L’ALPHABET DES LETTRES

CHASSEURS DE NOMADES

PAR
ÉMILE ZAVIE

Z

PARIS, A LA CITÉ DES LIVRES

Copyright by Émile Zavie, 1927

I
UN ORDRE ARRIVE

Bonsoir, Fabre-Souville.

C’est Wassermann, un petit sous-officier antipathique, qui m’arrête ainsi ce soir, sur la route d’Eckmuhl, dans les faubourgs d’Oran.

— Bonsoir…

Je reste sur la défensive. Si Wassermann se montre aimable, c’est parce qu’il a quelque nouveauté désagréable à m’apprendre.

— Vous savez que vous partez demain…

— Demain ?

— On ne vous a pas prévenu ?

— Prévenu ?…

— J’ai envoyé un planton à Eckmuhl. Il a dû vous laisser des ordres.

— Quels ordres ?

— Vous partez demain matin, 5 juin, pour Alger. Vous rejoignez le bataillon destiné au Sud-Tunisien.

— Depuis quand ?

— Je ne sais pas. La feuille de route que j’ai établie et que l’on vous remettra spécifie que vous prenez le premier train du matin.

Je regarde Wassermann. Il y a encore assez de lumières dans cette rue, les trois becs du café d’en face, la lampe d’un épicier maltais, pour que je puisse voir le pâle visage de ce garçon qui m’observe avec une curiosité agressive. L’habitude de ne pas laisser paraître d’émotions vraies — ce n’est qu’une habitude à prendre… Et les lèvres et les yeux durcis, je réponds, la voix posée :

— Très bien. Je m’en doutais.

Je n’ajoute rien d’autre. Wassermann, avant de s’éloigner, reprend :

— N’oubliez pas : demain matin. Le train est à neuf heures.

Autour de moi, une nuit subite. Je marche. Je crois que j’ai oublié de répondre aux politesses ironiques de Wassermann…

— Bon voyage, crie encore de loin le petit sous-officier.

— Je fais toujours bon voyage. Merci…

Mais je suis pressé. Je dois rentrer au quartier d’Eckmuhl, dans ce grand parc d’artillerie où je suis provisoirement cantonné. Deux contre-appels ont été annoncés, le premier pour onze heures du soir, le second pour deux heures du matin. Fribourg, le maréchal des logis, m’a prévenu :

— Tu sors et tu n’as pas de permission régulière. Pour l’appel, ça va. Je le ferai.

— Je rentrerai quand il le faudra, dis-je.

— Avant dix heures et demie ?

— Bien entendu.

— Tu ressortiras après, si tu veux…

— Merci. J’y pensais…

Je suis allé à Oran, mais je n’ai pas trouvé Mercédès. Sa logeuse espagnole, dans la petite ruelle montante où elle habite, près de la mosquée du Pacha, m’a rassuré dans un sabir guttural :

— On est vénou la prendre pour le cinéma.

— Quel cinéma ?

— Oune grandé cinéma.

J’ai rôdé dans cette ville de montagnes russes, à travers les nouveaux quartiers, non loin de la promenade de Létang, où l’on bâtit en hâte des banques, des salles de spectacles, des hôpitaux, des écoles et des hôtels-métropoles. Peine perdue. Mercédès se soucie bien d’un rendez-vous ! Bon, je reviendrai l’attendre à onze heures et demie, lorsque la foule encombre le boulevard Seguin…

Ou bien, j’irai chez elle… Ou bien je n’irai pas… Et déjà je me promettais de ne pas essayer de revoir Mercédès puisqu’elle oubliait nos rendez-vous… On a quelque amour-propre, certes… Je pensais à toutes ces résolutions en revenant sur la route d’Eckmuhl lorsque je rencontrai Wassermann…

Impossible de descendre à Oran, désormais. Je dois partir demain et boucler mon sac cette nuit même…


Pourquoi s’attacher ?… Une fois de plus, il faut reprendre la route et faire, le visage serré, les gestes attendus.

Ce n’était pourtant pas une bien grande passion que Mercédès, espagnole vive et paresseuse, ardente et molle tour à tour, qui était libre un soir sur trois, dont l’existence fut toujours pour moi un mystère de mensonges inconsistants et de troubles accès de franchise… Cependant, c’était Mercédès…

On laisse derrière soi, toujours plus qu’on ne l’imagine. Ce sourire, ces yeux, cette voix, ces façons de recevoir les caresses, de les rendre et de gémir, tu ne les retrouveras plus. Jamais. Et tu ne les garderas pas dans ton souvenir, quoique tu en dises. Tu les oublieras. Une autre, dont le nom n’est pas écrit pour toi à cette heure-ci, les effacera qui t’apportera un nouveau sourire, d’autres paroles, d’autres attitudes… Tu le sais cependant et tu souffres…

— Eh bien, j’étais inquiet ! me crie Fribourg sitôt qu’il m’aperçoit… Mon pauvre vieux, j’ai une bien mauvaise nouvelle à t’annoncer.

— Je connais, dis-je avec une assurance tranquille qui me ravit, car elle déconcerte Fribourg, un gros homme de colon, maréchal des logis maintenant et qui veut bien rendre service, mais à coup sûr.

— Tu sais quoi ?…

— Demain matin, Alger ?…

Je serre quelques mains qui se tendent pour les habituelles condoléances. Planier, un jeune garçon qui vient du Limousin, en passant par Limoges, échafaude déjà le « barda » des zouaves, ce ridicule sac d’infanterie sur lequel on roule le pantalon-juponné, le capuchon, la petite veste coupée pour un singe de cirque, le couvre-pied, les piquets, la toile de tente, la gamelle, un plat de campement et puis quoi encore ?…

— Tu es du voyage ?

— Comme tu vois…

— Quelle tenue ?

Car c’est la première préoccupation : « Comment doit-on se présenter dans cette mascarade perpétuelle ? »

— Tenue de campagne, bien entendu.

