Note sur la Transcription.
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Une [liste] d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
CONTES POPULAIRES DE LORRAINE
EMMANUEL COSQUIN
CONTES POPULAIRES
DE
LORRAINE
COMPARÉS
AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE ET DES PAYS ÉTRANGERS
ET PRÉCÉDÉS
D'UN ESSAI
SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS
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PARIS
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CONTES POPULAIRES
DE LORRAINE
EMMANUEL COSQUIN
CONTES POPULAIRES
DE
LORRAINE
COMPARÉS
AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE ET DES PAYS ÉTRANGERS
ET PRÉCÉDÉS
D'UN ESSAI
SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS
TOME SECOND
PARIS
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XXXI
L'HOMME DE FER
Il était une fois un vieux soldat, nommé La Ramée, qui était toujours ivre et chiquait du matin au soir. Son colonel lui ayant un jour fait des remontrances, il tira son sabre, lui en donna un coup au travers du visage et le tua. Un instant après, le capitaine et le caporal arrivèrent pour conduire La Ramée à la salle de police, lui disant que le lendemain il passerait en conseil de guerre. «Caporal,» dit La Ramée, «j'ai oublié mon sac sur la table de ma chambre; cela ne m'arrive pourtant jamais: vous savez que mes effets sont toujours en ordre. Me permettez-vous de l'aller chercher?—Va, si tu veux,» répondit le caporal. La Ramée prit son sac, qui était rempli de pain, et le jeta dans la rue; puis il sauta lui-même par la fenêtre, ramassa le sac et s'enfuit. Pour se mettre en sûreté, il passa en Angleterre.
Un soir qu'il traversait un bois, il vit une misérable masure. Comme il mourait de faim, il y entra et trouva une vieille femme occupée à teiller du chanvre. Il lui demanda si elle pouvait lui donner un morceau à manger et un gîte pour la nuit. La vieille lui servit une fricassée de pommes de terre et lui montra dans un coin un tas de chènevottes sur lequel il pourrait coucher, faute de lit.
Le lendemain matin, La Ramée allait se remettre en route, lorsque la vieille lui dit: «Je sais une chose qui peut faire ma fortune et la tienne. Dans un certain endroit se trouve un château, dont je te dirai le chemin; rends-toi à ce château, entres-y hardiment. Dans la première chambre, il y a de l'or et de l'argent sur une table; dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards. Tu traverseras toutes ces chambres rapidement et sans t'effrayer. Entré dans la septième chambre, tu verras un homme de fer, assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée: marche droit à la chandelle, souffle-la et mets-la dans ta poche. Il te faudra ensuite passer dans une cour où se trouve un corps-de-garde; les soldats te regarderont, mais toi, ne tourne pas les yeux de leur côté, tiens-les toujours fixés à terre. Et surtout aie bien soin de faire ce que je te dis: sinon il t'arrivera malheur.»
La Ramée prit le chemin que lui indiqua la vieille, et ne tarda pas à arriver au château. Dans la première chambre il vit sur une table un monceau d'or et d'argent; dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards; dans la septième enfin, un homme de fer assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée. La Ramée marcha droit à la chandelle, la souffla et la mit dans sa poche. Puis il traversa, en tenant les yeux fixés à terre, une grande cour où se trouvait un corps-de-garde. Quand il fut hors du château, il s'avisa d'allumer sa chandelle; aussitôt l'homme de fer, qui était serviteur de la chandelle, parut devant lui et lui dit: «Maître, que voulez-vous?—Donne-moi de l'argent,» répondit La Ramée; «il y a assez longtemps que je désire faire fortune.» L'homme de fer lui donna de l'argent plein son sac et disparut.
Alors La Ramée se mit en route pour se rendre à la capitale du royaume. Chemin faisant, il vit tout à coup devant lui la vieille sorcière, qui lui réclama la chandelle. Il dit d'abord qu'il l'avait perdue, ensuite il lui présenta une chandelle ordinaire. «Ce n'est pas celle-là que je veux,» dit-elle, «donne-moi vite celle que je t'ai envoyé chercher.» La Ramée, voyant qu'elle le menaçait, se jeta sur elle et la tua.
Arrivé à la capitale, il se logea à l'hôtel des princes, où il payait cinquante francs par jour. Comme il ne se refusait rien, au bout de quelque temps son sac se trouva vide, et il devait la dépense de deux ou trois journées; la maîtresse de l'hôtel ne cessait de lui réclamer son argent et de le quereller. La Ramée était dans le plus grand embarras.
Après avoir une dernière fois fouillé dans son sac sans avoir pu en tirer un liard, il mit la main dans sa poche, espérant y trouver quelques pièces de monnaie; il en retira la chandelle. «Imbécile que je suis!» s'écria-t-il, «comment ai-je pu ne pas songer à ma chandelle?» Il s'empressa de l'allumer, et aussitôt l'homme de fer se présenta devant lui. «Maître, que désirez-vous?—Comment!» cria La Ramée, «coquin, brigand, tu me laisses ici sans le sou!—Maître, je n'en savais rien; je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.—Eh bien! donne-moi de l'argent.» L'homme de fer lui en donna plus encore que la première fois. Pendant que La Ramée était occupé à compter ses écus et à les empiler sur la table, la servante regarda par le trou de la serrure, et courut dire à sa maîtresse que c'était un homme riche et qu'il ne fallait pas le traiter comme un va-nu-pieds. Aussi, quand il vint payer, l'hôtesse lui fit-elle belle mine.
Deux ou trois jours après, La Ramée alluma encore sa chandelle: l'homme de fer parut. «Maître, que désirez-vous?—Je désire que la princesse, fille du roi d'Angleterre, soit cette nuit dans ma chambre.» La chose se fit comme il le souhaitait: à la nuit, la princesse se trouva dans la chambre de l'hôtel. La Ramée lui parla de mariage, mais elle ne voulut pas seulement l'écouter. Elle dut passer la nuit dans un coin de la chambre, et, le matin, La Ramée ordonna au serviteur de la chandelle de la ramener au château.
La princesse avait coutume d'aller tous les matins embrasser son père. Le roi fut bien étonné de ne pas la voir venir ce jour-là. Sept heures sonnèrent, puis huit heures, et elle ne paraissait toujours pas. Enfin elle arriva. «Ah!» dit-elle, «mon père, quelle triste nuit j'ai passée!» Et elle raconta au roi ce qui lui était arrivé. Le roi, craignant encore pareille aventure, alla trouver une fée et lui demanda conseil. «Nous avons affaire à plus fort que moi,» dit la fée, «je ne vois qu'un seul moyen: donnez à la princesse un sac de son, et dites-lui de laisser tomber le son dans la maison où elle aura été transportée. On pourra ainsi reconnaître cette maison.»
Cependant La Ramée avait changé d'hôtel. Un jour, il alluma la chandelle et dit à l'homme de fer: «Je désire que la princesse vienne cette nuit dans ma chambre.—Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis. Mais je ferai ce que vous m'ordonnez.» Après s'être acquitté de sa commission, il prit tout le son qui se trouvait chez les boulangers, et le répandit dans toutes les maisons, de sorte que, le lendemain, on ne put savoir où la princesse avait passé la nuit.
La fée conseilla alors au roi de donner à sa fille une vessie remplie de sang; la princesse devait percer cette vessie dans la maison où elle serait transportée.
La Ramée ordonna encore au serviteur de la chandelle de lui amener la princesse. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; mais je ferai ce que vous me commandez.» Il pénétra dans les écuries du roi, tua tous les chevaux de guerre et tous les bœufs, et en répandit le sang partout. Le matin, toutes les rues, toutes les maisons étaient inondées de sang, si bien que le roi ne put rien découvrir. Il alla de nouveau consulter la fée. «Vous devriez,» lui dit-elle, «mettre des gardes près de la princesse.»
Le soir venu, La Ramée alluma la chandelle. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; il y a des gardes auprès de la princesse. Je ne puis rien contre eux.» La Ramée voulut y aller lui-même. Les gardes le saisirent, l'enchaînèrent et le jetèrent dans un cachot sombre et humide.
Il était à pleurer et à se lamenter près de la fenêtre grillée de sa prison, lorsqu'il vit passer dans la rue un vieux soldat français, son ancien camarade. Il l'appela. «Eh!» dit le soldat, «n'es-tu pas La Ramée?—Oui, c'est moi. Tu me rendrais un grand service en m'allant chercher dans mon hôtel mon briquet, mon tabac et ma chandelle, que tu trouveras sous mon oreiller.» Le vieux soldat en demanda la permission au sergent de garde, et se présenta à l'hôtel de la part de La Ramée. «C'est ce coquin qui vous envoie?» dit l'hôtelier. «Prenez ses nippes, et que je n'en entende plus parler.»
Quand La Ramée eut ce qu'il avait demandé, il battit le briquet et alluma sa chandelle. Aussitôt l'homme de fer parut, et les chaînes de La Ramée tombèrent. «Misérable,» cria La Ramée, «peux-tu bien me laisser dans ce cachot!—Maître,» dit l'homme de fer, «je n'en savais rien. Je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.—Eh bien! tire-moi d'ici.»
L'homme de fer fit sortir La Ramée de son cachot, et lui donna de l'or et de l'argent, tant qu'il en voulut; puis La Ramée se fit transporter sur une haute montagne près de la capitale, et ordonna à l'homme de fer d'y établir une batterie de deux cents pièces de canon; après quoi, il envoya déclarer la guerre au roi d'Angleterre.
Le roi fit marcher cent hommes contre lui. La Ramée avait pour armée cinq hommes de fer. Le combat ne fut pas long; tous les gens du roi furent tués, sauf un tambour qui courut porter au roi la nouvelle. Alors La Ramée somma le roi de se rendre, mais celui-ci répondit qu'il ne le craignait pas et envoya contre lui quatre cents hommes, qui furent encore tués.
Sur ces entrefaites, La Ramée vit passer un aveugle et sa femme; cet aveugle avait un méchant violon, dont il jouait d'une manière pitoyable. «Bonhomme!» lui dit La Ramée, «tu as un bien beau violon!—Ne riez pas de mon violon,» répondit l'aveugle, «c'est un violon qui a pouvoir sur les vivants et sur les morts.—Vends-le-moi,» dit La Ramée.—«Je ne le puis,» dit l'aveugle, «c'est mon gagne-pain.—Si l'on t'en donnait dix mille francs, consentirais-tu à t'en défaire?—Bien volontiers.»
La Ramée lui compta dix mille francs et prit le violon. Il envoya ensuite un parlementaire dire au roi de lui amener sa fille et de la lui donner en mariage, sinon que la guerre continuerait. «Il a pour soldats,» dit le parlementaire, «des hommes hauts de dix pieds, armés de sabres longs de huit pieds.» Le roi chargea le parlementaire de répondre qu'il viendrait s'entendre avec La Ramée. En effet, il arriva bientôt avec sa fille.
«Je vous donne deux heures pour réfléchir,» dit La Ramée. «Si vous ne consentez pas à ce que je vous demande, je bombarderai votre château et votre ville.» Le roi réfléchit pendant quelque temps. «Je serais disposé à faire la paix,» dit-il enfin, «mais voilà bien des braves gens de tués.—Sire,» dit La Ramée, «rien n'est plus facile que de les ressusciter.» Il prit son violon, et, au premier coup d'archet, les soldats qui étaient étendus par terre commencèrent à remuer, les uns cherchant leurs bras, d'autres leurs jambes, d'autres leur tête.
A cette vue, le roi se déclara satisfait et consentit au mariage. Comme il commençait à se faire vieux, il prit sa retraite, et La Ramée devint roi d'Angleterre à sa place. Il fallut bien alors que le roi de France lui pardonnât sa désertion et ses autres méfaits.
REMARQUES
Parmi les contes parents du conte lorrain, citons d'abord un conte allemand recueilli dans le Harz (Ey, p. 122): Un vieux soldat, renvoyé du service sans le sou, bien qu'il ait bravement servi le roi, arrive chez un charbonnier au milieu d'une forêt. Le charbonnier et lui se lient d'amitié et ils font ménage ensemble. Un jour, le charbonnier demande au soldat si, pour leur bonheur à tous les deux, il veut se laisser descendre dans un puits de mine où sont entassés d'immenses trésors, et lui rapporter un paquet de bougies qui s'y trouve. Le soldat y consent. Arrivé au fond du puits, il voit au milieu d'une grande salle brillamment éclairée un homme de fer assis sur un trône et, auprès de lui, trois caisses remplies d'or, d'argent et de pierreries; le paquet de bougies est au dessus de la porte. Le soldat le prend, puis il remplit ses poches de pierreries et se fait remonter par le charbonnier. Le lendemain, il trouve celui-ci mort. Il s'en va dans une grande ville et y vit en grand seigneur. Mais un jour vient où ses richesses sont épuisées. Voyant qu'il n'a plus même de quoi acheter de l'huile pour sa lampe, il prend une de ses bougies et l'allume. Aussitôt paraît l'homme de fer. Le soldat lui demande un sac d'or et se rend dans la ville du roi dont il a été si mal récompensé. Il ordonne à l'homme de fer de lui amener pendant la nuit la princesse; il fait faire à celle-ci, pour se venger du roi, l'ouvrage d'une servante, et la maltraite. Le roi dit à sa fille de marquer à la craie la porte de la maison où elle sera transportée; mais l'homme de fer marque de la même manière toutes les maisons de la ville. Le roi dit alors à la princesse de cacher son anneau d'or sous le lit. On trouve l'anneau, et le soldat est condamné à être pendu. Pendant qu'il est en prison, il réussit à se faire apporter ses bougies, et, quand il est au pied de la potence, il obtient du roi, comme dernière grâce, la permission d'en allumer une. Aussitôt l'homme de fer arrive, un gourdin à la main, et assomme le bourreau et les spectateurs. Le roi crie au soldat de faire trêve et lui donne sa fille en mariage.
Plusieurs contes de ce type,—deux contes allemands (Prœhle, I, nº 11; Grimm, nº 116), un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 241) et un conte hongrois (Gaal, p. 1),—ont un dénouement analogue.
Un conte allemand de la collection Simrock (nº 14) se rapproche davantage de notre conte pour la dernière partie: Quand le soldat est en prison, il promet des louis d'or au factionnaire, si celui-ci lui rapporte sa bougie. Une fois qu'il l'a entre les mains, il ordonne à Jean de fer, l'homme qui paraît quand on allume la bougie, de démolir la prison et le château du roi. Alors le roi lui offre sa fille en mariage.
Dans le conte mecklembourgeois déjà cité de la collection Grimm, comme dans le nôtre, le vieux soldat en prison voit passer sous sa fenêtre un ancien camarade, et il le prie d'aller lui chercher un petit paquet qu'il a laissé dans son auberge.
On a pu remarquer que, dans les contes des collections Prœhle et Ey, le serviteur de l'objet merveilleux est identique à l'«homme de fer» de notre conte. Dans le conte hongrois, ce personnage est un «roi de bronze».
Dans les contes des collections Prœhle et Grimm, et dans le conte hongrois, c'est, comme dans le conte lorrain, une vieille, une sorcière, qui demande au héros de lui aller chercher les objets merveilleux. (On remarquera que, dans tous les contes allemands cités, c'est toujours dans un puits qu'il faut descendre.)
Dans le conte de la collection Prœhle, nous retrouvons presque identiquement les moyens auxquels recourt le roi, dans notre conte, pour découvrir la maison où sa fille est transportée. Il fait attacher au dessous du lit de la princesse,—qui, dans ce conte allemand, est emportée avec son lit,—d'abord un sac de pois mal fermé, puis un sac de lentilles, enfin une vessie pleine de sang. Il espère pouvoir ainsi reconnaître le chemin qu'auront suivi les ravisseurs. Les deux géants, serviteurs du briquet, qui remplace ici la chandelle, ramassent tous les pois et toutes les lentilles, mais ils se trouvent impuissants devant les traces de sang.—Dans le conte mecklembourgeois, où la princesse, d'après le conseil de son père, a rempli sa poche de pois et les a semés le long du chemin, le «petit homme noir» répand des pois dans toutes les rues de la ville, et ainsi la précaution de la princesse devient inutile.
Un conte albanais de ce genre (Dozon, nº 11), où l'objet merveilleux est un coffre d'où sort un nègre, dès qu'on en soulève le couvercle, présente ainsi cet épisode: Le roi dit à sa fille que, la première fois que le nègre viendra l'enlever pour la porter dans la maison inconnue, elle devra s'enduire la main d'une certaine couleur et en faire une marque à la porte de la maison. La princesse obéit, mais le nègre marque de la même façon toutes les portes de la ville.
Le violon merveilleux, qui ressuscite les morts, figure dans un conte flamand (Wolf, Deutsche Mærchen und Sagen, nº 26), dont nous parlerons dans les remarques de notre nº [71], le Roi et ses Fils. Comparer aussi la guitare du conte sicilien nº 45 de la collection Gonzenbach.
⁂
Il est à peine besoin de le faire remarquer: deux des principaux thèmes du conte lorrain et des contes que nous venons d'examiner se retrouvent dans le célèbre conte arabe des Mille et une Nuits, Aladin et la Lampe merveilleuse. Là aussi, on envoie le héros chercher dans un souterrain un objet magique, qui fait apparaître un génie, et, plus tard, quand le sultan manque à la promesse qu'il a faite de donner sa fille en mariage au jeune homme, celui-ci ordonne au génie, serviteur de la lampe, de lui amener la princesse pendant la nuit.
Nous avons encore, du reste, un autre rapprochement à faire en Orient. Dans un conte qui a été recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale, riverains de la Tobol (Radloff, IV, p. 275), un jeune marchand, qui s'est lié d'amitié avec un mollah[1], expert dans la magie, demande à ce mollah de lui faire venir dans sa maison la fille du roi. Le mollah fabrique un homme de bois; qui, tous les soirs, va prendre la princesse et la porte dans la maison du marchand. Le roi, ayant eu connaissance de ce qui est arrivé à sa fille, ordonne à celle-ci d'enduire sa main de cire, et, en entrant dans la maison où on la portera, de l'appliquer contre la porte pour y faire une marque[2]. La princesse suit ces instructions. En voyant la marque sur la porte, le marchand se croit perdu, mais le mollah lui dit d'aller mettre de la cire sur la porte de toutes les maisons, et, quand les soldats envoyés par le roi font leur ronde, il leur est impossible de distinguer des autres la maison du coupable[3].
NOTES:
[1] Mollah, c'est-à-dire «seigneur». Dans les pays musulmans on donne ce nom notamment aux personnes distinguées par leur savoir et leur piété.
[2] On se rappelle, dans le conte d'Ali Baba des Mille et une Nuits, le passage où le voleur, qui a marqué à la craie, pour la reconnaître, la porte d'une maison, se trouve ensuite tout à fait déconcerté, quand il voit qu'on a marqué de la même façon toutes les portes des maisons voisines.
[3] Comparer le conte allemand du Harz et surtout le conte albanais.
XXXII
CHATTE BLANCHE
Il était une fois un jeune homme appelé Jean; ses parents étaient riches et n'avaient pas besoin de travailler pour vivre. Un jour, ils lui donnèrent deux mille francs pour aller à la fête d'un village voisin; Jean les perdit au jeu. «Si tu veux,» lui dit un camarade, «je te prêterai de l'argent.» Il lui prêta six mille francs, et Jean les perdit encore; il était bien désolé.
En retournant chez ses parents, il rencontra un beau monsieur: c'était le diable. «Qu'as-tu donc, mon ami?» lui dit le diable; «tu as l'air bien chagrin.—Je viens de perdre huit mille francs.—Tiens, en voici vingt mille; mais dans un an et un jour tu viendras me trouver dans la Forêt-Noire.»
De retour chez ses parents, Jean leur dit: «J'ai perdu beaucoup d'argent au jeu, mais j'ai rencontré ensuite un beau monsieur qui m'a donné vingt mille francs et m'a dit d'aller le trouver au bout d'un an et un jour dans la Forêt-Noire.—C'est le diable!» s'écrièrent les parents, «il faut courir après lui pour lui rendre l'argent.»
Le jeune homme monta à cheval et partit aussitôt. Quand il eut fait six cents lieues, il demanda à des gens qu'il rencontra: «Y a-t-il encore bien loin d'ici à la Forêt-Noire?—Il y a encore six mille lieues.—Je ne suis pas près d'y arriver,» dit Jean. Enfin, juste au bout d'un an et un jour, il parvint à la Forêt-Noire, et il rencontra auprès de la maison du diable une fée qui lui dit: «Voilà une fontaine, dans laquelle il y a trois plumes qui se baignent: la Plume verte, la Plume jaune et la Plume noire; tu tâcheras de prendre la Plume verte, de lui enlever sa robe et de lui donner un baiser.»
Jean se rendit près de la fontaine et prit la Plume verte; il lui donna un baiser, malgré sa résistance. «Le diable est mon père,» lui dit-elle alors. «Quand vous serez dans sa maison, s'il vous offre une chaise, vous en prendrez une autre; s'il vous dit: Mettez-vous à cette table, vous vous mettrez à une autre; s'il vous dit: Voici une assiette, ne la prenez pas; s'il vous présente un verre, refusez-le; s'il vous dit de monter à la chambre haute, comptez les marches de l'escalier jusqu'à la dix-huitième; s'il vous montre un lit, couchez-vous dans celui d'à côté. Et s'il vous demande pourquoi vous faites tout cela, vous répondrez que c'est la coutume de votre pays.»
Le jeune homme entra dans la maison du diable. «Bonjour, monsieur.—Bonjour. Tiens, voici une chaise.—J'aime mieux celle-ci.—Voici un verre.—Je prendrai celui-là.—Voici une assiette.—Je n'en veux pas.—Tu es bien difficile.—On est comme cela dans mon pays.—Allons, viens, que je te conduise où tu dois coucher.»
En montant l'escalier, Jean compta les marches, une, deux, trois, jusqu'à dix-huit. «Pourquoi comptes-tu ainsi?—C'est la coutume de mon pays.» Ils entrèrent dans une chambre à deux lits. «Mets-toi dans ce lit,» dit le diable.—«C'est bon,» dit Jean, «je vais m'y mettre.»
Le diable parti, Jean se coucha dans l'autre lit. Pendant toute la nuit, le diable ne cessa de secouer et d'agiter dans tous les sens le lit dans lequel il pensait que le jeune homme s'était couché. Le lendemain matin, il entra dans la chambre. «Te voilà?» dit-il à Jean; «tu n'es pas mort?—Non,» dit Jean.—«Maintenant,» reprit le diable, «tu vas aller couper ma forêt. Voici une hache de carton, une scie de bois et une serpe de caoutchouc. Il faut que pour ce soir le bois soit coupé, mis en cordes et rentré dans la cour du roi.»
Le jeune homme s'en alla bien triste dans la forêt. Vers le milieu de la journée, la Plume verte vint lui apporter à manger. «Qu'avez-vous, mon ami?» lui dit-elle.—«Votre père m'a commandé de couper tout son bois, de le mettre en cordes et de le rentrer pour ce soir dans la cour du roi.» La Plume verte donna un coup de baguette: voilà le bois coupé, mis en cordes et transporté dans la cour du roi.
Le diable, étant venu, fut bien étonné. «Tu as fait ce que je t'avais commandé?—Oui.—Oh! oh! tu es plus fort que moi! Eh bien! maintenant tu vas me bâtir un beau château bien sculpté en face de ma maison, avec une belle flèche au milieu.»
