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D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

MADAME THÉRÈSE

PAR ERCKMANN-CHATRIAN

LIBRAIRIE HACHETTE

DANS LA MÊME COLLECTION

VOLUMES PARUS :

  • LE ROI DES MONTAGNES, par Edmond About.
  • PENDRAGON, par A. Assollant.
  • EUGÉNIE GRANDET, par H. de Balsac.
  • RÉCITS HÉROÏQUES, par Jules Claretie.
  • LE MOUCHOIR DU CAPITAINE VILLENEUVE, par J. Crevelier.
  • CONTES CHOISIS, par Alphonse Daudet.
  • LE CAPITAINE PAMPHILE, par Alexandre Dumas.
  • CONTES CHOISIS, par Erckmann-Chatrian.
  • LA DISPARITION DU GRAND KRAUSE, par Jules Girardin.
  • LA CAGNOTTE, par Eugène Labiche.
  • LE CAPITAINE TRAFALGAR, par André Laurie.
  • LES CAHIERS DU CAPITAINE COIGNET, par Lorédan Larchey.
  • LA MARMOTTE, par Pierre Maël.
  • LE TRÉSOR DE MADELEINE, par Pierre Maël.
  • UN MOUSSE DE SURCOUF, par Pierre Maël.
  • ROBINSONS DE TERRE FERME, par Mayne-Reid.
  • LES FAUX DÉMÉTRIUS, par Prosper Mérimée.
  • IVANHOÉ, par Walter Scott.
  • HISTOIRE D’UN ANE ET DE DEUX JEUNES FILLES, par P.-J. Stahl.
  • LES QUATRE FILLES DU DOCTEUR MARSCH, par P.-J. Stahl.
  • L’ILE AU TRÉSOR, par R.-L. Stevenson.
  • LES ROBINSONS DE LA SOMME, par Eug. Thebault.
  • LE MYSTÈRE DE LA CHAUVE-SOURIS, par Gustave Toudouze.
  • REINE EN SABOTS, par Gustave Toudouze.
  • LA CHASSE AU MÉTÉORE, par Jules Verne.
  • LE CHANCELLOR, par Jules Verne.
  • UN DRAME EN LIVONIE, par Jules Verne.
  • VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE, par Jules Verne.
  • PAPA FAUCHEUX, par J. Webster.

Copyright by Librairie HACHETTE, Paris, 1925. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

MADAME THÉRÈSE

CHAPITRE PREMIER

Nous vivions dans une paix profonde au village d’Anstatt, au milieu des Vosges allemandes, mon oncle le docteur Jacob Wagner, sa vieille servante Lisbeth et moi. Depuis la mort de sa sœur Christine, l’oncle Jacob m’avait recueilli chez lui. J’approchais de mes dix ans ; j’étais blond, rose et frais comme un chérubin. J’avais un bonnet de coton, une petite veste de velours brun, provenant d’une ancienne culotte de mon oncle, des pantalons de toile grise et des sabots garnis au-dessus d’un flocon de laine. On m’appelait le petit Fritzel au village, et chaque soir, en rentrant de ses courses, l’oncle Jacob me faisait asseoir sur ses genoux pour m’apprendre à lire en français dans l’Histoire naturelle de M. de Buffon.

Il me semble encore être dans notre chambre basse, le plafond rayé de poutres enfumées. Je vois, à gauche, la petite porte de l’allée et l’armoire de chêne ; à droite, l’alcôve fermée d’un rideau de serge verte ; au fond, l’entrée de la cuisine, près du poêle de fonte aux grosses moulures représentant les douze mois de l’année, — le Cerf, les Poissons, le Capricorne, le Verseau, la Gerbe, etc., etc., — et, du côté de la rue, les deux petites fenêtres qui regardent à travers les feuilles de vigne sur la place de la Fontaine.

Je vois aussi l’oncle Jacob, élancé, le front haut, surmonté de sa belle chevelure blonde dessinant ses larges tempes avec grâce, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, le menton arrondi, les lèvres tendres et bonnes. Il est en culotte de ratine noire, habit bleu de ciel à boutons de cuivre, et bottes molles à retroussis jaune clair, devant lesquelles pend un gland de soie. Assis dans son fauteuil de cuir, les bras sur la table, il lit, et le soleil fait trembloter l’ombre des feuilles de vigne sur sa figure un peu longue et hâlée par le grand air.

C’était un homme sentimental, amateur de la paix ; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J’ai su depuis qu’il se plaisait à faire des théories sur la fraternité universelle, et que les paquets de livres que lui apportait de temps en temps le messager Fritz concernaient cet objet important.

Tout cela je le vois, sans oublier notre Lisbeth, une bonne vieille, souriante et ridée, en casaquin et jupe de toile bleue, qui file dans un coin ; ni le chat Roller, qui rêve, assis sur sa queue, derrière le fourneau, ses gros yeux dorés ouverts dans l’ombre comme un hibou.

Il me semble que je n’ai qu’à traverser l’allée pour me glisser dans le fruitier aux bonnes odeurs, que je n’ai qu’à grimper l’escalier de bois de la cuisine pour monter dans ma chambre, où je lâchais les mésanges que le petit Hans Aden, le fils du sabotier, et moi, nous allions prendre à la pipée. Il y en avait de bleues et de vertes. La petite Elisa Meyer, la fille du bourgmestre, venait souvent les voir et m’en demander ; et quand Hans Aden, Ludwig, Frantz Sépel, Karl Stenger et moi nous conduisions ensemble les vaches et les chèvres à la pâture, sur la côte du Birkenwald, elle s’accrochait toujours à ma veste en me disant :

« Fritzel, laisse-moi conduire votre vache… ne me chasse pas ! »

Et je lui donnais mon fouet : nous allions faire du feu dans le gazon et cuire des pommes de terre sous la cendre.

Oh ! le bon temps ! comme tout était calme, paisible autour de nous ! Comme tout se faisait régulièrement ! Jamais le moindre trouble : le lundi, le mardi, le mercredi, tous les jours de la semaine se suivaient exactement pareils.

Chaque jour on se levait à la même heure, on s’habillait, on s’asseyait devant la bonne soupe à la farine apprêtée par Lisbeth. L’oncle partait à cheval ; moi, j’allais faire des trébuchets et des lacets pour les grives, les moineaux ou les verdiers, selon la saison.

A midi nous étions de retour. On mangeait du lard aux choux, des noudels ou des knœpfels. Puis j’allais pâturer, ou visiter mes lacets, ou bien me baigner dans la Queich quand il faisait chaud.

Le soir, j’avais bon appétit, l’oncle et Lisbeth aussi, et nous louions à table le Seigneur de ses grâces.

Tous les jours, vers la fin du souper, au moment où la nuit grisâtre commençait à s’étendre dans la salle, un pas lourd traversait l’allée, la porte s’ouvrait, et sur le seuil apparaissait un homme trapu, carré, large des épaules, coiffé d’un grand feutre, et qui disait :

« Bonsoir, monsieur le docteur.

— Asseyez-vous, mauser[1], répondait l’oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine. »

[1] Taupier.

Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur l’âtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions. C’était une véritable mine de rat des champs : le nez long, la bouche petite, le menton rentrant, les oreilles droites, quatre poils de moustache jaunes ébouriffés. Sa souquenille de toile grise lui descendait à peine au bas de l’échine ; son grand gilet rouge, aux poches profondes, ballottait sur ses cuisses, et ses énormes souliers, tout jaunes de glèbe, avaient de gros clous qui luisaient sur le devant, en forme de griffes, jusqu’au haut des épaisses semelles.

Le mauser pouvait avoir cinquante ans ; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâtre, et des sourcils blancs à reflets d’or lui tombaient jusque sur le globe de l’œil.

On le voyait toujours aux champs en train de poser ses attrapes, ou bien à la porte de son rucher à mi-côte, dans les bruyères du Birkenwald, avec son masque de fil de fer, ses grosses moufles de toile et sa grande cuiller tranchante pour dénicher le miel des ruches.

A la fin de l’automne, durant un mois, il quittait le village, son bissac en travers du dos, d’un côté le grand pot à miel, de l’autre la cire jaune en briques, qu’il allait vendre aux curés des environs pour faire des cierges.

Tel était le mauser.

Après avoir bien regardé sur la table, il disait :

« Ça, c’est du fromage… ça, ce sont des noisettes.

— Oui, répondait l’oncle ; à votre service.

— Merci ; j’aime mieux fumer une pipe maintenant. »

Alors il tirait de sa poche une pipe noire, garnie d’un couvercle de cuivre à petite chaînette. Il la bourrait avec soin, continuant de regarder, puis il entrait dans la cuisine, prenait une braise dans le creux de sa main calleuse et la plaçait sur le tabac. Je crois encore le voir, avec sa mine de rat, le nez en l’air, tirer de grosses bouffées en face de l’âtre pourpre, puis rentrer et s’asseoir dans l’ombre, au coin du fourneau, les jambes repliées.

En dehors des taupes et des abeilles, du miel et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation grave : il prédisait l’avenir moyennant le passage des oiseaux, l’abondance des sauterelles et des chenilles, et certaines traditions inscrites dans un gros livre à couvercle de bois, qu’il avait hérité d’une vieille tante de Héming, et qui l’éclairait sur les choses futures.

Mais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Koffel, le menuisier, le tourneur, l’horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de bêtes, bref, le plus beau génie d’Anstatt et des environs.

Koffel faisait de tout : il rafistolait la vaisselle fêlée avec du fil de fer, il étamait les casseroles, il réparait les vieux meubles détraqués, il remettait l’orgue en bon état quand les flûtes ou les soufflets étaient dérangés ; l’oncle Jacob avait même dû lui défendre de redresser les jambes et les bras cassés, car il se sentait aussi du talent pour la médecine. Le mauser l’admirait beaucoup et disait quelquefois : « Quel dommage que Koffel n’ait pas étudié !… quel dommage ! » Et toutes les commères du pays le regardaient comme un être universel.

Mais tout cela ne faisait pas bouillir sa marmite, et le plus clair de ses ressources était encore d’aller couper de la choucroute en automne, son tiroir à rabots sur le dos en forme de hotte, criant de porte en porte : « Pas de choux ? pas de choux ?

Voilà pourtant comment les grands esprits sont récompensés.

Koffel, petit, maigre, noir de barbe et de cheveux, le nez effilé, descendant tout droit en pointe comme le bec d’une sarcelle, ne tardait pas à paraître, les poings dans les poches de sa petite veste ronde, le bonnet de coton sur la nuque, la pointe entre les épaules, sa culotte et ses gros bas bleus tachés de colle-forte, flottant sur ses jambes minces comme des fils d’archal, et ses savates découpées en plusieurs endroits pour faire place à ses oignons. Il entrait quelques instants après le mauser et, s’avançant à petits pas, il disait d’un air grave :

« Bon appétit, monsieur le docteur.

— Si le cœur vous en dit ? répondait l’oncle.

— Bien des remerciements ; nous avons mangé ce soir de la salade ; c’est ce que j’aime le mieux. »

Après ces paroles, Koffel allait s’asseoir derrière le fourneau et ne bougeait pas jusqu’au moment où l’oncle disait :

« Allons, Lisbeth, allume la chandelle et lève la nappe. »

Alors, à son tour, l’oncle bourrait sa pipe et se rapprochait du fourneau. On se mettait à causer de la pluie et du beau temps, des récoltes, etc. ; le taupier avait posé tant d’attrapes pendant la journée, il avait détourné l’eau de tel pré durant l’orage ; ou bien il venait de retirer tant de miel de ses ruches ; ses abeilles devaient bientôt essaimer, elles formaient barbe, et d’avance le mauser préparait des paniers pour recevoir les jeunes.

Koffel, lui, ruminait toujours quelque invention ; il parlait de son horloge sans poids où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait ; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse.

L’oncle écoutait gravement ; il approuvait d’un signe de tête, en rêvant à ses malades.

En été, les voisines, assises sur le banc de pierre, devant nos fenêtres ouvertes, s’entretenaient avec Lisbeth des choses de leurs ménages : l’une avait filé tant d’aunes de toile l’hiver dernier ; les poules d’une autre avaient pondu tant d’œufs dans la journée.

Moi, je profitais d’un bon moment pour courir à la forge de Klipfel, dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s’y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups de marteau ; nous sifflions au bruit de l’enclume. Se présentait-il une vieille rosse à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe. Les plus vieux d’entre nous essayaient de fumer des feuilles de noyer, ce qui leur retournait l’estomac ; quelques autres se glorifiaient d’aller déjà tous les dimanches à la danse, c’étaient ceux de quinze à seize ans. Ils se plantaient le chapeau sur l’oreille et fumaient d’un air d’importance, les mains dans les poches.

Enfin, à dix heures, toute la bande se dispersait ; chacun rentrait chez soi.

Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine ; mais les lundis et les vendredis l’oncle recevait la Gazette de Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et Koffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d’un ancien valet du comte de Salm-Salm. Ni l’un ni l’autre ne voulait s’abonner à la gazette, mais ils aimaient d’en entendre la lecture pour rien.

Que de fois je me suis rappelé depuis notre gros bourgmestre aux oreilles écarlates, avec sa camisole de laine et son bonnet de coton blanc, assis dans le fauteuil, à la place ordinaire de l’oncle ! Il semblait songer à des choses profondes ; mais sa grande préoccupation était de retenir les nouvelles pour en faire part à sa femme, la vertueuse Barbara, qui gouvernait la commune sous son nom.

Et le grand Karolus donc, cette espèce de lévrier en habit de chasse et casquette de cuir bouilli, le plus grand usurier du pays, qui regardait les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm-Salm, qui s’imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac, et qui parlait sans cesse de parcs, de faisanderies, de grandes chasses à courre, des droits et des privilèges de monseigneur de Salm-Salm. Combien de fois je l’ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l’habit de l’oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et l’allumant à la chandelle en disant :

« Permettez ! »

Oui, toutes ces choses, je les revois.

Pauvre oncle Jacob, qu’il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n’y prenait pas même garde ; il lisait avec tant d’attention les nouvelles du jour. Les Républicains envahissaient le Palatinat, ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs, le roi Wilhelm de Prusse et l’empereur Joseph.

Tous les assistants s’étonnaient de leur audace.

