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FILS D'ÉMIGRÉ

PAR
ERNEST DAUDET
NOUVELLE ÉDITION
PARIS

_À ma Fille

MARIE-THÉRÈSE DAUDET

Ce Roman est dédié._

CHAPITRE PREMIER

CE QUI SE PASSAIT À SAINT-BASLEMONT EN 1792

En juin 1792, à la tombée du jour, dans une chambre du château de Saint-Baslemont, à l'entrée des Vosges, une femme et un enfant sont agenouillés devant un grand crucifix accroché au mur, entre des portraits d'ancêtres. Quoique la femme ait dépassé la première jeunesse, on la devine vieillie par la douleur plus que par l'âge. Ce qui lui reste de beauté resplendit encore sous ses cheveux blonds, dans l'éclat de ses yeux, dans la pureté de ses traits, dans la pâleur de son teint. Habillée d'une robe noire, en laine, sans ornements, toute sa personne, cependant, trahit tant d'élégance hautaine que ce vêtement de deuil la pare à l'égal des habits de cour qu'elle est accoutumée à porter. Elle se nomme la comtesse Louise de Malincourt.

L'enfant est son second fils, Bernard, celui qu'on appelle M. le chevalier. Il a treize ans à peine. Mais, depuis longtemps, il voit autour de lui des visages si tristes, il entend exprimer de si vives alarmes, raconter de si sombres histoires, proférer de si violentes menaces, que son esprit s'est mûri prématurément, et, qu'enfant par l'âge, c'est presque un homme par la pensée. Cette précocité se devine à l'expression inquiète de son regard, à la gravité répandue sur ses traits, au pli contracté de ses lèvres déshabituées du rire. Il est mince et brun, son front haut et large sous la perruque poudrée. Son habit violet, en soie unie, flotte sur les formes de son buste, élégantes quoique un peu grêles, et plus bas que la boucle d'argent qui arrête la culotte au-dessous du genou, la jambe se dessine fine et vigoureuse.

Agenouillé près de sa mère, il s'associe mentalement à la prière qu'elle récite à haute voix.

—Mon Dieu! dit-elle, daignez protéger et soutenir dans leur infortune S. M. Louis XVI, sa famille, les princes ses frères et ses neveux. Je vous implore aussi pour mon mari, pour moi-même, pour mes enfants, surtout pour l'aîné que le service du roi expose, loin de nous, à d'innombrables périls.

Dans l'accent de cette ardente supplication se devinent les angoisses de l'épouse et de la mère. Elles sont cruelles, ces angoisses, cruelles et justifiées par les événements survenus depuis la Révolution: le 14 juillet 1789, la prise de la Bastille; le 5 octobre de la même année, l'invasion de Versailles et le retour forcé de la famille royale aux Tuileries; en 1790, la fête de la Fédération; en 1791, la tentative avortée de Varennes et l'arrestation du roi fugitif; puis les massacres dans les rues de Paris, le pillage d'un grand nombre de châteaux, la fuite précipitée de plusieurs milliers de nobles, l'arrestation de beaucoup d'autres, l'audace croissante du parti jacobin et de la Commune de Paris. Avec un tel passé, que ne peut-on craindre de l'avenir? Cet avenir, la comtesse de Malincourt, à travers son imagination enfiévrée, le voit troublé, violent et sombre.

Et sa vision n'exagère rien. Ne touche-t-on pas à la journée du 10 août, durant laquelle sera proclamée la déchéance de Louis XVI, et aux journées de septembre, effroyable prologue du 21 janvier et des actes féroces qui suivront? Sans cesse cette vision angoissante la poursuit, lui montre son mari et son fils aîné payant de leur vie leur dévouement à la cause royale. Ne recevant, depuis qu'ils sont partis, que de rares nouvelles, toujours seule avec son fils cadet dans ce grand château où, quoiqu'elle n'ait jamais fait que du bien aux habitants de Saint-Baslemont, elle n'ose se croire en sûreté, elle vit écrasée sous une douleur persistante que les tendres soins de Bernard ne parviennent pas à alléger.

Quand, la prière achevée, elle se lève et va s'asseoir près de la croisée ouverte pour respirer un moment l'air apaisant de cette journée d'été qui finit, des larmes mouillent ses joues.

Bernard s'approche d'elle, se met à ses pieds, les coudes sur ses genoux, les mains croisées, et lui dit:

—Si vous saviez, mère chérie, combien je suis malheureux quand vous pleurez, vous ne pleureriez plus!

Ce reproche affectueux; la rend à elle-même. Elle prend à deux mains la tête de l'enfant, et, l'embrassant passionnément, elle soupire:

—Pardonnez-moi, mon fils. Je voudrais vous offrir toujours un visage souriant. Mais la poussée de mes pleurs est plus forte que ma volonté. Je songe aux malheurs publics, aux malheurs privés, aux nôtres…

—Vous disiez cependant, ma mère, qu'il fallait avoir confiance?

—Oh! je l'ai eue, je l'ai eue longtemps. Même lorsque, l'an dernier, votre frère est parti pour aller rejoindre à Coblentz nos seigneurs les princes, frères du roi, elle ne m'a pas abandonnée. Mais, depuis, tant de catastrophes sont survenues, tant de dangers nous menacent!… Si, du moins, votre père était près de nous…

—Il reviendra, il reviendra bientôt!

—Depuis qu'il est parti, depuis trois mois durant lesquels nous n'avons reçu ni lettres de lui, ni lettres d'Armand, je me suis souvent leurrée du même espoir… Mais on se lasse à la fin!

—Moi, je ne me lasse pas, reprend résolument Bernard. Mon père, vous le savez, a toujours blâmé les émigrés; il a toujours déclaré qu'il ne les imiterait pas, qu'il resterait à Saint-Baslemont, tout prêt à retourner à Paris si le roi faisait appel à son dévouement.

—C'est vrai, dit la comtesse. Quand il est parti pour Coblentz, c'est qu'il voulait voir Armand et mettre un terme à nos inquiétudes. Mais son dessein était de rentrer au plus vite, de reprendre sa place auprès de nous.

—Ayez donc du courage, ma mère. Il fera comme il a dit, et, avant peu, il sera de retour.

—Dieu vous entende, mon fils, et qu'il vous bénisse pour toute la joie que me cause votre tendre sollicitude!

Mme de Malincourt pose de nouveau ses lèvres sur le front de l'enfant, et ils restent ainsi, pressés l'un contre l'autre, immobiles et pensifs, le regard perdu dans le vaste horizon qui se déroule à leurs pieds.

Derrière les Vosges, le soleil décline lentement. À la cime des forêts dont la masse sombre, mouvante comme la mer, s'éclaire, çà et là, de couleurs lumineuses qu'y mettent les toitures de quelques villages, il laisse de longues traînées d'or. Une brise fraîche s'élève, chasse la chaleur, agite les feuilles d'où tombe la poussière qui s'y est amassée depuis le matin. Dans le ciel encore embrasé des feux en train de s'y éteindre, la lune dessine son disque argenté. Tout autour d'elle, de rares étoiles commencent à piquer de leurs pointes étincelantes la blancheur du vide. Une brume empourprée flotte sur les pelouses, caresse les massifs de fleurs, leur dérobe des parfums qu'elle répand ensuite dans l'ombre grandissante. Du fond des prairies qui séparent le parc seigneurial de Saint-Baslemont de la forêt de Relanges, elle a grimpé le long des terrasses étagées qui descendent du château en degrés géants, tout chargés de végétations arborescentes. Maintenant, elle escalade les murailles de l'antique demeure, ses lourdes tours, son faîte ardoisé, sa façade grisâtre, enveloppant comme d'un voile aux tremblantes transparences sa masse altière dressée en avant du village à l'extrémité d'un plateau qui domine la plaine. De tous côtés, à perte de vue, dans l'espace immense compris entre Saint-Baslemont et les coteaux de Darney qui dominent la Saône, dans les vallées, sur les collines, sous les feuillages, ce coin de terre où commencent les Vosges respire tant de paix et de sérénité qu'on ne pourrait croire qu'au delà des régions où règne ce silence auguste éclate une crise tragique.

Cependant, par toute la France, sous l'action des fanatiques et des méchants, la terreur s'est répandue. Elle commence, à travers d'émouvantes péripéties, son oeuvre sanglante. Aux frontières menacées par la coalition des armées étrangères, la guerre se prépare. Dans les campagnes, des châteaux incendiés étalent au soleil leurs ruines fumantes. Dans les villes, persécuteurs et bourreaux marquent la place où fonctionnera la guillotine, et déjà les victimes futures remplissent les prisons. Dans la poussière des routes, la trace des fugitifs que l'on a comptés par milliers depuis trois ans se devine à l'empreinte de leurs pas non encore effacés. Mais à ces agitations des hommes, la nature, comme toujours, demeure indifférente sans cesser d'obéir aux lois immuables qui règlent sa marche, et ce soir-là, comme les autres soirs, le jour, témoin insensible et complice inconscient des crimes qu'a éclairés sa lumière, va se perdre dans la nuit.

