LES TROIS VILLES

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LOURDES

PAR
ÉMILE ZOLA

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SOIXANTIÈME MILLE

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PARIS

BIBLIOTHÈQUE—CHARPENTIER

G. CHARPENTIER et E. FASQUELLE, éditeurs

11, RUE DE GRENELLE, 11

1894

[PREMIÈRE JOURNÉE]
[I] [II, ] [III, ] [IV, ] [V]
[DEUXIÈME JOURNÉE]
[I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V]
[TROISIÈME JOURNÉE]
[I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V]
[QUATRIÈME JOURNÉE]
[I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V]
[CINQUIÈME JOURNÉE]
[I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V]

PREMIÈRE JOURNÉE

I

Dans le train en marche, comme les pèlerins et les malades, entassés sur les dures banquettes du wagon de troisième classe, achevaient l'Ave maris stella, qu'ils venaient d'entonner au sortir de la gare d'Orléans, Marie, à demi soulevée de sa couche de misère, agitée d'une fièvre d'impatience, aperçut les fortifications.

—Ah! les fortifications! cria-t-elle d'un ton joyeux, malgré sa souffrance. Nous voici hors de Paris, nous sommes partis enfin!

Devant elle, son père, M. de Guersaint, sourit de sa joie; tandis que l'abbé Pierre Froment, qui la regardait avec une tendresse fraternelle, s'oublia à dire tout haut, dans sa pitié inquiète:

—En voilà pour jusqu'à demain matin, nous ne serons à Lourdes qu'à trois heures quarante. Plus de vingt-deux heures de voyage!

Il était cinq heures et demie, le soleil venait de se lever, radieux, dans la pureté d'une admirable matinée. C'était un vendredi, le 19 août. Mais déjà, à l'horizon, de petits nuages lourds annonçaient une terrible journée de chaleur orageuse. Et les rayons obliques enfilaient les compartiments du wagon, qu'ils emplissaient d'une poussière d'or dansante.

Marie, retombée à son angoisse, murmura:

—Oui, vingt-deux heures. Mon Dieu! que c'est long encore!

Et son père l'aida à se recoucher dans l'étroite caisse, la sorte de gouttière, où elle vivait depuis sept ans. On avait consenti à prendre exceptionnellement, aux bagages, les deux paires de roues qui se démontaient et s'y adaptaient, pour la promener. Serrée entre les planches de ce cercueil roulant, elle occupait trois places de la banquette; et elle demeura un instant les paupières closes, la face amaigrie et terreuse, restée d'une délicate enfance pour ses vingt-trois ans, charmante quand même au milieu de ses merveilleux cheveux blonds, des cheveux de reine que la maladie respectait. Vêtue très simplement d'une robe de petite laine noire, elle avait, pendue au cou, la carte qui l'hospitalisait, portant son nom et son numéro d'ordre. Elle-même avait exigé cette humilité, ne voulant d'ailleurs rien coûter aux siens, peu à peu tombés à une grande gêne. Et c'était ainsi qu'elle se trouvait là, en troisième classe, dans le train blanc, le train des grands malades, le plus douloureux des quatorze trains qui se rendaient à Lourdes, ce jour-là, celui où s'entassaient, outre les cinq cents pèlerins valides, près de trois cents misérables, épuisés de faiblesse, tordus de souffrance, charriés à toute vapeur d'un bout de la France à l'autre.

Mécontent de l'avoir attristée, Pierre continuait à la regarder, de son air de grand frère attendri. Il venait d'avoir trente ans, pâle, mince, avec un large front. Après s'être occupé des moindres détails du voyage, il avait tenu à l'accompagner, il s'était fait recevoir membre auxiliaire de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut; et il portait, sur sa soutane, la croix rouge, lisérée d'orange, des brancardiers. M. de Guersaint, lui, n'avait, épinglée à son veston de drap gris, que la petite croix écarlate du pèlerinage. Il paraissait ravi de voyager, les yeux au dehors, ne pouvant tenir en place sa tête d'oiseau aimable et distrait, d'aspect très jeune, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine.

Mais, dans le compartiment voisin, malgré la trépidation violente qui arrachait des soupirs à Marie, sœur Hyacinthe s'était levée. Elle remarqua que la jeune fille était en plein soleil.

—Monsieur l'abbé, tirez donc le store... Voyons, voyons! il faut nous installer et faire notre petit ménage.

Dans sa robe noire de sœur de l'Assomption, égayée par la coiffe blanche, la guimpe blanche, le grand tablier blanc, sœur Hyacinthe souriait, d'une activité vaillante. Sa jeunesse éclatait sur sa bouche petite et fraîche, au fond de ses beaux yeux bleus, toujours tendres. Elle n'était peut-être pas jolie, mais adorable, fine, élancée, avec une poitrine de garçon sous la bavette du tablier, de bon garçon au teint de neige, débordant de santé, de gaieté et d'innocence.

—Mais il nous dévore déjà, ce soleil! Je vous en prie, madame, tirez aussi votre store.

Occupant le coin, près de la sœur, madame de Jonquière avait gardé son petit sac sur les genoux. Elle tira lentement le store. Brune et forte, elle était encore agréable, quoiqu'elle eût une fille de vingt-quatre ans, Raymonde, qu'elle avait fait monter, par convenance, avec deux dames hospitalières, madame Désagneaux et madame Volmar, dans un wagon de première classe. Elle, directrice d'une salle de l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, à Lourdes, ne quittait pas ses malades; et, à la porte du compartiment, en dehors, se balançait la pancarte réglementaire, où étaient inscrits, au-dessous de son nom, ceux des deux sœurs de l'Assomption qui l'accompagnaient. Restée veuve d'un mari ruiné, vivant médiocrement, avec sa fille, de quatre à cinq mille francs de rentes, au fond d'une cour de la rue Vaneau, elle était d'une charité inépuisable, elle donnait tout son temps à l'œuvre de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, dont elle portait, elle aussi, la croix rouge sur sa robe de popeline carmélite, et dont elle était une des zélatrices les plus actives. De tempérament un peu fier, aimant à être flattée et aimée, elle se montrait heureuse de ce voyage annuel, où elle contentait sa passion et son cœur.

—Vous avez raison, ma sœur, nous allons nous organiser. Je ne sais pas pourquoi je m'embarrasse de ce sac.

Et elle le mit près d'elle, sous la banquette.

—Attendez, reprit sœur Hyacinthe, vous avez le broc d'eau dans les jambes. Il vous gêne.

—Mais non, je vous assure. Laissez-le donc. Il faut bien qu'il soit quelque part.

Alors, toutes deux firent, comme elles disaient, leur ménage, pour vivre là le plus commodément possible, un jour et une nuit, avec leurs malades. L'ennui était qu'elles n'avaient pu prendre Marie dans leur compartiment, celle-ci ayant voulu garder près d'elle Pierre et son père; mais, par-dessus la cloison basse, on communiquait, on voisinait à l'aise. Et, d'ailleurs, tout le wagon, les cinq compartiments de dix places ne formaient qu'une même chambrée, comme une salle mouvante et commune, qu'on enfilait d'un regard. C'était, entre les boiseries nues et jaunes des parois, sous le lambrissage peint en blanc du plafond, une véritable salle d'hôpital, dans un désordre, dans un pêle-mêle d'ambulance improvisée. À demi cachés sous la banquette, traînaient des vases, des bassins, des balais, des éponges. Puis, le train ne prenant pas de bagages, les colis s'entassaient un peu partout, des valises, des boîtes en bois blanc, des cartons à chapeaux, des sacs, un amas lamentable de pauvres choses usées, raccommodées avec des ficelles; et l'encombrement recommençait en l'air, des vêtements, des paquets, des paniers, pendus à des patères de cuivre, et qui se balançaient sans repos. Au milieu de cette friperie, les grands malades, sur leurs étroits matelas, occupant plusieurs places, oscillaient, emportés par les secousses grondantes des roues; tandis que ceux qui pouvaient rester assis, s'adossaient aux cloisons, s'appuyaient à des oreillers, la face blême. Réglementairement, il devait y avoir par compartiment une dame hospitalière. À l'autre bout, se trouvait une deuxième sœur de l'Assomption, sœur Claire des Anges. Des pèlerins valides se levaient, buvaient et mangeaient déjà. Même, au fond, il y avait un compartiment entier de femmes, dix pèlerines serrées les unes contre les autres, des jeunes, des vieilles, toutes de la même laideur pitoyable et triste. Et, comme on n'osait baisser les glaces, à cause des phtisiques qui étaient là, la chaleur commençait, une odeur insupportable que peu à peu semblaient dégager les cahots de la marche, à toute vitesse.

À Juvisy, on avait dit le chapelet. Et six heures sonnaient, on passait devant la gare de Brétigny, en tempête, lorsque sœur Hyacinthe se leva. C'était elle qui dirigeait les exercices de piété, dont la plupart des pèlerins suivaient le programme, dans un petit livre à couverture bleue.

—L'Angélus, mes enfants, dit-elle avec son sourire, de son air de maternité, que sa grande jeunesse rendait si charmant et si doux.

De nouveau, les Ave se succédèrent. Et, comme ils finissaient, Pierre et Marie s'intéressèrent à deux femmes qui occupaient les deux autres coins de leur compartiment. L'une, celle qui se trouvait aux pieds de Marie, était une blonde mince, d'apparence bourgeoise, âgée de trente et quelques années, fanée avant l'âge. Elle s'effaçait, ne tenait pas de place, avec sa robe sombre, ses cheveux décolorés, sa figure longue et douloureuse, qui respirait un abandon sans bornes, une infinie tristesse. En face d'elle, l'autre, celle qui était sur la banquette de Pierre, une ouvrière du même âge, en bonnet noir, le visage ravagé de misère et d'inquiétude, tenait sur ses genoux une fillette de sept ans, si pâle, si diminuée, qu'elle en paraissait à peine quatre. Le nez pincé, les paupières bleuies, fermées dans sa face de cire, l'enfant ne pouvait parler; et elle n'avait qu'une petite plainte, un gémissement doux, qui chaque fois déchirait le cœur de la mère, penchée sur elle.

—Mangerait-elle un peu de raisin? offrit timidement la dame, muette jusque-là. J'en ai, dans mon panier.

—Merci, madame, répondit l'ouvrière. Elle ne prend que du lait, et encore... J'ai eu soin d'en emporter une bouteille.

Et, cédant au besoin de confidence des misérables, elle dit son histoire. Elle s'appelait madame Vincent, elle avait perdu son mari, doreur de son état, emporté par la phtisie. Restée seule avec sa petite Rose, qui était sa passion, elle avait travaillé jour et nuit de son métier de couturière, pour l'élever. Mais la maladie était venue. Depuis quatorze mois, elle la gardait ainsi sur les bras, de plus en plus douloureuse et réduite, tombée à rien. Un jour, elle qui n'allait jamais à la messe, était entrée dans une église, poussée par le désespoir, implorant la guérison de sa fille; et, là, elle avait entendu une voix qui lui disait de l'emmener à Lourdes, où la sainte Vierge la prendrait en pitié. Ne connaissant personne, ne sachant même pas comment s'organisaient les pèlerinages, elle n'avait eu qu'une idée: travailler, économiser l'argent du voyage, prendre un billet, et partir avec les trente sous qui lui restaient, et n'emporter qu'une bouteille de lait pour l'enfant, sans même songer à s'acheter pour elle un morceau de pain.

—Quelle maladie a-t-elle donc, la chère petite? reprit la dame.

—Oh! madame, c'est bien sûr le carreau. Mais les médecins ont des noms à eux... D'abord, elle n'a eu que des petits maux de ventre. Ensuite, le ventre s'est gonflé, et elle souffrait, oh! si fort, à vous arracher les larmes des yeux. Maintenant, le ventre s'est aplati; seulement, elle n'existe plus, elle n'a plus de jambes, tant elle est maigre; et elle s'en va en sueurs continuelles...

Puis, comme Rose avait gémi en ouvrant les paupières, la mère se pencha, bouleversée, pâlissante.

—Mon bijou, mon trésor, qu'est-ce que tu as?... Veux-tu boire?

Mais déjà la fillette, dont on venait de voir les yeux vagues, d'un bleu de ciel brouillé, les refermait; et elle ne répondit même pas, retombée à son anéantissement, toute blanche dans sa robe blanche, une coquetterie suprême de la mère, qui avait voulu cette dépense inutile, dans l'espoir que la Vierge serait plus douce pour une petite malade bien mise et toute blanche.

Au bout d'un silence, madame Vincent reprit:

—Et vous, madame, c'est pour vous que vous allez à Lourdes?... On voit bien que vous êtes malade.

Mais la dame s'effara, rentra douloureusement dans son coin, en murmurant:

—Non, non! je ne suis pas malade... Plût à Dieu que je fusse malade! Je souffrirais moins.

Elle se nommait madame Maze, avait au cœur un inguérissable chagrin. Après avoir fait un mariage d'amour avec un gros garçon réjoui, la lèvre en fleur, elle s'était vue abandonnée, au bout d'un an de lune de miel. Toujours en tournée, voyageant pour la bijouterie, son mari, qui gagnait beaucoup d'argent, disparaissait pendant des six mois, la trompait d'une frontière à l'autre de la France, emmenait même avec lui des créatures. Et elle l'adorait, elle en souffrait si affreusement, qu'elle s'était jetée dans la religion. Enfin, elle venait de se décider à se rendre à Lourdes, pour supplier la Vierge de convertir son mari et de le lui rendre.

Madame Vincent, sans comprendre, sentit pourtant là une grande douleur morale; et toutes deux continuèrent à se regarder, la femme abandonnée qui agonisait dans sa passion, et la mère qui se mourait de voir mourir son enfant.

Cependant, Pierre avait écouté, ainsi que Marie. Il intervint, il s'étonna que l'ouvrière n'eût pas fait hospitaliser sa petite malade. L'Association de Notre-Dame de Salut avait été fondée par les Pères Augustins de l'Assomption, après la guerre, dans le but de travailler au salut de la France et à la défense de l'Église, par la prière commune et par l'exercice de la charité; et c'étaient eux qui, provoquant le mouvement des grands pèlerinages, avaient particulièrement créé, et sans cesse élargi depuis vingt ans, le pèlerinage national qui se rendait chaque année à Lourdes, vers la fin du mois d'août. Toute une organisation savante s'était ainsi peu à peu perfectionnée, des aumônes considérables recueillies par le monde entier, des malades enrôlés dans chaque paroisse, des traités passés avec les compagnies de chemins de fer; sans compter l'aide si active des petites sœurs de l'Assomption et la création de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, vaste affiliation de tous les dévouements, où des hommes et des femmes, du beau monde pour la plupart, placés sous les ordres du directeur des pèlerinages, soignaient les malades, les transportaient, assuraient la bonne discipline. Les malades devaient faire une demande écrite pour obtenir l'hospitalisation, qui les défrayait des moindres dépenses du voyage et du séjour; on les prenait à leur domicile et on les y ramenait; ils n'avaient donc qu'à emporter quelques vivres de route. Le plus grand nombre étaient, à la vérité, recommandés par des prêtres ou par des personnes charitables, qui veillaient à l'enquête, à la formation du dossier, les pièces d'identité nécessaires, les certificats des médecins. Après quoi, les malades n'avaient plus à s'occuper de rien, n'étaient plus que de la triste chair à souffrance et à miracles, entre les mains fraternelles des hospitaliers et des hospitalières.

