—Ah! j'entends! dit-elle après un court silence, monsieur le marquis espère échapper à mes questions en feignant de ne les point saisir; c'est un moyen dont il a toujours eu l'habitude; mais il prend une peine inutile, je sais tout.

Le vieillard tressaillit sans paraître comprendre.

—L'hiver vient, madame, continua-t-il; il n'y a plus d'oiseaux dans les tilleuls, plus de violettes...

—Assez, s'écria la marquise; regardez-moi, monsieur, et veuillez m'écouter! Je sais tout, vous dis-je! Jeanne est entrée ici tout à l'heure avec une lettre; je l'ai vue! Sûre que je l'exigerais, elle vous l'a remise pour me la dérober, et vous la tenez encore.

Le marquis cacha vivement ses deux mains dans les larges poches de son habit brodé.

—Je veux cette lettre, reprit madame de Solange avec autorité; il me la faut sur-le-champ!

—Plus de violettes, madame! plus de violettes! murmura le vieillard d'un accent à demi égaré.

La marquise fit un brusque mouvement, mais elle le réprima aussitôt, et, s'approchant d'un air presque riant:

—Allons, dit-elle en changeant subitement de ton, pourquoi refuser de me répondre, monsieur? Je ne suis point venue seulement pour cette lettre, et j'ai besoin de causer avec vous.

Le vieillard jeta à la marquise un regard craintif.

—Je venais vous parler de Jeanne, reprit madame de Solange; la voilà grande et le temps me semble venu de songer à son établissement.

Le marquis garda le silence.

—J'ai cherché longtemps, continua la marquise, mais je crois enfin avoir trouvé le mari qui lui convient.

—Un mari pour Jeanne? répéta M. de Solange en relevant la tête.

—Jeune, aimable, et tenant un des premiers rangs à la cour, ajouta la marquise; M. le comte de Lanoy.

—Le fils de l'ancien gouverneur du Périgord?[36]

—Lui-même, monsieur. Auriez-vous connu son père?

—Si je l'ai connu! s'écria le vieillard; un ancien compagnon d'enfance! Grande noblesse, madame! Les de Lanoy comptent autant de quartiers[37] que les Montmorency.[38] Il faut que Jeanne épouse le comte!

—A la bonne heure! dit la marquise; je vois avec plaisir, monsieur, que nous commençons à nous comprendre. Mais, en échange de la bonne nouvelle que je vous apporte, vous ne refuserez point, je pense, de me donner ce papier...

Le marquis tressaillit et fit rentrer dans sa poche la main qu'il en avait laissée sortir à demi; ses regards, dans lesquels s'était allumé un éclair d'intelligence, semblèrent s'éteindre.

—Un beau jour, madame, un beau jour, dit-il d'une voix enfantine en montrant le soleil qui étincelait à travers les rideaux.

—Il est vrai, répondit tranquillement la marquise, et vous devriez en profiter pour une promenade.

—Moi! s'écria le vieillard étonné.

—Je puis mettre le carrosse à votre disposition.

—Une promenade en carrosse! répéta M. de Solange avec émerveillement.

—Dans la forêt, si vous le voulez, il y a chasse aujourd'hui.

—Et je pourrai la voir! voir les chiens, les piqueurs, les gentilshommes![39]

—Pourquoi non?

—Ah! je le veux, je le veux, madame, tout de suite!

—Aussitôt que vous m'aurez remis la lettre.

—Ah! la lettre? répéta le vieillard d'un ton chagrin et comme si ce mot fût venu couper court à sa joie.

—N'avez-vous point aussi exprimé à Baptiste le désir d'assister aux messes du roi?[40] demanda la marquise; il vous y conduira, monsieur... dimanche prochain; la cour y sera tout entière.

—J'y verrai Marie-Antoinette?[41]

—Et vous entendrez un office en musique.[42]

—Avec un sermon, madame; il y aura sans doute un sermon? On en prêchait de si beaux autrefois en Lorraine, quand j'étais jeune. Il y avait surtout un capucin dont j'ai oublié le nom... Croyez-vous que l'aumônier du roi prêche aussi bien que lui, madame?

—Mieux encore, monsieur, dit madame de Solange qui se prêtait à l'expansion pleine d'enfantillage du marquis. Mais, complaisance pour complaisance; vous me donnerez le papier que Jeanne vous a remis.

Le vieillard retourna la lettre dans sa poche.

—Je ne peux pas, murmura-t-il; elle me l'a donnée à garder; si elle savait que je ne l'ai plus....

—Je ne lui en parlerai point.

—Mais elle me la redemandera!

—Je vous la rendrai.

—Bien sûr? demanda le vieillard qui jeta à madame de Solange un regard incertain.

—Je vous le promets, marquis, dit celle-ci en souriant. Mais vite, si vous tenez à votre promenade dans la forêt. La chasse ne tardera point à rentrer.

Le marquis resta un instant indécis. Le désir de recouvrer quelques heures d'une liberté perdue depuis dix années et de quitter sa prison pour respirer l'air libre des bois luttait en lui contre la parole donnée. On eût dit d'un enfant tenté,[43] dont la passion combattait un reste de volonté. Sa main, qui n'avait point cessé de tenir le papier remis par Jeanne, se montrait, puis se cachait de nouveau. Enfin elle se tendit à moitié vers la marquise, qui saisit vivement la lettre, brisa le cachet, et lut rapidement ce qui suit:

"C'est dans quelques jours que le contrat qui vous lie au comte de Lanoy doit être signé! Vous le savez, car je vous en ai avertie. Vous savez aussi que je tiens prêts les moyens de fuite. Vous pourrez donc, jusqu'au dernier instant, choisir entre moi et celui que votre mère vous destine; mais, le choix fait en faveur de celui-ci, ne songez plus à celui qui vous écrit; tout sera fini pour lui.

"Ne vous faites point de reproches, Jeanne, cela devait être ainsi; ce n'est point votre faute si je vous ai aimée, moi qui n'avais le droit que de vous adorer de loin comme les saintes du ciel. Plus sage, je serais aujourd'hui moins malheureux! Mais, tant que j'ai pu vous voir, je n'ai pensé à nulle autre chose. Près de vous, je sentais mon âme refleurir comme la campagne au printemps; un tourbillon de joie semblait vous environner!

"Quoi qu'il arrive, soyez bénie pour le bonheur que vous m'avez donné. Que[44] vous m'oubliiez pour le monde ou que vous oubliiez le monde pour moi, je vous aimerai uniquement et partout.

"Adieu donc, Jeanne! adieu, pour quelques heures ou pour toujours."

Lorsque madame de Solange eut achevé cette lecture, elle se tourna brusquement vers le marquis, qui avait suivi tous ses mouvements avec inquiétude.

—Qui a écrit cette lettre, monsieur? demanda-t-elle, pâle et les lèvres serrées.

—Je l'ignore, répondit le vieillard.

—Je le saurai, moi, murmura-t-elle en faisant un pas pour sortir.

Le marquis se leva.

—La lettre, madame! s'écria-t-il.

—Je la garde, monsieur.

—Que dites-vous?...

—Je la garde, vous dis-je!

—C'est impossible! s'écria le vieillard éperdu; Jeanne va revenir et me la redemander. Vous avez promis de me la rendre, madame; il me la faut! je la veux!

Il s'était mis devant la porte.

—Place, monsieur, cria madame de Solange les yeux enflammés.

—La lettre! la lettre! répéta le vieillard.

—Place! vous dis-je.

—Non, non! la lettre!

Il s'efforçait de retenir madame de Solange; mais celle-ci l'écarta d'un geste violent, ut s'élança hors de l'appartement.

Le billet qu'elle venait de lire, en confirmant l'amour caché de Jeanne, la laissait dans la même ignorance relativement à l'objet de cet amour, car il ne renfermait aucune indication, aucun détail qui pût en faire connaître l'auteur. D'un autre côté, les raisons qui avaient autrefois détourné la marquise d'interroger la jeune fille existaient plus puissantes que jamais. Une explication ne pouvait qu'exalter le désespoir de celle-ci, et la pousser à quelque résolution extrême. Madame de Solange trembla à la pensée de voir le caprice romanesque d'une enfant compromettre des projets si longtemps poursuivis.

Le temps, loin d'avoir assoupi sa fièvre d'ambition, l'avait redoublée; c'était désormais une préoccupation unique, dans laquelle allaient se fondre toutes ses volontés. Elle avait vu disparaître, l'un après l'autre, les horizons de la vie, pour tenir les yeux fixés sur ce seul point toujours fuyant; et plus elle avait épuisé d'efforts pour y atteindre, plus le désir avait grandi en elle.

