UN
PHILOSOPHE
SOUS LES TOITS
JOURNAL D'UN HOMME HEUREUX
PUBLIÉ PAR
ÉMILE SOUVESTRE
OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
1857
—Droits de reproduction et de traduction réservés—
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18
| AU BORD DU LAC | 1 vol. |
| AU COIN DU FEU | 1 — |
| CHRONIQUES DE LA MER | 1 — |
| CONFESSIONS D'UN OUVRIER | 1 — |
| DANS LA PRAIRIE | 1 — |
| EN QUARANTAINE | 1 — |
| HISTOIRES D'AUTREFOIS | 1 — |
| LE FOYER BRETON | 2 — |
| LES CLAIRIÈRES | 1 — |
| LES DERNIERS BRETONS | 2 — |
| LES DERNIERS PAYSANS | 2 — |
| CONTES ET NOUVELLES | 1 — |
| PENDANT LA MOISSON | 1 — |
| SCÈNES DE LA CHOUANNERIE | 1 — |
| SCÈNES DE LA VIE INTIME | 1 — |
| SOUS LES FILETS | 1 — |
| SOUS LA TONNELLE | 1 — |
| RÉCITS ET SOUVENIRS | 1 — |
| LES SOIRÉES DE MEUDON | 1 — |
| SUR LA PELOUSE | 1 — |
| LA DERNIÈRE ÉTAPE | 1 — |
| SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES | 1 — |
Typographie de Morris et Comp., rue Amelot, 64.
A
MME NANINE SOUVESTRE.
AVANT-PROPOS.
Nous connaissons un homme qui, au milieu de la fièvre de changement et d'ambition qui travaille notre société, a continué d'accepter, sans révolte, son humble rôle dans le monde, et a conservé, pour ainsi dire, le goût de la pauvreté. Sans autre fortune qu'une petite place, dont il vit sur ces étroites limites qui séparent l'aisance de la misère, notre philosophe regarde, du haut de sa mansarde, la société comme une mer dont il ne souhaite point les richesses et dont il ne craint pas les naufrages. Tenant trop peu de place pour exciter l'envie de personne, il dort tranquillement enveloppé dans son obscurité.
Non qu'il se soit retiré dans l'égoïsme comme la tortue dans sa cuirasse! C'est l'homme de Térence, qui ne «se croit étranger à rien de ce qui est humain.» Tous les objets et tous les incidents du dehors se réfléchissent en lui ainsi que dans une chambre obscure où ils décalquent leur image. Il «regarde la société en lui-même» avec la patience curieuse des solitaires, et il écrit, pour chaque mois, le journal de ce qu'il a vu ou pensé. C'est le calendrier de ses sensations, ainsi qu'il a coutume de le dire.
Admis à le feuilleter, nous en avons détaché quelques pages, qui pourront faire connaître au lecteur les vulgaires aventures d'un penseur ignoré dans ces douze hôtelleries du temps qu'on appelle des mois.
CHAPITRE PREMIER.
LES ÉTRENNES DE LA MANSARDE.
1er Janvier.—Cette date me vient à la pensée dès que je m'éveille. Encore une année qui s'est détachée de la chaîne des âges pour tomber dans l'abîme du passé! La foule s'empresse de fêter sa jeune sœur. Mais tandis que tous les regards se portent en avant, les miens se retournent en arrière. On sourit à la nouvelle reine, et, malgré moi, je songe à celle que le temps vient d'envelopper dans son linceul.
Celle-ci, du moins, je sais ce qu'elle était et ce qu'elle m'a donné, tandis que l'autre se présente entourée de toutes les menaces de l'inconnu. Que cache-t-elle dans les nuées qui l'enveloppent? Est-ce l'orage ou le soleil?
Provisoirement il pleut, et je sens mon âme embrumée comme l'horizon. J'ai congé aujourd'hui; mais que faire d'une journée de pluie? Je parcours ma mansarde avec humeur, et je me décide à allumer mon feu.
Malheureusement, les allumettes prennent mal, la cheminée fume, le bois s'éteint! Je jette là mon soufflet avec dépit, et je me laisse tomber dans mon vieux fauteuil.
En définitive, pourquoi me réjouirais-je de voir naître une nouvelle année? Tous ceux qui courent déjà les rues, l'air endimanché et le sourire sur les lèvres, comprennent-ils ce qui les rend joyeux? Savent-ils seulement ce que signifie cette fête et d'où vient l'usage des étrennes?
Ici mon esprit s'arrête pour se constater à lui-même sa supériorité sur l'esprit du vulgaire. J'ouvre une parenthèse dans ma mauvaise humeur, en faveur de ma vanité, et je réunis toutes les preuves de ma science.
(Les premiers Romains ne partageaient l'année qu'en dix mois; ce fut Numa Pompilius qui y ajouta janvier et février. Le premier tira son nom de Janus, auquel il fut consacré. Comme il ouvrait le nouvel an, on entoura son commencement d'heureux présages, et de là vint la coutume des visites entre voisins, des souhaits de prospérité et des étrennes. Les présents usités chez les Romains étaient symboliques. On offrait des figues sèches, des dattes, des rayons de miel, comme emblème de «la douceur des auspices sous lesquels l'année devait commencer son cours,» et une petite pièce de monnaie, nommée stips, qui présageait la richesse.)
Ici je ferme la parenthèse pour reprendre ma disposition maussade. Le petit spitch que je viens de m'adresser m'a rendu content de moi et plus mécontent des autres. Je déjeunerais bien pour me distraire; mais la portière a oublié mon lait du matin, et le pot de confiture est vide! Un autre serait contrarié; moi j'affecte la plus superbe indifférence. Il reste un croûton durci que je brise à force de poignets, et que je grignote nonchalamment comme un homme bien au-dessus des vanités du monde et des pains mollets.
Cependant, je ne sais pourquoi mes idées s'assombrissent en raison des difficultés de la mastication. J'ai lu autrefois l'histoire d'un Anglais qui s'était pendu parce qu'on lui avait servi du thé sans sucre. Il y a des heures dans la vie où la contrariété la plus futile prend les proportions d'une catastrophe. Notre humeur ressemble aux lunettes de spectacle qui, selon le bout, montrent les objets moindres ou agrandis.
Habituellement, la perspective qui s'ouvre devant ma fenêtre me ravit. C'est un chevauchement de toits dont les cimes s'entrelacent, se croisent, se superposent, et sur lesquels de hautes cheminées dressent leurs pitons. Hier encore je leur trouvais un aspect alpestre, et j'attendais la première neige pour y voir des glaciers; aujourd'hui je n'aperçois que des tuiles et des tuyaux de poêle. Les pigeons, qui aidaient à mes illusions agrestes ne me semblent plus que de misérables volatiles qui ont pris les toits pour basse-cour; la fumée qui s'élève en légers flocons, au lieu de me faire songer aux soupiraux du Vésuve, me rappelle les préparations culinaires et l'eau de vaisselle; enfin le télégraphe que j'aperçois de loin sur la vieille tour de Montmartre, me fait l'effet d'une ignoble potence dont le bras se dresse au-dessus de la cité.
Ainsi blessés de tout ce qu'ils rencontrent, mes regards s'abaissent sur l'hôtel qui fait face à ma mansarde.
L'influence du premier de l'an s'y fait visiblement sentir. Les domestiques ont un air d'empressement qui se proportionne à l'importance des étrennes reçues ou à recevoir. Je vois le propriétaire traversant la cour avec la mine morose que donnent les générosités forcées, et les visiteurs se multiplier, suivis de commissionnaires qui portent des fleurs, des cartons ou des jouets. Tout à coup la grande porte cochère est ouverte; une calèche neuve, traînée par des chevaux de race, s'arrête au pied du perron. Ce sont sans doute les étrennes offertes par le mari à la maîtresse de l'hôtel; car elle vient elle-même examiner le nouvel équipage. Elle y monte bientôt avec une petite fille ruisselante de dentelles, de plumes, de velours, et chargée de cadeaux qu'elle va distribuer en étrennes. La portière est refermée, les glaces se lèvent la voiture part.
Ainsi tout le monde fait aujourd'hui un échange de bons désirs et de présents; moi seul je n'ai rien à donner ni à recevoir. Pauvre solitaire, je ne connais pas même un être préféré pour lequel je puisse former des vœux.
Que mes souhaits d'heureuse année aillent donc chercher tous les amis inconnus, perdus dans cette multitude qui bruit à mes pieds!
A vous d'abord, ermites des cités, pour qui la mort et la pauvreté ont fait une solitude au milieu de la foule! travailleurs mélancoliques condamnés à manger, dans le silence et l'abandon, le pain gagné chaque jour, et que Dieu a sevrés des enivrantes angoisses de l'amour ou de l'amitié!
A vous, rêveurs émus qui traversez la vie, les yeux tournés vers quelque étoile polaire, marchant avec indifférence sur les riches moissons de la réalité!
A vous, braves pères qui prolongez la veille pour nourrir la famille; pauvres veuves pleurant et travaillant auprès d'un berceau; jeunes hommes acharnés à vous ouvrir dans la vie une route assez large pour y conduire par la main une femme choisie; à vous tous vaillants soldats du travail et du sacrifice!
A vous enfin, quels que soient votre titre et votre nom, qui aimez ce qui est beau, qui avez pitié de ce qui souffre, et qui marchez dans le monde comme la vierge symbolique de Byzance, les deux bras ouverts au genre humain!
... Ici je suis subitement interrompu par des pépiements toujours plus nombreux et plus élevés. Je regarde autour de moi... ma fenêtre est entourée de moineaux qui picorent les miettes de pain que, dans ma méditation distraite, je viens d'égrener sur le toit.
A cette vue, un éclair de lumière traverse mon cœur attristé. Je me trompais, tout à l'heure, en me plaignant de n'avoir rien à donner; grâce à moi, les moineaux du quartier auront leurs étrennes!
Midi. On frappe à ma porte; une pauvre fille entre et me salue par mon nom. Je ne la reconnais point au premier abord; mais elle me regarde, sourit... Ah! c'est Paulette!... Mais depuis près d'une année que je ne l'avais vue, Paulette n'est plus la même: l'autre jour c'était une enfant, aujourd'hui c'est presque une jeune fille.
Paulette est maigre, pâle, misérablement vêtue; mais c'est toujours le même œil bien ouvert et regardant droit devant lui, la même bouche souriant à chaque mot, comme pour solliciter votre amitié, la même voix un peu timide et pourtant caressante. Paulette n'est point jolie, elle passe même pour laide: moi je la trouve charmante.
Peut-être n'est-ce point à cause de ce qu'elle est, mais à cause de moi. Paulette m'apparaît à travers un de mes meilleurs souvenirs.
