LES DERNIERS PAYSANS
PAR
ÉMILE SOUVESTRE
II
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 bis.
1851
La Niole Blanche.
(Suite.)
A la vue du gendarme qui venait de paraître sur le seuil, Jérôme devint très pâle, le verre qu'il allait porter à ses lèvres resta à moitié chemin, le brigadier nous salua avec la politesse joviale ordinaire à ses pareils.
—Bon appétit, dit-il, et ne vous dérangez point pour moi; il paraît que la santé se soutient, père Jérôme?
—La... la santé! bégaya le cabanier, tenant toujours son verre à la même hauteur.
—J'ai voulu faire une petite visite en passant, reprit le gendarme, qui appuyait ironiquement sur les mots; mais où est donc la Loubette?
—Est-ce qu'elle n'est pas là? dit le cabanier, qui regarda autour de lui.
—Vous le savez bien, vieux finot, reprit le brigadier, et vous allez m'avouer tout de suite où elle est.
—Je vais...... je vais la chercher, dit Jérôme, qui fit un mouvement vers la porte.
Mais le gendarme lui barra le passage.
—Minute! s'écria-t-il, on ne sort pas, mon brave.
—On ne sort pas! répéta le cabanier de plus en plus effrayé; cependant pour avertir Loubette.
—Justement nous ne voulons pas qu'on puisse l'avertir, répliqua le brigadier en clignant de l'œil, et c'est pourquoi j'ai laissé un homme à l'extérieur. Voyons, père Blaisot, il n'y a plus à faire le malin avec nous; on sait que votre fils est ici.
—Guillaume! s'écria le cabanier avec un saisissement de surprise trop naturel pour être joué.
—Et nous venons l'arrêter comme réfractaire, ajouta le gendarme. Croyez-moi, l'ami, engagez-le à se rendre.
Jérôme jura par tous les saints du haut et du bas Poitou qu'il ignorait le retour de son fils, et qu'il n'était pour rien dans sa résistance à l'arrêt du sort qui l'appelait sous les drapeaux; mais le brigadier connaissait évidemment son homme, et, persuadé que Jérôme cachait le réfractaire, il voulut l'effrayer.
—Pas de farces, dit-il en hérissant sa moustache; on sait que vous êtes tous des blancs dans le pays; aucun de vous n'ouvrirait la bouche pour mettre l'autorité sur la piste d'un réfractaire; vous n'avez pas même l'air de vous douter de la chose; mais on connaît les couleurs, mon cher, et les ennemis de l'ordre n'ont qu'à se bien tenir.
Blaisot voulut protester de sa soumission au gouvernement de juillet.
—Faites donc pas le câlin, reprit l'agent de la force publique d'un ton presque menaçant; on vous connaît, peut-être! Est-ce que vous-même vous n'avez pas refusé de rejoindre dans le temps? Si on était méchant garçon, on pourrait le dire assez haut pour être entendu de Fontenay, et alors gare l'amende, la prison et le reste!
—Le reste! murmura le cabanier, qui se rappelait avoir vu fusiller les réfractaires et ceux qui leur donnaient asile pendant la guerre de la Vendée.
—Quoi qu'il arrive, continua le gendarme, je vous aurai averti; il ne faudra vous en prendre qu'à vous-même, si le procureur du roi se fâche et si les garnisaires vous mangent.
A ce mot de garnisaires, Blaisot devint encore plus pâle.
Ceux qui ont vécu dans le pays où a fleuri ce système odieux de la République et de l'Empire peuvent seuls comprendre tout ce qu'un pareil mot renferme. Pour nos paysans, recevoir les garnisaires, c'était souffrir le sort de pays conquis. Livrés à des soudards dont la mission était surtout de se rendre insupportables, il fallait subir à la fois la ruine et l'insulte, car ces loups officiels, en dévorant leur proie, ne manquaient jamais de la railler d'être si maigre. L'idée de se trouver exposé à une telle épreuve épouvanta Blaisot. Aux émotions de sa poltronnerie vinrent se joindre les inquiétudes de son avarice; il vit ses épargnes englouties et sa cabane au pillage.
—Sainte Vierge! ne parlez pas de garnisaires, Monsieur Durand, s'écria-t-il enjoignant les mains; aussi vrai que j'ai été baptisé, Guillaume n'est pas venu au pays. Ah! Jésus! ce n'est pas moi qui voudrais le cacher pour attirer le malheur sur mon pauvre toit. Non, non, mon saint patron est témoin que je ne l'ai point encouragé à faire le conscrit de buissons. Je savais trop bien que j'en souffrirais. Puisque la mauvaise chance lui était tombée, il fallait se soumettre; je le lui ai dit, Monsieur Durand, mais vous savez: le Triste-Gars avait le cœur arrêté dans le pays, et, quoique la fille soit maintenant à un autre, il y pense toujours pour sa damnation.
—Voilà justement pourquoi il revient, fit observer Durand; nos renseignements sont précis; hier on l'a reconnu près de Vallembreuse, ainsi il doit être au Petit-Poitou ou dans les environs. Du reste, on va fouiller la case, et quand il serait sous la pierre du foyer, où vous mettiez autrefois vos fusils, faudra qu'on le trouve, mille dieux! ou j'y perdrai mon nom.
Il allait sans doute donner suite à sa menace, mais nous entendîmes au dehors la voix de la Loubette mêlée à celle des gendarmes; presqu'aussitôt l'un d'eux entra, tenant par la main la jeune fille, qui se plaignait très haut.
—C'est-il la loi maintenant, s'écria-t-elle, qu'on arrête les gens quand ils rentrent tranquillement chez eux? Votre uniforme vous rend bien effrontés, mes gas!
—Ah! ah! c'est la cabanière, dit le brigadier; et d'où viens-tu comme ça, ma vieille?
—D'un endroit où on ne tutoie pas les filles qui ne vous connaissent pas! répondit-elle avec une hardiesse provocante.
—Bah! j'ai donc bien changé depuis mon dernier voyage? demanda le gendarme.
—Possible, dit la Loubette, je n'ai pas gardé votre signalement.
—Alors tu ne sais pas qui je suis?
—Je vois que vous n'êtes pas des gens polis, toujours, répliqua la jeune fille aigrement.
Il était évident que cette exagération de mauvaise humeur avait surtout pour but de cacher son trouble et de gagner du temps; le brigadier parut le comprendre:
—Prenons donc des mitaines à quatre pouces, dit-il ironiquement; mademoiselle Loubette pourrait-elle nous faire l'honneur de nous dire d'où elle vient dans ce moment?
—C'est bien malaisé à savoir, dit la paysanne du même ton bourru, j'étais allée porter la pitance au grand berger.
—Elle ne venait pas du côté où nous avons vu le troupeau, dit le gendarme qui était entré avec elle.
—Il y a donc à cette heure un chemin commandé? reprit la Loubette, toujours aussi maussade.
—On ne prend pas le plus long pour son plaisir, objecta Durand.
—Mais on le prend pour son devoir, répliqua la paysanne, et j'avais oublié quelque chose près du grand canal.
—Quoi donc?
—Vous le voyez bien.
Elle avait tiré de dessous son tablier une petite faucille qu'elle jeta derrière la porte, sur un tas d'herbe fraîchement coupée. Durand et son compagnon se regardèrent: les réponses de la jeune fille étaient si vraisemblables et faites d'un tel accent, que tous deux se trouvaient évidemment embarrassés; mais le brigadier n'était pas homme à se payer de pareils subterfuges.
—Ma foi, dit-il après un instant de silence, je vois que vous êtes une fine mouche et qu'il n'y a pas moyen de vous prendre au gluau; vaut mieux alors tout vous dire franchement. Voilà l'histoire, ma fille: le grand Guillaume est pincé!
—Vrai! s'écria la Loubette.
—On l'a rencontré en route, nous avons été avertis; il n'y a plus moyen de nous échapper.
La paysanne joignit les mains.
—Pauvre gas! dit-elle; hélas! fallait finir comme ça; c'est un crève-cœur que j'attendais! mais puisqu'il est arrêté, Monsieur Durand, on ne m'empêchera pas de le voir; c'est-il à Chaillé que vous l'avez emmené?