—Mais, madame, expliquait Pierre, vous n'auriez eu qu'à vous adresser au curé de votre paroisse. Cette pauvre enfant méritait toutes les sympathies. On l'aurait acceptée immédiatement.

—Je ne savais pas, monsieur l'abbé.

—Alors comment avez-vous fait?

—Monsieur l'abbé, je suis allée prendre un billet à un endroit que m'avait indiqué une voisine qui lit les journaux.

Elle parlait des billets, à prix très réduit, qu'on distribuait aux pèlerins qui pouvaient payer. Et Marie, écoutant, était prise d'une grande pitié et d'un peu de honte: elle qui n'était pas absolument sans ressources, avait réussi à se faire hospitaliser, grâce à Pierre, tandis que cette mère et sa triste enfant, après avoir donné leurs pauvres économies, restaient sans un sou.

Mais une secousse plus rude du wagon lui arracha un cri.

—Oh! père, je t'en prie, soulève-moi un peu. Je ne puis plus rester sur le dos.

Et, lorsque M. de Guersaint l'eut assise, elle soupira profondément. On venait à peine de dépasser Étampes, à une heure et demie de Paris, et la fatigue déjà commençait, avec le soleil plus chaud, la poussière et le bruit. Madame de Jonquière s'était mise debout, pour encourager la jeune fille d'une bonne parole, par-dessus la cloison. Sœur Hyacinthe se leva de nouveau, elle aussi, tapa gaiement dans ses mains, afin de se faire entendre et obéir, d'un bout du wagon à l'autre.

—Allons, allons! ne songeons pas à nos bobos. Prions et chantons, la sainte Vierge sera avec nous.

Elle-même entama le Rosaire, d'après les paroles de Notre-Dame de Lourdes; et tous les malades et les pèlerins la suivirent. C'était le premier chapelet, les cinq mystères joyeux, l'Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Purification et Jésus retrouvé. Puis, tous entonnèrent le cantique: «Contemplons le céleste archange...» Les voix se brisaient dans le grondement des roues, on n'entendait que la houle assourdie de ce troupeau, qui étouffait au fond du wagon fermé, roulant sans fin.

Bien qu'il pratiquât, M. de Guersaint ne pouvait jamais aller jusqu'au bout d'un cantique. Il se levait, se rasseyait. Il finit par s'accouder à la cloison et par causer, à demi-voix, avec un malade assis contre cette cloison même, dans le compartiment voisin. M. Sabathier était un homme d'une cinquantaine d'années, trapu, la tête grosse et bonne, complètement chauve. Depuis quinze ans, il était frappé d'ataxie, ne souffrant que par accès, mais les jambes prises, complètement perdues; et sa femme, qui l'accompagnait, les lui déplaçait comme des jambes mortes, quand elles finissaient par trop lui peser, pareilles à des lingots de plomb.

—Oui, monsieur, tel que vous me voyez, je suis un ancien professeur de cinquième du lycée Charlemagne. D'abord, j'ai cru à une simple sciatique. Puis, j'ai eu les douleurs fulgurantes, vous savez, les coups d'épée rouge dans les muscles. Pendant près de dix années, j'ai été peu à peu envahi, j'ai consulté tous les médecins, je suis allé à toutes les eaux imaginables; et, maintenant, je souffre moins, mais je ne peux plus bouger de mon fauteuil... Alors, moi qui avais vécu sans religion, j'ai été ramené à Dieu par cette idée que j'étais trop misérable et que Notre-Dame de Lourdes ne pourrait pas faire autrement que d'avoir pitié de moi.

Pierre, intéressé, s'était accoudé à son tour, et il écoutait.

—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, la souffrance est le meilleur réveil des âmes? Voici la septième année que je vais à Lourdes, sans désespérer de ma guérison. Cette année, j'en suis convaincu, la sainte Vierge me guérira. Oui, je compte bien marcher encore, je ne vis désormais que dans cet espoir.

M. Sabathier s'interrompit, voulut que sa femme lui poussât les jambes plus à gauche; et Pierre le regardait, s'étonnait de trouver cet entêtement de la foi chez un intellectuel, chez un de ces universitaires si voltairiens d'habitude. Comment la croyance au miracle avait-elle pu germer et s'implanter dans ce cerveau? Ainsi qu'il le disait lui-même, une grande douleur seule expliquait ce besoin de l'illusion, cette floraison de l'éternelle consolatrice.

—Et, vous le voyez, ma femme et moi sommes habillés comme des pauvres, car j'ai désiré cette année n'être qu'un pauvre, je me suis fait hospitaliser par humilité, pour que la sainte Vierge me confondît avec les malheureux, ses enfants... Seulement, ne voulant pas prendre la place d'un pauvre véritable, j'ai versé cinquante francs à l'Hospitalité, ce qui, vous ne l'ignorez pas, donne le droit d'avoir un malade à soi, au pèlerinage... Je le connais même, mon malade. On me l'a présenté tout à l'heure, à la gare. C'est un tuberculeux, paraît-il, et il m'a paru bien bas, bien bas...

Il y eut un nouveau silence.

—Enfin, que la sainte Vierge le sauve aussi, elle qui peut tout, et je serai si heureux, elle m'aura comblé!

Les trois hommes continuèrent à causer entre eux, s'isolant, parlant d'abord médecine, puis glissant à une discussion sur l'architecture romane, au sujet d'un clocher aperçu sur un coteau, et que tous les pèlerins avaient salué d'un signe de croix. Au milieu de ce pauvre monde souffrant, de ces simples d'esprit hébétés de misère, le jeune prêtre et ses deux compagnons s'oubliaient, repris par les habitudes de leur intelligence cultivée. Une heure s'écoula, deux autres cantiques venaient d'être chantés, on avait franchi les stations de Toury et des Aubrais, lorsque, à Beaugency, ils cessèrent enfin leur conversation, en entendant sœur Hyacinthe qui, après avoir tapé dans ses mains, commençait elle-même, de sa voix fraîche et sonore:

Parce, Domine, parce populo tuo...

Et le chant reprit, toutes les voix s'unirent, ce flot sans cesse renaissant de prières, qui engourdissait la douleur, exaltait l'espoir, envahissait peu à peu tout l'être harassé de la hantise des grâces et des guérisons, qu'on allait chercher si loin.

Mais, comme Pierre se rasseyait, il vit Marie très pâle, les yeux fermés; et, pourtant, à la contraction douloureuse de son visage, il comprenait bien qu'elle ne dormait pas.

—Est-ce que vous souffrez davantage?

—Oh! oui, affreusement. Jamais je n'irai au bout. Ce sont ces cahots continuels...

Elle gémit, rouvrit les paupières. Et elle restait sur son séant, défaillante, à regarder les autres malades. Justement, dans le compartiment voisin, en face de M. Sabathier, la Grivotte, jusque-là étendue sans un souffle, comme morte, venait de se soulever. C'était une grande fille qui avait dépassé la trentaine, déhanchée, singulière, au visage rond et ravagé, que ses cheveux crépus et ses yeux de flamme rendaient presque belle. Elle était phtisique au troisième degré.

—Hein? mademoiselle, dit-elle en s'adressant à Marie de sa voix enrouée, à peine distincte, on serait bien heureuse de s'assoupir un petit peu. Mais pas moyen, toutes ces roues vous tournent dans la tête.

Malgré la fatigue qu'elle éprouvait à parler, elle s'entêta, donna des détails sur elle-même. Elle était matelassière, elle avait longtemps, avec une de ses tantes, fait des matelas, de cour en cour, à Bercy; et c'était aux laines empestées, cardées par elle, dans sa jeunesse, qu'elle attribuait son mal. Depuis cinq ans, elle faisait le tour des hôpitaux de Paris. Aussi parlait-elle familièrement des grands médecins. Les sœurs de Lariboisière, en la voyant passionnée des cérémonies religieuses, avaient achevé de la convertir et de la convaincre que la Vierge l'attendait, à Lourdes, pour la guérir.

—Bien sûr que j'en ai besoin, ils disent comme ça que j'ai un poumon perdu et que l'autre ne vaut guère mieux. Des cavernes, vous savez... D'abord, je n'avais mal qu'entre les épaules et je crachais de la mousse. Puis, j'ai maigri, une vraie pitié. Maintenant, je suis toujours en sueur, je tousse à m'arracher le cœur, je ne puis plus cracher, tant c'est épais... Et, vous voyez, je ne me tiens pas debout, je ne mange pas...

Un étouffement l'arrêta, elle devenait livide.

—N'importe, j'aime mieux encore être dans ma peau que dans celle du frère qui occupe l'autre compartiment, derrière vous. Il a ce que j'ai, mais il est plus avancé que moi.

Elle se trompait. Il y avait là, en effet, adossé à Marie, un jeune missionnaire, le frère Isidore, couché sur un matelas, et qu'on ne voyait point, parce qu'il ne pouvait même soulever un doigt. Mais il n'était pas phtisique, il se mourait d'une inflammation du foie, prise au Sénégal. Très long, très maigre, il avait une face jaune, sèche et morte comme un parchemin. L'abcès qui s'était formé au foie, avait fini par percer à l'extérieur, et la suppuration l'épuisait, dans un grelottement continu de fièvre, des vomissements et du délire. Seuls, ses yeux vivaient encore, des yeux d'amour inextinguible, dont la flamme éclairait son visage expirant de Christ en croix, un visage commun de paysan que la foi et la passion rendaient par moments sublime. Il était Breton, dernier enfant chétif d'une famille trop nombreuse, ayant laissé, là-bas, le peu de terre à ses aînés. Et une de ses sœurs l'accompagnait, Marthe, sa cadette de deux ans, venue en service à Paris, si dévouée dans son insignifiance de bonne à tout faire, qu'elle avait quitté sa place pour le suivre, et qu'elle mangeait ses maigres économies.

—J'étais par terre, sur le quai, quand on l'a fourré dans le wagon, reprit la Grivotte. Quatre hommes le tenaient...

Mais elle ne put en dire davantage. Un accès de toux la secoua, la renversa sur la banquette. Elle suffoquait, les pommettes roses de ses joues devenaient bleues. Et, tout de suite, sœur Hyacinthe lui souleva la tête, lui essuya les lèvres avec un linge, qui se tachait de rouge. Madame de Jonquière, au même instant, donnait des soins à la malade qu'elle avait en face d'elle. On la nommait madame Vêtu, elle était la femme d'un petit horloger du quartier Mouffetard, qui n'avait pu fermer la boutique, pour l'accompagner à Lourdes. Aussi s'était-elle fait hospitaliser, afin d'être certaine d'avoir des soins. La peur de la mort la ramenait à l'église, où elle n'avait pas remis les pieds depuis sa première communion. Elle se savait condamnée, rongée par un cancer à l'estomac; et, déjà, elle avait le masque hagard et orangé des cancéreux, elle en était aux déjections noires, comme si elle eût rendu de la suie. De tout le voyage, elle n'avait pas encore dit un mot, les lèvres murées, souffrant abominablement. Puis, un vomissement l'avait prise, et elle avait perdu connaissance. Dès qu'elle ouvrait la bouche, une odeur épouvantable, une pestilence à faire tourner les cœurs, s'exhalait.

—Ce n'est plus possible, murmura madame de Jonquière qui se sentait défaillir, il faut donner un peu d'air.

Sœur Hyacinthe achevait de recoucher la Grivotte sur ses oreillers.

—Certainement, ouvrons pour quelques minutes. Mais pas de ce côté-ci, j'aurais peur d'un nouvel accès de toux... Ouvrez de votre côté.

La chaleur augmentait toujours, on étouffait, au milieu de l'air lourd et nauséabond; et ce fut un soulagement que le peu d'air pur qui entra. Pendant un moment, il y eut d'autres soins, tout un nettoyage: la sœur remuait les vases, les bassins, dont elle jeta par la portière le contenu; tandis que la dame hospitalière, avec une éponge, essuyait le plancher que la trépidation secouait durement. Il fallut tout ranger. Ce fut ensuite un nouveau souci, la quatrième malade, celle qui n'avait pas bougé encore, une fille mince dont le visage était enveloppé dans un fichu noir, disait qu'elle avait faim.

Déjà, madame de Jonquière s'offrait, avec son tranquille dévouement.

—Ne vous en inquiétez pas, ma sœur. Je vais lui couper son pain en petits morceaux.

Marie, dans son besoin de distraction, s'était intéressée à cette figure immobile, ainsi cachée sous ce voile noir. Elle soupçonnait bien quelque plaie à la face. On lui avait dit simplement que c'était une bonne. La malheureuse, une Picarde du nom d'Élise Rouquet, avait dû quitter sa place et vivait, à Paris, chez une sœur qui la rudoyait, aucun hôpital n'ayant voulu la prendre, car elle n'était pas autrement malade. D'une grande dévotion, elle avait, depuis des mois, l'ardent désir d'aller à Lourdes. Et Marie attendait, avec une sourde peur, que le fichu s'écartât.

—Sont-ils assez petits comme cela? demandait madame de Jonquière, maternellement. Pourrez-vous les fourrer dans votre bouche?

Sous le fichu noir, une voix rauque grognait.

—Oui, oui, madame.

Enfin, le fichu tomba, et Marie eut un frisson d'horreur. C'était un lupus, qui avait envahi le nez et la bouche, peu à peu grandi là, une ulcération lente s'étalant sans cesse sous les croûtes, dévorant les muqueuses. La tête allongée en museau de chien, avec ses cheveux rudes et ses gros yeux ronds, était devenue affreuse. Maintenant, les cartilages du nez se trouvaient presque mangés, la bouche s'était rétractée, tirée à gauche par l'enflure de la lèvre supérieure, pareille à une fente oblique, immonde et sans forme. Une sueur de sang, mêlée à du pus, coulait de l'énorme plaie livide.

—Oh! voyez donc, Pierre! murmura Marie tremblante.

Le prêtre frémit à son tour, en regardant Élise Rouquet glisser avec précaution les petits morceaux de pain dans le trou saignant qui lui servait de bouche. Tout le wagon avait blêmi devant l'abominable apparition. Et la même pensée montait de toutes ces âmes gonflées d'espoir. Ah! Vierge sainte, Vierge puissante, quel miracle, si un pareil mal guérissait!

—Mes enfants, ne songeons pas à nous, si nous voulons bien nous porter, répéta sœur Hyacinthe.

Et elle fit dire le second chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au Jardin des Oliviers, Jésus flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa croix, Jésus mourant sur la croix. Puis, le cantique suivit: «Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours...»

On venait de traverser Blois, on roulait déjà depuis trois grandes heures. Et Marie, détournant les yeux d'Élise Rouquet, les arrêtait maintenant sur un homme qui occupait un coin de l'autre compartiment, à sa droite, celui où gisait le frère Isidore. À plusieurs reprises, elle l'avait remarqué, très pauvrement vêtu d'une vieille redingote noire, jeune encore, avec une barbe rare, grisonnante déjà; et il semblait souffrir beaucoup, petit et amaigri, le visage décharné, couvert de sueur. Pourtant, il restait immobile, rentré dans son coin, ne parlant à personne, regardant fixement devant lui de ses yeux grands ouverts. Et, brusquement, elle s'aperçut que les paupières retombaient, et qu'il s'évanouissait.