— Il y a revue ?…

— Tu parles si A. Fesser voudra passer sa dernière inspection !

A. Fesser, c’est un vieux capitaine retraité qui a nom Lutzig ou Mutzig et à qui le récent bouleversement du monde permet la résurrection de son ancien prestige.

A. Fesser ou Affaissé, l’air d’un bureaucrate à lunettes et cheveux blancs se promène en uniforme d’officier de zouaves fantaisie, pantalon d’opéra-comique, manches bouffantes, beaucoup de dorures. Il ne manque pas une occasion de justifier de l’utilité de ses fonctions. Il passe des revues : revue de la garde montante, de la garde descendante, revue des malades, des permissionnaires, revue des punis, des nouveaux affectés et revue des partants.

— Bien, dis-je. Je vais d’abord écrire une lettre ou deux.

— Monte cette machine-là avant de te coucher, me conseille Planier, qui, avec le fourreau de sa baïonnette, façonne les angles de son sac.

— Demain, il fera jour, dis-je.

— Demain, tu n’auras pas le temps de faire ton sac…

Je m’adresse à Fribourg qui attend l’arrivée du contre-appel, nouvelle qu’on lui confia en secret et qu’il a généreusement répandue pour que les manquants soient réduits au minimum.

— Je puis aller dans ton bureau ?

— Oui. Fais attention au verre de la lampe ; il est cassé. Si tu te cognes dans quelque chose, ne gueule pas au secours. C’est un banc que je laisse retomber derrière la porte pour plus de sûreté. Et ferme la fenêtre ; la lumière attire les moustiques…

C’est un bureau comme tant d’autres. Des règles, des porte-plumes, des dossiers, des cartons, des cahiers. Enfin, un buvard et du papier. Dehors, la nuit d’Afrique, lasse et profonde. Je m’assieds sur cette chaise fatiguée. Pour la dernière fois, sans doute. Cependant, l’existence s’organisait ici, cahin-caha… Je savais où passer la moitié de mes nuits. Pour l’emploi des journées, le service, les ordres et les contre-ordres y pourvoyaient. Il n’y avait pas de raison que cela ne durât point. « Mais le bonheur est passager », comme chantait Mercédès, d’après Manon… Il est temps d’écrire une lettre d’adieu.

Cette nuit, onze heures.

Très chère amie,

Je vous écris sur un coin de table, à la hâte. Je viens de recevoir l’ordre de partir, ce qui vous explique que je n’ai pu me rendre chez vous, ce soir…

— Ainsi, me dis-je, elle ne saura pas que je suis allé chez elle et que je ne l’ai point trouvée. Sa logeuse oubliera, comme d’habitude, de la prévenir qu’un « Frankaouï » est venu la demander… Reprenons :

… J’ai le cœur bien lourd, je vous assure et je vous revois encore, je vous reverrai toujours dans l’escalier, debout, au moment de nos séparations, le matin, ne pouvant nous résoudre à nous quitter. Si cela devait être la dernière fois ! pensions-nous. Eh bien, avant-hier, ce fut la dernière fois ; nous le savons aujourd’hui…

Des pas dans le couloir, un sabre que l’on traîne… C’est le contre-appel qui fait sa tournée. On entend une liste de noms et des « Présent ! Présent !… Sent ! » détachés sur tous les tons… Enchaînons, enchaînons…

… Je ne retournerai plus du côté où vous habitez. Si vous saviez comme à cette pensée, je me sens…

La porte s’est ouverte en face de moi. Je distingue une lanterne que l’on balance, un képi galonné, la boule ronde de Fribourg qui annonce :

— Fabre-Souville !

Je me suis déjà levé :

— Présent !

Une voix que je reconnais, celle du lieutenant Bucherie :

— Vous partez demain ?

— Oui, mon lieutenant.

— Qu’est-ce que vous faites ? Des lettres ?

— Je liquide, mon lieutenant.

— Vous allez à Gabès. C’est loin, vous savez, Gabès. Et puis on ne reste pas à Gabès, parce que c’est un paradis encore, un lieu de délices où il y a de l’ombre, de l’eau, des cafés, des restaurants, une oasis, des arbres… Et des femmes, quelques femmes…

« Vous vous enfoncerez plus profondément dans le désert. Qu’est-ce qu’il y a donc ? Encore un soulèvement. Des rebelles. Vous ferez des colonnes de police. C’est pénible… Mais vous êtes solide. Portez-vous bien, Fabre-Souville, bonne chance !

— Merci, mon lieutenant.

— Bon voyage.

— Au revoir, mon lieutenant…

Ils se sont retirés, le porteur de falot, le maréchal des logis et l’officier chargé du contre-appel. De nouveau, me voilà seul. Je cherche ma plume. Voyons, où en étais-je ?

… Je suis persuadé que jamais je ne pourrai plus vous rencontrer…

Un brave homme, le lieutenant Bucherie. Je n’avais pas besoin de ses souhaits ni de ses quelques mots de sympathie pour me sentir bouleversé. Tout ce que j’abandonne ici, dans cette ville étrangère, dans ce camp exotique, mes regrets, le dépaysement promis, l’inconnu d’un départ, cette émotion qui ne me quitte pas et que j’enferme derrière la barrière de mes lèvres bien serrées, ne vais-je pas déposer tout cela, en partie, du moins, mais déjà dénaturé, dans cette lettre d’adieu à Mercédès, que je termine très vite, sans heurts ni ratures parce que le temps presse et que le pétrole descend dans la petite lampe réglementaire ?…

II
MERCÉDÈS

Fragile amour que le nôtre, pareil à tant d’autres. Aussi, dans cette dernière lettre, il ne m’est point permis d’être sincère. Je ne puis pas, en effet, quand j’évoque notre entrevue d’avant-hier, rappeler combien elle fut douloureuse… D’abord Mercédès en a peut-être oublié les détails et ma lettre risque de fixer pour son souvenir une version, tout opposée, qui durera bien ce que dure un souvenir…

Et puis, on ne leurre pas les femmes. C’est elles qui consentent à se tromper. Mercédès qui n’est ni de mon pays, ni de mon sang a bien senti ce que notre rencontre avait d’incohérent. Elle a bien deviné que je ne l’aimais qu’à travers un mirage. Par quel sortilège ? Elle n’a pu toutefois se garder de me le laisser entendre :

— Tu es bien gentil, disait-elle de sa voix toujours rocailleuse, même dans les minutes où nos corps, à défaut de nos âmes, étaient nus.