C'était le soir d'une fête publique. Les illuminations faisaient courir leurs cordons de feu le long de nos monuments; mille banderoles flottaient aux vents de la nuit; les feux d'artifice venaient d'allumer leurs gerbes de flammes au milieu du Champ-de-Mars. Tout à coup, une de ces inexplicables terreurs qui frappent de folie les multitudes s'abat sur les rangs pressés; on crie, on se précipite; les plus faibles trébuchent, et la foule égarée les écrase sous ses pieds convulsifs. Échappé par miracle à la mêlée, j'allais m'éloigner, lorsque les cris d'un enfant près de périr me retiennent; je rentre dans ce chaos humain, et après des efforts inouïs, j'en retire Paulette au péril de ma vie.
Il y a deux ans de cela; depuis, je n'avais revu la petite qu'à de longs intervalles, et je l'avais presque oubliée; mais Paulette a la mémoire des bons cœurs; elle vient, au renouvellement de l'année, m'offrir ses souhaits de bonheur. Elle m'apporte, en outre, un plant de violettes en fleurs; elle-même l'a mis en terre et cultivé; c'est un bien qui lui appartient tout entier, car il a été conquis par ses soins, sa volonté et sa patience.
Le violier[1] a fleuri dans un vase grossier, et Paulette, qui est cartonnière, l'a enveloppé d'un cache-pot en papier verni, embelli d'arabesques. Les ornements pourraient être de meilleur goût, mais on y sent la bonne volonté attentive.
[ [1] Violier commun. On appelle aussi violier la giroflée.
Ce présent inattendu, la rougeur modeste de la petite fille et son compliment balbutié dissipent, comme un rayon de soleil, l'espèce de brouillard qui m'enveloppait le cœur; mes idées passent brusquement des teintes plombées du soir aux teintes les plus roses de l'aurore; je fais asseoir Paulette et je l'interroge gaiement.
La petite répond d'abord par des monosyllabes; mais bientôt les rôles sont renversés, et c'est moi qui entrecoupe de courtes interjections ses longues confidences. La pauvre enfant mène une vie difficile. Orpheline depuis longtemps, elle est restée, avec son frère et sa sœur, à la charge d'une vieille grand'mère qui les a élevés de misère, comme elle a coutume de le dire. Cependant Paulette l'aide maintenant dans la confection des cartonnages, sa petite sœur Perrine commence à coudre, et Henri est apprenti dans une imprimerie. Tout irait bien sans les pertes et sans les chômages, sans les habits qui s'usent, sans les appétits qui grandissent, sans l'hiver qui oblige à acheter son soleil! Paulette se plaint de ce que la chandelle dure trop peu et de ce que le bois coûte trop cher. La cheminée de leur mansarde est si grande qu'une falourde y produit l'effet d'une allumette; elle est si près du toit que le vent y renvoie la pluie et qu'on y gèle sur l'âtre en hiver: aussi y ont-ils renoncé. Tout se borne désormais à un réchaud de terre sur lequel cuit le repas. La grand'mère avait bien parlé d'un poêle marchandé chez le revendeur du rez-de-chaussée; mais celui-ci en a voulu sept francs, et les temps sont trop difficiles pour une pareille dépense; la famille s'est, en conséquence, résignée à avoir froid par économie!
A mesure que Paulette parle, je sens que je sors de plus en plus de mon abattement chagrin. Les premières révélations de la petite cartonnière ont fait naître en moi un désir qui est bientôt devenu un projet. Je l'interroge sur ses occupations de la journée, et elle m'apprend qu'en me quittant elle doit visiter, avec son frère, sa sœur et sa grand'mère, les différentes pratiques auxquelles ils doivent leur travail. Mon plan est aussitôt arrêté: j'annonce à l'enfant que j'irai la voir dans la soirée, et je la congédie en la remerciant de nouveau.
Le violier a été posé sur la fenêtre ouverte, où un rayon de soleil lui souhaite la bienvenue; les oiseaux gazouillent à l'entour, l'horizon s'est éclairci, et le jour, qui s'annonçait si triste, est devenu radieux. Je parcours ma chambre en chantant, je m'habille à la hâte, je sors.
Trois heures. Tout est convenu avec mon voisin le fumiste: il répare le vieux poêle que j'avais remplacé, et me répond de le rendre tout neuf. A cinq heures, nous devons partir pour le poser chez la grand'mère de Paulette.
Minuit. Tout s'est bien passé. A l'heure dite, j'étais chez la vieille cartonnière encore absente. Mon Piémontais a dressé le poêle tandis que j'arrangeais, dans la grande cheminée, une douzaine de bûches empruntées à ma provision d'hiver. J'en serai quitte pour m'échauffer en me promenant, ou pour me coucher plus tôt.
A chaque pas qui retentit dans l'escalier j'ai un battement de cœur; je tremble que l'on ne m'interrompe dans mes préparatifs et que l'on ne gâte ainsi ma surprise. Mais non, voilà que tout est en place: le poêle allumé ronfle doucement, la petite lampe brille sur la table et la burette d'huile a pris place sur l'étagère. Le fumiste est reparti. Cette fois ma crainte qu'on n'arrive s'est transformée en impatience de ce qu'on n'arrive pas. Enfin, j'entends la voix des enfants; les voici qui poussent la porte et qui se précipitent... Mais tous s'arrêtent avec des cris d'étonnement.
A la vue de la lampe, du poêle et du visiteur qui se tient comme un magicien au milieu de ces merveilles, ils reculent presque effrayés. Paulette est la première à comprendre; l'arrivée de la grand'mère, qui a monté moins vite, achève l'explication.—Attendrissement, transports de joie, remercîments!
Mais les surprises ne sont point finies. La jeune sœur ouvre le four et découvre des marrons qui achèvent de griller; la grand'mère vient de mettre la main sur les bouteilles de cidre qui garnissent le buffet, et je retire du panier que j'ai caché une langue fourrée, un coin de beurre et des pains frais.
Cette fois l'étonnement devient de l'admiration; la petite famille n'a jamais assisté à un pareil festin! On met le couvert, on s'asseoit, on mange; c'est fête complète pour tous, et chacun y contribue pour sa part. Je n'avais apporté que le souper; la cartonnière et ses enfants fournissent la joie.
Que d'éclats de rire sans motifs! quelle confusion de demandes qui n'attendent point les réponses, de réponses qui ne correspondent à aucune demande! La vieille femme elle-même partage la folle gaieté des petits! J'ai toujours été frappé de la facilité avec laquelle le pauvre oubliait sa misère. Accoutumé à vivre du présent, il profite du plaisir dès qu'il se présente. Le riche, blasé par l'usage, se laisse gagner plus difficilement; il lui faut le temps et toutes ses aises pour consentir à être heureux.
La soirée s'est passée comme un instant. La vieille femme m'a raconté sa vie, tantôt souriant, tantôt essuyant une larme. Perrine a chanté une ronde d'autrefois avec sa voix fraîche et enfantine. Henri, qui apporte des épreuves aux écrivains célèbres de l'époque, nous a dit ce qu'il en savait. Enfin, il a fallu se séparer, non sans de nouveaux remercîments de la part de l'heureuse famille.
Je suis revenu à petits pas, savourant à plein cœur les purs souvenirs de cette soirée. Elle a été pour moi une grande consolation et un grand enseignement. Maintenant les années peuvent se renouveler; je sais que nul n'est assez malheureux pour n'avoir rien à recevoir, ni rien à donner.
Comme je rentrais, j'ai rencontré le nouvel équipage de mon opulente voisine. Celle-ci, qui revient aussi de soirée, a franchi le marche-pied avec une impatience fébrile, et je l'ai entendue murmurer: Enfin!
En quittant la famille de Paulette, moi, j'avais dit: Déjà!
CHAPITRE II.
LE CARNAVAL.
20 février. Quelle rumeur au dehors! Pourquoi ces cris d'appel et ces huées?... Ah! je me rappelle: nous sommes au dernier jour du carnaval; ce sont les masques qui passent.
Le Christianisme n'a pu abolir les bacchanales des anciens temps, il en a changé le nom. Celui qu'il a donné à ces jours libres annonce la fin des banquets et le mois d'abstinence qui doit suivre. Carn-à-val signifie, mot à mot, chair à bas! C'est un adieu de quarante jours aux «benoîtes poulardes et gras jambons» tant célébrés par le chantre de Pantagruel. L'homme se prépare à la privation par la satiété, et achève de se damner avant de commencer à faire pénitence.
Pourquoi, à toutes les époques et chez tous les peuples, retrouvons-nous quelqu'une de ces fêtes folles? Faut-il croire que, pour les hommes, la raison est un effort dont les plus faibles ont besoin de se reposer par instants? Condamnés au silence d'après leur règle, les trappistes recouvrent une fois par mois la parole, et, ce jour-là, tous parlent en même temps, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Peut-être en est-il de même dans le monde. Obligés toute l'année à la décence, à l'ordre, au bon sens, nous nous dédommageons, pendant le carnaval, d'une longue contrainte. C'est une porte ouverte aux velléités incongrues jusqu'alors refoulées dans un coin de notre cerveau. Comme aux jours des saturnales, les esclaves deviennent pour un instant les maîtres, et tout est abandonné aux folles de la maison.
Les cris redoublent dans le carrefour; les troupes de masques se multiplient, à pied, en voiture et à cheval. C'est à qui se donnera le plus de mouvement pour briller quelques heures, pour exciter la curiosité ou l'envie; puis, demain, tous reprennent, tristes et fatigués, l'habit et les tourments d'hier.
Hélas! pensé-je avec dépit, chacun de nous ressemble à ces masques; trop souvent la vie entière n'est qu'un déplaisant carnaval.
Et cependant l'homme a besoin de fêtes qui détendent son esprit, reposent son corps, épanouissent son âme. Ne peut-il donc les rencontrer en dehors des joies grossières? Les économistes cherchent depuis longtemps le meilleur emploi de l'activité du genre humain. Ah! si je pouvais seulement découvrir le meilleur emploi de ses loisirs! On ne manquera pas de lui trouver des labeurs; qui lui trouvera des délassements? Le travail fournit le pain de chaque jour; mais c'est la gaîté qui lui donne de la saveur. O philosophes! mettez-vous en quête du plaisir! trouvez-nous des divertissements sans brutalité, des jouissances sans égoïsme; inventez enfin un carnaval qui soit plaisant à tout le monde et qui ne fasse honte à personne.
Trois heures. Je viens de refermer ma fenêtre; j'ai ranimé mon feu. Puisque c'est fête pour tout le monde, je veux que ce le soit aussi pour moi. J'allume la petite lampe sur laquelle, aux grands jours, je prépare une tasse de ce café que le fils de ma portière a rapporté du Levant, et je cherche, dans ma bibliothèque, un de mes auteurs favoris.
Voici d'abord l'amusant curé de Meudon; mais ses personnages parlent trop souvent le langage des halles;—Voltaire; mais en raillant toujours les hommes, il les décourage.—Molière; mais il vous empêche de rire à force de vous faire penser.—Lesage!... arrêtons-nous à lui. Profond plutôt que grave, il prêche la vertu en faisant rire des vices; si l'amertume est parfois dans l'inspiration, elle s'enveloppe toujours de gaîté; il voit les misères du monde sans le mépriser, et connaît ses lâchetés sans le haïr.
