LE DÎNER INTERROMPU

ou

NOUVELLE FARCE DE JOCRISSE

FARCE COMIQUE EN UN ACTE

PAR

ERNEST DOIN

1873

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LE DÎNER INTERROMPU ou NOUVELLE FARCE DE JOCRISSE. PIÈCE COMIQUE EN UN ACTE FAISANT SUITE AU DÉSESPOIR DE JOCRISSE (UN AN APRÈS).

M. E. Doin, voyant le succès qu'avait obtenu "Le Désespoir de Jocrisse", joué dans presque tous les localités, s'est décidé à faire cette nouvelle pièce qui, comme l'autre est très comique; il espère qu'elle obtiendra le même succès.

PERSONNAGES.
M. PLUMET. Propriétaire.
JOCRISSE. Domestique cuisinier.
LAFLUTE, Cousin de Jocrisse, domestique.
M. VINCENT. Ex-fournisseur d'armée, riche.
UN OFFICIER DE POLICE.

Le théâtre représente un salon, table à dîner au fond, chaises, petite table sur un des côtés du théâtre, miroir, rasoir savonnette.

SCÈNE 1ère.

Laflûte, seul, balayant et rangeant des chaises.

Allons tout est en ordre, il est à peine huit heures et toute ma besogne est faite; M. Plumet n'est pas encore levé, je vais l'attendre ici;... ah! à propos il va vouloir se raser, préparons tout... là, sa petite table, son miroir, sa savonnette, rasoir et as serviette de rigueur; bon!... Voilà cependant un an de passé depuis que je suis au service de M. Plumet, ça m'rappelle le jour de la grande catastrophe où mon cousin Jocrisse a fait tant de fracas, ici, précisément dans cette même salle! Dieu! quand je me rappelle, quel carambolage, table, buffet, assiettes, j'en ris encore, surtout de son empoisonnement au vin de champagne!... Diable de cousin, va!... il s'en est pas mal tiré, mais dame aussi, ça l'a t'y changé? Est-il tranquille à présent?...... Depuis que le cuisinier, le p'tit scopette, a quitté M, Plumet c'est mon cousin qui l'a remplacé, et il s'y entend ma foi pas mal, puisque not' maître trouve tout bon!... oh non, Jocrisse n'est plus le même, excepté une chose c'est qu'il a toujours le mot pour rire et pour placer un petit mensonge; ah dame! à lui l'pion pour ça... n'importe, c'est un bon cousin pour moi...... (il regarde dans la coulisse) Ah j'entends quelqu'un, c'est précisément lui.

SCÈNE 2e

JOCRISSE, LAFLUTE

JOCRISSE

Déjà à l'ouvrage, Laflûte, c'est superbe! C'est comme moi depuis une heure mes fourneaux sont allumés, je ne fais fricasser et refricasser pour le déjeuner de not' maître, Est-il levé.

LAFLUTE

Non, mon cousin, et tenez, au moment où vous entriez, je parlais de vous.

JOCRISSE

Et à qui donc, Laflûte, à ton manche à balai?

LAFLUTE

Non, cousin, à moi-même, à mon particulier,

JOCRISSE (riant)

Ah! ah! ah! Et le sujet était intéressant, j'parie.

LAFLUTE

Ma foi oui, pour moi toujours, et j'en riais d'bon coeur; j'pensais à vot' journée de désespoir.

JOCRISSE

Ah! Ah! Ils sont passés mes jours de fête!... Mais écoute Laflûte....... ils vont revenir,

LAFLUTE (étonné)

Ah bath!

JOCRISSE

Oui, et peut-être aujourd'hui.

LAFLUTE

Quoi?... Quoi?... Encore cassé?......

JOCRISSE

Oh! non, non, c'est trop vulgaire... c'est autre chose, c'est une fête...... une fête...... Eh quoi? Esprit étroit?... Tu ne sais pas?... Tu ne comprends pas?...

LAFLUTE

Dame... non, mon cousin.

JOCRISSE

Quel quantième sommes-nous du mois?