« Tu es prévenant, tu es attentif, tu ne fais pas de scènes, tu n’es pas jaloux.

— Que vas-tu me reprocher ?

— Rien. Pas grand’chose : tu n’aimes pas.

— Comment ? Tu oses dire ?

— Tu n’es pas attaché à Mercédès. Tu n’aimes pas Mercédès.

— Pourquoi veux-tu que je fasse preuve de jalousie puisque je ne dois pas ?…

— Ce n’est pas une raison, répondait-elle.

— Explique-toi un peu mieux.

— Il y a un langage pour lequel tu es sourd.

— Tout de même…

— Tu as laissé ton cœur en France.

Je riais. Un peu trop vivement, un peu trop fort. Mercédès, étendue sur son divan, très européen, — pas du tout mauresque ni oriental, car, ici, c’est trop commun, — protestait et cette femme indolente de se fâcher :

— Ne ris pas, « Frankaouï », je sais ce que je dis. Ne ris plus.

Comme je cessais de rire, Mercédès, avec un geste excessif, pareil à un boxeur qui s’entraîne, frappait ses coussins :

— Nous avons tous notre peine. Et la tienne n’est pas la mienne. Tu le sais. Alors, ne ris pas. Cependant, si tu voulais ! si tu voulais !…

— Si je voulais ? Quoi ?

— Tu sais bien ! Nous serions heureux et je serais à toi entièrement.

Je n’avais pas envie de sourire. Je songeais tout d’un coup. Devant ce visage serré d’angoisse et tendu par les doigts de la douleur, je revoyais certain soir pas trop reculé encore et repéré de moi seul, un homme tristement satisfait d’être enfin contraint de partir, de mettre entre une femme trop chérie et lui-même une longue distance : quatre journées de mer, deux nuits de wagon et tous les aléas d’une correspondance jamais équilibrée qui exigerait une semaine pour apporter la réponse d’une lettre envoyée huit jours plus tôt.

Dans l’anxiété d’une terre nouvelle, cet homme que je connais, a essayé depuis d’échapper à un souvenir. Changement de climat. Vieille recette que l’on dit infaillible. Il pourra comparer ensuite, plus tard, beaucoup plus tard, s’il le peut ou s’il le croit nécessaire, quand il aura renouvelé ses yeux et maintenu un courant d’air dans son cœur, l’image qu’il a emportée avec celle qu’il a laissée.

Infidélité intraduisible des hommes qui n’a d’égale que celle des femmes. Celui-là s’est donc jeté avec violence dans une affection qui passait à sa portée, car c’est encore une seconde ancienne recette qui fit ses preuves, paraît-il.

Mercédès avait senti que cet homme était malheureux, mais celle que je ne puis nommer, si elle avait eu connaissance d’un si prompt revirement, qu’aurait-elle pensé ? Sans doute, elle se serait dit : « Eh bien, il ne tenait pas trop à moi. Pas autant qu’il l’assurait en tout cas. Les hommes sont inconstants et perfides… » Aurait-elle eu raison ?

Je n’ai pourtant pas agi par dépit. Sans chercher des excuses, c’est plutôt par désœuvrement, par ennui et par volonté d’oublier. Mais je ne puis pas, cette nuit, effleurer, même de loin, dans ma lettre d’adieu, ce pauvre malentendu. D’abord ma lettre est finie. Quant à Mercédès, je n’ai rien à lui apprendre. Et si, par hasard, elle tenait à conserver quelques mensonges choisis !…

Ainsi dans l’isolement nocturne d’un bureau de sous-officier, je rassemblais des fragments d’existence. Quelques bruits dehors près de ce jardin de presbytère ou de maison centrale. Je les connais. Je m’y suis promené avec mes soucis, souvent, à toute heure du jour. La nuit également ayant eu soin, dans l’après-midi, de ratisser les allées, en laissant près des corbeilles de fleurs, une bordure franche de terre silencieuse où je pourrais passer, pour atteindre la porte, sans déranger les gardiens, les sentinelles ou les sous-officiers, tous gens qui ont le sommeil léger.

A cette minute, est-ce bien Mercédès que je regrette ? Je ne sais rien d’elle. Je ne lui ai rien demandé. Quelle rare discrétion ! Il faut que ce soit Mercédès et non une Autre… Mais sans doute ce départ d’Oran pour le Sud-Tunisien, est-ce un avantage ?

III
LA PORTE DU CONTROLE

A peine si j’ai eu le temps de sommeiller un peu, cette nuit. Déjà cinq heures du matin ! Ceux qui partent pour le Sud, Planier et moi, doivent prendre à six heures, au terminus, le tramway qui s’arrête à Oran, à l’intérieur de la ville. De là, on grimpe à la caserne Neuve où Mutzig, dit Affaissé, se propose de passer une de ses chères inspections.

La caserne est loin, haut perchée sur un plateau fortifié qui domine la vieille colonie espagnole et la mer. On y accède par de petits chemins où des voies tournantes compliquées d’escaliers, servent de raccourcis.