Appelons ici tous les héros de son œuvre: Gil Blas, Fabrice, Sangrado, l'archevêque de Grenade, le duc de Lerme, Aurore, Scipion! Plaisantes ou gracieuses images, surgissez devant mes yeux, peuplez ma solitude, transportez-y, pour mon amusement, ce carnaval du monde dont vous êtes les masques brillants.
Par malheur, au moment même où je fais cette invocation, je me rappelle une lettre à écrire qui ne peut être retardée. Un de mes voisins de mansarde est venu me la demander hier. C'est un petit vieillard allègre, qui n'a d'autre passion que les tableaux et les gravures. Il rentre presque tous les jours avec quelque carton, ou quelque toile, de peu de valeur sans doute; car je sais qu'il vit chétivement, et la lettre même que je dois rédiger pour lui prouve sa pauvreté. Son fils unique, marié en Angleterre, vient de mourir, et la veuve, restée sans ressources avec une vieille mère et un enfant, lui avait écrit pour demander asile. M. Antoine m'a prié d'abord de traduire la lettre, puis de répondre par un refus. J'avais promis cette réponse aujourd'hui; remplissons, avant tout, notre promesse.
... La feuille de papier Bath est devant moi; j'ai trempé ma plume dans l'encrier, et je me gratte le front pour provoquer l'éruption des idées quand je m'aperçois que mon dictionnaire me manque. Or, un Parisien qui veut parler anglais sans dictionnaire ressemble au nourrisson dont on a détaché les lisières; le sol tremble sous lui, et il trébuche au premier pas. Je cours donc chez le relieur auquel a été confié mon Johnson; il demeure précisément sur le carré.
La porte est entr'ouverte. J'entends de sourdes plaintes; j'entre sans frapper, et j'aperçois l'ouvrier devant le lit de son compagnon de chambrée; ce dernier a une fièvre violente et du délire. Pierre le regarde d'un air de mauvaise humeur embarrassée. J'apprends de lui que son pays n'a pu se lever le matin, et que, depuis, il s'est trouvé plus mal, d'heure en heure.
Je demande si on a fait venir un médecin.
—Ah bien, oui! répond Pierre brusquement; faudrait avoir pour ça de l'argent de poche, et le pays n'a que des dettes pour économies.
—Mais vous, dis-je un peu étonné, n'êtes-vous point son ami?
—Minute! interrompt le relieur; ami comme le limonier est ami du porteur, à condition que chacun tirera la charrette pour son compte et mangera à part son picotin.
—Vous ne comptez point, pourtant, le laisser privé de soins?
—Bah! il peut garder tout le lit jusqu'à demain, vu que je suis de bal.
—Vous le laissez seul?
—Faudrait-il donc manquer une descente de Courtille parce que le pays a la tête brouillée? demande Pierre aigrement. J'ai rendez-vous avec les autres chez le père Desnoyers. Ceux qui ont mal au cœur n'ont qu'à prendre de la réglisse; ma tisane, à moi, c'est le petit blanc.
En parlant ainsi, il dénoue un paquet dont il retire un costume de débardeur, et il procède à son travestissement.
Je m'efforce en vain de le rappeler à des sentiments de confraternité pour le malheureux qui gémit là, près de lui; tout entier à l'espérance du plaisir qui l'attend, Pierre m'écoute avec impatience. Enfin, poussé à bout par cet égoïsme brutal, je passe des remontrances aux reproches; je le déclare responsable des suites que peut avoir, pour le malade, un pareil abandon.
Cette fois, le relieur, qui va partir, s'arrête.
—Mais, tonnerre! que voulez-vous que je fasse? s'écrie-t-il, en frappant du pied: est-ce que je suis obligé de passer mon carnaval à faire chauffer des bains de pied, par hasard?
—Vous êtes obligé de ne pas laisser mourir un camarade sans secours! lui dis-je.
—Qu'il aille à l'hôpital alors!
—Seul, comment le pourrait-il?
Pierre fait un geste de résolution.
—Eh bien, je vas le conduire, reprend-il; aussi bien, j'aurai plus tôt fait de m'en débarrasser... Allons, debout, pays!
Il secoue son compagnon qui n'a point quitté ses vêtements. Je fais observer qu'il est trop faible pour marcher; mais le relieur n'écoute pas: il le force à se lever, l'entraîne en le soutenant, et arrive à la loge du portier qui court chercher un fiacre.
J'y vois monter le malade presque évanoui avec le débardeur impatient, et tous deux partent, l'un pour mourir peut-être, l'autre pour dîner à la Courtille!
Six heures. Je suis allé frapper chez le voisin, qui m'a ouvert lui-même et auquel j'ai remis la lettre, enfin terminée et destinée à la veuve de son fils. M. Antoine m'a remercié avec effusion et m'a obligé à m'asseoir.
C'était la première fois que j'entrais dans la mansarde du vieil amateur. Une tapisserie tachée par l'humidité, et dont les lambeaux pendent çà et là, un poêle éteint, un lit de sangle, deux chaises dépaillées en composent tout l'ameublement. Au fond, on aperçoit un grand nombre de cartons entassés et de toiles sans cadres retournées contre le mur.
Au moment où je suis entré, le vieillard était à table, dînant avec quelques croûtes de pain dur qu'il trempait dans un verre d'eau sucrée. Il s'est aperçu que mon regard s'arrêtait sur ce menu d'anachorète, et il a un peu rougi.
—Mon souper n'a rien qui vous tente, voisin! a-t-il dit en souriant.
J'ai répondu que je le trouvais au moins bien philosophique pour un souper de carnaval. M. Antoine a hoché la tête et s'est remis à table.
—Chacun fête les grands jours à sa manière, a-t-il repris en recommençant à plonger un croûton dans son verre. Il y a des gourmets de plusieurs genres, et tous les régals ne sont point destinés à flatter le palais; il en existe aussi pour les oreilles et pour les yeux.
J'ai regardé involontairement autour de moi, comme si j'eusse cherché l'invisible festin qui pouvait le dédommager d'un pareil souper.
Il m'a compris sans doute, car il s'est levé avec la lenteur magistrale d'un homme sûr de ce qu'il va faire; il a fouillé derrière plusieurs cadres, en a tiré une toile sur laquelle il a passé la main, et qu'il est venu placer silencieusement sous la lumière de la lampe.
Elle représentait un beau vieillard qui, assis à table avec sa femme, sa fille et ses enfants, chante, accompagné par des musiciens qu'on aperçoit derrière. J'ai reconnu, au premier aspect, cette composition, que j'avais souvent admirée au Louvre, et j'ai déclaré que c'était une magnifique copie de Jordaens.
—Une copie! s'est écrié M. Antoine; dites un original, voisin, et un original retouché par Rubens! Voyez plutôt la tête du vieillard, la robe de la jeune femme, et les accessoires. On pourrait compter les coups de pinceau de l'Hercule du coloris. Ce n'est point seulement un chef-d'œuvre, monsieur, c'est un trésor, une relique! La toile du Louvre passe pour une perle, celle-ci est un diamant.
Et, l'appuyant au poêle de manière à la placer dans son meilleur jour, il s'est remis à tremper ses croûtes, sans quitter de l'œil le merveilleux tableau. On eût dit que sa vue leur communiquait une délicatesse inattendue: il les savourait lentement et vidait son verre à petits coups. Ses traits ridés s'étaient épanouis, ses narines se gonflaient; c'était bien, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, un festin du regard.
—Vous voyez que j'ai aussi ma fête, a-t-il repris, en branlant la tête d'un air de triomphe; d'autres vont courir les restaurants et les bals; moi, voici le plaisir que je me suis donné pour mon carnaval.
—Mais si cette toile est véritablement si précieuse, ai-je répondu, elle doit avoir un haut prix.
—Eh! eh! a dit M. Antoine, d'un ton de nonchalance orgueilleuse, dans un bon temps et avec un bon amateur, cela peut valoir quelque chose comme vingt mille francs.
J'ai fait un soubresaut en arrière.
—Et vous l'avez acheté? me suis-je écrié.
—Pour rien, a-t-il répondu, en baissant la voix; ces brocanteurs sont des ânes: le mien a pris ceci pour une copie d'élève... il me l'a laissé à cinquante louis payés comptant! ce matin, je les lui ai apportés, et maintenant il voudrait en vain se dédire.
—Ce matin! ai-je répété, en reportant involontairement mes regards sur la lettre de refus que M. Antoine m'avait fait écrire à la veuve de son fils, et qui était encore sur la petite table.
Il n'a point pris garde à mon exclamation, et a continué à contempler l'œuvre de Jordaens, dans une sorte d'extase.
—Quelle science de clair-obscur! murmurait-il en grignotant sa dernière croûte avec délices; quel relief! quel feu! Où trouve-t-on cette transparence de teintes, cette magie de reflets, cette force, ce naturel?
Et comme je l'écoutais immobile, il a pris mon étonnement pour de l'admiration, et il m'a frappé sur l'épaule:
—Vous êtes ébloui! s'est-il écrié avec gaieté, vous ne vous attendiez pas à un pareil trésor! Que dites-vous de mon marché?
—Pardon, ai-je répliqué sérieusement; mais je crois que vous auriez pu le faire meilleur.
M. Antoine a dressé la tête.
—Comment cela? s'est-il écrié; me croiriez-vous homme à me tromper sur le mérite d'une peinture ou sur sa valeur?
—Je ne doute ni de votre goût, ni de votre science; mais je ne puis m'empêcher de penser que pour le prix de la toile qui vous représente ce repas de famille, vous auriez pu avoir...
—Quoi donc?
—La famille elle-même, monsieur.
Le vieil amateur m'a jeté un regard, non de colère, mais de dédain. Evidemment je venais de me révéler à lui pour un barbare incapable de comprendre les arts et indigne d'en jouir. Il s'est levé sans répondre, il a repris brusquement le Jordaens, et il est allé le reporter dans sa cachette derrière les cartons.
C'était une manière de me congédier; j'ai salué et je suis sorti.
Sept heures. Rentré chez moi, je trouve mon eau qui bout sur ma petite lampe; je me mets à moudre le moka et je dispose ma cafetière.
La préparation de son café est, pour un solitaire, l'opération domestique la plus délicate et la plus attrayante; c'est le grand œuvre des ménages de garçon.
Le café tient, pour ainsi dire, le milieu entre la nourriture corporelle et la nourriture spirituelle. Il agit agréablement, tout à la fois, sur les sens et sur la pensée. Son arome seul donne à l'esprit je ne sais quelle activité joyeuse; c'est un génie qui prête ses ailes à notre fantaisie et l'emporte au pays des Mille et une Nuits. Quand je suis plongé dans mon vieux fauteuil, les pieds en espalier devant un feu flambant, l'oreille caressée par le gazouillement de la cafetière qui semble causer avec mes chenets, l'odorat doucement excité par les effluves de la fève arabique, et les yeux à demi-voilés sous mon bonnet rabattu, il me semble souvent que chaque flocon de la vapeur odorante prend une forme distincte: j'y vois tour à tour, comme dans les mirages du désert, les différentes images dont mes souhaits voudraient faire des réalités.