LAFLUTE

Eh ben, j'pardi... c'est aujourd'hui le 14

JOCRISSE (le prenant par l'oreille)

Et le 14..... Monsieur Laflûte ne se rappelle pas l'hôtel de l'oie rouge?

LAFLUTE (joyeux et battant des mains)

Oh! oh! l'anniversaire de la naissance de M. Plumet, le grand souper avec le bailli Giffard?

JOCRISSE

Précisément. Et comme M. Plumet ne nous en parle pas je crains qu'il n'ait invité quelques amis, car, il n'oublie jamais ce jour.

LAFLUTE

Eh ben?

JOCRISSE

Eh ben, je crains que nous soyons obligés de manger les restes du dîner.

LAFLUTE

Ah!

JOCRISSE

Et voila ce que je veux empêcher!... je me creuse et recreuse le cerveau pour trouver un moyen certain et efficace de nous faire inviter à faire partie du festin, et du diable! il faut que j'en trouve un... mais pour cela, il me faudrait connaître l'invité on les invités?... S'il y a la moindre physionomie à farce, tu verras, tu me seconderas et nous rirons...... A propos... j'ai préparé quelque chose pour présenter à M. Plumet pour la circonstance, je vais me tenir non loin d'ici, et pendant qu'il se fera la barbe; ta regarderas par cette fenêtre, tu me verras, tu me feras signe... allons... je l'entends, je m'sauve... attention au signal.

(Il sort)

SCÈNE 3e

LAFLUTE (seul)

Bon! Puisque Jocrisse s'en mêle, tout ira bien, j'en suis sûr... Ah! vlà M. Plumet, attention.

SCÈNE 4e

M. PLUMET, LAFLUTE

M. PLUMET

Eh bien, Laflûte, tout est-il prêt pour ma barbe?

LAFLUTE

Oui, oh! oui, not' maître.

M. PLUMET

Ai-je de l'eau chaude?

LAFLUTE

Ben sûr, oh ben sûr, not maître.

PLUMET

C'est bien, mon garçon.

(Il s'assied et tout en se préparant et se rasant, il parle.)

Jocrisse est-il allé au marché ce matin?

LAFLUTE

Oui, not' maître, oh! il y a déjà longtemps que je l'entends à la cuisine, j'gage qu'il sue à grosses gouttes pour vous faire un bon à déjeuner.

PLUMET

Allons, allons, c'est bien... ma foi je ne regrette pas de vous avoir gardé tous les deux, malgré vos folies, je suis content, oui, oui,—Jocrisse va bien, surtout depuis que je l'ai mis à la cuisine et ma foi, il s'en tire à merveille.

LAFLUTE

Ah! Dame, not' maître, c'est pas pour dire, mais mon cousin Jocrisse, vous aime bien, il me disait encore hier soir: "Tiens, Laflûte, j'voudrais tous les mets les plus rares et savoir toutes les raffineries de la cuisine pour contenter M. Plumet qui a été si bon de me pardonner toutes mes fredaines, toutes mes folies."

PLUMET

Ce pauvre Jocrisse!... Oui, oui, il m'en a diablement fait... Mais, bath! Tout est oublié!...... Ah! ça, Laflûte viens m'habiller.

(Comme tout l'habillement doit se trouver sur une chaise tout va vivement, pendant qu'il aide M. Plumet, Laflûte a fait des signes à Jocrisse qui arrive tenant de ses deux mains un pot contenant un énorme bouquet de fleurs rouges, jaunes, bleues, blanches, larges feuilles, il est facile de confectionner ce bouquet avec des fleurs artificielles, papier de soie.)

SCÈNE 5e

JOCRISSE, PLUMET, LAFLUTE

PLUMET (apercevant Jocrisse)

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela, Jocrisse, apportes-tu un jardin?

