Note du transcripteur:
Ce livre présente des lettres de Napoléon Bonaparte à sa première femme, Joséphine de Beauharnais, et à la Comtesse Marie de Walewska. Rappelons que Napoléon Bonaparte eut deux épouses: —Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du général Beauharnais, qu'il épousa en 1796 et dont il divorça en 1809 car Joséphine ne lui avait pas donné l'héritier à la dynastie qu'il souhaitait;—Marie-Louise, fille de l'empereur d'Autriche, qu'il épousa en 1810 et dont il eut un fils, le roi de Rome (1811-1832), surnommé l'Aiglon. C'est pendant les pourparlers qui conduisirent au Traité de Tilsitt signé en 1807 entre Napoléon 1er et le tsar Alexandre 1er de Russie, traité qui eut pour conséquences le démembrement de la Prusse et la reconstitution d'un État polonais (le Grand Duché de Varsovie), que Napoléon fit la connaissance de la Comtesse Marie de Walewska, à laquelle furent adressées quelques unes des lettres présentées dans ce livre. Rappelons brièvement les épisodes successifs de la vie politique et militaire de Napoléon Bonaparte: —en mars 1796, Bonaparte venait d'être nommé général en chef de l'armée d'Italie pour combattre les Autrichiens. Il y remporta des victoires restées fameuses: Castiglione, Arcole, Rivoli. Le Traité de Campoformio (octobre 1797) mit fin à la guerre avec les Autrichiens. —en 1798-1799, ce fut la Campagne d'Égypte où Bonaparte fut vainqueur aux Pyramides; mais la flotte française fut détruite par Nelson, à Aboukir. —en 1800, ce fut la 2ème campagne d'Italie avec la victoire de Marengo sur les Autrichiens. —Bonaparte devint premier Consul à la suite du coup d'État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) puis fut sacré Napoléon 1er, Empereur des Français, le 2 décembre 1804. —Ce fut ensuite une succession de batailles victorieuses, Austerlitz (1805), Iéna (1806), Eylau et Friedland (1807), Wagram (1809). Mais il y eut la défaite de Trafalgar (1805) où la flotte française fut détruite par les Anglais. La Paix de Vienne fut signée le 14 octobre 1809. Puis vinrent les désastres avec la Campagne de Russie (1812), la Campagne d'Allemagne et la Défaite de Leipzig (octobre 1813), la Prise de Paris par les Alliés (mars 1814), le Traité d'abdication de Fontainebleau (avril 1814), l'exil à l'île d'Elbe, le Congrès de Vienne qui opéra la liquidation du régime napoléonien en Europe, les Cent Jours (mars à juillet 1815) après le retour de Napoléon de l'Ile d'Elbe, la Défaite de Waterloo (juin 1815), la 2ème abdication, le 22 juin 1815 et le départ pour son exil à Sainte-Hélène où il mourra en 1821.

NAPOLÉON BONAPARTE

TENDRESSES IMPÉRIALES

AVEC UNE LETTRE-PRÉFACE PAR
ABEL GRI

L'Amour est l'occupation de l'homme
oisif, la distraction du guerrier, l'écueil
du souverain.
(Napoléon Bonaparte)


PARIS

BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION

E. SANSOT & Cie

9, rue de l'Éperon, 9

MCMXIII

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR HOLLANDE
VAN GELDER ZONEN


Que diriez-vous d'une série qui grouperait les récits envoyés du théâtre de leurs exploits à leurs maîtresses par nos héros et qui nous les ferait voir dans l'instant où l'amour agit sur eux comme un ferment d'héroïsme? Les lettres du jeune général en chef de l'armée d'Italie ouvriraient cette collection.

(Maurice Barrès)

(Préface des «Lettres du lieutenant-colonel Moll».)


TABLE DES MATIÈRES


[Lettre-préface à M. Maurice Barrès]
[Lettres du Général en chef de l'armée d'Italie]
[Lettre I,] [II,] [III,] [IV,] [V,] [VI,] [VII,] [VIII,] [IX,] [X,] [XI,] [XII,] [XIII,] [XIV,] [XV,] [XVI,] [XVII,] [XVIII,] [XIX]
[Lettres de Bonaparte, Premier Consul]
[Lettre XX,] [XXI,] [XXII,] [XXIII,] [XXIV,] [XXV]
[Lettres de Napoléon, Empereur]
[Lettre XXVI,] [XXVII,] [XXVIII,] [XXIX,] [XXX,] [XXXI,] [XXXII,] [XXXIII,] [XXXIV,] [XXXV,] [XXXVI,] [XXXVII,] [XXXVIII,] [XXXIX,] [XL,] [XLI,] [XLII,] [XLIII,] [XLIV,] [XLV,] [XLVI,] [XLVII,] [XLVIII,] [XLIX,] [L,] [LI,] [LII,] [LIII,] [LIV,] [LV,] [LVI,] [LVII,] [LVIII,] [LIX,] [LX,] [LXI,] [LXII,] [LXIII,] [LXIV,] [LXV,] [LXVI,] [LXVII,] [LXVIII,] [LXIX,] [LXX,] [LXXI,] [LXXII,] [LXXIII,] [LXXIV,] [LXXV,] [LXXVI,] [LXXVII]
[Lettres de Napoléon à Joséphine après le divorce]
[Lettre LXXVIII,] [LXXIX,] [LXXX,] [LXXXI,] [LXXXII,] [LXXXIII,] [LXXXIV,] [LXXXV,] [LXXXVI,] [LXXXVII,] [LXXXVIII,] [LXXXIX,] [XC,] [XCI,] [XCII,] [XCIII,] [XCIV,] [XCV,] [XCVI,] [XCVII,] [XCVIII,] [XCIX,] [C,] [CI]
[ APPENDICES:]
[Dialogue sur l'amour]
[La femme et le Code Napoléon: Code civil]
[Code pénal]
[Lettres à Mme Walewska]

LETTRE-PRÉFACE

À

MAURICE BARRÈS

Voir réunies, en une page d'héroïsme et de passion, les lettres d'amour du jeune général en chef de l'armée d'Italie, c'est une idée qui vous fut chère et que voici réalisée.