La Plume verte vint encore apporter à manger au jeune homme et le trouva couché par terre. «Qu'avez-vous?» lui dit-elle; «qu'est-ce que mon père vous a commandé?—Il m'a commandé de lui bâtir en face de sa maison un beau château bien sculpté avec une belle flèche au milieu.—Eh bien!» dit-elle, «je vais me changer en chatte blanche. Vous me tuerez; vous ferez bouillir ma peau dans de l'eau; vous détacherez mes os, en regardant bien comment ils sont placés, parce qu'il faudra les rajuster ensuite; vous trouverez dans mon corps une belle flèche, que vous mettrez au faîte du château.»
Le jeune homme fit tout ce qu'elle lui avait dit; seulement, quand il rajusta les os, il y en eut un au petit doigt qui ne fut pas bien remis. D'un coup de baguette, le château se trouva bâti.
«Tu as fait ce que je t'ai commandé?» dit le diable.—«Oui,» dit Jean.—«Oh! oh! tu es plus fort que moi!» Alors il banda les yeux à Jean et lui dit: «Voilà la Plume verte, la Plume jaune et la Plume noire. Si tu mets la main sur celle qui a été changée en chatte blanche, tu l'auras en mariage.» Le jeune homme mit la main sur celle du milieu: c'était bien la Plume verte.
Le soir venu, le diable dit à Jean: «Tu vas coucher dans ce lit.» Jean se coucha dans l'autre. Pendant la nuit, il s'éleva un grand vent; la Plume verte dit au jeune homme: «Voulez-vous fuir avec moi?—Je le veux bien,» dit Jean. Aussitôt, ils s'envolèrent au vent.
Quand ils furent près de la maison de Jean, la Plume verte embrassa le jeune homme, et, de laid qu'il était, il devint beau. «Si vos parents veulent vous embrasser,» lui dit-elle, «ne vous laissez pas faire, car votre beauté s'en irait.» Lorsque Jean fut entré dans la maison, on voulut l'embrasser, mais il s'en défendit; il n'y eut que sa vieille grand'mère qui le voulut absolument; aussitôt il redevint laid, comme devant. La Plume verte lui dit: «Je vais donc vous embrasser encore.» Elle l'embrassa et il redevint beau.
Le matin, le diable, étant monté à la chambre, ne trouva plus personne; il se mit à la poursuite des deux jeunes gens. Sur son chemin, il vit un casseur de pierres. Il lui dit: «Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient au vent?—Ah! les pierres sont dures!—Ce n'est pas cela que je vous demande. Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient au vent?—Elles sont bien difficiles à casser.—Ce n'est pas de cela que je parle.»
Le diable poursuivit son chemin et rencontra un laboureur. «Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient au vent?—Oh! la terre est malaisée à labourer.—Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient au vent?—L'ouvrage ne va pas aujourd'hui.—Je ne parle pas de cela.» Le diable, impatienté, s'en retourna.
Cependant beaucoup de beaux messieurs, qui ne savaient pas que Chatte Blanche était la femme de Jean, la recherchaient en mariage. Il en vint un qui lui donna cent mille francs. «Attendez,» lui dit-elle, «il faut que je sorte; j'ai oublié de fermer la porte du buffet.» Pendant qu'elle était sortie, son mari, qui avait tout entendu, tomba sur le prétendant à coups de bâton. Il en vint un autre qui donna quatre-vingt mille francs à Chatte Blanche. «Excusez-moi,» lui dit-elle, «j'ai oublié d'aller couvrir mon feu.» Elle sortit; Jean arriva avec un fouet et fouailla d'importance le beau monsieur. Un troisième vint, qui donna soixante mille francs. «Il faut que je sorte,» lui dit Chatte Blanche; «j'ai laissé la porte de ma chambre ouverte.» Jean mit le galant à la porte à coups de trique. Ils se trouvèrent alors assez riches, et ils firent une belle noce.
REMARQUES
Ce conte est, en raison des éléments qui le composent et des transformations et altérations par lesquelles plusieurs de ces éléments ont passé, un des plus curieux de notre collection. Il présente, pour l'ensemble, le thème que M. R. Kœhler désigne sous le nom de thème de la Fiancée oubliée, et dont voici l'idée générale, sous sa forme la plus fréquente: Un jeune homme, prisonnier de certain être malfaisant (diable, ogre, géant, sorcier, ondine, etc.), en reçoit l'ordre d'exécuter plusieurs tâches en apparence impossibles. Il est aidé par une jeune fille, ordinairement la fille de son maître, laquelle ensuite s'enfuit avec lui. Poursuivis par le diable, géant, ou autre, ou par quelqu'un des siens, les deux jeunes gens leur échappent par des moyens magiques, le plus souvent par des transformations. Une fois revenu chez ses parents, le jeune homme oublie sa fiancée,—ordinairement par suite d'un baiser que lui donne sa mère, sa nourrice, ou autre,—et sa fiancée trouve enfin le moyenne lui rendre la mémoire.
Ce thème s'est déjà offert à nous, écourté, dans notre nº 9, l'Oiseau vert. Il a été étudié par M. Kœhler en 1862 dans la revue Orient und Occident (t. II, p. 103 seq.); en 1869, dans ses remarques sur la collection de contes esthoniens de Fr. Kreutzwald; en 1870, dans ses remarques sur les contes siciliens nos 54, 55 et 14 de la collection Gonzenbach, et, en 1878, dans la Revue celtique (p. 374 seq.).
Nous examinerons successivement chacune des parties du conte lorrain.
⁂
Prenons d'abord l'introduction.
Dans un grand nombre de contes de ce type, c'est par suite d'une promesse extorquée à son père, qui souvent n'en a pas compris la portée, que le héros est tombé entre les mains d'un être malfaisant. Il en est ainsi dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 39), dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. 56), dans deux contes écossais (Campbell, nº 2, et Revue celtique, 1878, p. 374), dans deux contes suédois (Cavallius, nos 14 A et 14 B), dans un conte esthonien (Kreutzwald, nº 14), un conte russe (Ralston, p. 120), un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 26), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, nº 15), un conte grec moderne (Hahn, nº 54).—Dans un conte danois (Grundtvig, I, p. 46), c'est par ses frères, en danger de périr sur mer, que le jeune prince a été promis à une sorcière.
Ailleurs, le jeune homme est enlevé par un démon (conte hongrois: Gaal-Stier, nº 3), ou par une magicienne (conte sicilien: Gonzenbach, nº 55); il est attiré par un cerf dans un bois et fait prisonnier par un certain roi (conte westphalien: Grimm, nº 113); ou bien, égaré dans une forêt, il promet à une sorcière, qui a pris la forme d'un petit chien, de revenir, si elle lui montre le chemin (conte allemand: Müllenhoff, p. 395); ou bien il arrive chez un ogre (conte sicilien: Gonzenbach, nº 54).—Ailleurs encore, il entre au service d'un géant (conte norwégien: Asbjœrnsen, t. II, p. 140) ou d'un seigneur (conte de la Haute-Bretagne: Sébillot, I, nº 31), ou bien il va demander à un géant et une géante la main d'une de leurs filles (conte catalan: Rondallayre, I, p. 85), etc.
Un certain nombre de contes de ce type ont à peu près la même introduction que le conte lorrain.
Nous nous arrêterons sur ces contes, qui ont également un passage correspondant à cet épisode si bizarre des trois «plumes» qui se baignent et à l'une desquelles il faut enlever sa robe.
Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27), un jeune homme, grand joueur, se trouvant un jour dans le pays des païens, perd tout ce qu'il possède contre un aubergiste, qui est magicien, et joue enfin son âme. L'aubergiste, ayant encore gagné, lui laisse une année au bout de laquelle le jeune homme doit venir le trouver. Il veut y aller avant le temps fixé, pour tâcher de se racheter. Saint Antoine de Padoue, qu'il a invoqué devant sa statue, lui apparaît sous la figure d'un moine, et lui dit d'aller près d'un certain pont. Là il verra arriver à tire-d'aile trois blanches colombes, qui déposeront leur plumage et se changeront en jeunes filles. Le jeune homme devra s'emparer du plumage de la plus jeune, le cacher, puis revenir le soir et le lui montrer dès qu'elle le demandera. Il suit ce conseil, et, quand la jeune fille cherche son plumage, il lui dit qu'il le lui montrera, mais à condition qu'elle lui promette de venir à son aide, Alors elle lui dit que le magicien est son père; il imposera trois tâches au jeune homme, mais elle l'aidera, etc.—Un conte espagnol de Séville (Biblioteca de las Tradiciones populares españolas, I, p. 187), un second conte catalan (Maspons, p. 102), un conte portugais (Braga, nº 32) et un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 22) présentent beaucoup d'analogie avec ce conte tyrolien. Nous y retrouvons, outre la partie perdue par le héros, les trois jeunes filles au plumage de colombe (de cane, dans le conte brésilien). Saint Antoine de Padoue qui, dans le conte tyrolien, joue le rôle de la fée du conte lorrain, est remplacé, dans le conte espagnol, par un seigneur, incarnation de l'âme d'un mort auquel le héros a fait donner la sépulture[4]; dans le conte portugais, par une pauvre femme envers laquelle le jeune homme s'est montré charitable; dans le conte brésilien, par un ermite. Dans le conte catalan, le jeune homme, quand il se met à la recherche de celui contre lequel il a perdu (le diable), arrive successivement chez la Lune, chez le Soleil, et enfin chez le Vent. C'est ce dernier qui lui parle des vêtements de plumes, et qui le transporte près de l'étang où doivent venir se baigner les filles du diable.
Un conte grec moderne, que nous avons mentionné plus haut (Hahn, nº 54), éclaire également cet épisode des trois «plumes», si obscur dans le conte lorrain: Un jeune homme, promis au diable dès avant sa naissance, se met en route pour l'aller trouver. Une source infecte, dont il a vanté l'eau par complaisance, lui donne pour le récompenser ce conseil: «A tel endroit, il y a un lac; trois néraïdes (sic) viendront s'y baigner. Cache-toi, et, tandis qu'elles seront dans l'eau, saisis leurs vêtements de plumes, qu'elles auront laissés sur le rivage, et ne rends pas les siens à la plus jeune avant qu'elle ne t'ait juré de ne jamais t'oublier, même dans la mort.» Ces «néraïdes» sont les filles du diable, comme le sont les trois «plumes» du conte lorrain, et aussi dans un conte basque de ce type (Webster, p. 120), les trois jeunes filles à l'une desquelles le héros, d'après le conseil d'un tartaro (ogre), dérobe ses vêtements de colombe. (Nous avons déjà rencontré ces «filles du diable» dans le conte catalan.)—Dans le conte russe indiqué ci-dessus (Ralston, p. 120), le prince, qui a été promis par son père au Roi des eaux, rencontre une Baba Yaga (sorte de sorcière ou d'ogresse). Celle-ci lui dit de prendre les vêtements de l'aînée de douze jeunes filles qui arriveront sur le bord de la mer sous forme d'oiseaux. Quand il le fait, la jeune fille le supplie de lui rendre ses vêtements: elle est la fille du Roi des eaux et elle viendra en aide au jeune homme.
On le voit: dans notre conte, l'idée première est parfaitement reconnaissable; les éléments en existent à peu près tous, mais le sens en est perdu; on ne sait plus ce que c'est que cette «plume» personnifiée, à laquelle il faut enlever sa robe. Du reste, même ce souvenir à demi effacé du thème primitif a disparu des contes de ce type dont il nous reste à parler dans cette partie de nos remarques. Ainsi, dans un troisième conte catalan (Rondallayre, t. I, p. 41),—après une introduction où le héros joue et perd en une nuit sa fortune et sa vie, et reçoit de celui qui a gagné l'ordre d'aller au Château du Soleil, d'où jamais personne n'est revenu,—on voit tout simplement trois jeunes filles qui se baignent: le héros, suivant le conseil d'une géante, s'empare des vêtements de la plus jeune et ne les lui rend que lorsqu'elle lui a indiqué où est le Château du Soleil.—Dans un conte milanais (Imbriani, Novellaja fiorentina, p. 411), le héros doit aussi se rendre chez le Roi du Soleil, contre qui il a gagné une partie de billard (sic), dont l'enjeu est la main d'une des filles du roi. Un vieillard indique au jeune homme où est le palais du Roi du Soleil, et lui conseille de dérober les vêtements des filles de celui-ci, pendant qu'elles se baignent; il ne devra les leur rendre que si elles consentent à le mener à leur père[5].—Dans un conte allemand (Prœhle, I, nº 8), un prince dépense tout son argent dans les auberges; il perd au jeu contre un étranger, au pouvoir duquel il doit aller se remettre tel jour, à tel endroit. Il rencontre une vieille qui lui dit qu'il trouvera un étang où se baignent trois jeunes filles, deux noires et une blanche (on se rappelle la Plume verte, la Plume jaune et la Plume noire de notre conte). Il faudra prendre les habits de la blanche. Ici, de même que dans les contes catalans, le jeune homme cherche à obtenir du père de la jeune fille la main de celle-ci.—Comparer un conte irlandais (Folklore Journal, 1883, I, p. 316), un conte portugais, extrêmement altéré (Coelho, nº 14), le conte de la Haute-Bretagne mentionné plus haut (où les trois jeunes filles sont vêtues l'une de blanc, la seconde de gris, la troisième de bleu), et un conte picard (Mélusine, 1877, col. 446). On remarquera que ce conte breton et ce conte picard sont les seuls de ce dernier groupe où il ne soit pas question de jeu.—En revanche, dans un conte allemand de la même famille (Wolf, p. 286), où ne se trouve pas l'épisode du plumage ou vêtement dérobé, le héros est un joueur enragé qui tombe au pouvoir du chasseur vert Grünus Kravalle, le diable. Il n'obtiendra sa liberté que s'il trouve le château de celui-ci dans un an et un jour.—Voir encore un conte écossais du même type (Campbell, nº 2, variante), où un jeune homme, ayant perdu une partie de cartes contre un chien noir, se voit obligé de le servir pendant sept ans.
Vers 1815, un romancier anglais, M.-G. Lewis, devenu grand propriétaire à la Jamaïque, entendait raconter, par des nègres de ses domaines, un conte se rattachant au groupe que nous venons d'étudier, et il le consignait dans son Journal of a West India Proprietor (cité dans le Folklore Journal, 1883, I, p. 280). Dans ce conte,—qui évidemment a été apporté d'Europe à la Jamaïque, comme l'ont été au Chili les contes espagnols et au Brésil les contes portugais que nous avons eu déjà l'occasion de citer,—le héros joue de fortes sommes contre un grand chef. Ayant gagné, il est invité à aller se faire payer à la cour. Avant son départ, sa nourrice lui conseille de dérober les vêtements de la plus jeune fille du chef, pendant qu'elle se baigne.
⁂
Cet épisode des Jeunes filles oiseaux, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui manque dans le plus grand nombre des contes de la famille de Chatte blanche, appartient en réalité à un autre thème. Là, le héros refuse de rendre à la jeune fille le vêtement de plumes dont il s'est emparé, et il la garde elle-même comme sa femme; mais un jour la jeune femme trouve moyen de reprendre son vêtement, et elle s'envole vers son pays. Après diverses aventures, le héros parvient à la rejoindre, et désormais ils vivent heureux.
Notons que plusieurs contes de ce type, par exemple un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 37), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 248), présentent, vers la fin, une suite d'épreuves que les parents de la jeune femme font subir à son mari, à l'arrivée de celui-ci dans leur pays, et dans lesquelles il est aidé par elle. Cet épisode rapproche ce thème du thème principal du conte lorrain, et il n'est pas étonnant qu'ayant ainsi une partie commune, ces deux thèmes se soient parfois fusionnés.
Aux deux contes européens de ce type des Jeunes filles oiseaux que nous venons d'indiquer, on peut ajouter, par exemple, des contes allemands (Simrock, nº 65; Grimm, nº 193), un conte italien (Comparetti, nº 50), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6), un conte grec moderne (Hahn, nº 15), un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 5), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 555), un conte valaque (Schott, nº 19), un conte polonais (Tœppen, p. 140), un conte finnois (Beauvois, p. 181), un conte lapon (nº 3 des contes traduits par F. Liebrecht, Germania, tome 15), etc.—Comparer un conte recueilli chez les Esquimaux du Groënland méridional et du Labrador (Tales and Traditions of the Eskimo, by H. Rink, 1875, nº 12).
En Orient, nous citerons d'abord, comme présentant le thème des Jeunes filles oiseaux, un conte arabe des Mille et une Nuits (Histoire de Djanschah): Après diverses aventures, Djanschah, fils d'un sultan, arrive chez un vieillard qui le recueille dans son château. Ayant à s'absenter, ce vieillard remet au jeune homme toutes les clefs du château en lui défendant d'ouvrir une certaine porte. Djanschah l'ouvre, et il se trouve dans un magnifique jardin, au milieu duquel est un étang. Bientôt arrivent à tire-d'aile trois gros oiseaux, en forme de colombes, qui s'abattent sur le bord de l'étang, déposent leur plumage et apparaissent comme des jeunes filles, qui se baignent. Puis elles reprennent leur plumage et s'envolent. Djanschah, qui a cherché en vain à décider la plus jeune à rester sur la terre et à devenir sa femme, tombe dans une profonde tristesse. Le vieillard, à son retour, voit immédiatement que le jeune homme a ouvert la porte défendue; mais il lui pardonne et même il lui dit ce qu'il faut faire pour arriver à ses fins. Quand les trois colombes, qui sont les filles d'un roi des génies, reviennent se baigner, Djanschah s'empare des vêtements de plumes de la plus jeune, et ne consent point à les lui rendre. Après qu'il l'a épousée, elle parvient à rentrer en possession de son plumage de colombe, et elle s'envole en disant à son mari que, s'il l'aime, il faut qu'il l'aille rejoindre à la Citadelle de diamant. Djanschah s'adresse successivement au roi des oiseaux, au roi des animaux et au roi des génies, pour savoir où est la Citadelle de diamant; mais personne n'en a jamais entendu parler. Enfin un grand magicien lui dit d'attendre l'assemblée générale des génies, des animaux et des oiseaux, qui tous lui obéissent. A cette assemblée, un oiseau, arrivé le dernier, est le seul qui sache le chemin de la Citadelle de diamant, et il y porte Djanschah, qui est très bien accueilli par son beau-père, le roi des génies, et retrouve sa femme[6].—Un autre conte des Mille et une Nuits (Histoire de Hassan de Bassorah) est une variante de ce conte.
Un conte recueilli dans la Sibérie méridionale, chez les tribus tartares du bassin de la Tobol (Radloff, IV, p. 321), a également,—après une série préliminaire d'aventures semblables à celles du héros du conte arabe et dont nous n'avons pas à parler ici,—la porte défendue, les trois oiseaux (ici trois cygnes) qui, pour se baigner, se changent en jeunes filles, et les vêtements dérobés; mais il s'arrête là. Il est évident que ce conte sibérien est écourté, car il dérive directement des Mille et une Nuits. Recueilli chez des Tartares musulmans, il est arrivé en Sibérie avec l'islamisme. Le nom seul du héros suffit pour le prouver: il se nomme Zyhanza ou, selon la transcription de M. Pavet de Courteilles (Journal Asiatique, août 1874, p. 259), Djihân-Châh, ce qui est exactement le Djanschah du conte arabe[7].
Un livre persan, le Bahar-Danush, dont l'origine est indienne[8], nous montre (t. II, p. 213 seq., de la traduction anglaise de Jonathan Scott) des péris (sortes de fées) qui paraissent sous la forme de colombes, déposent leurs vêtements de plumes et deviennent de belles jeunes filles. Pendant qu'elles se baignent, un jeune homme leur dérobe leurs vêtements, et il ne consent à les leur rendre que si la plus jeune et la plus belle veut l'épouser. La péri, ayant eu des enfants, commence à s'habituer à la vie des hommes. Mais son mari, étant par la suite obligé de partir en voyage, la confie à une bonne vieille, à qui il montre en grand secret l'endroit où il a caché les vêtements de plumes. Un jour que la vieille admire la beauté de la péri, celle-ci lui dit qu'elle la trouverait bien plus belle encore si elle la voyait avec ses premiers vêtements. La vieille les lui donne, et la péri s'envole. (Il manque dans ce conte la dernière partie, où le mari se met à la recherche de sa femme et finit par la retrouver dans un pays lointain et mystérieux.)
Dans une «légende arabe», recueillie en 1880 à Alger, dans un café maure (A. Certeux et H. Carnoy, l'Algérie traditionnelle, t. I, Paris, 1884, p. 87), un taleb (sorte d'ascète musulman) saisit un jour la «peau de colombe» d'une Djnoun (sorte de génie) qui se baigne; il ne la lui rend que lorsqu'elle lui a promis de lui accorder ce qu'il lui demanderait. Il lui dit alors de devenir sa femme. Les années se passent, et la Djnoun donne à son mari plusieurs enfants. Un jour, ceux-ci, en jouant, trouvent la peau de colombe et l'apportent à leur mère. Elle s'en revêt aussitôt et s'en va retrouver les Djnouns.
Dans les îles Lieou-Khieou, tributaires de la Chine, un envoyé chinois recueillait au commencement de ce siècle et transcrivait comme un fait historique le conte dont voici le résumé et qui présente la même lacune que les deux contes précédents (N. B. Dennys, The Folklore of China. Hong-Kong, 1876, p. 140): Un fermier non marié, Ming-ling-tzu, avait près de sa maison une fontaine d'eau excellente. Un jour qu'il allait y puiser, il vit de loin dans cette fontaine quelque chose de brillant: c'était une femme qui s'y baignait, et ses vêtements étaient pendus à un pin voisin. Très mécontent de voir ainsi troubler son eau, Ming-ling-tzu enleva, sans se faire voir, les vêtements, qui étaient d'une forme et d'une couleur extraordinaires. La femme, ayant pris son bain, se mit à crier tout en colère: «Quel voleur a pu venir ici en plein jour? Qu'on me rende mes vêtements!» Ayant aperçu Ming-ling-tzu, elle se jeta par terre devant lui. Le fermier lui reprocha de venir troubler son eau. A quoi elle répondit que les fontaines, comme les arbres, avaient été faites par le Créateur pour l'usage de tous. Le fermier lia conversation avec elle, et, découvrant que sa destinée était de l'épouser, il refusa absolument de lui rendre ses vêtements, sans lesquels elle ne pouvait s'en aller. Finalement, ils se marièrent. La femme vécut avec lui dix ans et lui donna un fils et une fille. Au bout de ce temps, sa destinée à elle fut accomplie; elle monta sur un arbre pendant l'absence de son mari, et, après avoir dit adieu à ses enfants, elle se mit sur un nuage et disparut.