Alors, elle attira l'attention de sœur Hyacinthe.

—Ma sœur, on dirait que ce monsieur se trouve mal.

—Où donc, ma chère enfant?

—Là-bas, celui qui a la tête renversée.

Ce fut une émotion, tous les pèlerins valides se mirent debout, pour voir. Et madame de Jonquière eut l'idée de crier à Marthe, la sœur du frère Isidore, de taper dans les mains de l'homme.

—Questionnez-le, demandez-lui où il souffre.

Marthe le secoua, lui posa des questions. Mais l'homme ne répondait pas, râlait, les yeux toujours clos.

Une voix effrayée s'éleva, disant:

—Je crois bien qu'il va passer.

La peur grandit, des paroles se croisèrent, des conseils étaient donnés d'un bout à l'autre du wagon. Personne ne connaissait l'homme. Il n'était sûrement pas hospitalisé, car il ne portait pas au cou la carte blanche, couleur du train. Quelqu'un raconta qu'il l'avait vu arriver trois minutes seulement avant le départ, se traînant, et qu'il s'était jeté dans ce coin où il se mourait, d'un air d'immense fatigue. Puis, il n'avait plus soufflé. On aperçut d'ailleurs son billet, passé dans le ruban de son vieux chapeau haute forme, accroché près de lui.

Sœur Hyacinthe eut une exclamation.

—Ah! le voilà qui respire! Demandez-lui son nom.

Mais, questionné de nouveau par Marthe, l'homme exhala seulement une plainte, ce cri à peine balbutié:

—Oh! je souffre!

Et, dès lors, il n'eut que cette réponse. À tout ce qu'on voulait savoir, qui il était, d'où il venait, quelle était sa maladie, quels soins on pouvait lui donner, il ne répondait pas, il jetait ce continuel gémissement:

—Oh! je souffre!... Oh! je souffre!

Sœur Hyacinthe s'agitait d'impatience. Si elle s'était au moins trouvée dans le même compartiment! Et elle se promettait de changer de place. Seulement, il n'y avait pas d'arrêt avant Poitiers. Cela devenait terrible, d'autant plus que la tête de l'homme se renversa de nouveau.

—Il passe, il passe, répéta la voix.

Mon Dieu! qu'allait-on faire? La sœur savait qu'un père de l'Assomption, le père Massias, était dans le train, avec les Saintes Huiles, tout prêt à administrer les mourants; car on perdait chaque année du monde en route. Mais elle n'osait faire jouer le signal d'alarme. Il y avait aussi le fourgon de la cantine, desservi par la sœur Saint-François, et dans lequel était un médecin, avec une petite pharmacie. Si le malade allait jusqu'à Poitiers, où l'on devait s'arrêter une demi-heure, tous les soins possibles lui seraient donnés. L'atroce était qu'il mourût avant Poitiers. On se calma pourtant. L'homme respirait d'une façon plus régulière, et il semblait dormir.

—Mourir avant d'y être, murmura Marie frissonnante, mourir devant la terre promise...

Et, comme son père la rassurait:

—Je souffre, je souffre tant, moi aussi!

—Ayez confiance, dit Pierre, la sainte Vierge veille sur vous.

Elle ne pouvait plus rester sur son séant, il fallut qu'on la recouchât, dans son étroit cercueil. Son père et le prêtre durent y mettre des précautions infimes, car le moindre heurt lui arrachait un gémissement. Et elle demeura sans un souffle, ainsi qu'une morte, avec son visage d'agonie, au milieu de sa royale chevelure blonde. Depuis bientôt quatre heures, on roulait, on roulait toujours. Si le wagon était secoué à ce point, dans un mouvement de lacet insupportable, c'était qu'il se trouvait en queue: les liens d'attache criaient, les roues grondaient furieusement. Par les fenêtres, qu'on était forcé de laisser entr'ouvertes, la poussière entrait, âcre et brûlante; et surtout la chaleur devenait terrible, une chaleur dévorante d'orage, sous un ciel fauve, peu à peu envahi de gros nuages immobiles. Les compartiments surchauffés se changeaient en fournaise, ces cases roulantes où l'on mangeait, où l'on buvait, où les malades satisfaisaient tous leurs besoins, dans l'air vicié, parmi l'étourdissement des plaintes, des prières et des cantiques.

Et Marie n'était pas la seule dont l'état eût empiré, les autres également souffraient du voyage. Sur les genoux de sa mère désespérée, qui la regardait de ses grands yeux obscurcis de larmes, la petite Rose ne remuait plus, d'une telle pâleur, que deux fois madame Maze s'était penchée, pour lui toucher les mains, avec la crainte de les trouver froides. À chaque instant, madame Sabathier devait changer de place les jambes de son mari, car leur poids était si lourd, disait-il, qu'il en avait les hanches arrachées. Le frère Isidore venait de pousser des cris, dans son habituelle torpeur; et sa sœur n'avait pu le soulager qu'en le soulevant et en le gardant entre ses bras. La Grivotte paraissait dormir, mais un hoquet obstiné l'agitait, un mince filet de sang coulait de sa bouche. Madame Vêtu avait rendu encore un flot noir et pestilentiel. Élise Rouquet ne songeait plus à cacher l'affreuse plaie béante de sa face. Et l'homme, là-bas, continuait à râler, d'un souffle dur, comme si, à chaque seconde, il eût expiré. Vainement, madame de Jonquière et sœur Hyacinthe se prodiguaient, elles n'arrivaient pas à soulager tant de maux. C'était un enfer, que ce wagon de misère et de douleur, emporté à toute vitesse, secoué par le roulis qui balançait les bagages, les vieilles hardes accrochées, les paniers usés, raccommodés avec des ficelles; tandis que, dans le compartiment du fond, les dix pèlerines, les vieilles et les jeunes, toutes d'une laideur pitoyable, chantaient sans arrêt, d'un ton aigu, lamentable et faux.

Alors, Pierre songea aux autres wagons du train, de ce train blanc qui transportait particulièrement les grands malades: tous roulaient dans la même souffrance, avec leurs trois cents malades et leurs cinq cents pèlerins. Puis, il songea aux autres trains qui partaient de Paris, ce matin-là, au train gris et au train bleu qui avaient précédé le train blanc, au train vert, au train jaune, au train rose, au train orangé, qui le suivaient. D'un bout à l'autre de la ligne, c'étaient des trains lancés toutes les heures. Et il songea aux autres trains encore, à ceux qui partaient le même jour d'Orléans, du Mans, de Poitiers, de Bordeaux, de Marseille, de Carcassonne. La terre de France, à la même heure, se trouvait sillonnée en tous sens par des trains semblables, se dirigeant tous, là-bas, vers la Grotte sainte, amenant trente mille malades et pèlerins aux pieds de la Vierge. Et il songea que le flot de foule de ce jour-là se ruait aussi les autres jours de l'année, que pas une semaine ne se passait sans que Lourdes vît arriver un pèlerinage, que ce n'était pas la France seule qui se mettait en marche, mais l'Europe entière, le monde entier, que certaines années de grande religion il y avait eu trois cent mille et jusqu'à cinq cent mille pèlerins et malades.

Pierre croyait les entendre, ces trains en branle, ces trains venus de partout, convergeant tous vers le même creux de roche, où flamboyaient des cierges. Tous grondaient, parmi des cris de douleur et l'envolement des cantiques. C'étaient les hôpitaux roulants des maladies désespérées, la ruée de la souffrance humaine vers l'espoir de la guérison, un furieux besoin de soulagement, au travers des crises accrues, sous la menace de la mort hâtée, affreuse, dans une bousculade de cohue. Ils roulaient, ils roulaient encore, ils roulaient sans fin, charriant la misère de ce monde, en route pour la divine illusion, santé des infirmes et consolatrice des affligés.

Et une immense pitié déborda du cœur de Pierre, la religion humaine de tant de maux, de tant de larmes dévorant l'homme faible et nu. Il était triste à mourir, et une ardente charité brûlait en lui, comme le feu inextinguible de sa fraternité pour toutes les choses et pour tous les êtres.

À dix heures et demie, lorsqu'on quitta la gare de Saint-Pierre-des-Corps, sœur Hyacinthe donna le signal, et l'on récita le troisième chapelet, les cinq mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur, l'Ascension de Notre-Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption de la Très Sainte Vierge, le Couronnement de la Très Sainte Vierge. Puis, on chanta le cantique de Bernadette, l'infinie complainte de six dizaines de couplets, où la Salutation angélique revient sans cesse en refrain, bercement prolongé, lente obsession qui finit par envahir tout l'être et par l'endormir du sommeil extatique, dans l'attente délicieuse du miracle.

II

Maintenant, les vertes campagnes du Poitou défilaient, et l'abbé Pierre Froment, les yeux au dehors, regardait fuir les arbres, que peu à peu il cessa de distinguer. Un clocher apparut, disparut: tous les pèlerins se signèrent. On ne devait être à Poitiers qu'à midi trente-cinq, le train continuait à rouler, dans la fatigue croissante de la lourde journée d'orage. Et le jeune prêtre, tombé à une profonde rêverie, n'entendait plus le cantique que comme un bercement ralenti de houle.

C'était un oubli du présent, un éveil du passé envahissant tout son être. Il remonta dans ses souvenirs, aussi loin qu'il put remonter. Il revoyait, à Neuilly, la maison où il était né, qu'il habitait encore, cette maison de paix et de travail, avec son jardin planté de quelques beaux arbres, qu'une haie vive, renforcée d'une palissade, séparait seule du jardin de la maison voisine, toute semblable. Il avait trois ans, quatre ans peut-être; et, un jour d'été, il revoyait, assis autour d'une table, à l'ombre du gros marronnier, son père, sa mère et son frère aîné, qui déjeunaient. Son père, Michel Froment, n'avait pas de visage distinct, il le voyait effacé et vague, avec son renom de chimiste illustre et son titre de membre de l'Institut, se cloîtrant dans le laboratoire qu'il s'était fait installer, au fond de ce quartier désert. Mais il retrouvait nettement son frère Guillaume, alors âgé de quatorze ans, sorti du lycée le matin pour quelque congé, et surtout sa mère, si douce, si peu bruyante, les yeux si pleins d'une bonté active. Plus tard, il avait su les angoisses de cette âme religieuse, de cette croyante qui s'était résignée, par estime et par reconnaissance, à épouser un incrédule, plus âgé qu'elle de quinze ans, dont sa famille avait reçu de grands services. Lui, enfant tardif de cette union, venu au monde lorsque son père touchait déjà à la cinquantaine, n'avait connu sa mère que respectueuse et conquise devant son mari, qu'elle s'était mise à aimer ardemment, avec le tourment affreux de le savoir en état de perdition. Et, tout d'un coup, un autre souvenir le saisit, le souvenir terrible du jour où son père était mort, tué dans son laboratoire par un accident, l'explosion d'une cornue. Il avait cinq ans alors, il se rappelait les moindres détails, le cri de sa mère, lorsqu'elle avait trouvé le corps fracassé, au milieu des débris, puis son épouvante, ses sanglots, ses prières, à l'idée que Dieu venait de foudroyer l'impie, damné à jamais. N'osant brûler les papiers et les livres, elle s'était contentée de fermer le cabinet, où personne n'entrait plus. Puis, dès ce moment, hantée par la vision de l'enfer, elle n'avait eu qu'une idée, s'emparer de son fils cadet, si jeune, l'élever dans une religion stricte, en faire la rançon, le pardon du père. Déjà, l'aîné, Guillaume, avait cessé de lui appartenir, grandi au collège, gagné par le siècle; tandis que celui-là, le petit, ne quitterait pas la maison, aurait un prêtre pour précepteur; et son rêve secret, son espoir brûlant était de le voir un jour prêtre lui-même, disant sa première messe, soulageant les âmes en souffrance d'éternité.

Une autre image vive se dressa, entre des branches vertes, criblées de soleil. Pierre aperçut brusquement Marie de Guersaint, telle qu'il l'avait vue un matin, par un trou de la haie qui séparait les deux propriétés voisines. M. de Guersaint, de petite noblesse normande, était un architecte mâtiné d'inventeur, qui s'occupait alors de la création de cités ouvrières, avec église et école: grosse affaire, mal étudiée, dans laquelle il risquait ses trois cent mille francs de fortune, avec son impétuosité habituelle, son imprévoyance d'artiste manqué. C'était une égale foi religieuse qui avait rapproché madame de Guersaint et madame Froment; mais, chez la première, nette et rigide, il y avait une maîtresse femme, une main de fer qui seule empêchait la maison de glisser aux catastrophes; et elle élevait ses deux filles, Blanche et Marie, dans une dévotion étroite, l'aînée surtout déjà grave comme elle, la cadette très pieuse, adorant le jeu cependant, d'une vie intense qui l'emportait en beaux rires sonores. Depuis leur bas âge, Pierre et Marie jouaient ensemble, la haie était continuellement franchie, les deux familles se mêlaient. Et, par ce matin de clair soleil où il la revoyait ainsi, écartant les branches, elle avait dix ans déjà. Lui, qui en avait seize, devait, le mardi suivant, entrer au séminaire. Jamais elle ne lui avait semblé si belle. Ses cheveux d'or pur étaient si longs, que, lorsqu'ils se dénouaient, ils la vêtaient tout entière. Il retrouvait son visage d'alors, avec une extraordinaire précision, ses joues rondes, ses yeux bleus, sa bouche rouge, l'éclat surtout de sa peau de neige. Elle était gaie et brillante comme le soleil, un éblouissement; et elle avait des pleurs au bord des paupières, car elle n'ignorait pas son départ. Tous deux s'étaient assis à l'ombre de la haie, au fond du jardin. Leurs doigts se joignaient, ils avaient le cœur très gros. Pourtant, dans leurs jeux, jamais ils n'avaient échangé de serments, tellement leur innocence était absolue. Mais, à la veille de la séparation, leur tendresse leur montait aux lèvres, ils parlaient sans savoir, se juraient de penser continuellement l'un à l'autre, de se retrouver un jour, comme on se retrouve au ciel, pour être bienheureux. Puis, sans s'expliquer comment, ils s'étaient pris entre les bras, à s'étouffer, ils se baisaient le visage, en pleurant des larmes chaudes. Et il y avait là un souvenir délicieux que Pierre avait emporté partout, qu'il sentait encore vivant en lui, après tant d'années et tant de douloureux renoncements.

Un cahot plus violent l'éveilla de sa songerie. Il regarda dans le wagon, entrevit de vagues êtres de souffrance, madame Maze immobile, anéantie de chagrin, la petite Rose jetant son doux gémissement sur les genoux de sa mère, la Grivotte étranglée d'une toux rauque. Un instant, la gaie figure de sœur Hyacinthe domina, dans la blancheur de sa guimpe et de sa cornette. C'était le dur voyage qui continuait, avec le rayon de divin espoir, là-bas. Puis, peu à peu, tout se confondit sous un nouveau flot lointain, venu du passé; et il ne resta encore que le cantique berceur, des voix indistinctes de songe qui sortaient de l'invisible.