En y joignant le «Dialogue sur l'Amour» qu'écrivit le jeune lieutenant d'artillerie et les billets fiévreux que l'Empereur fit parvenir à Marie Walewska, nous ajoutons les clartés et les ombres qui feront mieux valoir la figure du héros.

Il n'est pas jusqu'à cet âpre énoncé des articles du Code qui, comme la gravure sévère de quelque eau-forte, ne puisse fixer dans notre cerveau la pensée austère du Maître.

Nous ne dirons pas l'histoire de ses amours. Si nous les savons multiples, nous avons retenu qu'elles ne l'obsédèrent pas. Sans les considérer comme une tare, il pensait justement qu'elles étaient un mal inévitable à l'homme sans foyer, et que, pour cette raison, mieux valait les taire et les cacher.

C'est encore l'aimer que de ne pas attacher d'importance aux actes de sa vie qu'il estimait négligeables.

Aussi, sa tendresse pour Marie Walewska n'aura-t-elle que l'agrément d'une faiblesse s'entourant de romantisme.

Elle aura le charme troublant d'une page de littérature où l'amour discute l'être aimé à la curiosité des foules et à la raillerie des pamphlétaires. Malgré ses moments de véritable grandeur et malgré l'inaltérable souvenir qu'il lui garda, l'aventure polonaise ne restera qu'une aventure, sans doute plus longue, plus relevée parmi les autres, mais dont on n'a pas à chercher les conséquences, parce qu'elle ne pouvait pas en avoir dans la pensée et par la volonté du héros.

L'idée du rétablissement d'un royaume par l'intervention de l'amour ne sera qu'une chimère conçue par l'héroïne et narrée avec volupté par les écrivains épris de son histoire.

L'ascension au trône d'une concubine n'est qu'une autre folie de ceux qui s'ingénièrent à voir un passionné chez Napoléon.

Il eût été plus vrai de dire que par Napoléon l'amour n'est ni recherché, ni surtout glorifié. Il est combattu. L'Empereur ne l'accepte que dans le mariage, sans l'y croire nécessaire. Pour lui, le mariage est un devoir social. C'est un acte légitime que nous devons accomplir, que le souverain doit imposer à ses sujets et à l'accomplissement duquel il prêtera son encouragement. C'est un moyen de fonder une famille, une nation, une dynastie. Si fragiles que soient des unions que, seule, la volonté explique, il les veut définitives. Si le divorce est inscrit dans ses lois, ce n'est qu'entouré de mille entraves qui le rendent difficile à appliquer et d'aspect si redoutable que la plupart des solliciteurs s'en détournent. Il croit qu'il n'est rien de durable que ce qu'a bâti la volonté tenace. Il sait que les énergies sont rares et que la foule, quoique mobile, est soumise, parce que craintive. La rigueur de ses lois forcera son peuple à la vertu.

Aussi l'amour n'apparaît à ses yeux que comme un libertinage. Il le voit sous son aspect physique, et de suite il entrevoit les déchéances où conduisent les passions. Économe de l'énergie de son peuple comme de la sienne, il utilise même les circonstances quotidiennes pour bannir de son entourage l'idée de l'amour et l'habituer à des pensées plus austères. La perte d'une amante provoque-t-elle un suicide parmi ses troupes, de suite il fait lire une proclamation dans laquelle il est dit qu'«un soldat doit vaincre la douleur et la mélancolie de ses passions». L'histoire ne dit pas quelle femme fut cause de ce drame. Maîtresse ou épouse, la proclamation eût été la même. Dans sa pensée, l'homme se doit à une tâche plus sévère que celle d'aimer. L'amour est l'affaire des femmes, dont il exige la fidélité. Non pas qu'en soi il donne une grande importance à l'adultère. Il le dit «commun» et c'est une «affaire de canapé». Mais s'il le comprend, il ne l'excuse pas et les mœurs qu'imposera son exemple contribueront à en diminuer les causes. Il veut les épouses respectées. Il écarte d'elles les galants, supprimant ainsi toutes excuses à leur faute. Si malgré tant de soins la trahison n'a pu être évitée, il se gardera bien de l'ébruiter, d'user même de l'autorité de ses lois. Il sait qu'un malheur conjugal ne doit pas s'avouer.

Ceci explique le ton enjoué de ses lettres à Joséphine, où les rares menaces sont plutôt des avis de discrétion. Alors il écrit: «Ne te fie pas, et je te conseille de te bien garder la nuit, car une de ces prochaines tu entendras grand bruit.»

Aussi sa correspondance est-elle d'une lecture passionnante et triste.

Bonaparte, à vingt-six ans[1], se marie avec Joséphine, âgée de quelques années de plus que lui[2]. Elle est veuve. Elle est créole. Elle a passé sa vie dans l'oisiveté. Celle du jeune Bonaparte s'est passée dans l'étude et dans les combats. Il ne sait des femmes et de l'amour que ce qu'il en a observé avec une amère justesse. Mais que peut l'observation d'un jeune homme quand, pour la combattre, on a le visage, la grâce de séduction et l'expérience de Joséphine.

Pour conquérir une place, une fortune, un droit aux honneurs, elle usa de la seule arme qui était en son pouvoir. Une prescience lui disait que tout cela, ce jeune homme timide avec elle, mais énergique avec les événements, saurait le lui offrir.

Et il en fut ainsi.

Dès le soir du mariage, c'est, de la rue Chante-reine, le hâtif départ vers la gloire. Et bientôt les nouvelles parviennent, apportant chacune l'annonce d'un triomphe, d'un pas vers l'empire dont elle rêve peut-être dans son imagination orientale, mais certainement l'assurance d'un peu plus de cet argent dont elle se montrera si prodigue.