En route, avec Planier, nous passons non loin de la ruelle où Mercédès séjourne. Toutefois, ce n’est pas une heure raisonnable pour déranger une femme qui vient peut-être de se coucher. Pas de halte. Ayons le courage de ne pas nous arrêter. Comme mes pieds sont lourds ! Comme mon cœur chavire tout d’un coup ! C’est si près d’ici !… Non, il ne faut pas. Comment serais-je reçu d’ailleurs ! Et puis que découvrirais-je ? De cette passade, j’emporterai un souvenir poudré et repeint, celui qu’il me plaît de mettre sur un nom à trois syllabes…

Le limousin Planier intervient à propos :

— C’est Wassermann, tu sais, qui a inscrit ton nom sur la liste de départ. Sans lui, on t’oubliait et moi aussi.

— Pas pour longtemps, dis-je, m’accrochant au dérivatif de cette conversation.

— Est-ce qu’on sait ? Et puis, un mois à vivre, ça fait toujours un mois…

— Il a tant d’influence que ça, ce Wassermann !

Je parle les lèvres closes sans presque ouvrir la bouche, car nous sommes plus près que jamais de la maison de Mercédès et je sens bien que c’est la dernière fois, la suprême occasion. Après, ce sera fini…

— Il fait ce qu’il veut, assure Planier, comme tous les scribes. Bah ! on le retrouvera. Son tour viendra. Mais tu n’avais pas de lettre à mettre à la poste ?

— Précisément, nous sommes près de la maison où ma lettre doit être remise.

— C’est loin ?

— A trois pas de la mosquée du Pacha…

— Oui, c’est un peu loin. On serait en retard.

Excellent Planier ! Il ne dit pas « nous serions… » ni « tu serais en retard » ; mais il a trouvé une réponse qui me laisse libre d’aller seul faire ce détour. Minute grave pour moi. Mais non, je ne céderai pas.

— Je mettrai le tout au courrier. Marchons…

C’est ce que j’ai déclaré à haute voix, d’un air résolu ; mais tout bas, j’ajoute, en regardant le minaret qui surgit parmi les arbres étranges de la promenade : « Adieu, Mercédès… »

IV
DÉPAYSEMENT

Depuis quinze jours, à Gabès, m’attendait un télégramme de Mercédès. Car nous avons mis deux semaines, Planier, quelques autres et moi-même pour échouer enfin dans cette brûlante cour de caserne, ville militaire à côté des villages arabes et européens.

Je tourne dans mes mains grossies par la chaleur ce télégramme passe-partout de vingt-deux mots, adresse comprise :

Reçu lettre. Écris souvent. Courage. Ne t’oublie pas. Affection. Mercédès.

L’heure de dépôt de cette dépêche porte 9 heures 43. Du matin ou du soir ? Du matin sans doute. Mercédès ayant trouvé mon mot d’adieu dans la matinée est aussitôt sortie pour me répondre. Qui sait ? Elle me gardait un peu plus que de la sympathie, comme elle l’assurait. Mais une Espagnole amplifie si naturellement ce qu’elle éprouve ! De l’« affection » comme elle le confie aux lignes indiscrètes du télégraphe ?

Cependant Mercédès est rarement levée de bonne heure… Ce jour-là, elle a dû se lever, voilà tout. Ou bien elle a découvert ma lettre en rentrant chez elle, un peu après l’aube. Ou bien, elle a prié quelqu’un d’aller jusqu’à la poste. Tout est possible… Ces suppositions, elles se succèdent à la minute, tandis que je regarde cette grande cour stérile, chauffée par le soleil, où ceux du renfort sont parqués, en attendant d’être distribués dans les compagnies du bataillon de marche.

Vaste domaine que celui de la cité militaire. Son étendue n’empêche pas d’apercevoir les murs blancs et hauts qui clôturent ces allées de palmiers, ces bâtiments alignés et numérotés. Caserne ou lycée ? C’est du même style. Il y a le jardin du Cercle militaire, près de l’entrée principale, le corps de garde, bien entendu et la prison, en face. Puis l’hôpital. Un large espace pour les évolutions de la troupe, les parades et les déploiements. Et des bâtisses parallèles en ligne droite, toutes semblables.

Toutefois, du côté où s’annonce le désert, où l’on établira plus tard le camp d’aviation, il y a le génie et, à l’autre extrémité, l’artillerie. Par-dessus tout, un ciel éclatant qu’on n’ose regarder, pas plus que le sol ratissé et balayé, à cause d’un soleil inexorable qui brûle les yeux…

Si tu désirais le dépaysement et ses angoisses, tu les as trouvées, pantouflard chercheur d’aventures qui aime sans l’avouer les horizons policés, le travail régulier et la méditation.

Ici, tu pénètres dans les domaines du fantasque et de l’imprévu, de la fatigue et de la fièvre, de la soif éternelle et de ce découragement sans pareil qui n’a pas de nom si ce n’est en argot de troupier.

Déjà, rien ne te relie au monde que tu as quitté, en dehors de ce petit papier bleu administratif où une femme a jeté son dernier souvenir. Mais le réconfort de ces quelques mots comptés un à un n’est point négligeable.

Quelque jour, si les vents de la chance te sont favorables, tu pourras t’en donner les raisons. Le résultat en ce moment est certain. Pourra-t-il te permettre d’entreprendre une nouvelle conquête pour oublier la précédente ?

Je sais dès à présent que je ne puis pas répondre à Mercédès. Silence. Je me dois de résister à tout souci d’écriture, à la facile tentation de me raconter, à cette pénible volupté de me torturer en reprenant une infortune que la distance a rendue ancienne, si ancienne. Mais plutôt que naisse en moi un besoin d’ordre, de voir clair, la nécessité de chronométrer mes étapes et la course déjà fournie.

V
OÙ SONT LES NOMADES

Voici bientôt trois semaines que je suis installé à Gabès. Planier, mon compagnon d’Oran, s’est établi de son côté. Je le vois rarement. On l’a placé dans une compagnie assez éloignée de la mienne et je n’ai pas l’occasion d’y aller.

Il m’a fallu serrer des mains nouvelles, observer des chefs qui surgissaient avec des visages et des caractères imprévisibles, prendre contact avec des compagnons dont je ne soupçonnais pas l’existence un mois plus tôt, que j’oublierais demain si j’étais obligé de les quitter ce soir même, chercher d’autres amis enfin. La diversion attendue, elle réside là, dans ces menus désagréments. Que suis-je venu faire à Gabès ? Je m’en doute un peu. On ne m’a pas laissé complètement dans l’ignorance. Une révolte d’indigènes ou de nomades, au loin, un convoi attaqué, un autre pillé, d’autres encore massacrés et voilà de grands rapports écrits et des colonnes de police sur pied. Un front de guerre est aussitôt tracé qui commence à la dernière halte abritée, celle où s’arrêtent les camions du ravitaillement et les autos de l’État-major.

Mais ces nomades rebelles ? Car on les nomme ainsi, bien que jamais soumis à l’autorité française… Ils viennent, dit-on, de la Tripolitaine voisine…

Dangers ? Certes oui, pour les imprudents qui, de gré ou de force, sont entrés dans la zone de combat ou se laissent surprendre dans quelque embuscade. On ne sait pas ce qui peut vous advenir quand on va en expédition dans les sables…

Dans le repos oranais, nous nous étions habitués à des manières de garnison, comme on en prend si vite dans les villes où il y a des gendarmes, des agents secrets et des agents indicateurs des rues.

Maintenant, il faut rejeter ces usages. De nouveau, il importe de se rappeler que notre existence ne tient pas à grand’chose, à presque rien et que certains jours non choisis, l’on est particulièrement mortel.

Un de mes nouveaux compagnons, Maurice Thuaire, présenté par le hasard, est un garçon qui se propose d’être magistrat, plus tard. Il est assez gros et monté sur des jambes courtes. Fils de montagnards auvergnats, il sera très bien dans sa robe noire, derrière le pupitre de son tribunal. En attendant, il porte le sac des infirmiers et tient ses audiences sous les fenêtres de la salle de visite. Les blessures des autres, leurs malaises et leurs maladies, l’inclinent à la prudence et à la sagesse.

— Ici, me confie-t-il, vous risquez d’abord d’attraper le cafard.

— Et en allant plus loin ?

— De quel côté ? Si c’est vers le Sud, plus profondément vous y serez conduit, plus le cafard augmentera. C’est la règle.

— Pas de remèdes ?

— Si. Une bonne santé. Un bon appétit. Tâchez de manger, de manger beaucoup. C’est difficile.

— Pourquoi ?

— Parce que l’on n’a pas tous les jours à manger. Si vous aviez de quoi vous nourrir, ça irait bien. Car, dans ces solitudes dangereuses, tout est simplifié Que demande-t-on ? Premièrement : ne pas être tué. Deuxièmement : boire et manger. Puis… Mais le péril renaissant ne permet pas de penser à la suite…

« Rassurez-vous un peu, ajoute Maurice Thuaire, la majorité des décès est due aux maladies, aux fièvres, aux dysenteries, aux typhoïdes… Quelques piqûres venimeuses de reptiles mal connus. Parfois des balles, assure-t-on… Si donc vous vous tenez en appétit, avec une hygiène sévère, vous gagnerez la bataille.

— Quelle bataille ?

— Celle que vous aurez à livrer : désir de boire glacé, de l’eau, des alcools, des vins et des boissons de cinquième zone, envie de dormir au frais, sans compter ces visites trop fréquentes aux filles.

— C’est là, le régime…

— … qui vous permettra d’abattre le rebelle…

— Quel rebelle ?

— Le plus redoutable ; celui qui est en vous.

Je souris en regardant Maurice Thuaire. Je sais bien que je souris. Une amulette me protège. Thuaire devine aussitôt :

— Vous vous croyez exempt, me dit-il, parce que vous portez sur vous un fétiche ou un gri-gri. Erreur. Il n’y a pas de mascotte.

J’aurais bien demandé à Maurice Thuaire les raisons d’une si catégorique affirmation, mais Marcel Allix, un autre de ceux qu’il me plaît de rencontrer, apparaît dans l’encadrement de la porte.

Depuis un moment, pour nous prévenir de sa présence, il remue des fioles à étiquettes rouges sur une étagère de bois et déplace de la poussière. Petit, rasé parce qu’imberbe, le cheveu frisottant, le nez coupé par un lorgnon, il ouvre sur les gens des yeux tour à tour vifs et indifférents. C’est un Algérien d’Alger. Il prépare son droit. Est-ce pour cette raison qu’on l’a adjoint à Maurice Thuaire ?

— Est-il indiscret de vous écouter ?

Je me retourne pour répondre :

— Nous nous demandons ce que nous faisons ici à Gabès, dans l’ancienne Ta-Capae des Romains…

— Quelles sont vos impressions du Sud en particulier et de l’Afrique en général ? me demande Marcel Allix.

Que me veut cet Algérien curieux de connaître les sentiments d’un « Frankaouï » ?

— Sujet de thèse, dis-je…

— Non, un garçon qui est malade, qui vient comme vous d’Oran et qui vous connaît…

— Comment s’appelle-t-il ?

— Je ne me souviens pas… Ce garçon m’a dit qu’il avait fait une curieuse rencontre dans le train de Sousse à Gabès.

— C’est possible.

— C’est possible ? Mais vous avez voyagé avec lui.

— Une rencontre, dites-vous ?…

Je réfléchis. En vérité, je ne me souviens pas. Je n’ai pas remarqué. Pour tout avouer, je n’y ai peut-être pas pensé, trop occupé par l’approche du désert :

— Il y avait, dans notre train, des dames qui riaient et qui devaient rejoindre leur maison-mère à Gabès ou à Médenine. En face de nous une jeune femme qui ne bougeait pas de la banquette où elle était assise.