D'abord la vapeur grandit, se colore, et j'aperçois une maisonnette au penchant d'une colline. Derrière s'étend un jardin enclos d'aubépines, et que traverse un ruisseau aux bords duquel j'entends bourdonner les ruches.
Puis le paysage grandit encore. Voici des champs plantés de pommiers où je distingue une charrue attelée qui attend son maître. Plus loin, au coin du bois qui retentit des coups de la cognée, je reconnais la hutte du sabotier, recouverte de gazon et de copeaux.
Et au milieu de tous ces tableaux rustiques, il me semble voir comme une représentation de moi-même qui flotte et qui passe! C'est mon fantôme qui se promène dans mon rêve.
Les bouillonnements de l'eau près de déborder m'obligent à interrompre cette méditation pour remplir la cafetière. Je me souviens alors qu'il ne me reste plus de crème; je décroche ma boîte de fer-blanc et je descends chez la laitière.
La mère Denis est une robuste paysanne venue toute jeune de Savoie et qui, contrairement aux habitudes de ses compatriotes, n'est point retournée au pays. Elle n'a ni mari, ni enfant, malgré le titre qu'on lui donne; mais sa bonté, toujours en éveil, lui a mérité ce nom de mère. Vaillante créature abandonnée dans la mêlée humaine, elle s'y est fait son humble place en travaillant, en chantant, en secourant, et laissant faire le reste à Dieu.
Dès la porte de la laitière, j'entends de longs éclats de rire. Dans un des coins de la boutique, trois enfants sont assis par terre. Ils portent le costume enfumé des petits Savoyards et tiennent à la main de longues tartines de fromage blanc. Le plus jeune s'en est barbouillé jusqu'aux yeux, et c'est là le motif de leur gaieté.
La mère Denis me les montre.
—Voyez-moi ces innocents, comme ça se régale! dit-elle en passant la main sur la tête du petit gourmand.
—Il n'avait pas déjeuné, fait observer son camarade pour l'excuser.
—Pauvre créature! dit la laitière; ça est abandonné sans défense sur le pavé de la grande ville où ça n'a plus d'autre père que le bon Dieu!
—Et c'est pourquoi vous leur servez de mère? ai-je répliqué doucement.
—Ce que je fais est bien peu, a dit la mère Denis, en me mesurant mon lait; mais tous les jours j'en ramasse quelques-uns dans la rue pour qu'ils mangent une fois à leur faim. Chers enfants! leurs mères me revaudront ça en paradis... Sans compter qu'ils me rappellent la montagne! quand ils chantent leur chanson et qu'ils dansent, il me semble toujours que je revois notre grand-père!
Ici les yeux de la paysanne sont devenus humides.
—Ainsi vous êtes payée par vos souvenirs du bien que vous leur faites? ai-je repris.
—Oui, oui, a-t-elle dit, et aussi par leur joie! Les ris de ces petits, monsieur, c'est comme un chant d'oiseau, ça vous donne de la gaieté et du courage pour vivre.
Tout en parlant, elle a coupé de nouvelles tartines, et y a joint des pommes avec une poignée de noix.
—Allons, les chérubins, s'est-elle écriée, mettez-moi ça dans vos poches pour demain.
Puis, se tournant de mon côté:
—Aujourd'hui je me ruine, a-t-elle ajouté; mais faut bien faire son carnaval.
Je m'en suis allé sans rien dire; j'étais trop touché.
Enfin je l'avais découvert, le véritable plaisir. Après avoir vu l'égoïsme de la sensualité et de la pure intelligence, je trouvais le joyeux dévouement de la bonté! Pierre, M. Antoine et la mère Denis avaient fait chacun leur carnaval; mais pour les deux premiers ce n'était que la fête des sens ou de l'esprit, tandis que pour la troisième c'était la fête du cœur!
CHAPITRE III.
CE QU'ON APPREND EN REGARDANT PAR SA FENÊTRE.
3 mars.—Un poëte a dit que la vie était le rêve d'une ombre: il eût mieux fait de la comparer à une nuit de fièvre! Quelles alternatives d'agitations et de sommeil! que de malaises, de sursauts, de soifs renaissantes! quel chaos d'images douloureuses ou confuses! Toujours entre le repos et la veille, on cherche en vain le calme, et l'on s'arrête au bord de l'activité. Les deux tiers de l'existence humaine se consument à hésiter, et le dernier tiers à s'en repentir.
Quand je dis l'existence humaine, il faut entendre la mienne! Nous sommes ainsi faits que chacun de nous se regarde comme le miroir de la société; ce qui se passe dans notre cœur nous paraît infailliblement l'histoire de l'univers. Tous les hommes ressemblent à l'ivrogne qui annonce un tremblement de terre, parce qu'il se sent chanceler.
Et pourquoi suis-je incertain et inquiet, moi, pauvre journalier du monde, qui remplis dans un coin ma tâche obscure, et dont on utilise l'œuvre sans prendre garde à l'ouvrier? Je veux vous le dire à vous, ami invisible, pour qui ces lignes sont écrites; frère inconnu que les solitaires appellent dans leurs angoisses, confident idéal auquel s'adressent tous les monologues, et qui n'êtes que le fantôme de notre propre conscience.
Un grand événement est survenu dans ma vie! Au milieu de la route monotone que je parcourais tranquillement et sans y penser, un carrefour vient tout à coup de s'ouvrir. Deux chemins se présentent entre lesquels je dois choisir. L'un n'est que la continuation de celui que j'ai suivi jusqu'à ce jour; l'autre, plus large, montre de merveilleuses perspectives. Sur le premier, rien à craindre, mais aussi peu à espérer; sur l'autre, les grands périls et les opulentes réussites! Il s'agit, en un mot, de savoir si j'abandonnerai le modeste bureau dans lequel je devais mourir pour une de ces entreprises hardies où le hasard seul est caissier!
Depuis hier je me consulte, je compare, et reste indécis.
D'où me viendra la lumière, qui me conseillera?
Dimanche 4.—Voici le soleil qui sort des brumes de l'hiver; le printemps annonce son approche; une brise amollie glisse sur les toits, et mon violier recommence à fleurir!
Nous touchons à cette douce saison des reverdies, tant célébrée par les poëtes sensitifs du seizième siècle:
C'est à ce joly moys de may
Que toute chose renouvelle,
Et que je vous présentay, belle,
Entièrement le cœur de moy.
Le gazouillement des moineaux m'appelle; ils réclament les miettes que je sème pour eux chaque matin. J'ouvre ma fenêtre, et la perspective des toits m'apparaît dans toute sa splendeur.
Celui qui n'a habité que les premiers étages ne soupçonne point la variété pittoresque d'un pareil horizon. Il n'a jamais contemplé cet entrelacement de sommets que la tuile colore; il n'a point suivi du regard ces vallées de gouttières où ondulent les frais jardins de la mansarde, ces grandes ombres que le soir étend sur les pentes ardoisées, et ce scintillement des vitrages qu'incendie le soleil couchant! Il n'a point étudié la flore de ces Alpes civilisées que tapissent les lichens et les mousses; il ne connaît point les mille habitants qui le peuplent, depuis l'insecte microscopique jusqu'au chat domestique, ce renard des toits, toujours en quête ou à l'affût; il n'a point assisté enfin à ces mille aspects du ciel brumeux ou serein; à ces mille effets de lumières, qui font de ces hautes régions un théâtre aux décorations toujours changeantes! Que de fois mes jours de repos se sont écoulés à contempler ce merveilleux spectacle, à en découvrir les épisodes sombres ou charmants, à chercher, enfin, dans ce monde inconnu, les impressions de voyage que les touristes opulents cherchent plus bas!
Neuf heures. Mais pourquoi donc mes voisins ailés n'ont-ils point encore picoré les miettes que je leur ai éparpillées devant ma croisée? Je les vois s'envoler, revenir, se percher au faîtage des fenêtres, et pépier en regardant le festin qu'ils sont habituellement si prompts à dévorer! Ce n'est point ma présence qui peut les effrayer; je les ai accoutumés à manger dans ma main. D'où vient alors cette irrésolution craintive? J'ai beau regarder, le toit est libre, les croisées voisines sont fermées. J'émiette le pain qui reste de mon déjeuner, afin de les attirer par un plus large banquet.... Leurs pépiements redoublent; ils penchent la tête; les plus hardis viennent voler au-dessus, mais sans oser s'arrêter.
Allons, mes moineaux sont victimes de quelqu'une de ces sottes terreurs qui font baisser les fonds à la Bourse! Décidément les oiseaux ne sont pas plus raisonnables que les hommes!
J'allais fermer ma fenêtre sur cette réflexion, quand j'aperçois tout à coup, dans l'espace lumineux qui s'étend à droite, l'ombre de deux oreilles qui se dressent, puis une griffe qui s'avance, puis la tête d'un chat tigré qui se montre à l'angle de la gouttière. Le drôle était là en embuscade, espérant que les miettes lui amèneraient du gibier.
Et moi qui accusais la couardise de mes hôtes! J'étais sûr qu'aucun danger ne les menaçait! je croyais avoir bien regardé partout! je n'avais oublié que le coin derrière moi!
Dans la vie comme sur les toits, que de malheurs arrivent pour avoir oublié un seul coin!
Dix heures. Je ne puis quitter ma croisée; pendant si longtemps la pluie et le froid l'ont tenue fermée, que j'ai besoin de reconnaître longuement tous les alentours, d'en reprendre possession. Mon regard fouille successivement tous les points de cet horizon confus, glissant ou s'arrêtant selon la rencontre.
Ah! voici des fenêtres sur lesquelles il aimait à se reposer autrefois; ce sont celles de deux voisines lointaines dont les habitudes différentes l'avaient depuis longtemps frappé.
L'une est une pauvre ouvrière levée avant le jour, et dont la silhouette se dessine, bien avant dans la soirée, derrière son petit rideau de mousseline; l'autre est une jeune artiste qui fait arriver, par instants, jusqu'à ma mansarde ses vocalisations capricieuses. Quand leurs fenêtres s'ouvrent, celle de l'ouvrière ne laisse voir qu'un modeste ménage, tandis que l'autre montre un élégant intérieur; mais aujourd'hui une foule de marchands s'y pressent; on détend les draperies de soie, on emporte les meubles, et je me rappelle maintenant que la jeune artiste a passé ce matin sous ma fenêtre enveloppée dans un voile et marchant de ce pas précipité qui annonce quelque trouble intérieur! Ah! je devine tout! ses ressources se sont épuisées dans d'élégants caprices ou auront été emportées par quelque désastre inattendu, et maintenant la voilà tombée du luxe à l'indigence! Tandis que la chambrette de l'ouvrière, entretenue par l'ordre et le travail, s'est modestement embellie, celle de l'artiste est devenue la proie des revendeurs. L'une a brillé un instant, portée par le flot de la prospérité; l'autre côtoie à petits pas, mais sûrement, sa médiocrité laborieuse.