Pendant qu'il écrit ces fiévreux billets le soir, sous la tente, parmi l'éparpillement des cartes et des rapports, lorsque dorment ses soldats harassés, Joséphine, oublieuse des promesses récentes, se laisse aller à l'ardeur de son tempérament. Bonaparte en reçoit la nouvelle en Égypte. De suite il songe au divorce. Ce qu'il y a de brutal et d'orgueilleux dans son caractère lui présente ce moyen prompt de sauver son honneur.

Mais bientôt il fait un lent et puissant effort sur lui-même, s'appliquant à discuter, à peser la gravité et les conséquences de la rupture.

Il commande un corps d'expédition. Il a décidé d'atteindre le pouvoir à son retour en France. Des ennemis l'entourent. Ira-t-il prêter le flanc aux railleries en faisant connaître à tous ce qui n'est su que de quelques-uns? Ainsi les années passent. Il grandit dans sa puissance. En Italie, il est trop tard déjà pour exiger cette réparation. La blessure est plus ancienne aussi. Il la pourra supporter. Les efforts faits pour reconquérir Joséphine sont restés vains. Il eût fallu qu'il demeurât près d'elle à la distraire, à la choyer. Mais son destin l'appelait aux armées.

La certitude de toute maternité impossible chez l'Impératrice, seule, le détermina à la rupture. Encore ne put-il l'accepter définitive. Il sentit le besoin de la savoir proche de lui et heureuse par ses soins.

Perpétuel combat entre l'amour et la destinée, voilà toute la vie de Napoléon avec Joséphine.

Maintenant que nous connaissons les idées de l'Empereur sur l'amour et le mariage, on peut demeurer surpris de voir sa conduite.

Quand on songe qu'il avoua ses maîtresses à Joséphine, lui présenta Mme Walewska, et que l'ayant répudiée il ne voulut cesser de la voir, quelle extraordinaire complexité de caractère ne découvre-t-on pas en lui!

Deux causes expliquent cette conduite; l'éducation littéraire de Bonaparte et le rôle d'initiatrice de Joséphine.

Napoléon dans sa rudesse garde un fond de rêverie qui combat sans cesse son positivisme natif. Cela il le doit à sa jeunesse isolée, malheureuse même, dépourvue de caresses et de cet argent avec lequel s'achètent les illusions de celles-ci. Il a vu des femmes, sans doute, mais leurs rangs si supérieurs au sien l'ont forcé à n'être que tendre et «troubadour» auprès d'elles. Ce furent les idylles de Valence. De celles qui se donnent, il connaît seulement les filles vénales comme celle interrogée un soir de fièvre sous les galeries du Palais-Royal.

La lecture de Rousseau l'exalta. Il a rêvé une Mme de Warens. Il croit la découvrir dans cette créole s'offrant à lui, prestigieuse, entourée du souvenirs de son Orient natal. Il l'aime d'autant plus qu'il n'osait espérer lui plaire.

De son côté, Joséphine trouva de l'agrément à séduire ce jeune homme qu'elle savait chaste. Pour cette voluptueuse c'était une conquête bien tentante. Ce que furent leur fièvre, nous le devinons. Dans leur hâte de possession, ils ne surent attendre leur mariage.

Tout ce qu'une femme dont l'amour est la seule pensée peut mettre de science, de raffinement, de recherche dans l'étreinte, il est certain que Joséphine le révéla à Bonaparte étonné et ravi. Pour elle il fut un jouet. Elle le trouva même «drôle» et par ce plaisir qu'elle donnait contre toute attente elle le posséda. De lui avoir fait connaître un amour qu'il imaginait seulement dans les romans, Bonaparte lui en fut toute sa vie reconnaissant. Ce conquérant l'aime parce qu'elle l'a vaincu, qu'elle l'a su tenir, lassé, près d'elle et cependant heureux.

Aussi il aura pour elle des empressements de petit-maître, de délicates attentions, des pardons même. Elle peut tout faire: le tromper, se vendre et s'endetter. Qu'importe! Il sait qu'il trouvera en elle un superbe instrument de plaisir plus vibrant et plus riche que tous les autres.

Aux heures de réflexion, dans les nuits aux camps, sa pensée s'applique à comprendre Joséphine. Il évoque les amants à qui elle se donne avec la même fougue qu'à lui-même. Si, dans son instinct de mâle, il est jaloux, sa fierté d'homme ne se révolte pas. Il sait qu'il n'a qu'à reparaître pour les lui faire oublier tous. Sa gloire, sa richesse lui ajoutent un prestige dont il connaît la force. «Ce qu'on aime en nous c'est notre bonheur», pense-t-il. Il se dit aussi qu'une femme dont les sens sont si prompts ne pourra jamais commander à l'esprit d'un homme. Pas plus qu'elle ne se souvient de lui absent, il ne redoute de subir son action quand il l'a quittée. Cela le séduit d'avoir une femme ne songeant qu'à le distraire sans penser à le commander. Enfin c'est surtout parce qu'elle fut l'initiatrice qu'il ne l'oublie jamais. Elle peut vieillir et avec l'âge voir s'éteindre la possibilité des étreintes. Qu'importe! Elle l'a fait vibrer avant toutes les autres. S'il n'hésite pas même à lui avouer ses infortunes galantes, c'est qu'il est certain de trouver sur son sein un mol oreiller pour sa peine et dans ses mains, qui eurent tant de luxurieuses caresses, une dernière étreinte pour apaiser son cœur. Il sait qu'elle l'aidera à dénouer d'aventureuses liaisons, trouvant dans cette compromission l'agrément de se voir rechercher encore.

Vu de la sorte, le caractère de Napoléon apparaît sans étrangeté. Il s'est imposé, où son esprit le conduisait de n'avoir d'autre maître que lui et à laisser la femme en marge de sa pensée.

Une conception de la vie entièrement consacrée à la réalisation ferme d'un grand projet oblige à ne considérer les autres sentiments que comme des plaisirs et à faire que ceux qui les éveillent en nous ne puissent devenir rien autre que des amuseurs.