M. Richter disait que cela ne pouvait durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu’au dernier.

L’oncle finissait toujours sa lecture par quelque réflexion judicieuse ; tout en repliant la gazette, il disait :

« Louons le Seigneur de vivre au milieu des bois, plutôt que dans les vignobles ; dans la montagne aride, plutôt que dans la plaine féconde. Ces Républicains n’espèrent rien pouvoir happer ici ; voilà ce qui fait notre sécurité, nous pouvons dormir en paix sur les deux oreilles. Mais que d’autres sont exposés à leurs rapines ! Ces gens-là veulent tout par la force ; or, la force n’a jamais rien produit de bon. Ils nous parlent d’amour, d’égalité, de liberté, mais ils n’appliquent point ces principes ; ils se fient à leur bras et non à la justice de leur cause. Avant eux, et bien longtemps, d’autres sont venus pour délivrer le monde ; ceux-là ne frappaient point, ils n’immolaient point, ils périssaient par milliers et furent représentés dans la suite des siècles par l’agneau que les loups dévorent. On aurait cru que de ces hommes il ne devait plus même rester un souvenir ; eh bien ! ils ont conquis le monde ; ils n’ont pas conquis la chair, mais ils ont conquis l’âme du genre humain, et l’âme, c’est tout ! — Pourquoi ceux-ci ne suivent-ils pas le même exemple ? »

Aussitôt Karolus Richter s’écriait d’un air dédaigneux :

« Pourquoi ? C’est parce qu’ils se moquent bien des âmes, et qu’ils envient les puissants de la terre. Et d’abord tous ces Républicains sont des athées, depuis le premier jusqu’au dernier ; ils ne respectent ni le trône ni l’autel ; ils ont renversé des choses établies depuis l’origine des temps ; ils ne veulent plus de noblesse, comme si la noblesse n’était pas l’essence des choses sur la terre et dans le ciel, comme s’il n’était pas reconnu que, parmi les hommes, les uns naissent pour l’esclavage et les autres pour la domination, comme si l’on ne voyait pas cet ordre établi même dans la nature : les mousses sont sous l’herbe, l’herbe sous les buissons, les buissons sous les arbres, et les arbres sous la voûte céleste. De même, les paysans sont sous la bourgeoisie, la bourgeoisie sous la noblesse de robe, la noblesse de robe sous la noblesse d’épée, la noblesse d’épée sous le roi, et le roi sous le pape, représenté par ses cardinaux, ses archevêques et ses évêques. Voilà l’ordre naturel des choses.

« On aura beau faire, jamais un chardon ne pourra s’élever à la hauteur d’un chêne, et jamais un paysan ne pourra tenir le glaive, comme un descendant de l’illustre race des guerriers.

« Ces Républicains ont obtenu quelques succès éphémères, à cause de la surprise qu’ils ont causée à l’univers par leur audace vraiment incroyable et leur absence de sens commun. En niant toutes les doctrines et tous les principes établis, ils ont frappé les gens raisonnables de stupéfaction ; c’est là l’unique cause de ces bouleversements. De même qu’il arrive quelquefois de voir un bœuf et même un taureau s’arrêter tout à coup et s’enfuir à la vue d’un rat qui sort subitement de dessous terre et se dresse devant lui, de même nous voyons nos soldats étonnés et même déroutés par une semblable audace. Mais tout cela ne peut durer longtemps, et la première surprise une fois passée, je suis bien sûr que nos vieux généraux de la guerre de Sept ans battront ce ramassis de va-nu-pieds à plate couture, et qu’il n’en rentrera pas un seul dans leur malheureux pays ! »

Ayant dit cela, M. Karolus rallumait sa pipe et continuait à se promener de long en large, les mains derrière le dos, d’un air satisfait de lui-même.

Tous les autres réfléchissaient à ce qu’ils venaient d’entendre, et le mauser prenait enfin la parole à son tour.

« Tout ce qui doit arriver arrive, faisait-il. Puisque ces Républicains ont chassé leurs seigneurs et leurs religieux, c’était écrit dans le ciel depuis le commencement des temps : Dieu l’a voulu ! Maintenant, de savoir s’ils reviendront, cela dépend de ce que le Seigneur Dieu voudra ; s’il veut ressusciter les morts, cela dépend de Lui. Mais l’année dernière, comme je regardais travailler mes abeilles, je vis que tout à coup ces petits êtres, doux et même jolis, se mettaient à tomber sur les frelons, à les piquer et à les traîner hors de la ruche. Cela revient tous les ans. Ces frelons font les jeunes et les abeilles les entretiennent tant que la ruche a besoin d’eux ; mais ensuite elles les tuent : c’est quelque chose d’abominable, et pourtant c’est écrit ! — En voyant cela, je pensais à ces Républicains : ils sont en train de tuer leurs frelons ; mais, soyez tranquilles, on ne peut jamais se passer d’eux ; il en reviendra d’autres ; il faudra les remplumer et les nourrir ; après cela les abeilles se fâcheront encore et les tueront par centaines. On croira que tout est fini, mais il en reviendra d’autres… ainsi de suite ; il en faut… il en faut !… »

Le mauser alors hochait la tête, et M. Karolus, s’arrêtant au milieu de la chambre, s’écriait :

« Qu’est-ce que vous appelez frelons ? Les vrais frelons sont les orgueilleux vermisseaux qui se croient capables de tout, et non les seigneurs et les religieux.

— Sauf votre respect, monsieur Richter, faisait le mauser, les frelons sont ceux qui ne veulent rien faire et jouir de tout ; ceux qui, sans rendre aucun service que de bourdonner autour de la reine, veulent qu’on les entretienne grassement. On les entretient, mais finalement, il est écrit qu’on les jette dehors. C’est arrivé mille et mille fois, et cela ne peut manquer d’arriver toujours. Les abeilles travailleuses, pleines d’ordre et d’économie, ne peuvent nourrir des êtres propres à rien. C’est malheureux, c’est triste, mais voilà : quand on fait du miel, on aime à le garder pour soi.

— Vous êtes un jacobin ! s’écriait Karolus indigné.

— Non, au contraire, je suis un bourgeois d’Anstatt, taupier et éleveur d’abeilles ; j’aime mon pays autant que vous ; je me sacrifierais pour lui, peut-être plutôt que vous. Mais je suis bien forcé de dire que les vrais frelons sont ceux qui ne font rien, et que les abeilles sont celles qui travaillent, puisque je l’ai vu cent fois.

— Ah ! s’écriait Karolus Richter, je parierais que Koffel a les mêmes idées que vous ! »

Alors le menuisier répondait en clignant de l’œil :

« Monsieur Karolus, si j’avais le bonheur d’être le petit-fils d’un domestique de Yéri-Péter ou de Salm-Salm, et si j’en avais hérité de grands biens, qui m’entretiendraient dans l’abondance et la paresse, alors je dirais que les frelons sont les travailleurs et les abeilles les fainéants. Mais de la façon dont je suis, j’ai besoin de tout le monde pour vivre, et je ne dis rien. Je me tais. Seulement je pense que chacun devrait obtenir ce qu’il mérite par son travail.