JOCRISSE

Not' maître, c'est un bouquet, et ce léger bouquet, ce bouquet... qu'est... l'embarras...... non... l'emblématique de vos vertus... de vos bontés... de votre grand corps... c'est-à-dire... coeur... Ce bouquet... not' maître, ben plus mince que les sentiments de Jocrisse et de Laflûte, vous est offert par eux, car, ils vous regardent comme leur bras tutélaire... et... et...enfin... M Plumet; c'est au nom de votre anniversaire de l'oie rouge... Non.... de votre grande naissance... que... en ce jour... qui... je... que... enfin... not' maître je vous l'offre et je vous remercie de tout mon coeur.

LAFLUTE (saluant)

Et moi aussi, not' maître?

PLUMET

Merci, merci, mes enfants... vous me faites plaisir, je suis ému... j'accepte ton bouquet, Jocrisse, pose-le là, mon garçon... et pour vous récompenser tous deux... je...

JOCRISSE (à part)

Il va nous inviter à dîner.

PLUMET

Je vous permets de vous divertir ce soir à la cuisine.

JOCRISSE (à part)

Ah! diable! C'est ce que je n'veux pas.

PLUMET

Il y a un an vous avez partagé le souper de mon anniversaire, parce qu'il y avait des circonstances, dont tu dois te rappeler, Jocrisse!

JOCRISSE

Oh! oui, not' maître... et même qu'c'était un fier souper!... On s'en est-y donné!

PLUMET

Oui... mais aujourd'hui, vois-tu, depuis un an tout est changé, on eut obligé de tenir un certain rang, un décorum enfin... surtout depuis que j'ai été nommé capitaine de la garde nationale...... Si j'étais seul, je vous dirais: mes enfants, vous partagerez le festin de votre maître... mais......

JOCRISSE (imitant le mouton)

Mai.......

PLUMET (souriant)

Tu fais le mouton...... Mais, voyez-vous,—j'ai des convives et surtout un, qui trouverait inconvenant si j'admettais à ma table—mes deux domestiques.

JOCRISSE

Et ce convive, not' maître, que'qu'c'est donc, s'y vous plaît?

PLUMET

C'est mon plus grand ami, mon ami Vincent, l'homme riche et influent.

JOCRISSE (à part)

Oui, influent en bêtises (haut) Ah! Ah! not' maître je l'connais, il est déjà venu ici, j'l'ai déjà vu.... c'est-y pas c't'ancien fournisseur de l'armée que les soldats appelaient: riz, pain, sel?

PLUMET

Précisément. J'ai reçu hier sa lettre, tiens, la voici, je vais vous la lire: (Il lit)

"Mon cher Anatase Plumet, J'ai reçu ta lettre par laquelle tu m'invites à ton gala à l'occasion de l'anniversaire de ta naissance; je ferai en sorte de m'y rendre, à moins que de grandes circonstances m'en empêchent... car j'ai tant d'affaires!...... Si je ne suis pas chez toi à quatre heures, ne m'attends plus, ce sera pour plus tard et nous n'en serons pas moins bon amis."

"A toi,
Jérôme Vincent."

JOCRISSE (à part)

Du diable s'il dîne ici.

PLUMET

Comment?

JOCRISSE

J'dis qu'ça convient... qu'vous avez raison, not' maître.

LAFLUTE

Oui, mais ça nous rappelle l'souper de l'année dernière, et dame, voyez-vous, ça fait! d'la peine.

PLUMET

Eh bien, écoutez mes enfants, si mon ami Vincent ne vient pas, je vous promets que tous les deux, vous mangerez à ma table, car, il n'y a que lui seul, voyez-vous, lui seul, qui est un obstacle à cela, et, j'ai besoin de sa protection; vous savez que c'est à lui que je dois mon grade de capitaine?

JOCRISSE (à part)

Bon! la partie est gagnée ou j'y perds tous les boutons d'ma veste (haut). Ah! not' maître, ma parole, vous m'mettez la joie au coeur.

AIR: T'EN SOUVIENS-TU.

C'est-y tout d'bon que not' maîtr' nous invite?

PLUMET

Oui mes enfants, oui, je le veux ainsi.

LAFLUTE

S'il vient du monde...

PLUMET

Vous partirez tout d'suite.

JOCRISSE

Ah! qu'vous êtes bon! que vous êtes poli.