Brusquement, un coup discret frappé à la porte de la chambre vient mettre fin à l'étreinte silencieuse de la mère et de l'enfant. Ils se lèvent tous deux.

—Valleroy! s'écrie Bernard.

Celui qu'il nomme ainsi a trente ans. C'est un homme de haute taille, très large d'épaules, avec des yeux bruns qui révèlent une intelligence affinée, des traits à la fois énergiques et doux que couronne une chevelure épaisse et noire, toute crépue. Dans le château, où il est né, il remplit les fonctions d'intendant.

—Je viens rendre compte à Mme la comtesse de l'exécution de ses ordres, dit-il. Je me suis promené cette après-midi par tout le village afin de m'enquérir de l'état des esprits. Je suis entré dans plusieurs maisons, j'ai causé avec leurs habitants; dans la rue, j'ai interrogé les passants, et nulle part je n'ai constaté de défiance. Personne ne se doute de l'absence de M. le comte. On le croit malade, hors d'état de sortir, et on m'a parlé de sa santé avec intérêt.

—Puisse cette croyance durer jusqu'au retour de mon mari, répond la comtesse, et ces braves gens ignorer toujours qu'il est allé à Coblentz!

—En est-il donc parmi eux qui le dénonceraient? demande Bernard.

—Interrogez Valleroy, mon fils.

—La propagande jacobine fait de grands progrès dans nos contrées, dit
Valleroy sans attendre la question de l'enfant; on peut tout craindre.

—Même une trahison de la part de ceux dont mon père a été le bienfaiteur?

—Peut-être de ceux-là, Monsieur le chevalier, non par méchanceté, mais par peur, la peur de se compromettre en cachant la vérité. Heureusement, ils ne la connaissent pas, et, pour cette nuit encore, Mme la comtesse pourra dormir en repos.

Le langage de Valleroy exprime tant de confiance que Mme de Malincourt ne peut contenir l'élan de sa gratitude pour l'honnête serviteur qui s'attache à la rassurer. Elle s'écrie:

—Merci de votre zèle, Valleroy; nous ne perdrons jamais le souvenir des preuves que vous nous en donnez à toute heure.

—Jamais, répète gravement Bernard en mettant sa main petite et fine dans la robuste main de Valleroy.

Très ému, ce dernier s'incline et son geste proteste.

—Valleroy appartient à Malincourt, murmure-t-il.

Et c'est tout. Les quelques paroles qu'il vient d'entendre ont récompensé son dévouement du plus haut prix qu'il ait ambitionné. Il n'en attend rien de plus. Il est tout heureux d'avoir mérité la bienveillante parole de ses maîtres. Pendant cet entretien, les dernières lueurs du jour se sont dissipées; la nuit est venue à grands coups d'ailes. La comtesse et son fils descendent dans la salle à manger pour prendre le repas du soir.

C'est une vaste pièce voûtée, qui s'ouvre sur le parc. Jadis, autour de la table immense, de nombreux convives s'asseyaient gais et bruyants. Alors, tout brillait, tout étincelait, les lumières, les cristaux taillés, l'argenterie massive. Maintenant, sombre est la salle, à peine éclairée par quelques bougies. Les hauts dressoirs sculptés, rangés au long du mur, restent vides, depuis que la crainte d'un pillage a contraint le châtelain à mettre en sûreté les trésors qu'ils contenaient. Sur un bout de la table, deux couverts très simples. Ce n'est pas un domestique portant la riche livrée des seigneurs de Saint-Baslemont qui va servir le souper. C'est Valleroy, qui ne croit pas s'abaisser en se prodiguant pour ses maîtres. Au dedans du château comme au dehors, l'existence quotidienne se déroule sous une impression de terreur, qui en a changé les habitudes et éteint l'éclat. Exposé aux soupçons et à la délation, chacun évite d'attirer l'attention des espions révolutionnaires.

Maintenant, la mère et l'enfant mangent en hâte; ils ne parlent pas, comme s'ils redoutaient que, passant par les croisées largement ouvertes à la brise fraîche du soir, leurs paroles soient entendues au dehors. Valleroy s'applique à marcher sans bruit, pour ne pas troubler le silence qui pèse sur les hommes et sur les choses, traversé seulement par les rumeurs confuses de la nuit, chants d'oiseaux, cris d'insectes, murmures des forêts, qui montent des profondeurs de la vallée. Tout à coup, Mme de Malincourt voit son fils devenir très pâle, se lever et rester debout à sa place, cloué par l'effroi.

—Qu'est-ce donc, Bernard, demande-t-elle.

—Là, là, murmure-t-il en tendant le bras vers l'une des croisées.

La comtesse regarde dans la même direction et ne peut retenir le cri que la peur pousse à ses lèvres. Dans le cadre de la croisée, une ombre vient d'apparaître et se découpe immobile sur le fond des futaies baignées de lumière pâle.

Un peu avant l'heure où, au château de Saint-Baslemont, la comtesse et son fils se mettent à table, un homme a débouché de la forêt de Relanges par l'étroit sentier qui, du fond de Bonneval, conduit au village. Enveloppé, malgré la chaleur, d'un épais manteau à pèlerine, en grossière étoffe de couleur jaunâtre, le visage dissimulé sous les larges bords d'un chapeau brun, en feutre, il marche à pas pressés, enfonçant lourdement, dans la poussière, à chaque enjambée, ses pieds chaussés de gros souliers poudreux, aux semelles hérissées de têtes de clous. À quiconque le verrait passer, il suffirait d'observer son allure pour deviner qu'il ne veut pas être reconnu et qu'à cet effet, il a attendu la nuit et le moment du repas des habitants de Saint-Baslemont pour entrer dans le village. Du reste, il ne fait que le traverser. Au delà de la dernière maison, le chemin monte vers le château. Il le gravit sans ralentir sa marche jusqu'à ce qu'il ait atteint le mur du parc. Là, protégé par l'ombre du mur et des arbres, qui s'allonge sur la route toute blanche sous la lune, il ne peut plus être vu. Il en profite pour reprendre haleine, se découvrir et essuyer son front baigné de sueur. Puis, à la faveur de l'obscurité qui le cache et de la clarté du ciel qui le guide, il s'avance lentement, comme s'il cherchait à s'orienter. Mais ce n'est pas sa route qu'il cherche, c'est une brèche dans la muraille, brèche bien connue de lui. Il l'a vite trouvée et pénètre dans le parc, à travers l'amoncellement des pierres effondrées. Il marche vers le château, conduit par la lumière qui brille aux fenêtres du rez-de-chaussée.

Au fur et à mesure qu'il avance, l'intérieur de la salle à manger, le couvert mis, la comtesse et Bernard assis à table, Valleroy qui les sert prennent corps et se dessinent avec netteté. Son front s'éclaire; au fond de son regard passe un sourire. Sans s'inquiéter de savoir s'il ne sera pas aperçu, il demeure immobile dans le large cadre de la fenêtre ouverte, cloué sur place par l'émotion poignante qui l'étreint! Mais, de l'endroit où il est, il voit soudain Bernard se lever, le désigner à la comtesse et il entend le cri qu'à son aspect pousse celle-ci. Alors, il n'hésite plus et saute d'un bond dans la salle, en disant:

—Soyez sans crainte; c'est moi, Malincourt.

Trois cris simultanément lui répondent:

—Jacques! Mon cher mari!

—Mon père!

—Monsieur le comte!

Les êtres qu'il adore, desquels, depuis trois mois, il vit séparé, se précipitent dans ses bras, l'écrasent sous leurs caresses, tandis que Valleroy ferme les fenêtres et tire les rideaux. Ce n'est, pendant quelques minutes, qu'ardentes effusions, que n'épuisent ni les baisers, ni les étreintes, et qui ne laissent aucune place aux paroles.

—Nous ne vous aurions pas reconnu sous cet accoutrement, mon père, dit enfin Bernard qui, le premier, recouvre le sang-froid.

—C'est bien pour qu'on ne me reconnaisse pas que je l'ai pris, répond
M. de Malincourt.

En même temps, il se débarrasse du manteau qui le couvre, sous lequel il est vêtu comme un paysan, et le jette à Valleroy, dont les yeux sont mouillés de larmes de joie.

—En allant à Coblentz, continue le comte, j'ai couru tant de périls que, instruit par l'expérience, je me suis efforcé de les éviter au retour. J'y ai réussi, puisque me voilà.

—C'est vrai, vous voilà, Jacques! soupire la comtesse dont les traits s'illuminent.

—D'abord, je me suis travesti le mieux que j'ai pu. Puis, la frontière franchie, j'ai fait la route à pied, marchant la nuit, me cachant le jour, ne m'arrêtant pour manger que dans des maisons isolées, évitant, en un mot, d'attirer l'attention. Ce matin, au lever du soleil, j'arrivais aux ruines de Bonneval, bien près de vous, chers aimés; mais, quelque hâte que j'eusse de vous embrasser, j'ai résisté à la tentation et attendu la nuit pour venir vous retrouver. Puisqu'on ne m'a pas su parti, il importait qu'on ne me sût pas revenu. J'espère que mon voyage est resté ignoré.