Désormais, Pierre était au séminaire. Nettement, les classes, le préau avec ses arbres, s'évoquaient. Mais, soudain, il ne vit plus, comme dans une glace, que la figure du jeune homme qu'il était alors; et il la considérait, il la détaillait, ainsi que la figure d'un étranger. Grand et mince, il avait un visage long, avec un front très développé, haut et droit comme une tour, tandis que les mâchoires s'effilaient, se terminaient en un menton très fin. Il apparaissait tout cerveau; la bouche seule, un peu forte, restait tendre. Quand la face, sérieuse, se détendait, la bouche et les yeux prenaient une tendresse infinie, une faim inapaisée d'aimer, de se donner et de vivre. Tout de suite, d'ailleurs, la passion intellectuelle revenait, cette intellectualité qui l'avait toujours dévoré du souci de comprendre et de savoir. Et, ces années de séminaire, il ne se les rappelait qu'avec surprise. Comment avait-il donc pu accepter si longtemps cette rude discipline de la foi aveugle, cette obéissance à tout croire, sans examen? On lui avait demandé le total abandon de sa raison, et il s'y était efforcé, il était parvenu à étouffer en lui le torturant besoin de la vérité. Sans doute, il était amolli des larmes de sa mère, il n'avait que le désir de lui donner le grand bonheur rêvé. À cette heure, pourtant, il se souvenait de certains frémissements de révolte, il retrouvait au fond de sa mémoire des nuits passées à pleurer, sans qu'il sût pourquoi, des nuits peuplées d'images indécises, où galopait la vie libre et virile du dehors, où la figure de Marie revenait sans cesse, telle qu'il l'avait vue un matin, éblouissante et trempée de pleurs, le baisant de toute son âme. Et cela seul demeurait maintenant, les années de ses études religieuses, avec leurs leçons monotones, leurs exercices et leurs cérémonies semblables, s'en étaient allées dans une même brume, un demi-jour effacé, plein d'un mortel silence.

Puis, comme on venait de franchir une station à toute vapeur, dans le coup de vacarme de la course, ce fut en lui une succession de choses confuses. Il remarqua un grand clos désert, il crut s'y revoir à vingt ans. Sa rêverie s'égarait. Une indisposition assez grave, en le retardant dans ses études, l'avait jadis fait envoyer à la campagne. Il était resté longtemps sans revoir Marie: deux fois, pendant des vacances passées à Neuilly, il n'avait pu la rencontrer, car elle était continuellement en voyage. Il la savait très souffrante, à la suite d'une chute de cheval qu'elle avait faite, à treize ans, au moment où elle allait devenir femme; et sa mère, désespérée, en proie aux consultations contradictoires des médecins, la conduisait chaque année à une station d'eau différente. Puis, il avait appris le coup de foudre, la mort brusque de cette mère si sévère, mais si utile aux siens, et dans des circonstances tragiques: une fluxion de poitrine qui l'avait emportée en cinq jours, prise un soir de promenade, à la Bourboule, comme elle retirait son manteau pour le jeter sur les épaules de Marie, amenée là en traitement. Le père avait dû partir, ramener sa fille à demi folle et le corps de sa femme morte. Le pis était que, depuis la disparition de la mère, les affaires de la famille périclitaient, s'embarrassaient de plus en plus, aux mains de l'architecte, qui jetait sa fortune sans compter, dans le gouffre de ses entreprises. Marie ne bougeait plus de sa chaise longue, et il ne restait que Blanche pour diriger la maison, prise elle-même par ses derniers examens, des diplômes qu'elle s'entêtait à obtenir, dans la prévision du pain qu'il lui faudrait certainement gagner un jour.

Pierre, tout d'un coup, eut la sensation d'une vision claire, qui se dégageait de l'amas de ces faits troubles, à demi oubliés. C'était pendant un congé que le mauvais état de sa santé l'avait encore forcé de prendre. Il venait d'avoir vingt-quatre ans, il était très en retard, n'ayant reçu jusque-là que les quatre ordres mineurs; mais, dès sa rentrée, il allait recevoir le sous-diaconat, ce qui l'engagerait à jamais, par un serment inviolable. Et la scène se reconstituait précise, dans ce petit jardin de Neuilly, celui des Guersaint, où il était venu jouer si souvent autrefois. On avait roulé sous les grands arbres du fond, près de la haie mitoyenne, la chaise longue de Marie; et ils étaient seuls au milieu de la paix triste de l'après-midi d'automne, et il voyait Marie en grand deuil de sa mère, à demi allongée, les jambes inertes; tandis que lui, vêtu également de noir, en soutane déjà, était assis sur une chaise de fer, près d'elle. Depuis cinq ans, elle souffrait. Elle avait dix-huit ans, pâlie et amaigrie, sans cesser d'être adorable, avec ses royaux cheveux d'or que la maladie respectait. D'ailleurs, il croyait la savoir à jamais infirme, condamnée à n'être jamais femme, frappée dans son sexe même. Les médecins, qui ne s'entendaient pas, l'abandonnaient. Sans doute, par cette morne après-midi, où les feuilles jaunies pleuvaient sur eux, elle lui disait ces choses. Mais il ne se rappelait pas les paroles, il avait seuls présents son sourire pâle, son visage de jeunesse, si charmant encore, désespéré déjà par le regret de la vie. Puis, il avait compris qu'elle évoquait le jour lointain de leur séparation, à cette place même, derrière la haie criblée de soleil; et tout cela était comme mort, leurs larmes, leur embrassement, leur promesse de se retrouver un jour, dans une certitude de félicité. Ils se retrouvaient, mais à quoi bon maintenant? puisqu'elle était comme morte, et que lui allait mourir à la vie de ce monde. Du moment que les médecins la condamnaient, qu'elle ne serait plus femme, ni épouse ni mère, il pouvait bien lui aussi renoncer à être un homme, s'anéantir en Dieu, auquel sa mère le donnait. Et il sentait la douce amertume de cette entrevue dernière, Marie souriant douloureusement de leurs anciens enfantillages, lui parlant du bonheur qu'il goûterait sûrement dans le service de Dieu, si émue à cette pensée, qu'elle lui avait fait promettre de la convier à entendre sa première messe.

À la station de Sainte-Maure, il y eut un brouhaha qui ramena un instant l'attention de Pierre dans le wagon. Il crut à quelque crise, à un évanouissement nouveau. Mais les faces de douleur qu'il rencontra, restaient les mêmes, gardaient la même expression contractée, l'attente anxieuse du secours divin, si lent à venir. M. Sabathier tâchait de caser ses jambes, le frère Isidore jetait une petite plainte continue d'enfant mourant, tandis que madame Vêtu, en proie à un accès terrible, l'estomac dévoré, ne soufflait même pas, serrant les lèvres, la face décomposée, noire et farouche. C'était madame de Jonquière, qui, en nettoyant un vase, venait de laisser tomber le broc de zinc. Et, malgré leurs tourments, cela avait égayé les malades, ainsi que des âmes simples, que la souffrance rendait puériles. Tout de suite, sœur Hyacinthe, qui avait raison de les appeler ses enfants, des enfants qu'elle menait d'un mot, leur fit reprendre le chapelet, en attendant l'Angélus qu'on devait dire à Châtellerault, selon le programme arrêté. Les Ave se succédèrent, ce ne fut plus qu'un murmure, un marmottement perdu dans le bruit des ferrailles et le grondement des roues.

Pierre avait vingt-six ans, et il était prêtre. Quelques jours avant son ordination, des scrupules tardifs lui étaient venus, la sourde conscience qu'il s'engageait sans s'être interrogé nettement. Mais il avait évité de le faire, il vivait dans l'étourdissement de sa décision, croyant avoir, d'un coup de hache, coupé en lui toute humanité. Sa chair était bien morte avec l'innocent roman de son enfance, cette blanche fille aux cheveux d'or, qu'il ne revoyait plus que couchée sur un lit d'infirme, la chair morte comme la sienne. Et il avait fait ensuite le sacrifice de sa raison, ce qu'il croyait alors d'une facilité plus grande, espérant qu'il suffisait de vouloir pour ne pas penser. Puis, il était trop tard, il ne pouvait reculer au dernier moment; et, si, à l'heure de prononcer le dernier serment solennel, il s'était senti agité d'une terreur secrète, d'un regret indéterminé et immense, il avait oublié tout, récompensé divinement de son effort, le jour où il avait donné à sa mère la grande joie, si longtemps attendue, de lui entendre dire sa première messe. Il l'apercevait encore, sa pauvre mère, dans la petite église de Neuilly, qu'elle avait choisie elle-même, l'église où les obsèques du père s'étaient célébrées; il l'apercevait, par ce froid matin de novembre, presque seule dans la chapelle sombre, agenouillée et la face entre les mains, pleurant longuement, pendant qu'il élevait l'hostie. Elle avait goûté là son dernier bonheur, car elle vivait solitaire et triste, ne voyant pas son fils aîné, qui s'en était allé, acquis à des idées autres, depuis que son frère se destinait à la prêtrise. On disait que Guillaume, chimiste de grand talent comme son père, mais déclassé, jeté aux rêveries révolutionnaires, habitait une petite maison de la banlieue, où il se livrait à des études dangereuses sur les matières explosibles; et l'on ajoutait, ce qui avait achevé de briser tout lien entre lui et sa mère, si pieuse, si correcte, qu'il vivait maritalement avec une femme, sortie on ne savait d'où. Depuis trois ans, Pierre, qui avait adoré Guillaume dans son enfance, comme un grand frère paternel, bon et rieur, ne l'avait pas revu.

Alors, son cœur se serra affreusement, il revit sa mère morte. C'était encore le coup de foudre, une maladie de trois jours à peine, une disparition brusque, comme celle de madame de Guersaint. Il l'avait trouvée un soir, après une course folle à la recherche d'un médecin, morte pendant son absence, immobile, toute blanche; et ses lèvres, à jamais, avaient gardé le goût glacé du dernier baiser. Il ne se souvenait plus du reste, ni de la veillée, ni des préparatifs, ni du convoi. Tout cela s'était perdu dans le noir de son hébétement, une douleur si atroce, qu'il avait failli en mourir, agité au retour du cimetière d'un frisson, pris d'une fièvre muqueuse qui, pendant trois semaines, l'avait tenu délirant, entre la vie et la mort. Son frère était venu, l'avait soigné, puis s'était occupé des questions d'intérêt, partageant la petite fortune, lui laissant la maison et une modeste rente, prenant lui-même sa part en argent; et, dès qu'il l'avait vu hors de danger, il s'en était allé de nouveau, rentrant dans son inconnu. Mais quelle longue convalescence, au fond de la maison déserte! Pierre n'avait rien fait pour retenir Guillaume, car il comprenait qu'un abîme était entre eux. D'abord, il avait souffert de la solitude. Ensuite, elle lui était devenue très douce, dans le grand silence des pièces que les rares bruits de la rue ne troublaient pas, sous les ombrages discrets de l'étroit jardin, où il pouvait passer les journées entières sans voir une âme. Son lieu de refuge était surtout l'ancien laboratoire, le cabinet de son père, que pendant vingt années sa mère avait tenu fermé soigneusement, comme pour y murer le passé d'incrédulité et de damnation. Peut-être, malgré sa douceur, sa soumission respectueuse de jadis, aurait-elle fini un jour par anéantir les papiers et les livres, si la mort n'était venue la surprendre. Et Pierre avait fait rouvrir les fenêtres, épousseter le bureau et la bibliothèque, s'était installé dans le grand fauteuil de cuir, y passait délicieusement les heures, comme régénéré par la maladie, ramené à sa jeunesse, goûtant à lire les livres qui lui tombaient sous les mains, une extraordinaire joie intellectuelle.

Pendant ces deux mois de lent rétablissement, il ne se rappelait avoir reçu que le docteur Chassaigne. C'était un ancien ami de son père, un médecin de réelle valeur, qui se renfermait modestement dans son rôle de praticien, ayant l'unique ambition de guérir. Il avait soigné en vain madame Froment; mais il se vantait d'avoir tiré le jeune prêtre d'un mauvais cas; et il revenait le voir de temps à autre, causant, le distrayant, lui parlant de son père, le grand chimiste, sur lequel il ne tarissait pas en anecdotes charmantes, en détails tout brûlants encore d'une ardente amitié. Peu à peu, dans sa faiblesse alanguie de convalescent, le fils avait ainsi vu se dresser une figure d'adorable simplicité, de tendresse et de bonhomie. C'était son père tel qu'il était, et non l'homme de dure science qu'il s'imaginait autrefois, à entendre sa mère. Jamais, certes, elle ne lui avait enseigné autre chose que le respect, pour cette chère mémoire; mais n'était-il pas l'incrédule, l'homme de négation qui faisait pleurer les anges, l'artisan d'impiété qui allait contre l'œuvre de Dieu? Et il était ainsi resté la vision assombrie, le spectre de damné qui rôdait par la maison; tandis que, maintenant, il en devenait la claire lumière souriante, un travailleur éperdu du désir de la vérité, qui n'avait jamais voulu que l'amour et le bonheur de tous. Le docteur Chassaigne, lui, Pyrénéen de naissance, né au fond d'un village où l'on croyait aux sorcières, aurait plutôt penché vers la religion, bien qu'il n'eût pas remis les pieds dans une église, depuis quarante ans qu'il vivait à Paris. Mais sa certitude était absolue: s'il y avait un ciel quelque part, Michel Froment s'y trouvait, et sur un trône, à la droite du bon Dieu.

Et Pierre revécut, en quelques minutes, l'effroyable crise qui, pendant deux mois, l'avait dévasté. Ce n'était pas qu'il eût trouvé, dans la bibliothèque, des livres de discussion antireligieuse, ni que son père, dont il classait les papiers, fût jamais sorti de ses recherches techniques de savant. Mais, peu à peu, malgré lui, la clarté scientifique se faisait, un ensemble de phénomènes prouvés qui démolissaient les dogmes, qui ne laissaient rien en lui des faits auxquels il devait croire. Il semblait que la maladie l'eût renouvelé, qu'il recommençât à vivre et à apprendre, tout neuf, dans cette douceur physique de la convalescence, cette faiblesse encore, qui donnait à son cerveau une pénétrante lucidité. Au séminaire, sur le conseil de ses maîtres, il avait toujours refréné l'esprit d'examen, son besoin de savoir. Ce qu'on lui enseignait le surprenait bien; mais il arrivait à faire le sacrifice de sa raison, qu'on exigeait de sa piété. Et voilà qu'à cette heure, tout ce laborieux échafaudage du dogme se trouvait emporté, dans une révolte de cette raison souveraine, qui clamait ses droits, qu'il ne pouvait plus faire taire. La vérité bouillonnait, débordait, en un tel flot irrésistible, qu'il avait compris que jamais plus il ne parviendrait à refaire l'erreur en son cerveau. C'était la ruine totale et irréparable de la foi. S'il avait pu tuer la chair en lui, en renonçant au roman de sa jeunesse, s'il se sentait le maître de sa sensualité, au point de n'être plus un homme, il savait maintenant que le sacrifice impossible allait être celui de son intelligence. Et il ne se trompait pas, c'était son père qui renaissait au fond de son être, qui finissait par l'emporter, dans cette dualité héréditaire, où, pendant si longtemps, sa mère avait dominé. Le haut de sa face, le front droit, en forme de tour, semblait s'être haussé encore, tandis que le bas, le menton fin, la bouche tendre se noyaient. Cependant, il souffrait, il était éperdu de la tristesse de ne plus croire, du désir de croire encore, à certaines heures du crépuscule, lorsque sa bonté, son besoin d'amour se réveillaient; et il fallait que la lampe arrivât, qu'il vît clair autour de lui et en lui, pour retrouver l'énergie et le calme de sa raison, la force du martyre, la volonté de sacrifier tout à la paix de sa conscience.