Mais j'fons un rêve; je n'pouvons pas y croire.

PLUMET

Non, mes enfants, non vous ne dormez pas,

JOCRISSE ET LAFLUTE

J'sens que d'plaisir, je n'vas manger ni boire (bis),
Vraiment, vraiment, c'est un joyeux repas (bis).

PLUMET

Alors je sors, je vais faire quelques emplettes et je reviendrai pour le dîner.. Tout sera prêt n'est-ce pas?

JOCRISSE

Ah! soyez tranquille not'maître... la broche, les casseroles, les poêles et tout le bataclan... ça va marcher son brain!... gare la bombe!

PLUMET

Allons! bon!... Ah! à propos, Jocrisse as-tu bien cherché dans ta tête à nous trouver quelques morceaux choisis? hein? mon gaillard, toi qui connais les bons mets?

JOCRISSE (riant)

Ah! ma foi, not'maître, à votr'école on n'peut pas aimer les mauvais.

LAFLUTE (à part)

En a t'y! En a-t-y dans sa tête?

PLUMET

Voyons, voyons, un petit aperçu de ce que tu vas nous donner, sauf, ce que je dois apporter en revenant.

JOCRISSE

Dame! Not'maître, j'ai tout r'passé dans ma mémoire les mets que je sais d'votr' goût: prima, premièrement, d'abord: Un salmis aux fines herbes, pommes d'amour pour entourage.

PLUMET

Bravo! C'est excellent ce plat-là?

JOCRISSE

Secunda pour le second plat. La persillade en vinaigrette, redoublement de tomates ou pommes d'amour avec addition de cornichons.

PLUMET (il se passe la langue sur les lèvres à chaque mot).

De mieux en mieux, continue donc?

JOCRISSE

Troissio... Canard aux oignons, sauce parisienne à la russe et gélatine.

PLUMET

Excellent! excellent! Ensuite! ensuite?

JOCRISSE

"Quatritia." Un petit cochon d'lait farcé aux truffes.

PLUMET (vivement)

Un petit cochon de lait, Jocrisse, ah! tu me mets dans le ravissement! Un p'tit cochon d'lait! Ah!... après?

JOCRISSE

Après.... après... Dame, not'maîtr' j'crois qu'c'est déjà pas mal raisonnable.

PLUMET

Oh! Jocrisse! Jocrisse! Toi dont les idées fourmillent... tu oublies... tu oublies mon mets favori?

JOCRISSE

Quoi?... Quoi?... ma foi, du diable si j'y suis.

PLUMET

Il est vrai qu'il y a diablement longtemps que je n'en ai mangé... Eh bien, Jocrisse... ce mets... c'est... des oreilles de cochon piquées, entrelardées de truffes et de fines herbes! Hein?

JOCRISSE (à part, comme frappé d'une idée.)

Des oreilles!... oh! la bonne idée! Merci, ma belle étoile! Merci, mon génie tutélaire!

PLUMET

Diable qu'est-ce que tu marmonnes, avec tes choses tutélaires?

LAFLUTE

J'gage qu'il est content d'vot' idée.

JOCRISSE.

Oui content, contenssimus, oui, not' maître j'suis content Parce que j'vas contenter vot'goût, j'veux qu'vot palais s'en rappelle de ces oreilles-là.

PLUMET

Allons voilà pour un, maintenant je voudrais un pudding à la chipolata.

JOCRISSE

Hein? Hein? Qué qu'c'est que c'lui-là, c'est pas français?

PLUMET

Il l'est et il ne l'est pas, il vient de la Prusse.

JOCRISSE.

De... de la Prusse? oh! bon alors, not' maître n'm'en parlez pas, j'n'en suis pas, y a du Bismarck là dedans, c'est indigeste j'suis contre.

PLUMET

Imbécile! oui je serais de ton avis, mais ce plat, ce mets exquis, quoique venant de la Prusse a été inventé par un français cuisinier en Prusse et qui a parcouru la Suède, la Russie, la Norwège... la...