— Une indigène ?

— Un grand voile blanc, une jupe européenne d’un carmin éclatant, un corsage d’un bleu vif. Sur la lèvre inférieure, un tatouage qui dessinait comme les nervures d’une feuille. Enfin, sous les cheveux du front, « coupés à la chien », une sorte de croix de Lorraine, également tatouée.

— Elle est descendue à Gabès, comme de juste. Vous la retrouverez, n’en doutez pas.

— Je ne tiens pas à la retrouver.

— Avec un signalement pareil, on va loin, insiste Marcel Allix.

— Pourquoi voulez-vous que je me mette à sa recherche ?

— Vous pouvez tout aussi bien la découvrir que ce garçon qui est malade…

— D’autant plus, remarque Maurice Thuaire qui fumait et en oubliait de parler, qu’il vous faudra bien vous intéresser à quelque chose ; une femme, des cartes-postales, des armes de nomades, de l’alcool de contrebande, des bijoux indigènes, des ouvrages de cuir, des cravaches en peau d’hippopotame… vous avez le choix…

— Rien de tout cela ne me chante, dis-je.

— Ça va. Faites seulement le simulacre de vous intéresser à une femme. Cela suffira pour occuper vos nuits.

— Mais la nuit, il faut que je dorme.

— Vous dormirez bien mieux quand vous aurez choisi, — ou que l’on vous aura imposé, — pour ne plus tourner en rond comme un cheval de moulin à huile, dans le même souvenir, une fiancée provisoire et homéopathique.


Devant nous la grande cour du camp, rôtie de soleil, quelques palmiers trapus, un chemin où des « joyeux », punis de prison, cassent des cailloux. On entend le heurt des petits marteaux sur la pierre dure, le trot d’un cheval, le passage d’une corvée et parfois, vibrantes dans l’air, de rapides sonneries de clairon.

— Qu’est-ce que c’est ?

Marcel Allix regarde sa montre :

— Cinq heures, dit-il. On sonne pour la soupe.

— Très bien ? Vous interprétez les sonneries suivant l’heure qu’il est. Absolument comme cet amateur distingué qui reconnaissait les pieds de tomates aux bâtons qui les soutenaient. Le jour où l’on retira les supports, cet agronome se sentit perdu.

— Alors, conclut Marcel Allix, à ce soir. Nous reparlerons de votre indigène inconnue.

— Excusez-moi. C’est suffisant pour aujourd’hui. Et puis, je me couche de bonne heure…

« Pas dans les baraquements où l’on étouffe, où les bois de lit regorgent de punaises, où la moindre flamme de bougie attire des escadrons de moustiques. Non, je dormirai, comme je le fais depuis plusieurs nuits, sous les branches tombantes d’un mimosa sauvage… »

VI
DERNIERS JOURS

Il serait préférable dans ce pays de dormir le jour et de se promener la nuit. Mais ce n’est pas toujours possible. Le jour il fait très chaud et l’on ne parvient pas à sommeiller ; la nuit, les cafés sont fermés de bonne heure, les ténèbres sont absolues et comme distraction, après le couvre-feu, on ne rencontre que des patrouilles qu’il est plus sage d’éviter.

Toutefois, dès que le soleil paraît, on abandonne sans effort un lit plus ou moins provisoire. Pour moi, je suis forcé d’évacuer mon abri, sous le mimosa sauvage, à cause de tous les périls que comporte une situation irrégulière dans un campement sillonné de sous-officiers oisifs…

Ce matin, nous allons, Marcel Allix, Maurice Thuaire et moi, à travers les chemins encaissés de l’oasis. Nous longeons la petite rivière marécageuse que la mer voisine emplit à marée haute et qui sent la vase, les soirs d’orage… Nous pénétrons dans la palmeraie où couve une ombre humide et chaude. L’aboiement des chiens indigènes, derrière les murailles des jardins, téléphone au loin, notre venue. Gabès, là-bas, n’est plus qu’une petite ville blanche pour exposition coloniale.

Maurice Thuaire nous expose ce qu’il a lu la veille : ses connaissances sur l’ancienne Ta-Capae des Romains. Marcel Allix, sous son casque de toile jaune, médite quelque diversion et aspire la fumée d’une pipe rétive.

Je m’étonne de cette nouvelle fantaisie :

— Vous pratiquez cet ustensile, maintenant ?

— Oui, reconnaît Marcel Allix, sans enthousiasme.

— Quelle drôle d’idée vous avez eue là ?

— C’est par hygiène, explique-t-il, en toussant, car ça ne me plaît guère. Ça me fait cracher beaucoup. Ça me donne mal à la gorge. Ça m’oblige à boire souvent. Ça me tourne la tête et quelquefois le cœur. Mais c’est plus sain que la cigarette dont le papier est si pernicieux…

— Vous n’avez pas d’autres raisons ?

— Une dernière. Je fume la pipe par mélancolie d’amour.

— Je ne comprends pas.

— Cela se voit, constate Marcel Allix. Sachez donc que cette pipe me fut offerte par une jeune fille de la colonie européenne que je rencontre au grand hôtel de la plage et qui joue des pots-pourris d’opéras et d’opérettes. Elle croyait que je fumais. En gage de sympathie, elle m’a fait ce don. Voilà pourquoi je suis un peu pâle, parfois, en dépit du soleil.

— Vous y tenez énormément à votre pipe ?

— Oui. D’ailleurs ce n’est pas une pipe ordinaire. Elle s’appelle Renée.

— En effet. Joli nom pour une pipe.

— N’est-ce pas ? Vous savez : on peut parler d’autre chose.

— Comme vous voudrez.

— Vous n’avez pas retrouvé votre indigène ? demande Marcel Allix.

— Quel indigène ?

— Votre aimable dame du train de Tunis ?

— Pas encore.

— Ne désespérez pas.

Un avion, puis un autre bourdonnement au-dessus des palmiers. Ils me dispensent de répondre. Un âne broute derrière une baie de cactus. Des chèvres curieuses traversent le chemin. Trois femmes habillées de blanc, des Grecques sans doute, ont fermé leurs ombrelles. Elles retournent à la ville. Leur passage évoque en nous, avec une harcelante angoisse, d’autres femmes que nous avons connues et une nostalgie sans nom nous assiège la poitrine.

— Vous la retrouverez, insiste Allix.

— Je n’y pense pas.

— Elle est à Médenine.

— Mais je ne demande pas à partir pour Médenine !

— Votre souhait, je le conçois bien, est sincère, réplique Marcel Allix. Mais c’est la dernière des choses dont on s’informera.

— La raison ? dis-je.

— Nous devons nous rendre à Médenine, demain soir.

VII
MÉDENINE

Quand on approche de Médenine, ce que l’on aperçoit tout d’abord, ce sont les deux pylônes jumeaux de la télégraphie sans fil, presque irréels dans la lumière dansante de midi. L’auto qui nous secoue roule dans la poussière : on distingue des palmiers par groupes de trois, des bâtiments d’une blancheur telle que les yeux ne peuvent s’y habituer. Enfin, la voiture tourne pesamment dans un ravin, remonte et l’on pénètre dans le village français : les arcades des affaires indigènes, les grilles de l’hôpital, la grande place du pays, son puits solitaire et les jardins barbelés des fleurs jaunes de la cassie. Tout cela fait partie de la zone militaire, ainsi que le camp, sur la hauteur, où s’alignent de petites cagnas entre des ruelles portant des noms de héros.

— Y aura-t-il assez d’ombre pour nous ? demande Maurice Thuaire.

Il fait très chaud, en effet. Pas d’air. Nous respirons cette atmosphère d’étuve sèche. Nous marchons et il semble que nous nous approchons toujours plus de la gueule ouverte d’un énorme et invisible brasier.

Nul ne parle. Le paysage dénudé avec ses cailloux à perte de vue dans la plaine, nous déprime autant que la chaleur. Sur notre droite, un fortin commande une piste où ne passe personne. Parfois deux, trois chameaux rompent l’immuable ligne d’horizon de leur ligne mouvante.

Le soir, il est de tradition d’aller visiter le vieux village de Médenine, de l’autre côté de la route, sur un monticule. Il nous plaît de cheminer dans cette cité endormie, le long de ces bâtisses de terre où les hauts escaliers taillés dans les murs, aboutissent à des portes qui sont des trous.

— Vous savez, explique Maurice Thuaire, que ces maisons ne sont que des greniers. Les indigènes entassent leurs récoltes de blé, d’orge, d’huile dans ces granges superposées par crainte des voleurs, des « djichs ». Ces hommes que nous rencontrons avec leurs grosses clés à la ceinture, sont les gardiens de ces greniers.

Personne n’habite ce coin désert. Cependant, au rez-de-chaussée, quelques huttes. Des marchands y vendent des bagues, des broches, le fameux « cafard » de Médenine, des essences de rose, des concentrés de henné. On trouve aussi quelques artisans devant le balancier de leurs métiers à tisser et des tailleurs qui pédalent sur des machines à coudre d’importation allemande.

Sur notre droite, des ruelles endormies où des ânes et des chevaux sommeillent. A gauche, des lumières s’allument qui éclairent l’encadrement des portes. Des Arabes sont assis là et ces grottes de terre ressemblent à des chapelles.

Cependant, des zouaves, des goumiers aux bottes rouges, des spahis naïvement fiers de leurs manteaux qu’ils portent comme des linceuls, se dirigent vers le petit marché aux moutons.

— Je sais où ils vont, explique Maurice Thuaire.

Je m’en doute également… A l’angle d’une de ces rhorfas de glaise sèche, une foule s’attarde, comme à l’entrée d’un marché.

Une femme aux joues d’idole peinte, habillée de couleurs disparates, fume sur le seuil de sa chambre. Une grosse mauresque, les cheveux en natte, le pantalon bouffant, soulève une toile, prend un spahi par la main et l’attire près d’elle. Le rideau tombe…

Thuaire et Allix se sont arrêtés devant une jeune négresse aux grands yeux, aux cheveux de laine noire. Elle habite une grotte à rideaux rouges, qu’éclaire une petite lampe posée sur une table, un peu moins basse que le lit : deux nattes qui cachent la terre battue.

— Vous voyez, elles attendent.

La petite bédouine a de jolis gestes précieux de fillette. Elle sourit du coin de l’œil et ne répond point aux grossièretés qu’elle ne veut point entendre. Elle me rappelle, je ne sais pourquoi, cette dame arabe que j’ai trouvée si sage dans le train de Tunis à Gabès.

La bédouine a installé devant sa porte un fourneau primitif. Dans une casserole de terre cuite, elle remue des poivrons, des tomates, quelques pommes de terre et un poulet coupé en menus morceaux. Un éventail à la main, la bédouine surveille sa cuisine, protège son visage et souffle sur le feu. Parfois, elle se penche et nous adresse, en dessous, un long sourire.

Mais une femme, dans le cadre éclairé de sa demeure, nous demande des cigarettes. La paume de ses mains et ses ongles sont d’un rouge carmin. Elle est tatouée au front et sur le menton, ses sourcils sont passés au noir et le fard épais de ses joues est comme une confiture dont on ne mangerait pas. Elle sent violemment le musc et le henné.

Cette femme nous regarde. Me reconnaît-elle ? J’en doute…

— C’est elle, me souffle Marcel Allix aux aguets.

Je fais « oui » d’un signe de tête. Alors commence un interrogatoire que le jeune avocat d’Alger me traduit à son gré, un peu plus tard :

— Oui, elle vient de Tunis. Mais elle est originaire de ce bled. Elle est arrivée il n’y a pas longtemps à Médenine. Elle est à peine restée à Gabès. Elle ne veut pas séjourner ici…

— Elle ne vous a rien dit me concernant ?

— Habituée à voir de près souvent de multiples visages, elle n’a pas encore retenu le vôtre qu’elle n’a regardé que de loin.

— Nous reviendrons demain, décide Maurice Thuaire.

— Si nous ne partons pas d’ici demain.

— Qui te l’a dit ?

— On le dit…

Nous sortons. C’est pour nous égarer aussitôt dans une impasse où des maisons de terre imposent une muraille menaçante. Nous éveillons des ânes et des chameaux qui dorment là, dans les ténèbres. A notre approche ils tournent vers nous des museaux curieux. Ne les dérangeons pas plus longtemps.

Nous revenons. Nous marchons dans les rues désertes d’un village mort. C’est vraiment un voyage que nous n’imaginions pas et que nous ne pouvons comparer à rien d’antérieur, que notre retour à travers ces ruines silencieuses que nous savons cependant, par endroits, habitées.

Une odeur de vase remuée nous arrive, par bouffées soudaines, et, dans le silence du désert, l’aboiement d’un chien, les trois notes d’une flûte arabe qui nasille au « quartier réservé », ou près d’une case fermée, le bruit d’une machine à coudre…

VIII
RHOUMA, HOMME LIBRE

Zarzis. Quelques maisons cimentées. Derrière, une oasis plus riche de cases que de palmiers. Devant, une plage déserte et la mer. Quels villages déjà vus dans le Sud peut-on comparer à ce hameau ?…

Toutefois, ces coupoles, ces terrasses, ces cours inclinées pour recueillir l’eau des pluies, ces canalisations sur pilotis, de jardin en jardin, ces vergers à l’intérieur des murs font de Zarzis une cité originale, qui requiert dans notre mémoire une place particulière.

Et puis, c’est à Zarzis que je fais connaissance avec Rhouma, un grand arabe brun et maigre, aux yeux chassieux, vêtu, l’hiver comme l’été, d’un long burnous rapiécé.

Un jeune brigadier de spahis qui collectionne les cravaches, a l’habitude, vers les six heures, de se promener du côté du puits artésien, curiosité construite dans un endroit presque boisé où l’on rencontre de belles filles indigènes un peu sauvages. Je sors assez souvent avec ce nouveau compagnon. Le troisième soir de mon séjour ici, un personnage nous salue.

— Comment ti vas ? Ti vas toujours ?

Il tend une main large et sale dans laquelle le brigadier fait semblant de déposer le bout de sa badine.

— Alors, ti m’emmènes prendre un kaoua ?…

— Tu as soif ?

Le spahi parle avec dédain à cet Arabe qui nous suit. Peut-être n’ose-t-il point, je ne sais pourquoi, renvoyer cet hôte de rencontre…

— Qui est-ce ?

— Tu ne connais pas ? me dit-il très haut. C’est Rhouma, la plus grande crapule de Zarzis, capable de tout et bon à rien…

— Est-ce aussi un nomade révolté ?

— Ti rigoules touzou… approuve Rhouma dans un large rire qui lui abolit les yeux et plisse son visage couturé de petite vérole.

— Ti rigoules… Ti veux pas di cravaches ? Y en a nouvelles avec la caravane. Ti as pas vu Gâtouse ?…

Mon compagnon hausse les épaules sans répondre.

Rhouma poursuit :

— Gâtouse demande ce que ti fais.

Nous pénétrons tous les trois, ce parasite opiniâtre compris, dans un café indigène, où sur des nattes, dans un coin, des manteaux de laine remuent de bruyants dominos. Ils jouent d’interminables parties que jugent, assis à la turque, d’autres Arabes attentifs. Un misérable chien galeux vient nous flairer et s’éloigne… Les joueurs, impassibles à l’ordinaire, lèvent leurs yeux inquiétants comme nous cherchons un siège. Rhouma, en effet, est célèbre, et ses victimes nombreuses. Le brigadier de spahis me l’explique à la hâte, tandis que notre compagnon de hasard touche quelques mains amies…

— Il sert d’entremetteur… Il braconne un peu, mais surtout on l’emploie pour des commissions — qu’il ne fait pas du reste, et un espionnage d’alcôve… Des imbéciles le prennent pour savoir si telle femme, — une européenne ou une indigène — est abordable. Rhouma promet de se renseigner. Il ne fait rien la plupart du temps, soutire de l’argent comme il peut et vend toutes sortes de renseignements falsifiés. Regarde-le pour te distraire. N’use pas de ses services.

Lorsque Rhouma, en s’excusant revient s’asseoir à notre table, je fais part au brigadier de mon désir : trouver des colliers avec mains de Fathma, en argent ou en or. Aussitôt Rhouma s’entremet :

— Si ti veux, je connais une Fathma. Il a deux beaux colliers en argent, ti sais. Frankonos. Tri francs li deux…

Le spahi a dû se laisser emprunter quelque argent, car il interrompt :

— Tu peux lui donner les trois francs qu’il te demande. Tu ne les reverras jamais, ni les colliers ; mais Rhouma te demandera encore tri francs.

— Ti rigoules touzou…

Un enfant, vêtu d’une gandoura boueuse, un bras levé, comme paralysé, vient demander l’aumône. Il tend la main et se plaint, il répète une même petite phrase, à intervalles, mais Rhouma le fait partir, au moment où s’avance un infirmier en képi fantaisie, trop haut, et complet bleu, serré à la taille. Il dit bonjour au brigadier et tournant vers moi son visage aminci par les fièvres :

— Vous êtes avec Rhouma. Compliments. Puick, ici, Puick…

Un caniche aux yeux rouges, accourt à cet appel et se couche sur une natte.