En Océanie, dans l'île Célèbes, la tribu des Bantiks raconte, au sujet de l'origine de ses ancêtres, une légende qui se rattache à ce groupe de contes. La voici (Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft, t. VI, 1852, p. 536.—Comparer L. de Backer, l'Archipel indien, 1874, p. 98): Une créature à moitié divine, Outahagi, descendait du ciel avec sept de ses compagnes pour se baigner dans une fontaine de l'île. Un certain Kasimbaha les aperçoit planant au dessus de lui et les prend pour des colombes; il est bien surpris en voyant que ce sont des femmes. Pendant qu'elles se baignent, il prend un de leurs vêtements, par le moyen desquels on pouvait s'élever en l'air. Outahagi est obligée de rester sur terre; il l'épouse et en a un fils. Elle lui recommande de prendre garde qu'un cheveu blanc qu'elle a soit arraché. Kasimbaha l'arrache néanmoins, et Outahagi disparaît au milieu d'un affreux ouragan et retourne au ciel. Le mari, ne sachant comment soigner son enfant, veut aller la rejoindre. Il essaie de grimper à un rotang qui va de la terre au ciel, mais en vain: le rotang est tout couvert d'épines. Heureusement un mulot vient à son aide et ronge toutes les épines. Kasimbaha peut donc grimper avec son fils sur le dos, et il arrive au ciel, où divers animaux,—on ne voit pas trop pourquoi,—lui rendent encore service: un petit oiseau lui indique la demeure d'Outahagi; un ver luisant va se poser sur la porte de sa chambre. Le frère d'Outahagi, lequel est, lui aussi, une sorte de demi-dieu, veut voir si son beau-frère n'est qu'un mortel. Il l'éprouve au moyen de neuf plats couverts; mais une mouche montre à Kasimbaha le plat qu'il ne faut pas ouvrir. On le garde donc dans le ciel, et plus tard, il fait descendre son fils sur la terre au bout d'une longue chaîne. C'est ce fils qui est la tige des Bantiks[9].
Cette légende de l'île Célèbes présente bien évidemment un trait que nous avons signalé dans certaines variantes européennes du thème des Jeunes filles oiseaux et qui forme lien entre ce thème et celui auquel se rattache plus particulièrement le conte lorrain; nous voulons parler des épreuves auxquelles le héros est soumis. Ce trait, qui faisait défaut dans les contes orientaux que nous avons analysés avant cette légende, nous allons le retrouver dans d'autres contes ou œuvres littéraires, également orientaux, du type des Jeunes filles oiseaux.
Prenons d'abord un drame birman, dont l'analyse a été publiée dans le Journal of the Asiatic Society of Bengal, t. VIII (1839), p. 536: «Les neuf princesses de la ville de la Montagne d'argent, séparée du séjour des mortels par une triple barrière (la première, une haie de roseaux épineux; la seconde, un torrent de cuivre en fusion; la troisième, un Belou ou démon), ceignent leurs ceintures enchantées qui leur donnent le pouvoir de traverser l'air avec la rapidité d'un oiseau, et visitent une belle forêt dans les limites de l'Ile du Sud (la terre). Pendant qu'elles se baignent dans un lac, elles sont surprises par un chasseur qui lance sur la plus jeune, Mananhurry, un nœud coulant magique et l'amène au jeune prince de Pyentsa. Celui-ci est si frappé de sa merveilleuse beauté qu'il en fait sa «première reine», quoiqu'il ait épousé tout récemment la fille de l'astrologue royal. Le prince est obligé, peu de temps après, par ordre du roi son père, de marcher à la tête de l'armée contre des rebelles. L'astrologue profite de son absence pour expliquer un songe qu'a eu le roi, en lui persuadant qu'il n'a d'autre moyen d'apaiser le mauvais génie qui en veut à son pouvoir, qu'en lui sacrifiant la belle Mananhurry. La mère du prince, ayant appris le danger dont la bien-aimée de son fils est menacée, va la trouver et lui rend sa ceinture enchantée, qui avait été ramassée par le chasseur sur le bord du lac et offerte par lui à la reine-mère. La princesse retourne aussitôt à la Montagne d'argent; mais, en chemin, elle s'arrête chez un vieil ermite qui s'est retiré sur les confins de la forêt, et, après lui avoir raconté ses aventures, elle lui confie une bague et quelques drogues magiques qui permettent à celui qui les possède de franchir sans danger les barrières de la Montagne d'argent. Le jeune prince, ayant terminé son expédition, retourne à Pyentsa, et, n'y retrouvant plus sa chère Mananhurry, il repart immédiatement pour aller à sa recherche. Arrivé auprès de la belle forêt, il y entre seul, visite l'ermite, qui lui remet la bague et les drogues enchantées; puis il franchit les terribles barrières, et, après bien des aventures, arrive enfin à la ville de la Montagne d'argent[10]. Il fait connaître sa présence à Mananhurry en laissant tomber la bague de celle-ci dans un vase rempli d'eau que l'une des servantes du palais va porter au bain de la princesse. La nouvelle de son arrivée étant parvenue au roi, père de Mananhurry, celui-ci est très irrité qu'un mortel ait l'audace de pénétrer dans son pays et d'élever des prétentions sur sa fille; il ordonne de le soumettre à diverses épreuves. Le prince doit d'abord dompter des chevaux et des éléphants sauvages; il les dompte. Alors le roi promet de lui donner sa fille s'il parvient à tirer une flèche avec un des arcs du palais; le prince le fait avec une aisance et une adresse merveilleuses. Le roi exige une dernière épreuve: il faut que le prince distingue le petit doigt de Mananhurry parmi les doigts des princesses ses sœurs qui lui sont présentés au travers d'un écran. Grâce au roi des moucherons qui lui donne les indications nécessaires, le prince réussit encore dans cette épreuve, et rien ne s'oppose plus à sa réunion avec la belle Mananhurry.»
Les Birmans ayant reçu de l'Inde avec le bouddhisme la plus grande partie de leur littérature, on pouvait affirmer d'avance que tout le plan de ce drame devait avoir été calqué sur quelque récit indien. Ce qui, du reste, le démontre, c'est que nous trouvons dans un livre thibétain, le Kandjour, dont l'origine est indienne et bouddhique, un récit presque identique pour le fond au drame birman (Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. XIX, nº 6, 1873, p. XXIV seq.). L'identité va jusqu'au nom de l'héroïne: Manoharâ, dans le récit thibétain; Mananhurry, dans le drame birman; preuve certaine d'emprunt à une source commune, qui ne peut être qu'indienne.
On a recueilli, dans l'île de Madagascar, un conte du même genre, où figurent aussi les tâches que le héros doit accomplir. Dans ce conte malgache (Folklore Journal, 1883, I, p. 202), un jeune homme, appelé Andrianoro, entend parler de trois sœurs merveilleusement belles, qui de temps en temps descendent du ciel pour se baigner dans un certain lac. Grâce aux avis d'un devin, il réussit à se saisir de la plus jeune, et celle-ci consent à l'épouser.—Vient ensuite un épisode dans lequel la jeune femme, pendant un voyage de son mari, est mise à mort par les parents de ce dernier, puis se retrouve vivante à son retour. Alors elle dit à Andrianoro qu'elle va aller voir son père et sa mère. Andrianoro veut l'accompagner; elle cherche à l'en dissuader à cause des périls qu'il courra et des épreuves qu'il aura à subir; mais il persiste. (Tout cet épisode nous paraît une altération du passage où, dans le drame birman et dans le conte indien de Cachemire mentionné plus haut en note, la jeune femme, menacée d'un grand danger, reprend son enveloppe d'oiseau et s'envole vers le pays de son père).—Avant de se mettre en route, Andrianoro rassemble tous les animaux et les oiseaux, et tue des bœufs pour les régaler. Après quoi il leur raconte ce qu'il va faire, et ils lui disent qu'ils viendront à son secours. Quand il est arrivé dans le ciel, le père de sa femme lui impose diverses tâches: couper un arbre énorme; retirer un grand nombre d'objets qui ont été jetés dans un lac rempli de crocodiles, reconnaître la mère de sa femme au milieu de ses filles toutes semblables à elle. Andrianoro vient à bout de ces tâches, grâce à l'aide des animaux reconnaissants.
Il est à remarquer que ce trait de la reconnaissance des animaux manque dans le drame birman et dans la légende des îles Célèbes: aussi l'intervention de la mouche ou du moucheron ne s'explique-t-elle pas.
Dans ce drame et cette légende,—et aussi dans le récit thibétain,—il n'est pas question non plus d'un secours que la femme du héros lui apporterait. Ce détail caractéristique s'est conservé dans un conte populaire de ce type, qui a été recueilli dans l'Inde chez les Santals et qui, sur d'autres points, est altéré (Indian Antiquary, 1875, p. 10). Il s'agit là d'un berger, nommé Toria, qui faisait paître ses chèvres sur le bord d'une rivière. Or, les filles du soleil avaient coutume de descendre chaque jour du ciel le long d'une toile d'araignée pour aller se baigner dans cette rivière. Voyant un jour Toria, elles l'invitent à se baigner avec elles, puis elles remontent au ciel. Toria, ayant ainsi fait connaissance avec les filles du soleil, devient au bout de quelque temps amoureux de l'une d'elles, et, pour l'obtenir, il s'avise d'une ruse. Un jour qu'il se baigne avec elles, il leur propose de jouer à qui restera le plus longtemps sous l'eau, et pendant que les filles du soleil plongent, il sort de la rivière, prend le sârhî (vêtement de dessus) de sa bien-aimée et s'enfuit. La jeune fille le suit jusqu'à sa maison; Toria lui rend le sârhî et n'ose lui demander sa main, mais la jeune fille, voyant ses sœurs parties, dit à Toria qu'elle restera avec lui et sera sa femme. Malheureusement pour Toria, un mendiant, qui a été hébergé dans sa maison, vante au roi la beauté de la fille du soleil, et le roi, l'ayant vue, cherche un moyen de se débarrasser du mari pour faire de la femme «sa reine». Il mande auprès de lui Toria et lui ordonne de creuser et de remplir d'eau, en une seule nuit, un grand étang, dont les bords doivent être plantés d'arbres; sinon, il sera mis à mort. La femme de Toria indique à celui-ci un moyen magique d'exécuter ce travail. Ensuite le roi fait ensemencer de graine de senevé une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande à Toria de récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne l'a pas fait en un jour, il mourra. La fille du soleil appelle ses colombes, et en une heure la besogne est terminée. Viennent ensuite un épisode dont nous avons donné l'analyse dans les remarques de notre nº 10, René et son Seigneur (I, p. 118), et une dernière partie extrêmement bizarre et qui ne se rapporte pas au thème que nous examinons.—Il est inutile de relever dans ce conte indien les altérations qu'a subies le thème des Jeunes filles oiseaux, les lacunes qui s'y rencontrent et la manière toute particulière dont est amené le passage relatif aux tâches imposées au héros.
Un autre conte populaire indien, recueilli dans le Bengale, et dont nous avons résumé tout l'ensemble à propos de notre nº 19, le Petit Bossu (I, p. 219), contient épisodiquement une partie du thème des Jeunes filles oiseaux (Indian Antiquary, 1875, p. 57): Parti à la recherche de l'apsara (danseuse céleste) que son père a vue en songe, le prince Siva Dâs consulte un ascète qui lui dit: «Dans la forêt il y a un étang: la nuit de la pleine lune, cinq apsaras viendront s'y baigner; elles descendront de leur char enchanté et déposeront leurs vêtements sur le bord de l'étang; pendant qu'elles seront dans l'eau, tu prendras leurs vêtements et tu resteras caché.» Et il lui indique à quel signe il reconnaîtra l'apsara Tillottama, dont le roi a rêvé. Siva Dâs suit les instructions de l'ascète, et les apsaras s'engagent, s'il leur rend leurs vêtements, à le laisser choisir pour femme parmi elles celle qu'il voudra[11].
Un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 1), que nous avons eu également à rapprocher de notre conte le Petit Bossu (I, p. 217), a un épisode analogue. Ce sont les trois filles du Roi de la mer qui, chaque jour, à midi, arrivent sous forme de colombes pour se baigner dans la mer. Le héros s'empare des vêtements de plumes de la plus jeune, et elle est forcée de rester sur la terre. Nous reviendrons sur cet épisode du conte avare et sur les aventures qui le suivent, dans les remarques de notre nº [73], la Belle aux cheveux d'or.
Dans un conte samoyède publié par M. Ant. Schiefner dans les Ethnologische Vorlesungen über die altaischen Vœlker, d'Alexander Castren (Saint-Pétersbourg, 1857, p. 172), une vieille dit à un jeune homme d'aller auprès d'un lac qui est au milieu d'une sombre forêt. Il y verra sept jeunes filles se baignant; leurs vêtements seront déposés sur le bord du lac. Il faudra qu'il prenne les vêtements de l'une d'elles et les cache. Le jeune homme suit ce conseil. La jeune fille dont il a pris les vêtements le supplie de les lui rendre. «Non,» répond-il, «car si je te les rends, tu t'envoleras de nouveau vers le ciel.» (Cette réflexion montre bien que ces vêtements sont, en réalité, un plumage.) Il finit pourtant par les lui rendre, et elle devient sa femme.
La littérature européenne du moyen-âge présente aussi ce même thème, sous une forme incomplète. Ainsi, d'après M. Liebrecht (Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung, t. XVIII, p. 59), dans le poème allemand de Frédéric de Souabe, le héros, qui, par sa faute, a vu s'éloigner de lui la princesse Angelburge, trouve ensuite l'occasion de dérober à celle-ci, pendant qu'elle se baigne, ses vêtements de colombe, et il ne les lui rend qu'après lui avoir fait promettre de l'épouser.—Dans les Nibelungen (aventure 25), Hagen s'empare des vêtements de deux ondines pendant qu'elles se baignent, et il ne consent à les leur rendre que si elles lui révèlent l'avenir.—Enfin, dans l'Edda scandinave (Les Eddas, traduction de Mlle R. du Puget, 2e éd., 1865, p. 275), trois frères, fils de roi, étant à la chasse, rencontrent sur le bord d'un lac trois femmes qui filaient du lin; «auprès d'elles étaient leurs formes de cygnes.» Ces femmes étaient des Valkyries. Les trois frères les emmènent chez eux: ils passent sept hivers ensemble; «puis les femmes s'envolèrent pour chercher les batailles, et ne revinrent pas[12].»
Ce que nous venons de dire sur le thème des Jeunes filles oiseaux, l'examen des formes complètes de ce thème montrera, nous le croyons, que, comme nous l'avons dit, l'épisode des «trois plumes qui se baignent», des jeunes filles mystérieuses et de leurs vêtements de plumes, n'appartenait pas originairement au thème principal du conte lorrain et des contes analogues, mais à un thème distinct, dont il constitue l'élément principal, celui auquel se rattache nécessairement toute la suite des aventures: là, en effet, on l'a vu, les vêtements de plumes ne sont pas simplement enlevés à la jeune fille, sans qu'il en soit désormais question davantage; ils sont repris par elle, et il faut que son mari aille la chercher dans le pays où elle s'est envolée.
⁂
Arrêtons-nous maintenant un peu sur le passage où il est question des épreuves imposées au héros. Ce trait, que nous avons rencontré dans le drame birman, dans le récit thibétain, dans le conte populaire du Bengale et dans le conte malgache,—se rattachant tous au thème des Jeunes filles oiseaux,—nous allons le trouver dans un conte indien du type de Chatte Blanche. Voici le résumé de ce conte, qui fait partie de la grande collection formée par Somadeva de Cachemire, au XIIe siècle de notre ère, la Kathâ-Sarit-Sâgara, l'«Océan des Histoires» (voir la traduction anglaise de C. H. Tawney, t. I, p. 355, ou l'analyse donnée dans les Comptes rendus de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 225 seq.): Le jeune prince Çringabhuya arrive un jour au château d'un râkshasa (ogre), situé au milieu d'une forêt. Ce râkshasa, nommé Agniçikha, a une fille nommée Rûpaçikhâ. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre, et la fille du râkshasa déclare à son père qu'elle mourra, si celui-ci ne la donne pas pour femme au prince. Agniçikha consent au mariage, mais à la condition qu'auparavant le prince exécutera tous les ordres qu'il lui donnera. Ce que le prince a d'abord à faire, c'est de reconnaître sa bien-aimée au milieu de ses cent sœurs qui toutes lui ressemblent absolument, et de lui poser sur le front la couronne de fiancée. Rûpaçikhâ a prévu cette épreuve, et le prince sait d'avance qu'elle portera autour du front un cordon de perles. «Mon père,» lui a-t-elle dit, «ne le remarquera pas; comme il appartient à la race des démons, il n'a pas beaucoup d'esprit.» Çringabhuya, s'étant bien tiré de cette première épreuve, reçoit ensuite l'ordre de labourer assez de terrain pour y semer cent boisseaux de sésame; labour et semailles doivent être terminés pour le soir. Grâce à Rûpaçikhâ et à son pouvoir magique, le soir le tout se trouve fait. Alors le râkshasa exige que Çringabhuya ramasse en un tas toutes les graines qu'il vient de semer; en un instant, Rûpaçikhâ fait venir d'innombrables fourmis, et les graines sont vite ramassées. Enfin le prince doit aller inviter au mariage le frère du râkshasa, un autre râkshasa, nommé Dhûmaçikha. Sa fiancée lui donne un cheval très rapide et divers objets magiques, et elle lui dit de s'enfuir à toute bride une fois son invitation faite. Suit l'épisode de la poursuite et des objets magiques, que nous avons étudié à propos d'un passage de notre nº 12, le Prince et son Cheval (I, p. 152 seq.). Le râkshasa Agniçikha, fort étonné de voir le jeune homme échappé à un si grand péril, se dit qu'il doit être un dieu et lui donne sa fille. Au bout de quelque temps, le prince désire retourner dans son pays, mais sa femme lui conseille de quitter secrètement le château du râkshasa. Le lendemain donc, les deux jeunes gens s'enfuient sur leur bon cheval. Bientôt Agniçikha, furieux, se met à leur poursuite. Quand il est près d'eux, Rûpaçikhâ rend invisibles son mari et le cheval, et elle se change elle-même en paysan; elle prend la hache d'un bûcheron et se met à fendre du bois. Agniçikha demande au prétendu bûcheron s'il n'a pas vu les fugitifs. «Nous n'avons vu personne,» répond Rûpaçikhâ; «aussi bien nos yeux sont remplis de larmes à cause de la mort du prince des râkshasas, Agniçikha, qui est trépassé aujourd'hui. Nous sommes en train de couper du bois pour son bûcher.—Ah! malheureux,» se dit Agniçikha, «je suis donc mort! Maintenant que m'importe ma fille? Je retourne à la maison et je vais demander à mes gens comment la chose est arrivée.» Il retourne chez lui; mais, ses gens lui ayant dit qu'il est encore en vie, il reprend sa poursuite. Alors sa fille se change en un messager, tenant une lettre à la main, et quand le râkshasa lui demande des nouvelles des fugitifs, le messager lui dit qu'il a bien d'autres choses en tête: le prince des râkshasas Agniçikha vient d'être mortellement blessé dans une bataille et il l'envoie en toute hâte appeler son frère auprès de lui, pour qu'il lui transmette son royaume. Voilà le râkshasa de nouveau tout bouleversé; il retourne vite à son château, où ses gens parviennent à le convaincre qu'il est en parfaite santé; mais il renonce à poursuivre les jeunes gens, et ceux-ci arrivent heureusement dans le pays de Çringabhuya.
Nous réservant de revenir sur quelques traits de ce curieux conte indien, nous dirons un mot de chacune des diverses tâches imposées au jeune homme dans notre conte.
La première se retrouve exactement dans un conte westphalien de même type (Grimm, nº 113), où le héros reçoit l'ordre de couper une grande forêt et n'a d'autres outils qu'une hache, un coin et une cognée de verre. Dans un autre conte allemand (Grimm, nº 193), où notre thème et celui des Jeunes filles oiseaux se mélangent très intimement, le jeune homme n'a qu'une hache de plomb et des coins de fer-blanc, et il doit, comme dans notre conte, mettre tout le bois en cordes. De même dans le conte de la Haute-Bretagne, où les instruments donnés au valet sont une hache en plomb et une scie en papier. Dans l'un des contes catalans indiqués ci-dessus (Rondallayre, I, p. 85), dans le conte basque, dans le conte transylvain, le prince doit non seulement abattre une grande forêt, mais, dans les deux premiers, y semer du blé et faire la moisson; dans le dernier, la mettre en cordes et planter à la place une vigne qui donne déjà du raisin.—Voir encore le conte picard mentionné plus haut (Mélusine, 1877, col. 446), un conte breton du même type, assez altéré (Luzel, 5e rapport, p. 26), un conte allemand (Müllenhoff, p. 395), le conte grec moderne également mentionné (Hahn, nº 54) et un conte du Tyrol allemand, du type des Jeunes filles oiseaux (Zingerle, I, nº 37).
En Orient, dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, p. 162), déjà cité à propos de notre nº 3 (I, p. 48), une des épreuves imposées au prince qui demande la main de la princesse Labam, est de couper en deux un énorme tronc d'arbre avec une hache de cire. Le prince indien est aidé par la princesse Labam, comme Jean est aidé par Chatte Blanche.
Dans le conte westphalien, l'une des tâches est, comme dans notre conte, de bâtir un château (comparer Grimm, nº 186); mais il n'y est pas question du singulier moyen qu'il faut employer pour avoir la «belle flèche». Ce bizarre passage se retrouve sous diverses formes dans plusieurs autres contes de ce type. Ainsi, dans le conte du Tyrol italien nº 27 de la collection Schneller, l'enchanteur ayant ordonné au jeune homme d'enlever un rocher qui est au milieu d'un lac, sa fille indique au jeune homme ce qu'il faut faire: il prendra une épée et un seau, coupera la tête à la jeune fille et fera couler le sang dans le seau; mais il aura soin qu'il n'en tombe point par terre. Il en tombe trois gouttes; la jeune fille disparaît, mais bientôt après elle revient et dit au jeune homme que, par son inattention, il avait rendu la chose presque impossible, mais enfin elle a réussi. (Comparer le conte portugais de la collection Coelho).
Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre, cet incident n'entraîne pas de conséquences pour la suite du récit. Il n'en est pas de même dans les contes dont nous allons parler. Dans un des contes catalans déjà mentionnés (Rondallayre, I, p. 41), le héros doit retirer un anneau du fond de la mer. Sa bien-aimée lui dit de la couper en morceaux, en prenant bien garde de rien laisser tomber par terre, et de jeter le tout à la mer. Malgré tout le soin du héros, il tombe par terre une goutte de sang. Néanmoins la jeune fille retire l'anneau. Ensuite son père dit au jeune homme qu'il lui faudra reconnaître sa fiancée entre ses deux sœurs: elles seront placées toutes les trois derrière une cloison et passeront à travers un trou le petit doigt de leur main droite (c'est tout à fait, on le voit, le drame birman). Comme, depuis que la goutte de sang est tombée par terre, il manque une phalange au petit doigt de la jeune fille, le héros n'a pas de peine à la reconnaître. (L'autre conte catalan du Rondallayre, I, p. 85, le conte espagnol de Séville et le conte basque sont, pour tout ce passage, à peu près identiques à ce conte.)—Le conte picard présente cet épisode d'une autre façon. Le diable ayant ordonné au jeune homme d'aller chercher un nid au sommet d'une haute tour de marbre, la fille du diable dit à son ami de la couper en morceaux, qu'il fera cuire dans une chaudière. Avec ses os il fera une échelle et il pourra grimper à la tour. Quand le jeune homme remet les os à leur place, il oublie ceux du petit doigt du pied. C'est ce qui lui permet de distinguer sa fiancée quand le diable lui dit de choisir par la nuit noire parmi ses trois filles couchées l'une près de l'autre. (Comparer le conte de la Haute-Bretagne).—Dans le conte écossais nº 2 de la collection Campbell, la fille du géant fait au prince une échelle avec ses propres doigts, pour qu'il puisse dénicher un nid, et, comme elle y a perdu son petit doigt, le prince peut ensuite la distinguer entre ses deux sœurs. (Comparer le second conte écossais).—Le conte milanais cité plus haut a aussi cet épisode, mais incomplet. Le vieillard qui enseigne au jeune homme comment il devra se comporter chez le Roi du Soleil, lui dit que ce dernier lui bandera les yeux, quand il s'agira de choisir une de ses filles; il faudra que le jeune homme leur prenne à chacune les mains, et celle qui aura un doigt coupé, ce sera la plus belle.
Il y a donc à cet endroit, dans notre conte, une lacune, très facile du reste à combler. Le jeune homme, qui a les yeux bandés, reconnaît évidemment la «Plume verte», en lui prenant la main, à l'os qu'il lui a mal remis.
Dans divers autres contes, le héros doit aussi reconnaître sa fiancée; mais les circonstances sont différentes.
La transformation de la «Plume verte» en chatte blanche rappelle de loin le passage du conte suédois le Prince et Messéria (nº 14 de la collection Cavallius) où Messéria dit au prince, qui doit la reconnaître au milieu de ses sœurs, métamorphosées comme elle en animaux, qu'elle sera changée en petit chat.
⁂
Quant au conseil donné à Jean par la «Plume verte» de ne pas accepter la chaise que le diable lui offrira, il faut, croyons-nous, pour le comprendre, le rapprocher d'un trait d'un autre conte suédois du même genre (Cavallius, nº 14 B). Dans un épisode où le héros est envoyé par l'ondine chez une sorcière, sa sœur, sous prétexte d'en rapporter des cadeaux de noce (comparer plus haut le conte indien de Somadeva), il s'abstient, d'après les conseils de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises qui lui sont offertes; car si l'on s'assied sur telle ou telle chaise, on est exposé à tel ou tel danger.—Dans le conte picard, la fille du diable recommande au jeune homme de ne pas manger de viande et de ne pas boire de vin chez le diable; sinon il serait empoisonné. (Le conte suédois renferme également le conseil de ne rien manger, sous peine de mourir.)
⁂
Nous ne sommes pas encore au bout des altérations que présente notre conte. Dans le passage où le diable se met à la poursuite des deux jeunes gens, l'idée première est encore tout à fait obscurcie. Dans le thème primitif, ce ne sont pas des personnages étrangers jusqu'alors à l'action,—casseur de pierres, laboureur,—qui, on ne sait pourquoi, répondent au diable tout de travers et l'amènent à renoncer à sa poursuite; c'est l'un des deux jeunes gens, après que, grâce au pouvoir magique de la fille du diable, ils ont pris l'un et l'autre diverses formes, comme on l'a vu dans notre nº 9, l'Oiseau vert. Ainsi, dans le conte allemand de la collection Wolf (p. 293), la fille du diable se change en rocher et transforme le jeune homme en casseur de pierres qui feint d'être sourd et parle de son travail et de sa misère en réponse à toutes les questions qu'on lui adresse; dans le conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27), la fille de l'enchanteur change son mari en jardin et prend elle-même la forme d'une vieille jardinière qui répond: Achetez de la belle salade, etc.; puis viennent les transformations suivantes: lac et pêcheur qui offre sa marchandise, église et prêtre qui demande à l'enchanteur de lui servir sa messe. Voir encore un conte toscan (Rivista di letteratura popolare, vol. I, fasc. II, Rome, 1878, p. 83); les contes siciliens nos 54 et 55 de la collection Gonzenbach, nº 15 de la collection Pitrè; le conte picard publié dans Mélusine, le conte de la Haute-Bretagne, etc.—Le conte indien de Somadeva présente cette même idée sous une forme particulière[13].
D'autres contes de ce type (conte russe, conte esthonien) ont, comme notre Oiseau vert, les transformations, mais non les réponses de travers.
Enfin, dans plusieurs (par exemple dans le conte écossais, le conte norwégien, le conte danois, le conte espagnol de Séville, un des contes catalans du Rondallayre, I, p. 41, le conte tsigane, le conte portugais nº 6 de la collection Braga, le conte des nègres de la Jamaïque), au lieu des transformations, se trouve l'épisode des objets magiques qui opposent des obstacles à la poursuite, épisode dont nous avons parlé, nous le rappelions tout à l'heure, à propos de notre nº 12, le Prince et son Cheval, et que nous venons de rencontrer, différemment encadré, dans le conte indien de Somadeva.—Le conte italien des Abruzzes et un autre des contes catalans (Rondallayre, I, p. 85) présentent successivement l'épisode des transformations et celui des objets magiques.
⁂
Vers la fin de Chatte Blanche, la défense faite à Jean par la «Plume verte» de se laisser embrasser par ses parents, sous peine de perdre sa beauté, amène un épisode qui semble assez inutile. C'est que, là aussi, la donnée primitive est altérée. Dans les contes de ce type où elle a été fidèlement conservée, quand le jeune homme va revoir ses parents, sa fiancée le supplie de ne se laisser embrasser par personne; sinon, il l'oubliera et l'abandonnera. Sa mère ou une autre femme l'ayant embrassé pendant qu'il n'y prend pas garde, les choses arrivent, en effet, comme la jeune fille l'a prédit, et le jeune homme est au moment d'en épouser une autre, quand la vraie fiancée trouve moyen de mettre fin à cet oubli (souvent en faisant paraître devant lui deux oiseaux enchantés qui, par les paroles qu'ils échangent entre eux, réveillent ses souvenirs). Voir, parmi les contes ci-dessus mentionnés, le conte bas-breton, le conte écossais, les contes allemands de la collection Müllenhoff et de la collection Wolf, le conte basque, le conte espagnol de Séville, le conte du Tyrol italien, le conte toscan, le conte italien des Abruzzes, les contes siciliens nos 14 et 54 de la collection Gonzenbach, le conte grec moderne nº 54 de la collection Hahn, et, de plus, deux autres contes grecs (B. Schmidt, nos 5 et 12), deux contes italiens de Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Pitrè, nº 13).—Comparer aussi le conte portugais nº 6 de la collection Braga.
⁂
La fin de notre conte est encore défigurée. La forme véritable se trouve, par exemple, dans le conte suédois nº 14 B de la collection Cavallius: Trois seigneurs font à Singorra, la fiancée oubliée, réfugiée chez de pauvres gens, des propositions déshonnêtes. Elle les laisse venir chacun une nuit, l'un après l'autre, et dit au premier qu'elle a oublié de fermer sa fenêtre; au second, que sa porte est restée ouverte; au troisième, que son veau n'est pas enfermé. Ils s'offrent à aller fermer l'un la fenêtre, l'autre la porte, le troisième à enfermer le veau; mais, par l'effet magique de quelques paroles prononcées par Singorra, ils restent attachés, l'un à la porte, l'autre à la fenêtre, l'autre au veau, et passent la nuit la plus désagréable.—Cet épisode existe dans les contes suivants de ce type: le conte sicilien nº 55 de la collection Gonzenbach, le conte norwégien, les deux contes islandais, le conte écossais, les contes allemands p. 395 de la collection Müllenhoff et nº 8 de la collection Curtze, le conte du Tyrol italien, le conte toscan, le conte espagnol de Séville, les contes portugais nº 4 de la collection Consiglieri-Pedroso et nº 6 de la collection Braga, le conte basque, le conte de la Basse-Bretagne et le conte picard. Dans ces quatre derniers, il est altéré, surtout dans le conte picard, où il est presque méconnaissable. Comparer encore un conte irlandais (Kennedy, I, p. 63), un conte allemand résumé par Guillaume Grimm (t. III, p. 330), et aussi (ibid. p. 154) un autre conte allemand (variante du nº 88 de la collection Grimm).—Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 16), cet épisode forme à peu près tout le conte à lui seul.
⁂
Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son Pentamerone (nos 17 et 29) deux contes du genre de Chatte Blanche. Dans le premier se trouve l'épisode des tâches, parmi lesquelles celle de fendre et scier un tas énorme de bois, et aussi l'épisode de la fiancée oubliée et de la colombe qui reproche cet oubli au prince, comme dans les contes indiqués plus haut. Dans le second, l'oubli seulement et l'aventure des trois seigneurs mystifiés.
⁂
Il semble naturellement indiqué de rapprocher de notre conte l'idée générale du mythe grec de Jason et Médée, qui, du reste, a bien l'air d'un conte populaire: Jason, pour obtenir la toison d'or, doit accomplir plusieurs travaux; Médée, fille de celui qui les lui a imposés, vient à son secours par des moyens magiques. Ils s'enfuient ensemble et échappent à la poursuite du père de Médée. Plus tard,—bien des années après, il est vrai, et tout à fait de gaîté de cœur,—Jason abandonne sa libératrice (Apollodori Bibliotheca, I, 9, 23 seq.).
NOTES:
[4] Pour ce trait du mort reconnaissant, voir les remarques de notre nº 19, le Petit Bossu (I, p. 214).
[5] Il n'est pas sans intérêt de constater que, dans le conte espagnol de Séville, mentionné ci-dessus, le personnage qui a gagné au jeu l'âme du héros est le «Marquis du Soleil». Ce trait établit un lien tout spécial entre le conte milanais, le troisième conte catalan et le conte espagnol.
[6] Un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 15), mentionné plus haut parmi les contes se rattachant au thème des Jeunes filles oiseaux, présente, pour tout l'ensemble, la plus frappante ressemblance avec ce conte arabe. Voir aussi un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6).—Pour le trait de l'oiseau arrivé le dernier, comparer notre nº 3, le Roi d'Angleterre et son Filleul, et les remarques de ce conte (I, p. 48).
[7] La première partie du conte sibérien, qui ne se retrouve pas dans l'histoire de Djanschah et qui, à vrai dire, forme un conte distinct, est également un écho des Mille et une Nuits, car elle n'est autre qu'un épisode des Voyages de Sindbad le Marin (l'épisode du «Vieillard de la mer»).
[8] Voir Th. Benfey, Pantschatantra, t. I, p. 263.
[9] Le conte suivant, qui a été recueilli dans la Nouvelle-Zélande, nous paraît être une version défigurée de cette légende: Une jeune fille de race céleste a entendu vanter la valeur et la beauté du grand chef Tawhaki. Elle descend du ciel pour être sa femme. Plus tard, offensée d'une réflexion que son mari fait au sujet de la petite fille qu'elle a mise au monde, elle prend l'enfant et s'envole avec elle. Tawhaki grimpe à une plante qui s'élève jusqu'au ciel; arrivé là, il est traité avec mépris par les parents de sa femme; mais à la fin celle-ci le reconnaît, et il devient dieu (Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung, t. XVIII, p. 61).
[10] Il est curieux de constater que dans le conte bohème de même type indiqué plus haut (Waldau, p. 248), c'est à la Montagne d'or que le héros doit aller rejoindre sa femme. Dans un conte tyrolien (Zingerle, I, nº 37), c'est à la Montagne de verre.—Dans un conte indien de Cachemire (Steel et Temple, p. 27), c'est à la Montagne d'émeraude.
[11] Dans un livre de l'Inde, le Çatapatha Brahmana, cité par M. Benfey (Pantschatantra, t. I, p. 264), l'apsara Urvâçi et ses compagnes se baignent dans un lac sous la forme de canes, et elles «se rendent visibles» au roi Pururavas, c'est-à-dire se montrent à lui sous leur forme véritable.
[12] La légende suivante des îles Shetland et des Orcades (Kennedy, I, p. 122), présente une forme curieuse de ce thème: Un pêcheur aperçoit un jour deux belles femmes qui se jouent sur le bord de la mer. Non loin de lui se trouvent par terre deux peaux de phoques; il en prend une pour l'examiner. Les deux femmes, ayant remarqué sa présence, courent vers l'endroit où étaient les peaux. L'une saisit celle qui reste, s'en revêt en un clin d'œil et disparaît dans la mer; l'autre supplie le pêcheur de lui rendre la sienne, mais il refuse et il épouse la femme. Quelques années après, alors qu'elle a déjà deux enfants, la femme retrouve sa peau de phoque et s'enfuit avec un de ses pareils.
[13] Un conte toscan (V. Imbriani. La Novellaja Fiorentina, p. 403) offre, dans un passage analogue, la même altération que notre conte.—Cf. un conte grec moderne (Hahn, nº 41, p. 248 du 1er volume).
XXXIII
LA MAISON DE LA FORÊT
Il était une fois un soldat, nommé La Ramée. Il dit un jour à son capitaine qu'il voulait aller parler au roi. Le capitaine lui accorda un congé de quelques jours, et La Ramée se mit en route. Il avait déjà fait une quarantaine de lieues, lorsqu'il retourna sur ses pas. «Te voilà revenu de ton voyage?» lui dit le capitaine.—«Non,» répondit La Ramée; «c'est que j'ai oublié ma ration de pain et deux liards qui me sont dus.—Au lieu de deux liards,» dit le capitaine, «je vais te donner deux sous.» La Ramée mit les deux sous dans sa poche, le pain dans son sac, et reprit le chemin de Paris.
Comme il traversait une grande forêt, il rencontra un chasseur. «Bonjour,» lui dit-il, «où vas-tu?—Je vais à tel endroit.—Moi aussi. Veux-tu faire route avec moi?—Volontiers,» dit le chasseur.
La nuit les surprit au milieu de la forêt; ils finirent par trouver une maison isolée où ils demandèrent un gîte. Une vieille femme qui demeurait dans cette maison avec une petite fille leur dit d'entrer et leur donna à souper. Pendant qu'ils mangeaient, l'enfant s'approcha de La Ramée et lui dit de se tenir sur ses gardes, parce que cette maison était un repaire de voleurs.
Après le souper, le chasseur, qui n'avait rien entendu, paya tranquillement l'écot, et laissa voir l'or et l'argent qu'il avait dans sa bourse. Puis la vieille les fit monter dans une chambre haute. Le chasseur se coucha et fut bientôt endormi; mais La Ramée, qui était prévenu, poussa une armoire contre la porte pour la barricader.
Au milieu de la nuit, les voleurs arrivèrent. La vieille leur dit qu'il se trouvait là un homme très riche et qu'ils pourraient faire un bon coup. Mais, quand ils essayèrent d'enfoncer la porte, ils ne purent y parvenir. Ils dressèrent alors une échelle contre la fenêtre de la chambre, et La Ramée, qui était aux aguets, entendit l'un d'eux demander dans l'obscurité: «Tout est-il prêt?—Oui,» dit La Ramée.
Le voleur grimpa à l'échelle, et, comme il avançait la tête dans la chambre, La Ramée la lui abattit d'un coup de sabre. Un second voleur vint ensuite et eut le même sort; puis un troisième, et ainsi des autres jusqu'à huit qu'ils étaient. Quand La Ramée eut fini, il voulut compter les têtes coupées; mais, comme il faisait sombre, il crut qu'il y en avait neuf. «Bon!» dit-il, «voilà que j'ai tué mon compagnon avec les autres!» Cependant il chercha partout, et finit par trouver le chasseur sous le lit, où il était blotti, plus mort que vif.
Le lendemain matin, La Ramée jeta la méchante vieille dans un grand feu et fit un beau cadeau à la petite fille. La maison était pleine d'or et d'argent, mais il n'en fut pas plus riche: le chasseur avait tout empoché. La Ramée lui dit adieu et continua son voyage.
Arrivé à Paris, il entra dans un beau café pour se rafraîchir. Quand il voulut payer, on lui dit qu'il ne devait rien. «Tant mieux!» se dit-il; «c'est autant de gagné.» Il entra plus loin dans un autre café, et, après qu'il se fut bien régalé, on lui dit encore qu'il ne devait rien. «Voilà qui va bien,» pensa La Ramée; «qu'il en soit toujours ainsi!» Il alla se loger à l'hôtel des princes, et, là encore, il n'eut rien à payer.
Pendant qu'il était à réfléchir sur son aventure, il vint à penser au chasseur qui avait pris tout l'argent dans la maison de la forêt. «Ah!» dit-il, «que je le rencontre, ce gredin-là, et je lui en ferai voir de belles!»
Au même instant, une porte s'ouvrit et le chasseur parut devant lui.
«Attends, coquin,» cria La Ramée, «que je te tue!»
Le chasseur s'esquiva; mais, quelques instants après, il revint, vêtu en prince. «Ah! sire,» lui dit La Ramée, «je vous demande pardon, je ne savais pas qui vous étiez.» Le roi lui dit: «Tu m'as sauvé la vie; en récompense je te donne ma sœur en mariage.» La Ramée ne se fit pas prier, et les noces eurent lieu le jour même.
REMARQUES
Ce petit conte se retrouve en Allemagne et en Vénétie.
Comparer d'abord, dans la collection Wolf (Deutsche Hausmærchen), le conte allemand p. 65. Un soldat qui a déserté rencontre dans une forêt un chasseur et arrive avec lui dans un repaire de brigands. Il se fait passer, lui et son compagnon, pour des voleurs d'une autre bande et trouve moyen de tuer les brigands par surprise. Son compagnon s'est caché pendant le combat; le soldat le raille de sa poltronnerie. Arrivé seul à la capitale du pays, il voit avec étonnement tous les factionnaires lui présenter les armes. Le roi, à qui il va demander du service, le reçoit fort bien et se fait reconnaître à lui pour le chasseur de la forêt. Le soldat se confond en excuses. Finalement, il est nommé colonel dans la garde du roi et devient bientôt feld-maréchal.
La collection Grimm renferme un conte tout à fait du même genre (nº 199). Comparer aussi un troisième conte allemand, nº 10 de la collection Simrock.
Dans le conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, nº 7), Beppo Pipetta, soldat du roi d'Ecosse, s'en allant en congé chez ses parents, rencontre sur une montagne le roi qui faisait un voyage à pied. Se doutant que c'est un grand personnage, Beppo s'offre à l'accompagner. Ils entrent ensemble dans une auberge mal famée, dont l'hôte les prévient que le soir il doit venir des brigands. Beppo mange le dîner des brigands; puis on conduit les deux compagnons dans une chambre haute. Arrivent les brigands. Beppo, qui est resté aux aguets, tue un des hommes envoyés à la découverte, puis un second, un troisième, un quatrième. Restent trois brigands qui se présentent à leur tour. Beppo casse la tête à l'un d'un coup de pistolet et couche par terre les deux autres d'un coup d'épée. Le roi se sépare amicalement de Beppo, qui s'en va dans sa famille et revient ensuite à son régiment. A peine de retour à la caserne, il est mandé auprès du roi. Dans la salle d'audience il trouve le seigneur, son ancienne connaissance. «Que faites-vous ici?» lui demande-t-il.—«Je suis appelé auprès du roi.—Moi aussi,» dit Beppo. Le seigneur se retire, et bientôt Beppo est introduit auprès du roi qui le reçoit en grand appareil, avec sa couronne et son manteau royal, et l'interroge sur l'affaire des brigands. Il lui demande, entre autres choses, s'il a des témoins. «Oui, sire,» répond Beppo, qui ne le reconnaît pas. «J'ai pour témoin un seigneur qui doit être en bas dans le palais.—Ce n'est pas vrai,» dit le roi, «car le voici devant vous.» Le roi récompense généreusement Beppo.
XXXIV
POUTIN & POUTOT
Ç'ataut Poutin et Poutot que faïaint ménage assane. Ain joû î s'disèrent:
«J'allons allée â fraises.»
Lo v'là partis â fraises. Poutot ataut bé pû hébéle[14] à maingée que Poutin. Qua î feut plein, î li disé:
«A ct' heuoure, veux-tu rev'né?
—Niant, je n'veume rev'né que je n'fû aouss' plein qu'té.
—Eh bé! j'ma vas dére aou leuou de te v'né maingée.
«Leuou, va-t'a maingée Poutin. Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
—I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
—Eh bé! j'm'a vas dére aou p'tiot ché de te v'né abaïée.
C'étaient Poutin et Poutot, qui faisaient ménage ensemble. Un jour ils se dirent:
«Nous allons aller aux fraises.»
Les voilà partis aux fraises. Poutot allait bien plus vite à manger que Poutin. Quand il fut plein, il lui dit:
«Maintenant, veux-tu revenir?
—Non, je ne veux revenir que je ne sois aussi plein que toi.
—Eh bien! je m'en vais dire au loup de te venir manger.
«Loup, va-t'en manger Poutin. Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
—Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
—Eh bien! je m'en vais dire au petit chien de te venir aboyer.
«P'tiot ché, va-t'a abaïée le leuou: le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
—I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
—Eh bé! j'm'a vas dére aou bâton de te v'né batte.
«Bâton, va-t'a batte le p'tiot ché: le p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
—I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
—Eh bé! j'm'a vas dére aou feuil de te v'né brûlée.
«Feuil, va-t'a brûlée l'bâton: l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
—I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
—Eh bé! j'm'a vas dére à lé rivère de te v'né doteindre.
«Rivère, va-t'a doteindre l'feuil: l'feuil n'veume brûlée l'bâton; l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
«Petit chien, va-t'en aboyer le loup: le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
—Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
—Eh bien! je m'en vais dire au bâton de te venir battre.
«Bâton, va-t'en battre le petit chien: le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
—Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
—Eh bien! je m'en vais dire au feu de te venir brûler.
«Feu, va-t'en brûler le bâton: le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
—Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
—Eh bien! je m'en vais dire à la rivière de te venir éteindre.
«Rivière, va-t'en éteindre le feu: le feu ne veut brûler le bâton; le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
—I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
—Eh bé! je m'a vas dére aou bieu de te v'né boueïre.
«Bieu, va-t'a boueïre lé rivère: lé rivère n'veume doteindre l'feuil; l'feuil n'veume brûlée l'bâton; l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.
—Elle n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.
—Eh bé! je m'a vas dére aou boucher de te v'né tiée.
«Boucher, va-t'a tiée l'bieu: le bieu n'veume boueïre lé rivère; lé rivère n'veume doteindre l'feuil; l'feuil n'veume brûlée l'bâton; l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le leou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.»
Le boucher tié l'bieu, l'bieu beuvé lé rivère, lé rivère doteindé l'feuil, l'feuil brûlé l'bâton, l'bâton batte le p'tiot ché, le p'tiot ché abaïé le leuou, le leuou maingé Poutin, et tourtout feut fâ.
—Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
—Eh bien! je m'en vais dire au bœuf de te venir boire.
«Bœuf, va-t'en boire la rivière: la rivière ne veut éteindre le feu; le feu ne veut brûler le bâton; le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.
—Elle ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.
—Eh bien! je m'en vais dire au boucher de te venir tuer.
«Boucher, va-t'en tuer le bœuf: le bœuf ne veut boire la rivière; la rivière ne veut éteindre le feu; le feu ne veut brûler le bâton; le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.»
Le boucher tua le bœuf, le bœuf but la rivière, la rivière éteignit le feu, le feu brûla le bâton, le bâton battit le petit chien, le petit chien aboya le loup, le loup mangea Poutin, et tout fut fini.
NOTES:
[14] Etait bien plus habile.
REMARQUES
Un conte suisse de la Gruyère (Romania, 1875, p. 232) met en scène des personnages analogues à ceux de notre conte, et commence à peu près de la même manière; mais bientôt il s'en écarte beaucoup plus que certains autres contes dont l'introduction est différente. Voici le commencement de ce conte: «Pelon et Peluna sont allés aux framboises; ils ont regardé lequel serait le plus vite plein. Peluna a été pleine avant Pelon; Pelon n'a pas pu aller à sa maison.» Alors on va chercher un char pour mener Pelon; le char ne veut pas mener Pelon; le cheval ne veut pas traîner le char, ni le pieu battre le cheval, ni le feu brûler le pieu, ni l'eau éteindre le feu, ni la souris boire l'eau, ni le chat manger la souris, ni le chien manger le chat; mais le loup veut bien manger le chien, et alors les autres personnages consentent à la file à faire ce qu'on leur demandait.
Un conte de l'Allemagne du Nord (Kuhn et Schwartz, nº 16) s'écarte de notre conte pour l'introduction, mais s'en rapproche pour tout le reste: Une femme a un petit chien et un hippel (?); elle veut aller à la foire et dit au hippel de rester à la maison; il ne veut pas. Alors la femme dit au chien de le mordre. Entrent ensuite successivement dans l'action le bâton, le feu, l'eau, le bœuf, le boucher. C'est bien, comme on voit, la même série que celle de notre conte, moins le loup, qui est en tête dans le conte de Montiers.—D'autres contes, qui, pour la plupart, n'ont pas non plus le loup, ajoutent un dernier chaînon: le juge, qui veut bien pendre ou battre le boucher (voir une chanson parisienne, citée par M. Gaston Paris, Romania, 1872, p. 220, et un conte hongrois de la collection Gaal-Stier, nº 20). Ailleurs, au lieu du juge, c'est le bourreau (conte alsacien, Elsæssisches Volksbüchlein d'Aug. Stœber, 1re éd., Strasbourg, 1842, p. 93; conte souabe de la collection Meier, nº 82; conte de Saxe-Meiningen, cité par M. R. Kœhler, Germania, t. V, 1860, p. 466), ou bien c'est le soldat (conte vénitien: Bernoni, Tradizioni, p. 72), ou le diable (variante du conte souabe, op. cit., p. 317, et chanson vosgienne, citée par M. G. Paris, loc. cit.), ou enfin la Mort (chanson bourguignonne, Romania, 1872, p. 219).
Dans un conte portugais (Coelho, nº 4), cette série de personnages est rattachée à une autre série préliminaire. Un singe a laissé tomber un grain de grenade au pied d'un olivier; à cette place pousse bientôt un grenadier. Alors le singe va trouver le propriétaire de l'olivier et lui dit de l'arracher pour permettre au grenadier de pousser. Sur son refus, le singe va trouver le juge; le juge refusant d'obliger l'homme à arracher son olivier, le singe va trouver le roi, pour qu'il fasse marcher le juge; puis la reine, pour qu'elle se brouille avec le roi; puis le rat, pour qu'il aille ronger les jupes de la reine; puis le chat, pour qu'il mange le rat; le chien, pour qu'il morde le chat; le bâton, le feu, l'eau, le bœuf, le boucher et enfin la mort, comme dans la chanson bourguignonne mentionnée plus haut[15].
Dans tout un groupe de contes, après le bœuf, vient une série différente de personnages. Ainsi, dans un conte sicilien (Pitrè, nº 131), une petite fille, Pitidda, ne voulant pas aller balayer la maison, sa mère appelle successivement le loup, le chien, le gourdin, le feu, l'eau, la vache; puis la corde, pour étrangler la vache; la souris, pour ronger la corde, et enfin, le chat, pour manger la souris. Un conte provençal (Revue des langues romanes, t. IV, 1873, p. 114), conduit cette même série jusqu'au lien et finit brusquement; un conte languedocien de l'Hérault (ibid., p. 112) a la série complète, mais il intercale assez bizarrement, entre le chien et le bâton, le poulet, qui veut piquer le chien, et le renard, qui veut manger le poulet. Dans un conte allemand (Müllenhoff, nº 30), on s'adresse successivement au chien, au bâton, au feu, à l'eau, au bœuf, au lien, à la souris et finalement au chat. De même dans un conte flamand et dans un conte de la Frise septentrionale, cités par M. Kœhler (loc. cit., p. 465 et 466).—Un conte toscan (V. Imbriani, la Novellaja fiorentina, nº 40), un conte du pays napolitain (V. Imbriani, Conti pomiglianesi, p. 232) et un conte flamand (nº 6 des contes flamands traduits par M. F. Liebrecht dans la revue Germania, année 1868), ne commencent leur série qu'au bâton, mais la poursuivent exactement comme les précédents.
Il faut ajouter à ce groupe de contes un conte anglais de la collection Halliwell, analysé par M. G. Paris (loc. cit., p. 221): ici, la corde intervient pour pendre le boucher et non pour lier ou étrangler le bœuf. Même chose dans deux contes allemands cités par M. Kœhler (loc. cit., p. 465). Comparer un conte norwégien de la collection Asbjœrnsen (Tales of the Fjeld, p. 238): pour faire rentrer une chèvre au logis, on met en mouvement le renard, le loup, l'ours, le Finnois (pour tirer sur l'ours), le pin (pour tomber sur le Finnois), le feu, l'eau, le bœuf, le joug, la hache, le forgeron, la corde, la souris, le chat. Dans ce dernier conte et dans le conte anglais, le chat ne consent à manger la souris qui si on lui donne du lait, et,—dans le conte anglais,—la vache ne donne son lait que si la vieille lui apporte une botte de foin. Cette fin, comme M. G. Paris l'a fait remarquer très justement, est empruntée à un conte appartenant à un genre analogue de poésie populaire et que nous avons étudié à l'occasion de notre nº 29, la Pouillotte et le Coucherillot.
Un conte russe (Gubernatis, Zoological Mythology, t. I, p. 405) nous offre une forme particulière du conte qui nous occupe: La chèvre ne voulant pas revenir du bois, le bouc envoie après elle le loup, puis l'ours après le loup, les hommes après l'ours, le chêne après les hommes, la hache après le chêne, la pierre à aiguiser après la hache, le feu après la pierre à aiguiser, l'eau après le feu, et enfin l'ouragan après l'eau.
D'après M. Kœhler et M. Liebrecht, un conte de cette famille existe également chez les Grecs modernes. M. Kœhler (loc. cit., p. 467) renvoie à Sanders, Volksleben der Neugriechen (Mannheim, 1844, p. 56 et 94), et M. Liebrecht à Passow, Τραγούδια Ῥωμαϊκά, nos 273-276.
Un détail pour terminer cette revue des contes européens de ce genre actuellement vivants. Dans le conte alsacien mentionné plus haut, nous avons retrouvé la formule du conte lorrain: «Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.»
⁂
Dans un livre de la première moitié du siècle dernier, le Neu-vermehrtes Berg-Lieder-Büchlein, a été insérée une sorte de chanson où se retrouve notre thème (Germania, t. V, 1860, p. 463): Le fermier envoie Jæckel couper les orges; Jæckel ne veut pas couper les orges, il aime mieux rester à la maison. Le fermier envoie son valet chercher Jæckel, puis le chien mordre le valet. Suit la série: gourdin, feu, eau, bœuf, boucher, diable, sorcière (pour chasser le diable), bourreau (pour brûler la sorcière), et enfin docteur (pour tuer le bourreau!).
M. Antonio Machado y Alvares, dans un travail que nous avons cité plus haut, rappelle un passage de Don Quichotte, dans lequel Cervantès fait évidemment allusion à un conte de ce genre: «Et comme on a coutume de dire: le chat au rat, le rat à la corde, la corde au bâton, le muletier tapait sur Sancho, Sancho sur la servante, la servante sur lui, l'hôtelier sur la servante.» (Don Quichotte, partie I, chap. 16.)
⁂
Il est un rapprochement curieux, qui a déjà été fait plusieurs fois, notamment par M. Gaston Paris, dans la Romania (1872, p. 222). Les contes et chansons appartenant au thème que nous étudions ont un grand rapport avec un chant hébraïque qui, chez les Juifs de divers pays, se récite ou se chante le second soir de la Pâque, avant qu'on ne se retire, et qui figure dans certains manuscrits,—assez récents, il est vrai[16],—du Sepher Haggadah, sorte de rituel contenant les hymnes et récits que les Juifs lisent et chantent en famille lors de la fête de la Pâque. M. G. Paris a donné, d'après M. Darmesteter, une traduction de ce chant, faite sur le texte hébraïque; la voici:
«Un chevreau, un chevreau, que mon père a acheté pour deux zuz (monnaie talmudique de peu de valeur).—Un chevreau, un chevreau!
«Et est venu le chat, et a mangé le chevreau que mon père a acheté pour deux zuz.—Un chevreau, un chevreau!
«Et est venu le chien, et a mordu le chat qui a mangé le chevreau que mon père, etc.
«Et est venu le bâton, et a battu le chien qui a mordu, etc.
«Et est venu le feu, et a brûlé le bâton qui a battu, etc.
«Et est venue l'eau, et a éteint le feu qui a brûlé, etc.
«Et est venu le bœuf, et a bu l'eau qui a éteint, etc.
«Et est venu le boucher, et a tué le bœuf qui a bu, etc.
«Et est venu l'Ange de la mort, et a tué le boucher qui a tué, etc.
«Et est venu le Saint (béni soit-il!), et a tué l'Ange de la mort qui a tué le boucher qui a tué le bœuf qui a bu l'eau qui a éteint le feu qui a brûlé le bâton qui a battu le chien qui a mordu le chat qui a mangé le chevreau que mon père a acheté pour deux zuz.—Un chevreau, un chevreau!»
Le Magasin pittoresque a publié, dès 1843, dans un article sur les Mœurs israélites de la Lombardie (t. XI, p. 267), la traduction d'une version de ce chant recueillie chez les Juifs de Ferrare, et qui, paraît-il, se récitait en dialecte ferrarais dans les communautés juives de toute la Lombardie[17].
Ce chant juif avec sa série: chat, chien, bâton, feu, eau, bœuf, boucher, ange de la mort et saint, se rattache bien évidemment aux contes que nous avons examinés, et, pour préciser, au premier groupe de ces contes, celui dont fait partie le conte lorrain. Mais est-ce de là qu'il dérive, ou ces contes viendraient-ils eux-mêmes du chant juif, comme M. G. Papanti, par exemple, l'affirmait encore, en 1877, dans ses Novelline popolari livornesi? Nous n'hésitons pas à affirmer, avec M. Gaston Paris, que cette dernière hypothèse n'est pas soutenable. M. G. Paris fait remarquer que «la forme hébraïque ne mentionne pas la résistance opposée par chacun des personnages de ce petit drame.» «Or,» ajoute-t-il, «cette résistance est le vrai sujet de la pièce, et il est peu probable qu'on l'ait ajoutée après coup à une traduction du chant juif. Il faudrait que cette altération fût bien ancienne, et il serait bien surprenant qu'aucune version française de la forme primitive ne se fût conservée[18]. Au contraire, on peut très bien comprendre qu'un juif, ayant entendu chanter cette chanson singulière, y ait découvert un sens allégorique et l'ait adaptée, en en retranchant la circonstance inutile (à son point de vue) de la résistance des différents êtres qui y figurent, à l'expression symbolique des destinées de sa nation.»
⁂
Du reste, ce n'est pas seulement en Europe qu'on a recueilli des contes de ce type; on en a constaté l'existence à la source même d'où se sont répandus dans le monde entier tant de contes de tout genre; nous en avons un spécimen indien. Mais, avant de le faire connaître, il faut dire quelques mots d'un conte kabyle et d'un conte qui a été recueilli dans l'Afrique australe, chez les Hottentots.
Dans le conte hottentot (voir dans la Zeitschrift für Vœlkerpsychologie und Sprachwissenschaft, t. V, 1868, p. 63, l'analyse donnée par M. F. Liebrecht, d'après un livre anglais de M. H. Bleek), un tailleur se plaint au singe de ce que la souris mange ses habits. Le singe envoie le chat mordre la souris; puis le chien mordre le chat, le bâton battre le chien, le feu brûler le bâton, l'eau éteindre le feu, l'éléphant boire l'eau, et enfin la fourmi piquer l'éléphant, qui se décide alors à boire l'eau, etc.
Le conte ou plutôt l'espèce de chanson kabyle (J. Rivière, p. 137) est ainsi conçu: «Viens, petit enfant, tu dîneras.—Je ne dînerai pas.—Viens, bâton, tu frapperas l'enfant.—Je ne le frapperai pas.—Viens, feu, tu brûleras le bâton.—Je ne le brûlerai pas.—Viens, eau, tu éteindras le feu.—Je ne l'éteindrai pas.—Viens, bœuf, tu boiras l'eau.—Je ne la boirai pas.—Viens, couteau, tu égorgeras le bœuf.—Je ne l'égorgerai pas.—Viens, forgeron, tu briseras le couteau.—Je ne le briserai pas.—Viens, courroie, tu lieras le forgeron.—Je ne le lierai pas.—Viens, rat, tu rongeras la courroie.—Je ne la rongerai pas.—Viens, chat, tu mangeras le rat.—Apporte-le ici.—Pourquoi me manger? dit alors le rat, apporte la courroie, je la rongerai.—Pourquoi me ronger? dit la courroie, amène le forgeron, je le lierai..... Pourquoi me frapper? dit l'enfant (au bâton), apporte mon dîner, je le mangerai.»
Voici maintenant le conte indien, emprunté à la Bombay Gazette par la Calcutta Review (t. LI, 1870, p. 116): «Il était une fois un petit oiseau qui, en passant à travers les bois, ramassa un pois et le porta au barbhunja (?) pour le casser; mais le malheur voulut qu'une moitié du pois restât engagée dans l'emboîture de la manivelle du moulin à bras, et le barbhunja ne put parvenir à la retirer. Le petit oiseau s'en alla trouver le charpentier et lui dit: «Charpentier, charpentier, venez couper la manivelle du moulin à bras: mon pois est engagé dans la manivelle du moulin à bras; que mangerai-je? que boirai-je? et que porterai-je en pays étranger?—Allez vous promener,» dit le charpentier, «y a-t-il du bon sens de penser que je vais couper la manivelle du moulin à bras à cause d'un pois?»[19].
«Alors, le petit oiseau alla trouver le roi et lui dit: «Roi, roi! grondez le charpentier; le charpentier ne veut pas couper la manivelle du moulin à bras, etc.—Allez vous promener,» dit le roi; «pensez-vous que pour un pois je vais gronder le charpentier?»
«Alors le petit oiseau alla trouver la reine: «Reine, reine! parlez au roi; le roi ne veut pas gronder le charpentier, etc.—Allez vous promener,» dit la reine; «pensez-vous que pour un pois je m'en vais parler au roi?»
Le petit oiseau va ensuite trouver successivement le serpent, pour piquer la reine; le bâton, pour battre le serpent; le feu, pour brûler le bâton; la mer, pour éteindre le feu; l'éléphant, pour boire la mer; le bhaunr (sorte de liane), pour enlacer l'éléphant; la souris, pour ronger le bhaunr; le chat, pour manger la souris[20]. Alors le chat va pour manger la souris, et la souris va pour ronger le bhaunr, le bhaunr pour enlacer l'éléphant, et ainsi de suite, jusqu'au charpentier. «Et le charpentier retira le pois; le petit oiseau le prit et s'en alla bien content.»
Un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (Steel et Temple, pp. 209 et 334), a la même série de personnages, avec une introduction du même genre. Ici c'est une graine qui s'est logée dans la fente d'un arbre[21].
Ces deux contes indiens se relient, comme on voit, au second groupe que nous avons signalé plus haut, groupe qui se distingue, par toute la fin, de celui dont se rapproche le chant juif. Nouvelle preuve que ce n'est pas dans ce chant juif qu'il faut chercher l'origine du thème que nous étudions.
D'ailleurs, l'idée de ce thème est tout indienne. C'est celle du conte bien connu du Pantchatantra, où le soleil renvoie le brahmane au nuage, qui est plus fort que lui; le nuage au vent; celui-ci à la montagne, et la montagne au rat (Pantchatantra, trad. Th. Benfey, t. II, p. 264.—Cf. La Fontaine, Fables, liv. IX, 7)[22]. Cela est si vrai que, dans un conte provençal (Romania, t. I, p. 108), à la série de personnages du Pantchatantra vient se juxtaposer celle de notre thème. La glace d'une rivière ayant coupé la patte à la fourmi, la mouche, compagne de celle-ci, interpelle d'abord la glace, le soleil, le nuage, le vent, la muraille, le rat, et ensuite le chat, le chien, le bâton, le feu, l'eau, le bœuf, l'homme, la mort. (Comparer le conte portugais nº 2 de la collection Coelho.)
Ajoutons que, dans un conte swahili de l'île de Zanzibar (Steere, p. 287 seq.), on retrouve presque exactement la série des personnages du conte provençal et du conte portugais. Voici ce conte swahili: Il y avait un maître d'école, nommé Goso, qui apprenait aux enfants à lire sous un calebassier. Un jour, une gazelle, étant montée sur l'arbre[23], fait tomber une calebasse qui frappe Goso et le tue. Après avoir enterré leur maître, les écoliers déclarent qu'ils vont chercher, pour le tuer, celui qui a fait tomber la calebasse. Ils se disent d'abord que ce doit être le vent du sud. Ils le prennent donc et le battent. Quand le vent sait ce dont il s'agit, il leur dit: «Si j'étais le maître, serais-je arrêté par un mur de terre?» Le mur dit à son tour aux écoliers: «Si j'étais le maître, serais-je percée par le rat?—Et moi», dit le rat, «serais-je mangé par le chat?» Le chat dit qu'il est lié par la corde; la corde, qu'elle est coupée par le couteau; le couteau, qu'il est brûlé par le feu; le feu, qu'il est éteint par l'eau; l'eau, qu'elle est bue par le bœuf; le bœuf, qu'il est piqué par un certain insecte; enfin, l'insecte, qu'il est mangé par la gazelle. La gazelle, interrogée par les écoliers, ne répond rien. Ils la prennent alors et la tuent.
NOTES:
[15] Un conte espagnol, publié pur M. Antonio Machado y Alvares dans la revue la Enciclopedia (Séville, livraison du 30 octobre 1880, p. 629), a une introduction analogue à celle du conte portugais: Une petite fille achète des pois grillés; pendant qu'elle les mange à une fenêtre donnant sur le jardin du roi, le dernier de ses pois tombe près d'un poirier. La petite fille ne pouvant le retrouver, dit au jardinier d'arracher le poirier, pour qu'elle puisse chercher son pois. Comme il refuse, elle dit au chien de le mordre, puis au taureau de donner un coup de corne au chien, au lion de tuer le taureau, au roi d'envoyer tuer le lion, et enfin, à la reine de se fâcher contre le roi. La reine y consent, et alors, pour avoir la paix, le roi envoie des gens pour tuer le lion, etc. Cette série, qui n'est pas sans analogie avec la série préliminaire du conte portugais, ne se trouve, croyons-nous, nulle part en dehors de ce conte espagnol.
[16] Ces manuscrits ne remontent pas au delà de la fin du XVIe siècle.
[17] Nous croyons intéressant de reproduire ici une version provençale, mêlée d'hébreu, de ce même chant, qui se transmet traditionnellement chez les juifs du midi de la France (Chansons hébraïco-provençales des Juifs comtadins, réunies et transcrites par E. Sabatier. Nîmes, 1874, p. 7):
«Un cabri, un cabri, qu'avié acheta moun pèro un escu, dous escus.—Had gadya! Had gadya! (Un chevreau! un chevreau!)
«Es vengu lou cat qu'a manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro, un escu, dous escus.—Had gadya! Had gadya!
«Es vengu lou chin qu'a mourdu lou cat, qu'avié manja lou cabri, etc.
«Es vengu la vergo qu'a pica lou chin qu'avié mourdu lou cat, etc.
«Es vengu lou fio qu'a brula la vergo qu'avié pica lou chin, etc.
«Es vengu l'aïgo qu'a amoussa lou fio qu'avié brula la vergo, etc.
«Es vengu lou bioou qu'a begu l'aïgo qu'avié amoussa lou fio, etc.
«Es vengu lou chohet (le boucher) qu'a chahata (qui a tué) lon bioou qu'avié begu l'aïgo, etc.
«Es vengu lou malach hammaveth (l'Ange de la mort) qu'a chahata lou chohet qu'avié chahata lou bioou, etc.
«Es vengu hakkadosch barouch (le Saint, béni soit-il!) qu'a chahata lou malach hammaveth qu'avié chahata lou chohet, qu'avié chahata lou bioou qu'avié begu l'aïgo, qu'avié amoussa lou fio qu'avié brula la vergo, qu'avié pica lou chin qu'avié mourdu lou cat, qu'avié manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro un escu, dous escus.—Had gadya! Had gadya!»
[18] Nous dirons,—ce qui rend encore plus fort le raisonnement de M. G. Paris,—aucune version d'aucun pays. Pour un observateur superficiel, le conte provençal et le conte languedocien, que nous avons mentionnés ci-dessus, pourraient au premier abord paraître reproduire la forme hébraïque. Il n'y est pas, en effet, parlé de résistance des divers personnages: «Le loup vient qui voulait manger la chèvre», puis le chien «qui voulait mordre le loup», etc. Mais il y a là, certainement, une altération, ainsi que le montre l'introduction où l'on dit à la chèvre de sortir d'un champ de mil qu'elle mange. Evidemment, dans la forme primitive, on appelait le loup contre la chèvre, puis le chien contre le loup, etc. D'ailleurs,—et ceci est décisif,—la fin de ces deux contes, avec la série lien, souris, chat, les rattache précisément au groupe de contes qui s'éloigne le plus du chant juif et dont nous ferons connaître tout à l'heure une forme orientale.
[19] L'introduction de ce conte indien se retrouve à peu près dans le conte espagnol, cité plus haut, où la petite fille veut faire arracher un arbre pour chercher un pois qui est tombé à côté.
[20] Il y a ici, comme dans le conte portugais résume ci-dessus, une série préliminaire de personnages, avant la série ordinaire ou, du moins, avant l'une des deux séries ordinaires, et, chose curieuse, cette série préliminaire, dans le conte portugais,—juge, roi, qui doit faire marcher le juge, reine, qui doit se fâcher contre le roi, rat, qui doit ronger les jupes de la reine, chat, chien, puis bâton,—a beaucoup de rapport avec celle du conte indien. Ajoutons que l'introduction du conte portugais est analogue à celle du conte espagnol et, par suite, à celle du conte indien.
[21] Dans un conte de l'île de Ceylan (Orientalist, 1885, p. 26), après une introduction analogue à celle des contes indiens, la série de personnages mis en scène est toute différente: Un oiseau a pondu deux œufs entre deux grosses pierres; les pierres s'étant rapprochées, il ne peut plus arriver à son nid. Alors il appelle à son aide un maçon; celui-ci ayant refusé de venir, l'oiseau dit à un sanglier d'aller dans le champ du maçon manger tout le grain; puis à un chasseur, de tirer le sanglier; à un éléphant, de tuer le chasseur; à un katussâ (sorte de petit lézard), de s'introduire, par la trompe de l'éléphant, jusque dans son cerveau (sic); à une poule des jungles, de manger le katussâ; à un chacal, de manger la poule. Le chacal se met à la poursuite de la poule, etc.
[22] Un passage du Coran, que nous trouvons dans le Magasin pittoresque (t. 46, 1878, p. 334), nous paraît un écho de cette fable indienne. Voici ce passage, que l'on peut ajouter aux rapprochements faits par M. Benfey (Pantschatantra, II, p. 373 seq.): «Quand Dieu eut fait la terre, elle vacillait de çà et de là, jusqu'à ce que Dieu eût mis les montagnes pour la tenir ferme. Alors les anges lui demandèrent: O Dieu, y a-t-il dans ta création quelque chose de plus fort que les montagnes? Et Dieu répondit: Le fer est plus fort que les montagnes, puisqu'il les fend.—Et, dans ta création, est-il quelque chose de plus fort que le fer?—Oui, le feu est plus fort que le fer, puisqu'il le fond.—Et est-il quelque chose de plus fort que le feu?—Oui, l'eau, car elle l'éteint.—Est-il quelque chose de plus fort que l'eau?—Oui, le vent, car il la soulève.—O notre soutien suprême, est-il dans ta création quelque chose de plus fort que le vent?—Oui, l'homme de bien qui fait la charité: s'il donne de sa main droite sans que sa gauche le sache, il surmonte toutes choses.»
[23] Etait-ce bien une gazelle dans le texte original, et n'y aurait-il pas là une erreur de traduction?
XXXV
MARIE DE LA CHAUME DU BOIS
Il était une fois une femme qui avait deux filles: l'aînée servait dans une maison de la ville voisine; la plus jeune demeurait avec sa mère dans une chaumière isolée au milieu de la forêt.
Un jour que cette dernière, qu'on appelait Marie de la Chaume du Bois, était seule, occupée à filer, elle entendit frapper à la porte; elle ouvrit et vit entrer un beau jeune homme habillé en chasseur, qui la pria de lui donner à boire, lui disant qu'il était le roi du pays. Il fut si frappé de la beauté de la jeune fille, que peu de jours après il revint à la chaumière pour demander sa main. La mère, qui n'aimait que sa fille aînée, aurait bien voulu la faire épouser au roi; elle n'osa pourtant pas s'opposer au mariage de la cadette, et les noces se firent en grande cérémonie.
A quelque temps de là, le roi fut obligé de partir pour la guerre. Pendant son absence, la mère de la reine vint au château avec son autre fille. Celle-ci, qui enviait le bonheur de sa sœur et la haïssait mortellement, voulut profiter de l'occasion pour se venger. Elle se jeta un jour sur la reine, lui arracha d'abord les yeux, puis les dents, enfin lui coupa les mains et les pieds et la fit porter dans une forêt, où on l'abandonna. Comme elle ressemblait à sa sœur, elle se fit passer pour la reine.
Cependant, la pauvre reine n'attendait plus que la mort. Tout à coup, un vieillard se trouva près d'elle et lui dit: «Madame, qui donc vous a abandonnée dans cette forêt?» La reine lui ayant raconté ce qui lui était arrivé: «Vous pouvez,» dit le vieillard, «faire trois souhaits; ils vous seront accordés.—Ah!» répondit la reine, «je voudrais bien ravoir mes yeux, mes dents, mes mains, et, s'il m'était permis de faire un souhait de plus, mes pieds aussi.»
Le vieillard dit à un petit garçon qui était avec lui: «Prends ce rouet d'or, et va le vendre au château pour deux yeux.» Le petit garçon prit le rouet et s'en alla crier devant le château:
«Au tour, au tour à filer!
«Qui veut acheter mon tour à filer?»
La fausse reine sortit au bruit et dit au petit garçon: «Combien vends-tu ton rouet?—Je le vends pour deux yeux.» Elle s'en alla demander conseil à sa mère. «Tu as mis les yeux de ta sœur dans une boîte», dit la vieille; «tu n'as qu'à les donner à cet enfant.» Le petit garçon prit les yeux et les rapporta au vieillard. Celui-ci ne les eut pas plus tôt remis à leur place, que la reine recouvra la vue.
«Maintenant,» dit-elle, je voudrais bien ravoir mes dents.» Le vieillard donna une quenouille d'or au petit garçon et lui dit: «Va au château vendre cette quenouille pour des dents.» L'enfant prit la quenouille et s'en alla crier devant le château:
«Quenouille, quenouille à filer!
«Qui veut acheter ma quenouille?»
«Ah!» pensa la fausse reine, «que cette quenouille irait bien avec le rouet d'or!» Elle descendit de sa chambre et dit au petit garçon: «Combien vends-tu ta quenouille?—Je la vends pour des dents.» Elle retourna trouver sa mère. «Tu as les dents de ta sœur», dit la vieille; «donne-les à cet enfant.» Le petit garçon rapporta les dents, et le vieillard les remit à la reine, si bien qu'il n'y parut plus. Ensuite il donna une bobine d'or à l'enfant. «Va au château,» lui dit-il, «vendre cette bobine pour deux mains.»
La fausse reine acheta la bobine pour les deux mains de sa sœur. Il ne manquait plus à la reine que ses pieds. «On ne peut filer sans épinglette et sans mouilloir,» dit le vieillard à l'enfant; «va vendre cette épinglette et ce mouilloir d'or pour deux pieds.»
La fausse reine, charmée d'avoir toutes ces belles choses à si bon marché, courut chercher les pieds de sa sœur, que l'enfant rapporta. La reine ne savait comment témoigner sa reconnaissance au vieillard. Celui-ci la conduisit derrière le jardin du château, lui dit de ne pas se montrer encore et disparut.
Ce jour-là même, le roi revint de la guerre. En voyant la fausse reine, il crut que c'était sa femme; il la trouva changée, mais il supposa que c'était parce qu'elle avait eu du chagrin d'être restée longtemps sans le voir. Elle lui montra le rouet d'or, la quenouille et tout ce qu'elle avait acheté, puis ils descendirent ensemble au jardin.
Tout à coup, on entendit frapper à la porte: c'était le vieux mendiant. La fausse reine voulait le chasser, mais le roi lui fit bon accueil et lui demanda s'il n'avait rien vu dans ses voyages qui méritât d'être raconté.
«Sire,» dit le mendiant, «il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré dans une forêt une dame à qui l'on avait arraché les yeux et les dents, coupé les pieds et les mains. C'était sa sœur qui l'avait traitée ainsi. J'ai envoyé à cette méchante sœur un petit garçon qui lui a vendu un rouet d'or pour ravoir les yeux, une quenouille d'or pour les dents, une bobine d'or pour les mains, une épinglette et un mouilloir d'or pour les pieds. Si vous voulez, sire, en savoir davantage, vous trouverez là-bas, au bout du jardin, une femme qui vous dira le reste.»
Le roi suivit le mendiant et fut bien surpris et bien joyeux en reconnaissant sa femme. Il la ramena au château; puis il ordonna d'enchaîner la mère et la sœur de la reine et de les jeter aux bêtes.
REMARQUES
Notre conte présente la plus frappante ressemblance avec un conte tchèque de Bohême (Wenzig, p. 45). Ce dernier n'a de vraiment différent que le dénouement, où c'est le rouet d'or qui, mis en mouvement par la fausse princesse, en présence du prince, se met à parler et révèle le crime. Ajoutons que, dans ce conte tchèque, les dents n'ayant pas été arrachées à la princesse, le petit garçon ne va vendre au château que trois objets: un rouet d'or, un fuseau d'or et une quenouille d'or.
Le même thème se trouve traité d'une façon plus ou moins particulière dans plusieurs autres contes.
Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 62), une jeune fille doit épouser un roi; sa tante, qui s'est offerte à la conduire dans le pays du fiancé, lui substitue sa propre fille et l'abandonne dans une grotte après lui avoir arraché les yeux. Passe un vieillard, qui accourt aux cris de la jeune fille. Celle-ci l'envoie sous le balcon du roi avec deux corbeilles pleines de roses magnifiques qui, par suite d'un don à elle fait, tombent de ses lèvres quand elle parle, et lui dit de crier qu'il les vend pour des yeux. Elle rentre ainsi en possession de ses yeux, recouvre la vue et finit par se faire reconnaître du roi son fiancé.
Dans un conte italien du Montferrat (Comparetti, nº 25), une jeune fille a reçu divers dons d'un serpent reconnaissant, et un roi veut l'épouser. Les sœurs de la jeune fille, jalouses de son bonheur, lui coupent les mains et lui arrachent les yeux, et l'une d'elles se fait passer, auprès du roi, pour sa fiancée. La jeune fille est recueillie par de braves gens. Un jour, au milieu de l'hiver, le serpent vient lui dire que la reine, qui est enceinte, a envie de figues. D'après les indications du serpent, la jeune fille dit à l'homme chez qui elle demeure où il en pourra trouver, et elle l'envoie au palais en vendre pour des yeux; puis un autre jour, des pêches pour des mains. Elle se fait enfin reconnaître par le prince.
En Italie encore, nous trouvons un conte toscan du même genre (Gubernatis, Novelline di S. Stefano, nº 13). Le voici dans ses traits essentiels: La belle-mère d'une jeune reine hait mortellement sa bru. Pendant l'absence du roi, elle ordonne à deux de ses serviteurs de conduire la reine dans un bois et de la tuer. Emus de ses larmes, les serviteurs se contentent de lui arracher les yeux pour les porter à la reine-mère comme preuve de l'exécution de ses ordres. La jeune femme est recueillie par un vieillard. Ayant reçu d'un serpent trois objets merveilleux, elle se fait conduire, le visage voilé, devant le palais de son mari, et met en vente le premier objet pour un œil, puis le second aussi pour un œil; pour prix du troisième objet, elle demande (comme dans l'Oiseau bleu de Mme d'Aulnoy, et dans les autres contes de ce type, Grimm, nº 88, etc.) la permission de passer la nuit dans la chambre voisine de celle du roi, et se fait ainsi reconnaître de son mari.
Dans un conte catalan (Rondallayre, t. III, p. 114), les yeux de la vraie fiancée d'un roi, fille d'un charbonnier, lui sont arrachés par une jeune fille, envieuse de son bonheur. C'est encore un serpent reconnaissant qui vient à son secours; il donne à sa bienfaitrice une pomme magnifique qu'elle devra aller vendre à la nouvelle reine pour «des yeux de chrétienne». La fausse reine la trompe et lui donne des yeux de chat; mais ensuite, en échange d'une poire qui vient également du serpent, la vraie reine rentre en possession de ses yeux.—Comparer un conte recueilli chez les Espagnols du Chili (Biblioteca de las Tradiciones populares españolas, t. I, p. 137).
Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 28), une jeune reine se met en route, accompagnée de sa nourrice et de sa sœur de lait, pour aller célébrer ses noces dans le pays de son fiancé. Mourant de soif pendant le voyage,—sa nourrice ne lui a fait manger tout le temps que d'une pâtisserie extrêmement salée,—elle supplie sa nourrice de lui donner à boire. Cette méchante femme lui dit que dans ce pays l'eau est si chère, que chaque gorgée se paie au prix d'un œil. La reine, pour avoir à boire, s'arrache d'abord un œil, puis l'autre[24]. Alors la nourrice l'abandonne et fait passer sa propre fille pour la reine. Cette dernière est recueillie par une vieille femme charitable. Or, la vraie reine avait ce don, que des roses s'échappaient de sa bouche toutes les fois qu'elle souriait. Elle envoie la bonne vieille au palais vendre de ces roses pour des yeux. (Ici, par suite d'une altération évidente, les yeux de chienne qu'on lui donne lui font recouvrer la vue.)
Citons encore un conte russe analysé par M. de Gubernatis (Zoological Mythology, I, p. 218): La servante de la fiancée d'un tzar endort sa maîtresse et lui arrache les yeux; puis elle se substitue à elle et épouse le tzar. La jeune fille est recueillie par un vieux berger. Pendant la nuit, elle fait, quoique aveugle, une couronne de tzar et envoie le vieillard au palais la vendre pour un œil; le lendemain, elle recouvre de la même manière son second œil.
On peut enfin rapprocher de ces différents récits un passage d'un conte roumain de Transylvanie (dans la revue Ausland, 1856, p. 2122): Par suite de la trahison de sa mère, le héros Frounsé-Werdyé a été tué et haché en mille morceaux par un dragon. La «Sainte Mère Dimanche», protectrice de Frounsé, rassemble tous ces morceaux et le ressuscite; mais il manque les yeux, que le dragon a gardés. La «Sainte Mère Dimanche» prend un violon, se déguise en musicien et se rend au château du dragon. Justement celui-ci célèbre ses noces avec la mère de Frounsé; il appelle le prétendu musicien pour qu'il les fasse danser. A peine la «Sainte Mère Dimanche» a-t-elle commencé à jouer, qu'une corde de son violon casse. Elle dit qu'elle ne peut raccommoder cette corde qu'au moyen d'yeux d'homme. «Donne-lui un œil de mon fils,» dit la mère de Frounsé au dragon. Une seconde corde casse, et la «Sainte Mère Dimanche» obtient de la même façon le second œil.—Comparer la fin d'un conte grec moderne de même type que ce conte roumain (Hahn, nº 24).
⁂
Chez les Kabyles, on a recueilli un conte qui, malgré nombre d'altérations, se rapproche des contes analysés plus haut, et, en particulier, du conte grec moderne. Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p. 51), une jeune fille qui a divers dons, entre autres (à peu près comme l'héroïne du conte grec et celle du conte sicilien nº 62 de la collection Pitrè) le don de semer des fleurs sous ses pas, se prépare à se mettre en route pour le pays de son fiancé. Au moment du départ, sa marâtre lui donne un petit pain dans lequel elle a mis beaucoup de sel (toujours comme dans le conte grec). Quand la jeune fille a mangé, elle demande à boire. «Laisse-moi t'arracher un œil,» lui dit la fille de sa marâtre, «et je te donnerai à boire.» Elle se laisse arracher successivement les deux yeux, et la marâtre emmène sa fille à la place de l'aveugle; mais la fraude est bientôt reconnue, car la fausse fiancée n'a aucun des dons de la véritable. Des corbeaux rendent la vue à celle-ci, et, plus tard, après des aventures assez confuses, elle est reconnue pour ce qu'elle est réellement.
NOTES:
[24] Dans un conte sicilien, tout différent (Pitrè, Nuovo Saggio, nº 6), deux méchantes sœurs, jalouses de la beauté de leur cadette, mettent quantité de sel dans un plat qu'elles font manger à cette dernière, et la jeune fille, mourant de soif, est obligée de se laisser arracher les yeux pour avoir à boire. Des fées lui rendent la vue.
XXXVI
JEAN & PIERRE
Il était une fois une pauvre femme qui avait deux fils, Jean et Pierre. Pierre, voyant sa mère dans la misère, alla se mettre au service d'un laboureur. «Combien demandes-tu?» lui dit le laboureur.—«Cent écus,» répondit Pierre.—«Tu les auras; mais voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins cassés.—Maître, je ne me fâche jamais.»
A peine s'était-il passé huit jours que Pierre eut une discussion avec son maître; il se fâcha, et le laboureur lui cassa les reins. Il s'en retourna chez sa mère et raconta à son frère Jean ce qui lui était arrivé. Jean se fit indiquer la maison du laboureur et s'offrit à le servir, sans dire qu'il était frère de Pierre. «Combien veux-tu?—Maître, vous me donnerez cent écus.—Tu les auras; mais voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins cassés.—Maître, je ne me fâche jamais.»
Le lendemain, le maître envoya Jean conduire au marché un chariot de grain attelé de quatre chevaux. Jean vendit le chariot et les quatre chevaux et porta l'argent à son frère. Quand il rentra chez son maître, celui-ci lui dit: «Qu'as-tu fait du chariot et des chevaux?—Maître,» répondit Jean, «je les ai vendus à un homme que j'ai rencontré sur la route.—Et l'argent?—L'argent, je l'ai porté à mon frère, à qui vous avez cassé les reins.—Tu veux donc me ruiner?—Maître, est-ce que vous vous fâchez?—Je ne me fâche pas pour si peu.—Vous savez que celui qui se fâchera aura les reins cassés.—Oh! je ne me fâche pas du tout.»
Le jour suivant, le maître dit à sa femme: «Je vais envoyer Jean chercher le plus gros chêne de la forêt; il ne pourra pas le rapporter, et, quand je lui ferai des reproches, il se mettra en colère.» Jean partit avec un chariot à quatre chevaux, vendit tout l'équipage comme la première fois, puis revint à la maison. «Eh bien!» lui dit le laboureur, «où est le chariot?—Le chariot? je l'ai laissé dans la forêt: je n'ai pu l'en faire sortir.—Oh! tu nous ruineras, tu nous ruineras!» La femme criait encore plus haut: «Tu nous ruineras!»—«Maître,» dit Jean, «est-ce que vous vous fâchez?—Je ne me fâche pas pour si peu.—Vous savez que celui qui se fâchera aura les reins cassés.—Oh! je ne me fâche pas du tout.»
Un autre jour, tandis que Jean battait en grange, le laboureur et sa femme allèrent déjeuner sans l'appeler. Jean ne fit pas semblant de s'en apercevoir; il alla vendre le blé qu'il avait battu, fit un bon déjeuner à l'auberge et revint à la maison. «Jean,» dit le maître, «qu'as-tu fait du grain?—Vous ne m'avez pas appelé pour déjeuner; j'ai été vendre le grain et j'ai déjeuné avec l'argent.—Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!—Maître, est-ce que vous vous fâchez?—Je ne me fâche pas pour si peu.—Vous savez que celui qui se fâchera aura les reins cassés.—Oh! je ne me fâche pas du tout.»
La femme du laboureur dit à son mari: «Envoyons-le mener les petits porcs au pâturage: l'ogre le mangera et nous serons débarrassés de lui.»
Jean partit donc avec le troupeau, et, arrivé près de la maison de l'ogre, il y entra. Il tenait un moineau dans sa main. «Tu ne monterais pas si haut que ce petit oiseau?» dit-il en le montrant à l'ogre.—«Oh! non,» dit l'ogre.—«J'ai faim,» reprit Jean.—«Moi aussi. Qu'est-ce que nous allons faire pour déjeuner?—Si nous faisions de la bouillie?» dit Jean.
La bouillie faite, ils se mirent à table. Jean, qui s'était attaché sur l'estomac une grande poche, y faisait entrer une bonne partie de sa bouillie, tandis que l'ogre avalait tout. Quand la poche de Jean fut pleine, il la fendit d'un coup de couteau, et toute la bouillie se répandit; puis il recommença à manger. «Tiens!» dit l'ogre, «je voudrais bien pouvoir me soulager comme toi. Fends-moi donc aussi l'estomac.» Jean ne se le fit pas dire deux fois, et il lui fendit si bien l'estomac, que l'ogre en mourut.
Cela fait, Jean retourna près de ses cochons, et, après leur avoir coupé à tous la queue, il les alla vendre; ensuite il enfonça les queues dans la vase d'un marais et revint chez son maître. «Où sont les cochons?» lui demanda le maître.—«Ils sont tombés dans un marécage.—Eh bien! il faut les en tirer.—Maître, il n'y a pas moyen d'y entrer.» Le maître alla pourtant voir ce qu'il en était; mais quand il voulut retirer un des cochons par la queue, la queue lui resta dans la main, et il tomba à la renverse dans la bourbe. «Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!—Maître, est-ce que vous vous fâchez?—Je ne me fâche pas pour si peu.—Vous savez que celui qui se fâchera aura les reins cassés.—Oh! je ne me fâche pas du tout.»
La femme dit à son mari: «Il faut l'envoyer mener les oies au pâturage.» Jean partit avec les oies. Le soir, il en manquait deux ou trois qu'il avait vendues. «Jean,» dit le laboureur, «il manque des oies.—Maître, je n'en suis pas cause: c'est une bête qui les a mangées.—Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!—Maître, est-ce que vous vous fâchez?—Je ne me fâche pas pour si peu.—Vous savez que celui qui se fâchera aura les reins cassés.—Oh! je ne me fâche pas du tout.»
«Voilà un singulier domestique,» dit le lendemain la femme; «il va nous ruiner. J'irai me cacher dans un buisson pour voir ce qu'il fait des oies.» Jean avait entendu ce qu'elle disait; avant de partir pour le pâturage, il dit au laboureur: «Maître, je prends votre fusil; si la bête vient, je la tuerai.» Quand il vit la femme dans le buisson, il fit feu sur elle et la tua. Le soir, il ramena les oies à la maison. «Maître», dit-il, «comptez, il n'en manque pas une; j'ai tué la bête qui les mangeait.—Ah! malheureux! tu as tué ma femme!—Je n'en sais rien; toujours est-il que j'ai tué une grosse bête. Mais vous, est-ce que vous vous fâchez?—Ah! certes oui! je me fâche!» Là-dessus, Jean lui cassa les reins; puis il revint chez lui, et moi aussi.
REMARQUES
Le thème principal de ce conte,—la convention entre le maître et son valet,—se retrouve sous une forme plus ou moins ressemblante dans des contes recueillis en Bretagne (F.-M. Luzel, 5e rapport, p. 29, et Mélusine, 1877, col. 465), en Picardie (Carnoy, p. 316), dans le pays basque (Webster, p. 6 et p. 11), en Espagne (Biblioteca de las Tradiciones populares españolas, t. IV, p. 139), en Corse (Ortoli, p. 203), dans diverses parties de l'Italie (Jahrbuch für romanische und englische Literatur, t. VIII, p. 246, et Propugnatore, t. IX, 2e partie, 1876, p. 256), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 223), en Allemagne (Prœhle, II, nº 16), chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 45), chez les Slaves de Moravie (Wenzig, p. 5), en Valachie (Schott, nº 23, p. 229), chez les Grecs d'Epire (Hahn, nº 11 et nº 34, p. 222), en Irlande (Kennedy, II, p. 74; Royal Hibernian Tales, p. 51), en Ecosse (Campbell, nº 45), et, d'après M. R. Kœhler (Mélusine, loc. cit., col. 473), en Danemark et en Norwège.
Dans presque tous ces contes, la condition qui doit être observée par les deux parties, c'est, comme dans notre conte, de ne point se fâcher;—dans quelques-uns (conte écossais, premier conte basque, second conte grec), il faut ne pas manifester de regrets au sujet de l'engagement;—enfin, dans le second conte basque, il est dit simplement que le valet s'engage à faire tout ce que son maître lui ordonnera.
Quant à la punition de celui qui aura manqué à la convention, c'est, dans le plus grand nombre des contes, de se voir enlever par l'autre une ou plusieurs lanières dans le dos, «un ruban de peau rouge depuis le sommet de la tête jusqu'aux talons,» dit un des contes bretons. Dans le premier des deux contes italiens, il doit être écorché vif; dans le conte de la Moravie, il doit perdre le nez; dans le conte picard, une oreille; dans les contes corse, tyrolien et allemand, les deux oreilles.
Ajoutons que, dans plusieurs de ces contes (conte écossais, second conte breton, contes tyrolien, valaque, second conte grec), le héros n'a pas, comme le nôtre, de frère qui, avant lui, ait mal réussi dans l'entreprise.—Dans tous les autres contes européens, il y a trois frères; nous n'en avons rencontré deux que dans le premier conte breton.
Parmi les mauvais tours que Jean joue à son maître pour le fâcher, l'histoire des queues de cochon, fichées dans le marais, figure dans le second conte breton, le conte picard, le conte corse, les deux contes basques, le conte allemand de la collection Prœhle (où ce sont des queues de vache), et, d'après M. Kœhler (Jahrb. für rom. und engl. Lit., VIII, p. 251), dans un conte norwégien.—Elle se retrouve dans plusieurs contes qui n'ont pas le cadre du nôtre et qui se composent simplement d'aventures de voleurs ou d'adroits fripons, par exemple, dans un conte piémontais (Gubernatis, Zoological Mythology, I, p. 234), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 37, p. 254), un conte portugais (Braga, nº 77), un conte islandais (Arnason, p. 552), un conte allemand (Prœhle, I, nº 49), et un conte russe (Gubernatis, loc. cit.). Dans le conte allemand, c'est une queue de bœuf que le voleur plante dans le marais; dans le conte russe, une queue de cheval.
Le conte slave de Moravie a, comme le conte lorrain, un épisode où le valet, voyant ses maîtres déjeuner sans l'appeler, va vendre un sac de grain qu'il vient de battre et fait un bon déjeuner avec l'argent.—Dans le conte tyrolien, le maître lui ayant dit d'aller travailler au lieu de dîner, le valet vend deux vaches et s'en va dîner à l'auberge.—Dans le conte picard, où le seigneur dit à Jean le Malin qu'il ne lui fera pas donner à déjeuner, Jean va vendre tous les bœufs et tous les cochons de son maître, de sorte qu'il a de quoi faire bonne chère.
⁂
L'épisode de l'ogre ne se rencontre que dans cinq des contes mentionnés ci-dessus, le conte écossais, le premier conte italien, les deux contes basques et le conte espagnol. (Dans ce dernier, l'ogre est remplacé par un ours.) En réalité, c'est un thème tout à fait indépendant du thème principal et qui s'y trouve intercalé. Nous avons déjà fait connaissance avec ce thème dans le conte nº 25 de notre collection, le Cordonnier et les Voleurs. Le moineau que Jean montre à l'ogre est évidemment un souvenir obscurci de l'oiseau que le cordonnier lance en l'air comme si c'était une pierre, pour donner aux voleurs une haute idée de sa force. D'ailleurs, cet épisode se trouve sous une forme bien plus complète et bien mieux conservée dans le conte italien, dans le premier conte basque et dans le conte espagnol: nous y retrouvons à peu près tous les traits qui figurent dans les contes du type de notre conte le Cordonnier et les Voleurs.—Dans le conte écossais, au lieu d'être intercalé dans le thème principal, cet épisode lui est simplement juxtaposé. Après avoir réussi à fâcher son maître et lui avoir taillé dans le dos une lanière de peau, le héros entre au service d'un géant, etc.
L'épisode en question présente, dans ce dernier conte, un trait qui le rapproche tout à fait du conte lorrain: Mac-a-Rusgaich et son maître le géant se portent réciproquement un défi à qui mangera le plus. Mac-a-Rusgaich s'attache sur la poitrine un sac de cuir où il fait entrer la plus grande partie de ce qu'il doit manger, et enfin il fend ce sac en disant qu'une telle bedaine l'empêche de se baisser. Le géant veut l'imiter et il meurt.—Dans le conte espagnol, cet épisode s'enchaîne avec un autre épisode dans lequel l'ours et Pedro se défient à la course. Pedro, qui a de l'avance sur l'ours, passe auprès de lavandières; il les prie de lui prêter un couteau, il fend le sac caché sous sa chemise, et toute la bouillie se répand; puis il se remet à courir. L'ours étant arrivé près des lavandières, leur demande si elles ont vu passer un homme. «Oui, et il s'est ouvert le ventre avec le couteau que nous lui avons prêté.—Prêtez-le moi aussi,» dit l'ours, «je courrai mieux.» Et il se tue. (Comparer le conte sicilien nº 83 de la collection Pitrè.)—Dans le premier des deux contes basques mentionnés plus haut, le héros, en s'enfuyant de chez le tartaro (ogre), fait semblant de s'ouvrir le ventre et jette sur la route les entrailles d'un cochon qu'il tenait cachées, afin de faire croire au tartaro que c'est là un moyen de devenir plus agile. Il en est de même dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 111) et dans un conte portugais (Braga, nº 77).
Nous ferons remarquer que ce trait se rencontre encore dans un autre conte de Montiers, variante de notre nº 1. Dans cette variante, Jean-sans-Peur, Jean-de-l'Ours et Tord-Chêne arrivent chez un ogre, pendant l'absence de celui-ci. Quand il rentre, les trois compagnons, sans se déconcerter, lui disent qu'ils ont faim. La femme de l'ogre prépare des grimées[25], et l'on se met à table. Les trois compagnons se sont attaché des poches sur l'estomac, et ils y introduisent les grimées. L'ogre, croyant qu'ils avalent tout, ne veut pas avoir le dessous, et il mange tant qu'il en meurt.—Plusieurs contes du type de notre nº 25, le Cordonnier et les Voleurs, présentent un passage analogue. Ainsi, dans un conte suédois (Cavallius, p. 7), dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, I, nº 6), c'est absolument le trait de Jean et Pierre: trompé par la même ruse, le géant veut aussi se soulager en s'ouvrant l'estomac, et il se tue. Comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 41), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 41), et aussi un conte gascon de la collection Cénac-Moncaut (p. 90).
Notons encore un passage d'un livre populaire anglais du siècle dernier, Jack le Tueur de géants, déjà cité dans les remarques de notre nº 25 (I, p. 261): Jack, déjeunant avec le géant, attache sous ses vêtements un grand sac de cuir et y jette, sans être aperçu, tout le pudding qui lui est servi. Ensuite il dit au géant qu'il va lui faire voir un tour d'adresse. D'un coup de couteau il fend le sac de cuir, et tout le pudding tombe à terre. Le géant se croit obligé de faire comme Jack, et il se tue.
⁂
Le dernier épisode de notre conte,—celui de la femme tuée,—a subi une altération. Dans les autres contes où il existe, voici comment il se présente: L'année du valet doit se terminer au premier chant du coucou. Pour se débarrasser de lui plus vite, la femme du maître grimpe sur un arbre et imite le coucou; le valet tire sur le prétendu oiseau et le tue. Voir, parmi les contes mentionnés plus haut, le premier conte breton, le conte corse, le conte espagnol, le conte tyrolien, le conte allemand, le conte slave de Moravie, le second conte grec, le second conte irlandais, et, d'après M. Kœhler, le conte danois et le conte norwégien.—Il faut ajouter enfin un passage d'un conte sicilien d'un autre type, que nous avons déjà eu occasion de citer à propos de l'épisode des queues de cochon (Gonzenbach, nº 37, p. 254).
⁂
En Orient, nous rencontrons d'abord cet épisode des queues dans un conte recueilli par M. Radloff (t. IV, p. 282) chez les tribus tartares de la Sibérie méridionale, riveraines de la Tobol, tribus chez lesquelles des contes sont venus du sud avec l'islamisme, ainsi que nous l'avons montré dans les remarques de notre nº 32, Chatte blanche (II, p. [17]): Un fripon propose à un laboureur de conduire sa charrue. Pendant que le laboureur va lui chercher à manger, il dételle le bœuf, lui coupe la queue et le fait emmener par un compère; puis il fiche la queue en terre, et, quand il voit revenir le laboureur, il la tire de toutes ses forces, si bien qu'il tombe à la renverse. Le laboureur étant accouru, le fripon lui dit que le bœuf s'est tout à coup enfoncé dans la terre et qu'en essayant de le retenir, la queue lui est restée dans la main[26].
Pour l'ensemble, on peut rapprocher de notre conte et de ses pendants européens un conte recueilli chez les Afghans du Bannu (Thorburn, p. 199). Nous en reproduirons l'abrégé tout à fait écourté qu'en donne l'auteur anglais: Un jeune homme un peu simple entre au service d'un maître aux conditions suivantes: le maître doit lui fournir une charrue et une paire de bœufs, et le serviteur doit tous les jours semer une corbeille de grain et aller chercher un panier de bois de chauffage et la nourriture de la famille; celui des deux qui ne tiendra pas son engagement doit perdre le nez. Dès le premier jour, le serviteur ne peut faire sa besogne, et le maître lui coupe le nez. Il retourne chez lui et raconte sa mésaventure à son frère, qui entre au service du même maître aux mêmes conditions. Ce second serviteur, arrivé aux champs, répand tout le grain par terre, tue un des bœufs et brise la charrue, et, rentré à la maison, il dit au maître qu'il a rempli ses engagements. Il en fait autant le second jour. Le troisième jour, le maître ne peut lui fournir ni grain, ni charrue, ni bœufs, et perd son nez.
Autant qu'on en peut juger par cet abrégé, le conte afghan est extrêmement altéré. On a recueilli, dans l'Asie Centrale, chez les peuplades sarikoli, une forme meilleure de ce thème (Journal of the Asiatic Society of Bengal, t. 45, 1876, p. 182): Un homme, en mourant, dit à ses trois fils de ne point aller dans certain moulin: il y a là un vieillard borgne qui mange les gens. Le père une fois mort, l'aîné s'en va au moulin. Le vieillard lui dit qu'il le recevra comme son fils. Il le charge de nettoyer l'étable de son âne. «Mais,» ajoute-t-il, «j'ai une habitude. Si tu te fâches, je t'arracherai les yeux; si c'est moi qui me fâche, tu me les arracheras.—Bien,» dit le jeune homme. Au bout de la journée, il n'a pas encore fini d'enlever le fumier. Impatienté, il rentre au moulin et jette son outil par terre. «Tu es fâché?» dit le vieillard.—«Comment ne serais-je pas fâché? Tu m'as tué de travail.» Le vieillard se lève et lui arrache les yeux.—Quelque temps après arrive le second fils. Après qu'il a nettoyé l'étable, le vieillard lui dit d'aller le lendemain chercher du bois à la forêt, et il dit à son âne: «Quand il te chargera, couche-toi.» C'est ce que fait l'âne. Le jeune homme, voyant que l'âne ne veut pas se lever, tire son couteau et lui coupe une oreille. Alors l'âne se montre docile. Quand le vieillard voit l'oreille coupée, il demande au jeune homme pourquoi il a agi ainsi. «Oh! père,» dit le jeune homme, «est-ce que tu es fâché?—Oui,» dit le vieillard. Le jeune homme se jette sur lui et lui arrache les yeux, et le vieillard meurt.
Dans l'Inde, nous avons découvert une autre forme, plus complète. C'est un conte qui, paraît-il, est un des plus populaires parmi les mahométans du pays. Il a été publié en 1870 dans la Calcutta Review (t. LI, p. 126). Le voici:
«Il y avait une fois deux frères, Halálzádah et Harámzádah. Dans le même pays habitait un Qázi (sorte de magistrat, de juge). Halálzádah alla trouver ce Qázi pour entrer à son service. Le Qázi lui dit: «Si vous entrez à mon service, ce sera à la condition que, si vous me quittez, je vous couperai le nez et les oreilles, et, si je vous renvoie, vous m'en ferez autant. Quant à votre nourriture, vous en aurez par jour plein une feuille.» Halálzádah accepta ces conditions. Chaque jour, le Qázy l'envoyait faire paître les vaches et les chèvres, et il lui donnait de la nourriture plein une feuille de tamarin. Cela ne faisait guère l'affaire de Halálzádah, et il dit au Qázi qu'il ne pouvait travailler l'estomac vide. Le Qázi lui répondit tout simplement que, s'il n'était pas content, il pouvait s'en aller. A la fin, Halálzádah, ayant dépensé tout son argent et se voyant au moment de mourir de faim, demanda son congé. Sur quoi le Qázi lui coupa le nez et les oreilles, et l'autre s'en alla.
«Son frère, Harámzádah, le voyant dans ce triste état, lui demanda ce qui lui était arrivé, et, ayant appris la façon d'agir du Qázi, il demanda à Halálzádah de lui montrer où il demeurait. Il se rendit chez le Qázi et s'engagea à son service aux mêmes conditions que son frère. Le Qázi lui donna les vaches et les chèvres à mener paître. Harámzádah les conduisit aux champs; de retour au logis, il alla prendre dans le jardin une feuille de bananier, et, la présentant au Qázi, il lui demanda son dîner. Le Qázi fut bien obligé de lui remplir sa feuille de bananier. Harámzádah s'en fut encore avec le troupeau au pâturage; il tua une des chèvres, invita ses amis et fit avec eux un festin, puis il ramena à la maison le reste du troupeau.
«Le lendemain matin, Harámzádah mena de nouveau paître le troupeau; cette fois, il vendit une douzaine de chèvres et quatre vaches; puis, courant à la maison, il dit au Qázi: «Dieu est miséricordieux! Il vient de me sauver la vie!—Comment cela?» dit le Qázi.—«Il est venu des loups qui ont emporté douze chèvres et quatre vaches, et je n'ai pu leur échapper qu'en grimpant sur un arbre.» Le Qázi l'accabla d'injures et lui demanda de quel côté il avait mené paître le troupeau. «Du côté du couchant,» répondit l'autre. Le Qázi lui ordonna de le conduire désormais du côté du nord. Harámzádah, en attendant, s'en fut au jardin cueillir une feuille de bananier, se la fit remplir, et, après avoir mangé tout son soûl, donna le reste aux mendiants. Puis il conduisit le troupeau du côté du nord.
«Cette fois, il vendit tout le troupeau et courut trouver son maître. «Hé! Qázi! hé! Qázi! voilà un bel ordre que vous m'avez donné de conduire le troupeau du côté du nord!—Qu'est-il arrivé?» dit le Qázi.—«Une bande de tigres a emporté tout le troupeau, et je ne me suis sauvé qu'en me cachant dans une caverne de la montagne.»
«Le jour suivant, le Qázi dit à Harámzádah d'aller promener son cheval. Harámzádah partit avec le cheval, et, ayant rencontré en chemin un marchand de chevaux, il lui vendit la bête sous cette condition qu'il garderait la queue; il coupa donc la queue du cheval, et, de retour à la maison, il l'enfonça dans un trou de rat qui se trouvait dans un coin de l'écurie, et battit la terre tout autour pour qu'elle tint bien. Puis il alla se faire remplir par le Qázi sa feuille de bananier.
«Le lendemain matin, Harámzádah courut trouver le Qázi en poussant les hauts cris: «O Qázi! venez dans l'écurie voir le malheur qui vient d'arriver! les rats sont en train d'emporter le cheval; il n'y a plus que la moitié de la queue qui soit encore hors de leur trou. Hâtez-vous, hâtez-vous!» Le Qázi courut à l'écurie et se mit à tirer, tirer la queue, jusqu'à ce qu'elle sortît du trou, mais point de cheval avec. Harámzádah dit que les rats devaient avoir mangé le reste.»
Bref, continue la Calcutta Review, le Qázi est complètement ruiné, et, qui pis est, sa famille est déshonorée par Harámzádah, qui finalement s'en va avec son congé et aussi avec le nez et les oreilles de son maître.
Enfin, dans l'île de Ceylan, ce même thème se retrouve, mais sous une forme altérée (Orientalist, juin 1884, p. 131): Un gamarâla (sorte de seigneur de village) a pris tellement en horreur une certaine exclamation de surprise, très commune dans le pays, que, toutes les fois qu'il l'entend, il se jette sur le malheureux qui l'a laissée échapper, et lui coupe le nez. L'aîné de deux frères, étant entré au service de ce gamarâla, se voit ainsi traité. Revenu à la maison, il raconte son aventure à son frère, nommé Hokkâ, qui se promet de le venger. Hokkâ s'engage donc comme serviteur chez le gamarâla, et lui joue tant de mauvais tours, en interprétant ses ordres de travers, que le gamarâla, s'apercevant enfin qu'il n'a pas affaire à un imbécile, mais à un fin matois, laisse échapper lui-même la fameuse exclamation. Alors le jeune homme saute sur lui et lui coupe le nez.—Il est inutile d'entrer dans les détails, les mauvais tours joués par le héros n'ayant aucun rapport avec ceux des contes que nous avons étudiés.
NOTES:
[25] Grimées, ailleurs grumelets (comparer le mot grumeaux). C'est un mets du pays, composé d'un mélange de farine et d'œufs, cuit dans du lait.
[26] Chose à noter, ce même conte tartare, dont le cadre n'est nullement celui du conte lorrain, renferme encore un épisode qui fait partie de certains contes européens du type de Jean et Pierre. Après avoir été hébergé par un brave homme, le fripon du conte tartare donne sa coiffure à un compère et s'en va tête nue remercier son hôte, qui travaille aux champs à peu de distance de sa maison. Celui-ci lui ayant demandé pourquoi il n'a rien sur la tête, le fripon lui dit: «C'est parce que votre femme m'a retenu ma coiffure pour se payer de m'avoir hébergé.» L'hôte, très fâché contre sa femme, dit au fripon d'aller lui réclamer sa coiffure: «Si elle s'obstine à la garder,» ajoute-t-il, «je lui crierai de la rendre.» Arrivé à la maison, le fripon dit à la femme que l'hôte lui a donné sa fille, et il se met en mesure d'emmener celle-ci. La mère faisant résistance, le fripon crie au bonhomme: «On ne veut pas me la donner.» Alors, ce dernier, brandissant sa pelle: «Donnez-la! donnez-la! sinon, je vous tue!» La femme est donc obligée de lui donner sa fille.—Dans le premier des deux contes bretons, le seigneur, qui est aux champs avec son serviteur Fanch, dit à celui-ci d'aller vite au château chercher deux pelles et de les mettre dans un sac, parce qu'il ne veut pas qu'on les voie. Fanch se rend au château et dit à la dame et à sa fille que son maître lui a ordonné de les mettre toutes les deux dans un sac. Puis, courant à la fenêtre: «Toutes les deux dans un sac, n'est-ce pas, Monseigneur?—Oui, toutes les deux,» crie le seigneur, pensant aux deux pelles, «et dépêche-toi.» (Comparer le premier conte basque.)—Dans le conte portugais (Braga, nº 77) et le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 111), cités un peu plus haut, ce passage a subi une modification: c'est une bourse ou des sacs d'argent que le héros se fait donner.
XXXVII
LA REINE DES POISSONS
Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à la pêche, il prit la reine des poissons. «Rejette-moi dans l'eau,» lui dit-elle, «et tu prendras beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et prit en effet une grande quantité de poissons, si bien qu'il fit une bonne journée.
De retour à la maison, il dit à sa femme: «J'ai pris la reine des poissons; elle m'a promis que j'attraperais beaucoup de poissons si je la laissais aller. Je l'ai rejetée dans l'eau, et, en effet, j'en ai pris en quantité.—Que tu es nigaud!» dit la femme, «j'aurais bien voulu la manger. Il faudra me l'apporter.»
Le pêcheur retourna à la rivière et prit une seconde fois la reine des poissons. «Laisse-moi aller, pêcheur,» lui dit-elle, «et tu prendras beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et revint chez lui après avoir fait une bonne pêche.
«Tu ne me rapportes pas la reine des poissons?» lui dit sa femme; «une autre fois j'irai avec toi, et je la prendrai.—Si je l'attrape encore,» répondit le pêcheur, «tu l'auras.»
Il jeta de nouveau le filet et ramena la reine des poissons. «Laisse-moi aller,» lui dit-elle, «et tu prendras beaucoup d'autres poissons.—Non, ma femme veut te manger.—Eh bien! qu'il soit fait selon votre désir; mais quand vous m'aurez mangée, mettez de mes arêtes sous la chienne, mettez-en sous la jument, et mettez-en aussi sous un rosier dans le jardin.»
Le pêcheur fit ce que lui avait dit la reine des poissons, et, le lendemain, étant allé dans le jardin, il trouva sous le rosier trois garçons déjà grands; il trouva trois chiens sous la chienne, et trois poulains sous la jument. Dans le cas où il arriverait malheur aux jeunes garçons, une rose devait tomber du rosier.
Un jour, l'aîné prit avec lui les trois chiens et se mit en route. Etant arrivé dans un village, il vit tout le monde en pleurs; il demanda ce qui était arrivé. On lui dit qu'une princesse allait être dévorée par une bête à sept têtes. Le jeune homme se fit indiquer l'endroit où l'on avait conduit la princesse; il la trouva qui pleurait près d'une fontaine. «Qu'avez-vous, ma princesse?» lui demanda-t-il.—«Hélas!» dit-elle, «je vais être dévorée par une bête à sept têtes.—Si je pouvais vous délivrer?» dit le jeune homme. «Pour moi, je ne crains rien, je n'ai pas d'âme à sauver[27].»
La bête à sept têtes arriva bientôt. Le jeune homme, qui avait amené ses trois chiens, lança contre la bête le premier, nommé Brise-Vent. Après avoir combattu longtemps, Brise-Vent abattit trois têtes à la bête. «Je m'en vais,» dit-elle, «mais je reviendrai demain.»
Le lendemain, le jeune homme se rendit encore à la fontaine. «Oh!» dit la bête, «il est donc toujours ici!» Le jeune homme lança contre elle le second de ses chiens, Brise-Fer, qui lui abattit encore trois têtes. «Remettons la partie à demain,» dit-elle.
Le jour suivant, le jeune homme lança contre elle son troisième chien, Brise, qui n'était pas si fort que les autres, mais il n'y avait plus qu'une tête à abattre, et il l'abattit.
Quand la bête fut morte, la princesse invita le jeune homme à venir avec elle chez le roi son père; mais il refusa et s'en retourna chez lui.
Le roi fit publier à son de caisse que celui qui avait délivré la princesse vînt se présenter au château avec les sept têtes de la bête. Le plus jeune des trois frères aurait bien voulu les avoir; mais l'aîné les cacha et en fit faire de pareilles en bois. Le plus jeune prit celles-ci et les porta au roi, qui, voyant que ce n'étaient pas les vraies têtes, entra dans une grande colère et fit jeter le jeune homme en prison, disant qu'il serait pendu le lendemain.
Cependant le second des trois frères était allé se promener au jardin; il vit une rose tombée du rosier. «Il est arrivé malheur à mon frère,» se dit-il. Aussitôt il alla trouver le roi. «Que viens-tu faire ici?» lui dit le roi.—«Je viens pour délivrer mon frère.» Le roi ordonna qu'on le mît en prison lui-même, et qu'on le pendît le lendemain.
Une rose tomba encore du rosier. «Il faut,» se dit l'aîné, «qu'il soit arrivé malheur à mes deux frères.» Il prit les sept têtes et les sept langues de la bête et se rendit au château. «Que viens-tu faire ici?» lui demanda le roi.—«Je viens pour délivrer mes frères. Voici les sept têtes et les sept langues de la bête.—C'est bien,» dit le roi; «à cause de toi je leur ferai grâce, et tu épouseras ma fille.»
Le jeune homme épousa donc la princesse, et ses frères se marièrent avec deux dames d'honneur. Les parents ne furent pas oubliés, et tout le monde fut heureux.
NOTES:
[27] Voir les remarques.
REMARQUES
Ce conte est une variante de notre nº 5, les Fils du Pêcheur. Voir les remarques de ce conte.
⁂
Indépendamment de diverses altérations que l'on reconnaîtra aisément, il s'est introduit ici un élément nouveau qu'il faut signaler: nous voulons parler des trois chiens, dont chacun a son nom et qui tuent la bête.
A propos d'un conte italien de la Vénétie, du même genre que le nôtre (Widter et Wolf, nº 8), M. R. Kœhler a fait observer avec raison que ce trait appartient proprement à un type de contes différent de celui auquel se rapportent notre conte les Fils du Pêcheur et ses variantes. Dans les contes auxquels il fait allusion, l'idée générale est à peu près celle-ci: Un jeune homme, sur la proposition d'un inconnu, échange trois brebis, toute sa fortune, contre trois chiens, dont chacun est doué de qualités merveilleuses. Grâce à leur aide, il s'empare d'une maison habitée par des brigands, que ses chiens tuent, et s'y établit avec sa sœur. Celle-ci l'ayant trahi et livré à un des brigands échappé au carnage et qu'elle veut épouser, les trois chiens le sauvent. Ce sont eux encore qui tuent un dragon auquel est exposée une princesse.
Parmi les contes bien complets se rapportant à ce thème, on peut mentionner un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 469), un conte piémontais (Gubernatis, Zoological Mythology, II, p. 36), un conte toscan (Pitrè, Novelle popolari toscane, nº 2), un conte allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, nº 2), et aussi un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 24), dans lequel les chiens n'ont pas de noms.—D'autres contes sont plus ou moins altérés, plus ou moins complets, par exemple, un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, Contes bretons, p. 23), deux contes allemands (Grimm, III, p. 104; Strackerjan, II, p. 331), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 8), un conte suédois (Cavallius, nº 13), un conte lithuanien (Schleicher, p. 4), un conte italien du Mantouan (Visentini, nº 15), un conte vénitien (Bernoni, I, nº 10), un conte portugais (Coelho, nº 49), un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 23).