—On l'ignore encore, répond la comtesse.

—Je m'en suis assuré aujourd'hui même, ajoute Valleroy.

—Alors, Dieu soit loué! reprend M. de Malincourt.

Et comme il est affamé par une longue route, il se met, sans ajouter un mot, à la place que vient de quitter son fils et mange avec avidité. Valleroy lui passe les plats, lui verse à boire, tandis que la comtesse et Bernard, pressés l'un contre l'autre, ne le quittent pas des yeux, affaissés sous le poids de leur soudain bonheur, succédant aux larmes qu'ils répandaient tout à l'heure. Quand elle juge que la faim du cher voyageur est apaisée, la comtesse lui dit:

—Vous ne nous avez pas parlé d'Armand, mon ami. J'espère que vous l'avez trouvé sain et sauf?

—Oui, sain et sauf, et, toujours digne de nous. Le comte d'Artois m'a fait son éloge en ces termes: «Le vicomte de Malincourt connaît son devoir et sait le remplir.» Tous ceux qui m'ont parlé de lui vantent sa courtoisie chevaleresque et son courage. Il fait honneur à notre maison.

—Pauvre cher enfant! soupire la comtesse. Quand le reverrons-nous?

—Plus tôt que vous ne pensez, Louise, car, avant peu, vous serez près de lui.

—Nous quitterions donc Saint-Baslemont?

—Je crois bien qu'il faudra s'y résigner.

—Vous savez, Jacques, que je suis prête à partir avec vous: mais sans vous, non.

Le comte ne proteste pas contre la ferme résolution que trahissent ces paroles.

—Nous reparlerons de ce projet tout à l'heure, se contente-t-il de répondre.

—La situation s'est-elle donc aggravée? demande la comtesse.

—Vous en jugerez quand je vous l'aurai exposée.

Pressée d'entendre les explications auxquelles fait allusion son mari, mais comprenant qu'il ne les lui donnera que lorsqu'il sera seul avec elle, la comtesse change le sujet de l'entretien.

—Vos cheveux ont blanchi, mon cher Jacques, dit-elle.

—Oui; c'est le résultat de mon voyage. Encore un peu, et je passerai pour un vieillard.

—Un vieillard à cinquante-cinq ans! objecte Bernard.

—Qu'importe l'âge, mon fils, si l'on vit plus vite aujourd'hui qu'autrefois?

L'enfant demeure rêveur. Il voudrait pénétrer la pensée de son père. Quant à la comtesse, elle examine son mari, cherchant si les émotions et les fatigues endurées par lui, au cours de l'excursion qu'il vient de faire comme un fugitif et comme un proscrit, n'ont pas causé dans sa personne d'autres dommages que ceux qu'elle vient d'y découvrir. Elle est bientôt rassurée. M. de Malincourt possède toujours au même degré l'élégance de sa jeunesse, sa taille svelte, sa vigoureuse agilité, son énergie physique et morale. Mais, obsédée du désir de s'entretenir librement avec lui, la comtesse dit à son fils:

—L'heure est venue d'aller dormir, Bernard.

—Déjà! quand j'ai à peine vu mon père! s'écrie l'enfant.

—Vous le verrez plus à loisir demain.

Bernard se résigne. Il vient présenter son front aux baisers paternels.

—Rentrez aussi chez vous, Louise, dit alors M. de Malincourt. J'ai diverses instructions à donner à Valleroy. J'irai vous retrouver ensuite.

Mme de Malincourt ne se montre pas moins docile que son fils. Le comte les embrasse tour à tour et les regarde sortir. Puis, quand la porte s'est fermée sur eux, il se tourne vivement vers Valleroy.

—J'ai besoin de toi, mon camarade, fait-il.

Et comme en lui parlant il tend la main, Valleroy la prend, se courbe pour y poser ses lèvres, et, se redressant, répond:

—Je suis à vos ordres, Monsieur, aujourd'hui et toujours.

—C'est que je ne sais si je ne vais pas t'envoyer à la mort, mon pauvre garçon!

—Je tâcherai de vivre pour vous servir. Mais, s'il faut mourir, je mourrai.

—Toi seul peux accomplir la mission dont je vais te charger, continue le comte. Demain, tu partiras pour Paris. Je te laisse maître de décider quelles précautions tu dois prendre pour y arriver sans encombre.

—Monsieur le comte peut s'en fier à moi.

—En y arrivant, tu te rendras à l'hôtel de Malincourt. Tu y pénétreras en veillant à n'être vu de personne, si ce n'est du suisse Kelner à qui j'en ai confié la garde.

—Kelner est un ami. Nous nous comprendrons à demi mot.

—Ecoute-moi bien, maintenant. Tu monteras dans ma chambre. À la tête du lit se trouve un bénitier; derrière le bénitier, un bouton de cuivre, dissimulé sous la tenture; Tu presseras ce bouton et tu découvriras une cachette ménagée dans le mur. Dans cette cachette, il y a un petit coffre en fer qui contient quatre mille louis. Tu me l'apporteras.

—Entendu, Monsieur, et, sauf incident, dans quinze jours je serai rentré à Saint-Baslemont.

—Ce n'est pas à Saint-Baslemont qu'il faudra venir me rejoindre.

—Et où donc, Monsieur?

—À Coblentz.

—C'est donc vrai, s'écrie Valleroy, Monsieur le comte songe à émigrer?

—J'y suis résolu. Oh! ne t'étonne pas, Valleroy. Il y a trois mois, quand je me mettais en route pour l'Allemagne dans l'unique but d'embrasser mon fils et de rapporter de ses nouvelles à sa mère, si quelqu'un m'eût attribué le dessein de vivre hors de France, j'aurais protesté.

—Et vous auriez eu raison, Monsieur. La place des bons Français est en France. Si tant de gentilshommes n'avaient pas émigré, les bandits dont nous subissons le joug ne seraient pas victorieux.

—C'est vrai; mais leur victoire est réalisée. Il en résulte qu'il n'y a plus sûreté dans le royaume pour les familles nobles. Moi-même, qui n'ai rien à me reprocher, j'ai été averti, en traversant Nancy, que le Comité révolutionnaire d'Epinal se propose de réclamer mon arrestation.

—Vous, Monsieur, vous! Que vous reproche-t-on?

—Mon nom, ma naissance, ma fortune, mon vieux dévouement au roi, la présence de mon fils sous l'étendard des princes.

—Alors, vous avez raison; il faut émigrer.

—Nous partirons la nuit prochaine, la comtesse, Bernard et moi. Je me suis procuré des passeports. Je sais quelle route nous devons suivre jusqu'à la frontière pour n'être pas inquiétés. Tandis que tu arriveras à Paris, nous arriverons à Coblentz. C'est là que tu m'apporteras le trésor dont je viens de te révéler l'existence et que je te confie. Sois-en le gardien courageux et vigilant, défends-le au prix même de ta vie, car il ne m'appartient plus; je n'en suis désormais que le dépositaire. Je l'ai offert aux princes frères du roi.

—Vous leur donnez cent mille livres!

—Il le faut bien, puisque leurs ressources sont épuisées.

—Ils peuvent s'en procurer d'autres, tandis que vous…

—Plus un mot, Valleroy, j'ai promis.

—Mais de quoi vivrez-vous dans l'exil, Monsieur? De quoi vivront Mme la comtesse et M. le chevalier?

—Dieu y pourvoira, réplique simplement le comte. Pour toi, ne pense plus maintenant qu'à l'exécution de mes ordres. Va faire tes préparatifs et te reposer, car il importe que tu te mettes en route demain en même temps que nous.

—Je partirai demain et Monsieur le comte peut compter sur moi.

C'est dit d'un ton qui, sous l'invincible dévouement de Valleroy, dissimule mal sa tristesse.

—Tu me désapprouves donc? lui demande M. de Malincourt.

—Vous désapprouver, moi! Je ne l'oserais. Mais, quitter son pays, aller vivre à l'étranger parmi ceux qui s'arment contre la France, au risque d'être confondu avec eux… je vous plains, je nous plains.

—Tu ne seras pas obligé d'y rester. Ta mission remplie, tu pourras revenir ici.

—Non, Monsieur, car ma place est près de vous. Rappelez-vous la vieille devise de mon père, que lui avait léguée le sien: «Valleroy appartient à Malincourt!»

—Si ta place est auprès de moi, la mienne est auprès des princes.
Malincourt appartient aux Bourbons.

Sur ces mots décisifs, Valleroy croit l'entretien terminé. Il va se retirer. Mais le comte le retient.