Les deux gendarmes échangèrent encore un regard: en prenant au mot le brigadier, la jeune fille l'avait complétement dérouté. Ainsi battu pour la seconde fois dans ses propres embuscades, il se décida à attaquer de front.
—Au diable! dit-il, vous seriez capable d'en revendre à tous les juges d'instruction du département; mais c'est assez de charades comme ça, ma chère: je vous répète que le grand Guillaume est au Petit-Poitou, que nous le cherchons et que vous venez de lui parler.
—Ainsi tout ce que vous avez dit était des menteries! s'écria la paysanne.
—On vous demande où vous avez laissé Guillaume, interrompit le brigadier.
Mais Loubette paraissait indignée.
—Voilà qui est glorieux! dit-elle; tromper une pauvre fille, pour qu'elle soit dommageable à son propre frère!
—Tonnerre! vous ne voulez donc pas répondre? dit Durand impatienté.
—Non! répliqua la cabanière avec énergie; puisque vous me tendez des piéges, je n'ouvrirai plus la bouche; on me hacherait menu comme balle d'avoine plutôt que de me faire dire un mot.
—Nous perdons notre temps avec ces chouans-là, s'écria Durand, le père est un sournois et la fille une dessallée[1]; vite, deux hommes ici pour garder la case, pendant que tu viendras avec moi battre l'estrade vers le grand canal.
[1] Rusée.
Il avait regagné la porte; je le suivis. La nuit était étoilée; mais de grands nuages passaient par instants et amenaient des alternatives d'ombre et de lumière. Lorsque nous sortîmes, tout était plongé dans l'obscurité. Le brigadier appela deux hommes qui veillaient en dehors et commença à leur donner ses instructions à voix basse, mais il ne tarda pas à s'interrompre; la brise venait d'apporter jusqu'à nous un bruit que je ne reconnus point d'abord.
—On dirait une niole qui passe sur le grand canal, fit observer un des gendarmes.
Tout le monde prêta l'oreille. Le clapotement des eaux refoulées par la petite barque devenait moins confus. Dans ce moment, son conducteur se mit à fredonner la chanson du retour des noces. Quoique la voix me parût avinée, je la reconnus; c'était celle de Nivôse Bérard. Les vers de la mélancolique ballade nous arrivaient si nettement, que le coureur de bois était évidemment près d'aborder. Son chant continuait avec la même expression d'insouciance, lorsqu'il s'éteignit tout-à-coup. Il y eut un silence de quelques secondes, puis nous entendîmes un cri sourd, un bruit de pas précipités, et Fait-Tout vint tomber au milieu de nous chancelant et hors d'haleine.
—C'est la jambe de bois! s'écria le brigadier surpris; comment diable se trouve-t-il ici à cette heure? D'où viens-tu, vagabond, et que t'est-il arrivé?
Nivôse voulut répondre, mais l'ivresse et la peur enchaînaient sa langue: à demi renversé sur le banc placé près du seuil de la cabane, il tendait les mains vers le massif de saules du grand canal, en bégayant des mots entrecoupés.
—Comprenez-vous ce qu'il veut dire? demanda Durand à ses hommes.
—Le pauvre diable n'a plus sa raison, reprit le gendarme qui avait déjà parlé.
—Je vous dis.... balbutia Fait-Tout, que je l'ai vue, j'en suis sûr.... je l'ai vue.
Et me saisissant la main:
—C'est là, dit-il, comme j'abordais.... elle est sortie du milieu des roseaux.... et elle a filé sous les arbres!
—Mais qui? quoi? s'écria le brigadier impatienté.
—Eh bien, elle! murmura Fait-Tout, dont la voix devient encore plus basse, la niole d'angoisse!
Les gendarmes firent un mouvement de surprise; Durand haussa les épaules.
—Il aura aperçu un rayon de lune qui glissait sur l'eau! reprit-il.
Mais le coureur de bois insista.
—Je vous dis qu'elle a passé tout près de moi, et, comme je ne rangeais pas ma barque, j'ai entendu une voix répéter: Tourne ou je te retourne!
—Alors, tu as vu le tousseux jaune? demanda Durand d'un ton railleur.
—J'ai aperçu le mort qu'il emportait.
—Un mort?
—Sa tête pendait à l'avant de la niole et traînait dans les joncs.
—Allons, ivrogne! dis que tu as eu peur, interrompit le brigadier.
—Non! s'écria le coureur de bois; au premier instant, l'eau-de-vie m'a soutenu le cœur, et la preuve, c'est que je lui ai parlé.
—Au conducteur de la niole d'angoisse?
—Je lui ai demandé tout haut: Mâle ou femelle, qui emmènes-tu!
—Et il t'a répondu?
—Il m'a répondu: J'emmène le grand Guillaume!
Le cabanier, qui était accouru sur le seuil, poussa un cri; mais la Loubette resta immobile. Durand ne parut nullement ébranlé par l'accent de conviction de Bérard.
—Nous sommes encore pas mal innocents d'écouter ici ce père la Soif, dit-il; pendant ce temps-là, notre conscrit se donne de l'air. Vite, les enfants, préparez les armes et commençons la chasse!
Nous entendîmes craquer les batteries des carabines, puis les gendarmes s'avancèrent avec leur chef dans la direction du grand canal.
Nous les suivîmes tous par un mouvement involontaire; Bérard lui-même se laissa entraîner, en protestant toutefois que nous courions à notre perte. Le brigadier arriva le premier au massif de saules. Le canal, plongé dans la nuit, formait un large sillon noir que tachetaient, de loin en loin, les touffes de plantes aquatiques. Durand se retourna en ricanant:
—Eh bien! où est donc sa niole blanche? demanda-t-il.
—Regardez! cria Fait-Tout, qui nous montrait l'embouchure de l'étier.
Tous les yeux se fixèrent en même temps sur le point indiqué: en avant, d'un jet de clarté stellaire qui argentait les eaux, une forme vague glissait légèrement dans l'obscurité; elle atteignit bientôt la ligne lumineuse, et nous reconnûmes une petite barque recouverte de blanc.
Cette fois le brigadier parut céder au saisissement général.
—C'est elle! c'est la niole d'angoisse! répétèrent plusieurs voix.
—Elle rentre dans le grand étier, dit Jérôme.
—Mais elle nous a laissé auparavant son chargement, acheva Fait-Tout.
Il désignait du doigt un petit atterrissement qui, jusqu'alors, avait été caché par la berge; nous nous penchâmes tous à la fois, et nous aperçûmes le cadavre d'un noyé.
Il était couché au milieu des broussailles, la face contre terre et les deux bras étendus. Les gendarmes descendirent jusqu'à lui, le dégagèrent des repoussés de frêne, et, l'enlevant avec effort, le déposèrent sur le bord du canal. La Loubette, qui les avait aidés, se mit alors à genoux près du mort pour le mieux examiner. Le long séjour sous les eaux avait rendu le visage méconnaissable, mais les vêtements semblaient être ceux du réfractaire; enfin, une bague, que l'on retrouva à la main gauche, dissipa tous les doutes: c'était l'anneau de promesse dont m'avait parlé le cabanier, on y lisait distinctement les noms de Guillaume et de Lousa!
Le corps du noyé fut porté à la cabane, et on le déposa dans un petit appentis fermé attenant au logis d'habitation. Le hasard ayant appris au brigadier Durand que j'avais quelques notions de médecine, il me pria de dresser procès-verbal. Il fallait, pour cela, procéder à l'examen du cadavre, afin d'en connaître l'état et de constater la cause du décès. Cependant les deux gendarmes, qui étaient retournés à Chaillé, avaient répandu le bruit de ce qui venait d'arriver. Malgré la nuit, on accourut bientôt du voisinage pour voir le mort.