Si l'on examine les noms donnés aux chiens dans ces contes, on en trouvera qui ressemblent, parfois identiquement, à certains des noms du conte lorrain. Ainsi, dans le conte bohême, les noms sont «Brise, Mords, Attention!»; dans le conte allemand de la collection Grimm: «Arrête, Attrape, Brise-Fer-et-Acier (Bricheisenundstahl); ce dernier nom se retrouve dans les variantes allemandes des collections Curtze et Strackerjan. Dans le conte breton, c'est tout à fait «Brise-Fer», comme dans notre conte; de même dans le conte vénitien, Sbranaferro.—Enfin, on peut rapprocher de notre «Brise-Vent» le «Vite-comme-le-Vent» Geschwindwiederwind du conte du Tyrol allemand, et le «Cours-comme-le-Vent» du conte piémontais et du conte du Mantouan.
Le thème sur lequel nous venons de jeter un coup d'œil, le thème des Trois Chiens, si on veut lui donner cette dénomination, a, en commun avec le thème des Fils du Pêcheur, on a pu le remarquer, toute une partie: le combat contre le dragon et la délivrance de la princesse, parfois même la suite d'aventures se rattachant à ce combat (l'intervention d'un imposteur qui se donne pour le libérateur, et les moyens que prend le héros pour faire connaître sa présence à la princesse et ensuite pour démasquer l'imposteur). Les deux thèmes sont donc très voisins. Rien d'étonnant qu'un élément du thème des Trois Chiens se soit glissé dans le thème des Fils du Pêcheur. Cela s'est fait d'autant plus naturellement que, dans ce dernier thème, figurent déjà des chiens, nés du poisson merveilleux. Ces chiens, qui n'étaient qu'un accessoire, sont devenus, par suite de l'infiltration d'un élément de l'autre thème, des personnages importants, ayant chacun son nom et jouant un rôle obligé.
⁂
Quelques détails pour finir:
Dans notre conte, on a remarqué le curieux passage ou le jeune homme dit qu'il «n'a pas d'âme à sauver». Le récit indique bien ici qu'il est, comme les chiens, une incarnation de la reine des poissons.
Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, var. du nº 28), et dans un conte portugais (Braga, nº 48), c'est le «roi des poissons» que prend le pêcheur.—Il en est de même dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 18). De plus, dans ce conte breton, la plante qui doit se flétrir quand les jeunes gens seront en danger de mort, est un rosier, comme dans notre conte. Seulement, dans le conte breton, chacun des trois fils du pêcheur a son rosier.
XXXVIII
LE BÉNITIER D'OR
Il était une fois de pauvres gens, qui avaient autant d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Ils venaient d'avoir encore une petite fille, lorsqu'ils virent entrer chez eux une dame qui s'offrit à être marraine de l'enfant; ils acceptèrent bien volontiers. Cette dame était la Sainte-Vierge. «Dans huit ans,» dit-elle, «je viendrai chercher l'enfant.» Elle revint, en effet, au bout de huit ans, et emmena la petite fille.
Un jour, elle lui dit: «Voici toutes mes clefs, mais vous n'irez pas dans cette chambre.» Puis elle alla se promener.
A peine fut-elle sortie, que la petite fille ouvrit la porte de la chambre où il lui était défendu d'entrer. Voyant un bénitier d'or, elle y trempa les doigts et les porta à son front; aussitôt ses doigts et son front furent tout dorés. Elle se mit un bandeau sur le front et des linges aux doigts.
Bientôt la Sainte-Vierge revint. «Eh bien!» dit-elle à l'enfant, «êtes-vous entrée dans la chambre où je vous ai défendu d'aller?—Non, ma marraine.—Si vous ne dites pas la vérité, vous aurez à vous en repentir.—Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»
Il arriva, dans la suite, que la jeune fille épousa un roi. Le premier enfant qu'elle mit au monde disparut aussitôt après sa naissance, et, son mari lui ayant demandé ce qu'il était devenu, elle ne put le lui dire. Le roi, furieux, sortit en menaçant la reine de la faire mourir.
Tout à coup, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit: «Etes-vous entrée dans la chambre?—Non, ma marraine.—Si vous me dites la vérité, je vous rendrai votre enfant.—Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»
Au bout d'un an, la reine eut un second enfant, qui disparut comme le premier. Le roi, encore plus furieux que la première fois, dit qu'il voulait absolument savoir où étaient les enfants; la reine ne répondit rien. Un instant après, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit: «Ma fille, êtes-vous entrée dans la chambre?—Non, ma marraine.—Si vous me dites la vérité, je vous rendrai vos deux enfants.—Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»
La reine ayant mis au monde un troisième enfant, le roi aposta des gardes pour voir ce qui se passerait. Tout à coup on entendit au dehors une musique si agréable que tout le monde y courut; or, cette musique s'était fait entendre par l'ordre de la Sainte-Vierge, qui enleva l'enfant pendant qu'il n'y avait plus personne dans la chambre. Le roi, outré de colère, déclara que, pour le coup, il allait faire dresser un bûcher et que sa femme y serait brûlée vive.
La Sainte-Vierge se présenta une troisième fois devant la reine. «Ma fille,» lui dit-elle, «êtes-vous entrée dans la chambre?—Non, ma marraine.—Dites-moi la vérité et je vous rendrai vos trois enfants.—Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»
On conduisit la reine au bûcher. Au moment d'y monter, elle vit encore la Sainte-Vierge, qui lui dit: «Si vous me dites la vérité, je vous rendrai vos trois enfants.—Non, je n'y suis point entrée.» La Sainte-Vierge lui apparut de nouveau pendant qu'elle montait; elle persista à dire non; mais, quand elle se vit en haut du bûcher, le cœur lui manqua, et elle avoua.
La Sainte-Vierge la fit alors descendre du bûcher et lui rendit ses enfants. Depuis ce temps, la reine vécut heureuse avec son mari.
REMARQUES
Il a été recueilli des contes de ce genre dans divers pays d'Allemagne (Grimm, nº 3; Ey, p. 176; Meier, nº 36), en Suède (Grimm, III, p. 324), en Norwège (Asbjœrnsen, I, nº 8), chez les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 179), chez les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 600), chez les Lithuaniens (Leskien, p. 498), en Valachie (Schott, nº 2), en Toscane (Comparetti, nº 38), en Sicile (Gonzenbach, nº 20).
Le conte lorrain offre la plus grande ressemblance avec le conte hessois nº 3 de la collection Grimm, l'Enfant de Marie, dont il est pour ainsi dire l'abrégé. Pourtant il est deux ou trois points où il en diffère. Ainsi, dans le conte allemand, la Sainte-Vierge n'est pas la marraine de l'enfant (on verra tout à l'heure que ce trait de notre conte se retrouve dans des contes étrangers du même type).—Ainsi encore, dans le conte allemand, la jeune fille, en ouvrant la porte de la chambre défendue, est éblouie des splendeurs de la Sainte-Trinité; elle touche du doigt les rayons de la gloire, et son doigt est tout doré. On a vu que ce détail singulier est remplacé dans notre conte par un autre plus simple, celui du bénitier d'or.—Enfin, dans l'Enfant de Marie, l'épisode de la musique qui attire les gardes hors de la chambre n'existe pas. Du reste, ce conte hessois est plus complet que le nôtre; là, ainsi que dans la plupart des contes analogues, on voit comment la jeune fille devient reine; chassée du Paradis, privée de la parole, elle vivait misérablement dans une forêt quand un roi la rencontre et l'épouse.
Les contes de cette famille peuvent se diviser en trois groupes.
Un premier groupe,—contes wende, norwégien, hessois, lithuanien, valaque,—mettent en scène la Sainte-Vierge, comme le conte lorrain. Le conte wende et le conte norwégien en font, toujours comme notre conte, la marraine de la jeune fille. Dans les autres, la Sainte-Vierge la recueille dans des circonstances qui diffèrent selon les récits.
Dans un second groupe,—conte tchèque, conte allemand de la collection Ey, conte toscan,—au lieu de la Sainte-Vierge, nous trouvons une femme mystérieuse qui, dans le conte tchèque, est la marraine de la jeune fille.
Enfin, dans le conte souabe de la collection Meier, la jeune fille est vendue par son père à un nain noir.—Dans le conte suédois, elle est donnée à un certain «homme à manteau gris», par suite d'une promesse imprudente de son père.
Dans tous ces contes,—excepté dans le conte souabe, où ce qui est défendu à la jeune fille, c'est de cueillir des roses d'un certain rosier,—nous retrouvons la défense d'ouvrir une certaine porte; mais c'est seulement dans le conte hessois et dans le conte wende, qu'il reste au doigt de la jeune fille, comme dans notre conte, des traces accusatrices de sa désobéissance. (Comparer la tache ineffaçable de la clef, dans la Barbe Bleue.)—Dans le conte norwégien, la filleule de la Sainte-Vierge ayant ouvert une première chambre dans le Paradis, il s'en échappe une étoile; d'une seconde s'échappe la lune; d'une troisième, le soleil.
Partout ailleurs, la désobéissance de la jeune fille n'est point, si l'on peut parler ainsi, matériellement constatée; mais, presque toujours, en entr'ouvrant la porte défendue, elle aperçoit dans la chambre sa protectrice (ou l'«homme au manteau gris»), et elle en est vue elle-même.
Dans les contes formant le second groupe, il se trouve finalement que la femme qui avait défendu à la jeune fille d'entrer dans telle chambre, est délivrée d'un enchantement, parce que la jeune fille a persisté à dire—faussement—qu'elle n'a rien vu. Il y a là, ce nous semble, une altération de l'idée primitive.
⁂
Le doigt doré du conte lorrain, du conte hessois et du conte wende forme lien entre les différents contes de cette famille et certains contes orientaux que nous avons résumés dans les remarques de notre nº 12, le Prince et son Cheval (voir notamment, I, p. 146, le conte du Cambodge et celui de l'île de Zanzibar).
Du reste, la défense d'ouvrir telle porte, de pénétrer dans tel endroit, et les malheurs qui résultent de la désobéissance,—malheurs différents, sans doute, de ceux que retrace notre conte,—se retrouvent dans plusieurs récits de l'Orient. On se rappelle l'Histoire du Troisième Calender, fils de roi, dans les Mille et une Nuits (comparer encore un autre conte arabe de ce même recueil, t. XV, p. 194, de la traduction allemande dite de Breslau).—Dans un conte indien de la grande collection formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva de Cachemire (trad. all. de H. Brockhaus, t. II, p. 166 seq.), une Vidhyâdharî (sorte de génie), qui a épousé un mortel, Saktideva, lui dit qu'elle va s'absenter pour deux jours: pendant ce temps, il pourra visiter tout le palais; mais il ne faudra pas qu'il monte sur telle terrasse. Saktideva cède à la curiosité. Quand il est sur la terrasse, il voit trois portes; il les ouvre l'une après l'autre et trouve, étendus sur des lits de diamant, les corps de trois jeunes filles. Puis, de la terrasse, il aperçoit un beau lac et, sur le bord, un superbe cheval. Il va pour le monter; mais, dès qu'il est en selle, le cheval se cabre, jette son cavalier dans le lac, et Saktideva se retrouve dans son pays natal, bien loin du palais de la Vidhyâdharî. (Comparer l'introduction de M. Th. Benfey à sa traduction du Pantchatantra, § 52.)
XXXIX
JEAN DE LA NOIX
Il était une fois un homme, appelé Jean de la Noix, qui avait beaucoup d'enfants, et rien pour les nourrir. Il se dit un jour: «Je vais aller demander du pain au Paradis.» Le voilà donc parti; mais il se trompa de chemin et arriva à la porte de l'enfer. Il y frappa du genou; point de réponse. «Peut-être,» se dit-il, «ai-je frappé trop fort.» Et il frappa de la pointe du pied. Lucifer ouvrit la porte et lui demanda, ce qu'il voulait. «Je viens voir si l'on veut me donner du pain pour ma femme et pour mes enfants.—On ne donne point de pain ici,» répondit Lucifer; «va-t'en ailleurs.—Oh! oh!» dit Jean, «comme on parle ici! Je vois que je me suis trompé de porte; je m'en vais trouver saint Pierre.»
Il prit cette fois le bon chemin, et, arrivé à la porte du Paradis, il frappa en disant d'une petite voix douce: «Toc, toc.» Saint Pierre vint lui ouvrir et lui dit: «Que demandes-tu?—Je suis Jean de la Noix, et je viens demander du pain pour ma femme et pour mes enfants.—Tu arrives à propos,» dit saint Pierre: «c'est justement ma fête aujourd'hui; tu en profiteras. Tiens, voici une serviette; emporte-la, mais ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.»
Jean prit la serviette et partit en disant: «Merci, monsieur saint Pierre.» Il se disait en lui-même que c'était un singulier cadeau. A peine eut-il fait quelques pas, qu'il dit à la serviette: «Eh bien! ma pauvre serviette, que sais-tu faire? On m'a défendu de te le demander, mais dis-le moi tout de même.» Aussitôt la serviette se couvrit de mets excellents.
«Voilà qui est bien,» dit Jean de la Noix; «mais cet endroit-ci ne me plaît pas. Je mangerai quand je serai à la maison.» Il replia la serviette, et tout disparut. Il redescendit la côte et regagna son logis. Il dit en rentrant à sa femme: «Je viens du Paradis. C'était la fête de saint Pierre; tout le monde y était dans la joie. Saint Pierre m'a donné une serviette que voici; mais ne va pas lui demander ce qu'elle sait faire.»
«Pourquoi me fait-il cette recommandation?» pensa la femme. Dès qu'elle fut seule, elle dit à la serviette: «Serviette, que sais-tu faire?» La serviette se trouva aussitôt garnie de plats de toute sorte. «C'est trop beau pour nous,» dit la femme; «je n'ose pas y toucher. Je vais vendre cette serviette.» Elle la vendit pour un morceau de pain. Son mari, de retour, lui demanda où était la serviette. «Nous ne pouvons vivre de chiffons,» répondit-elle; «je l'ai vendue pour un morceau de pain.»
Jean, bien fâché, se décida à retourner au Paradis. «C'est encore moi, Jean de la Noix,» dit-il à saint Pierre; «ma femme a vendu la serviette, et je viens vous prier de me donner quelque autre chose.—Eh bien! voici un âne; mais ne lui demande pas ce qu'il sait faire.—Merci, monsieur saint Pierre ... Vraiment,» pensait Jean, «on rapporte de singulières choses du Paradis! Après tout, le chemin du Paradis est si rude et si raboteux! cet âne m'aidera toujours à le descendre plus facilement ... Or ça, bourrique, que sais-tu faire?» L'âne se mit à faire des écus d'or. Jean de la Noix en ramassa plein ses poches et dit à l'âne de s'arrêter pour ne pas tout perdre en chemin. Il amena l'âne dans sa maison et dit à sa femme: «Voici une bourrique que saint Pierre m'a donnée; ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.»
Tandis que Jean dormait, sa femme n'eut rien de plus pressé que de dire à l'âne: «Bourrique, que sais-tu faire?» Et les écus d'or de pleuvoir. «Oh!» dit-elle, «qu'est-ce que cela? c'est trop beau pour nous.» En ce moment, un marchand de verres passait dans la rue en criant: «Jolis verres, jolis!» Il avait un âne qui portait sa marchandise. La femme l'appela et lui demanda s'il était content de son âne. «Pas trop,» répondit le marchand; «il m'a déjà cassé plusieurs verres.—Eh bien! voudriez-vous acheter le mien? m'en donneriez-vous bien dix francs?—Quinze, si vous le voulez.» Bref, elle vendit l'âne pour dix francs. A son réveil, Jean demanda des nouvelles de l'âne. «Je l'ai vendu pour dix francs,» dit la femme.—«Ah! malheureuse! il nous en aurait donné bien autrement de l'argent! Quand le pauvre Job eut perdu tout son bien, pour comble de misère on lui laissa sa femme. Je crois que le bon Dieu me traite comme il a traité Job.»
Il ne restait plus à Jean de la Noix d'autre parti à prendre que de retourner une troisième fois au Paradis. Arrivé à la porte, il entendit saint Pierre qui disait: «C'est ennuyeux d'être si souvent dérangé; hier, c'était Jean de la Noix; aujourd'hui ...—N'achevez pas,» cria Jean, «c'est encore lui. Ma femme a vendu la bourrique.—Tiens,» dit saint Pierre, «voici une crosse; mais ne lui demande pas ce qu'elle sait faire, et ne reviens plus.»
Jean repartit avec la crosse. «Qu'est-ce que je ferai de cela?» se disait-il; «cette crosse ne pourra me servir que de bâton de vieillesse. Eh bien! ma crosse, que sais-tu faire?» Aussitôt la crosse se mit à le battre. «Arrête, arrête,» cria Jean, «ce n'est plus comme avec la bourrique!... Cette fois,» pensa-t-il, «ma femme pourra s'en régaler.»
Rentré chez lui, il dit à sa femme: «Saint Pierre m'a donné une crosse; ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.» La femme ne répondit rien, mais elle pensait: «C'est bon; quand tu seras couché ...—Je suis bien las,» dit Jean, «je tombe de sommeil!» Il se coucha aussitôt et fit semblant de dormir. Dès que sa femme l'entendit ronfler, elle dit à la crosse: «Crosse, que sais-tu faire?» La crosse se mit à la battre comme plâtre. «Tape, tape, ma crosse,» cria Jean de la Noix, «jusqu'à ce qu'elle m'ait rendu ma serviette et ma bourrique!»
REMARQUES
Comparer nos nos 4, Tapalapautau, et [56], le Pois de Rome.—Voir les remarques de notre nº 4.
Dans un conte champenois, l'Histoire du Bonhomme Maugréant, qui a été publié par M. Ch. Marelle dans l'Archiv für das Studium der neueren Sprachen und Literaturen, t. LV, p. 363 (Brunswick, 1876), et reproduit dans les Contes des provinces de France (p. 46), c'est aussi saint Pierre qui donne au bonhomme les objets merveilleux.
On aura remarqué dans Jean de la Noix diverses altérations du thème primitif. Ainsi, le passage où il est dit au pauvre homme de ne point demander à la serviette et à l'âne ce qu'ils savent faire, n'a pas de sens. (Il est assez curieux de constater que cette altération se retrouve dans le conte valaque nº 20 de la collection Schott et dans le conte publié au XVIIe siècle par Basile dans le Pentamerone, nº 1).—Ainsi encore, c'est à la sottise de sa femme et non à la friponnerie d'un aubergiste que Jean doit la perte des objets merveilleux.
⁂
Nous avons recueilli, à Montiers-sur-Saulx, une autre version du même conte. La première partie de cette variante tient à la fois de Tapalapautau et de Jean de la Noix. Comme dans le premier conte, c'est du bon Dieu que le pauvre homme reçoit successivement une serviette, un âne et une crosse d'or, à laquelle on dit: Tapautau, tape dessus, pour la faire agir, et Alapautau pour l'arrêter; comme dans Jean de la Noix, défense est faite de demander à ces objets merveilleux ce qu'ils savent faire; mais la curiosité de la femme n'a pas ici les mêmes conséquences: les trois objets merveilleux restent en la possession de la famille, qui bientôt se trouve très riche. Un jour, l'homme veut mesurer son or et son argent; il envoie ses enfants emprunter un boisseau à la voisine. Un louis reste au fond du boisseau (voir les remarques de notre nº 20, Richedeau), et la voisine va dénoncer l'homme à la justice, qui le condamne à être pendu. Quand il est au pied de la potence, il se met à pleurer en regardant sa femme et ses enfants. «Hélas!» dit-il, «si j'avais seulement mon pauvre bâton, que je l'embrasse encore une fois avant de mourir!» On lui apporte sa crosse d'or. Aussitôt il lui dit:
«Tapautau, tape dessus, corrige-les bé (bien)!
«Tape sur celle qui m'a prêté le boissé (boisseau)!»
On le supplie de rappeler son bâton; à la fin il consent à le faire et il rentre tranquillement chez lui.
Le dénouement de cette variante est à peu près identique à celui du conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 24) cité dans les remarques de notre nº 4. Il faut aussi en rapprocher la fin d'un conte espagnol de même type (Caballero, I, p. 46), dont voici l'analyse: Le père Curro a dépensé tout son bien en bombances. Désespéré des avanies que lui font subir sa femme et ses enfants, il veut se pendre à un olivier. Un follet vêtu en moine l'arrête et lui donne une bourse qui ne se vide jamais. En retournant chez lui, il entre dans une auberge, y fait grande chère et s'y endort sous la table. L'aubergiste fait faire par sa femme une bourse semblable à celle du père Curro et la substitue à celle-ci. Arrivé chez lui, le père Curro dit à sa famille de se réjouir et met la main dans la bourse sans en rien retirer. Roué de coups par sa femme, il reprend la corde pour se pendre. Le follet, sous la figure d'un caballero, lui donne une nappe qui lui fournira toujours de quoi manger. La nappe, étendue par terre, se couvre de mets excellents. Le père Curro entre dans l'auberge, et sa nappe lui est dérobée. Sa femme et ses enfants, voyant que la nappe ne se garnit pas, tombent sur lui et le laissent en piteux état. Le père Curro s'en retourne avec sa corde. Cette fois, le follet lui donne une petite massue, à laquelle il doit dire certaines paroles, s'il veut qu'on le laisse en paix. Il rentre chez lui; ses enfants viennent lui demander du pain en l'injuriant; il envoie sa massue contre eux, et les voilà sur le carreau. La mère vient au secours de ses enfants; la massue tombe sur elle et la tue. L'alcade arrive avec ses alguazils; l'alcade est tué et les alguazils s'enfuient. Le roi envoie un régiment de grenadiers, qui sont fort maltraités et qui se retirent en désordre. Le père Curro s'endort avec sa massue sur lui. Il se réveille pieds et poings liés; on le mène en prison, et il est condamné à mourir par le garrot. Sur l'échafaud on lui délie les mains; il prend sa massue et l'envoie tuer le bourreau. Le roi ordonne de le laisser aller et lui donne une propriété en Amérique. Il s'en va dans l'île de Cuba et y bâtit une ville. Il y tue tant de monde avec sa massue que la ville en garde le nom de Matanzas (du mot matar, «tuer»).
Dans ce conte espagnol il n'est point question, comme dans notre variante et dans le conte breton, de dernière grâce demandée par le condamné. Ce trait, ainsi que tout le dénouement, nous le rencontrons dans des contes qui se rapportent à d'autres thèmes. Ainsi, dans un conte allemand de la collection Ey (p. 122), dont nous avons donné l'analyse à propos de notre nº 31, l'Homme de fer (II, p. [6]), le soldat, au pied de la potence, obtient du roi la permission d'allumer une certaine bougie. Aussitôt paraît, un gourdin à la main, l'homme de fer, serviteur de la bougie, et il assomme le bourreau et les spectateurs. Le roi crie au soldat de faire trêve et lui donne sa fille en mariage. (Comparer Grimm, nº 116.)—Ailleurs, par exemple dans un conte allemand (Grimm, nº 110), dans un conte polonais de la Prusse orientale (Tœppen, p. 148), c'est en se faisant donner la permission de jouer une dernière fois de son violon, que le condamné sauve sa vie. Forcé, ainsi que tous les assistants, par la vertu du violon merveilleux, de danser et de danser toujours, le juge lui crie de cesser de jouer et lui fait grâce.