—Encore un mot, ajoute-t-il. Nous allons courir, l'un et l'autre, de grands périls, Valleroy, toi, pour mon service, moi pour la cause royale et aussi pour mettre en sûreté ma femme et mon fils. Je ne sais ce qu'il adviendra de nous. Mais, quoi qu'il arrive, et si je meurs et si tu me survis, souviens-toi que je remets à ta garde mon fils Bernard, et que, à défaut de son frère, tu dois le protéger jusqu'au jour où il sera devenu un homme.

—Oh! pour cela, Monsieur, la recommandation était inutile. Depuis qu'ont éclaté les tourmentes qui nous emportent Dieu sait où, je me suis dit souvent que si M. le chevalier venait à vous perdre, c'est à moi qu'incomberait la tâche de veiller sur lui. Soyez donc sans crainte, mon noble seigneur: tant que je vivrai, il sera bien gardé!

Cette promesse sincère et généreuse va au coeur de M. de Malincourt. Il ouvre les bras. Valleroy se presse contre lui, et, dans cette étreinte, le maître et le serviteur scellent le solennel engagement que vient de prendre ce dernier.

CHAPITRE II

SUITE DU PRÉCÉDENT

Tandis que M. de Malincourt s'entretenait avec Valleroy, la comtesse, rentrée dans son appartement, attendait impatiente. Rassurée sur le sort de son fils aîné, heureuse du retour de son mari, elle était troublée cependant par le peu qu'elle savait de ses projets. Elle avait hâte de les mieux connaître, et surtout d'en connaître les causes. Elle se disait que si, résolu naguère à ne pas quitter Saint-Baslemont, il avait changé d'avis et voulait maintenant en partir, c'est qu'il ne s'y croyait plus en sûreté; elle tremblait pour des jours qui lui étaient plus chers que les siens.

Afin de tromper son attente, elle présida au coucher de Bernard; elle fit avec lui la prière du soir et ne s'éloigna que lorsqu'elle le vit endormi, après l'avoir tendrement embrassé. Alors, elle revint dans sa chambre. Là, bercée par le silence de la nuit, elle laissa s'en aller librement sa pensée vers les souvenirs d'un passé lointain. Elle se revoyait jeune fille, quand, orpheline et unique héritière de l'antique maison de Saint-Baslemont, elle fut recherchée par le brillant comte de Malincourt, colonel d'un régiment du roi, l'un des favoris de Marie-Antoinette, et alors dans tout l'éclat de sa jeunesse. Devenue sa femme, elle l'adora. Au milieu d'une société sceptique et pervertie, ils donnèrent, le rare exemple d'une fidélité réciproque, qui n'eut d'égale que leur félicité successivement accrue par la naissance des deux enfants devenus la parure et l'orgueil de leur foyer. Elle repassait tous les incidents de sa vie d'épouse et de mère heureuse, ses succès à la cour, sa joie lorsque, à sa demande, la reine accorda à M. de Malincourt un brevet de maréchal de camp, en la nommant elle-même dame d'honneur. Son existence s'était écoulée ainsi sans nuages jusqu'à la Révolution. Alors, autour d'elle, tout s'était assombri, tout était devenu sujet d'angoisses et d'alarmes. Ses amies les plus chères avaient émigré. Elle-même avait dû s'éloigner de la cour, quitter Paris, se réfugier avec son mari et ses enfants au château de Saint-Baslemont où l'attendaient d'autres tristesses. C'est là que, contrainte de se séparer de son fils aîné, elle avait versé d'amères larmes au spectacle des tragiques infortunes de la famille royale et de la noblesse de la France; là qu'elle avait ressenti les angoisses et l'épouvante en voyant s'accroître et s'étendre de toutes parts la puissance inconnue et terrible qui emportait aux abîmes la vieille société française. Et, après avoir jeté un regard doux et attendri sur ce passé mort, douloureusement impressionnée par le présent qu'elle était en train de vivre, elle n'osait interroger l'avenir qu'elle n'entrevoyait qu'à travers un long torrent de sang.

Heureusement, dans le vaste corridor, des pas se firent entendre. Leur bruit sur les dalles coupa court à sa pénible rêverie. C'était son mari qui venait la rejoindre. Elle courut à sa rencontre. Sur le seuil de la porte, brusquement ouverte et vite refermée, elle le reçut dans ses bras.

—Je vous ai fait attendre, mon amie, dit-il, ne m'en veuillez pas. Les instructions que j'étais tenu de donner à Valleroy ne souffraient aucun retard.

Et, sans lui laisser le temps de l'interroger, il lui expliquait pourquoi il avait décidé d'envoyer Valleroy à Paris.

Elle approuva tout ce qu'il avait résolu, tout ce qu'il disait, et surtout le don généreux qu'il avait fait aux princes. Il lui exposa ensuite les motifs pour lesquels il fallait quitter Saint-Baslemont.

—Je me suis convaincu, continua-t-il, que nous n'y sommes plus protégés. On commence à nous surveiller, à tenir sur notre compte des propos malveillants. On a parlé de me dénoncer au Comité révolutionnaire d'Epinal comme entretenant des intelligences avec les émigrés. Si nous demeurions ici plus longtemps, nous y serions arrêtés.

—Oh! partons, partons, s'écria la comtesse.

—Nous partirons demain à la nuit, répondit-il.

—Où irons-nous, Jacques?

—A Coblentz. C'est là qu'est la place de tout bon gentilhomme.

—Mais pourrons-nous y arriver?

—Je l'espère. Durant le voyage que je viens d'accomplir, j'ai constaté que, dans les petites communes comme dans les grandes villes, aux relais, dans les auberges, partout où s'arrêtent les voitures publiques et les chaises de poste des particuliers, les municipalités, excitées par des agents venus de Paris, exercent une surveillance rigoureuse. À chaque arrêt, les voyageurs sont examinés et interrogés par des individus défiants et soupçonneux, devenus les maîtres du pays, disposés à voir dans tout inconnu amené devant eux un royaliste déguisé, un aristocrate, comme ils disent. Tant pis pour celui dont le passeport n'est pas en règle, dont la mine déplaît ou qui perd le sang-froid en répondant aux questions qu'on lui adresse. On le retient jusqu'au jour où le caprice qui l'a fait arrêter lui permet de continuer sa route ou l'envoie en prison comme suspect.

—Mais, alors, comment ferons-nous pour gagner l'Allemagne? demanda la comtesse. Et Valleroy, comment fera-t-il pour gagner Paris?

—Oh! je ne m'inquiète pas de Valleroy. Vous connaissez son courage et sa présence d'esprit. Il est de taille à se dérober aux investigations dangereuses. Et puis, un homme du peuple allant à Paris et voyageant seul ne court pas les mêmes dangers qu'un gentilhomme allant vers la frontière, accompagné d'une femme et d'un enfant. Valleroy saura conjurer ceux qu'il peut redouter. Pour moi, je devais surtout me mettre à même d'éviter ceux qui nous attendent.

—Et vous croyez y avoir réussi?

—Jugez-en, ma chère Louise.

À demi-voix, M. de Malincourt, maintenant, confiait à sa femme les mesures prises pour assurer leur fuite. À une courte distance de Saint-Baslemont et à l'entrée de la forêt, se creusait entre des hauteurs boisées un vallon agreste et mystérieux où existait autrefois un prieuré, le prieuré de Bonneval. De cette antique dépendance de l'abbaye de Relanges, il ne restait plus qu'une chapelle, au milieu de ruines croulantes. Ce site pittoresque où l'on ne passait guère, car on ne pouvait y accéder et on ne pouvait en sortir que par d'étroits sentiers escarpés et sablonneux, perdus sous les arbres, la comtesse le connaissait bien; naguère encore, c'était pour elle un but de promenade. C'est là que, le lendemain. M. de Malincourt devait envoyer, dès le matin, par un homme sûr, une voiture de ferme, légère, juste assez grande pour contenir trois personnes et attelée d'un vigoureux cheval. La nuit venue, les fugitifs quitteraient sans bruit le château pour se rendre à pied au prieuré, où les attendrait leur modeste équipage. De Bonneval à la frontière, la route est longue. Mais le comte, qui venait de la parcourir, savait que sur toute sa longueur elle est côtoyée par des chemins se déroulant à travers bois et montagnes. En suivant cet itinéraire et en évitant les lieux habités, on devait arriver sans encombre au point où sa famille et lui-même seraient hors de danger. Pour le cas où se présenterait quelque obstacle, il s'était procuré, à prix d'argent, des passeports au nom d'un fermier suisse habitant aux environs de Bâle. Un déguisement propre à confirmer la qualité qu'il avait prise devait compléter ces précautions. La comtesse écoutait avec avidité et d'un coeur ferme l'exposé de ce plan. En l'écoutant, elle sentait lui revenir la confiance. Quand s'acheva cette longue veille consacrée à étudier et à combiner les mesures de salut, elle s'endormit apaisée, un ardent espoir dans l'âme, l'espoir d'une délivrance prochaine.