On sait que tout événement qui réunit des paysans est pour eux l'occasion de manger et de boire. Les traditions d'hospitalité ne leur permettent pas de recevoir ceux qui viennent prendre part à la douleur ou à la joie de la famille sans offrir le pain et le vin, ces deux antiques symboles d'alliance. La Loubette couvrit, en conséquence, la table de tout ce qui pouvait être offert, et Jérôme se chargea de faire les honneurs de la maison. Il accueillait tout le monde avec de bruyantes lamentations. Aux plaintes des visiteurs sur le sort de son fils, il répondait par des plaintes sur son propre sort. Qu'allait devenir la cabane, gouvernée par une coiffe et par deux bras vieillis? Tôt ou tard on le verrait infailliblement réduit aux haillons des chercheurs d'aumône, et par malheur, on n'était plus au temps de la grande sœur de la sagesse, qui demandait à Dieu de devenir étoffe, pour vêtir les pauvres gens[2]. Tous ces gémissements étaient entrecoupés de libations qui me parurent en adoucir sensiblement l'amertume. Comme tous les paysans, le cabanier, qui ne se mettait que rarement en dépense, voulait au moins profiter de celle qu'il ne pouvait éviter, et il buvait seul autant que tous les visiteurs.
[2] Ces paroles sont historiques; elles furent prononcées par la sœur Marie-Louise, qui fonda la maison des Filles de la Sagesse, à Saint-Laurent (Vendée).
Quant à la Loubette, après avoir mis le couvert, elle était sortie et avait d'abord rôdé quelque temps autour des gendarmes groupés au dehors. Son attitude et son expression me surprirent. Ses larmes coulaient, mais sans les éclats ordinaires aux douleurs campagnardes; c'était plutôt une angoisse agitée qu'entrecoupaient des tressaillements nerveux. Elle se dirigea bientôt vers l'appentis où l'on avait déposé les restes de son frère. Ceux-ci avaient été recouverts d'un drap roux en toile de chanvre, et on avait allumé aux pieds deux chandelles de résine. Tous les arrivants venaient pour regarder le mort; mais la Loubette, assise à terre sur le seuil, la figure cachée sur ses genoux, barrait la porte et ne permettait à personne d'entrer. Cependant, à la voix du vieux Jacques, elle tressaillit et releva la tête.
Le grand berger était debout devant l'appentis, contemplant cette forme humaine à jamais immobile qui se dessinait dans l'obscurité. Il tenait des deux mains son chapeau appuyé sur sa poitrine, ses longs cheveux gris tombaient sur ses épaules, et un pli douloureux crispait son front tanné.
—Voilà donc ce qu'on gagne à vieillir! dit-il, en ayant l'air de penser tout haut plutôt que de s'adresser à quelqu'un; ceux qu'on a vu naître sont étendus sur les tréteaux, et la fille de la maison pleure à la porte!
—Dieu essaie notre cœur, vieux Jacques! dit la Loubette, qui laissait échapper quelques larmes.
Le berger remua la tête.
—Oui, dit-il doucement. Je sais qu'on ne peut pas lui demander compte; mais il y a des fois où il est dur de se soumettre!.... Et c'est donc vrai qu'on ne sait pas comment la chose est arrivée?
—On ne sait rien, dit la jeune fille.
Jacques regarda le cadavre quelque temps en silence.
—On dit toujours du bien de ceux qui sont partis pour l'éternité, reprit-il enfin; mais quand celui-ci était vivant, on en parlait déjà comme d'un mort. Où est l'homme qui serait capable, dans tout le Marais, de lui reprocher une mauvaise action ou seulement un mauvais mot? Sa présence riait à tout le monde, et quand il vous avait dit bonjour en passant, on se croyait plus riche.
—Ça n'a pas empêché le malheur de venir, objecta sourdement la Loubette.
—Qui aurait pu penser que le vieux Jacques le mettrait en terre? reprit le berger revenant toujours à son étonnement douloureux; qui l'aurait dit, quand il courait avec mes moutons dans la pâture, quand je lui faisais des sifflets de frêne, quand il me lisait l'histoire de la grande guerre au coin d'un fossé?
Le vieillard s'arrêta. Cette énumération de souvenirs avait fait grandir son émotion, deux petites larmes, les dernières, à ce qu'il semblait, d'une source depuis longtemps tarie, glissèrent lentement le long de ses joues. La Loubette parut très troublée.
—Taisez-vous, vieux Jacques, dit-elle très bas et sans regarder le grand berger, vos paroles sont comme un couteau qui entre dans le cœur; pourquoi rendre la peine plus lourde en rappelant la joie?
—Ce que vous dites, c'est la raison, ma fille, reprit le paysan déjà remis; aussi voilà qui est fini, je ne parlerai plus; seulement vous laisserez bien le grand berger voir une dernière fois le fils de la maison?
Il avait fait un mouvement pour franchir le seuil de l'appentis; la Loubette parut hésiter, et ne se rangea qu'avec une visible répugnance.
—Faites vite, Jacques, dit-elle, ou tout le monde viendra troubler la tranquillité des morts.
Le grand berger entra en se signant. Dans ce moment la flandrine, qui était derrière lui et à laquelle on n'avait point pris garde jusqu'alors, voulut le suivre malgré Loubette.
—Laissez, dit le vieillard en se retournant vers la jeune fille, la Bien-Gagnée a droit de voir son ancien maître.
Et s'adressant à la brebis:
—Comment n'as-tu pas senti le malheur venir sur nous? dit-il avec un ton de tristesse et de reproche; le bon Dieu t'aurait-il retiré ton instinct, ou bien as-tu oublié Guillaume?
La flandrine redressa la tête à ce nom, et regarda le berger avec une intelligence singulière. Le vieux Jacques s'approcha alors du cadavre, souleva le drap mortuaire, et s'adressant à la brebis:
—Viens, la Bien-Gagnée, reprit-il, et prouve que tu as reçu le don; reconnais tes morts!
La brebis s'approcha lentement, tourna autour du noyé, passa la langue sur une de ses mains, puis s'éloigna avec indifférence, et sortit de l'appentis.
Le grand berger parut stupéfait. Il regarda le visage défiguré du cadavre, laissa retomber le suaire, et, tournant la tête:
—Allons, murmura-t-il, l'animal et l'homme se ressemblent; ils oublient les absents et ils abandonnent les morts.
Il s'agenouilla alors près des tréteaux, fit une courte prière, puis se signa de nouveau, et sortit en silence.
Je n'avais pu me livrer encore à l'examen nécessaire pour la rédaction du procès-verbal demandé par le brigadier. Je profitai du moment où la Loubette s'éloignait avec Jacques pour y procéder. Les gendarmes avaient rejoint Jérôme et buvaient dans la cabane; j'appelai Fait-Tout, qui était à peu près dégrisé et ne fit aucune difficulté pour me venir en aide. Sûr désormais de n'avoir affaire qu'à un cadavre, il se mit à le dépouiller avec une rapidité et une adresse que l'expérience seule pouvait donner. J'appris, en effet, qu'il fallait ajouter cette industrie à toutes celles qu'il exerçait déjà. Le coureur de bois ensevelissait les morts de malheur! c'est le nom donné, dans nos campagnes, à ceux qu'un coup subit a frappés. Surpris dans les erreurs de la vie sans avoir eu le temps de les expier, ils laissent un doute funeste sur le sort de leur âme, et, d'après le préjugé populaire, la plupart appartient à l'enfer. Aussi les mains pieuses qui cousent le suaire des pécheurs absous ne s'offrent-elles point pour eux: il faut appeler un des mercenaires désignés par le nom flétrissant d'ensevelisseurs des damnés. Bien souvent même l'église refuse d'ouvrir ses portes à celui qu'elle n'a pas réconcilié, ou, si elle le reçoit, elle ne lui accorde que ses moindres honneurs et ses plus courtes prières. Cette espèce de réprobation grandit surtout quand la fin a été visiblement violente: meurtre ou suicide, on soupçonne un crime, et il semble que le sang du cadavre souille la mémoire du mort.
Tout en déshabillant le noyé, Bérard m'avait remis sur la voie de ces préventions populaires.