Hélas! n'y a-t-il point ici pour tous une leçon? Est-ce bien dans ces hasardeux essais, au bout desquels se rencontre l'opulence ou la ruine, que l'homme sage doit engager les années de force et de volonté? Faut-il considérer la vie comme une tâche continue qui apporte à chaque jour son salaire, où comme un jeu qui décide de notre avenir en quelques coups? Pourquoi chercher le danger des chances extrêmes? dans quel but courir à la richesse par les périlleux chemins? Est-il bien sûr que le bonheur soit le prix des éclatantes réussites plutôt que d'une pauvreté sagement acceptée! Ah! si les hommes savaient quelle petite place il faut pour loger la joie, et combien peu son logement coûte à meubler.
Midi. Je me suis longtemps promené dans la longueur de ma mansarde, les bras croisés, la tête sur la poitrine! Le doute grandit en moi comme une ombre qui envahit de plus en plus l'espace éclairé. Mes craintes augmentent; l'incertitude me devient à chaque instant plus douloureuse! il faut que je me décide aujourd'hui, avant ce soir! j'ai dans ma main les dés de mon avenir et je tremble de les interroger.
Trois heures. Le ciel s'est assombri, un vent froid commence à venir du couchant; toutes les fenêtres qui s'étaient ouvertes aux rayons d'un beau jour, ont été refermées. De l'autre côté de la rue seulement, le locataire du dernier étage n'a point encore quitté son balcon.
On reconnaît le militaire à sa démarche cadencée, à sa moustache grise et au ruban qui orne sa boutonnière; on le devinerait à ses soins attentifs pour le petit jardin qui décore sa galerie aérienne; car il y a deux choses particulièrement aimées de tous les vieux soldats, les fleurs et les enfants! Longtemps obligés de regarder la terre comme un champ de bataille, et sevrés des paisibles plaisirs d'un sort abrité, ils semblent commencer la vie à l'âge où les autres la finissent. Les goûts des premières années, arrêtés chez eux par les rudes devoirs de la guerre refleurissent, tout à coup, sous leurs cheveux blancs; c'est comme une épargne de jeunesse dont ils touchent tardivement les arrérages. Puis, condamnés si longtemps à détruire, ils trouvent peut-être une secrète joie à créer et à voir renaître. Agents de la violence inflexible, ils se laissent plus facilement charmer par la faiblesse gracieuse! Pour ces vieux ouvriers de la mort, protéger les frêles germes de la vie a tout l'attrait de la nouveauté.
Aussi le vent froid n'a pu chasser mon voisin de son balcon. Il laboure le terrain de ses caisses vertes; il y sème, avec soin, les graines de capucine écarlate, de volubilis et de pois de senteur. Désormais il viendra tous les jours épier leur germination, défendre les pousses naissantes contre l'herbe parasite ou l'insecte, disposer les fils conducteurs pour les tiges grimpantes, leur distribuer avec précaution l'eau et la chaleur!
Que de peines pour amener à bien cette moisson! Combien de fois je le verrai braver pour elle, comme aujourd'hui, le froid ou le chaud, la bise ou le soleil! Mais aussi, aux jours les plus ardents de l'été, quand une poussière enflammée tourbillonnera dans nos rues, quand l'œil, ébloui par l'éclat du plâtre, ne saura où se reposer, et que les tuiles échauffées nous brûleront de leurs rayonnements, le vieux soldat, assis sous sa tonnelle, n'apercevra autour de lui que verdure ou que fleurs, et respirera la brise rafraîchie par un ombrage parfumé. Ses soins assidus seront enfin récompensés.
Pour jouir de la fleur, il faut semer la graine et cultiver le bourgeon.
Quatre heures. Le nuage qui se formait depuis longtemps à l'horizon a pris des teintes plus sombres; le tonnerre gronde sourdement, la nue se déchire! les promeneurs surpris s'enfuient de toutes parts avec des rires et des cris.
Je me suis toujours singulièrement amusé de ces «sauve qui peut» amenés par un subit orage. Il semble alors que chacun, surpris à l'improviste, perde le caractère factice que lui a fait le monde ou l'habitude pour trahir sa véritable nature.
Voyez plutôt ce gros homme à la démarche délibérée, qui, oubliant tout à coup son insouciance de commande, court comme un écolier! c'est un bourgeois économe qui se donne des airs de dissipateur, et qui tremble de gâter son chapeau.
Là-bas, au contraire, cette jolie dame, dont l'allure est si modeste et la toilette si soignée, ralentit le pas sous l'orage qui redouble! Elle semble trouver plaisir à le braver, et ne songe point à son camail de velours moucheté par la grêle! C'est évidemment une lionne déguisée en brebis.
Ici un jeune homme qui passait s'est arrêté pour recevoir dans sa main quelques-uns des grains congelés qu'il examine. A voir, tout à l'heure, son pas rapide et affairé, vous l'auriez pris pour un commis en recouvrement, tandis que c'est un jeune savant qui étudie les effets de l'électricité.
Et ces enfants qui rompent leurs rangs pour courir après les raffales de la giboulée; ces jeunes filles, tout à l'heure les yeux baissés, qui s'enfuient maintenant avec des éclats de rire; ces gardes nationaux qui renoncent à l'attitude martiale de leurs jours de service pour se réfugier sous un porche! L'orage a fait toutes ces métamorphoses.
Le voilà qui redouble! Les plus impassibles sont forcés de chercher un abri. Je vois tout le monde se précipiter vers la boutique placée en face de ma fenêtre, et qu'un écriteau annonce à louer. C'est la quatrième fois depuis quelques mois. Il y a un an que toute l'adresse du menuisier et toutes les coquetteries du peintre avaient été employées à l'embellir; mais l'abandon des locataires successifs a déjà effacé leur travail; la boue déshonore les moulures de sa façade; des affiches de ventes au rabais salissent les arabesques de sa devanture. A chaque nouveau locataire, l'élégant magasin a perdu quelque chose de son luxe. Le voilà vide et livré aux passants! Que de destinées qui lui ressemblent, et ne changent de maître, comme lui, que pour courir plus vite à la ruine!»
Cette dernière réflexion m'a frappé: depuis ce matin, tout semble prendre une voix pour me donner le même avertissement. Tout me crie:—Prends garde! contente-toi de ton heureuse pauvreté; les joies demandent à être cultivées avec suite; n'abandonne pas tes anciens patrons pour te donner à des inconnus!
Sont-ce les faits qui parlent ainsi, ou l'avertissement vient-il du dedans? N'est-ce point moi-même qui donne ce langage à tout ce qui m'entoure? Le monde n'est qu'un instrument auquel notre volonté prête un accent! Mais qu'importe si la leçon est sage? La voix qui parle tout bas dans notre sein est toujours une voix amie, car elle nous révèle ce que nous sommes, c'est-à-dire ce que nous pouvons. La mauvaise conduite résulte, le plus souvent, d'une erreur de vocation. S'il y a tant de sots et de méchants, c'est que la plupart des hommes se méconnaissent eux-mêmes. La question n'est pas de savoir ce qui nous convient, mais ce à quoi nous convenons!
Qu'irai-je faire, moi, au milieu de ces hardis aventuriers de la finance! Pauvre moineau né sous les toits, je craindrais toujours l'ennemi qui se cache dans le coin obscur; prudent travailleur, je penserais au luxe de la voisine si subitement évanoui; observateur timide, je me rappellerais les fleurs lentement élevées par le vieux soldat, ou la boutique dévastée pour avoir changé de maîtres! Loin de moi les festins au-dessus desquels pendent des épées de Damoclès! Je suis un rat des champs; je veux manger mes noix et mon lard assaisonnés par la sécurité.
Et pourquoi cet insatiable besoin d'enrichissement? Boit-on davantage parce qu'on boit dans un plus grand verre? D'où vient cette horreur de tous les hommes pour la médiocrité, cette féconde mère du repos et de la liberté? Ah! c'est là surtout le mal que devraient prévenir l'éducation publique et l'éducation privée. Lui guéri, combien de trahisons évitées, que de lâchetés de moins, quelle chaîne de désordres et de crimes à jamais rompue. On donne des prix à la charité, au sacrifice; donnez-en surtout à la modération, car c'est la grande vertu des sociétés! Quand elle ne crée pas les autres, elle en tient lieu.
Six heures. J'ai écrit aux fondateurs de la nouvelle entreprise une lettre de remercîment et de refus! Cette résolution m'a rendu la tranquillité. Comme le savetier, j'avais cessé de chanter depuis que je logeais cette opulente espérance; la voilà partie, et la joie est revenue!
O chère et douce Pauvreté! pardonne-moi d'avoir un instant voulu te fuir comme on eût fui l'indigence; établis-toi ici à jamais avec tes charmantes sœurs la Pitié, la Patience, la Sobriété et la Solitude; soyez mes reines et mes institutrices; apprenez-moi les austères devoirs de la vie; éloignez de ma demeure les infirmités de cœur et les vertiges qui suivent la prospérité. Pauvreté sainte! apprends-moi à supporter sans me plaindre, à partager sans hésitation, à chercher le but de l'existence plus haut que les plaisirs, plus loin que la puissance. Tu fortifies le corps, tu raffermis l'âme, et, grâce à toi, cette vie à laquelle l'opulent s'attache comme à un rocher, devient un esquif dont la mort peut dénouer le câble sans éveiller notre désespoir. Continue à me soutenir, ô toi que la Christ a surnommée la Bienheureuse.
CHAPITRE IV.
AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES.
9 avril. Les belles soirées sont revenues; les arbres commencent à déplisser leurs bourgeons; les hyacinthes, les jonquilles, les violettes et les lilas parfument les éventaires des bouquetières; la foule a repris ses promenades sur les quais, sur les boulevards. Après dîner, je suis aussi descendu de ma mansarde pour respirer l'air du soir.
C'est l'heure où Paris se montre dans toute sa beauté. Pendant la journée, le plâtre des façades fatigue l'œil par sa blancheur monotone, les chariots pesamment chargés font trembler les pavés sous leurs roues colossales, la foule empressée se croise et se heurte, uniquement occupée de ne point manquer l'instant des affaires; l'aspect de la ville entière a quelque chose d'âpre, d'inquiet et de haletant; mais dès que les étoiles se lèvent, tout change; les blanches maisons s'éteignent dans une ombre vaporeuse; on n'entend plus que le roulement des voitures qui courent à quelque fête; on ne voit que passants flâneurs ou joyeux; le travail a fait place aux loisirs. Maintenant chacun respire de cette course ardente à travers les occupations du jour; ce qui reste de force est donné au plaisir! Voici les bals qui éclairent leurs péristyles, les spectacles qui s'ouvrent, les boutiques de friandises qui se dressent le long des promenades, les crieurs de journaux qui font briller leur lanterne. Paris a décidément déposé la plume, le mètre et le tablier; après la journée livrée au travail, il veut la soirée pour jouir; comme les maîtres de Thèbes, il a remis au lendemain les affaires sérieuses.