Le lendemain, debout dès l'aube, M. de Malincourt, secondé par Valleroy, s'occupait des préparatifs de leur départ. Il était convenu que Valleroy quitterait Saint-Baslemont à la même heure que lui et marcherait toute la nuit, pour se trouver à Langres dès le matin, au passage du coche qui faisait la route de Nancy à Paris. En même temps, le comte et sa famille se dirigeraient vers Bonneval, où les attendrait la voiture qui devait les conduire à la frontière. Jusqu'au lever du jour, ils pourraient voyager librement, protégés par l'obscurité de la nuit. Lorsqu'à Saint-Baslemont on s'apercevrait de leur fuite, ils seraient déjà loin et hors d'atteinte. Du reste, comme on pouvait compter sur le dévouement des serviteurs, ils reçurent l'ordre de taire le départ des maîtres aussi longtemps qu'il leur serait possible d'en garder le secret. Grâce à tant de multiples précautions, le comte espérait que ses projets s'exécuteraient sans difficulté.

Ces dispositions arrêtées, il était tenu d'en prendre d'autres non moins importantes. En quittant la France, il ne se dissimulait pas que, lorsque son départ serait connu, il deviendrait passible des lois rigoureuses édictées contre les émigrés, qu'il serait condamné à mort et sa tête mise à prix, que ses biens seraient confisqués et vendus au profit de la nation. Ces biens, il ne pouvait les emporter avec lui. Il en avait donc fait le sacrifice, le sacrifice de ses terres, de son château, des richesses mobilières que dix générations y avaient accumulées. Mais il était convaincu que, lorsque, la Révolution finie, il rentrerait en France, la confiscation arbitraire et la vente illégale seraient déclarées nulles et que ses propriétés lui seraient rendues. Il entendait y retrouver alors les objets précieux qu'il était tenu maintenant de laisser derrière lui, les archives de sa maison, les portraits des aïeux, les souvenirs de famille, la vieille argenterie, les diamants de la comtesse. Durant tout le jour, il travailla à enfermer ces trésors dans des coffres, lesquels furent descendus ensuite dans les souterrains du château et enterrés, de telle sorte que les futurs propriétaires de l'antique demeure, qu'ils la démolissent ou la conservassent, ignoreraient toujours que sous ses murailles était cachée une fortune dont ses maîtres légitimes seuls connaissaient l'existence. Cette besogne, commandée par la prudence, s'accomplit sans bruit, sans qu'aucun témoignage extérieur la dénonçât à ceux qui devaient l'ignorer. Quand elle fut terminée, M. de Malincourt alla se montrer aux habitants du village, à l'effet de prévenir leurs soupçons. Il parcourut les rues, entra dans deux ou trois maisons, s'entretint avec diverses personnes. Depuis plusieurs semaines, ces braves gens le croyaient malade et couché. Ils parurent heureux de le revoir, le félicitèrent de sa guérison, le louèrent de n'avoir pas imité d'autres gentilshommes qui s'étaient enfuis depuis les troubles, protestèrent de leur dévouement envers sa famille et envers lui, et lui donnèrent enfin l'assurance qu'au milieu d'eux il était en sûreté. Par malheur, et comme pour démentir ces paroles rassurantes, des hommes étrangers au pays circulaient depuis quelques jours aux environs du château. M. de Malincourt les vit passer et devina en eux des agents Jacobins venus d'Epinal pour le surveiller, pour exciter contre lui ses anciens vassaux. C'en était assez pour justifier ses craintes et fortifier ses résolutions.

Quand il revint au château, la nuit approchait et avec elle le moment du départ. Bernard, à qui dès le matin en avait été confié le secret, guettait le retour de son père, après avoir erré tout le jour dans le parc, comme s'il eût voulu revoir, avant de s'en éloigner les terrains fleuris, les avenues ombreuses, les prairies vertes. Quoique la perspective d'un voyage en pays étranger séduisit son imagination, la tristesse était dans son coeur, au moment de s'éloigner de ce domaine enchanté, son berceau, où si longtemps il avait vécu heureux. Mais cette tristesse, il la dissimulait, et quand son père se pencha sur lui pour l'embrasser, c'est par une caresse presque joyeuse que Bernard lui répondit.

—Allez vous préparer, mon fils, dit M. de Malincourt, et venez me retrouver dans la salle à manger.

Quelques instants après, le père, la mère et l'enfant étaient réunis autour de la table familiale, silencieux, surpris de se voir sous les déguisements qu'ils avaient dû prendre en vue de leur voyage. La comtesse s'était vêtue comme une paysanne. Ses cheveux sans poudre, serrés sur la tête, disparaissaient sous un bonnet de deuil, tel que le portaient alors dans les Vosges les femmes du peuple. À la voir ainsi, personne ne pouvait deviner en elle une grande dame, car seules l'élégance de sa démarche et la blancheur de ses mains l'auraient trahie si elle ne s'était appliquée à les dissimuler. M. de Malincourt avait le costume qu'il portait la veille en arrivant de Coblentz. Quant à Bernard, il était habillé à l'unisson de ses parents.

Le repas fut rapide et silencieux. L'émotion étreignait les poitrines; l'angoisse pesait sur les âmes. Si grave était l'aventure qu'on allait courir! Puis, quand ce fut fini et quand M. de Malincourt eut dit à haute voix une courte prière, il s'adressa à Valleroy qui venait d'entrer, prêt aussi à se mettre en route.

—Fais venir nos gens, mon brave, lui ordonna-t-il. Valleroy ouvrit une porte, et, sur un geste de lui, se présentèrent cinq domestiques, hommes et femmes, les seuls qui, depuis la Révolution, eussent été gardés au château. Serviteurs éprouvés, ils se seraient laissés égorger plutôt que de trahir leurs maîtres, et ceux-ci, qui le savaient, n'avaient pas voulu partir sans leur dire adieu.

—Il faut nous séparer, mes amis, leur dit avec émotion M. de Malincourt. Il le faut, car ici votre seigneur et sa famille sont menacés dans leur liberté et dans leur vie. Nous partons, mais pour peu de temps, je l'espère, et avec l'espoir de vous être bientôt rendus.

Un sanglot lui répondit. Avant qu'il eût pu reprendre la parole, la comtesse, Bernard et lui furent entourés par ces obscurs et fidèles amis de leur maison qui s'inclinaient devant eux, leur baisaient les mains en les baignant de larmes.

—Mes pauvres chers enfants, murmura la comtesse défaillante, épargnez-nous!

En ce moment, au dehors, du côté de la cour d'honneur qui précédait le château, un bruit sourd troubla le silence. On eût dit une marche pesante sur le sol. M. de Malincourt prêta l'oreille.

—N'entends-tu rien, Valleroy? demanda-t-il.

Valleroy écoutait. À son tour il répondit:

—Je n'entends rien, si ce n'est la brise du soir qui se lève.

—Je me trompais, murmura le comte.

Et il reprit à haute voix:

—Madame a raison, mes amis. Ce n'est pas le moment de nous attendrir, et je vous supplie de m'écouter avec le calme que nécessitent les avertissements que je dois vous donner. Je voudrais vous emmener tous avec moi, mais force m'est d'y renoncer. Nous ne pourrions voyager aussi nombreux que nous le sommes sans attirer l'attention, et ce serait notre perte à tous. Je vous laisse donc ici, où votre obscurité vous protège contre les périls auxquels m'exposent ma naissance et mon rang. Si, lorsque je serai parti, le château n'est ni confisqué ni vendu, je vous autorise à y résider. Je souhaite même que vous y demeuriez aussi longtemps que vous le pourrez et que vous en soyez les gardiens. Si vous en êtes chassés, ne vous en éloignez pas et conservez fermement l'espoir d'y rentrer.

—J'y suis né et je veux y mourir, dit le plus âgé des serviteurs.

—Bien, mon brave Chourlot. Ton langage me prouve que je peux compter sur ton énergie et ta fidélité. Alors, écoute-moi, écoutez-moi tous. En mon absence, en l'absence de ma femme et de mes enfants, c'est Valleroy qui commandera sur mes domaines. Mais lorsque, pour me servir, il en sera loin, c'est toi, Chourlot, qui exerceras à sa place mon autorité. Tant que tu n'en seras pas empêché, cultive les terres avec l'aide de tes camarades ici présents; vends les récoltes et partages-en le prix avec eux.

—Je vous le conserverai, Monseigneur.

—Je m'y oppose, et j'entends que les choses s'exécutent ainsi que je viens de l'ordonner. De même, si le château est vendu, efforcez-vous de vous faire engager par les nouveaux propriétaires. Il me sera doux de savoir que vous continuez à vivre à l'ombre des vieilles tours de Saint-Baslemont, plus doux encore de vous y retrouver un jour. Maintenant, mes amis, disons-nous adieu.

Et déjà M. de Malincourt tendait ses mains ouvertes, quand, de nouveau, se fit entendre un bruit au dehors. Mais, cette fois, c'était une rumeur grossissante, une rumeur de foule à laquelle on ne pouvait se méprendre.

—Je ne me trompais pas! s'écria le comte.