La crise, alors, s'était déclarée. Il était prêtre, et il ne croyait plus. Cela, brusquement, venait de se creuser devant ses pas, comme un gouffre sans fond. C'était la fin de sa vie, l'effondrement de tout. Qu'allait-il faire? La simple probité ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner parmi les hommes? Mais il avait vu des prêtres renégats, et il les avait méprisés. Un prêtre marié, qu'il connaissait, l'emplissait de dégoût. Sans doute, ce n'était là qu'un reste de sa longue éducation religieuse: il gardait l'idée de l'indébilité de la prêtrise, cette idée que, lorsqu'on s'était donné à Dieu, on ne pouvait se reprendre. Peut-être aussi se sentait-il trop marqué, trop différent déjà des autres, pour ne pas craindre d'être gauche et mal venu au milieu d'eux. Du moment qu'on l'avait châtré, il voulait rester à part, dans sa fierté douloureuse. Et, après des journées d'angoisse, après des luttes sans cesse renaissantes, où se débattaient son besoin de bonheur et les énergies de sa santé revenue, il prit l'héroïque résolution de rester prêtre, et prêtre honnête. Il aurait la force de cette abnégation. Puisque, s'il n'avait pu mater le cerveau, il avait maté la chair, il se jurait de tenir son serment de chasteté; et c'était là l'inébranlable, la vie pure et droite qu'il avait l'absolue certitude de vivre. Qu'importait le reste, s'il était seul à souffrir, si personne au monde ne soupçonnait les cendres de son cœur, le néant de sa foi, l'affreux mensonge où il agoniserait! Son ferme soutien serait son honnêteté, il ferait son métier de prêtre en honnête homme, sans rompre aucun des vœux qu'il avait prononcés, en continuant selon les rites son emploi de ministre de Dieu, qu'il prêcherait, qu'il célébrerait à l'autel, qu'il distribuerait en pain de vie. Qui donc oserait lui faire un crime d'avoir perdu la foi, si même ce grand malheur un jour était connu? Et que pouvait-on lui demander davantage, son existence entière donnée à son serment, le respect de son ministère, l'exercice de toutes les charités, sans l'espoir d'une récompense future? Ce fut ainsi qu'il se calma, debout encore et la tête haute, dans cette grandeur désolée du prêtre qui ne croit plus et qui continue à veiller sur la foi des autres. Et il n'était certainement pas le seul, il se sentait des frères, des prêtres ravagés, tombés au doute, qui restaient à l'autel, comme des soldats sans patrie, ayant quand même le courage de faire luire la divine illusion, au-dessus des foules agenouillées.

Dès sa guérison complète, Pierre avait repris son service à la petite église de Neuilly. Il y disait sa messe chaque matin. Mais il était décidé à refuser toute situation, tout avancement. Des mois, des années s'écoulèrent: il s'entêtait à n'y être qu'un prêtre habitué, le plus inconnu, le plus humble de ces prêtres qu'on tolère dans une paroisse, qui paraissent et disparaissent, après s'être acquittés de leur devoir. Toute dignité acceptée lui aurait semblé une aggravation de son mensonge, un vol fait à de plus méritants. Et il devait se défendre contre des offres fréquentes, car son mérite ne pouvait passer inaperçu: on s'était étonné, à l'archevêché, de cette obstinée modestie, on aurait voulu utiliser la force qu'on devinait en lui. Parfois seulement, il avait l'amer regret de n'être pas utile, de ne pas s'employer à quelque grande œuvre, à la pacification de la terre, au salut et au bonheur des peuples, comme l'enflammé besoin l'en tourmentait. Heureusement, ses journées étaient libres, et il se consolait dans une rage de travail, tous les volumes de la bibliothèque de son père dévorés, puis toutes ses études reprises et discutées, une préoccupation ardente de l'histoire des nations, un désir d'aller au fond du mal social et religieux, pour tâcher de voir s'il était vraiment sans remèdes.

C'était un matin, en fouillant dans un des grands tiroirs, en bas de la bibliothèque, que Pierre avait découvert un dossier sur les apparitions de Lourdes. Il y avait là des documents très complets, des copies donnant les interrogatoires de Bernadette, les procès-verbaux administratifs, les rapports de police, la consultation des médecins, sans compter des lettres particulières et confidentielles du plus vif intérêt. Il était resté surpris de sa trouvaille, il avait questionné le docteur Chassaigne, qui s'était souvenu que son ami, Michel Froment, avait en effet étudié un instant avec passion le cas de Bernadette; et lui-même, né dans un village voisin de Lourdes, avait dû s'entremettre pour procurer au chimiste une partie de ce dossier. Pierre, à son tour, s'était alors passionné, pendant un mois, infiniment séduit par la figure droite et pure de la voyante, mais révolté de tout ce qui avait poussé ensuite, le fétichisme barbare, les superstitions douloureuses, la simonie triomphante. Dans sa crise d'incrédulité, certes, cette histoire ne paraissait faite que pour hâter la ruine de sa foi. Mais elle en était venue aussi à irriter sa curiosité, il aurait voulu faire une enquête, établir la vérité scientifique indiscutable, rendre au christianisme pur le service de le débarrasser de cette scorie, de ce conte de fée si touchant et si enfantin. Puis, il avait abandonné son étude, reculant devant la nécessité d'un voyage à la Grotte, éprouvant les difficultés les plus grandes à obtenir les renseignements qui lui manquaient; et il n'était demeuré en lui que sa tendresse pour Bernadette, à laquelle il ne pouvait songer sans un charme délicieux et une infinie pitié.

Les jours s'écoulaient, et Pierre vivait de plus en plus seul. Le docteur Chassaigne venait de partir pour les Pyrénées, dans un coup de mortelle inquiétude: il abandonnait sa clientèle, il emmenait à Cauterets sa femme malade, que lui et sa fille, une grande fille adorable, regardaient avec angoisse s'éteindre un peu chaque jour. Dès lors, la petite maison de Neuilly était tombée à un silence, à un vide de mort. Pierre n'avait plus eu d'autre distraction que d'aller voir de temps à autre les Guersaint, déménagés de la maison voisine, retrouvés par lui au fond d'une rue misérable du quartier, dans un étroit logement. Et le souvenir de sa première visite était si vivant encore, qu'il en eut un élancement au cœur, en se rappelant son émotion devant la triste Marie.

Il s'éveilla, regarda, et il aperçut Marie allongée sur la banquette, telle qu'il l'avait retrouvée alors, déjà dans sa gouttière, clouée dans ce cercueil, auquel on adaptait des roues, pour la promener. Elle, si débordante de vie autrefois, toujours à remuer et à rire, se mourait là d'inaction et d'immobilité. Elle n'avait gardé que ses cheveux qui la vêtaient d'un manteau d'or, elle était si amaigrie, qu'elle en semblait diminuée, retournée à la taille d'une enfant. Et ce qu'il y avait de navrant, dans ce visage pâle, c'étaient les regards vides et fixes, la continuelle hantise, une expression d'absence, d'anéantissement au fond de son mal. Pourtant, elle remarqua qu'il la regardait, elle voulut lui sourire; mais des plaintes lui échappaient, et quel sourire de pauvre créature frappée, convaincue qu'elle va expirer avant le miracle! Il en fut bouleversé, il n'entendait plus qu'elle, il ne voyait plus qu'elle, au milieu des autres douleurs dont le wagon était plein, comme si elle les eût résumées toutes, dans la longue agonie de sa beauté, de sa gaieté et de sa jeunesse.

Et, peu à peu, sans quitter Marie des yeux, Pierre retourna aux jours passés, il goûta les heures d'amer et triste charme qu'il avait vécues près d'elle, lorsqu'il montait lui tenir compagnie, dans le petit logement pauvre. M. de Guersaint venait d'achever sa ruine, en rêvant de rénover l'imagerie religieuse, dont la médiocrité l'irritait. Ses derniers sous s'étaient engloutis dans la faillite d'une maison d'impression en couleurs; et distrait, imprévoyant, s'en remettant au bon Dieu, avec la continuelle illusion de son âme puérile, il ne s'apercevait pas de la gêne atroce qui grandissait, il en était à chercher la direction des ballons, sans même voir que sa fille aînée, Blanche, devait faire des prodiges d'activité pour arriver à gagner le pain de son petit monde, de ses deux enfants, comme elle nommait son père et sa sœur. C'était Blanche qui, en donnant des leçons de français et de piano, en courant Paris du matin au soir, dans la poussière et dans la boue, trouvait encore l'argent nécessaire aux continuels soins que Marie réclamait. Et celle-ci se désespérait souvent, éclatant en larmes, s'accusant d'être la cause première de la ruine, depuis tant d'années qu'on payait des médecins, qu'on la promenait à toutes les eaux imaginables, la Bourboule, Aix, Lamalou, Amélie-les-Bains. Maintenant, les médecins l'avaient abandonnée, après dix années de diagnostics et de traitements contradictoires: les uns croyaient à la rupture des ligaments larges, les autres à la présence d'une tumeur, d'autres à une paralysie venant de la moelle; et, comme elle refusait tout examen, dans une révolte de vierge, qu'ils n'osaient même pas nettement questionner, ils s'en tenaient chacun à son explication, déclarant qu'elle ne pouvait guérir. D'ailleurs, elle ne comptait que sur l'aide de Dieu, devenue d'une dévotion étroite depuis qu'elle souffrait. Son grand chagrin était de ne plus aller à l'église, et elle lisait la messe tous les matins. Ses jambes inertes semblaient mortes, elle tombait à une faiblesse telle, que, certains jours, sa sœur devait la faire manger.

Pierre, à ce moment, se rappela. C'était un soir encore, avant qu'on eût allumé la lampe. Il se trouvait assis près d'elle, dans l'ombre; et, tout d'un coup, Marie lui avait dit qu'elle voulait se rendre à Lourdes, qu'elle était certaine d'en revenir guérie. Il avait éprouvé un malaise, s'oubliant, criant que c'était une folie de croire à de pareils enfantillages. Jamais il ne causait religion avec elle, ayant refusé non seulement de la confesser, mais de la diriger même dans ses petits scrupules de dévote. Il y avait là, en lui, une pudeur et une pitié, car il aurait souffert de lui mentir, à elle, et il se serait d'autre part regardé comme un criminel, s'il avait terni d'un souffle cette grande foi pure, qui la rendait forte contre la souffrance. Aussi, mécontent du cri qu'il n'avait pu retenir, était-il resté affreusement troublé, lorsqu'il avait senti la petite main froide de la malade prendre la sienne; et, doucement, encouragée par l'ombre, d'une voix brisée, elle avait osé lui faire entendre qu'elle connaissait son secret, qu'elle savait son malheur, cette effroyable misère pour un prêtre de ne plus croire. Dans leurs entretiens, il avait tout dit malgré son vouloir, elle avait pénétré au fond de sa conscience, par une délicate intuition d'amie souffrante. Elle s'en inquiétait horriblement pour lui, jusqu'à le plaindre plus qu'elle, de sa mortelle maladie morale. Puis, comme, saisi, il ne trouvait rien à répondre, confessant la vérité par son silence, elle s'était remise à parler de Lourdes, elle ajoutait très bas qu'elle voulait le confier, lui aussi, à la sainte Vierge, en la suppliant de lui rendre la foi. Et, à partir de ce soir-là, elle n'avait plus cessé, répétant que, si elle allait à Lourdes, elle serait guérie. Mais il y avait la question d'argent qui l'arrêtait, dont elle n'osait même pas parler à sa sœur. Deux mois s'écoulèrent, elle s'affaiblissait de jour en jour, s'épuisait en rêves, les yeux tournés, là-bas, vers le flamboiement de la Grotte miraculeuse.

Alors, Pierre passa de mauvaises journées. Il avait d'abord refusé nettement à Marie de l'accompagner. Ensuite, le premier ébranlement de sa volonté vint de cette pensée que, s'il se décidait au voyage, il pourrait l'utiliser en continuant son enquête sur Bernadette, dont la figure, si charmante, restait dans son cœur. Et, enfin, il sentit une douceur, une espérance inavouée le pénétrer, à l'idée que Marie avait raison peut-être, que la Vierge pourrait le prendre en pitié, lui aussi, en lui rendant la foi aveugle, la foi du petit enfant qui aime et ne discute pas. Oh! croire de toute son âme, s'abîmer dans la croyance! Il n'y avait sans doute pas d'autre bonheur possible. Il aspirait à la foi, de toute la joie de sa jeunesse, de tout l'amour qu'il avait eu pour sa mère, de toute l'envie brûlante qu'il éprouvait d'échapper au tourment de comprendre et de savoir, de s'endormir à jamais au fond de la divine ignorance. C'était délicieux et lâche, cet espoir de ne plus être, de n'être plus qu'une chose entre les mains de Dieu. Et il en arriva ainsi au désir de tenter la suprême expérience.