JOCRISSE

Qui ça? votre pudding?

PLUMET

Eh non! Eh non, imbécile... Le cuisinier qui a donné ce nom là à ce pudding et qui s'est fait une grande réputation dans l'art culinaire.

JOCRISSE

Allons not' maître, j'vous en f'rai un y s'ra p't'être pas tout à fait chicoulata, mais enfin ça s'ra ch'nu et ça s'ra tout à fait français.

PLUMET

Enfin ce que j'aime encore beaucoup et surtout mon ami Vincent... c'est...

JOCRISSE

C'est...

PLUMET

C'est un plat de macaroni.

JOCRISSE

Je ne connais pas ce gibier.

PLUMET (levant les épaules avec dédain)

Macaroni, Gibier!...

JOCRISSE

Eh bien, cette plante.

PLUMET (même geste)

Macaroni, une plante.

JOCRISSE

Enfin cet oiseau?

PLUMET (même geste)

Macaroni, oiseau.

JOCRISSE (impatienté)

Eh bien! cet animal!

PLUMET (vivement, et en colère)

Animal toi-même! Il te sied bien de traiter de macaroni d'animal, songe donc que le macaroni doit sa naissance à l'Italie, à la belle Italie! A la noble Italie! A la grande Italie...

JOCRISSE

Oui, elle est propre votre grande Italie, j'en entends dire de belles choses, depuis qu'qu'temps, surtout d'c'Roi, l'fameux Emmanuel, eu v'la un d'macaroni.

PLUMET

Silence! Jocrisse! Pas de politique, je n'en veux pas!... laissons faire, attendons et motus! Tout viendra comme tout doit arriver... parlons et continuons.

JOCRISSE

Ma foi, not'maître j'suis rendu au bout, vot' mazzoni, macaroni, m'a donné l'vertigo, la chair de poule.

PLUMET

Jocrisse! Être indéfinissable, vas tu encore recommencer comme autrefois?

JOCRISSE

Eh! non, not'maitre, mais vous prenez la mouche tout d'suite, vous vous enl'vez comme une soupe au lait, parce que j'ai dit que l'macaroni était un animal, quand on n'connaît pas les choses... ma foi... ma parole d'honneur ça m'suffoque; moi, moi qui veux tout faire pour votre plaisir, vous m'rudoyez!... Ah faut avouer que j'suis ben malheureux!

(Il fait mine de pleurer)

LAFLUTE

Ah! M. Plumet, voyez donc, mon pauvre cousin; ma parole, il pleure.

PLUMET

Allons, allons Jocrisse, ne te chagrine pas, je me suis laissé un peu emporter, voyons n'en parlons plus... plus tard, tantôt je t en apporterai de ce macaroni et tu verras que la chose est fort simple quoique très bonne!... Voyons, mes enfants à la besogne, chacun de votre côté, pour moi, je sors, je rentrerai le plus tôt possible et si mon ami Vincent vient avant mon retour, recevez-le avec respect, avec égard... allons, au revoir.

(Il sort)

JOCRISSE ET LAFLUTE

Au revoir not' maître.

SCÈNE 6e

JOCRISSE, LAFLUTE

LAFLUTE

Mon pauvre cousin, M, Plumet vous a encore rudoyé, il vous a chagriné, hein?

JOCRISSE (joyeusement)

Moi! triste, chagrin! Oh! Laflûte, tu n'y es pas, je suis d'une gaieté folle! Tiens, j'peux sauter comme un cabri!... Moi! triste! Que tu es encore niais, mon pauvre Laflûte.

LAFLUTE (interdit)

Mais vous allez presque pleurer?

JOCRISSE.

J'avais bien plutôt envie de rire! Ah! ah! ah! ah! Tu ne sais pas ce qu'il y a dans cette cervelle, va!... Il y en a des idées, et des idées tumultueuses, ça s'croisent en tous sens j'te dis qu'mon horizon s'est éclairai; on est plus au temps du père Griffard? Tu te rappelles ce vieux bailli que j'ai si bien joué, mais ça, ce n'était rien qu'une petite comédie; mais aujourd'hui, Laflûte, c'est en grand, ce sera émouvant, étourdissant, une chose... mais une chose... à rendre poussif à force de rire!... Ah! Laflûte, si connue moi, depuis un an, tu avais lu, parcouru tous les volumes qui m'ont développé l'intellectualité des idées, oui, si tu avais lu: le parfait cuisinier Jean de Calais, les prédictions de Nostradamus, la vie du juif errant et autres auteurs, si tu avais suivi comme moi; les faits divers des feuilles publiques et générales! Oh! alors, tu en aurais aussi des idées! Mais, pauvre adolescent, tu ne sais pas même faire la différence de l'A et du B, c'est pourquoi tu restes dans cette innocence qui dégénère en bêtise... mais je ne t'en veux pour cela, je t'aime comme mon parent et je veux que mes idées te soient profitables comme à moi.

LAFLUTE

Mais où diable, voulez-vous en venir, mon cousin, car vous m'embrouillez tout mon individu?

JOCRISSE

Écoute Laflûte, M. Plumet ne veut pas nous admettre à sa table, n'est-ce pas?

LAFLUTE

Eh ben non! parce qu'y y aura un monde, surtout c'm'sieur Vincent? Eh bon, après?

JOCRISSE

Eh bien! M. Vincent ne dînera pas, M. Plumet ne dînera pas.

LAFLUTE (étonné).

Ah bath!

JOCRISSE

C'est comme çà, Laflûte? Connais-tu le mets favori de not' maitre! à part son diable de macaroni?

LAFLUTE

Oui. il a dit les oreilles farcies...

JOCRISSE

Assez! Dis comme moi, parle comme moi, imite-moi, et, tout ira bien... je descends à la cuisine, je vais m'excrimer sur les plats et autres ustensiles et pendant que je ferai les sauces, j'en prépare une dans ma tête qui sera piquante, mirobolante, épouvantante, tragicale, comicale et encore plus qu'ça.

LAFLUTE (étonné).

Ah! mon Dieu! Et encore qué qu'c'est?

JOCRISSE

Motus ne dis rien, ne parle de rien, dis comme moi... tout ce que je peux te confier c'est que nous dînerons à la table de M. Plumet... à bientôt.

(Il sort en se frottant les mains)

SCÈNE 7e

LAFLUTE (seul)

(Il le regarde sortir, la bouche ouverte, les bras pendants, tout ébahi).

En a t'y, mais en a t'y d'esprit c'gaillard là?... c'est pas parc'que c'est mon cousin, mais ma parole, y en a pas pour avoir des idées comme lui... J'vous d'mande un peu, quoi qu'y va faire, qui qui va dire pour empêcher l'dîner d'M. Plumet... faut qu'ça soye ben drôle, ben fort... y m'tarde d'y être... Pourvu qu'y n'fasse qué qu'mauvais coup pour nous faire chasser... oh! non, il avait l'air trop joyeux, ça doit être au contraire qué qu'chose de risible... C'est égal ça n'laisse pas de m'turlupiner!... Diable de cousin, va!... Encore, s'y m'avait mis seulement sus l'bord de la piste, ça irait?... Mais non. "Motus... dis comme moi, fais comme moi..." ma parole, c'est vexant... enfin... attendons... Mais! qu'est ce qu'y chante là-bas... j'connais cette voix là.

SCÈNE 8e

VINCENT, LAFLUTE.

(On entend Vincent dans la coulisse)

Par la voix du canon d'alarme

La France appelle ses enfants

Allons, dit le soldat aux armes

C'est ma mère que j'défends.

(NOTE DE L'AUTEUR).—Chaque directeur de la société d'amateurs peut mettre le couplet qu'il voudra, j'ai mis celui-ci parce qu'il m'est venu à l'idée.

(Entrée en scène)

LAFLUTE

Eh! c'est M. Vincent?

(Refrain tous les deux)

Mourir pour la patrie

C'est le sort, etc.

LAFLUTE

Bonjour M, Vincent, vous aimez toujours à chanter?