—Si c'était Sauvage le Bien-Nommé, dit-il, on l'enterrerait sans messe à l'entrée du cimetière; mais, pour un réfractaire, M. le curé n'y regardera que d'un œil. Ils n'avaient pas moins raison quand ils disaient à Marans que le mauvais vent soufflait sur le Petit-Poitou. Voilà deux gas couchés sous l'eau en moins d'un mois. Pour Sauvage, je ne dis rien, il buvait jusqu'à se noyer l'esprit, et il n'avait ni force ni vaillantise; mais celui-ci n'a jamais vu double: il nageait comme une brème, et je l'ai vu abattre un taureau par les cornes.
Le cadavre que nous avions sous les yeux était loin d'annoncer une pareille vigueur, et j'en fis l'observation.
—C'est ce que je me disais tout en vous parlant, reprit le coureur de bois étonné; j'aurais juré que le grand Guillaume était plus membru et mieux en point.
Je lui fis remarquer les jambes grêles du mort, ses mains allongées et ses épaules étroites.
—Faut voir les bras, dit-il en les dégageant de leur dernier vêtement.
Mais il s'arrêta tout à coup, se pencha vivement vers le cadavre, et se récria.
—Qu'y a-t-il? demandai-je.
—Ce qu'il y a, reprit Fait-Tout; regardez-moi là, sur l'avant-bras; qu'est-ce que vous voyez, dites?
—Un tatouage.
—Qui représente?
—Mais... un autel... une croix... une fleur de lis..
—Le grand jeu avec ma marque, à preuve que c'est moi qui l'ai piqué! Mais, comme avant le Fier-Gas, il n'y avait qu'un autre à l'avoir dans le pays, je dis que ceci n'est pas le corps du grand Guillaume.
—Et de qui donc?
—De Sauvage le Bien-Nommé.
Il fut interrompu par un cri sourd. Nous nous retournâmes; la Loubette était à la porte de l'appentis, pâle, la tête droite et la main en avant.
—Arrive! arrive! et essuie tes yeux, cria Fait-Tout, ton frère n'est pas trépassé.
—Taisez-vous, sur votre salut! dit la jeune fille en refermant vivement la porte. Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici, et qui vous a permis de toucher aux morts?
—Qui? répliqua Bérard, surpris du ton de la paysanne; foi de Dieu! tu n'as qu'à demander à Monsieur.
La Loubette me regarda; je lui expliquai la mission dont j'avais été chargé par le brigadier.
—Au fait, il ne sait encore rien, interrompit Nivôse, je vas lui annoncer le changement.
Il voulut sortir; la cabanière lui barra le passage.
—Quel bien ça vous fait-il de le lui dire? reprit-elle d'une voix basse et vibrante; c'est-il donc pour qu'ils recommencent à fouiller tous les buissons avec leurs sabres et leurs fusils? Ne savez-vous pas qu'un réfractaire est comme le loup du bois? Tant qu'on le sait debout, on travaille à avoir sa peau. Laissez clouer ce mort-ci entre quatre planches, afin de donner un peu de repos aux vivants.
—Ainsi, tu savais que ce n'était pas le corps du Triste-Gas? dit Fait-Tout.
—Et votre frère est au Petit-Poitou? ajoutai-je.
Elle poussa la barre de bois qui fermait la porte; puis nous regardant en face:
—Eh bien! oui, dit-elle, avec une résolution subite; mais, si vous êtes des hommes et des chrétiens, vous vous tairez. Voilà treize mois que le grand Guillaume était hors du pays et en sûreté, comme je pouvais croire; mais le chagrin l'a pris, et il est revenu. Fait-Tout sait bien pourquoi.
—Pour la Lousa, dit celui-ci.
—Pour elle! reprit la paysanne d'un accent de rancune. A l'ordinaire, on guérit d'une amitié, quand il n'y a plus d'espoir; mais lui, il est sous un mauvais charme et son esprit reste malade malgré tout.
—Vous l'avez donc vu? demandai-je.
—Pendant le souper: Monsieur se rappelle ce cri de tire-arrache qui a étonné mon père?
—C'était un signal....
—Qui m'a averti que Guillaume était arrivé, et de fait il m'attendait près du grand canal avec le corps du Bien-Nommé, qu'il avait rencontré sous sa perche en traversant l'étier.
—C'est alors, sans doute, qu'il a eu l'idée de donner le change à ceux qui le cherchaient en mettant au noyé sa bague et ses habits.
—Et en couvrant sa niole d'un linceul blanc.
—Par ainsi, c'était une menterie! s'écria Fait-Tout, visiblement partagé entre une indignation sincère et la honte d'avoir été pris pour dupe; c'est lui qui m'a dit les mauvaises paroles! il n'a pas eu peur de jouer avec la mort! Eh bien! par mon baptême, la mort aura son tour!
—Je le lui ai dit, murmura la Loubette en baissant la tête; mais Guillaume est un cœur mauhardi qui ne croit pas ce que les mères apprennent aux enfants du pays.
—Puisqu'il a besoin d'un exemple, le bon Dieu le lui donnera, reprit Nivôse avec une certaine aigreur, et voilà qu'il commence en faisant reconnaître sa feintise.
—Vous n'êtes toujours que deux à le savoir, fit observer vivement la Loubette, et Monsieur n'est pas un traître.
Je l'assurai de ma discrétion.
—Alors Fait-Tout n'a qu'à oublier ce qu'il a vu, et le secret restera sous l'herbe du cimetière, continua-t-elle en regardant mon compagnon; mais faut avouer franchement ses intentions.
—Est-ce que j'ai dit que je voulais parler? répliqua Bérard avec humeur.
—Mais vous n'avez pas promis de vous taire, objecta la Loubette.
—Faut avoir confiance dans les gens, reprit sournoisement le coureur.
La jeune fille le regarda en face; un flot de sang était monté à sa joue blafarde, et son œil, plus ouvert, avait une sorte de rayonnement.
—Prenez garde à ce que vous allez faire, coureur, dit-elle lentement; suivant votre choix, vous pourrez avoir ici, pour le reste de votre vie, de grands amis ou de vrais ennemis. Dans le moment présent, je ne vous veux que du bien; mais si vous faites le moindre tort à Guillaume, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je mettrai tout mon courage à vous préparer du mal, et vous regretterez jusqu'aux larmes d'avoir mis du chagrin sur ma route. Je vous dis ça, vous le voyez, sans colère, mais c'est un engagement que je prends, et vous pouvez demander dans le pays si j'ai jamais faussé mes promesses.
Il y avait dans l'accent de la paysanne une telle puissance de sincérité, que Fait-Tout en fut visiblement troublé; cependant il affecta d'en rire.
—Eh bien! quoi donc on se fâche? dit-il ironiquement; voila les femmes qui veulent me faire peur de leurs langues! Eh! eh! eh! impossible, ma fille, je suis trop habitué à la chasse des vipères. Aussi mets-toi bien dans l'esprit que si je me tais, ce ne sera point par crainte, mais par pure amitié..... d'autant que j'y perdrai un bon profit.
La Loubette parut étonnée.
—Eh oui! un bon profit, répéta Bérard; il n'y a pas que toi qui t'intéresses à celui qui est là. Voilà-t-il pas six semaines que la famille du Bien-Nommé le cherche pour mettre son pauvre corps en terre sainte? Celui qui le lui apporterait pourrait être sûr d'être traité avec politesse.
L'expression donnée à ce dernier mot ne pouvait laisser de doute sur sa signification.
—Les parents du Bien-Nommé ne sont pas plus riches que les Blaisot, répliqua la fille du cabanier, qui comprit où tendait le coureur de bois.
—Mais peut-être bien qu'ils sont plus généreux? dit Fait-Tout en clignant de l'œil.
—C'est à savoir; pour payer un service, il faut d'abord qu'il ait été rendu.
—On peut toujours convenir du prix, objecta effrontément Bérard.
—Non pas ici, interrompis-je, en prêtant l'oreille, car j'entends le sabre et les éperons des gendarmes.
—Venez dehors, nous causerons, dit vivement la Loubette.
Et rouvrant la porte, elle sortit avec Bérard.
Je me hâtai d'achever mon procès-verbal que je remis au brigadier. Il repartit aussitôt, emmenant Jérôme qui, bien qu'un peu étourdi par les toasts de condoléance auxquels il avait dû répondre, gardait sa prudence ordinaire, et voulait faire lui-même sa déclaration à l'autorité. Les voisins s'étaient déjà retirés; je me trouvais seul dans la cabane au moment où la Loubette et le coureur rentrèrent. Tous deux s'étaient mis complétement d'accord. Le coureur, qui se préparait à ensevelir le noyé, venait chercher une bouteille de dur pour combattre le brouillard de la nuit.
Resté seul avec la jeune fille, j'allais l'interroger sur le grand Guillaume, quand je la vis courir à une porte de derrière qu'elle ouvrit avec précaution, elle avança la tête au dehors, sembla fouiller du regard tout l'enclos, prêta un instant l'oreille, et finit par pousser ce cri plaintif de la chouette, rendu sinistre par tant de sanglants souvenirs. J'entendis bientôt des pas; la Loubette disparut un instant, échangea quelques paroles à voix basse, puis rentra avec un jeune paysan que je reconnus au premier coup d'œil pour son frère: c'était les mêmes traits, mais avec plus de netteté et de finesse. La physionomie, restée confuse chez la sœur, s'était, chez le frère, éclaircie et achevée. En les voyant à la fois, on avait, pour ainsi dire, l'ébauche et la statue.
A mon aspect, le jeune Poitevin s'était involontairement arrêté.
—N'ayez pas peur, Guillaume, dit la Loubette, Monsieur ne vous veut que du bien, et il est capable de vous donner un bon conseil.
—Il sera reçu en grande révérence, dit le paysan, qui se découvrit.
Je l'assurai de mes bonnes intentions et lui expliquai très brièvement comment j'étais venu pour lui au Petit-Poitou. Il parut faire effort pour m'écouter; mais ses yeux, qui allaient d'un objet à l'autre, trahissaient sa distraction. Je m'interrompis brusquement.
—Pardon, excuse, Monsieur, dit Guillaume, qui parut craindre de m'avoir blessé; mais voilà si longtemps que j'étais entré ici, que, malgré moi, je regarde si tout est à son ancienne place. Vous savez, on aime les endroits qu'on a connus tout petit; surtout quand on revient... et qu'il faut repartir, car on ne doit plus me voir par ici, maintenant qu'on va me croire au cimetière!
Je voulus lui faire entrevoir les sérieuses conséquences de cette ruse, qui, en le rangeant parmi les morts, lui enlevait son nom, ses droits et toute possibilité de retour au pays; mais, à ce dernier mot, il m'interrompit.
—C'est ce qu'il faut! dit-il vivement; tant qu'il y aurait eu moyen de revenir, j'aurais voulu revoir la cabane, tandis qu'à cette heure tout est dit. Quand le prêtre aura chanté le de profundis, il ne restera plus de grand Guillaume. Il y avait comme un courant qui m'emportait par ici, fallait l'empêcher; quand on ne veut pas que les barques suivent le fil de l'eau, on les coule au fond: eh bien! moi, voilà que j'y suis.
Il éclata d'un rire forcé; mais la Loubette laissa échapper un gémissement; le jeune réfractaire se tourna vers elle.
—N'ayez pas de regrets, pauvre fille, reprit-il avec beaucoup de douceur, le bon Dieu sait où il nous mène; remercions-le plutôt d'avoir bien voulu nous donner ce dernier moment.
—Mettez-le donc à profit, reprit la paysanne avec une résignation naïve; vous avez grand besoin, Guillaume, buvez à votre soif et mangez à votre faim.
Le jeune homme s'approcha de la table, qui était restée servie, et voulut s'asseoir sur le banc; mais sa sœur lui montra, à l'autre bout, un escabeau qui était évidemment sa place accoutumée. Elle prit au vaisselier une assiette particulière, une cuiller de bois sur laquelle le nom de son frère était grossièrement gravé, et lui présenta un pain de méteil encore entier. Avant de l'entamer, le paysan y traça une croix avec la pointe de son couteau.
—C'est la première mouture du grain nouveau, fit observer la Loubette.
—La première! répéta Guillaume, dont l'œil brilla de cet orgueil du laboureur qui goûte aux prémices de la moisson; par mon baptême! il est gris comme lin et flaire la noisette. Dieu soit béni pour m'avoir fait manger encore une fois le blé de nos champs!
Il se mit alors à souper avec un appétit que la jeune fille m'expliqua en m'apprenant qu'il était encore à jeun. Il ne s'arrêtait que pour me répondre de temps en temps ou pour interroger la Loubette. Ses questions roulaient presque toujours sur quelques détails de la ferme. Il s'informait de l'état de chaque pièce de terre, des semailles projetées, de son attelage favori, et, en parlant de ce rustique royaume qu'il avait autrefois gouverné, son regard s'animait, sa voix devenait plus haute, ses fortes mains s'étendaient comme s'il eût voulu saisir la charrue ou nouer le joug. Un bruit que nous crûmes entendre au dehors l'interrompit. La jeune fille courut à la porte, mais tout était désert et silencieux. Je parlai toutefois du retour probable de Jérôme et de la nécessité de l'éviter.
—Monsieur a raison, dit le grand Guillaume, dont l'animation momentanée tomba aussitôt; je m'oublie ici, quand je devrais déjà être en route; faut qu'avant le jour j'aie assez marché pour ne plus trouver devant moi aucune figure de connaissance.
Et ne pouvant retenir un soupir:
—C'est dur, pas moins, ajouta-t-il, que le fils de la maison soit obligé de venir chez son père en se cachant comme un voleur; mais on doit se soumettre, personne n'a raison contre la volonté du bon Dieu.
Il se leva lentement pour prendre son chapeau et son bâton; la Loubette coupa à la miche un morceau de pain qu'elle mit en silence dans la poche de sa veste. Je dis alors que je comptais moi-même retourner à Marans sans plus tarder, et j'offris à Guillaume de le prendre dans ma carriole, en lui faisant observer que c'était le moyen le plus prompt et le plus sûr de sortir du Marais; il accepta avec un remercîment. Pendant ce temps, la Loubette s'était retirée dans l'ombre; elle se tenait appuyée contre un meuble, et je l'entendais pleurer tout bas. Guillaume, qui la regardait à la dérobée, tournait son chapeau avec embarras; je compris que je gênais leurs adieux, et je sortis pour atteler le char-à-bancs.
En passant devant l'appentis, j'aperçus Fait-Tout, qui achevait son œuvre funèbre. La peur de l'humidité nocturne l'avait sans doute engagé à un emploi très fréquent du préservatif, car la bouteille d'eau-de-vie, placée devant une des chandelles de résine, me parut presque vide. Les traits du coureur avaient pris une expression encore plus joviale que d'habitude. Tout en donnant ses derniers soins au mort, il lui chantonnait une hymne d'église dont le latin me sembla singulièrement revu et corrigé au point de vue du patois vendéen. Trouvant commode et prudent d'éviter, pour le retour, la compagnie du chasseur de vipères, je le laissai à ses occupations. Le cheval fut bientôt mis à la carriole, et je rentrai pour avertir Guillaume.
Sa sœur et lui étaient près du seuil, se tenant par la main. A ma vue, la Loubette jeta ses bras autour du cou du jeune homme et éclata en sanglots. Je m'efforçai de la calmer par quelques paroles d'espérance; mais le réfractaire garda le silence. Après avoir rendu à la paysanne ses embrassements, il se dégagea très vite et sortit le premier. Lorsque nous fûmes dans le char-à-bancs, elle lui tendit encore la main; mais il ne fit, pour ainsi dire, que l'effleurer, saisit les rênes, et nous partîmes. La Loubette nous suivit quelques instants en courant; mais Guillaume pressa le cheval, et elle ne tarda pas à disparaître derrière nous dans l'obscurité. Il respira alors fortement comme soulagé d'un fardeau, et me rendit les rênes. Arrivé à un pli de terrain que nous allions dépasser, il se retourna. Le toit de la cabane apparaissait au loin à travers la nuit. Il ôta son chapeau en signe d'adieu, croisa les bras sur sa poitrine, et nous continuâmes ainsi en silence jusqu'à l'entrée de Chaillé. Là seulement il releva la tête, et appuyant la main sur les rênes:
—Faites excuse, Monsieur, dit-il d'un accent qui me parut altéré; il faut que je m'arrête ici, mais je ne veux point vous retarder; que Dieu vous donne un heureux voyage et qu'il vous bénisse pour votre bonté!
—Vous avez quelqu'un à visiter? demandai-je.
—Ce n'est pas quelqu'un, balbutia le réfractaire, c'est un endroit...
—Et vous serez longtemps?
—Assez seulement pour revoir... une maison!
—Où est-elle?
—Là bas, derrière l'église.
Il me montrait une masure précédée d'un petit jardin enclos d'aubépines.
—C'est la demeure de la Lousa? demandai-je en le regardant.
Il tressaillit.
—On a parlé d'elle à Monsieur? s'écria-t-il vivement; quand donc et qui cela? Ça ne peut pas être la Loubette! elle aurait perdu son âme plutôt que de me trahir.
Je dis comment Jérôme m'avait tout raconté en soupant; mon compagnon fit un geste de dépit.
—Je comprends! dit-il avec amertume; pour que les vieilles gens croient un secret bon à garder, il faut qu'il intéresse leur bourse. N'ayez pas peur que le maître de la cabane eût parlé, s'il eût fallu cacher une poche de faux-sel; mais, après tout, il n'y a pas d'affront, et puisque Monsieur sait la chose, il voudra bien m'arrêter ici.
—A condition de veiller sur vous, repris-je; tout le monde vous connaît au bourg; vous pourriez faire quelque dangereuse rencontre; je ne veux point vous quitter.
Guillaume hasarda quelques objections; mais j'y coupai court en lui rappelant qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Nous arrêtâmes la carriole près de l'église; il se dirigea vers la haie d'aubépines, y trouva une brèche qui lui était connue et entra dans le jardin. Je me hâtai d'attacher le cheval au mur du cimetière, afin de le suivre.
Lorsque je franchis la haie, je l'aperçus sous une longue tonnelle de vigne qui partageait le jardin dans sa longueur. Il marchait lentement en regardant autour de lui, comme s'il eût voulu reconnaître les lieux. Arrivé à un rond-point où se dressait une table de planches brutes et des bancs grossiers, il s'arrêta un instant, il s'y était sans doute souvent assis avec la Lousa; c'était là, selon toute apparence, que l'on venait souper les soirs d'été, et les deux familles y avaient rompu le pain de promesse. Un peu plus loin, il fit une pause devant un petit parterre enlevé à la culture qui occupait tout le reste du jardin. On apercevait encore des bordures de buis enfouis sous les herbes parasites et quelques fleurs d'automne qui élevaient çà et là leurs tiges jaunies. Je pensai que ce devait être l'ouvrage de Guillaume, un souvenir de ses jours d'illusions et d'espérances, aujourd'hui abandonné comme les espérances et les illusions elles-mêmes. Le jeune homme passa outre: arrivé à une touffe de troënes sous laquelle deux ruches avaient été abritées, je crus l'entendre murmurer quelques mots; il parlait aux avettes, ces bonnes amis du logis, qui entendent tout ce qu'on leur dit, et partagent nos douleurs comme nos joies. Enfin il atteignit la maison, où tout semblait endormi. Après en avoir fait le tour, il s'arrêta devant une petite fenêtre du rez-de-chaussée qu'il regarda longtemps, s'assit sur les marches de la porte et cacha sa tête dans ses mains. J'attendis longtemps; mais, outre le danger de tout retard, il était à craindre qu'un trop long attendrissement n'enlevât au jeune homme le courage et la présence d'esprit dont il allait avoir besoin: je m'approchai donc doucement, et je lui rappelai la nécessité de se remettre en route. Il se releva sans faire aucune objection: il me semblait plutôt exalté qu'abattu.
—Je suis prêt, dit-il d'un accent entrecoupé; maintenant que j'ai vu l'endroit, je repartirai content. La dernière fois que j'y suis venu, c'était en plein jour; les aubépines fleurissaient, on n'entendait que chants d'oiseaux; aujourd'hui il fait nuit, les fleurs sont mortes, les oiseaux se taisent: tout est changé ici comme dans ma vie; fasse le bon Dieu qu'il n'en soit pas de même pour elle!
Il essuya ses larmes, fit deux ou trois pas, et se tourna de nouveau vers la petite fenêtre.
—Ah! je m'en irais content, dit-il avec une sorte d'angoisse passionnée, oui, content, si je pouvais seulement connaître ce qu'elle dira demain, quand on sonnera mon enterrement! Qui sait si elle n'aura pas quelque regret, si elle ne pensera pas qu'elle y est pour quelque chose? Peut-être bien que la nuit prochaine elle ne dormira pas aussi bien que celle-ci.
En ce moment, l'horloge du village sonna trois heures, je fis un geste pour inviter Guillaume à se hâter.
—Je vous suis, Monsieur, reprit-il précipitamment; mais je veux qu'elle sache que je suis venu. J'aurais aimé lui rendre sa bague, s'il n'avait pas fallu la mettre au doigt du noyé. Heureusement il me reste ceci, ma marque y est; elle la reconnaîtra.
Il avait dénoué de son cou une cravate de coton noir, qu'il attacha au châssis de la petite fenêtre. Comme il achevait, une voix de nouveau-né se fit entendre dans la maisonnette; Guillaume tressaillit.
—Un enfant! s'écria-t-il en s'appuyant au mur; la Loubette ne m'avait pas dit..... elle a un enfant!
Je voulus l'emmener, mais il tremblait d'émotion et ne m'entendait plus. Il se dressa de nouveau jusqu'à la fenêtre en collant son visage contre les vitres que la lune éclairait. Il y était depuis un instant, lorsqu'un cri d'épouvante retentit à l'intérieur. Guillaume se rejeta en arrière.
—Elle m'a vu, dit-il; partons, partons!
Il s'était précipité vers la brèche; je le suivis, et quelques minutes après notre char-à-bancs roulait sur la route de Marans.
En arrivant au booth de Vix, le réfractaire descendit et prit congé de moi. Je lui avais offert, pendant le chemin, de l'emmener en Touraine au nouveau défrichement, et de l'établir, comme fermier, sous un nom d'emprunt; mais il avait refusé.
—Je ne peux plus songer à vivre comme les autres, me répondit-il: pour tenir une ferme, il faut se marier, et je n'y ai pas le cœur; il faut travailler d'un esprit tranquille, et moi je serais toujours dans l'angoisse; à chaque bruit de pas, je croirais entendre venir les soldats. Merci de vos intentions, Monsieur, mais c'est trop tard. Il y a un an, j'étais une pierre bonne à bâtir; à cette heure je ne suis plus qu'un caillou fait pour rouler dans les eaux coulantes.
—Mais qu'allez-vous devenir? demandai-je.
—Le bon Dieu en décidera, me répondit-il avec réserve.
—Et où allez-vous maintenant?
—Chez des gens que je connais devers Talmont.
Je lui tendis la main.
—Allez donc, lui dis-je, et bonne chance! Peut-être que nous nous reverrons un jour.
Il secoua la tête.
—Ils disent dans le pays que celui sur qui on a chanté l'office des morts ne passe jamais l'année, répliqua-t-il avec un accent de sombre ironie.
Et, sans attendre ma réponse, il salua et partit.
Je ne doute point qu'on ne raconte encore dans le Marais, pour appuyer la croyance à la niole blanche et aux apparitions, la manière dont fut découvert le noyé du Petit-Poitou, ainsi que sa visite nocturne à la Lousa. Quant au sort du jeune réfractaire, personne n'a pu m'en instruire; mais, le soulèvement tenté par la duchesse de Berry ayant eu lieu deux mois après mon départ, j'ai toujours pensé qu'il s'y était laissé entraîner, et qu'il avait péri dans quelque engagement contre les bleus.
SIXIÈME RÉCIT.
LE KACOUSS DE L'ARMOR.
A l'ouest de l'Armor finistérien s'étend une longue pointe granitique, dont l'extrémité se bifurque et forme les deux presqu'îles de Kelern et de Crozon. La dernière de ces presqu'îles dessine un des côtés de la magnifique baie de Douarnenez, ce lac marin au fond duquel dort la mystérieuse cité du roi Gralon. On peut trouver des horizons moins monotones, des rocs aussi bouleversés, des terrains encore plus écorchés par la rafale; mais on chercherait vainement un site dont le caractère fût plus complet. Ce qui distingue le paysage qu'on découvre du haut de cette dune, c'est une harmonie indéfinissable; ce sont les falaises pierreuses le long desquelles coulent des traînées de bruyères en fleurs, les volées de goëlands gris tournoyant au dessus des enceintes druidiques, les linceuls d'algues fauves qui enveloppent les récifs et dont les plis flottent dans les remous; c'est le mélange de grèves, d'écumes, de débris de naufrages, et, par-dessus tout, cette respiration rauque de l'Océan dont les intermittences régulières semblent mesurer le temps. Ailleurs, l'aspect séduit par la variété, ici il impose par son unité: la même impression vous arrive par tous les sens, et cette impression a je ne sais quoi de fortifiant et d'austère. La brise de mer est d'une nature purifiante; comme l'air des montagnes, elle produit une sorte d'excitation salutaire; après l'avoir respirée, on se sent plus d'activité, plus d'initiative; la grandeur du spectacle réagit au dedans et communique à l'être intérieur son énergique gravité. J'éprouvais d'autant plus vivement cette impression, que je retrouvais les rudes paysages de la Bretagne après un long séjour dans l'énervante atmosphère des villes. Ce que je revoyais avait en quelque sorte pour moi le charme du souvenir et celui de la nouveauté. Je reconnaissais mes sensations d'autrefois, mais ravivées et plus entières.
Après m'être arrêté au cap La Chèvre, je me dirigeais vers le nord en suivant le promontoire. J'avais passé Rostudel. J'apercevais en avant quelques arbres rabougris, et, derrière leur feuillage échevelé par la brise, le hameau de Kercolleorc'h, lorsque mon œil s'arrêta, à gauche, sur une étroite oasis dont la verdure rayait la brande. C'était une petite ravine de quelques pas s'inclinant vers la baie et que vivifiait une source appauvrie par les chaleurs de juillet. Au plus profond de ce pli de terrain, quatre pierres brutes avaient été disposées de manière à former une sorte de fontaine que protégeaient quelques touffes de saules. Une jeune paysanne s'y trouvait assise, le bras appuyé sur sa cruche de terre de Cornouaille dont l'orifice était recouvert d'une toile fine et blanche. L'arrangement de son costume flétri témoignait d'un goût remarquable. La coiffe de toile rousse encadrait avec soin l'ovale un peu large de son visage, un petit mouchoir de cotonnade brune évasait gracieusement ses plis sur la nuque et enveloppait les épaules comme deux ailes; une jupe bordée de rouge retombait jusqu'au dessus de la cheville, et laissait voir deux pieds nus d'une forme parfaite et de la couleur du bronze florentin.
Je m'étais arrêté pour la regarder; elle me salua d'un de ces bonjours cadencés qui donnent tant de grâce caressante au vieux langage celtique. Je m'approchai, attiré par la douceur de la voix et par la fraîcheur de la source. En me voyant essuyer mon front, la Rébecca armoricaine me demanda si je voulais boire, et, sur ma réponse affirmative, elle souleva la cruche en riant et approcha le goulot de mes lèvres. Comme je la remerciais à la manière bretonne en lui souhaitant la bénédiction de Dieu, le pas d'un cheval retentit au revers du coteau, et la silhouette d'un meunier se dessina au détour de la montée. C'était un homme jeune encore, à la mine ironique, et vêtu d'un habit de couleur opale qui dénonçait sa profession. Assis de côté sur ses sacs de farine, il cheminait en sifflant et battait la mesure, des deux pieds, contre le flanc de sa monture. Habitué à cette excitation régulière, l'animal n'y prenait point garde, et s'avançait d'un pas philosophique comme trop blasé sur les choses de ce monde pour s'émouvoir ni se hâter. Le nouveau venu salua la petite paysanne par son nom.
—Que la Trinité nous aide! dit-il en riant; voici Dinorah qui tient auberge sur la lande pour les gentilshommes de passage.
—Continuez votre chemin, Guiller Trois-Bouches, répondit Dinorah en riant; il n'y a ici que de l'eau de fontaine, et vos pareils n'aiment que l'eau de feu[3].
[3] Nom breton de l'eau-de-vie.
—Par ma conscience! mon chemin est le tien, reprit le meunier, car je porte les moutures à Kercolleorc'h.
—Sauf ce que la sébille du moulin en aura retiré, dit la jeune fille malignement.
Je souris de cette allusion connue des meuniers bretons, trop sujets à dîmer sur les grains qui leur sont confiés. Guiller hocha la tête.
—Vous entendez la langue de malice (gour lanchenn), dit-il en se tournant vers moi; je l'ai vue trop petite pour m'appeler par mon nom, et maintenant elle pourrait plaider contre un avocat. Que je sois damné si Dieu n'a pas donné aux femmes la parole qu'il a retirée au serpent!
Dinorah se mit à rire.
—Les plus faibles ont droit de se défendre, fit-elle observer; le ver de terre lui-même se redresse contre celui qui l'écrase.
Guiller secoua la tête.
—Oui, oui, continua-t-il ironiquement, la petite sainte n'aime pas les curieux, et, comme les chiens de métairie, elle aboie de loin.
—Les bons chiens n'aboient pas contre les honnêtes gens! objecta finement la paysanne.
—Alors, dis-moi un peu, reprit le meunier, ce que font les chiens de Kercolleorc'h quand Beuzec-le-Noir passe devant ta porte!
Dinorah ne répondit rien et rougit beaucoup; évidemment Guiller avait trouvé le point sensible. Il appuya avec une persistance qui prouvait la rancune, et plaisanta longuement la jeune fille sur son voisin Beuzec, qui me parut être un de ces favoris pour lesquels on avoue difficilement sa prédilection. Dinorah, d'abord troublée, recouvra bientôt sa présence d'esprit, et finit par répondre avec une vivacité acérée. Tous deux épuisèrent leur malignité dans ce duel de paroles. Guiller y mit l'entrain vulgaire des railleurs de profession, la jeune fille une dextérité nerveuse et hardie dans laquelle perçait quelquefois l'amertume. Le meunier parut céder le premier.
—Sur mon baptême! le diable n'aurait pas avec elle le dernier mot, dit-il en me regardant; voici bien la preuve que ce qu'il y a de plus infatigable sur la terre, c'est la mauvaiseté d'une femme.
—Vous mentez, dit vivement Dinorah: ce qu'il y a de plus infatigable, c'est la cravate d'un meunier.
—Pourquoi cela? demandai-je.
—Parce qu'au dire de la tradition, reprit la paysanne en riant, elle peut, sans se lasser, tenir toujours un coquin à la gorge.
Guiller ne parut point se fâcher de l'application du proverbe populaire.
—Allons, dit-il d'assez bonne grâce, la fille est bien instruite et connaît toutes les sentences de malice. Depuis que le froment a du son, les piqueurs de meules ont été exposés à la médisance et au péché. Il n'y a que les petites saintes qui peuvent être filleules de la vierge Marie!
La figure de Dinorah prit une expression sérieuse.
—Ne riez pas des choses bénites, Guiller Trois-bouches, dit-elle presque sévèrement.
—Que le vieux Guillaume[4] me brûle si je ris? répliqua ironiquement le meunier; tout le monde ne sait-il pas bien que tu as eu pour marraine la mère de Jésus?
[4] Nom que les Bretons donnent au diable, dans leurs plaisanteries.
—Assez! interrompit la paysanne visiblement scandalisée.
Mais le meunier n'était pas homme à s'arrêter dans une revanche, d'autant plus qu'il avait rencontré mon regard qui l'interrogeait.
—Monsieur ne connaît pas l'histoire! dit-il d'un ton narquois. C'était après la naissance de Dinorah; on l'avait conduite à l'église; le bedeau venait d'apporter la coquille de sel, et le recteur décrochait déjà son étole, quand on accourut dire que celle qui avait été choisie pour marraine venait de mourir. La chose parut un signe de malheur, ainsi que Monsieur peut croire, et on se demandait comment l'innocente serait baptisée; mais on vit tout à coup sortir de la chapelle de la Vierge une belle créature, vêtue de dentelles et de soie, qui se proposa pour tenir l'enfant, et qui, le baptême achevé, disparut sans qu'on ait pu savoir comment. Certaines gens ont dit que c'était une étrangère du haut pays venue pour voir la mer, et qui avait aidé, par hasard, à faire une chrétienne, mais ceux de Kercolleorc'h, qui ont plus d'esprit que le pauvre monde, ont assuré que c'était la vierge Marie elle-même, en raison de quoi ils ont appelé Dinorah la petite sainte.
Je regardai la jeune fille, et je lui demandai si ceci n'était point un conte inventé par le meunier.
—Guiller sait mentir, même quand il n'invente pas! répliqua-t-elle avec une brusquerie qui indiquait une conscience blessée; mais, après tout, sa moquerie ne peut rien changer dans ce que Dieu a voulu: pour rire des étoiles, on ne les fait pas tomber du ciel!
A ces mots, elle doubla le pas malgré la cruche qu'elle portait sur sa tête, et nous devança dans le sentier, de manière à rompre l'entretien. Guiller me regarda de côté.
—En voilà de la fierté! me dit-il ironiquement; la petite ne veut pas renoncer à avoir une marraine au-dessus du firmament.
Je reportai les yeux avec curiosité sur Dinorah, qui continuait à marcher devant nous. Ce n'était point la première fois que j'entendais parler de ces créatures d'élection qu'un heureux hasard avait faites les protégées de quelque sublime patron. Je savais qu'en Bretagne, où la légende chrétienne s'est partout substituée à la mythologie gauloise, où la Vierge et les saints ont remplacé les fées de l'Armor, ces interventions surhumaines ne sont point aujourd'hui sans exemple. J'avais entendu citer la fouacière de Saint-Matthieu, dont l'ange Gabriel pétrissait les pains azymes, et le pilote de l'île de Batz, à qui Jésus-Christ avait appris les paroles qui relèvent les navires en détresse; mais c'était la première fois que je voyais de mes yeux une de ces favorites du ciel. Bien que familiarisé depuis longtemps avec les inventions de la fantaisie populaire, j'avais quelque peine à entrer dans ce nouveau domaine, à prendre au sérieux la naïveté de cette foi qui me transportait en plein moyen-âge. Je contemplais tout surpris cette pauvre paysanne qui se croyait sincèrement filleule de la reine des anges, et qui sentait sur elle une bénédiction particulière. Cette persuasion avait, du reste, imprimé à toute sa personne un caractère de pureté plus digne et plus sereine; une fois averti, on en restait frappé. C'était la grâce de la jeunesse avec la fermeté de l'âge mûr et la placidité de la vieillesse. Sous cette enveloppe sans éclat, on devinait une flamme intérieure dont le reflet brillait doucement au fond de deux yeux couleur de mer. Je n'eus point le temps de demander au meunier de nouvelles explications: nous étions arrivés à une cabane de gabarier[5], que j'appris alors être celle du père de Dinorah. La maisonnette était de granit, couverte en ardoises, contre l'usage, et d'un aspect moins misérable que celles qui parsèment nos grèves. On avait profité d'une échancrure assez profonde du coteau pour ménager derrière la cabane un courtil bordé d'aubépines et de troënes. En avant s'ouvrait une petite crique pailletée de coquillages dont les débris nacrés étincelaient au soleil. A l'ouverture même de cette espèce de port, des filets séchaient sur le roc, et une barque était échouée; le gabarier dormait au pied du rocher, la face tournée vers le sable et le front appuyé sur ses deux bras repliés.
[5] Nom donné, en Bretagne, aux bateliers qui exploitent les produits maritimes, tels que varechs, galets, sables marins, etc.
—Voila Salaün qui récite la prière de saint Lâche, dit le meunier en me montrant le dormeur avec le manche de son fouet; ces fermiers de la mer sont les protégés de Dieu: tandis qu'ils dorment, la semaille se fait sous l'eau, leur moisson grandit, et, le jour venu, ils n'ont qu'à récolter. Je gage que le père Salaün fait maintenant quelque rêve royal! il voit entre deux eaux le grand congre aux yeux de perle ou le banc de sardines d'argent, et il engage son âme au diable pour avoir le filet qui prend tout. Nous arrivons tout juste pour sauver un chrétien de la damnation.
A ces mots, il rapprocha ses deux mains réunies en forme de porte-voix, et poussa un de ces cris prolongés par lesquels les marins s'appellent sur mer. Le gabarier se secoua aussitôt et releva la tête. Guiller éclata de rire.
—Eh bien! vieux marsouin, dit-il, tu vois que les gens de terre savent aussi parler, au besoin, ta langue marine.
—J'ai cru que c'était un canonnier de marine qui me hélait, répliqua ironiquement Salaün, en faisant allusion à la maladresse proverbiale de ces derniers pour tout ce qui concerne les habitudes nautiques.
—Allons, tout le monde sur le pont! reprit le meunier, qui continuait à parodier le langage du gaillard d'avant; j'apporte de quoi faire le biscuit.
Il avait délié les cordes qui tenaient les sacs de mouture attachés sur le bât; Salaün vint l'aider. Je profitai du moment pour m'informer des moyens de visiter les belles grottes de Morgate; Salaün m'offrit sa barque, nous tombâmes d'accord du prix, et il fut convenu que nous partirions à la descente de la marée, qui était alors étale. En attendant, je gravis le rocher qui fermait au nord la petite crique, et le lac de Douarnenez m'apparut sous les lueurs déjà obliques du soleil. Les côtes brunes s'arrondissant autour des eaux bleues, çà et là empourprées par des rayons plus vifs ou moirées par de blanches lueurs, donnaient à la baie entière l'apparence d'un gigantesque coquillage aux bords rugueux et à l'intérieur irisé de nacre. On apercevait, de loin en loin, les voiles blanches des pêcheurs ou les voiles roses des gabariers qui glissaient à l'horizon et allaient se noyer parmi les splendeurs du soir. Aucun bruit dans cette immense étendue, si ce n'est la rumeur de la mer et quelques bourdonnements d'insectes. L'odeur marine des algues arrivait jusqu'à moi mêlée aux parfums mielleux des troënes et à la senteur amère des genêts. Les pointes de Saint-Hernot, de Morgate et de Trebéron se dressaient successivement au nord comme des bastions géants; çà et là des hameaux tachetaient la lande.
Après avoir longtemps promené les yeux sur ce merveilleux spectacle, je les abaissai vers la petite anse creusée à mes pieds. Le meunier et Salaün étaient rentrés; je n'apercevais plus que la gabare échouée, le cheval broutant les rares gazons marins qui veloutaient le roc, et quelques oiseaux de mer se jouant le long des anfractuosités. Mais bientôt Dinorah parut. Elle portait la quenouille de roseau passée à sa ceinture et tournait le fuseau en marchant; son tablier relevé se gonflait des grains de rebut que rejette le vanneur. Je la vis monter la petite colline qui aboutissait au rocher où je m'étais assis. Arrivée au sommet, elle regarda autour d'elle, leva la main comme si elle eût appelé aux quatre coins du ciel, et se mit à répéter je ne sais quel chant sans paroles et sans rhythme. Presqu'aussitôt des gazouillements lui répondirent, et une douzaine d'oiseaux s'élancèrent pour recevoir la pâture. Je voyais la jeune fille, dont la silhouette se découpait sur l'azur du ciel, semer le grain en chantant à demi-voix, tandis que les bouvreuils, les roitelets et les rouges-gorges, voletant alentour, l'enveloppaient dans leurs évolutions aériennes. Le tout, éclairé par les clartés du soir, formait un tableau rustique et charmant; on eût dit une de ces idylles en quelques vers telles que nous en a laissées la poésie sicilienne. Je voulus rejoindre la petite sainte, mais elle m'arrêta par un geste.