L'esprit pourra s'ingénier à concevoir une vie calme où les droits de la famille et ceux du devoir seront Justement équilibrés, il semble qu'une loi conduise les êtres supérieurs à ne pas s'y arrêter. Ce calme, ce repos familial, dans les minutes de découragement ils regretteront parfois de ne l'avoir pas, mais ne s'attarderont pas à cette mélancolie. Immenses dans leurs besoins, ceux dont Napoléon a dit qu'ils «étaient des météores, destinés à brûler pour éclairer la terre» seront toujours conduits à s'éprendre de et qui sera énervant comme le sont la lutte et les courtisanes, si l'on veut entendre par courtisanes non les filles simplement vénales, mais celles qui trouvent à se donner une satisfaction aussi vive que le guerrier à vaincre. Pour les courtisanes et pour le conquérant, l'or et le butin de l'amant et du vaincu sont les conséquences naturelles, mais négligeables d'une action puissante. Offrandes et rançons seront vite dissipées, et de tant de fortunes et de conquêtes il ne ratera pour l'éternité que l'immense souvenir de leur agitation.

Napoléon cherchant la femme qui l'aimera pour lui-même et n'aimera que lui, l'artiste demandant celle qui le comprendra et lui construira un foyer, obéissent à une loi de contraste de notre esprit. En donnant Joséphine à Napoléon et d'ardentes maîtresses aux chastes artistes, les lois surnaturelles semblent avoir voulu surchauffer les sens de ces héros pour mieux libérer leurs esprits en leur présentant de la femme une idée physique et irrespectueuse à laquelle ils ne sauraient s'attacher sans déchoir.

Abel GRI.


TENDRESSES IMPÉRIALES


LETTRES DU GÉNÉRAL EN CHEF

DE L'ARMÉE D'ITALIE


LETTRE I

À Joséphine, à Milan.

Marmirolo, le 29 messidor, 6 heures du soir (17 Juillet 1796).

Je reçois ta lettre, mon adorable amie; elle a rempli mon cœur de joie. Je te suis obligé de la peine que tu as prise de me donner de tes nouvelles; ta santé doit être meilleure aujourd'hui; je suis sûr que tu es guérie. Je t'engage fort à monter à cheval, cela ne peut pas manquer de te faire du bien.

Depuis que je t'ai quittée, j'ai toujours été triste. Mon bonheur est d'être près de toi. Sans cesse je repasse dans ma mémoire tes baisers, tes larmes, ton aimable jalousie, et les charmes de l'incomparable Joséphine allument sans cesse une flamme vive et brûlante dans mon cœur et dans mes sens. Quand, libre de toute inquiétude, de toute affaire, pourrai-je passer tous mes instants près de toi, n'avoir qu'à t'aimer, et ne penser qu'au bonheur de te le dire et de te le prouver? Je t'enverrai ton cheval; mais j'espère que tu pourras me rejoindre. Je croyais t'aimer il y a quelques jours; mais, depuis que je t'ai vue, je sens que je t'aime mille fois plus encore. Depuis que je te connais, je t'adore tous les jours davantage: cela prouve combien la maxime de La Bruyère, que l'amour vient tout d'un coup, est fausse. Tout, dans la nature, a un cours et différents degrés d'accroissement. Ah! je t'en prie, laisse-moi voir quelques-uns de tes défauts; sois moins belle, moins gracieuse, moins tendre, moins bonne surtout; surtout ne sois jamais jalouse, ne pleure jamais; tes larmes m'ôtent la raison, brûlent mon sang. Crois bien qu'il n'est plus en mon pouvoir d'avoir une pensée qui ne soit pas a toi, et une idée qui ne te soit pas soumise.

Repose-toi bien. Rétablis vite ta santé. Viens me rejoindre; et, au moins, qu'avant de mourir, nous puissions dire: «Nous fûmes tant de jours heureux!!»

Millions de baisers et même à Fortuné[3], en dépit de sa méchanceté.

Bonaparte.


LETTRE II

À Joséphine, à Milan.

Marmirolo, le 19 messidor, 9 heures après-midi (18 juillet 1796).

J'ai passé toute la nuit sous les armes. J'aurais eu Mantoue par un coup hardi et heureux; mais les eaux du lac ont promptement baissé, de sorte que ma colonne qui était embarquée n'a pu arriver. Ce soir, je recommence d'une autre manière, mais cela ne donnera pas des résultats aussi satisfaisants.

Je reçois une lettre d'Eugène, que je t'envoie. Je te prie d'écrire de ma part à ces aimables enfants et de leur envoyer quelques bijoux. Assure-les bien que je les aime comme mes enfants. Ce qui est à toi ou à moi se confond tellement dans mon cœur, qu'il n'y a aucune différence.

Je suis fort inquiet de savoir comment tu te portes, ce que tu fais. J'ai été dans le village de Virgile, sur les bords du lac, au clair argentin de la lune, et pas un instant sans songer à Joséphine!

L'ennemi a fait le 28 une sortie générale; il nous a tué ou blessé deux cents hommes, il en a perdu cinq cents en rentrant avec précipitation.

Je me porte bien. Je suis tout à Joséphine, et je n'ai de plaisir ni de bonheur que dans sa société.

Trois régiments napolitains sont arrivés à Brescia; ils se sont séparés de l'armée autrichienne, en conséquence de la convention que j'ai conclue avec M. Pignatelli.

J'ai perdu ma tabatière; je te prie de m'en choisir une un peu plate, et d'y faire écrire quelque chose dessus, avec tes cheveux.

Mille baisers aussi brûlants que tu es froide. Amour sans bornes et fidélité à toute épreuve. Avant que Joseph[4] parte, je désire lui parler.

Bonaparte.


LETTRE III

À Joséphine, à Milan.

Marmirolo, 1er thermidor an iv (19 juillet 1790).