Huit jours plus tard, le voyage à Lourdes était décidé. Mais Pierre avait exigé une dernière consultation de médecins, pour savoir si Marie était réellement transportable; et c'était là encore une scène qui s'évoquait, dont il revoyait certains détails avec persistance, tandis que d'autres s'effaçaient déjà. Deux des médecins, qui avaient soigné la malade anciennement, l'un croyant à une rupture des ligaments larges, l'autre diagnostiquant une paralysie due à une lésion de la moelle, avaient fini par tomber d'accord sur cette paralysie, avec des accidents, peut-être, du côté des ligaments: tous les symptômes y étaient, le cas leur semblait si évident, qu'ils n'avaient point hésité à signer des certificats presque conformes, d'une affirmation décisive. D'ailleurs, ils croyaient le voyage possible, quoique très douloureux. Cela devait déterminer Pierre, car il trouvait ces messieurs très prudents, très soucieux de la vérité. Il ne lui restait qu'un souvenir trouble du troisième médecin, Beauclair, un petit cousin à lui, un jeune homme d'une vive intelligence, encore peu connu et qu'on disait bizarre. Celui-ci, après avoir longuement considéré Marie, s'était inquiété de ses ascendants, l'air intéressé par ce qu'on lui contait de M. de Guersaint, cet architecte mâtiné d'inventeur, à l'esprit faible et exubérant; puis, il avait voulu mesurer le champ visuel de la malade, il s'était assuré, en la palpant, discrètement, que la douleur avait fini par se localiser à l'ovaire gauche, et que, lorsqu'on appuyait là, cette douleur semblait remonter vers la gorge, en une masse lourde qui l'étouffait. Il paraissait ne tenir aucun compte de la paralysie des jambes. Et, dès lors, sur une question directe, il s'était écrié qu'il fallait la mener à Lourdes, qu'elle y serait sûrement guérie, si elle était certaine de l'être. Il parlait de Lourdes sérieusement: la foi suffisait, deux de ses clientes, très pieuses, envoyées par lui l'année d'auparavant, étaient revenues éclatantes de santé. Même il annonçait comment se produirait le miracle, en coup de foudre, dans un réveil, une exaltation de tout l'être, tandis que le mal, ce mauvais poids diabolique qui étouffait la jeune fille, remonterait une dernière fois et s'échapperait, comme s'il lui sortait par la bouche. Mais il refusa absolument de signer un certificat. Il ne s'était pas entendu avec ses deux confrères qui le traitaient d'un air froid, en jeune esprit aventureux; et Pierre, confusément, avait gardé des phrases de la discussion, recommencée devant lui, des lambeaux de la consultation donnée par Beauclair: une luxation de l'organe, avec de légères déchirures des ligaments, à la suite de la chute de cheval, puis une lente réparation, un rétablissement des choses en leur place, auquel avaient succédé des accidents nerveux consécutifs, de sorte que la malade n'aurait plus été que sous l'obsession de la peur première, l'attention localisée sur le point lésé, immobilisée dans la douleur croissante, incapable d'acquérir des notions nouvelles, si ce n'était sous le coup de fouet d'une violente émotion. Du reste, il admettait aussi des accidents de la nutrition, encore mal étudiés, dont il n'osait lui-même dire la marche et l'importance. Seulement, cette idée que Marie rêvait son mal, que les affreuses souffrances qui la torturaient venaient d'une lésion guérie depuis longtemps, avait paru si paradoxale à Pierre, lorsqu'il la regardait agonisante et les jambes déjà mortes, qu'il ne s'y était pas arrêté, heureux simplement de voir que les trois médecins étaient d'accord pour autoriser le voyage à Lourdes. Il lui suffisait qu'elle pût guérir, il l'aurait accompagnée au bout de la terre.

Ah! ces derniers jours de Paris, dans quelle bousculade il les avait vécus! Le pèlerinage national allait partir, il avait eu l'idée de faire hospitaliser Marie, afin d'éviter les gros frais. Ensuite, il avait dû courir pour entrer lui-même dans l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut. M. de Guersaint était enchanté, car il aimait la nature, il brûlait du désir de connaître les Pyrénées; et il ne se préoccupait de rien, acceptait parfaitement que le jeune prêtre lui payât son voyage, se chargeât de lui à l'hôtel, là-bas, comme d'un enfant; et, sa fille Blanche lui ayant glissé un louis, à la dernière minute, il s'était cru riche. Cette pauvre et héroïque Blanche avait une cachette, cinquante francs d'économie, qu'il avait bien fallu qu'on acceptât, car elle se fâchait, elle voulait aider aussi à la guérison de sa sœur, puisqu'elle ne pouvait être du voyage, retenue par ses leçons à Paris, dont elle allait continuer à battre le dur pavé, pendant que les siens s'agenouilleraient au loin, parmi les enchantements de la Grotte. Et l'on était parti, et l'on roulait, l'on roulait toujours.

À la station de Châtellerault, un éclat brusque des voix secoua Pierre, chassa l'engourdissement de sa rêverie. Quoi donc? est-ce qu'on arrivait à Poitiers? Mais il n'était que midi à peine, c'était sœur Hyacinthe qui faisait dire l'Angélus, les trois Ave répétés trois fois. Les voix se brisaient, un nouveau cantique monta et se prolongea, en une lamentation. Encore vingt-cinq grandes minutes avant d'être à Poitiers, où il semblait que l'arrêt d'une demi-heure allait soulager toutes les souffrances. On était si mal à l'aise, si rudement cahoté dans ce wagon empesté et brûlant! C'était trop de misère, de grosses larmes roulaient sur les joues de madame Vincent, un sourd juron avait échappé à M. Sabathier, si résigné d'habitude, tandis que le frère Isidore, la Grivotte et madame Vêtu semblaient ne plus être, pareils à des épaves emportées dans le flot. Les yeux fermés, Marie ne répondait plus, ne voulait plus les rouvrir, poursuivie par l'horrible vision de la face d'Élise Rouquet, cette tête trouée et béante, qui était pour elle l'image de la mort. Et, pendant que le train hâtait sa vitesse, charriant cette désespérance humaine, sous le ciel lourd, au travers des plaines embrasées, il y eut encore une épouvante. L'homme ne soufflait plus, une voix cria qu'il expirait.

III

À Poitiers, dès que le train se fut arrêté, sœur Hyacinthe se hâta de descendre, au milieu de la cohue des hommes d'équipe qui ouvraient les portières et des pèlerins qui se précipitaient.

—Attendez, attendez, répétait-elle. Laissez-moi passer la première, je veux voir si tout est fini.

Puis, lorsqu'elle fut remontée dans l'autre compartiment, elle souleva la tête de l'homme, crut d'abord en effet qu'il avait passé, en le voyant si blême et les yeux vides. Mais elle sentit un petit souffle.

—Non, non, il respire. Vite, il faut se dépêcher.

Et, se tournant vers l'autre sœur, celle qui était à ce bout du wagon:

—Je vous en prie, sœur Claire des Anges, courez chercher le père Massias qui doit être dans la troisième ou la quatrième voiture. Dites-lui que nous avons un malade en grand danger, et qu'il apporte tout de suite les Saintes Huiles.

Sans répondre, la sœur disparut, parmi la bousculade. Elle était petite, fine et douce, l'air recueilli, avec des yeux de mystère, très active pourtant.

Pierre qui suivait la scène, debout dans l'autre compartiment, se permit une réflexion.

—Si l'on allait aussi chercher le médecin?

—Sans doute, j'y songeais, répondit sœur Hyacinthe. Oh! monsieur l'abbé, que vous seriez gentil d'y courir vous-même!

Justement, Pierre se proposait d'aller, au fourgon de la cantine, demander un bouillon pour Marie. Soulagée un peu, depuis qu'elle n'était plus secouée, la malade avait rouvert les yeux et s'était fait asseoir par son père. Elle aurait bien voulu qu'on la descendît un instant sur le quai, dans son ardente soif d'air pur. Mais elle sentit que ce serait trop demander, qu'on aurait trop de peine pour la remonter ensuite. M. de Guersaint, qui avait déjeuné dans le train, ainsi que la plupart des pèlerins et des malades, demeura sur le trottoir, près de la portière ouverte, à fumer une cigarette, pendant que Pierre courait au fourgon de la cantine, où se trouvait également le médecin de service, avec une petite pharmacie.

Dans le wagon, d'autres malades aussi restèrent, qu'on ne pouvait songer à remuer. La Grivotte étouffait et délirait; et elle retint même madame de Jonquière, qui avait donné rendez-vous, au buffet, à sa fille Raymonde, à madame Volmar et à madame Désagneaux, pour y déjeuner toutes les quatre. Comment laisser seule, sur la dure banquette, cette malheureuse qu'on aurait cru à l'agonie? Marthe non plus n'avait pas bougé, ne quittant pas son frère, le missionnaire, dont la plainte faible continuait. Cloué à sa place, M. Sabathier attendait madame Sabathier, qui était allée lui chercher une grappe de raisin. Les autres, ceux qui marchaient, venaient de se bousculer pour descendre, ayant la hâte de fuir un moment ce wagon de cauchemar, où leurs membres s'engourdissaient, depuis sept grandes heures déjà qu'on était parti. Madame Maze, tout de suite, s'écarta, gagna l'un des bouts déserts de la gare, égarant là sa mélancolie. Hébétée de souffrance, madame Vêtu, après avoir eu la force de faire quelques pas, se laissa tomber sur un banc, au grand soleil, dont elle ne sentait pas la brûlure; pendant qu'Élise Rouquet, qui s'était remmailloté la face dans son fichu noir, cherchait partout une fontaine, dévorée d'un désir d'eau fraîche. À pas ralentis, madame Vincent promenait sur ses bras sa petite Rose, tâchant de lui sourire, de l'égayer en lui montrant des images violemment coloriées, que l'enfant, grave, regardait sans voir.

Cependant, Pierre avait toutes les peines du monde à se frayer un chemin, au milieu de la foule qui noyait le quai. C'était inimaginable, le flot vivant, les éclopés et les gens valides, que le train avait vidé là, plus de huit cents personnes qui couraient, s'agitaient, s'étouffaient. Chaque wagon avait lâché sa misère, ainsi qu'une salle d'hôpital qu'on évacue; et l'on jugeait quelle somme effrayante de maux transportait ce terrible train blanc, qui finissait par avoir, sur son passage, une légende d'effroi. Des infirmes se traînaient, d'autres étaient portés, beaucoup restaient en tas sur le trottoir. Il y avait des poussées brusques, de violents appels, une hâte éperdue vers le buffet et la buvette. Chacun se pressait, allait à son affaire. C'était si court, cet arrêt d'une demi-heure, le seul qu'on dût avoir avant Lourdes! Et l'unique gaieté, au milieu des soutanes noires, des pauvres gens en vêtements usés, sans couleur précise, était la blancheur riante des petites sœurs de l'Assomption, toutes blanches et actives, avec leur cornette, leur guimpe et leur tablier de neige.

Lorsque, enfin, Pierre arriva au fourgon de la cantine, vers le milieu du train, il le trouva déjà assiégé. Un fourneau à pétrole était là, ainsi que toute une petite batterie de cuisine, sommaire. Le bouillon, fait avec des jus concentrés, chauffait dans des bassines de fer battu; et le lait réduit, en boîtes d'un litre, n'était délayé et utilisé qu'au fur et à mesure des besoins. Quelques autres provisions occupaient une sorte d'armoire, des biscuits, des fruits, du chocolat. Mais, devant les mains avides qui se tendaient, la sœur Saint-François, chargée du service, une femme de quarante-cinq ans, courte et grasse, à bonne figure fraîche, perdait un peu la tête. Elle dut continuer sa distribution, en écoutant Pierre qui appelait le médecin, installé dans un autre compartiment du fourgon, avec sa pharmacie de voyage. Puis, comme le jeune prêtre donnait des explications, parlait du malheureux qui se mourait, elle se fit remplacer, elle voulut aller le voir, elle aussi.

—Ma sœur, c'est que je venais vous demander un bouillon pour une malade.

—Eh bien! monsieur l'abbé, je vais le porter. Marchez devant.

Ils se dépêchèrent, les deux hommes échangeant des questions et des réponses rapides, suivis par la sœur Saint-François qui portait le bol de bouillon, pleine de prudence, au milieu des coudoiements de la foule. Le médecin était un garçon brun, d'environ vingt-huit ans, robuste, très beau, avec une tête de jeune empereur romain, comme il en pousse encore aux champs brûlés de Provence. Dès que sœur Hyacinthe l'aperçut, elle eut une surprise, une exclamation.

—Comment! c'est vous, monsieur Ferrand?

Tous deux restaient ébahis de la rencontre. Les sœurs de l'Assomption ont la mission brave de soigner les malades, uniquement les malades pauvres, ceux qui ne peuvent payer, qui agonisent dans les mansardes; et elles passent ainsi leur existence avec les indigents, s'établissent près du grabat, dans l'étroite pièce, donnent les soins les plus intimes, font la cuisine, le ménage, vivent là en servantes et en parentes, jusqu'à la guérison ou jusqu'à la mort. C'était de la sorte que sœur Hyacinthe, si jeune, avec son visage de lait où ses yeux bleus riaient sans cesse, s'installa un jour chez ce garçon, alors étudiant, en proie à une fièvre typhoïde, et d'une telle pauvreté, qu'il habitait rue du Four une espèce de grenier, en haut d'une échelle, sous les toits. Elle ne l'avait plus quitté, l'avait sauvé, avec sa passion de ne vivre que pour les autres, en fille trouvée autrefois à la porte d'une église, n'ayant d'autre famille que celle des souffrants, à qui elle se vouait, de tout son brûlant besoin d'aimer. Et quel mois adorable, quelle exquise camaraderie ensuite, dans cette pure fraternité de la souffrance! Quand il l'appelait «ma sœur», c'était vraiment à sa sœur qu'il parlait. Elle était une mère aussi, le levait, le couchait comme son enfant, sans que rien autre chose grandît entre eux qu'une pitié suprême, le divin attendrissement de la charité. Toujours elle se montrait gaie, sans sexe, sans autre instinct que de soulager et de consoler; et lui l'adorait, la vénérait, et il avait gardé d'elle le plus chaste et le plus passionné des souvenirs.

—Oh! sœur Hyacinthe! sœur Hyacinthe! murmura-t-il, ravi.

Un hasard seul les remettait face à face, car Ferrand n'était pas un croyant, et s'il se trouvait là, c'était qu'à la dernière minute, il avait bien voulu remplacer un ami, brusquement empêché de partir. Depuis une année bientôt, il était interne à la Pitié. Ce voyage à Lourdes, dans des conditions si particulières, l'intéressait.

Mais la joie de se revoir leur faisait oublier l'homme. Et la sœur se reprit.

—Voyez donc, monsieur Ferrand, c'est pour ce pauvre homme. Nous l'avons cru mort un instant... Depuis Amboise, il nous donne bien des craintes, et je viens d'envoyer chercher les Saintes Huiles... Est-ce que vous le trouvez si bas? Est-ce que vous ne pourriez pas le ranimer un peu?

Déjà, le jeune médecin l'examinait; et les autres malades, restés dans le wagon, se passionnèrent, regardèrent. Marie, à qui la sœur Saint-François avait donné le bol de bouillon, le tenait d'une main si vacillante, que Pierre dut le prendre et essayer de la faire boire; mais elle ne pouvait avaler, elle n'acheva pas le bouillon, les yeux fixés sur l'homme, attendant, comme s'il se fût agi de sa propre existence.

—Dites, demanda de nouveau sœur Hyacinthe, comment le trouvez-vous? Quelle maladie a-t-il?

—Oh! quelle maladie? murmura Ferrand. Il les a toutes!

Puis, il tira une petite fiole de sa poche, essaya d'introduire quelques gouttes, à travers les dents serrées du malade. Celui-ci poussa un soupir, souleva les paupières, les laissa retomber; et ce fut tout, il ne donna pas d'autre signe de vie.

Sœur Hyacinthe, si calme d'habitude, qui ne désespérait jamais, eut une impatience.

—Mais c'est terrible! et sœur Claire des Anges qui ne reparaît pas! Je lui ai pourtant bien indiqué le wagon du père Massias... Mon Dieu! qu'allons-nous devenir?

Voyant qu'elle ne pouvait être utile, sœur Saint-François allait retourner au fourgon. Auparavant, elle demanda si l'homme, peut-être, ne se mourait pas de faim, tout simplement; car cela arrivait, et elle n'était venue que pour offrir ses provisions. Puis, comme elle partait, elle promit, dans le cas où elle rencontrerait sœur Claire des Anges, de la faire se hâter; et elle n'était pas à vingt mètres, qu'elle se retourna, en montrant d'un grand geste la sœur qui revenait seule, de sa marche discrète et menue.