— Mes chers amis, reprenait alors l’oncle gravement, ne parlons pas de ces choses, car nous ne pourrions nous entendre. La paix ! la paix ! voilà ce qu’il nous faut. C’est la paix qui fait prospérer les hommes et qui remet tous les êtres à leur place véritable. Par la guerre, on voit les mauvais instincts prévaloir : le meurtre, la rapine et le reste. Aussi tous les hommes de mauvaise vie aiment la guerre ; c’est le seul moyen pour eux de paraître quelque chose. En temps de paix, ils ne seraient rien ; on verrait trop facilement que leurs pensées, leurs inventions et leurs désirs se rapportent à de pauvres génies. L’homme a été créé par Dieu pour la paix, pour le travail, l’amour de sa famille et de ses semblables. Or, puisque la guerre va contre tout cela, c’est un véritable fléau. Maintenant, voici dix heures qui sonnent, nous pourrions nous disputer jusqu’à demain sans nous entendre davantage. Je propose donc d’aller nous coucher. »

Tout le monde se levait alors, et le bourgmestre, appuyant ses deux gros poings aux bras de son fauteuil, s’écriait :

« Fasse le ciel que ni les Républicains, ni les Prussiens ni les Impériaux ne passent par ici, car tous ces gens ont faim et soif ! Et comme il est plus agréable de boire son vin soi-même que de le voir avaler par les autres, j’aime beaucoup mieux apprendre ces choses par la gazette que d’en jouir par mes propres yeux. Voilà ce que je pense. »

Sur cette réflexion, il s’acheminait vers la porte ; les autres le suivaient.

« Bonne nuit ! criait l’oncle.

— Bonsoir ! » répondait le mauser en s’éloignant dans la rue sombre.

La porte se refermait, et l’oncle soucieux me disait :

« Allons, Fritzel, tâche de bien dormir.

— Pareillement, mon oncle », lui répondais-je.

Lisbeth et moi nous montions l’escalier.

Un quart d’heure après, le plus profond silence régnait dans la maison.

CHAPITRE II

Or, un vendredi soir du mois de novembre 1793, Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Comme il devait en résulter aussi de la galette et de la tarte aux pommes, je me tenais près d’elle dans la cuisine, et je la contemplais en me livrant aux réflexions les plus agréables.

La pâte faite, on y mit la levure de bière, on gratta le pétrin tout autour, et l’on étendit dessus une grosse couverture en plumes pour laisser fermenter. Après quoi, Lisbeth répandit les braises de l’âtre à l’intérieur du four, et poussa dans le fond, avec la perche, trois gros fagots secs qui se mirent à flamboyer sous la voûte sombre. Enfin, le feu bien allumé, elle plaça la plaque de tôle devant la bouche du four, et me dit :

« Maintenant, Fritzel, allons nous coucher ; demain, quand tu te lèveras, il y aura de la tarte. »

Nous montâmes donc dans nos chambres. L’oncle Jacob ronflait depuis une heure au fond de son alcôve. Je me couchai, rêvant de bonnes choses, et ne tardai point à m’endormir comme un bienheureux.

Cela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, et la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange. On aurait dit que tout le village était en l’air : les portes s’ouvraient et se refermaient au loin, une foule de pas traversaient les mares boueuses de la rue. En même temps j’entendais aller et venir dans notre maison, et des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres.

Qu’on se figure mon épouvante.

Après avoir écouté, je me levai doucement et j’ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, et non seulement la rue, mais encore les petits jardins et les ruelles aux environs : rien que de grands gaillards, coiffés d’immenses chapeaux à cornes, revêtus de longs habits bleus à parements rouges, — de larges baudriers blancs en travers, — et la grande queue pendant sur le dos, sans parler des sabres et des gibernes qui leur ballottaient au bas des reins, et que je voyais pour la première fois. Ils avaient mis leurs fusils en faisceaux devant notre grange : deux sentinelles se promenaient autour ; les autres entraient dans les maisons comme chez eux.

Au coin de l’écurie, trois chevaux piaffaient. Plus loin, devant la boucherie de Sépel, de l’autre côté de la place, aux crocs du mur où l’on écorchait les veaux, était pendu tout un bœuf, à la lueur d’un grand feu qui montait et descendait, illuminant la place ; sa tête et son dos traînaient à terre. Un de ces hommes, les manches de sa chemise retroussées autour de ses bras musculeux, le dépouillait ; il l’avait fendu du haut en bas ; les entrailles bleues coulaient sur la boue avec le sang. La figure de cet homme, avec son cou nu et sa tignasse, était terrible à voir. Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et tout en m’habillant, j’invoquai le secours de l’empereur Joseph, dont M. Karolus Richter parlait si souvent.

Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins ; car, lorsque je me penchai pour descendre, j’en vis trois, également en manches de chemise comme le boucher, qui retiraient le pain de notre four avec notre pelle. Ils avaient épargné la peine de cuire à Lisbeth, comme l’autre avait épargné la peine de tuer à Sépel. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait.

Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d’un air assez paisible ; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe, et s’écria :

« Fritzel, descends… ils ne te feront pas de mal ! »

Alors je descendis, et ces hommes continuèrent leur ouvrage sans s’inquiéter de moi. La porte de l’allée à gauche était ouverte, et je voyais dans le fruitier deux autres Républicains en train de brasser la pâte d’une seconde ou d’une troisième fournée. Enfin, à droite, par la porte de la salle entrebâillée, je voyais l’oncle Jacob assis près de la table, sur une chaise, tandis qu’un homme vigoureux, à gros favoris roux, le nez court et rond, les sourcils saillants, les oreilles écartées de la tête et la tignasse couleur de chanvre, grosse comme le bras, pendant entre les deux épaules, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit. On ne voyait que ses gros poings bruns aller et venir, la fourchette dans l’un, le couteau dans l’autre, et ses grosses joues musculeuses trembloter. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait.

Il avait des épaulettes couleur de plomb, un grand sabre à fourreau de cuir, dont la coquille remontait derrière son coude, et des bottes tellement couvertes de boue, qu’on ne voyait plus que la glèbe jaune qui commençait à sécher. Son chapeau posé sur le buffet, laissait pendre un bouquet de plumes rouges, qui s’agitaient au courant d’air, car, malgré le froid les fenêtres restaient ouvertes ; une sentinelle passait derrière, l’arme au bras, et s’arrêtait de temps en temps pour jeter un coup d’œil sur la table.

Tout en déchiquetant, l’homme aux gros favoris parlait d’une voix brusque :

« Ainsi, tu es médecin ? disait-il à l’oncle.

— Oui, monsieur le commandant.

— Appelle-moi « commandant » tout court, ou « citoyen commandant », je te l’ai déjà dit ; les « monsieur » et « madame » sont passés de mode. Mais, pour en revenir à nos moutons, tu dois connaître le pays ; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins. A combien sommes-nous de Kaiserslautern ?

— A sept lieues, commandant.

— Et de Pirmasens ?

— A huit environ.

— Et de Landau ?

— Je crois à cinq bonnes lieues.

— Je crois… à peu près… environ… est-ce ainsi qu’un homme du pays doit parler ? Écoute, tu m’as l’air d’avoir peur ; tu crains que, si les habits blancs passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m’auras donnés. Ote-toi cette idée de la tête : la République française te protège. »

Et regardant l’oncle en face, de ses yeux gris :

« A la santé de la République une et indivisible ! » fit-il en levant son verre.

Ils trinquèrent ensemble, et l’oncle, tout pâle, but à la République.