Il y a deux jours que je suis sans lettres de toi. Voilà trente fois aujourd'hui que je me suis fait cette observation, tu sens que cela est bien triste; tu ne peux pas douter cependant de la tendre et unique sollicitude que tu m'inspires.

Nous avons attaqué hier Mantoue. Nous l'avons chauffée avec deux batteries à boulets rouges et des mortiers. Toute la nuit cette misérable ville a brûlé. Ce spectacle était horrible et imposant. Nous nous sommes emparés de plusieurs ouvrages extérieurs, nous ouvrons la tranchée cette nuit. Je vais partir pour Castiglione demain avec le quartier général, et je compte y coucher.

J'ai reçu un courrier de Paris. Il y avait deux lettres pour toi; je les ai lues. Cependant, bien que cette action me paraisse toute simple et que tu m'en aies donné la permission l'autre jour, je crains que cela ne te fâche, et cela m'afflige bien. J'aurais voulu les recacheter: fi! ce serait une horreur. Si je suis coupable, je te demande grâce; je te jure que ce n'est pas par jalousie; non, certes, j'ai de mon adorable amie une trop grande opinion pour cela. Je voudrais que tu me donnasses permission entière de lire tes lettres; avec cela il n'y aurait plus de remords ni de crainte.

Achille arrive en courrier de Milan; pas de lettres de mon adorable amie! Adieu, mon unique bien. Quand pourras-tu venir me rejoindre? Je viendrai te prendre moi-même à Milan.

Mille baisers aussi brûlants que mon cœur, aussi purs que toi.

Je fais appeler le courrier; il me dit qu'il est passé chez toi, et que tu lui as dit que tu n'avais rien à lui ordonner. Fi! méchante, laide, cruelle, tyranne, petit joli monstre! Tu te ris de mes menaces, de mes sottises; ah! si je pouvais, tu sais bien, t'enfermer dans mon cœur, je t'y mettrais en prison.

Apprends-moi que tu es gaie, bien portante et bien tendre.

Bonaparte.


LETTRE IV

À Joséphine, à Milan.

Castiglione, le 9 thermidor an iv, 8 heures du matin (21 juillet 1796).

J'espère qu'en arrivant ce soir je recevrai une de tes lettres. Tu sais, ma chère Joséphine, le plaisir qu'elles me font, et je suis sûr que tu te plais à les écrire. Je partirai cette nuit pour Peschiera, pour les montagnes de..., pour Vérone et de là j'irai à Mantoue et peut-être à Milan, recevoir un baiser, puisque tu m'assures qu'ils ne sont pas glacés; j'espère que tu seras parfaitement rétablie alors, et que tu pourras m'accompagner à mon quartier général pour ne plus me quitter. N'es-tu pas l'âme de ma vie et le sentiment de mon cœur?

Tes protégés sont un peu vifs, ils sentent l'ardent. Combien je leur suis obligé de faire en eux quelque chose qui te soit agréable. Ils se rendront à Milan. Il faut en tout un peu de patience.

Adieu, belle et bonne, toute non pareille, toute divine; mille baisers amoureux.

Bonaparte.


LETTRE V

À Joséphine, à Milan.

Castiglione, 4 thermidor an iv (22 juillet 1796).

Les besoins de l'armée exigent ma présence dans ces environs; il est impossible que je puisse m'éloigner jusqu'à venir à Milan; il me faudrait cinq à six jours et il peut arriver pendant ce temps-là des mouvements où ma présence pourrait être urgente ici.

Tu m'assures que ta santé est bonne; je te prie en conséquence de venir à Brescia. J'envoie à l'heure même Murat pour t'y préparer un logement dans la ville, comme tu le désires.

Je crois que tu feras bien d'aller coucher le 6 à Cassano, en partant fort tard de Milan, et de venir le 7 à Brescia, où le plus tendre des amants t'attend. Je suis désespéré que tu puisses croire, ma bonne amie, que mon cœur puisse s'ouvrir à d'autres qu'à toi; il t'appartient par droit de conquête et cette conquête sera solide, et éternelle. Je ne sais pourquoi tu me parles de Mme Te..., dont je me soucie fort peu, ainsi que des femmes de Brescia. Quant à tes lettres qu'il te fâche que j'ouvre, celle-ci sera la dernière; ta lettre n'était pas arrivée.

Adieu, ma tendre amie, donne-moi souvent de tes nouvelles. Viens promptement me joindre et sois heureuse et sans inquiétude; tout va bien, et mon cœur est à toi pour la vie.

Aie soin de rendre à l'adjudant général Miollis la boîte de médailles qu'il m'écrit t'avoir remise. Les hommes sont si mauvaise langue et si méchants qu'il faut se mettre en règle sur tout.

Santé, amour et prompte arrivée à Brescia.

J'ai à Milan une voiture à la fois de ville et de campagne; tu te serviras de celle-là pour venir. Porte avec toi ton argenterie et une partie des objets qui te sont nécessaires. Voyage à petites journées et pendant le frais, afin de ne pas te fatiguer. La troupe ne met que trois jours pour se rendre à Brescia. Il y a, en poste, pour quatorze heures de chemin. Je t'invite à coucher le 6 à Cassano; je viendrai à ta rencontre le 7, le plus loin possible.

Adieu, ma Joséphine. Mille tendres baisers.

Bonaparte.


LETTRE VI

À Joséphine, à Milan.

Brescia, le 13 fructidor an iv (10 août 1796).

J'arrive, mon adorée amie, ma première pensée est de t'écrire. Ta santé et ton image ne sont pas sorties un instant de ma mémoire pendant toute la route. Je ne serai tranquille que lorsque j'aurai reçu des lettres de toi. J'en attends avec impatience. Il n'est pas possible que tu te peignes mon inquiétude. Je t'ai laissée triste, chagrine et demi-malade. Si l'amour le plus profond et le plus tendre pouvait te rendre heureuse, tu devrais l'être.... Je suis accablé d'affaires.

Adieu, ma douce Joséphine; aime-moi, porte-toi bien et pense souvent, souvent à moi.

Bonaparte.


LETTRE VII

À Joséphine, à Milan.

Brescia, le 14 fructidor an iv (31 août).

Je pars à l'instant pour Vérone. J'avais espéré recevoir une lettre de toi; cela me met dans une inquiétude affreuse. Tu étais un peu malade lors de mon départ; je t'en prie, ne me laisse pas dans une pareille inquiétude. Tu m'avais promis plus d'exactitude; ta langue était cependant bien d'accord alors avec ton cœur... Toi, à qui la nature a donné douceur, aménité et tout ce qui plaît, comment peux-tu oublier celui qui t'aime avec tant de chaleur? Trois jours sans lettres de toi; je t'ai cependant écrit plusieurs fois. L'absence est horrible, les nuits sont longues, ennuyeuses et fades; la journée est monotone.

Aujourd'hui, seul avec les pensées, les travaux, les écritures, les hommes et leurs fastueux projets, je n'ai pas même un billet de toi que je puisse presser contre mon cœur.

Le quartier général est parti; je pars dans une heure. J'ai reçu cette nuit un exprès de Paris; il n'y avait pour toi que la lettre ci-jointe qui te fera plaisir.

Pense à moi, vis pour moi, sois souvent avec ton bien-aimé et crois qu'il n'est pour lui qu'un seul malheur qui l'effraie, ce serait de n'être plus aimé de sa Joséphine. Mille baisers bien doux, bien tendres, bien exclusifs.

Fais partir de suite M. Monclas pour Vérone; je le placerai. Il faut qu'il soit arrivé avant le 18.

Bonaparte.


LETTRE VIII

À Joséphine, à Milan.

Ala, le 17 fructidor an iv (3 septembre 1796).

Nous sommes en pleine campagne, mon adorable amie; nous avons culbuté les postes ennemis; nous leur avons pris huit ou dix chevaux avec un pareil nombre de cavaliers. La troupe est très gaie et bien disposée. J'espère que nous ferons de bonnes affaires et que nous entrerons dans Trente le 10.

Point de lettres de toi; cela m'inquiète vraiment; l'on m'assure cependant que tu te portes bien et que même tu as été te promener au lac de Côme. J'attends tous les jours et avec impatience le courrier où tu m'apprendras de tes nouvelles; tu sais combien elles me sont chères. Je ne vis pas loin de toi; le bonheur de la vie est près de ma douce Joséphine. Pense à moi! Écris-moi souvent, bien souvent; c'est le seul remède à l'absence; elle est cruelle, mais sera, j'espère, momentanée.

Bonaparte.


LETTRE IX

À Joséphine, à Milan.

Montebello, le 24 fructidor an iv, à midi (10 septembre 1796).

L'ennemi a perdu, ma chère amie, dix-huit mille hommes prisonniers; le reste est tué ou blessé. Wurmser, avec une colonne de quinze cents chevaux et cinq mille hommes d'infanterie, n'a plus d'autre ressource que de se jeter dans Mantoue.

Jamais nous n'avons eu de succès aussi constants et aussi grands. L'Italie, le Frioul, le Tyrol sont assurés à la République. Il faut que l'empereur crée une seconde armée; artillerie, équipages de pont, bagages, tout est pris.

Sous peu de jours nous nous verrons; c'est la plus douce récompense de mes fatigues et de mes peines.

Mille baisers ardents et bien amoureux.

Bonaparte.


LETTRE X

À Joséphine, à Milan.

Ronco, le 26 fructidor an iv, à 10 heures du matin (12 septembre 1706).

Je suis ici, ma chère Joséphine, depuis deux jours, mal couché, mal nourri et bien contrarié d'être loin de toi.

Wurmser est cerné; il a avec lui trois mille hommes de cavalerie et cinq mille hommes d'infanterie. Il est à Porto-Legagno; il cherche à se retirer à Mantoue; mais cela lui devient désormais impossible. Dès l'instant que cette affaire sera terminée, je serai dans tes bras.

Je t'embrasse un million de fois.

Bonaparte.


LETTRE XI

À Joséphine, à Milan.

Vérone, premier Jour complémentaire an iv (le 17 septembre 1796).

Je t'écris, ma bonne amie, bien souvent, et toi peu. Tu es une méchante et une laide, bien laide, autant que tu es légère. Cela est perfide, tromper un pauvre mari, un tendre amant! Doit-il perdre ses droits parce qu'il est loin, chargé de besogne, de fatigue et de peine? Sans sa Joséphine, sans l'assurance de son amour, que lui reste-t-il sur la terre? Qu'y ferait-il?

Nous avons eu hier une affaire très sanglante; l'ennemi a perdu beaucoup de monde et a été complètement battu. Nous lui avons pris le faubourg de Mantoue.

Adieu, adorable Joséphine; une de ces nuits, les portes s'ouvriront avec fracas: comme un jaloux, et me voilà dans tes bras.

Mille baisers amoureux.

Bonaparte.


LETTRE XII

À Joséphine, à Milan.

Modène, le 23 vendémiaire an v, à 9 heures du soir. (17 octobre 1796).

J'ai été avant-hier toute la journée en campagne. J'ai gardé hier le lit. La fièvre et un violent mal de tête, tout cela m'a empêché d'écrire à mon adorable amie; mais j'ai reçu ses lettres; je les ai pressées contre mon cœur et mes lèvres, et la douleur de l'absence, cent milles d'éloignement, ont disparu. Dans ce moment je t'ai vue près de moi, non capricieuse et fâchée, mais douce, tendre, avec cette onction de bonté qui est exclusivement le partage de ma Joséphine. C'était un rêve; juge si cela m'a guéri de la fièvre. Tes lettres sont froides comme cinquante ans, elles ressemblent à quinze ans de mariage. On y voit l'amitié et les sentiments de cet hiver de la vie. Fi! Joséphine!... C'est bien méchant, bien mauvais, bien traître à vous. Que vous reste-t-il pour me rendre bien à plaindre? Ne plus m'aimer? Eh! c'est déjà fait. Me haïr? Eh bien! je le souhaite, tout avilit hors la haine; mais l'indifférence au pouls de marbre, à l'œil fixe, à la démarche monotone!...

Mille, mille baisers bien tendres, comme mon cœur.

Je me porte un peu mieux, je pars demain. Les Anglais évacuent la Méditerranée. La Corse est à nous. Bonne nouvelle pour la France et pour l'armée.

Bonaparte.


LETTRE XIII

À Joséphine, à Milan.

Vérone, le 10 brumaire an v (9 novembre 1790).

Je suis arrivé depuis avant-hier à Vérone, ma bonne amie. Quoique fatigué, je suis bien portant, bien affairé et je t'aime toujours à la passion. Je monte à cheval.

Je t'embrasse mille fois.

Bonaparte.


LETTRE XIV

À Joséphine, à Milan.

Vérone, le 3 frimaire an v (13 novembre 1796).

Je ne t'aime plus du tout; au contraire, je te déteste. Tu es une vilaine, bien gauche, bien bête, bien cendrillon. Tu ne m'écris pas du tout, tu n'aimes pas ton mari; tu sais le plaisir que tes lettres lui font, et tu ne lui écris pas six lignes jetées au hasard.

Que faites-vous donc toute la journée, madame? Quelle affaire si importante vous ôte le temps d'écrire à votre bien bon amant? Quelle affection étouffe et met de côté l'amour, le tendre et constant amour que vous lui avez promis? Quel peut être ce merveilleux, ce nouvel amant qui absorbe tous vos instants, tyrannise vos journées et vous empêche de vous occuper de votre mari? Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit les portes enfoncées et me voilà.

En vérité, je suis inquiet, ma bonne amie, de ne pas recevoir de tes nouvelles; écris-moi vite quatre pages et de ces aimables choses qui remplissent mon cœur de sentiment et de plaisir.

J'espère qu'avant peu je te serrerai dans mes bras, et je te couvrirai d'un million de baisers brûlants comme sous l'équateur.

Bonaparte.


LETTRE XV

À Joséphine, à Milan.

Vérone, le 4 frimaire an v (24 novembre 1796).

J'espère bientôt, ma douce amie, être dans tes bras. Je t'aime à la fureur. J'écris à Paris par ce courrier. Tout va bien. Wurmser a été battu hier sous Mantoue. Il ne manque à ton mari que l'amour de Joséphine pour être heureux.

Bonaparte.


LETTRE XVI

À Joséphine, à Gênes.

Milan, le 7 frimaire an v, à trois heures après-midi (27 novembre 1796).

J'arrive à Milan, je me précipite dans ton appartement, j'ai tout quitté pour te voir, te presser dans mes bras;... tu n'y étais pas: tu cours les villes avec des fêtes; tu t'éloignes de moi lorsque j'arrive, tu ne te soucies plus de ton cher Napoléon. Un caprice te l'a fait aimer, l'inconstance te le rend indifférent.

Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la vie. Le malheur que j'éprouve est incalculable; j'avais droit de n'y pas compter.

Je serai ici jusqu'au 9 dans la journée. Ne te dérange pas; cours les plaisirs; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux s'il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux.

Bonaparte.


LETTRE XVII

À Joséphine, à Gênes.

Milan, le 8 frimaire an v, 8 heures du soir (28 novembre 1796).

Je reçois le courrier que Berthier avait expédié à Gênes. Tu n'as pas eu le temps de m'écrire, je le sens facilement. Environnée de plaisirs et de jeux, tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice.

Berthier a bien voulu me montrer la lettre que tu lui as écrite. Mon intention n'est pas que tu déranges rien à tes calculs, ni aux parties de plaisir qui te sont offertes; je n'en vaux pas la peine et le bonheur ou le malheur d'un homme que tu n'aimes pas n'a pas le droit d'intéresser.

Pour moi, t'aimer seule, te rendre heureuse, ne rien faire qui puisse te contrarier, voilà le destin et le but de ma vie.

Sois heureuse, ne me reproche rien, ne t'intéresse pas à la félicité d'un homme qui ne vit que de ta vie, ne jouit que de tes plaisirs et de ton bonheur. Quand j'exige de toi un bonheur pareil au mien, j'ai tort: pourquoi vouloir que la dentelle pèse autant que l'or? Quand je te sacrifie tous mes désirs, toutes mes pensées, tous les instants de ma vie, j'obéis à l'ascendant que tes charmes, ton caractère et toute ta personne ont su prendre sur mon malheureux cœur. J'ai tort, si la nature ne m'a pas donné les attraits pour te captiver; mais ce que je mérite de la part de Joséphine ce sont des égards, de l'estime, car je l'aime à la fureur et uniquement.

Adieu, femme adorable; adieu, ma Joséphine. Puisse le sort concentrer dans mon cœur tous les chagrins et toutes les peines, mais qu'il donne à ma Joséphine des jours prospères et heureux. Qui le mérita plus qu'elle? Quand il sera constaté qu'elle ne peut plus aimer, je renfermerai ma douleur profonde, et je me contenterai de pouvoir lui être utile et bon à quelque chose.

Je rouvre ma lettre pour te donner un baiser... Ah! Joséphine!... Joséphine!...

Bonaparte.


LETTRE XVIII

À Joséphine, à Bologne.

Le 28 pluviôse an v (16 février 1797).

Tu es triste, tu es malade, tu ne m'écris plus, tu veux t'en aller à Paris. N'aimerais-tu plus ton ami? Cette idée me rend malheureux. Ma douce amie, la vie est pour moi insupportable depuis que je suis instruit de ta tristesse.

Je m'empresse de t'envoyer Moscati, afin qu'il puisse te soigner. Ma santé est un peu faible; mon rhume dure toujours. Je te prie de te ménager, de m'aimer autant que je t'aime, et de m'écrire tous les jours. Mon inquiétude est sans égale.