Penchée à la portière, sœur Hyacinthe multipliait les appels.

—Arrivez donc, arrivez donc!... Eh bien! et le père Massias?

—Il n'est pas là.

—Comment! il n'est pas là?

—Non. J'ai eu beau me presser, on ne peut pas avancer vite, parmi tout ce monde. Lorsque je suis arrivée au wagon, le père Massias était déjà descendu et sorti de la gare, sans doute.

Elle expliqua que le père, selon ce qu'on racontait, devait avoir un rendez-vous avec le curé de Sainte-Radegonde. Les autres années, le pèlerinage national s'arrêtait pendant vingt-quatre heures: on mettait les malades à l'hôpital de la ville, on se rendait à Sainte-Radegonde en procession. Mais, cette année-là, un obstacle s'était produit, le train allait filer droit sur Lourdes; et le père était sûrement par là, avec le curé, causant, ayant quelque affaire ensemble.

—On m'a bien promis de faire la commission, de l'envoyer ici avec les Saintes Huiles, dès qu'on le retrouvera.

C'était un véritable désastre pour sœur Hyacinthe. Puisque la science ne pouvait rien, peut-être les Saintes Huiles auraient-elles soulagé le malade. Souvent, elle avait vu cela.

—Oh! ma sœur, ma sœur, que j'ai de peine!... Vous ne savez pas, si vous étiez bien gentille, vous retourneriez là-bas, vous guetteriez le père, de façon à me l'amener, dès qu'il paraîtra.

—Oui, ma sœur, répondit docilement sœur Claire des Anges, qui repartit de son air grave et mystérieux, en se glissant parmi la foule, avec une souplesse d'ombre.

Ferrand regardait toujours l'homme, désolé de ne pouvoir faire à sœur Hyacinthe le plaisir de le ranimer. Et, comme il avait un geste d'impuissance, elle le supplia encore.

—Monsieur Ferrand, restez avec moi, attendez que le père soit venu... Je serai un peu plus tranquille.

Il resta, il l'aida à remonter l'homme, qui glissait sur la banquette. Puis, elle prit un linge et lui essuya la face, qui se couvrait continuellement d'une épaisse sueur. Et l'attente se prolongea, au milieu du malaise des malades demeurés dans le wagon, et de la curiosité des gens du dehors, qui commençaient à s'attrouper.

Une jeune fille, vivement, écarta la foule; et, montant sur le marchepied, elle interpella madame de Jonquière.

—Quoi donc, maman? ces dames t'attendent au buffet.

C'était Raymonde de Jonquière, un peu mûre déjà pour ses vingt-cinq ans sonnés, qui ressemblait à sa mère étonnamment, très brune, avec son nez fort, sa bouche grande, sa figure grasse et agréable.

—Mais, mon enfant, tu le vois, je ne puis pas quitter cette pauvre femme.

Et elle montrait la Grivotte, prise maintenant d'un accès de toux, qui la secouait affreusement.

—Oh! maman, est-ce fâcheux! Madame Désagneaux et madame Volmar qui se faisaient une fête de ce petit déjeuner à nous quatre!

—Que veux-tu, ma pauvre enfant?... Commencez toujours sans moi. Dis à ces dames que, dès que je le pourrai, je m'échapperai pour les rejoindre.

Puis, ayant une idée:

—Attends, il y a là le médecin, je vais tâcher de lui confier ma malade... Va-t'en, je te suis. Et tu sais que je meurs de faim!

Raymonde retourna lestement au buffet, tandis que madame de Jonquière suppliait Ferrand de monter près d'elle, pour voir s'il ne pourrait pas soulager la Grivotte. Déjà, sur le désir de Marthe, il avait examiné le frère Isidore, dont la plainte ne cessait point; et il avait dit de nouveau son impuissance, d'un geste navré. Il s'empressa pourtant, souleva la phtisique qu'il voulut asseoir, espérant arrêter la toux, qui en effet cessa peu à peu. Ensuite, il aida la dame hospitalière à lui faire avaler une gorgée de potion calmante. Dans le wagon, la présence du médecin continuait à remuer les malades. M. Sabathier, qui mangeait lentement la grappe de raisin que sa femme était allée lui chercher, ne le questionnait pas, connaissant à l'avance sa réponse, las d'avoir consulté, comme il le disait, tous les princes de la science; mais il n'en éprouvait pas moins un bien-être, à le voir remettre debout cette pauvre fille, dont le voisinage le gênait. Et Marie elle-même le regardait faire avec un intérêt croissant, tout en n'osant l'appeler pour elle-même, certaine, elle aussi, qu'il ne pouvait rien.

Sur le quai, la bousculade augmentait. On n'avait plus qu'un quart d'heure. Comme insensible, les yeux ouverts et ne voyant rien, madame Vêtu endormait son mal sous la brûlure du grand soleil; pendant que, devant elle, du même pas berceur, madame Vincent promenait toujours sa petite Rose, d'un poids si léger d'oiseau malade, qu'elle ne la sentait pas sur ses bras. Beaucoup de gens couraient à la fontaine remplir des brocs, des bidons, des bouteilles. Madame Maze, très soigneuse et délicate, eut l'idée d'aller s'y laver les mains; mais, comme elle arrivait, elle y trouva Élise Rouquet en train de boire, elle recula devant le monstre, cette tête de chien au museau rongé qui tendait la fente oblique de sa plaie, la langue sortie et lapant; et c'était, chez tous, le même frémissement, la même hésitation à emplir les bouteilles, les brocs et les bidons, à cette fontaine où elle avait bu. Un grand nombre de pèlerins s'étaient mis à manger le long du quai. On entendait les béquilles rythmées d'une femme allant et venant sans fin, au milieu des groupes. Par terre, un cul-de-jatte se traînait péniblement, en quête d'on ne savait quoi. D'autres, assis en tas, ne remuaient plus. Tout ce déballage d'un instant, cet hôpital roulant vidé là pour une demi-heure, prenait l'air parmi l'agitation ahurie des gens valides, d'une pauvreté et d'une tristesse affreuses, sous la pleine lumière de midi.

Pierre ne quittait plus Marie, car M. de Guersaint avait disparu, attiré par la verdoyante échappée de paysage, qu'on apercevait, au bout de la gare. Et le jeune prêtre, inquiet de voir qu'elle n'avait pu achever le bouillon, s'efforçait, d'un air souriant, de tenter la gourmandise de la malade, en offrant d'aller lui acheter une pêche; mais elle refusait, elle souffrait trop, rien ne lui faisait plaisir. Elle le regardait de ses grands yeux navrés, partagée entre son impatience de cet arrêt, qui retardait la guérison possible, et sa terreur d'être secouée de nouveau, le long de ce dur chemin interminable.

Un gros monsieur s'approcha, toucha le bras de Pierre. Il grisonnait, portait toute sa barbe, la face large et paterne.

—Pardon, monsieur l'abbé, n'est-ce pas dans ce wagon qu'il y a un malheureux malade à l'agonie?

Et, comme le prêtre répondait affirmativement, il devint tout à fait bonhomme et familier.

—Je m'appelle monsieur Vigneron, je suis sous-chef au ministère des Finances, et j'ai demandé un congé pour accompagner, avec ma femme, notre fils Gustave à Lourdes... Le cher enfant met tout son espoir dans la sainte Vierge, que nous prions pour lui matin et soir... Nous sommes là, dans le wagon qui est avant le vôtre, où nous occupons un compartiment de deuxième classe.

Puis, il se retourna, appela son monde, d'un geste de la main.

—Approchez, approchez, c'est bien là. Le malheureux malade est en effet au plus mal.

Madame Vigneron était petite, le visage long et blême, d'une pauvreté de sang, dans sa correction de bonne bourgeoise, qui reparaissait terrible chez son fils Gustave. Celui-ci, âgé de quinze ans, en paraissait à peine dix, déjeté, d'une maigreur de squelette, la jambe droite anémiée, réduite à rien, ce qui l'obligeait à marcher avec une béquille. Il avait une mince petite figure, un peu de travers, où il ne restait guère que les yeux, mais des yeux de clarté pétillant d'intelligence, affinés par la douleur, voyant sûrement clair jusqu'au fond des âmes.

Une vieille dame suivait, le visage empâté, traînant les jambes difficilement; et M. Vigneron, se rappelant qu'il l'avait oubliée, revint vers Pierre, pour achever la présentation.

—Madame Chaise, la sœur aînée de ma femme, qui a voulu aussi accompagner Gustave, qu'elle aime beaucoup.

Et, se penchant, à voix basse, d'un air de confidence:

—C'est madame Chaise, la veuve du marchand de soie, immensément riche. Elle a une maladie de cœur qui lui donne de grandes inquiétudes.

Alors, toute la famille, massée en un groupe, considéra avec une curiosité vive ce qui se passait dans le wagon. Du monde s'attroupait sans cesse, et le père, pour que son fils pût voir, l'éleva un instant dans ses bras, pendant que la tante tenait la béquille et que la mère se haussait, elle aussi, sur la pointe des pieds.

Dans le wagon, c'était toujours le même spectacle, l'homme sur son séant, occupant le coin, raidi et la tête contre la dure paroi de chêne. Il était livide, les paupières closes, la bouche tirée par l'agonie, baigné de cette sueur glacée que sœur Hyacinthe épongeait, de temps à autre, avec un linge; et celle-ci ne parlait plus, ne s'impatientait plus, revenue à sa sérénité, comptant sur le ciel, jetant simplement parfois un coup d'œil le long du quai, pour voir si le père Massias n'arrivait pas.

—Regarde bien, Gustave, dit M. Vigneron à son fils, ça doit être un phtisique.

L'enfant, que la scrofule rongeait, la hanche dévorée d'un abcès froid, avec un commencement de nécrose des vertèbres, semblait s'intéresser passionnément à cette agonie. Il n'avait pas peur, il souriait d'un sourire infiniment triste.

—Oh! c'est affreux! murmura madame Chaise, que pâlissait la crainte de la mort, dans sa continuelle terreur d'une crise brusque qui l'emporterait.

—Dame! reprit philosophiquement M. Vigneron, chacun son tour, nous sommes tous mortels.

Et le sourire de Gustave, alors, prit une sorte de moquerie douloureuse, comme s'il eût entendu d'autres paroles, un souhait inconscient, l'espoir que la vieille tante mourrait avant lui, et qu'il hériterait des cinq cent mille francs promis, et que lui-même ne gênerait pas longtemps sa famille.

—Mets-le par terre, dit madame Vigneron à son mari. Tu le fatigues, à le tenir par les jambes.

Elle s'empressa ensuite, ainsi que madame Chaise, pour éviter toute secousse à l'enfant. Ce pauvre mignon avait besoin d'être tant soigné! À chaque minute, on craignait de le perdre. Le père fut d'avis qu'on ferait mieux de le remonter tout de suite dans le compartiment. Et, comme les deux femmes l'emportaient, il ajouta, très ému, en se tournant de nouveau vers Pierre:

—Ah! monsieur l'abbé, si le bon Dieu nous le reprenait, ce serait notre vie qui s'en irait avec lui... Je ne parle pas de la fortune de sa tante qui passerait à d'autres neveux. Et ce serait, n'est-ce pas? contre nature qu'il partît avant elle, surtout dans l'état de santé où elle est... Que voulez-vous! nous sommes tous entre les mains de la Providence, et nous comptons sur la sainte Vierge, qui va faire sûrement pour le mieux.

Enfin, madame de Jonquière, rassurée par le docteur Ferrand, put quitter la Grivotte. Mais elle eut le soin de dire à Pierre:

—Je meurs de faim, je cours un instant au buffet... Seulement, je vous en prie, si la toux de ma malade recommence, venez me chercher.

Au buffet, quand elle eut réussi à traverser le quai, à grand'peine, elle tomba dans une autre bousculade. Les pèlerins aisés avaient pris d'assaut les tables, beaucoup de prêtres surtout se hâtaient, au milieu du tapage des fourchettes, des couteaux et de la vaisselle. Trois ou quatre garçons ne parvenaient pas à assurer le service, d'autant plus qu'une foule les entravait, se pressait au comptoir, achetait des fruits, des petits pains, de la viande froide. Et c'était là, au fond de la salle, que Raymonde déjeunait, à une petite table, avec madame Désagneaux et madame Volmar.

—Ah! maman, enfin! cria-t-elle. J'allais retourner te chercher. Il faut bien qu'on te laisse manger pourtant!

Elle riait, très animée, très heureuse des aventures du voyage, de ce repas fait à la diable, dans un coup de vent.

—Tiens! je t'ai gardé ta part de truite à la sauce verte, et voici une côtelette qui t'attend... Nous autres, nous en sommes déjà aux artichauts.

Alors, ce fut charmant. Il y avait là un coin de gaieté qui faisait plaisir à voir.

La jeune madame Désagneaux, surtout, était adorable. Une blonde délicate, avec des cheveux jaunes, fous et envolés, une petite figure de lait, ronde, trouée de fossettes, et très rieuse, et très bonne. Richement mariée, elle laissait depuis trois ans son mari à Trouville, au beau milieu d'août, pour accompagner le pèlerinage national, en qualité de dame hospitalière: c'était sa grande passion, une pitié frissonnante, un besoin de se donner tout entière aux malades pendant cinq jours, une véritable débauche d'absolu dévouement, dont elle revenait brisée et ravie. Son seul chagrin était de n'avoir pas d'enfant encore, et elle regrettait parfois, avec un emportement comique, d'avoir méconnu sa vocation de sœur de charité.

—Ah! ma chérie, dit-elle vivement à Raymonde, ne plaignez donc pas votre mère d'être prise par ses malades. Au moins, ça l'occupe.

Et, s'adressant à madame de Jonquière:

—Si vous saviez comme nous trouvons les heures longues, dans notre beau compartiment de première! On ne peut pas même travailler à un petit ouvrage, c'est défendu... J'avais prié qu'on me mît avec des malades; mais toutes les places étaient données, et je vais en être réduite à tâcher de dormir dans mon coin, cette nuit.

Elle riait, elle ajouta:

—N'est-ce pas? madame Volmar, nous dormirons, puisque la conversation a l'air de vous fatiguer.

Celle-ci, qui devait avoir dépassé la trentaine, très brune, avec un visage long, les traits fins et tirés, avait des yeux larges, magnifiques, des brasiers sur lesquels, par moments, passait, comme un voile, une moire qui semblait les éteindre. Elle n'était point belle au premier coup d'œil; et, à mesure qu'on la regardait, elle devenait troublante, conquérante, désirable jusqu'à la passion et à l'inquiétude. D'ailleurs, elle s'efforçait de disparaître, très modeste, s'effaçant, s'éteignant, toujours en noir et sans un bijou, bien qu'elle fût la femme d'un marchand de diamants et de perles.

—Oh! moi, murmura-t-elle, pourvu qu'on ne me bouscule pas trop, je suis contente.

En effet, elle était allée déjà deux fois à Lourdes, comme dame auxiliaire, et pourtant on ne la voyait guère là-bas, à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, prise d'une telle fatigue, dès son arrivée, qu'elle se trouvait, disait-elle, forcée de garder la chambre.