Elle avait été d'ailleurs témoin des subites élévations du règne précédent, et tant de fortunes inattendues avaient entretenu son espoir. Impérissable domination d'une passion inassouvie! Quand les jours qui lui restaient à vivre pouvaient être comptés, elle ne songeait encore qu'à acquérir le rang qu'elle avait rêvé quarante ans plus tôt! Fortune, santé, famille, espoir d'un monde meilleur, elle eût encore tout donné pour être de la cour et mourir sur le tabouret,[45] comme Louis XI[46] sur son trône, le front famé et dans toute l'étiquette d'une réception royale!

Or, ce triomphe d'orgueil, le mariage de Jeanne avec le comte pouvait le lui donner. De Jeanne allait dépendre la réalisation de toutes ses chimères on leur anéantissement.

Cette pensée donnait à la marquise une sorte de rage désespérée. Elle eût voulu tenir dans ses mains le cœur de la jeune fille pour le maîtriser et le soumettre, fallût-il[47] pour cela le briser!

Elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire lorsqu'on vint lui annoncer que M. de Lanoy attendait au salon.

Le comte était accompagné du duc de Lussac qui avait été, comme vous l'avons déjà vu, son présentateur[48] chez madame de Solange, et s'était entremis pour le mariage projeté. Il venait aider son protégé à discuter les conditions du contrat.

Le duc était alors dans tout l'éclat de son succès à la cour et au plus haut degré de la puissance que lui donnait sa parenté avec la princesse de Lamballe.[49] Nul ne possédait autant que lui cette légèreté moqueuse, alors à la mode chez la reine, et on le citait comme le gentilhomme de France le plus spirituel et le plus brave. Serviable, du reste, il distribuait à tout venant, sur la recommandation de son valet de chambre, les brevets[50] et les pensions qu'il arrachait au ministre.

Au moment où madame de Solange entra au salon, il était assis sur une bergère dans tout le débraillé[51] d'un gentilhomme qui se sent chez des inférieurs. A la vue de la marquise, il se leva avec effort.

Eh! la voilà! s'écria-t-il. Complimentons-nous donc de notre exactitude, chère marquise. Pour vous, j'ai manqué trois rendez-vous. Il y a manœuvres de cavalerie ce matin au Grand-Camp, et je voulais vous y mener.

—Mille grâces, dit madame de Solange, je ne sais si je pourrai.

—Pourquoi donc? Il le faut! Voyons, marquise, nous allons terminer l'affaire du contrat en un instant.

—J'attends maître Durocher.

—Voici un clerc que j'ai pris en passant et qui vous apporte le projet d'acte.[52]

Madame de Solange aperçut alors debout près de la porte, un jeune homme dont les traits ne lui semblèrent point inconnus. Il était vêtu de noir comme ceux de sa profession, mais elle fut frappée de sa tournure hardie et de l'espèce de triste fierté qui se révélait dans tout son air. Il se tenait immobile à quelques pas du seuil, une main cachée dans sa poitrine. Au mouvement que fit la marquise il salua.

—Vous apportez le modèle du contrat? demanda madame de Solange.

Le jeune homme présenta, sans répondre, les papiers qu'il tenait à la main. L'expression de tous ses traits était si profondément douloureuse, que la marquise fut un instant sans pouvoir en détacher ses regards.

Cependant le comte et M. de Lussac s'étaient retirés à quelques pas dans l'embrasure d'une croisée. Elle prit les papiers que lui présentait le jeune homme et les déroula pour les parcourir; mais à peine y eut-elle porté les yeux qu'elle tressaillit. Le clerc releva la tête.

—Cet acte n'est point de maître Durocher, dit-elle vivement.

—Je l'ai écrit sous sa dictée, répondit le clerc.

—Vous?

—Moi, Madame.

—Qu'y a-t-il, marquise? demanda le duc en se rapprochant.

—Rien..., rien, monsieur le duc, balbutia madame de Solange d'un accent altéré.

Le duc reprit sa conversation interrompue et madame de Solange s'assit. Elle venait de reconnaître dans l'écriture du clerc celle du billet adressé à Jeanne.