J'ai dit à Moscati de t'accompagner à Ancône, si tu veux y venir. Je t'écrirai là pour te faire savoir où je suis.

Peut-être ferai-je la paix avec le Pape et serai-je bientôt près de toi; c'est le vœu le plus ardent de mon âme.

Je te donne cent baisers. Crois que rien n'égale mon amour, si ce n'est mon inquiétude. Écris-moi tous les jours toi-même. Adieu, très chère amie.

Bonaparte.


LETTRE XIX

À Joséphine, à Bologne.

Tolentino, 1er ventôse an v (19 février 1797).

La paix avec Rome vient d'être signée. Bologne, Ferrare, la Romagne sont cédées à la République. Le Pape nous donne 30 millions dans peu de temps et des objets d'art.

Je pars demain matin pour Ancône, et, de là, pour Rimini, Ravenne et Bologne. Si ta santé ta le permet, viens à Rimini ou Ravenne; mais ménage-toi, je t'en conjure.

Pas un mot de ta main, bon Dieu! qu'ai-je donc fait? Ne penser qu'à toi, n'aimer que Joséphine, ne vivre que pour ma femme, ne jouir que du bonheur de mon amie, cela doit-il me mériter de sa part un traitement si rigoureux? Mon amie, je t'en conjure, pense souvent à moi et écris-moi tous les jours. Tu es malade ou tu ne m'aimes pas! Crois-tu donc que mon cœur soit de marbre? Et mes peines t'intéressent-elles si peu? Tu me connaîtrais bien mal! Je ne le puis croire. Toi, à qui la nature a donné l'esprit, la douceur et la beauté, toi qui seule pouvais régner dans mon cœur, toi qui sais trop, sans doute, l'empire absolu que tu as sur moi!

Écris-moi, pense à moi et aime-moi.

Pour la vie tout à toi,

Bonaparte.


LETTRES DE BONAPARTE

PREMIER CONSUL


LETTRE XX

À Joséphine, à Paris.

Le 26 florial an viii (10 mai 1800)

Je pars dans l'instant pour aller coucher à Saint-Maurice. Je n'ai point reçu de lettres de toi, cela n'est pas bien; je t'ai écrit tous les courriers.

Eugène doit arriver après-demain. Je suis un peu enrhumé, mais cela ne sera rien.

Mille choses tendres à toi, ma bonne petite Joséphine, et à tout ce qui t'appartient.

Bonaparte.


LETTRE XXI

À Joséphine, à Plombières.

Paris, le 27.....an x (1801).

Il fait si mauvais temps ici que je suis resté à Paris. Malmaison, sans toi, est trop triste. La fête a été belle, elle m'a un peu fatigué. Le vésicatoire que l'on m'a mis au bras me fait toujours souffrir beaucoup.

J'ai reçu pour toi, de Londres, des plantes que j'ai envoyées à ton jardinier. S'il fait aussi mauvais à Plombières qu'ici, tu souffriras beaucoup des eaux.

Mille choses aimables à maman et à Hortense.

Bonaparte.


LETTRE XXII

À Joséphine, à Plombières.

Malmaison, 30 prairial an xi (10 juin 1803).

Je n'ai pas encore reçu de tes nouvelles; je pense cependant que tu as déjà dû commencer à prendre les eaux. Nous sommes ici un peu tristes, quoique l'aimable fille fasse les honneurs de la maison à merveille. Je me sens depuis deux jours légèrement tourmenté de ma douleur. Le gros Eugène est arrivé hier au soir, il se porte à merveille.

Je t'aime comme le premier jour, parce que tu es bonne et aimable par-dessus tout.

Hortense m'a dit qu'elle t'écrivait souvent.

Mille choses aimables, et un baiser d'amour. Tout à toi.

Bonaparte.


LETTRE XXIII

À Joséphine, à Plombières.

Malmaison, 4 messidor an xi (23 juin 1803).

J'ai reçu ta lettre, ma bonne petite Joséphine. Je vois avec peine que tu as souffert de la route; mais quelques jours de repos te feront du bien. Je suis assez bien portant. J'ai été hier à la chasse à Marly et je m'y suis blessé très légèrement à un doigt en tirant un sanglier.

Hortense se porte assez bien. Ton gros fils a été un peu malade, mais il va mieux. Je crois que ce soir ces dames jouent le Barbier de Séville. Le temps est très beau. Je te prie de croire que rien n'est plus vrai que les sentiments que j'ai pour ma petite Joséphine.

Tout à toi.

Bonaparte.


LETTRE XXIV

À Joséphine, à Plombières.

Malmaison, le 3 messidor an xi (27 juin 1803).

Ta lettre, bonne petite femme, m'a appris que tu étais incommodée. Corvisart m'a dit que c'était un bon signe, que les bains te feraient l'effet désiré et qu'ils te mettraient dans un bon état. Cependant, savoir que tu es souffrante est une peine sensible pour mon cœur.

J'ai été voir hier la manufacture de Sèvres et Saint-Cloud.

Mille choses aimables pour tous.

Pour la vie.

Bonaparte.


LETTRE XXV

À Joséphine, à Plombières.

Malmaison, 12 messidor an xi (1er juillet 1803).

J'ai reçu ta lettre du 10 messidor. Tu ne me parles pas de ta santé ni de l'effet des bains. Je vois que tu comptes être de retour dans huit jours; cela fait grand plaisir à ton ami qui s'ennuie d'être seul!...

Tu dois avoir vu le général Ney qui part pour Plombières: il se mariera à son retour.

Hortense a joué hier Rosine dans le Barbier de Séville avec son intelligence ordinaire.

Je te prie de croire que je t'aime et suis fort impatient de te revoir. Tout est triste ici sans toi.

Bonaparte.


LETTRES DE NAPOLÉON

EMPEREUR


LETTRE XXVI