Il s'élança vers l'une des croisées donnant sur la cour, souleva les rideaux et regarda. Sous la flamme vacillante et rougeâtre d'une demi-douzaine de torches, un groupe tumultueux s'était formé, au milieu duquel on distinguait des uniformes de gardes nationaux, et s'avançait vers le château.

—Sauvez-vous par le parc, Monsieur, dit vivement Valleroy.

Et il entraîna le comte vers la porte qui s'ouvrait de ce côté, suivi de Mme de Malincourt et de Bernard. Mais, comme ils y arrivaient, des crosses de fusils tombèrent avec fracas sur le sable de la terrasse.

—Les bandits ont cerné la maison, fit Valleroy avec un geste de fureur, et pas une arme pour leur résister!

—Leur résister! objecta le comte. Nous sommes ici quatre hommes valides, et ils sont cinquante.

—Que faire, alors?

—Nous résigner fièrement et sans peur.

Mais ses yeux s'arrêtèrent sur sa femme et sur son fils, qui s'étaient rapprochés de lui.

—Emmène-les, ordonna-t-il à Valleroy. Avec eux, on te laissera passer.

À ces mots, qu'elle entendit, Mme de Malincourt s'empara de son bras.

—Je ne vous quitte pas, Jacques, dit-elle; ma place est auprès de vous.

—Vous vous devez à votre fils, Louise.

—Je me dois d'abord à son père; il le sait.

La parole et le geste révélaient tant d'indomptable volonté que le comte se résigna. Il enveloppa sa femme d'un regard reconnaissant où se trahissaient sa tendresse ardente pour elle et le désespoir où le jetait son impuissance à la défendre. Puis ce regard revint vers Bernard, qui, pressé contre sa mère, portait haut la tête, comme si, dans cette minute critique, il eût voulu élever sa taille d'enfant à la hauteur d'un homme.

—Soit, reprit à voix basse M. de Malincourt. Mais que lui du moins soit sauvé.

Et, s'adressant à Valleroy, il ajouta:

—Souviens-toi de mes recommandations d'hier. Je te le confie. Pars avec lui.

Bernard eut un cri de révolte.

—Je veux rester avec vous, mon père, avec ma mère; je veux vous suivre et partager votre sort.

—Et moi, mon fils, j'exige que vous m'obéissiez et que vous vous éloigniez avec Valleroy.

—Mon père, je vous supplie…

La comtesse l'interrompit d'une voix qu'étranglaient les sanglots.

—Votre père a ordonné, Bernard…

Au même instant, l'enfant se sentit enlevé entre des bras robustes qui paralysèrent ses mouvements, comme l'ordre de son père et la prière de sa mère venaient de paralyser sa volonté. Sur son front renversé tombèrent des larmes et se posèrent des lèvres, tandis qu'à son oreille arrivait, comme une plainte, l'adieu suprême de ses parents auxquels l'arrachait Valleroy.

Il était temps. Par les portes de la vaste salle brusquement ouvertes, des hommes faisaient irruption. Le comte, que cette entrée violente ne détourna pas de la préoccupation paternelle qui le dominait, vit le fidèle Valleroy chargé de son précieux fardeau se jeter de côté pour éviter le choc des arrivants, puis, lorsqu'étant entrés comme un flot tumultueux, ils eurent dégagé la porte du côté du parc, s'élancer dehors et disparaître dans la nuit.

—Ma chère femme, supplia-t-il, de manière à n'être entendu que d'elle, ayez du courage; notre fils est sauvé.

Un éclair de joie traversa le regard de la mère.

—Que Dieu le protège jusqu'au bout! soupira-t-elle. Et, faisant violence à son effroi, elle redressa son front, défiant les nouveaux venus, toujours suspendue au bras de son mari. Ils venaient d'entrer au nombre d'une soixantaine, paysans et gardes nationaux confondus. Les paysans, M. de Malincourt les connaissait tous. Il n'en était pas un, parmi eux, auquel, durant les années de mauvaises récoltes ou au cours des rigoureux hivers, il n'eût tendu la main et porté secours. Quant aux gardes nationaux, étrangers au pays et venus de loin, tout poudreux encore de la poussière des routes, il n'avait jamais vu leur visage pas plus que celui de quelques hommes en haillons et de méchante mine qui s'étaient glissés dans leurs rangs. Après avoir envahi tumultueusement la salle par toutes les portes à la fois, la bande s'était massée dans un coin, tout à coup silencieuse et comme intimidée par le groupe que formaient le comte, la comtesse et leurs serviteurs.

—Que désirez-vous, Messieurs? demanda avec hauteur M. de Malincourt.
Depuis quand envahit-on les maisons des citoyens patriotes?

—Depuis que ces citoyens soi-disant patriotes conspirent contre le peuple.

Le personnage qui venait de prononcer ces paroles sortit de la foule. C'était un homme encore jeune, vêtu d'une carmagnole, coiffé d'un feutre en pain de sucre que décorait une cocarde rouge, et ceint d'une écharpe de même couleur. À sa démarche, à son attitude, on le devinait investi d'une autorité quelconque et chargé de commander aux autres.

—Votre nom, Monsieur! reprit le comte; vos titres, vos qualités?

L'individu se campa non sans arrogance devant le gentilhomme assez téméraire pour l'interroger.

—Mon nom, dit-il: Joseph Moulette, surnommé Curtius Scoevola; mes titres et qualités: membre de la municipalité d'Epinal, délégué par l'accusateur public de cette ville pour procéder à une visite domiciliaire dans ce château et à ton arrestation, Monsieur le ci-devant comte.

—On n'arrête que les coupables. De quoi m'accuse-t-on?

—Je ne suis pas chargé de te le dire, citoyen, et tu t'en expliqueras avec ceux qui m'ont envoyé. Je me figure cependant que, comme la plupart de tes pareils, tu es prévenu de communication avec les ennemis du dehors et du dedans et peut-être aussi d'émigration.

—Prévenu d'émigration quand vous me trouvez chez moi, au milieu de ma famille! s'écria M. de Malincourt. Il y a ici des braves gens qui me connaissent et m'ont vu depuis de longs mois. Qu'ils disent si j'ai émigré!

Du regard comme du geste, il semblait prendre à témoin ses anciens vassaux de la vérité de sa protestation. L'appel qu'il adressait à leurs souvenirs fut entendu. Il put même croire qu'ils étaient disposés à le défendre, car plusieurs voix s'élevèrent en sa faveur.

—Tout le monde à Saint-Baslemont peut affirmer que le citoyen n'a pas émigré, dit l'une d'elles.

—Depuis longtemps il était malade, dans son lit, hors d'état de voyager, dit une autre.

—Il a toujours été bon et compatissant pour les pauvres gens, ajouta une troisième.

—On ne peut l'arrêter, reprirent-elles en choeur, et déjà menaçantes.

Mais, d'un signe, Curtius Scoevola ordonna aux gardes nationaux disséminés dans la foule de se rapprocher de lui, et d'un ton de commandement il cria:

—Silence, et que nul de vous ne s'avise de résister à la loi, s'il ne veut tâter de la prison d'Epinal. J'ai ordre d'emmener le citoyen, et cet ordre je l'exécuterai. Qu'on se le tienne pour dit. Je pourrais borner là mes explications. Mais je veux bien vous en donner de plus complètes, ne serait-ce qu'afin de vous montrer jusqu'où peut aller la perfidie des aristocrates. Celui-ci vous a trompés, braves gens. Alors qu'on vous faisait croire que la maladie le clouait sur sa couche, il était à Coblentz. Il peut nier devant vous. Mais niera-t-il encore quand on le mettra en présence de ceux qui l'ont vu dans cette ville, au café des Trois-Couronnes, assis à la même table que les émigrés et en train de conspirer avec eux?

L'éloquent Curtius s'arrêta pour reprendre haleine et juger de l'effet de ses révélations. Cet effet était tel qu'il, le souhaitait. Se voyant trahi, et répugnant à un mensonge qu'il sentait inutile, devinant à l'attitude des gens de Saint-Baslemont leur surprise et comme un commencement d'irritation, M. de Malincourt se taisait.

—Il ne proteste pas, continua Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola; il n'ose protester, et son silence est un aveu.

—Je suis allé à Coblentz avec l'intention d'en revenir, objecta simplement le comte, et j'en suis revenu.

—Avec le dessein d'y retourner, car tu allais partir, à preuve ce déguisement et celui de la citoyenne ton épouse. Depuis quand les riches seigneurs accoutumés au velours et à la soie revêtent-ils la laine et la bure, si ce n'est dans de méchants desseins? Tu déclares n'avoir pas émigré en fait, soit; mais tu as émigré d'intention, et c'est tout comme. Si j'étais arrivé une heure plus tard, j'aurais trouvé la maison vide, avoue-le.

—Eh bien! oui, je l'avoue, s'écria fièrement M. de Malincourt; c'est trop s'abaisser que de mentir. Je fuyais, non seulement pour sauver ma liberté et ma vie, la vie et la liberté de ma famille, mais encore pour ne pas rester dans un pays où l'innocence est persécutée et le crime triomphant.