« Ah çà, reprit l’autre, est-ce qu’on n’a pas vu d’Autrichiens par ici ?

— Non, commandant.

— En es-tu bien sûr ? Voyons, regarde-moi donc en face.

— Je n’en ai pas vu.

— Est-ce que tu n’aurais pas fait un tour à Réethâl ces jours derniers. »

L’oncle avait été trois jours avant à Réethâl ; il crut le commandant informé par quelqu’un du village, et répondit :

« Oui, commandant.

— Ah ! — Et il n’y avait pas d’Autrichiens ?

— Non ! »

Le républicain vida son verre, en jetant un coup d’œil oblique sur l’oncle Jacob ; puis il étendit le bras et le prit au poignet d’un air étrange.

« Tu dis que non ?

— Oui, commandant.

— Eh bien, tu mens ! »

Et, d’une voix lente, il ajouta :

« Nous ne pendons pas, nous autres, mais nous fusillons quelquefois ceux qui nous trompent ! »

La figure de l’oncle devint encore plus pâle. Cependant, d’un ton assez ferme et la tête haute, il répéta :

« Commandant, je vous affirme sur l’honneur qu’il n’y avait pas d’Impériaux à Réethâl il y a trois jours.

— Et moi, s’écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis qu’il y en avait. Est-ce clair ? »

Il y eut un silence. Tous ceux de la cuisine s’étaient retournés ; la mine du commandant n’était pas rassurante. Moi, je me mis à pleurer, j’entrai même dans la chambre, comme pour secourir l’oncle Jacob, et je me plaçai derrière lui. Le républicain nous regardait tous deux, les sourcils froncés, ce qui ne l’empêchait pas d’avaler encore une bouchée de jambon, comme pour se donner le temps de réfléchir. Dehors, Lisbeth sanglotait tout haut.

« Commandant, reprit l’oncle avec fermeté, vous ignorez peut-être qu’il y a deux Réethâl, l’un du côté de Kaiserslautern, et l’autre sur la Queich, à trois petites lieues de Landau. Les Autrichiens étaient peut-être là-bas ; mais de ce côté, mercredi soir, on n’en avait pas encore vu.

— Ça, dit le commandant en mauvais allemand lorrain, avec un sourire goguenard, ce n’est pas trop bête. Mais nous autres, entre Bitche et Sarreguemines, nous sommes aussi fins que vous. A moins que tu ne me prouves qu’il y a deux Réethâl, je ne te cache pas que mon devoir est de te faire arrêter et juger par un conseil de guerre.

— Commandant, s’écria l’oncle en étendant le bras, la preuve qu’il y a deux Réethâl, c’est qu’on les voit sur toutes les cartes du pays. »

Il montrait notre vieille carte accrochée au mur.

Alors le républicain se retourna dans son fauteuil et regarda en disant :

« Ah ! c’est une carte du pays ? Voyons un peu. »

L’oncle alla prendre la carte et l’étendit sur la table, en montrant les deux villages.

« C’est juste, dit le commandant, à la bonne heure ; moi je ne demande pas mieux que de voir clair ! »

Il s’était posé les deux coudes sur la table, et, sa grosse tête entre les mains, il regardait.

« Tiens, tiens, c’est fameux, cela ! disait-il. D’où vient cette carte ?

— C’est mon père qui l’a faite ; il était géomètre. »

Le républicain souriait.

« Oui, les bois, les rivières, les chemins, tout est marqué, disait-il ; je reconnais ça… nous avons passé là… c’est bon… c’est très bon ! »

Et se redressant :

« Tu ne te sers pas de cette carte, citoyen docteur, fit-il en allemand ; moi j’en ai besoin et je la mets en réquisition pour le service de la République. Allons, allons, réparation d’honneur ! Nous allons boire encore un coup pour cimenter les fêtes de la Concorde. »

On pense avec quel empressement Lisbeth descendit à la cave chercher une autre bouteille.

L’oncle Jacob avait repris son assurance. Le commandant, qui me regardait alors, lui demanda :

« C’est ton fils ?

— Non, c’est mon neveu.

— Un petit gaillard solidement bâti. Quand je l’ai vu tout à l’heure arriver à ton secours, cela m’a fait plaisir. Allons, approche », dit-il en m’attirant par le bras.

Il me passa la main dans les cheveux, et dit d’une voix un peu rude, mais bonne tout de même :

« Élève ce garçon-là dans l’amour des droits de l’homme. Au lieu de garder les vaches, il peut devenir commandant ou général comme un autre. Maintenant toutes les portes sont ouvertes, toutes les places sont à prendre ; il ne faut que du cœur et de la chance pour réussir. Moi, tel que tu me vois, je suis le fils d’un forgeron de Sarreguemines ; sans la République, je taperais encore sur l’enclume ; notre grand flandrin de comte, qui est avec les habits blancs, serait un aigle par la grâce de Dieu, et moi je serais un âne ; au lieu que c’est tout le contraire par la grâce de la Révolution. »

Il vida brusquement son verre, et fermant à demi les yeux avec finesse :

« Ça fait une petite différence », dit-il.

A côté du jambon se trouvait une de nos galettes, que les Républicains avaient cuites d’abord avec la première fournée ; le commandant m’en coupa un morceau.

« Avale-moi ça hardiment, dit-il tout à fait de bonne humeur, et tâche de devenir un homme ! »

Puis se tournant vers la cuisine :

« Sergent Laflèche ! » s’écria-t-il de sa voix de tonnerre.

Un vieux sergent à moustaches grises, sec comme un hareng saur, parut sur le seuil.

« Combien de miches, sergent ?

— Quarante.

— Dans une heure il nous en faut cinquante ; avec nos dix fours, cinq cents : trois livres de pain par homme. »

Le sergent rentra dans la cuisine.

L’oncle et moi, nous observions tout cela sans bouger.

Le commandant s’accouda de nouveau sur la carte, la tête entre les mains.

Le jour grisâtre commençait à poindre dehors ; on voyait l’ombre de la sentinelle se promener l’arme au bras devant nos fenêtres. Une sorte de silence s’était établi ; bon nombre de Républicains dormaient sans doute, la tête sur le sac, autour des grands feux qu’ils avaient allumés, d’autres dans les maisons. La pendule allait lentement, le feu pétillait toujours dans la cuisine.

Cela durait depuis quelques instants, lorsqu’un grand bruit s’éleva dans la rue ; des vitres sautèrent, une porte s’ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier :

« Au secours ! au feu ! »

Mais personne ne bougeait dans le village ; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le commandant écoutait.

« Sergent Laflèche ! » dit-il.

Le sergent était allé voir, il ne parut qu’au bout d’un instant.

« Qu’est-ce qui se passe ? lui demanda le commandant.

— C’est un aristocrate de cabaretier qui refuse d’obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d’un air grave.

— Eh bien ! qu’on me l’amène. »

Le sergent sortit.

Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde ; la porte se rouvrit, et Joseph Spick, avec sa petite veste, son grand pantalon de toile et son bonnet de laine frisée, parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République l’arme au bras, la figure jaune comme du pain d’épices, les chapeaux usés, les coudes troués, de larges pièces aux genoux, et les souliers en loques, recousus avec de la ficelle ; ce qui ne les empêchait pas de se redresser et d’être fiers comme des rois.

Joseph, les mains dans les poches de sa veste, le dos rond, le front plat et les joues pendantes, ne se tenait plus sur ses longues jambes ; il regardait à terre comme effaré.

Derrière, dans l’ombre, se voyait la tête d’une femme pâle et maigre, qui attira tout de suite mon attention ; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d’un noir bleuâtre. Ces cheveux lui descendaient en larges bandeaux sur les joues et se relevaient en tresses derrière les oreilles, de sorte que sa figure, dont on ne voyait que la face sans les côtés, semblait extrêmement longue. Ses yeux étaient grands et noirs. Elle portait un chapeau de feutre à cocarde tricolore, et, par-dessus le chapeau, un mouchoir rouge lié sous le menton. Comme je n’avais vu jusqu’alors dans notre pays que des femmes blondes ou brunes, celle-ci me produisit un effet d’étonnement et d’admiration extraordinaire, tout jeune que j’étais ; je la regardais ébahi ; l’oncle ne me paraissait pas moins étonné que moi, et quand elle entra, suivie de cinq ou six autres Républicains habillés comme les premiers, durant tout le temps qu’elle fut là, nous ne la quittâmes pas des yeux.

Une fois dans la chambre, nous vîmes qu’elle avait un grand manteau de drap bleu, à triple collet tombant jusqu’au-dessous des coudes, un petit tonneau, dont le cordon lui passait en sautoir sur l’épaule ; enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, et qui relevait encore la beauté de sa tête calme et fière.

Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s’adressant à la femme qui, venait de relever son chapeau d’un mouvement de tête :

« Eh bien, Thérèse, fit-il, qu’est-ce qui se passe ?

— Vous savez, commandant, qu’à la dernière étape je n’avais plus une goutte d’eau-de-vie, dit-elle d’un ton ferme et net ; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement, j’ai découvert la branche de sapin à la porte de cet homme. Le caporal Merlot, le fusilier Cincinnatus et le tambour-maître Horatius Coclès me suivaient pour m’aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l’eau-de-vie, n’importe quoi ; mais le kaiserlick n’avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd. On se met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l’entrée de la cave au fond d’un bûcher, dans la cour, derrière un tas de fagots qu’il avait mis devant.

« Nous aurions pu nous fâcher ; au lieu de cela, nous descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de l’eau-de-vie ; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir chargés, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit à crier comme un aveugle, et au lieu d’accepter mes assignats, il les déchira et me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Cincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C’est alors que le sergent Laflèche est arrivé. Voilà tout, commandant. »

Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retira derrière les autres, et tout aussitôt un petit homme sec, maigre et brusque, dont le chapeau penchait sur l’oreille, et qui tenait sous son bras une longue canne à pomme de cuivre en forme d’oignon, s’avança et dit :

« Commandant, ce que la citoyenne Thérèse vient de vous communiquer, c’est l’indignation de la mauvaise foi, que tout chacun aurait eue de se trouver nez à nez avec un kaiserlick dépourvu de tout sentiment civique, et qui se propose…

— C’est bon, interrompit le commandant, la parole de la citoyenne Thérèse me suffit ! »

Et s’adressant en allemand à Joseph Spick, il lui dit en fronçant les sourcils :

« Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé ? Cela ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin ! Ne sais-tu pas que le papier de la République vaut mieux que l’or des tyrans ? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considération de ton ignorance ; mais s’il t’arrive encore de cacher tes vivres et de refuser les assignats en payement, je te fais fusiller sur la place du village, pour servir d’exemple aux autres. Allons, marche, grand imbécile ! »

Il débita cette petite harangue très rondement ; puis, se tournant vers la cantinière :

« C’est bien, Thérèse, dit-il, tu peux charger tes tonneaux, cet homme n’y mettra pas opposition. Et vous autres, qu’on le laisse aller. »

Tout le monde sortit, Thérèse en tête et Joseph le dernier. Le pauvre diable n’avait plus une goutte de sang dans les veines ; il venait d’en échapper d’une belle. Le jour, dans l’intervalle, était venu.

Le commandant se leva, plia la carte et la mit dans sa poche. Puis il s’avança jusqu’à l’une des fenêtres et se mit à regarder le village. L’oncle et moi nous regardions à l’autre fenêtre. Il pouvait être alors cinq heures du matin.

CHAPITRE III

Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombrée de gens endormis, les uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac. Je vois encore ces pieds boueux, ces semelles usées, ces habits rapiécés, ces faces jeunes aux teintes brunes, ces vieilles joues rigides, les paupières closes ; ces grands chapeaux, ces épaulettes déteintes, ces pompons, ces couvertures de laine à bordure rouge filandreuse, pleines de trous, ces manteaux gris, cette paille dispersée dans la boue. Et le grand silence du sommeil après la marche forcée, ce repos absolu semblable à la mort ; et le petit jour bleuâtre enveloppant tout cela de sa lumière indécise, le soleil pâle montant dans la brume, les maisonnettes aux larges toitures de chaume, regardant de leurs petites fenêtres noires ; et tout au loin, des deux côtés du village, sur l’Altenberg et le Réepockel, au-dessus des vergers et des chènevières, les baïonnettes des sentinelles scintillant parmi les dernières étoiles, non, jamais je n’oublierai cet étrange spectacle ; j’étais bien jeune alors, mais de tels souvenirs sont éternels.

A mesure que le jour grandissait, s’animait aussi le tableau : une tête se levait, s’appuyait sur le coude et regardait, puis bâillait et se couchait de nouveau. Ailleurs un vieux soldat se dressait tout à coup, secouait la paille de ses habits, se coiffait de son feutre et repliait son lambeau de couverture ; un autre aussi roulait son manteau et le bouclait sur son sac ; un autre tirait de sa poche un bout de pipe et battait le briquet. Les premiers levés se rapprochaient et causaient entre eux, d’autres venaient les rejoindre en frappant de la semelle, car il faisait froid à cette heure ; les feux allumés dans la rue et sur la place avaient fini par s’éteindre.

En face de chez nous, sur la petite place, était la fontaine ; un certain nombre de Républicains, rangés autour des deux grandes auges moussues, se lavaient, riant et plaisantant malgré le froid ; d’autres venaient allonger la lèvre au goulot.

Puis les maisons s’ouvraient une à une, et l’on voyait les soldats en sortir, inclinant leurs grands chapeaux et leurs sacs sous les petites portes. Ils avaient presque tous la pipe allumée.

A droite de notre grange, devant l’auberge de Spick, stationnait la charrette de la cantinière couverte d’une grande toile ; elle était à deux roues, en forme de brouette, les bras posant à terre. Derrière, la mule, couverte d’une vieille housse de laine à carreaux rouges et bleus, attirait de notre échoppe une longue mèche de foin, qu’elle mâchait gravement, les yeux à demi fermés d’un air sentimental.

La cantinière, à la fenêtre en face, raccommodait une petite culotte, et se penchait de temps en temps pour jeter un coup d’œil sous le hangar.

Là, le tambour-maître Horatius Coclès, Cincinnatus, Merlot et un grand gaillard jovial, maigre, sec, à cheval sur des bottes de foin, se faisaient la queue l’un à l’autre ; ils se peignaient les tresses et les lissaient en se crachant dans la main ; Horatius Coclès, qui se trouvait en tête de la bande, fredonnait un air, et ses camarades répétaient le refrain à la sourdine.

Près d’eux, contre deux vieilles futailles, dormait un petit tambour d’une douzaine d’années, tout blond comme moi, et qui m’intéressait particulièrement. C’est lui que surveillait la cantinière et dont elle raccommodait sans doute une culotte. Il avait son petit nez rouge en l’air, la bouche entrouverte, le dos contre les deux tonnes et un bras sur sa caisse ; ses baguettes étaient passées dans la buffleterie, et sur ses pieds, couverts de quelques brins de paille, était étendu un grand caniche tout crotté, qui le réchauffait. A chaque instant cet animal levait la tête et le regardait comme pour dire : « Je voudrais bien faire un tour dans les cuisines du village ! » Mais le petit ne bougeait pas ; il dormait si bien ! Et comme, dans le lointain, quelques chiens aboyaient, le caniche bâillait ; il aurait voulu se mettre de la partie.

Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine ; deux hommes élancés, jeunes, la taille serrée dans leur habit. Comme ils passaient devant la maison, le commandant leur cria :

« Duchêne ! Richer !

— Bonjour, commandant, dirent-ils en se retournant.

— Les postes sont relevés ?

— Oui, commandant.

— Rien de nouveau ?

— Rien, commandant.

— Dans une demi-heure on se remet en marche. Fais battre le rappel, Richer. Entre, Duchêne. »

L’un des officiers entra, l’autre passa sous le hangar et dit quelques mots à Horatius Coclès. Moi, je regardais le nouveau venu. Le commandant avait fait apporter une bouteille d’eau-de-vie ; ils en buvaient ensemble, lorsqu’une sorte de bourdonnement s’entendit dehors : c’était le rappel. Je courus voir ce qui se passait. Horatius Coclès, devant cinq tambours, dont le petit tenait la gauche, la canne en l’air, ordonnait le roulement. Tant que la canne fut levée, il continua. Les Républicains arrivaient de toutes les ruelles du village ; ils se rangeaient sur deux lignes, devant la fontaine, et leurs sergents commençaient l’appel. L’oncle et moi, nous étions émerveillés de l’ordre qui régnait chez ces gens ; à mesure qu’on les appelait, ils répondaient si vite, que c’était comme un murmure de tous les côtés. Ils avaient repris leurs fusils et les tenaient à volonté, sur l’épaule ou la crosse à terre.

Après l’appel, il se fit un grand silence, et plusieurs hommes, dans chaque compagnie, se détachèrent sous la conduite des caporaux, pour aller chercher le pain. La citoyenne Thérèse attelait alors sa mule à la charrette. Au bout de quelques instants, les escouades revinrent, apportant les miches dans des sacs et des paniers. La distribution commença.

Comme les Républicains s’étaient fait la soupe en arrivant, ils se bouclaient l’un à l’autre leur miche sur le sac.

« Allons ! s’écria le commandant d’un ton joyeux, en route ! »

Il prit son manteau, le jeta sur son épaule, et sortit sans nous dire ni bonjour, ni bonsoir.

Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours.

Au moment où le commandant sortait, le bourgmestre vint prier l’oncle Jacob de se rendre bien vite chez lui, disant que la vue des Républicains avait rendu sa femme malade.

Ils partirent ensemble aussitôt. Lisbeth arrangeait déjà les chaises et balayait la salle. On entendait dehors les officiers commander : « En avant, marche ! » Les tambours résonnaient ; la cantinière criait : « Hue » ! et le bataillon se mettait en route, quand une sorte de pétillement terrible retentit au bout du village. C’étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à un.

Les Républicains allaient entrer dans la rue.

« Halte ! » cria le commandant, qui regardait debout sur ses étriers, prêtant l’oreille.

Je m’étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les officiers hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité.

Tout à coup un soldat parut au détour de la rue ; il courait, son fusil sur l’épaule.

« Commandant, dit-il de loin, tout essoufflé, les Croates ! L’avant-poste est enlevé… ils arrivent !… »

A peine le commandant eut-il entendu cela qu’il se retourna, courant sur la ligne ventre à terre et criant :

« Formez le carré ! »

Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient en même temps autour de la fontaine, tandis que les compagnies se croisaient comme un jeu de cartes ; en moins d’une minute, elles formèrent le carré sur trois rangs, les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable ; les Croates arrivaient ; la terre en tremblait. Je les vois encore déboucher au tournant de la rue, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux comme les plis de cinquante étendards, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu’on apercevait à peine leurs faces osseuses et brunes aux longues moustaches jaunes.

Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J’avais bien peur, c’est vrai, mais la curiosité l’emportait encore.

Le temps de regarder et de frémir, les Croates étaient sur la place. J’entendis à la même seconde le commandant crier : « Feu ! » Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois ; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant ; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l’odeur de la poudre remplissait l’air.

Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d’une voix sauvage : « Forvertz ! forvertz ![2]

[2] En avant ! en avant !

« Feu du second rang ! » cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin.

Il avait l’air de parler dans notre chambre tant sa voix était calme.

Un nouveau coup de tonnerre suivit ; et comme le crépi tombait, comme les tuiles roulaient des toits, comme le ciel et la terre semblaient se confondre, Lisbeth, derrière, dans la cuisine, poussait des cris si perçants que, même à travers ce tumulte, on les entendait comme un coup de sifflet.

Après les feux de peloton commencèrent les feux de file. On ne voyait plus que les fusils du deuxième rang s’abaisser, faire feu et se relever, tandis que le premier rang, le genou à terre, croisait la baïonnette, et que le troisième chargeait les fusils et les passait au second.

Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes ; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l’homme. Un des ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu’il franchit les trois rangs et tomba dans le carré ; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d’un furieux coup de pointe le cloua pour ainsi dire sur la croupe de son cheval ; je vis le Républicain retirer son sabre rouge jusqu’à la garde ; cette vue me donna froid ; j’allais fuir ; mais j’étais à peine levé, que les Croates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d’hommes et de chevaux sur la place.

Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes ; d’autres tout sanglants se traînaient à quatre pattes, levant la main et criant d’une voix lamentable : Pardône, Françôse ![3] dans la crainte d’être massacrés ; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu’ils souffraient, demandaient en grâce qu’on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles.

[3] Pardon, Français !

Pour la première fois je compris bien la mort : ces hommes que j’avais vus deux minutes avant, pleins de vie et de force, chargeant leurs ennemis avec fureur, et bondissant comme des loups, ils étaient là, couchés pêle-mêle, insensibles comme les pierres du chemin.

Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang ; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter les rangs ; leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir et à remettre le chapeau dessus.

Le commandant, à cheval près de la fontaine, la corne de son grand chapeau à plumes sur le dos et le sabre au poing, faisait serrer les rangs ; près de lui se tenaient les tambours en ligne, et un peu plus loin, tout près de l’auge, la cantinière avec sa charrette. On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte ; une de leurs sentinelles attendait là, derrière l’angle de la maison commune : on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore.

« Cessez le feu ! » cria le commandant.

Et tout se tut ; on n’entendit plus que la trompette au loin.

La cantinière fit alors le tour des rangs à l’intérieur pour verser de l’eau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l’eau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d’une voix pitoyable.

Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant : « Le maître de la maison ?

— Il est sorti.

— Eh bien… toi… conduis-moi dans votre grenier… vite ! »

Je laissai là mes sabots, et me mis à grimper l’escalier au fond de l’allée comme un écureuil.

Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d’œil l’échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde : de la cavalerie, de l’infanterie, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes, des habits blancs, des casques, des cuirasses, des files de lances et des baïonnettes, des lignes de chevaux, et tout cela s’avançait vers le village.

« C’est une armée ! » murmurait le capitaine à voix basse.

Il se retourna brusquement pour redescendre, mais s’arrêtant sur une idée, il me montra le long du village, à deux portées de fusil, une file de manteaux rouges qui s’enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.

« Tu vois ces manteaux rouges ? dit-il.

— Oui.

— Est-ce qu’un chemin de voiture passe là ?

— Non, c’est un sentier.

— Et ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, est-ce qu’il est profond ?

— Oh ! oui.

— On n’y passe jamais avec les voitures et les charrues ?

— Non, on ne peut pas. »

Alors, sans m’en demander davantage, il redescendit l’échelle à reculons, aussi vite que possible, et se jeta dans l’escalier. Je le suivais ; nous fûmes bientôt en bas, mais nous n’étions pas encore au bout de l’allée, que l’approche d’une masse de cavalerie faisait frémir les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit, traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut.

Des milliers de cris brefs, étranges, semblables à ceux d’une nuée de corbeaux : « Hourrah ! hourrah ! » remplissaient alors la rue d’un bout à l’autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.

Moi, tout fier d’avoir conduit le capitaine dans le colombier, j’eus l’imprudence de m’avancer sur la porte. Les uhlans, car cette fois c’étaient des uhlans, arrivaient comme le vent, la lance en arrêt, le dolman en peau de mouton flottant sur le dos, les oreilles enfoncées dans leurs gros bonnets à poils, les yeux écarquillés, le nez comme enfoui dans les moustaches, et le grand pistolet à crosse de cuivre dans la ceinture. Ce fut comme une vision, je n’eus que le temps de me jeter en arrière ; je n’avais plus une goutte de sang dans les veines, et ce n’est qu’au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d’un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.

L’air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine ; on l’aurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d’où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les uhlans, comme d’immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retiraient ; d’autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.

Il me semblait que le carré pliait ; c’était vrai.

« Serrez les rangs ! tenez ferme ! criait le commandant de sa voix calme.

— Serrez les rangs ! serrez ! » répétaient les officiers de distance en distance.

Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu ; le centre touchait presque la fontaine. A chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme l’éclair, mais quelquefois l’homme s’affaissait. Les Républicains n’avaient plus le temps de recharger ; ils ne tiraient plus, et les uhlans arrivaient toujours, plus nombreux, plus hardis, enveloppant le carré dans leur tourbillon, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.

Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l’action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre se mit à chanter une chanson qui vous donnait la chair de poule, et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.

En un clin d’œil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.

On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux ; c’est tout ce que j’ai vu de plus terrible ! Et depuis j’ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille sont plus féroces que les bêtes sauvages.

Mais ce qu’il y avait encore de plus affreux, c’est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l’entrée de la place, avançaient toujours criant : « Hourrah ! hourrah ! » de sorte que ceux des premiers rangs poussés par les baïonnettes des Républicains, et ne pouvant plus reculer, s’agitaient dans une confusion inexprimable et jetaient des cris de détresse ; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient, la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux uhlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le long des petites cassines.

Deux minutes après, la rue était vide. Il restait bien encore vingt-cinq ou trente de ces pauvres diables, enfermés dans la place. Ils n’avaient pas vu la retraite et semblaient tout déconcertés, ne sachant par où fuir ; mais ce fut bientôt fini : une nouvelle décharge les coucha sur le dos, sauf deux ou trois qui s’enfoncèrent dans la ruelle des Tanneurs.

On ne voyait plus que des tas de chevaux et d’hommes morts ; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole jusqu’au guévoir.

« Cessez le feu ! cria le commandant pour la seconde fois ; chargez ! »

Dans le même instant neuf heures sonnaient à l’église. Le village en ce moment n’est pas à dépeindre ; les maisons criblées de balles, les volets pendant à leurs gonds, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles et de briques fracassées, les toits des hangars percés à jour, et ce tas de morts, ces chevaux bousculés, se débattant et saignant : on ne peut se le figurer.

Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l’air dur et terrible, attendaient l’arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l’entendais très bien :

« Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement ; il s’agit de tirer notre peau d’ici. Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras, ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite. Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ?

— Non, c’est bien vu », répondirent les autres.

Alors ils s’éloignèrent, et deux minutes après, je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même tas ; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin ; d’autres amenaient les charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l’entrée de la rue une barrière haute comme les maisons ; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage ; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu’au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village. De grands cris s’entendirent alors au loin ; des coups de fusil partirent de l’autre côté ; mais on ne voyait rien, et le commandant donna l’ordre de la retraite.

Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d’un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre ; le petit que j’avais vu dormir sous notre hangar s’y trouvait ; il avait sa caisse sur l’épaule et le dos plié pour marcher ; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre ; son camarade lui disait : « Allons, petit Jean, du courage ! » Mais il n’avait pas l’air d’entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu’au détour de la rue.

Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait, et tout au loin on entendait des voix mélancoliques crier : « Au feu ! au feu ! »

Je regardai vers la barricade des Républicains ; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel ; de l’autre côté, un frémissement d’armes remplissait la rue, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser l’échafaudage de l’incendie.

CHAPITRE IV

Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d’heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l’autre côté de la barricade, le tumulte augmentait ; les cris des gens : « Au feu ! au feu ! » se prolongeaient d’une façon lugubre.

J’étais sorti sous le hangar, épouvanté de l’incendie. Rien ne bougeait ; on n’entendait que le pétillement du feu et les soupirs d’un blessé assis contre le mur de notre étable ; il avait une balle dans les reins, et s’appuyait sur les deux mains pour se tenir droit : c’était un Croate ; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule.

Et comme j’étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi ; je me retournai, et je vis dans l’ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entrouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l’oreille ; puis, s’étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s’élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant :

« Où sont-ils, ces gueux ? où sont-ils, que je les extermine tous !

— Ah ! lui dis-je, ils sont partis ; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraper au bout du village. »

Alors il me regarda d’un œil louche, et, voyant que j’étais sans malice, il courut au feu.

D’autres portes s’ouvraient au même instant ; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant : « Qu’ils soient maudits ! qu’ils soient maudits ! » Et chacun se dépêchait d’aller prendre son baquet pour éteindre le feu.

La fontaine fut bientôt encombrée de monde ; il n’y avait plus assez de place autour ; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons menacées. Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l’eau dans la flamme ; mais tout ce qu’on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu’au ciel : dans le nombre des voitures entassées, se trouvait la charrette de la cantinière ; ses deux tonnes d’eau-de-vie venaient d’éclater.

L’oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de l’autre côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes ; il parvint cependant à s’échapper en traversant une cour et rentra chez nous par les jardins.

« Seigneur Dieu ! s’écria-t-il, Fritzel est sauvé ! »

Je vis en cette circonstance qu’il m’aimait beaucoup, car il m’embrassa en me demandant :

« Où donc étais-tu, pauvre enfant ?