Madame de Jonquière, directrice de la salle, se montrait du reste pour elle d'une aimable tolérance.

—Ah! mon Dieu! mes pauvres amies, vous avez bien le temps de vous dépenser. Dormez donc, si vous le pouvez, et ce sera votre tour ensuite, lorsque je ne me tiendrai plus debout.

Puis, s'adressant à sa fille:

—Toi, ma mignonne, tu feras bien de ne pas trop t'exciter, si tu veux garder ta tête solide.

Mais Raymonde la regarda d'un air de reproche, avec un sourire.

—Maman, maman, pourquoi dis-tu ça?... Est-ce que je ne suis pas raisonnable?

Et elle devait ne pas se vanter, car une volonté ferme, une résolution de faire sa vie elle-même, apparut dans ses yeux gris, sous son air de jeunesse insoucieuse, simplement heureuse de vivre.

—C'est vrai, confessa la mère avec un peu de confusion, cette petite fille a parfois plus de raison que moi... Tiens! passe-moi la côtelette, et je t'assure qu'elle est la bienvenue. Seigneur! que j'avais faim!

Le déjeuner continua, égayé par les continuels rires de madame Désagneaux et de Raymonde. Celle-ci s'animait, et son visage, que l'attente du mariage jaunissait déjà légèrement, retrouvait l'éclat rose de la vingtième année. On mettait les morceaux doubles, car on n'avait plus que dix minutes. Dans toute la salle, c'était un brouhaha grandissant de convives qui craignaient de ne pas avoir le temps de prendre leur café.

Mais Pierre parut: de nouveau, la Grivotte se trouvait en proie à des étouffements; et madame de Jonquière acheva son artichaut, puis retourna au wagon, après avoir embrassé sa fille, qui lui disait bonsoir, d'une façon plaisante. Cependant, le prêtre venait de réprimer un mouvement de surprise, en apercevant madame Volmar, avec la croix rouge des dames hospitalières sur son corsage noir. Il la connaissait, il faisait encore de rares visites à la vieille madame Volmar, la mère du marchand de diamants, une ancienne connaissance de sa mère à lui: la plus terrible des femmes, d'une religion outrée, d'une dureté, d'une sévérité à fermer les persiennes pour que sa belle-fille ne regardât pas dans la rue. Et il savait l'histoire, la jeune femme emprisonnée dès le lendemain du mariage, entre sa belle-mère qui la terrorisait, et son mari, un monstre d'une laideur basse, qui allait jusqu'à la battre, fou de jalousie, bien qu'il entretînt des filles au dehors. On ne la laissait sortir un instant que pour assister à la messe. Pierre, un jour, à la Trinité, avait même surpris son secret, en la voyant, derrière l'église, échanger une parole rapide avec un monsieur correct, l'air distingué: la chute inévitable et si pardonnable, la faute aux bras de l'ami discret qui s'est trouvé là, la passion cachée et dévorante, qu'on ne peut satisfaire et qui brûle, le rendez-vous qu'on a eu tant de peine à rendre possible, qu'il faut attendre des semaines, dont on profite goulûment, dans une brusque flambée de désir.

Elle s'était troublée, elle lui tendit sa petite main longue et tiède.

—Tiens! quelle rencontre! monsieur l'abbé... Il y a si longtemps qu'on ne s'est vu!

Et elle expliqua que c'était la troisième année qu'elle allait à Lourdes, que sa belle-mère l'avait forcée à faire partie de l'Association de Notre-Dame de Salut.

—C'est surprenant que vous ne l'ayez pas aperçue, à la gare. Elle me met dans le train, et elle revient me chercher, au retour.

Cela était dit très simplement, mais avec une telle pointe de sourde ironie, que Pierre crut deviner. Il la savait sans religion aucune, ne pratiquant que pour s'assurer une heure de liberté, de temps à autre; et il eut la soudaine intuition qu'elle était attendue là-bas. Ce devait être à sa passion qu'elle courait ainsi, de son air effacé et ardent, avec ses yeux de flamme qu'elle éteignait sous un voile de morte indifférence.

—Moi, dit-il à son tour, j'accompagne une amie d'enfance, une pauvre jeune fille malade... Je vous la recommande, vous la soignerez...

Alors, elle rougit un peu, il ne douta plus. D'ailleurs, Raymonde réglait l'addition, avec l'assurance d'une petite personne qui se connaît aux chiffres; et madame Désagneaux emmena madame Volmar. Les garçons s'affolaient davantage, les tables se vidaient, tout le monde s'était précipité, en entendant sonner une cloche.

Pierre, lui aussi, se hâtait de retourner à son wagon, lorsqu'il fut arrêté de nouveau.

—Ah! monsieur le curé! s'écria-t-il, je vous ai vu au départ, mais je n'ai pu vous rejoindre pour vous serrer la main.

Et il tendait la sienne au vieux prêtre, qui le regardait en souriant, de son air de brave homme. L'abbé Judaine était curé de Saligny, une petite commune de l'Oise. Grand, fort, il avait une large face rose, encadrée de boucles blanches; et on le sentait un saint homme, que jamais la chair ni l'intelligence n'avaient tourmenté. D'une innocence tranquille, il croyait fermement, absolument, sans lutte aucune, avec sa foi aisée d'enfant, qui ignorait les passions. Depuis que la Vierge, à Lourdes, l'avait guéri d'une maladie d'yeux, par un miracle retentissant dont on parlait toujours, sa croyance était devenue encore plus aveugle et plus attendrie, comme trempée d'une divine gratitude.

—Je suis content de vous avoir avec nous, mon ami, dit-il doucement, parce que les jeunes prêtres ont beaucoup à gagner dans ces pèlerinages... On m'assure qu'il y a parfois en eux un esprit de révolte. Eh bien! vous allez voir tous ces pauvres gens prier, c'est un spectacle qui vous arrachera des larmes... Comment ne pas se remettre aux mains de Dieu, devant tant de souffrance guérie ou consolée!

Lui aussi accompagnait une malade. Il montra un compartiment de première classe, où était attachée une pancarte, portant: M. l'abbé Judaine, réservé. Et, baissant la voix:

—C'est madame Dieulafay, vous savez, la femme du grand banquier. Leur château, un domaine royal, est sur ma paroisse; et, quand ils ont su que la sainte Vierge avait bien voulu me faire une insigne grâce, ils m'ont supplié d'intercéder pour la pauvre malade. Déjà, j'ai dit des messes, et je fais des vœux ardents... Tenez! voyez-la, par terre. Elle a voulu absolument qu'on la descendît un instant, malgré la peine qu'on aura à la remonter.

Sur le quai, à l'ombre, se trouvait en effet, dans une sorte de caisse longue, une femme dont le beau visage, à l'ovale pur, aux yeux admirables, ne portait pas plus de vingt-six ans. Elle était atteinte d'une effroyable maladie, la disparition des sels calcaires qui entraînait le ramollissement du squelette, la lente destruction des os. Il y avait deux ans déjà, après être accouchée d'un enfant mort, elle s'était senti de vagues douleurs dans la colonne vertébrale. Puis, peu à peu, les os s'étaient raréfiés et déformés, les vertèbres s'affaissaient, les os du bassin s'aplatissaient, ceux des jambes et des bras se rapetissaient; et, diminuée, comme fondue, elle était devenue une loque humaine, une chose fluide et sans nom qu'on ne pouvait mettre debout, qu'on transportait avec mille soins, de crainte de la voir fuir entre les doigts. La tête gardait sa beauté, une tête immobile, l'air stupéfié et imbécile. Et, devant ce reste lamentable de femme, ce qui achevait de serrer le cœur, c'était le grand luxe qui l'entourait, la caisse capitonnée de soie bleue, les dentelles précieuses dont elle était couverte, la coiffe de valenciennes qu'elle portait, une richesse qui s'étalait jusque dans l'agonie.

—Ah! quelle pitié! reprit l'abbé Judaine à demi-voix, dire qu'elle est si jeune, si jolie, riche à millions! Et si vous saviez comme on l'aimait, de quelle adoration on l'entoure encore!... C'est son mari, ce grand monsieur qui est près d'elle; et voici sa sœur, madame Jousseur, cette dame élégante.

Pierre se souvint d'avoir lu souvent, dans les journaux, le nom de madame Jousseur, femme d'un diplomate, et très lancée parmi la haute société catholique de Paris. Une histoire de grande passion combattue et vaincue avait même circulé. Elle était d'ailleurs très jolie, mise avec un art de simplicité merveilleux, s'empressant d'un air de dévouement parfait, autour de sa triste sœur. Quant au mari, qui venait, à trente-cinq ans, d'hériter la colossale maison de son père, c'était un bel homme, le teint clair, très soigné, serré dans une redingote noire; mais il avait les yeux pleins de larmes, car il adorait sa femme; et il avait voulu l'emmener à Lourdes, quittant ses affaires, mettant son dernier espoir dans cet appel à la miséricorde divine.

Certes, depuis le matin, Pierre voyait bien des maux épouvantables, dans ce douloureux train blanc. Aucun ne lui avait bouleversé l'âme autant que ce misérable squelette de femme qui se liquéfiait, au milieu de ses dentelles et de ses millions.

—La malheureuse! murmura-t-il en frissonnant.

Alors, l'abbé Judaine eut un geste de sereine espérance.

—La sainte Vierge la guérira, je l'ai tant priée!

Mais il y eut encore une volée de cloche, et cette fois c'était bien le départ. On avait deux minutes. Une dernière poussée se produisit, des gens revenaient avec de la nourriture dans des papiers, avec les bouteilles et les bidons qu'ils avaient remplis à la fontaine. Beaucoup s'effaraient, ne retrouvaient plus leur wagon, couraient éperdument, le long du train; tandis que les malades se traînaient, au milieu d'un bruit précipité de béquilles, et que d'autres, ceux qui marchaient difficilement, tâchaient de hâter le pas, au bras de dames hospitalières. Quatre hommes avaient une peine infinie à remonter madame Dieulafay dans son compartiment de première classe. Déjà, les Vigneron, qui se contentaient de voyager en seconde, s'étaient réinstallés chez eux, parmi un amas extraordinaire de paniers, de caisses, de valises, qui permettaient à peine au petit Gustave d'allonger ses pauvres membres d'insecte avorté. Puis, toutes reparurent: madame Maze se glissant de son air muet; madame Vincent haussant à bouts de bras sa chère fillette, avec la terreur de l'entendre jeter un cri; madame Vêtu qu'il fallut pousser, après l'avoir réveillée de l'hébétement de sa torture; Élise Rouquet, toute trempée de s'être obstinée à boire, en train d'essuyer encore sa face de monstre. Et, pendant que chacun reprenait sa place et que le wagon se retrouvait plein, Marie écoutait son père, ravi d'être allé au bout de la gare, jusqu'à un poste d'aiguilleur, d'où l'on découvrait un paysage vraiment agréable à voir.

—Voulez-vous que nous vous recouchions tout de suite? demanda Pierre, que le visage angoissé de la malade désolait.

—Oh! non, non, tout à l'heure! répondit-elle. J'ai bien le temps d'entendre ces roues gronder dans ma tête, comme si elles me broyaient les os!

Sœur Hyacinthe venait de supplier Ferrand de voir encore l'homme, avant de retourner au fourgon de la cantine. Elle attendait toujours le père Massias, étonnée de ce retard inexplicable; et elle ne désespérait pourtant pas, car sœur Claire des Anges n'avait point reparu.

—Monsieur Ferrand, je vous en prie, dites-moi si ce malheureux est vraiment en danger immédiat.

De nouveau, le jeune médecin regarda, écouta, palpa. Puis, il eut un geste découragé; et, à voix basse:

—Ma conviction est que vous ne le mènerez pas vivant à Lourdes.

Toutes les têtes se tendaient, anxieuses. Encore, si l'on avait su le nom de l'homme, d'où il venait, qui il était! Mais ce misérable inconnu, dont on n'arrivait pas à tirer un mot, et qui allait mourir, là, dans ce wagon, sans que personne pût mettre un nom sur sa figure!

L'idée vint à sœur Hyacinthe de le fouiller. Il n'y avait vraiment aucun mal à cela, en la circonstance.

—Monsieur Ferrand, voyez donc dans ses poches.

Avec précaution, celui-ci fouilla l'homme. Dans les poches, il ne trouva qu'un chapelet, un couteau et trois sous. On n'en sut jamais davantage.

Une voix, à ce moment, annonça sœur Claire des Anges et le père Massias. Celui-ci, simplement, s'était attardé à causer avec le curé de Sainte-Radegonde, dans une salle d'attente. Il y eut une émotion vive, tout parut un instant sauvé. Mais le train allait partir, les employés fermaient déjà les portières, il fallait expédier l'extrême-onction en grande hâte, si l'on ne voulait pas occasionner un trop long retard.

—Par ici, mon révérend père! criait sœur Hyacinthe. Oui, oui, montez! notre malheureux malade est là.

Le père Massias, de cinq ans plus âgé que Pierre, qui l'avait eu cependant au séminaire pour condisciple, avait un grand corps maigre, avec une figure d'ascète, qu'une barbe pâle encadrait, et où brûlaient des yeux étincelants. Il n'était ni le prêtre ravagé de doute, ni le prêtre à la foi d'enfant, mais un apôtre que la passion emportait, toujours prêt à lutter et à vaincre, pour la pure gloire de la Vierge. Sous la pèlerine noire à grand capuchon, coiffé du chapeau velu aux larges ailes, il resplendissait de cette continuelle ardeur du combat.

Tout de suite, il avait tiré de sa poche la boîte d'argent des Saintes Huiles. Et la cérémonie commença, au milieu des derniers claquements de portières, dans le galop des pèlerins attardés; tandis que le chef de gare, inquiet, consultait l'horloge du regard, voyant bien qu'il lui faudrait accorder quelques minutes de grâce.

Credo in unum Deum..., murmurait vivement le père.

Amen, répondirent sœur Hyacinthe et tout le wagon.

Ceux qui avaient pu s'étaient agenouillés sur les banquettes. Les autres joignaient les mains, multipliaient les signes de croix; et quand, au balbutiement des prières, succédèrent les litanies du rituel, les voix s'élevèrent, un ardent désir vola avec les Kyrie eleison, pour la rémission des péchés, la guérison physique et spirituelle de l'homme. Que toute sa vie, qu'on ignorait, lui fût pardonnée, et qu'il entrât, inconnu et triomphant, dans le royaume de Dieu!

Christe, exaudi nos.

Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix.

Le père Massias avait sorti l'aiguille d'argent, à laquelle tremblait une goutte d'huile sainte. Il ne pouvait, dans la bousculade, dans l'attente de tout le train, où les gens surpris mettaient la tête aux portières, songer à faire les onctions d'usage sur les organes divers des sens, ces portes qui laissent entrer le mal. Comme la règle l'autorisait, lorsque le cas était pressant, il devait se contenter d'une onction unique; et il la fit sur la bouche, sur cette bouche livide, entr'ouverte, d'où s'exhalait à peine un petit souffle, pendant que la face, aux paupières closes, semblait déjà comme effacée, rentrée dans la cendre de la terre.

Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum, tactum, deliquisti.