Joseph Moulette souriait dédaigneusement.

—Vous l'avez entendu, mes amis, dit-il; non content d'avouer, il blasphème. Pensez-vous encore qu'il n'a pas mérité la rigueur des lois?

Et comme personne ne répondait, il ajouta en s'adressant à M. de
Malincourt:

—Citoyen, en vertu des ordres dont je suis porteur et au nom de la loi, je t'arrête. Dans deux heures, nous partirons pour Epinal.

À ce moment, Mme de Malincourt intervint.

—J'espère, Monsieur, que vous me permettrez de partir avec lui, fit-elle.

—C'est que je n'ai pas reçu d'instructions à ton sujet, citoyenne!

—Vous êtes donc libre d'agir à votre gré, et vous ne serez pas assez cruel pour me séparer de mon mari. S'il est coupable, je ne le suis pas moins.

—C'est vrai, ce que tu dis là. Eh bien, c'est entendu, je t'arrête aussi. Si vous avez tous deux quelques dispositions à prendre, je vous autorise à y consacrer le temps qui vous reste avant le départ. Quant à moi, je vais opérer une perquisition dans vos papiers.

Il donna un ordre aux gardes nationaux qui l'entouraient, et ceux-ci firent évacuer la salle, où bientôt le comte et la comtesse se trouvèrent seuls, gardés à vue, après avoir vu sortir lentement et tête basse leurs fidèles serviteurs impuissants à les sauver.

—Nous sommes perdus! dit alors M. de Malincourt.

—Qu'importe! répondit sa femme, si jusqu'à la fin on ne nous sépare pas.

—Mais nos enfants, Louise?

—Dieu veillera sur eux, répondit-elle.

Quelques heures plus tard, deux voitures sortaient du château de Saint-Baslemont, remis à la garde de la municipalité. Elles emportaient vers Epinal les prisonniers et leur escorte, tandis que, non loin de là, au prieuré de Bonneval, se mettait en route, s'en allant vers l'inconnu, sous la conduite de Valleroy, un enfant qui pleurait.

CHAPITRE III

SUR LE RHIN

Au lever du soleil, un bateau parti de Bâle et chargé de passagers descendait le Rhin, ses voiles ouvertes, gonflées par la brise. Après avoir dépassé Mayence, il se trouvait maintenant entre Bingen et Coblentz. Le matin était radieux. Sous la fraîcheur de l'air, on sentait pointer la chaleur. Du ciel qui s'embrasait, s'abaissait sur les choses, en les enveloppant, une lumière éblouissante. Aux bords du fleuve, se déroulait un paysage magique. C'étaient, tout au ras de la rive, des bourgs, des vignes, des forêts; au delà, des montagnes boisées, courant parallèlement au Rhin, portant sur leurs flancs ou à leur sommet des châteaux féodaux en ruines, et parfois, accroupies à leur pied, les murailles écroulées de quelque abbaye, percée de fenêtres ogivales qui encadraient, depuis des siècles, les mêmes coins d'azur. Brusquement, à de fréquents intervalles, cette splendeur de nature s'éteignait, dans l'évanouissement des horizons soudain disparus. Au-dessus des berges, des rochers sombres remplaçaient villages, vignobles et futaies. Ils surplombaient le fleuve où se reflétait leur paroi glissante et haute, couronnée de déchiquetures capricieuses, et le bateau, poursuivant sa route, paraissait s'engager dans un défilé sauvage sans lumière et sans issue. Mais bientôt le défilé cessait, et de nouveau le soleil caressait de ses feux la nappe mouvante des eaux s'étalant plus librement dans leur lit élargi.

Pour admirer la grandiose beauté de ce spectacle et goûter le charme infini de ce matin d'été, les passagers, depuis qu'avait commencé à poindre le jour, étaient montés sur le pont, peu à peu. Réunis en groupes, appuyés sur la balustrade en bois qui bordait le bateau, assis sur des bancs, des malles, des tas de câbles enroulés, ils causaient entre eux, en regardant fuir le rivage des deux côtés de l'immense fleuve au courant rapide, ou en se montrant les grands radeaux formés de troncs d'arbres fraîchement coupés, reliés entre eux par des cordes et des clous, et qui s'en allaient, au fil de l'eau, de leur point de départ à leur point d'arrivée.

Dans ces groupes, toutes, les conditions sociales étaient représentées. Il y avait des gentilshommes et des grandes dames que désignaient l'élégance de leurs vêtements et la blancheur de leurs mains; des paysans aux costumes pittoresques et variés, qui trahissaient pour quelques-uns une origine étrangère; des soldats de tous grades, aux uniformes divers, qui n'appartenaient pas tous aux armées de la Confédération germanique, bien qu'on fût en pays allemand; des prêtres en habit noir, reconnaissables à leur petit collet, des moines et des religieuses. Pour la plupart, ils parlaient en français, sans crainte de trahir leur qualité d'émigrés.

Les émigrés, à cette époque, remplissaient l'Allemagne et surtout les contrées du Rhin. On ne pouvait guère voyager sans en rencontrer, dans les villes, sur les routes, aux relais, sur les bateaux, dans les voitures publiques, dans les auberges. Partout ils révélaient leur nationalité par la spirituelle gaieté de leurs propos, par leur courtoisie envers les femmes, par leur générosité s'ils avaient la bourse pleine, et, si elle était à sec, par les bonnes et aimables paroles à l'aide desquelles, à défaut d'argent, ils payaient les services qu'on leur rendait. Les habitants des territoires qu'ils traversaient s'étaient tellement accoutumés à leur présence qu'ils ne la remarquaient plus. Leur rassemblement sur ce bateau, ce matin-là, n'offrait donc qu'une image réduite de ce qui se passait à la même heure, un peu partout, dans les pays suisses et allemands, où, quoique étrangers, ils se considéraient comme chez eux.

Il s'en fallait cependant que, dans cette foule nomade, réunie au hasard des voyages, tous les visages fussent heureux. Même sur ceux où s'affichait l'insouciance et s'épanouissait le rire, il y avait comme un reflet de mélancolie, et, tout au fond du regard, une expression d'inquiétude qui protestait contre la gaieté factice sous laquelle les plus fiers s'efforçaient de cacher leur peine. Comment en eût-il été autrement? D'abord exilés volontaires, les émigrés étaient bientôt devenus des proscrits, par suite des terribles châtiments édictés contre eux par l'Assemblée nationale de France. Cette patrie d'où ils s'étaient enfuis, poussés les uns par la peur, les autres par la colère, ils n'y pouvaient plus rentrer. Tous ou presque tous y avaient laissé des êtres chers, leurs biens, leur fortune, ce qui fait la douceur du sol natal et le charme de la vie. Ces trésors perdus, un ciel étranger ne pouvait les leur rendre; ils étaient condamnés à les pleurer jusqu'au jour où la patrie se rouvrirait devant eux.

Cette intime et cruelle douleur, aucun des passagers réunis sur le bateau allant de Bâle à Coblentz ne paraissait la ressentir au même degré qu'un enfant d'une douzaine d'années, qui affectait de se tenir à l'écart, à l'arrière du bateau, adossé au cabestan, d'où, les yeux fixés devant lui, il semblait suivre, dans le vide, une vision attristante. Son costume était celui d'une condition modeste. Mais la finesse de ses traits, la fierté de son regard, la grâce de sa personne révélaient si clairement la race et la haute éducation, que ses modestes habits en drap noir, où ne se voyaient ni soie, ni broderies, ni dentelles, ni rien de ce qui relevait alors la toilette des nobles, avaient l'air d'un déguisement. À quelque distance de lui, un homme, qu'à sa tenue on pouvait prendre également pour un artisan aisé ou pour un bourgeois de petite ville, ne le perdait pas de vue, tout en respectant son isolement et son silence. À les voir tous deux ainsi, il n'aurait pas fallu une longue observation pour deviner que le plus jeune avait le droit de commander au plus âgé, mais que le plus âgé n'était là que pour veiller sur le plus jeune et le protéger.

Depuis déjà longtemps ils gardaient l'un et l'autre la même attitude, lorsque, tout à coup, l'enfant sortit de sa rêverie, et se tournant vers son compagnon:

—Quand arriverons-nous à Coblentz, Valleroy? demanda-t-il.

Tout en se rapprochant, Valleroy répondit:

—Dans la soirée, Monsieur le chevalier.

—Encore douze heures, soupira Bernard; que c'est long!

—Et ce sera bien plus long encore si vous ne vous armez de résignation et de courage, Monsieur le chevalier; si vous vous obstinez dans votre tristesse, au lieu de vous distraire!

—Me distraire! Est-il donc possible de ne pas songer à mes malheureux parents? Me distraire! Quand ils sont emprisonnés, séparés de leurs enfants, privés de toute consolation!

—Il faut se dire que leur captivité ne durera pas.