J'aime à partager cette heure de fête, non pour me mêler à la gaîté commune, mais pour la contempler. Si la joie des autres aigrit les cœurs jaloux, elle fortifie les cœurs soumis; c'est le rayon de soleil qui fait épanouir ces deux belles fleurs qu'on nomme la confiance et l'espoir.
Seul au milieu de la multitude riante, je ne me sens point isolé, car j'ai le reflet de sa gaieté; c'est ma famille humaine qui se réjouit de vivre; je prends une part fraternelle à son bonheur. Compagnons d'armes dans la bataille terrestre, qu'importe à qui va le prix de la victoire? Si la fortune passe à nos côtés sans nous voir, et prodigue ses caresses à d'autres, consolons-nous comme l'ami de Parménion, en disant:—Ceux-là sont aussi Alexandre!
Tout en faisant ces réflexions, j'allais devant moi, à l'aventure. Je passais d'un trottoir à l'autre, je revenais sur mes pas, je m'arrêtais aux boutiques et aux affiches! Que de choses à apprendre dans les rues de Paris! Quel Musée? Fruits inconnus, armes étranges, meubles d'un autre temps ou d'autres lieux, animaux de tous les climats, images des grands hommes, costumes des nations lointaines! Le monde est là par échantillons.
Aussi voyez ce peuple dont l'instruction s'est faite le long des vitres et devant l'étalage des marchands! rien ne lui a été enseigné, et il a une première idée de toutes choses. Il a vu des ananas chez Chevet, un palmier au Jardin-des-Plantes, des cannes à sucre en vente sur le Pont-Neuf. Les peaux rouges exposées à la salle Valentino lui ont appris à mimer la danse du bison et à fumer le calumet; il a fait manger les lions de Carter; il connaît les principaux costumes nationaux d'après la collection de Babin; les étalages de Goupil lui ont mis sous les yeux les chasses au tigre de l'Afrique et les séances du Parlement anglais; il a fait connaissance, à la porte du bureau de l'Illustration, avec la reine Victoria, l'empereur d'Autriche et Kossuth! On peut certes l'instruire, mais non l'étonner: car aucune chose n'est complétement nouvelle pour lui. Vous pouvez promener le gamin de Paris dans les cinq parties du monde, et, à chaque étrangeté dont vous croirez l'éblouir, il vous répondra par le mot sacramentel et populaire: Connu.
Mais cette variété d'exhibitions qui fait de Paris la foire du monde, n'offre point seulement au promeneur un moyen de s'instruire; c'est une perpétuelle excitation pour l'imagination éveillée, un premier échelon toujours dressé devant nos songes. En la voyant, que de voyages entrepris par la pensée, quelles aventures rêvées, combien de merveilleux tableaux ébauchés! Je ne regarde jamais, près des bains Chinois, cette boutique tapissée de jasmins des Florides et pleine de magnolias, sans voir se dérouler devant mes yeux toutes les clairières des forêts du nouveau monde décrites par l'auteur d'Atala.
Puis, quand cette étude des choses, et cet entretien avec la pensée ont amené la fatigue, regardez autour de vous! quels contrastes de tournures et de physionomies dans la multitude! quel vaste champ d'exercice pour la méditation! L'éclair d'un regard entrevu, quelques mots saisis au passage ouvrent mille perspectives. Vous cherchez à comprendre ces révélations incomplètes, comme l'antiquaire s'efforce de déchiffrer l'inscription mutilée de quelque vieux monument, vous bâtissez une histoire sur un geste, sur une parole!... Jeux émouvants de l'intelligence qui se repose dans la fiction des lourdes banalités du réel.
Hélas! en passant près de la porte cochère d'un hôtel, j'ai, tout à l'heure, aperçu un triste sujet pour une de ces histoires. Au coin le moins lumineux, un homme était debout, la tête nue et tendant son chapeau à la charité des passants. Son habit avait cette propreté indigente qui prouve une misère longtemps combattue. Boutonné avec soin, il cachait l'absence du linge. Le visage à demi voilé par de longs cheveux gris et les yeux fermés, comme s'il eût voulu échapper au spectacle de son humiliation, le mendiant demeurait muet, sans mouvement. Les promeneurs passaient avec distraction à côté de cette indigence qu'enveloppaient le silence et l'ombre! Heureux d'échapper à l'importunité de la plainte, ils détournaient les yeux! Tout à coup la porte cochère a glissé sur ses gonds; un équipage très-bas, garni de lanternes d'argent et traîné par deux chevaux noirs, est sorti doucement, puis s'est élancé vers le faubourg Saint-Germain. A peine ai-je pu distinguer, au fond, le scintillement des diamants et des fleurs de bal! la lueur des lanternes a passé comme une raie sanglante sur la pâle figure du mendiant, ses yeux se sont ouverts, un éclair a illuminé son regard qui a poursuivi l'opulent équipage jusqu'à ce qu'il ait disparu dans la nuit!
J'ai laissé tomber dans le chapeau toujours étendu une légère aumône, et je suis passé vite!
Je venais de surprendre les deux plus tristes secrets du mal qui tourmente notre siècle, l'envie haineuse de celui qui souffre, l'oubli égoïste de celui qui jouit!
Tout le plaisir de cette promenade s'est évanoui; j'ai cessé de regarder autour de moi pour rentrer en moi-même. Au spectacle animé et mouvant de la rue a succédé la discussion intérieure de tous ces douloureux problèmes écrits depuis quatre mille ans au fond de chacune des luttes humaines, mais plus clairement posés de nos jours.
Je songeais à l'inutilité de tant de combats qui n'avaient fait que déplacer alternativement le malheur avec la victoire, aux malentendus passionnés renouvelant, de génération en génération, la sanglante histoire d'Abel et de Caïn; et, attristé par ces lugubres images, je marchais à l'aventure, lorsque le silence qui s'était fait autour de moi m'a insensiblement retiré à ma préoccupation.
J'étais arrivé à une de ces rues écartées où l'aisance sans faste et la méditation laborieuse aiment à s'abriter. Aucune boutique ne bordait les trottoirs faiblement éclairés, on n'entendait que le bruit éloigné des voitures et les pas de quelques habitants qui regagnaient tranquillement leurs demeures.
Je reconnus aussitôt la rue, bien que je n'y fusse venu qu'une fois.
Il y avait de cela deux années: à la même époque, je longeais la Seine, dont les berges noyées dans l'ombre laissaient le regard s'étendre en tous sens, et à laquelle l'illumination des quais et des ponts donnait l'aspect d'un lac enguirlandé d'étoiles. J'avais atteint le Louvre, lorsqu'un rassemblement formé près du parapet m'arrêta: on entourait un enfant d'environ six ans, qui pleurait. Je demandai la cause de ses larmes.
—Il paraît qu'on l'a envoyé promener aux Tuileries, me dit un maçon qui revenait du travail, sa truelle à la main; le domestique qui le conduisait à trouvé là des amis et a dit à l'enfant de l'attendre tandis qu'il allait prendre un canon; mais faut croire que la soif lui sera venue en buvant, car il n'a pas reparu, et le petit ne retrouve plus son logement.
—Ne peut-on lui demander son nom et son adresse?
—C'est ce qu'ils font depuis une heure; mais tout ce qu'il peut dire, c'est qu'il s'appelle Charles, et que son père est M. Duval... Il y en a douze cents dans Paris, des Duval.
—Ainsi il ne sait pas le nom du quartier où il demeure?
—Ah bien oui! vous ne voyez donc pas que c'est un petit riche? Ça n'est jamais sorti qu'en voiture, ou avec un laquais; ça ne sait pas se conduire tout seul.
Ici le maçon fut interrompu par quelques voix qui s'élevaient au-dessus des autres.
—On ne peut pas le laisser sur le pavé, disaient les uns.
—Les enleveurs d'enfants l'emporteraient, continuaient les autres.
—Il faut l'emmener chez le commissaire.
—Ou à la préfecture de police.
—C'est cela, viens, petit!
Mais l'enfant, que ces avertissements de danger et ces noms de police et de commissaire avaient effrayé, criait plus fort, en reculant vers le parapet. On s'efforçait en vain de le persuader, sa résistance grandissait avec son inquiétude, et les plus empressés commençaient à se décourager, lorsque la voix d'un petit garçon s'éleva au milieu du débat.
—Je le connais bien, moi, dit-il en regardant l'enfant perdu; il est de notre quartier.
—Quel quartier?
—Là-bas, de l'autre côté des boulevards, rue des Magasins.
—Et tu l'as déjà vu?
—Oui, oui, c'est le fils de la grande maison au bout de la rue, où il y a une porte à grille avec des pointes dorées.
L'enfant redressa vivement la tête, et les larmes s'arrêtèrent dans ses yeux.
Le petit garçon répondit à toutes les questions qui lui furent adressées, et donna des renseignements qui ne pouvaient laisser aucun doute. L'enfant égaré le comprit, car il s'approcha de lui comme s'il eût voulu se mettre sous sa protection.
—Ainsi, tu peux le conduire à ses parents? demanda le maçon qui avait écouté l'explication avec un véritable intérêt.
—Ça ne sera pas malin, répliqua le petit garçon, c'est ma route.
—Alors tu t'en charges?
—Il n'a qu'à venir.
Et, reprenant le panier qu'il avait déposé sur le trottoir, il se dirigea vers la poterne du Louvre.
L'enfant perdu le suivit.
—Pourvu qu'il le conduise bien! dis-je en les voyant s'éloigner.
—Soyez donc calme, reprit le maçon; le petit en blouse a le même âge que l'autre; mais, comme on dit, ça connaît les couleurs; la misère, voyez-vous, est une fameuse maîtresse d'école!
Le rassemblement s'était dispersé; je me dirigeai à mon tour vers le Louvre; l'idée m'était venue de suivre les deux enfants afin de prévenir toute erreur.
Je ne tardai pas à les rejoindre; ils marchaient l'un près de l'autre, déjà familiarisés et causant.
Le contraste de leurs costumes frappa alors mes regards. Le petit Duval portait un de ces habillements de fantaisie qui joignent le bon goût à l'opulence: sa veste serrée à la taille était artistement soutachée, un pantalon plissé depuis la ceinture descendait sur des brodequins vernis à boutons de nacre, et une casquette de velours cachait à demi ses cheveux bouclés. La mise de son conducteur, au contraire, indiquait les dernières limites de la pauvreté, mais de celle qui résiste et ne s'abandonne pas. Sa vieille blouse, diaprée de morceaux de teintes différentes, indiquait la persistance d'une mère laborieuse luttant contre les usures du temps; les jambes de son pantalon, devenues trop courtes, laissaient voir des bas reprisés à plusieurs fois, et il était évident que ses souliers n'avaient point été primitivement destinés à son usage.
Les physionomies des deux enfants ne différaient pas moins que leur costume. Celle du premier était délicate et distinguée; l'œil d'un bleu limpide, la peau fine, les lèvres souriantes, lui donnaient un charme d'innocence et de bonheur; les traits du second, au contraire, avaient une certaine rudesse; le regard était vif et mobile, le teint bruni, la bouche moins riante que narquoise; tout indiquait l'intelligence aiguisée par une précoce expérience; il marchait avec confiance au milieu des rues que les voitures sillonnaient, et suivait sans hésitation leurs mille détours.
J'appris de lui qu'il apportait tous les jours le dîner de son père, alors occupé sur la rive gauche de la Seine; la responsabilité dont il était chargé l'avait rendu attentif et prudent. Il avait reçu ces dures mais puissantes leçons de la nécessité que rien n'égale, ni ne remplace. Malheureusement les besoins du pauvre ménage l'avaient forcé à négliger l'école, et il paraissait le regretter, car souvent il s'arrêtait devant les gravures et demandait à son compagnon de lui en lire les inscriptions.
Nous atteignîmes ainsi le boulevard Bonne-Nouvelle, où l'enfant égaré commença à se reconnaître; malgré la fatigue il pressa le pas; un trouble mêlé d'attendrissement l'agitait; à la vue de sa maison il poussa un cri et courut vers la grille aux pointes dorées; une femme, qui attendait sur le seuil, le reçut dans ses bras, et, aux exclamations de joie, au bruit des baisers, j'eus bientôt reconnu sa mère.
Ne voyant revenir ni le domestique ni l'enfant, elle avait envoyé de tous côtés à leur recherche et attendait dans une anxiété palpitante.
Je lui expliquai, en peu de mots, ce qui était arrivé: elle me remercia avec effusion, et chercha le petit garçon qui avait reconnu et reconduit son fils; mais pendant notre explication il avait disparu.
C'était la première fois que je revenais depuis dans ce quartier. La reconnaissance de la mère avait-elle persisté? Les deux enfants s'étaient-ils retrouvés, et l'heureux hasard de leur rencontre avait-il abaissé devant eux cette barrière qui peut distinguer les classes, mais qui ne devrait point les diviser?
Je m'adressais ces questions en ralentissant le pas, et les yeux fixés sur la grande grille que je venais d'apercevoir. Tout à coup je la vis s'ouvrir, et deux enfants parurent sur le seuil. Bien que grandis, je les reconnus au premier coup d'œil: c'étaient l'enfant trouvé près du parapet du Louvre et son jeune conducteur. Le costume de ce dernier avait seulement subi d'importantes modifications: sa blouse de toile grise, dont la propreté touchait presque à l'élégance, était serrée à la taille par une ceinture de cuir verni; il était chaussé de forts souliers, mais faits à son pied, et coiffé d'une casquette de coutil toute neuve.
Au moment où je l'aperçus il tenait des deux mains un énorme bouquet de lilas auquel son compagnon s'efforçait d'ajouter des narcisses et des primevères; les deux enfants riaient et se dirent amicalement adieu. Le fils de M. Duval ne rentra qu'après avoir vu son compagnon tourner le coin de la rue.
J'accostai alors ce dernier et lui rappelai notre rencontre; il me regarda un instant, puis parut me reconnaître.
—Pardon, excuse, si je ne vous salue pas, dit-il gaiement, mais il faut mes deux mains pour le bouquet que m'a donné M. Charles.
—Vous êtes donc devenus bons amis? demandai-je.
—Oh! je crois bien, dit l'enfant; maintenant mon père est riche aussi!
—Comment cela?
—M. Duval lui a prêté un peu d'argent; il s'est mis en chambre où il fabrique pour son compte, et moi je vais à l'école.
—Au fait, repris-je en remarquant pour la première fois la croix qui décorait la blouse de l'enfant; je vois que vous êtes empereur!
—M. Charles m'aide à étudier, et comme ça je suis devenu le plus fort de toute la classe.
—Vous venez alors de prendre votre leçon?
—Oui, et il m'a donné du lilas, car il y a un jardin où nous jouons ensemble et qui fournit ma mère de fleurs.
—Alors c'est comme si vous en aviez une part.
—Juste! Ah! ce sont de bons voisins, allez. Mais me voilà rendu; au revoir, monsieur.
L'enfant me fit de la tête un salut souriant, et disparut.
Je continuai ma route, pensif, mais le cœur soulagé. Si j'avais vu ailleurs le contraste douloureux de l'opulence et de la misère, ici je trouvais l'alliance amicale de la richesse et de la pauvreté. La bonne volonté avait adouci, des deux côtés, les inégalités trop rudes, et établi entre l'humble atelier et le brillant hôtel un chemin de bon voisinage. Loin de prêter l'oreille à la voix de l'intérêt, chacun avait écouté celle du dévouement, et il n'était resté place, ni au dédain, ni à l'envie. Aussi, au lieu du mendiant en haillons que j'avais aperçu près de l'autre seuil, maudissant la richesse, je trouvais l'heureux enfant de l'ouvrier chargé de fleurs et la bénissant! Le problème, si difficile et si périlleux à discuter rien qu'avec le droit, je venais de le voir résolu par l'amour!
CHAPITRE V.
LA COMPENSATION.
Dimanche 27 mai. Les capitales ont cela de particulier que les jours de repos semblent le signal d'un sauve-qui-peut universel. Comme des oiseaux auxquels la liberté vient d'être rendue, les populations sortent de leurs cages de pierre et s'envolent joyeusement vers la campagne. C'est à qui trouvera une motte verdoyante pour s'asseoir; l'ombre d'un buisson pour s'abriter; on cueille les marguerites de mai, on court dans les champs; la ville est oubliée jusqu'au soir où l'on revient le chapeau fleuri d'une branche d'aubépine et le cœur égayé d'un doux souvenir; on reprendra le lendemain le joug du travail.
Ces velléités champêtres sont surtout remarquables à Paris. Les beaux jours venus, employés, bourgeois, ouvriers attendent avec impatience chaque dimanche pour aller essayer quelques heures de cette vie pastorale; on fait deux lieues entre les boutiques d'épiciers et de marchands de vin des faubourgs, dans le seul espoir de découvrir un vrai champ de navets. Le père de famille commence l'instruction pratique de son fils en lui montrant du blé qui n'a pas la forme de petits pains et des choux «à l'état sauvage.» Dieu sait que de rencontres, de découvertes, d'aventures! Quel Parisien n'a point eu son Odyssée en parcourant la banlieue et ne pourrait écrire le pendant du fameux Voyage par terre et par mer de Paris à Saint-Cloud!
Nous ne parlerons point ici de cette population flottante venue de partout, pour qui notre Babylone française n'est que le caravansérail de l'Europe; phalange de penseurs, d'artistes, d'industriels, de voyageurs qui, comme le héros d'Homère, ont abordé leur patrie intellectuelle après avoir vu «beaucoup de peuples et de cités;» mais du Parisien sédentaire, rangé, vivant à son étage comme le mollusque sur son rocher, curieux vestige de la crédulité, de la lenteur et de la bonhomie des siècles passés.
Car une des singularités de Paris est de réunir vingt populations complétement différentes de mœurs et de caractère. A côté des bohémiens du commerce et de l'art, qui traversent successivement tous les degrés de la fortune ou du caprice, vit une paisible tribu de rentiers et de travailleurs établis, dont l'existence ressemble au cadran d'une horloge sur laquelle la même aiguille ramène successivement les mêmes heures. Si aucune autre ville n'offre des vies plus éclatantes, plus agitées, aucune autre ne peut en offrir de plus obscures et de plus calmes. Il en est des grandes cités comme de la mer; l'orage ne trouble que la surface; en descendant jusqu'au fond, vous trouvez une région inaccessible au mouvement et au bruit.
Pour ma part je campais au bord de cette région sans l'habiter véritablement. Placé en dehors des turbulences publiques, je vivais réfugié dans mon isolement, mais sans pouvoir détacher ma pensée de la lutte. J'en suivais de loin tous les incidents avec bonheur, ou avec angoisse; je m'associais aux triomphes ou aux funérailles! pour qui regarde et qui sait, le moyen de ne pas prendre part! Il n'y a que l'ignorance qui peut rendre étranger à la vie extérieure; l'égoïsme même ne suffit point pour cela.
Ces réflexions que je faisais à part moi, dans ma mansarde, étaient entrecoupées par tous les «actes domestiques» auxquels se livre forcément un célibataire qui n'a d'autre serviteur que sa bonne volonté. En poursuivant mes déductions, j'avais ciré mes bottes, brossé mon habit, noué ma cravate; j'étais enfin arrivé à ce moment solennel où l'on se demande, comme Dieu après la création du monde, si l'on trouve cela bien.
Une grande résolution venait de m'arracher à mes habitudes: la veille, des affiches m'avaient appris que c'était fête à Sèvres, que la manufacture de porcelaine serait ouverte au public. Séduit, le matin même, par la beauté du ciel, je m'étais subitement décidé à y aller.
En arrivant au débarcadère de la rive gauche, j'aperçus la foule qui se hâtait, attentive à ne point manquer l'heure. Outre beaucoup d'autres avantages, les chemins de fer auront celui d'accoutumer les Français à l'exactitude. Certains d'être commandés par l'heure, ils se résigneront à lui obéir; ils apprendront à attendre quand ils ne pourront plus être attendus. Les vertus sociales sont surtout de bonnes habitudes. Que de grandes qualités inoculées à certains peuples par la position géographique, par la nécessité politique, par les institutions! La création d'une monnaie d'airain trop lourde et trop volumineuse pour être entassée tua, pour un temps, l'avarice chez les Lacédémoniens.
Je me suis trouvé dans un wagon près de deux sœurs déjà sur le retour, appartenant à la classe des Parisiens casaniers et paisibles dont j'ai parlé plus haut. Quelques complaisances de bon voisinage ont suffi pour m'attirer leur confiance; au bout de quelques minutes je savais toute leur histoire.
Ce sont deux pauvres filles restées orphelines à quinze ans et qui, depuis, ont vécu comme vivent les femmes qui travaillent, d'économie et de privations. Fabriquant depuis vingt ou trente ans des agrafes pour la même maison, elles ont vu dix maîtres s'y succéder et s'enrichir, sans que rien ait changé dans leur sort. Elles habitent toujours la même chambre, au fond d'une de ces impasses de la rue Saint-Denis où l'air et le soleil sont inconnus. Elles se mettent au travail avant le jour, le prolongent après la nuit, et voient les années se joindre aux années sans que leur vie ait été marquée par aucun autre événement que l'office du dimanche, une promenade ou une maladie.
La plus jeune de ces dignes ouvrières a quarante ans et obéit à sa sœur comme elle le faisait toute petite. L'aînée la surveille, la soigne et la gronde une tendresse maternelle. Au premier instant on rit, puis on ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de touchant dans ces deux enfants en cheveux gris dont l'une n'a pu se désaccoutumer d'obéir, l'autre de protéger.
Et ce n'est point en cela seulement que mes deux compagnes sont plus jeunes que leur âge: ignorantes de tout, elles s'étonnent sans cesse. Nous ne sommes point arrivés à Clamart qu'elles s'écrieraient volontiers, comme le roi de la ronde enfantine, qu'elles ne croyaient pas le monde si grand!
C'est la première fois qu'elles se hasardent sur un chemin de fer, et il faut voir les saisissements, les frayeurs, les résolutions courageuses! Tout les émerveille! Elles ont dans leur âme un arriéré de jeunesse qui les rend sensibles à ce qui ne nous frappe ordinairement que dans les premières années. Pauvres créatures qui, en ayant gardé les sensations d'un autre âge, en ont perdu la grâce! Mais n'y a-t-il pas quelque chose de saint dans cette ingénuité que leur a conservée le jeûne de toutes les joies? Ah! maudit soit le premier qui a eu le triste courage d'enchaîner le ridicule à ce nom de vieille fille qui rappelle tant de déceptions douloureuses, tant d'ennuis, tant de délaissement! Maudit celui qui a pu trouver un sujet de sarcasme dans un malheur involontaire; et qui a couronné d'épines des cheveux blanchis!
Les deux sœurs s'appellent Françoise et Madeleine; leur voyage d'aujourd'hui est un coup d'audace sans exemple dans leur vie. La fièvre du siècle les a gagnées à leur insu. Hier Madeleine a subitement jeté cette idée de promenade, Françoise l'a accueillie sur-le-champ. Peut-être eût-il mieux valu ne point céder à la tentation offerte par la jeune sœur; mais «on fait des folies à tout âge,» comme le remarque philosophiquement la prudente Françoise. Quant à Madeleine, elle ne regrette rien; c'est le mousquetaire du ménage.
—Il faut bien s'amuser, dit-elle, «on ne vit qu'une fois.»
Et la sœur aînée sourit à cette maxime épicurienne. Il est évident que toutes deux sont dans une crise d'indépendance.
Du reste, ce serait grand dommage que le regret vînt déranger leur joie! elle est si franche, si expansive! La vue des arbres qui semblent courir des deux côtés de la route leur cause une incessante admiration. La rencontre d'un train qui passe en sens inverse, avec le bruit et la rapidité de la foudre, leur fait fermer les yeux et jeter un cri; mais tout a déjà disparu! Elles regardent, se rassurent, s'émerveillent. Madeleine déclare qu'un pareil spectacle vaut le prix du voyage, et Françoise en tomberait d'accord si elle ne songeait, avec un peu d'effroi, au déficit dont une pareille dépense doit charger leur budget. Ces trois francs consacrés à une seule promenade, c'est l'économie d'une semaine entière de travail. Aussi la joie de l'aînée des deux sœurs est-elle entrecoupée de remords; l'enfant prodigue retourne par instants les yeux vers la ruelle du quartier Saint-Denis.
Mais le mouvement et la succession des objets viennent la distraire. Voici le pont du Val encadré dans son merveilleux paysage: à droite, Paris avec ses grands monuments qui découpent la brume ou étincellent au soleil; à gauche, Meudon avec ses villas, ses bois, ses vignes et son château royal! Les deux ouvrières vont d'une portière à l'autre en jetant des cris d'admiration. Nos compagnons de voyage rient de cette surprise enfantine; moi je me sens attendri, car j'y vois le témoignage d'une longue et monotone réclusion; ce sont des prisonnières du travail qui ont retrouvé, pour quelques heures, l'air et la liberté.
Enfin, le train s'arrête; nous descendons. Je montre aux deux sœurs le sentier qui conduit jusqu'à Sèvres, entre le chemin de fer et les jardins; elles partent en avant tandis que je m'informe des heures de retour.
Je les retrouve bientôt à la station suivante où elles se sont arrêtées devant le petit jardin du garde-barrière; toutes deux sont déjà en conversation réglée avec l'employé qui bine ses plates-bandes et y trace des rayons pour les semis de fleurs. Il leur apprend que c'est l'époque où les herbes parasites sont le plus utilement sarclées, où l'on fait les boutures et les marcottes, où l'on sème les plantes annuelles, où l'on enlève les pucerons des rosiers. Madeleine a sur le rebord de sa croisée deux caisses où, faute d'air et de soleil, elle n'a jamais pu faire pousser que du cresson; mais elle se persuade que, grâce à ces instructions, tout va prospérer désormais. Enfin le garde-barrière, qui sème une bordure de réséda, lui donne un reste de graines qu'il n'a pu employer, et la vieille fille s'en va ravie, recommençant, à propos de ces fleurs en espérance, le rêve de Perrette à propos du pot au lait.
Arrivé au quinconce d'acacias où se célèbre la fête, je perds de vue les deux sœurs. Je parcours seul cette exhibition de loteries en plein vent, de parades de saltimbanques, de carrousels et de tirs à l'arbalète. J'ai toujours été frappé de l'entrain des fêtes champêtres. Dans les salons, on est froid, sérieux, souvent ennuyé: la plupart de ceux qui viennent là sont amenés par l'habitude ou par des obligations de société; dans les réunions villageoises, au contraire, vous ne trouvez que des assistants qu'attire l'espoir du plaisir. Là-bas, c'est une conscription forcée; ici ce sont les volontaires de la gaieté! Puis, quelle facilité à la joie! Comme cette foule est encore loin de savoir que ne se plaire à rien et railler tout est le suprême bon ton! Sans doute ces amusements sont souvent grossiers; la délicatesse et l'idéalité leur manquent; mais ils ont du moins la sincérité. Ah! si l'on pouvait garder à ces fêtes leur vivacité joyeuse en y mêlant un sentiment moins vulgaire! Autrefois la religion imprimait aux solennités champêtres son grand caractère, et purifiait le plaisir sans lui ôter sa naïveté!
C'est l'heure où les portes de la manufacture de porcelaine et du musée céramique s'ouvrent au public; je retrouve dans la première salle Françoise et Madeleine. Saisies de se voir au milieu de ce luxe royal, elle osent à peine marcher; elles parlent bas comme dans une église.
—Nous sommes chez le roi! dit l'aînée des sœurs, qui oublie toujours que la France n'en a plus.
Je les encourage à avancer; je marche devant et elles se décident à me suivre.
Que de merveilles réunies dans cette collection où l'on voit l'argile prendre toutes les formes, se teindre de toutes les couleurs, s'associer à toutes les substances!
La terre et le bois sont les premières matières travaillées par l'homme, celles qui semblaient plus particulièrement destinées à son usage. Ce sont, comme les animaux domestiques, des accessoires obligés de sa vie: aussi y a-t-il entre eux et nous des rapports plus intimes. La pierre, les métaux demandent de longues préparations; ils résistent à notre action immédiate, et appartiennent moins à l'homme qu'aux sociétés; le bois et la terre sont, au contraire, les instruments premiers de l'être isolé qui veut se nourrir ou s'abriter.
C'est là sans doute ce qui me fait trouver tant de charmes à la collection que j'examine. Ces tasses grossièrement modelées par le sauvage m'initient à une partie de ses habitudes; ces vases d'une élégance confuse qu'a pétris l'Indien, me révèlent l'intelligence amoindrie dans laquelle brille encore le crépuscule d'un soleil autrefois étincelant; ces cruches surchargées d'arabesques montrent la fantaisie arabe grossièrement traduite par l'ignorance espagnole! On trouve ici le cachet de chaque race, de chaque pays et de chaque siècle.
Mes compagnes paraissent peu préoccupées de ces rapprochements historiques; elles regardent tout avec l'admiration crédule qui n'examine, ni ne discute. Madeleine lit l'inscription placée sous chaque œuvre, et sa sœur répond par une exclamation de surprise.
Nous arrivons ainsi à une petite cour où l'on a jeté les fragments de quelques tasses brisées. Françoise aperçoit une soucoupe presque entière et à ornements coloriés dont elle s'empare; ce sera pour elle un souvenir de la visite qu'elle vient de faire; elle aura désormais, dans son ménage, un échantillon de cette porcelaine de Sèvres, qui ne se fabrique que pour les rois! Je ne veux pas la détromper en lui disant que les produits de la manufacture se vendent à tout le monde, que sa soucoupe avant d'être écornée, ressemblait à celles des boutiques à douze sous! Pourquoi détruire les illusions de cette humble existence? Faut-il donc briser sur la haie toutes les fleurs qui embaument nos chemins? Le plus souvent les choses ne sont rien en elles-mêmes; l'idée que nous y attachons leur donne seule du prix. Rectifier les innocentes erreurs pour ramener à une réalité inutile, c'est imiter le savant qui ne veut voir dans une plante que les éléments chimiques dont elle se compose.
En quittant la manufacture, les deux sœurs, qui se sont emparées de moi avec la liberté des bons cœurs, m'invitent à partager la collation qu'elles ont apportée. Je m'excuse d'abord; mais leur insistance a tant de bonhomie que je crains de les affliger, et je cède avec quelque embarras.
Il faut seulement chercher un lieu favorable. Je leur fais gravir le coteau, et nous trouvons une pelouse émaillée de marguerites qu'ombragent deux noyers.
Madeleine ne se possède point de joie. Toute sa vie elle a rêvé un dîner sur l'herbe! En aidant sa sœur à retirer du panier les provisions, elle me raconte toutes les parties de campagnes projetées et remises. Françoise, au contraire, a été élevée à Montmorency; avant de rester orpheline, elle est plusieurs fois retournée chez sa nourrice. Ce qui a, pour sa sœur, l'attrait de la nouveauté, a pour elle le charme du souvenir. Elle raconte les vendanges auxquelles ses parents l'ont conduite; les promenades sur l'âne de la mère Luret, qu'on ne pouvait faire aller à droite qu'en le poussant à gauche; la cueillette des cerises et les navigations sur le lac, dans la barque du traiteur.
Ces souvenirs ont toute la grâce, toute la fraîcheur de l'enfance. Françoise se rappelle moins ce qu'elle a vu que ce qu'elle a senti. Pendant qu'elle raconte, le couvert a été mis; nous nous asseyons au pied d'un arbre. Devant nous serpente la vallée de Sèvres, dont les maisons étagées s'appuient aux jardins et aux carrières du coteau; de l'autre côté s'étend le parc de Saint-Cloud, avec ses magnifiques ombrages entrecoupés de prairies; au-dessus s'ouvre le ciel comme un océan immense dans lequel naviguent les nuées! Je regarde cette belle nature, et j'écoute ces bonnes vieilles filles; j'admire et je m'intéresse; le temps passe doucement sans que je m'en aperçoive.
Enfin le soleil baisse; il faut songer au retour. Pendant que Madeleine et Françoise enlèvent le couvert, je descends à la manufacture pour savoir l'heure.