—Qu'en sais-tu, Valleroy?

—Il n'est pas d'usage qu'on retienne des innocents sous les verrous.

—Ah! Valleroy, pourquoi m'as-tu emporté? Pourquoi ne m'avoir pas laissé avec eux?

—Parce que j'avais reçu de M. le comte l'ordre de vous sauver. D'ailleurs, même sans ordre, j'aurais agi de même. Nous serions bien avancés si vous étiez en prison! Cela n'eût fait que rendre moins aisée la délivrance de ceux sur qui vous vous hâtez trop de pleurer.

—Tu espères donc les délivrer?

—Oui, certes, je l'espère. Je n'ai cessé d'y penser depuis que nous sommes partis de Saint-Baslemont, Durant l'affreuse nuit témoin de notre fuite, dans la petite voiture qui nous emportait à travers bois, tandis que vous versiez des larmes, moi j'arrêtais les grandes lignes de mon plan. Pendant les quelques heures que nous avons passées à Bâle à attendre le bateau, j'y travaillais encore; j'y ai travaillé depuis, et maintenant je le tiens.

—Parle, parle, mon bon Valleroy, supplia Bernard en entraînant son compagnon plus loin des groupes que formaient les passagers. Confie-le moi, ton plan.

—Oh! il est bien simple. Quand je vous aurai remis à votre frère, à M. le vicomte Armand, je reviendrai sur mes pas; je referai seul le trajet que je fais en ce moment avec vous, et j'irai à Epinal. Là, j'ai des amis, des amis résolus, dévoués, à l'aide desquels je délivrerai M. le comte et Mme la comtesse.

—Comptes-tu forcer les portes de leur prison?

—Je compte acheter leurs geôliers.

—Et tu crois… As-tu de l'argent, seulement?

—Mes économies d'abord, que je portais sur moi quand le malheur est arrivé, puisque, par l'ordre de M. le comte, je me disposais à partir pour Paris.

—Et si tes économies ne suffisent pas?…

—Elles suffiront. Les services des gredins à qui j'aurai affaire ne coûtent pas cher. D'ailleurs, à Epinal on me connaît, j'ai du crédit, et, au besoin, je trouverai à emprunter.

—Mais je ne veux pas que tu y sois du tien…

—Le mien est le vôtre, Monsieur le chevalier. Vous me rembourserez plus tard, si tel est votre bon plaisir.

Bernard prit la main de Valleroy et dit:

—Pourrons-nous reconnaître jamais ce que tu fais pour nous?

—Vous ne me devez rien, Monsieur le chevalier. M. le comte a été mon bienfaiteur, et jamais je ne m'acquitterai envers lui. Et puis, vous le savez, Valleroy appartient à Malincourt.

—Oui, s'écria Bernard, mais si, grâce à toi, mes parents sont sauvés, c'est Malincourt qui appartiendra à Valleroy.

Pendant leur entretien, le soleil qui, tout à l'heure, était encore à son lever, avait poursuivi sa course dans le ciel. Après être sorti de derrière les montagnes qui fermaient l'horizon du côté de l'Orient, il planait maintenant tout en haut du vide immense que ses rayons chauffaient et éclairaient de leurs pointes de feu, en fouillant profondément le paysage. Sous sa lumière vibrante, le vert des arbres et le bleu des eaux étincelaient, chargés de paillettes d'or, que les forêts du rivage envoyaient au fleuve et que le fleuve leur renvoyait. Elles flottaient de toutes parts, ces paillettes lumineuses; elles s'accrochaient aux arbres, se laissaient charrier par les ondes, donnaient aux rochers nus, noyés dans leurs feux, l'aspect de gisements aurifères.

Sur le pont du bateau, on avait tendu des tentes sous lesquelles les passagers cherchaient un abri contre la chaleur. Tous jouissaient de cette matinée vivifiante et saine, si propre à rendre courage et sérénité aux âmes énervées par l'excès des infortunes subies déjà ou redoutées pour un avenir prochain. Les tristesses que la nuit amasse autour des malheureux, en vagues rêves ou en réflexions poignantes, se dissipaient, cédant la place pour quelques heures aux espérances qui soutiennent et consolent, sans lesquelles l'homme serait écrasé sous le poids de ses maux. Bernard lui-même, malgré de légitimes motifs d'angoisses, se sentait allégé, voyait l'avenir moins sombre, revenait à la gaieté de son âge. Oh! le puissant magicien, l'admirable guérisseur de plaies que le divin soleil!

—Ne voulez-vous pas déjeuner, Monsieur le chevalier? demanda Valleroy.

—Pourrons-nous nous procurer des vivres sur ce bateau? objecta l'enfant.

—Oui, à prix d'argent, un prix très haut sans doute. Mais, grâce à mes précautions, je suis en état de vous servir un repas à peu près convenable.

—Auquel je ne goûterai que si tu en prends ta part, assis à mon côté.

—Je n'oserai jamais, Monsieur le chevalier. Je n'oublie pas que vous êtes mon seigneur et que je ne suis ici que pour vous servir.

—Que parles-tu de me servir, Valleroy, quand mon père m'a confié à toi comme à un protecteur? Il n'y a plus ici ni serviteur, ni maître, mais seulement des amis, entre qui tout doit être commun.

Ce fut dit d'un accent de résolution et de crânerie qui ne permettait ni protestation ni résistance. Valleroy se résigna, sans mot dire, et s'éloigna docilement après avoir enveloppé Bernard d'un regard chargé d'admiration et de sollicitude, qui signifiait que, pour l'enfant remis à sa garde, il était prêt à se faire hacher en morceaux. Après avoir disparu la durée de quelques minutes, il revint. Il portait d'une main une sacoche en cuir, de l'autre, une vieille caisse vide. Il jeta le tout sur le plancher en disant:

—Voici la table et voici de quoi la garnir.

En un tour de main, le couvert fut dressé, une serviette blanche sur la caisse, et, sur la serviette, un poulet froid, un pâté à la croûte luisante, des cerises et une bouteille de vin du Rhin qui, sous le soleil, semblait contenir un flot de rubis.

—D'où vient tout cela? demanda Bernard surpris.

—De chez un traiteur de Mayence, Monsieur le chevalier. C'est moins brillant qu'au château de Malincourt, mais vous jugerez que c'est aussi bon.

Les sièges manquaient. À l'exemple de Valleroy, Bernard en improvisa un à l'aide d'un tas de cordes et, une fois installé, se mit à manger de grand appétit. Autour d'eux, beaucoup de passagers en faisaient autant. Des victuailles apparaissaient de toutes parts. Chacun s'était arrangé à qui mieux mieux, étalant son repas, qui sur ses genoux, qui sur un banc, qui sur un panier. Les menus, par exemple, étaient loin de se valoir; tandis que, pour les uns, ils se composaient de mets choisis, poissons bouillis ou viandes froides, ils se réduisaient pour d'autres à un morceau de pain bis sur lequel, très humbles, ils mordaient à la dérobée, en regardant le paysage, comme honteux d'être contraints de se nourrir pauvrement et comme si la nature radieuse, qui déroulait ses splendeurs sous leurs yeux, eût insulté à leur misère.

À ce moment, l'attention de Bernard fut soudain captivée par l'apparition d'une enfant qui venait de se montrer sur la plus haute marche de l'escalier conduisant dans l'intérieur du bateau. Huit ans à peine, des cheveux noirs épars sur les épaules qu'ils caressaient de leurs boucles soyeuses, des yeux larges et rieurs illuminant le visage d'une blancheur éclatante, une fossette à la joue droite, cette fillette vêtue de blanc était, des pieds à la tête, dans ses traits, ses mouvements, sa démarche, d'une grâce invraisemblable, d'une beauté de rêve. Timide et hardie à la fois, elle circulait à travers les groupes, avec l'attitude envieuse et gourmande d'un jeune chien qui rôde autour d'une table avec l'espoir qu'il en tombera quelque rogaton.

D'où venait-elle, l'adorable enfant? Comment se trouvait-elle là toute seule, ayant l'air de mendier sa nourriture? Qui était-elle? Oh! ce n'était pas difficile à deviner. Une petite Française, probablement une fille d'émigré…

—Peut-être est-elle comme moi, séparée de ses parents, pensa Bernard.

Sous l'empire d'un sentiment qu'il éprouvait pour la première fois, fait de commisération soudaine et d'involontaire attrait, son coeur allait d'un bond vers la mignonne créature dans laquelle il devinait une compagne d'infortune, et que le hasard de sa promenade conduisait vers lui et vers Valleroy. A trois pas d'eux, elle s'arrêta, l'oeil sur les cerises, dont la blancheur de la nappe avivait la couleur vermeille.

—Viens, petite! lui cria Bernard.

Elle obéit avec lenteur, un doigt sur ses lèvres, dévorant les fruits de son regard candide. Alors, il lui dit:

—Veux-tu déjeuner avec moi?

Comme elle ne répondait pas, Valleroy ajouta: