ERNEST PÉROCHON

LES
CREUX-DE-MAISONS

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e.

Tous droits réservés.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tout pays.

Il a été tiré de cet ouvrage
250 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma,
à Voiron, numérotés de 1 à 250

DU MÊME AUTEUR A LA MÊME LIBRAIRIE

Nêne. Roman. Préface de Gaston Chérau. Un vol. (60e mille) (Prix Goncourt 1920.)

EN PRÉPARATION

Le Chemin de Plaine. Roman.

DU MÊME AUTEUR :

Chansons alternées. Poésies (Épuisé.)

Flûtes et Bourdons. Poésies. (Épuisé.)

Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’Intérieur en 1913.

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie. 8, RUE GARANCIÈRE. — 25997.

A
P. BRIZON

On a dit de ce livre qu’il était un tableau de la misère paysanne.

Lorsqu’il parut pour la première fois, en 1913, il était rigoureusement vrai. Mais parler de la misère paysanne en 1921, c’est amener le sourire sur les lèvres des gens bien informés.

Que l’on ne s’y trompe pas, cependant, tous les paysans ne s’enrichissent pas !

Comment les valets de charrue qui ne vendent rien s’enrichiraient-ils ? Leur salaire est infiniment plus bas que le salaire des ouvriers d’industrie, et la vie est aussi chère en Basse-Bretagne qu’à Paris, à très peu près…

Mais il n’apparaît peut-être pas clairement à certaines gens que les paysans sont semblables aux autres hommes.

J’en demande bien pardon aux faiseurs de pastorales mais les paysans mangent et boivent comme tout le monde et ils préfèrent les bonnes choses aux mauvaises ; l’air pur qui passe sur les guérets ne suffit pas à les alimenter.

Les paysans ne sont pas infatigables ; quand ils travaillent seize heures par jour, ce n’est pas toujours uniquement par plaisir.

Les paysans ont un cœur ; ils peuvent aimer et haïr ; ils ont de grands et de petits sentiments ; ils sont sensibles aux injures comme ils sont sensibles aux coups.

Ils peuvent souffrir, enfin, autant que les grands de la terre.

Mais leur souffrance est silencieuse, leur misère est résignée… Ils y sont tellement habitués !

Mars 1921.
E. P.

LES CREUX-DE-MAISONS

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER
LE RETOUR

Le train s’étant arrêté brusquement, Séverin Pâtureau et ses compagnons, qui dormaient depuis Thouars, sursautèrent.

La veille, ils avaient quitté, en compagnie de nombreux et bruyants camarades, la petite ville de l’Est où ils venaient de terminer leurs quatre années de service. A chaque grande gare, il était descendu quelques-uns de ces camarades, qu’à moins d’une chance bien improbable, on ne reverrait jamais, et, à présent, ils n’étaient plus que quatre.

Le somme tardif qu’ils venaient de faire, accotés les uns aux autres sur la banquette dure leur avait brisé les jambes ; ils se redressèrent ahuris, les paupières battantes. Ils jurèrent un peu. Puis, ils furent soudain joyeux en reconnaissant Bressuire, et ils se précipitèrent sur leurs valises. Séverin n’avait que sa musette et son clairon ; il sauta le premier sur le quai. L’employé qui se trouvait à la sortie sourit en voyant venir ces quatre militaires.

— Cette fois, dit-il, c’est la classe, les gars !

— Oui, c’est la classe ! et la vraie…

Ils passèrent vivement, impatients de se sentir enfin chez eux, hors des casernes, hors des gares, hors des villes. Le jour naissait à peine ; il avait plu ; une brume très fine enveloppait les choses, une brume qui n’avait rien de commun avec le brouillard traître qui, tant de fois, les avait fait grelotter là-bas, pendant les longues nuits de garde. Ils se plurent à reconnaître l’humidité familière, la buée honnête montant des terres profondes et fraîches.

Une grosse joie leur serrait la gorge : joie de la liberté retrouvée, joie du retour, joie intime et profonde de l’être qui reconnaît son milieu naturel. Ils demeuraient sur le trottoir, gauches à présent, minables dans leurs uniformes râpés, tellement émus qu’ils ne trouvaient rien à se dire. Ils avaient envie de pleurer et se sentaient ridicules. Tout à coup, l’un d’eux cria :

— Séverin ! sonne !

Les autres approuvèrent bruyamment :

— Oui, oui, sonne, Séverin !

Leur attendrissement avorta en fanfare, Séverin sonna le réveil. Deux cochers et un gamin bossu qui était là pour les journaux s’approchèrent des soldats. Séverin sonna le réveil en fantaisie. Ses compagnons admiraient. Bressuire ne les intimidait pas. Bressuire ! petite ville sans importance, bonasse et lourdaude comme une paysanne ; garnison de pompiers. On y pouvait sans risques faire du tapage.

Séverin sonna la soupe, la visite, l’appel, le couvre-feu. Tout y passa. En deux temps, très nets, il embouchait l’instrument, puis, la sonnerie finie, il l’éloignait d’un brusque lancé de l’avant-bras. Le petit bossu gambillait de joie.

Séverin recommença le couvre-feu ; le couvre-feu était son succès. Cela débutait par de petites explosions, des sons brefs et durs comme des noyaux ; puis la dernière note s’allongeait infiniment, passait par-dessus la ville, allait jusqu’aux coteaux sombres endormis sous la brume, pour revenir enfin tout près et mourir lentement, comme une haleine. A la troisième reprise, il tenta d’allonger encore cette note finale, mais le son qui filait, mince, s’épandit soudain en foirade. Il était à bout de souffle, haletant, congestionné comme un coq en colère, mais glorieux. Il cria :

— En avant, le 237 !

Et il lança la sonnerie du régiment.

Un de ses camarades lui ayant pris le bras, les deux autres se placèrent par derrière et ils partirent du pied gauche en chantant. La petite rue où ils s’engagèrent retentit d’un couplet injurieux à l’égard des Berrichons. Elle était étroite, cette rue, et leurs voix, jointes au bruit du clairon, y éveillaient de terribles sonorités. Des volets s’ouvrirent. Derrière eux, le petit bossu, s’efforçant de suivre, agitait ses longs membres d’araignée dans leur sillage de brume.

Ils se dirigèrent vers une auberge qu’ils connaissaient pour y avoir, autrefois, payé de l’eau-de-vie sucrée à des servantes, les jours de foire. Elle était justement ouverte ; une lampe y blêmissait, jetant aux vitres grasses des pâleurs équivoques.

Ils entrèrent comme une bourrasque. Une petite bonne, accroupie près d’un poêle au milieu de rondelles de fonte, de bouts de papier et de tas de cendres, se leva et vint à eux en s’essuyant les doigts à l’envers d’un tablier sale. Vivement, elle débarrassa une table où traînaient encore des verres de la veille et où les culs des bouteilles avaient entremêlé des anneaux roses ; puis, elle se remit à son poêle, en les admirant à la dérobée. Son regard allait des jambes rouges aux boutons de cuivre et aux képis cavalièrement chiffonnés ; il finit par se poser sur Séverin à cause du clairon.

Séverin, d’ailleurs, était bien le plus beau des quatre. Moins lourd que ses camarades, moins blond, avec des lèvres plus minces, on le devinait d’une espèce plus fière et plus nerveuse. Ses yeux, qui étaient très noirs et un peu farouches, souffraient à cause de la lampe toute proche, et ses paupières battaient. En versant négligemment d’abondantes rasades, il se félicita d’avoir donné l’aubade à la ville paresseuse ; puis il se mit à rire à cause du vin répandu sur la table. Les trois autres riaient aussi. Leur insouciance s’accommodait du désordre ; ils étaient heureux de tout, même de se voir si sales, les mains et la figure poivrées de charbon.

Peu à peu ils se calmèrent. Le poêle ronflait ; ils tombaient à une béatitude douce, car ils étaient fatigués et avaient sommeil. Ils allaient se quitter tout à l’heure et ils en souffraient un peu, la longue camaraderie du service ayant noué entre eux des liens assez forts. Ils firent quelques projets, espérèrent se rencontrer aux foires d’hiver.

Ils avaient éteint la lampe, car le jour était tout à fait venu. Ils causaient maintenant tranquillement, juraient sans fracas. Leur idée revenait doucement aux choses de la terre, et, comme ils n’avaient pas de mots tout prêts pour ces choses, les phrases anciennes, les tournures lentes remontaient une à une à leurs lèvres. Ils en avaient ri tout d’abord, mais ce leur était tout de même d’une grande douceur. Ils songeaient que, bientôt, ce serait le contraire : pour raconter leurs bons tours de caserne, ils parleraient à la mode des villes, aux grandes veillées où vont les filles ; ils seraient fiers d’être écoutés. Et au fond d’eux-mêmes, bien qu’ils fussent de race taciturne, ils se réjouissaient d’en avoir pour longtemps à exagérer.

Vers huit heures, ils se levèrent. Séverin avait encore un long chemin à faire, car il allait au moulin de la Petite-Rue, dans la commune de Coutigny, par delà Clazay ; les trois autres s’en allaient ensemble dans la direction opposée par la route de Saint-Porchaire.

Ils se dirent au revoir en patois.

*
* *

Séverin sortit rapidement de la ville. Le temps menaçait. Au-dessous des nuages noirâtres, de petites fumées grises se hâtaient de fuir, poursuivies par le vent du Bas-Pays qui apportait le bruit de cloches lointaines. La messe sonnait à Glazay, et Séverin marchait à grands pas, pour arriver là-bas avant la sortie : il espérait y trouver son ancien patron, le meunier Bernou, qui le reprenait pour quelque temps à son service.

Une vague tristesse l’envahissait. Il aurait aimé un chez soi pour l’accueillir ; il n’en avait pas ; à vrai dire, il n’en avait presque jamais eu.

Il revoyait dans son souvenir le petit « creux de maison » où il avait vécu ses premières années. C’était une cabane bossue et lépreuse, à peine plus haute qu’un homme ; on descendait à l’intérieur par deux marches de granit ; il y faisait très sombre, car le jour n’entrait que par une lucarne à deux petits carreaux ; l’hiver, il y avait de l’eau partout, et cela faisait de la boue qui n’en finissait pas de sécher, sous les lits surtout ; il y avait des trous qui empêchaient les tabourets de tenir debout ; on les comblait de temps en temps avec de la terre apportée du jardin.

Il se souvenait pourtant d’avoir passé quelques bons moments dans cette maison, tout seul avec sa mère, sur la pierre du foyer. Elle était si douce, sa mère ! Malheureusement, elle était souffreteuse et ne pouvait pas travailler l’hiver ; il revoyait sa face pâle et son pauvre sourire courageux.

Le père, lui, avait eu un accident en sa jeunesse : une charrette lui avait écrasé une jambe et il boitait. Bien qu’il fût dur à l’ouvrage, il n’était pas recherché des fermiers à cause de son infirmité ; aussi ne se louait-il qu’en été pendant les grands travaux. L’hiver, il allait aux carrières, arrachait du genêt, bricolait, gagnant parfois une bonne pièce, car il était ingénieux, mais, le plus souvent, rapportant à peine de quoi payer son tabac à chiquer. Il buvait le plus possible, toutes les fois que cela ne lui coûtait rien. Quand il rentrait ivre, il chantait, et Séverin s’amusait beaucoup ; ou bien il jurait, s’en prenant à tout le monde de sa boiterie et de sa misère, criant des injures à l’adresse des gros métayers, menaçant jusqu’aux bourgeois qu’il mettait au défi de l’empêcher de braconner sur leurs terres. Ces soirs-là, Séverin pleurait et la mère, fermant vite la porte, s’empressait de faire coucher son homme : précautions inutiles, car il tenait aussi ces propos ailleurs. D’autre part, sa réputation de tendeur de lacets et sa mauvaise mine le faisaient mal voir dans le pays.

Cependant, il n’était pas foncièrement méchant, malgré ses sourcils broussailleux ; il était même bon pour les siens ; un fond de droiture native lui faisait scrupuleusement rapporter à la maison tout le produit de sa peine et même les petits bénéfices clandestins du furetage.

Séverin était le premier-né de cette pauvre famille. Il avait trois ans quand naquit sa sœur Victorine ; peu de temps après, vint un petit frère qu’on appela Désiré, bien qu’il fût de trop.

La misère s’était beaucoup accrue à ce moment-là chez les Pâtureau. La mère, vraiment affaiblie, ne faisait plus les laveries des fermes voisines ; elle toussait et se penchait vers la terre. Elle ne put pas nourrir Désiré.

Elle l’éleva tant bien que mal avec des bouillies de pommes de terre et du lait écrémé qu’elle achetait à bon marché. Il vint au petit un ventre énorme avec des jambes maigres et comme ratatinées. La Pâturelle avait bien de la peine à cause de lui ; il criait souvent d’une voix plaintive et salissait beaucoup de langes. Comme elle avait peu de toile, elle était obligée d’être tous les matins au lavoir ; puis elle faisait sécher devant le feu les linges où se trouvaient toujours de grandes taches vertes. Ces taches l’inquiétaient à la longue et elle en parlait aux voisines. Quand elle démaillotait le petit, Séverin s’approchait et le chatouillait pour le faire rire ; mais il n’y réussissait pas toujours ; le bébé le regardait comme regardent les vieux avec un air de dire :

— Pourquoi ris-tu, toi ? Où vois-tu de quoi rire ?

Alors la mère se penchait, redressait le bonnet de piqué d’où sortaient de rares cheveux sans couleur et baisait longuement les petites tempes bleues ; puis elle pleurait en emmaillotant l’enfant.

A trente mois, Désiré marchait à peine, traînait son petit derrière de marmiteux d’une chaise à l’autre, les jambes tordues et roulant sur ses hanches.

Séverin alla un peu à l’école. Son père aurait voulu le faire bien instruire afin qu’il eût de la défense plus tard ; mais, pour cela, il fallait payer l’écolage et les Pâtureau étaient bien pauvres.

Le Boiteux s’arrangea avec le régent : moyennant quelques lapins attrapés en temps de neige, Séverin put fréquenter la classe pendant plusieurs mois. Il apprit assez vite à lire la lettre moulée et même l’écriture ; mais la vie étant devenue plus difficile, l’école fut abandonnée.

Il fallut prendre le bissac et mendier. Séverin faisait ses tournées en compagnie de plusieurs autres petits du village. Pieds nus, le ventre vide, ils s’en allaient, dès le matin, par les sentiers de traverse qui conduisent d’une ferme à l’autre. Ils s’arrêtaient à chaque porte. Quand personne ne les avait entendus arriver, ils toussaient timidement d’abord, puis plus fort pour avertir la ménagère. Si celle-ci était occupée ailleurs, ils s’asseyaient sur le seuil et tapaient du coude dans la porte en chantonnant d’une voix traînante :

— Charité ! charité, s’il vous plaît !

A la fin, de l’intérieur, une voix criait :

— Qu’est ça ?

— Les cherche-pain ! Charité, s’il vous plaît !

— Combien ? disait la voix.

Ils se comptaient :

— Trois ! quatre ! cinq !

Parfois, ils frappaient en vain : la porte ne s’ouvrait pas, et ils attendaient des heures entières, grelottant aux mauvais jours. D’autres venaient qui attendaient aussi.

Il leur arrivait de galopiner le long des routes, mais il fallait ensuite rattraper le temps perdu pour rapporter, le soir, le nombre de morceaux de pain exigés. La course souvent était longue, car les petits bordiers ne donnaient guère, étant eux-mêmes très malheureux. Il ne fallait compter que sur les grosses fermes : là, tout le monde donnait, par bonté ou par gloriole. Quant au marquis du château, il faisait distribuer du pain deux ou trois fois l’an à la porte de l’église ; mais il ne voulait pas que s’ouvrît, pour les petits pouilleux du pays, la grille de son parc ; il avait des valets étrangers au pays et des chiens très méchants : les cherche-pain passaient au large.

Séverin, d’abord, ne mendia qu’une fois par semaine ; mais la misère s’acharna sur la pauvre maisonnée. Il fallut recueillir la grand’mère Pâtureau qui, jusque-là, avait vécu seule, tant bien que mal, grâce à des aumônes et à quelques menus travaux. La vieille femme était devenue tout à fait percluse, incapable de faire virer le fuseau. Alors Séverin fit deux tournées au lieu d’une et des tournées de plus en plus longues, les moins accueillantes des fermières se lassant de donner à un cherche-pain qui revenait si souvent.

Avant que sa grand’mère fût à la maison, quand, aux bonnes portes, il recevait du pain blanc de pur froment, il le mangeait après avoir prélevé la part de Désiré. Cela dut cesser ; et il était difficile de tromper la vieille, qui, elle aussi, avait fait des tournées. Elle était devenue gourmande, buvait le lait de Désiré et jalousait Séverin à qui les ménagères devaient donner, prétendait-elle, de bonnes tartines et des fruits. Elle avait décidé son fils à faire partir le petit tout seul, prétextant qu’il attraperait ainsi de plus gros morceaux ; Séverin faisait alors de longs détours pour rejoindre ses camarades, car il avait peur des chiens et des chemineaux. Il y en avait pourtant, de ces vagabonds, qui n’étaient pas méchants : Séverin en connaissait un, un très vieux bonhomme tout blanc de cheveux, qui l’avait invité à venir se chauffer à son feu de bois mort et qui lui avait donné des châtaignes avec une lichette de beurre.

Malgré cela, en général, il évitait les coureurs de routes.

L’année de la guerre fut affreuse dans tous les creux-de-maisons. Chez les Pâtureau, la variole enleva Désiré vers le mois de janvier ; trois mois plus tard, la Pâturelle mourut de sa mauvaise toux. Alors comme Séverin avait neuf ans, un fermier le prit à son service pour lui faire garder les bêtes dans de grands pâtis mal clos. Il s’engageait à lui donner, en plus de sa nourriture, un pantalon, une blouse et une paire de sabots.

Il y eut de bons moments pour le petit berger ; il connut la douceur accueillante des matins d’été et la grave camaraderie des bœufs. Il y eut aussi des jours terribles, des jours traîtres pleins de brume. Les bêtes disparaissaient au bout du pâtis et s’en allaient causer du dommage dans les champs voisins. Les arbres étaient mauvais comme le reste ; Séverin cherchait en vain l’abri des haies. Il grelottait dans les bas-fonds entre les touffes de jonc. Pour se réchauffer, il sautait à cloche-pied, et comme sa panetière lui battait le dos, il s’en débarrassait en mangeant vite son grignon de pain bis et son fromage mou.

Il n’avait jamais que du fromage mou dans sa panetière, car la ménagère était chiche ; forcée de nourrir à peu près les grands valets, elle se rattrapait sur le petit, sachant bien que, de ce côté, elle n’aurait pas de plainte. D’ailleurs, c’était l’habitude que les petits domestiques mangeassent mal ; personne n’y faisait attention.

Séverin ne se plaignait qu’à un autre berger qu’il croisait parfois sur sa route et qui, lui aussi, avait toujours du fromage, mais sec. Ils se criaient de loin :

— Séverin, Séverinet ! as-tu le ragoût ?

— Gustin, Gustinet ! as-tu le jambon ?

Et ils riaient en faisant tournoyer comme une fronde leur panetière crasseuse.

Le soir, Séverin avait une écuellée de soupe ; il la mangeait au coin du feu où il s’amusait à taper sur la tête des chats avec sa grosse cuillère. On lui donnait après sa soupe une pomme ou des châtaignes.

Quand il eut une douzaine d’années, il commença à faire besogne d’homme et à s’asseoir à la table avec les autres. Il n’y fut guère mieux d’abord ; le grand valet qui coupait le pain lui passait les morceaux moisis, et quand on mangeait du lard, il avait sa grosse part de couenne. On ne se gênait pas non plus pour lui taper sur les doigts quand il était surpris à couper des bouchées trop larges et trop minces qui raclaient le plat comme de petites pelles. Surtout il était vexé qu’on l’appelât « Pâtireau » ou « Pâtira », comme on appelle les pauvres, maigres et transis, les jeunes infirmes, les bossus, les béquillards, les veaux à diarrhées, les canetons mal fermés, tous les êtres geignants et malitornes voués à une misère sans éclaircie et qui pourtant n’en finissent pas de mourir.

Mais les années passèrent ; à seize ans, il avait les os durs et le geste vif ; on commença à le respecter.

Il arriva, vers cette époque, qu’un coup de mine coucha le Boiteux sur le rocher gris et bleu qu’il creusait ; il fut tué net. La grand’mère, quelques mois avant, était morte de ses douleurs : Victorine et Séverin restaient seuls.

Les deux enfants eurent beaucoup de chagrin ; ils aimaient leur père, malgré sa brusquerie ; surtout ils étaient effrayés d’être orphelins. Le soir de l’enterrement, quand Séverin fut dans l’écurie où était son lit, il pleura longtemps. Vers minuit, la fatigue l’emportant, il s’endormit d’un sommeil de plomb ; mais à trois heures, le patron le réveilla, car on était en septembre, et il n’y avait pas de temps à perdre pour les semailles.

Deux ans plus tard, le jeune homme changea de ferme, sous prétexte de gagner plus d’argent. A la vérité, il n’aimait pas cette maison où on lui avait fait une enfance rude et sans amitié. Il entra comme farinier chez Bernou, le meunier de la Petite-Rue ; il y resta deux ans, puis partit au service.

Il passa quatre années au régiment, quatre années pendant lesquelles il travailla modérément et mangea à sa faim. Il s’y ennuya d’abord ; on l’avait désigné malgré lui pour être clairon et le tambour-major l’avait un peu bousculé.

Ce tambour-major était une brute très simple. Pas méchant au fond, facile à carotter, il se rehaussait devant les recrues par des propos d’une obscénité compliquée auprès desquels les plaisanteries de la chambrée semblaient ingénues comme l’eau des rochers. Cette éloquence répugnante inquiétait d’abord les jeunes gens venus tout droit des campagnes profondes ; ils souriaient lâchement sans bien comprendre. Puis, peu à peu, ils n’y prenaient plus garde, acceptaient sans sourciller d’étonnantes insultes, attentifs seulement à ce qu’elles ne fussent pas accompagnées d’une promesse de punition.

Séverin, taciturne et d’humeur haute, eut au début un peu d’effarement ; il eut aussi de sourdes révoltes à cause des corvées pleuvant sans rime ni raison ; il finit pourtant par s’habituer. Comme il était plein de bonne volonté, il passa clairon en pied à la fin de la première année. A dater de ce jour, il vécut de lentes journées au corps de garde, s’amusant de l’allure des civils qui passaient devant la grille, tutoyant les filles maigres et plâtrées qui venaient le soir relancer les sous-officiers. Il allait aux cuisines chercher la soupe des hommes de service, et ne manquait point de crier en soulevant le couvercle des gamelles :

— La crève ! c’est la crève, alors !

Les camarades sortaient de leur somnolence et faisaient chorus, vouant à la réprobation des honnêtes gens le métier, les fricoteurs et le gouvernement.

— La crève, n. de D…! la crève, alors !

Accents farouches que démentaient le sourire des faces rougeaudes et la sonorité des poitrines ; indignation réglementaire qui ne coupait l’appétit à personne.

A cette heure, Séverin se réjouissait de ces souvenirs ; il se rappelait Micot, un gros Breton grêlé qui avait été quatre ans élève-tambour et que le tambour-major n’avait jamais appelé autrement qu’Andouille. Il le revoyait carré, placide, tapant sur une petite planchette, où il recommençait pendant des heures, des semaines, des années, le même roulement, toujours le même roulement.

— Andouille ! criait le chef, serre le ra de trois ; serre le ra de trois, sacrée andouille !

Le gros tapin, sans s’émouvoir, corrigeait sa planchette avec la même persévérance enchantée. Micot ne put jamais serrer le ra de trois qui commence la dix-septième, et partit apprenti-tambour, andouille comme au premier jour.

Séverin riait tout seul en pensant à Micot. Que faisait-il en ce moment, le gros Breton ? Il devait fouler les landes natales et se hâter, lui aussi, vers un village où toutes les cloches cabotaient pour la grand’messe.

*
* *

Lorsque Séverin arriva à Clazay, les gens étaient sortis de l’église. Sur la place, les hommes, fatigués d’immobilité, s’étiraient et plaisantaient. Beaucoup ne le reconnurent pas. Il s’avança, saluant à droite et à gauche, et s’enquit de son ancien patron : personne ne l’avait vu, il n’était sûrement pas à la messe. Alors Séverin, gêné par les yeux fixés sur lui, désappointé aussi sans trop savoir pourquoi, se joignit à un groupe de jeunes gens et entra à l’auberge. Il fit sensation, mais moins qu’il ne l’avait espéré ; d’autres hommes entraient qui, après un bref salut, se mettaient à jouer aux tables voisines sans plus s’occuper de lui.

Comme l’aubergiste était en même temps marchand, les femmes des métairies venaient pour de la vaisselle et de l’épicerie. Leurs filles, sérieuses et raides sous la lourde coiffe, entraient aussi et coulaient vers le galant attablé un regard rapide et sournois. Quelques-unes plaisantaient avec les hommes et montraient gaiement la franche hardiesse de leurs yeux luisants. Bien qu’elles le regardassent beaucoup, elles ne s’adressaient pas à Séverin, qui était devenu étranger durant cette longue absence.

Lui, parlait peu, s’effaçait. Ayant commencé une partie, il ne s’occupa plus que de ses cartes. Une épaisse buée encrassait les carreaux de la fenêtre en face de lui ; au dehors, la pluie tombait. Il s’attarda dans cette auberge à jouer et à manger des fouaces très dures qui lui rappelaient un peu les biscuits du régiment.

Enfin, vers quatre heures, il partit. Malgré le vin qu’il avait bu, il était triste et fatigué. Il songeait avec une sorte de jalousie que les amis quittés à Bressuire étaient déjà dans leurs métairies, au milieu des frères et des sœurs qui fêtaient leur retour. Son retour, à lui, personne n’y faisait attention. Jamais dans sa vie d’homme il n’avait souffert de son isolement avec autant de violence. Il se recorda de nouveau la bonté de sa mère, la pauvre Pâturelle morte de la toux au temps de la guerre. Morte, la mère si douce, mort, le petit Désiré si triste d’être au monde, mort aussi le père, si dur au mal et si ingénieux pour les siens. Il n’avait plus que Victorine, et Victorine non plus n’était plus là pour lui faire accueil : elle lui avait fait marquer sur sa dernière lettre qu’elle suivait ses patrons en Vendée. Il ne la reverrait pas avant la Toussaint.

Sous la pluie fine, Séverin marchait lentement, un peu courbé, comme aux jours de son enfance, quand il rapportait au creux-de-maison le bissac de pain mendié. Une lueur jaunâtre tombée du soleil éteint traînait sur la route. Les prés bas, ayant gardé l’eau des averses précédentes, luisaient vaguement comme des miroirs sales ; et les maisons isolées, les chaumières toutes menues, accroupies sous les arbres, semblaient subir la flétrissure de cette fin de jour avec la résignation de pauvresses négligées.

Arrivé en haut de la butte des Trois-Puits, près du village de Jolimont, Séverin aperçut le rideau de peupliers qui cachait le moulin des Bernou. Il sauta un échalier et prit un chemin de traverse conduisant à la Petite-Rue.

Bernou était justement sur le seuil ; dès qu’il aperçut Séverin, il cria, penché vers l’intérieur de la maison :

— Le voilà ! le voilà, le soldat !

Puis, sans hâte, il s’avança vers l’arrivant.

— Bonjour, garçon ! Comme te voilà fort ! On dirait un homme ! Quelles moustaches ! Venez donc voir, les femmes !

Les femmes embrassèrent tour à tour l’homme aux moustaches. Elles étaient trois : la grand’mère, une petite vieille rose et ratatinée ; la maman Bernou, qui commençait à grisonner, et une autre que Séverin hésita à reconnaître, ce qui les fit bien rire.

— Comment ! tu ne te souviens pas de Fine ?

Si, il se souvenait bien de tout le monde ; mais Fine n’était, à son départ, qu’une gamine, et il était surpris de retrouver une jolie meunière capable à elle seule de mener la maison et bien plus capable encore de faire tourner la tête aux gars du pays.

Auguste, le frère, était au bourg de Coutigny ; il arriva quelques minutes après. Lui aussi avait beaucoup forci. Il était content de revoir Séverin, oui, bien content. Il expliqua pourquoi. Il s’était querellé un jour avec le valet, un fainéant, disait-il, et le père, donnant raison à son fils, avait congédié l’autre. Mais, depuis, il avait fallu trimer pour deux.

— Maintenant que te voilà, ajouta-t-il, nous aurons de l’aise. Tu iras à la pochée pendant que je ferai la terre.

— Ça sera dur, dit Bernou, ça sera dur pour tes mains de bourgeois, maintenant qu’il va falloir travailler.

Séverin, distrait par la petite qui taillait pour la soupe de minces lamelles dans le chanteau de pain gris, répondit négligemment :

— Oui, va falloir travailler… mais je n’ai pas peur !

En mangeant, ils parlèrent des choses qui s’étaient passées au moulin durant ces quatre ans. Cela marchait doucement, tout doucement ; on louait trop cher ; le propriétaire, avocat à Poitiers, n’était pas mauvais, mais on avait affaire à un régisseur insolent et tracassier qui s’enrichissait pendant que les locataires faisaient des dettes ; l’eau avait manqué pendant deux étés et le moulin avait perdu des pratiques.

— Tu vois, disait Bernou, passé ces deux mois où l’ouvrage presse, nous ne pourrons pas te garder ; tu serais trop fort de prix pour nous. Nous nous entendrions bien pourtant ; Guste et toi, vous ne vous battriez pas, je pense.

Le garçon, en guise d’approbation, donna à Séverin une bourrade amicale. Mais Delphine riait sournoisement en pelant une pomme. Elle dit, avec un air de vouloir faire fondre un gros secret sous sa langue :

— Ils ne se battraient pas ? Cela dépend bien !

— Comment ! Cela dépend bien ! Et de quoi cela dépend-il ?

— De Marichette, donc !

Le Guste devint rouge comme une framboise.

— Tais-toi, canette ! dit le père.

Ils avaient fini de souper. Bernou cherchait sa pipe.

— As-tu du gros tabac, clairon ? fit-il ; as-tu songé à nous, au moins, avant de revenir ?

Séverin désigna du doigt sa musette qui séchait sur une chaise.

— Donne donc mes biens, Fifine.

La jeune fille éleva la musette au-dessus de la table et fouillant sans gêne, éparpilla deux ou trois mouchoirs, une pipe à tête de Turc, un cahier roulé et trois paquets de tabac.

— Et moi ! cria-t-elle, je n’ai rien, moi ?

Séverin, en vérité, avait bien pensé à elle ; il avait marchandé un petit crochet d’argent pour sa chaîne à ciseaux, mais il avait reculé devant la dépense. Il s’en voulait beaucoup à présent qu’il la trouvait si galante, et il regrettait l’achat de la pipe.

La petite, du reste, n’attachait aucune importance à cet oubli. Elle s’empara du cahier.

— C’est bien ! dit-elle, puisque tu ne m’as rien apporté, je garderai ton cahier.

Elle l’ouvrit malgré Séverin ; un titre énorme flamboyait à la première page.

— Des chansons ! Nous allons nous amuser.

Il contenait, ce cahier, des chansons patriotiques, des complaintes, puis d’extravagantes ordures. Chaque soldat en avait un semblable à la caserne. Pendant les longs dimanches désœuvrés, les savants de la compagnie y écrivaient à tour de rôle et signaient au bas des pages au milieu d’un beau paraphe.

Delphine tourna quelques feuillets, puis brusquement fit la moue, et, très rouge, lança le cahier sur la table.

— Canette, dit Bernou, va avec ta mère faire le lit dans l’écurie.

La jeune fille sortit. Auguste, très éveillé, avait ramassé le cahier ; malgré sa curiosité, il dut le fermer car il lisait mal l’écriture. D’ailleurs, Séverin lui présentait la belle pipe à tête de Turc.

Ils fumèrent lentement ; la torpeur qui précède le sommeil pesait sur Séverin ; les cris de la chambrée, le brouhaha de l’appel lui manquaient sans qu’il s’en rendît bien compte.

— Nous devrions nous coucher, dit Bernou ; tu dors déjà, mon gars.

— C’est vrai, patron ; il me semble que j’ai la tête vide ; comme c’est tranquille, ici !

Delphine justement revenait avec la lanterne ; son frère se leva et ils conduisirent Séverin dans l’écurie où était dressé le lit du valet.

— Tu vois, dit Delphine en montrant le coffre, tu mettras tes hardes ici. Voici ta chaise et puis voici ton lit ; je l’ai brassé bien mou, et il en avait besoin : personne n’y couchait depuis le départ d’Étienne, l’autre amoureux de Marichette.

Évitant une bourrade de son frère, elle ajouta avec une volonté bien évidente de taquinerie :

— Non, non, ce n’est pas pour l’ouvrage que vous vous êtes fâchés ! C’est à cause de la Mariche, que je te dis ! Figure-toi, Séverin…

— Ne l’écoute pas ! cria Auguste ; elle est plus vicieuse qu’une bique ; et puis, elle fera bien de tenir sa langue, parce que je sais des choses, moi aussi, et je pourrais nommer ses amoureux.

Il avait pris la lanterne pour aller voir aux bœufs ; l’étable étant séparée de l’écurie par une petite grange, les deux autres restèrent dans l’obscurité.

Et tout de suite Séverin fut très gêné. Cette Delphine, si malicieuse et si fraîche, avait éveillé en lui un trouble charmant ; il lui en voulait, par exemple, d’avoir des amoureux. Il faisait très noir et il ne la voyait qu’à peine, bien qu’elle fût accotée au coffre tout près de lui. Elle ne parlait pas et lui aussi cherchait en vain des mots ; elle devait le trouver bien sot : et pourtant, quoi dire après ce silence déjà long ?

Il se pencha et il sentit qu’elle se reculait un peu ; alors, brusquement, sans trop savoir ce qu’il faisait, il la souleva de terre et il posa ses lèvres au hasard, dans le cou, sous les cheveux tièdes, et il appuya bien fort.

Elle eut un rire étouffé d’enfant chatouilleux ; puis elle se dégagea lestement, en fille habituée déjà aux hardiesses des galants.

Auguste revenait ; il posa sa lanterne sur le coffre ; on se souhaita le bonsoir, et le frère et la sœur sortirent de l’écurie.

Séverin, nerveux, n’était plus pressé de dormir. Machinalement, car sa pensée était absente, il plia ses habits comme à la caserne, et les plaça sur le coffre.

Puis il examina son logis. Rien n’y était changé. La toiture était toujours tapissée d’innombrables toiles d’araignées ; quelques-unes pendaient, lourdes comme des loques de baudets guenilleux. Des rats se poursuivaient et farfouillaient sous la paille avec de petits cris aigus ; un gros déboula d’un râtelier et se mit à se promener tranquillement sur le bord de la mangeoire.

Avant de souffler sa chandelle, le jeune homme eut un sourire en reconnaissant ses anciens compagnons de nuit : deux mulets, deux vieux mulets de gros trait, sales et vicieux comme des hommes.

CHAPITRE II
LE FARINIER DE LA PETITE-RUE

L’automne, cette année-là, fut doux comme un sourire, et le nouveau farinier de la Petite-Rue sentit la joie de travailler.

Un soleil vigilant balayait la brume, séchait l’eau jaune des fossés, lustrait une dernière fois la verdure neuve des pâtis.

Un soleil attendri veillait aux semailles. De toutes parts on préparait la terre et on recouvrait le froment. Dans les champs découverts des hauteurs, dans les ouches étroites mangées de châtaigniers, dans les vieilles terres à seigle, dans les landes défrichées où l’on jetait de la chaux, partout, chez les métayers qui liaient huit bœufs, chez les petits bordiers qui n’avaient que deux vaches, on retournait l’argile jaune ou brune. Il y avait des voix proches et criardes ; d’autres, innombrables, venaient des métairies lointaines dont les arbres de clôture portaient les bords pâles du ciel. Cela faisait une rumeur continue trouée de temps en temps par le grincement d’un versoir ou le ioulement d’un petit toucheur de bœufs.

Séverin suivait allègrement sa carriole sur les routes grises.

A travers les haies, plus claires déjà à cause des premières feuilles tombées, il apercevait les laboureurs et il souhaitait qu’ils le reconnussent. Il se haussait un peu et faisait claquer son fouet ; parfois il enjambait le fossé et s’accrochait aux aubépins pour plaisanter avec des gens au repos. Il marchait sur les accotements couverts d’herbe grasse et de fougères fléchissantes. Les grelots de son mulet tintaient devant lui ; et ses pensées, claires, carillonnaient aussi, carillonnaient pour son insouciance et sa santé joyeuse.

Son idée s’en allait un peu vers les filles.

Avec les quelques sous qu’il avait gagnés au service en lavant des doublures et en astiquant des cuirs, il s’était acheté une blouse à raies blanches, une casquette assortie et une paire de chaussons ferrés pour monter à l’échelle des greniers.

Il se trouvait avenant, et il relevait ses moustaches avant d’entrer dans la cour des fermes.

Les femmes, le plus souvent, allaient l’aider à mesurer le blé. Il aimait que ce fussent les jeunes, les servantes.

Il n’avait jamais été si jovial. Lui qu’on réputait silencieux, il se plaisait maintenant à bavarder, et il savait raconter les choses qui font rire.

Un lundi matin, en arrivant aux Pelleteries, il pensa :

— Tiens, je vais donc la voir, cette fameuse Marichette !

Marichette était en effet servante chez les Larin, et il avait un sac pour eux. Il l’avait connue toute petite, cette fille, car c’était une ancienne cherche-pain. Ils avaient grelotté aux mêmes portes et, comme elle était plus jeune que lui, il avait dû maintes fois la pousser au derrière afin qu’elle pût passer les échaliers. Devenue grande, son nom était sur les lèvres des gens, car elle était aguichante et provoquait les gars.

Marichette reconnut Séverin dès qu’elle l’aperçut dans la cour, et elle montra une joie bruyante. Elle était drue et saine et, malgré son front bas, jolie avec ses yeux hardis et ses lèvres riches.

— Tu viens pour la pochée, maintenant ! dit-elle ; le métier ne plaît donc plus à Guste ?

— Non, répondit-il ; on raconte que tu l’as battu un jour qu’il voulait t’emporter au moulin dans son sac ; est-ce vrai ?

— C’est vrai ; bien sûr ! Je ne suis pas une fille qu’on emporte, moi ; essaye, tu verras !

Elle ajouta se parlant à elle-même :

— Peuh ! un mioche !

— Qui, un mioche ?

Mais déjà, précédant Séverin, elle était au grenier, cherchant un sac qu’elle apporta et déplia avec de jolis rires inutiles.

Grande, elle maintenait haut l’ouverture pour fatiguer le jeune homme, et elle lui secouait sous le nez la toile enfarinée. Quand le sac fut plein, elle le souleva et le porta elle-même au bord de l’échelle. Séverin s’extasia sur sa force ; il s’offrit pour épousseter son corsage où de la farine s’était déposée, mais elle lui rabattit le poignet et le lui tordit en manière de jeu, car elle était forte comme un homme et gaie comme une taure bien nourrie. Puis, quand Séverin fut descendu dans l’échelle pour agripper son sac à col tordu, elle lui marcha sur les doigts. Alors il empoigna la jambe qui se démenait, et ses doigts glissèrent entre les genoux jusqu’à la peau tiède. Puis il s’enfuit, le sang aux tempes, pendant que Marichette, point fâchée, secouait ses jupes comme pour en faire tomber un rat.

Séverin, les jours suivants, songea plus d’une fois à Marichette ; et quand il revint aux Pelleteries, il se sentit tout à la fois heureux et tremblant en apercevant la mère Larin dans son carré de choux, au bout du jardin. Comme il le prévoyait, ce fut encore la servante qui vint l’aider à mesurer le grain.

Le travail fait, ils causèrent. Elle plaisantait librement ; accroupie près du tas pendant qu’il liait le sac, elle plongeait dans le froment ses bras rouges qui devenaient très blancs au-dessus du coude, et elle riait de son rire encourageant de bonne fille. Il perdit la tête ; il se baissa sans une parole ; il la renversa d’un geste hardi et sa bouche écrasa les belles lèvres de chair rouge gourmandes d’amour. Elle, souriante, s’abandonnait, glissait, la poitrine soulevée. Mais un bruit soudain les mit debout : le sac étroit et mal lié venait de tomber, le blé croulait sur leurs jambes. La vieille Larin revenait de l’ouche ; il fallut vite réparer le dommage…

En arrivant, le soir, à la Petite-Rue, Séverin trouva Delphine dans la cour, au bord de l’écluse. Elle jetait devant elle, à l’endroit où les petits vairons tourbillonnent dans l’eau mince, des croûtes moisies et des pommes de terre écrasées.

Les canes, commères goitreuses, se hâtaient avec un dandinement grotesque. Entre les vergues, sur l’eau unie et noire, les oies tard prévenues — des oies doubles, monstrueuses, collées par leur ventre blanc — venaient à toute rame, claquant du bec, le cou tendu et querelleur.

Delphine s’amusait de la gourmandise de ses bêtes ; elle avait ses préférées ; elle trompait les autres par des feintes, les éloignant d’un geste généreux de sa main vide et laissant tomber à ses pieds un gros paquet de pâture.

Haute et mince et ronde de poitrine, avec sa peau fraîche de blonde et ses yeux transparents comme l’eau des belles éclusées, elle résumait la douceur claire du jour finissant. Elle était la meunière, la jolie meunière des refrains de ronde, la fille leste et malicieuse qui chante — ô gué ! — près des eaux frétillantes.

— Comme tu reviens tôt ! dit-elle ; n’as-tu donc pas fait la tournée des Marandières ?

— Si ! les Marandières, Jolimont, la Grange-Neuve, les Pelleteries ; mais les routes sont belles, et j’ai trotté.

— Ah ! tu es allé aux Pelleteries ; tu as vu les Larin, alors, et leur chambrière… Une belle fille, dis ? et pas fière !

Séverin s’emporta contre le mulet ; son poing heurta la grelottière ; il ne répondit pas.

Depuis le soir de son retour, il était très réservé avec Delphine. Il s’était dit qu’il ne pouvait rien y avoir entre cette fille du meunier et un gars comme lui. De mauvais bruits circulaient bien sur les Bernou ; on parlait de pertes d’argent, de dettes accumulées ; mais il n’en croyait pas grand’chose. Le moulin tournait toujours joliment, et le Guste avait toujours de l’argent en poche pour faire une partie le dimanche entre messe et vêpres. Jamais la fille de cette maison n’écouterait sérieusement un valet qui avait cherché du pain !

Il la sentait toute fraîche de cœur, et il était trop fier pour songer à abuser de cette fraîcheur. Depuis le baiser rapide pris dans l’écurie le premier soir, il n’avait risqué aucune galanterie, même pas celles qu’il se permettait couramment avec les filles.

Il s’approuvait cruellement d’être honnête. Il s’était dit avec violence : cette fille est trop riche pour moi qui suis un gars de rien ; je n’y penserai plus.

Il y pensait toujours…

Il portait son image en lui comme une joie mélancolique — comme un remords aussi quand son désir était allé vers d’autres. Et c’est pourquoi, maintenant, il avait honte et ne pouvait pas répondre.

Delphine vit que, sans y penser, elle avait touché juste. Elle jeta ses dernières pommes de terre, enleva son tablier en toile brune et rentra pour faire chauffer la soupe. Puis elle servit le valet, qui mangeait tout seul à son retour des tournées.

Et elle ne parlait pas, à cause du tremblement qu’elle sentait en elle.

CHAPITRE III
MARICHETTE

Séverin se gagea chez les Loriot des Marandières. Il y avait de meilleurs maisons pour les valets. Ceux qui y étaient passés ne cachaient pas que la soupe y était souvent mal beurrée et qu’il fallait y trimer dur. Mais Séverin n’avait pas trop le choix, la saison étant avancée ; de plus, le prix le tenta : vingt-quatre pistoles du premier de l’an à la Toussaint.

Ils étaient quatre pour faire la terre : Frédéric, un grand sec de vingt-six ans, labourait et menait le travail ; un jeune gars de seize à dix-sept ans effeuillait les choux et s’occupait du fourrage ; Séverin allait second, et le père Loriot donnait un coup de main après le pansage.

La patronne était une grande femme osseuse de cinquante ans. Elle était avare et grondeuse, et nul ne s’en apercevait mieux que son beau-père, le vieux Francet, qui était depuis dix ans au coin du feu. Il ne servait plus de rien, ce pauvre vieux, mais il ne mourait pas. Il avait eu deux attaques ; on attendait la troisième. Dès la première, il n’avait plus marché que difficilement ; il s’était alors montré un peu exigeant, allant jusqu’à demander qu’on le promenât dans l’aire, les jours de soleil. C’est qu’il n’avait pas été commode dans son temps ! Mais sa bru l’avait dressé.

Il était revenu quasi en enfance maintenant et passait toutes les journées dans son petit coin, tendant vers les bûches ses pieds nus dont la peau jaune devenait fine à force d’immobilité. De sa main droite restée libre, il s’amusait petitement, jetant du sel dans la flamme ou cassant, à même la chandelle, des morceaux de résine qu’il faisait brûler quand il était seul.

On ne lui avait pas supprimé tout à fait le tabac, à cause du monde, mais la Loriote le rationnait ; il ne fumait que le soir après la soupe. Comme il n’avait plus de dents, il fallait, pour qu’il pût tenir sa pipe, entortiller un linge au bout. Il tétait ce linge avec une gourmandise d’enfant.

Quelquefois la bru se fâchait :

— Encore une pipe ! Goulagne ! ça ne sera point ! Fédéri, couche le vieux !

Ces soirs-là, le bonhomme faisait semblant de pleurnicher, ou bien il sacrait de tout son souffle, car il n’avait plus conscience du péché.

Rude maisonnée, en somme ; on n’y riait guère. Le patron seul était jovial au retour des foires ; mais alors la bourgeoise en avait pour une semaine à gronder et à faire claquer les portes.

Frédéric, lui, s’enivrait tristement deux ou trois fois l’an, le premier jour des fêtes doubles ; mais il ne se dérangeait jamais les jours ouvriers. On ne lui connaissait pas de bonne amie, et les filles riaient de lui en revenant des vêpres. Il était d’ailleurs très laid, car il avait eu la picote, et il était resté tout grêlé — grêlé comme un crapaud, disaient, de loin, les petits polissons du pays.

Il avait hérité de sa mère une terrible avarice et une ardeur hargneuse au travail. Il poussait de l’avant comme un bœuf rouge. Ses longs bras avantageux en faisaient un moissonneur sans pareil ; mais Séverin le tenait à la fauche. Maigre, lui aussi, et plus souple, il allait aisément, surtout dans les prés secs où le dessous ne résiste pas. Il prenait plaisir à chasser l’autre devant lui.

— Prends garde à tes talons, Fédéri ! Range au bout !

Le gars rageait tout bas, jaloux de ce que le valet tondît plus ras et plaçât plus large.

Dès que le soleil montait, pour être plus à l’aise, ils laissaient leurs sabots, sortaient leur chemise de leur brayette, et hardi ! Ils travaillaient ainsi seize ou dix-sept heures par jour sans autre repos que le temps des repas et une « mérienne » d’un quart d’heure.

Le père Loriot, qui se vantait de toute chose quand il avait bu, disait le soir des jours de foire :

— Le valet de chez nous ! vous n’en avez pas de pareil ! Il est allant, le bougre ! Frédéri et lui s’en font voir ; quand je les mets de front, ça fait un fameux joug !…

Au fond, le valet et le gars ne s’aimaient guère ; mais il n’y avait rien à dire contre Séverin : il tapait dur, étant glorieux de son travail.

A la Toussaint, il resta aux Marandières pour trois cents francs, ce qui était un bon prix. Loriot lui ayant avancé quatorze pistoles sur son gage de l’année précédente qui était de vingt-quatre, il ne lui revint que cent francs.

Il s’acheta des hardes neuves, une faucille et une paire de grosses mitaines pour faire les fagots d’épines. Il lui resta une cinquantaine de francs pour les menues dépenses.

Il sortait rarement autrement que pour aller à la messe ; il ne fréquentait pas les veillées où l’on joue, parce qu’il maniait mal les cartes et qu’il lui était arrivé de perdre jusqu’à quinze sous en une seule soirée. Quelquefois, le dimanche, aux Marandières, quand c’était son tour de garder, il jouait aux boules avec les voisins. Le village comprenant deux autres fermes, ils étaient toujours trois ou quatre à s’ennuyer, après le pansage ; ils faisaient alors une partie, mais d’amitié, sans risquer d’argent.

Séverin semblait également dédaigneux des choses de l’amour ; les manigances des filles avaient l’air de l’agacer. Il se vieillissait et se mêlait aux conversations des hommes d’âge.

Parfois, à Coutigny, il rencontrait Delphine ; la petite disait :

— On ne te voit jamais, Séverin ; voilà longtemps que Guste te réclame pour l’aider à pêcher.

Puis elle devenait rouge, et ils se mettaient à parler de choses qui étaient très loin de leur pensée. Ces dimanches-là, Séverin revenait seul aux Marandières par les chemins de traverse ; et il marchait sans tourner la tête, comme ceux que le péché travaille ou comme les innocents dont l’esprit trotte.

La première année, il n’avait pas revu la Marichette ailleurs que sur la place de l’église ; mais elle se gagea à deux portées de fusil des Marandières, chez les Motard, de Jolimont. La femme de l’endroit était une Loriote, et l’on s’aidait dans les moments de presse. Séverin était obligé de rencontrer la servante des voisins. Il n’aimait pas ces rencontres, du reste, et il se tenait sur ses gardes, de peur d’une attrape. Elle, au contraire, l’attendait au passage quand il revenait seul du travail. Elle l’amignonnait à mots couverts, une lueur de moquerie caressante au fond de ses yeux roux. Un drôle de garçon, en vérité, qui avait peur des filles et qui passait son temps avec de vieux brèche-dents ! Il ne tarderait guère à ressembler à cet ours de Frédéric.

Il répondait par de vilains mots appris au régiment, mais elle ne se fâchait point et son beau rire de fille grasse roulait tout bas.

Or, il arriva qu’un soir de mai, un samedi, Loriot entra chez sa sœur pour lui demander si elle ne pourrait point venir passer la journée du lendemain aux Marandières.

— Moi, je m’en vais, dit-il ; Fédéri aussi… Quant à celle de chez nous, elle est au lit…

— Tiens ! fit la sœur, elle a donc le temps d’être malade, à présent ?

— Faut croire !

— Et tu ne restes seulement pas la soigner ?

— C’est que je ne saurais point… Et puis, faut te dire : Léchevin m’a demandé pour aller acheter une vache avec lui… Tu comprends ? On voit l’un, on voit l’autre, il faut boire… et la journée passe !

— D’accord ! Mais Loriote pourrait bien te secouer, lundi matin, si elle est guérie…

Il répondit carrément :

— Elle a une belle toux ! Ça la tient bien !

Celle de Jolimont eut un sourire.

— Mon pauvre frère, dit-elle, j’irais bien, mais les cousins de Malitron doivent venir ici… Il y a Mariche ! Si elle veut aller chez toi, je peux me passer d’elle…

— Mariche ! Ho ! Mariche ! cria-t-elle, veux-tu aller garder demain, aux Marandières, chez Louise Loriote ?

La servante répondit de l’aire :

— Chez Louise Loriote ? Comme vous voudrez, patronne !

Puis, apercevant le fermier :

— Seulement, je suis craintive, depuis que Bordagère des Arrolettes a rencontré un diable à tête de bouc qui l’a embrassée par force sur le chemin des Servières… Je veux de la compagnie… Vous y songerez, mon beau-père !

Loriot sortit et lança une grosse plaisanterie. La servante éclata de rire.

— C’est entendu ! cria-t-elle ; j’irai soigner votre femme, vieux sans idées, tard-en-vie !

Le lendemain donc, quand Séverin dont c’était le tour de garde revint aux Marandières, après la messe du matin, il fut tout étonné de trouver Marichette à la maison.

— C’est moi, dit-elle… N’ouvre pas les yeux si grands : je ne reviens pas ! Mange, mon pauvre gars, ça te remettra le sang.

Et elle lui apporta la soupière.

Dans la chambre à côté, la Loriote geignait.

— Marichette, souffla-t-elle, apporte-moi donc une petite goutte de café.

La fille courut dans l’autre pièce, puis revint avec une tasse qu’elle posa devant Séverin.

— Dis donc ! quand il y en a pour les maîtres, il y en a pour les valets ! A notre santé !

Elle emplit la tasse et s’assit sur le banc, à côté de Séverin.

Revenu de sa surprise, il lui prit la taille et, aussitôt, il sentit tout contre lui le corps robuste et souple.

Lentement, elle se penchait et offrait ses lèvres. Séverin sentait battre ses artères et ses oreilles chantaient vêpres.

Il se ressaisit pourtant.

— Mariche ! Mariche ! le vieux qui nous regarde !

Dans son coin, en effet, le paralytique était sorti de sa somnolence. L’odeur du café lui avait fait lever la tête, et il fixait sur le couple le regard de ses yeux vitreux.

— Es-tu folle, Mariche ! Le vieux !

— Ah ! oui, le vieux ! Qu’est-ce que cela peut lui faire ? Qu’il regarde ! Il n’a pas déjà tant de distractions !

Mais Séverin s’était levé. Marichette, dépitée, haussa les épaules et se mit à desservir la table.

— Tu m’agaces ! va-t’en ! fit-elle.

Il sortit et s’en fut panser ses bêtes. Son travail terminé, il se coucha dans la grange sur une brassée de paille. Il y était depuis un petit moment et il allait s’endormir, quand il entendit la fille traverser la cour. Elle se dirigea vers la grange, entra et referma le portail.

— Es-tu par ici ? murmura-t-elle.

Il ne bougea point.

— Es-tu là, voyons ?

Il faisait très sombre, et la fille ne distinguait rien. Elle s’avança de quelques pas et finit par le découvrir.

Alors elle s’approcha et, sortant son pied de son sabot, elle lui poussa l’épaule en disant : « Sous ! sous ! » comme on fait pour faire lever les bêtes.

— Finis, Mariche ! Finis !

Mais elle s’entêtait ; alors, il lui saisit la jambe, et elle tomba à genoux sur la paille, à côté de lui. D’étranges odeurs montaient d’elle : odeur forte de la sueur, odeur âcre des feuilles écrasées, odeur étourdissante du foin qu’on embarge.

Elle lui avait jeté ses bras autour du cou et elle offrait encore ses lèvres.

Alors, lui, jeune, finit par s’échauffer à cette volonté d’amour.

*
* *

Ils eurent des rendez-vous épuisants au cœur des beaux dimanches.

Aussitôt la messe finie, Séverin revenait aux Marandières ; puis il s’en allait rejoindre la Marichette à l’orée des champs de blé. L’un devant l’autre dans les cheintres étroites, attentifs à ne pas renverser les épis, ils suivaient les haies jusqu’au recoin secret où ils avaient coutume de s’asseoir sur des fougères fraîches. Quand elle était de garde, elle allait l’attendre dans la sapinière de Jolimont, sous les branches retombantes ; de fines aiguilles y feutraient la terre sèche et leur faisaient un lit bien uni. Le vent brasillait à peine dans les rameaux ; l’été accablait les champs, pesait sur les feuilles, inclinait les herbes frêles à la tête fleurie. Eux haletaient. Elle le ceinturait comme une lutteuse, lui ployait le buste, le renversait, l’écrasait. Elle le rouait de caresses. Il avait au retour les lèvres brûlées et les côtes douloureuses. Un grand dégoût lui venait parfois à ce moment-là et il se promettait de ne pas aller au prochain rendez-vous. Il y allait néanmoins.

Il craignait surtout d’être surpris avec Marichette. Il lui était arrivé comme aux autres jeunes gars de se vanter d’amours imaginaires et certes, il aurait bien avoué un ou deux rendez-vous avec cette fille ; mais, qu’on le soupçonnât d’avoir été son bon ami tout un été, et de l’être encore, et de ne pas savoir comment se détacher de ses jupes, non, il ne pouvait se faire à cette idée-là.

Cela arriva, pourtant. La Marichette, elle, n’était point réservée et ne se cachait guère. On n’eut pas de peine à savoir qu’elle avait enjôlé le valet des Marandières. Or, les nouvelles de cette sorte courent vite ; on en glosa au bourg entre jeunes gens.

Un dimanche de septembre, comme Séverin, après une courte partie de boules revenait au village, il aperçut Delphine qui arrivait en sens inverse. Elle lui sembla pâle et triste, et il pensa que c’était à cause de son père. Bernou, en effet, était malade, malade de souci, disait-on.

Séverin, troublé, car il allait à un rendez-vous avec la Mariche, prépara en sa tête les mots qu’il allait dire ; mais, tout d’un coup, la fille tourna à gauche, enjamba un échalier et, s’engageant dans un sentier qui suivait la haie, disparut. Or, ce sentier ne menait nulle part, il se perdait dans les champs plus loin, et Séverin le savait.

Alors il comprit que Delphine avait viré là pour l’éviter et qu’elle avait voulu l’éviter parce qu’on disait de vilaines choses sur son compte. Il eut un instant l’idée de la rejoindre, car il souffrait cruellement de la savoir fâchée. Il fit quelques pas dans le champ, après l’échalier, puis il n’osa plus.

Ce soir-là, Marichette l’attendit en vain.

Quelques jours après, il rencontra à Bressuire un de ses anciens camarades de service, Louis Bonnin, de Saint-Porchaire. Bonnin cherchait un valet pour son père.

— Tiens ! mais pourquoi pas toi, Séverin ? fit-il tout à coup ; tu n’es pas encore gagé ?

— Non.

— Eh bien ! c’est entendu, nous allons faire marché. Pourquoi ne viendrais-tu pas chez nous, mon vieux ?

— Pourquoi pas, en effet ? dit Séverin.

La proposition lui avait d’abord paru étonnante ; mais maintenant qu’il y songeait bien, il était presque décidé. Il ne serait pas plus malheureux chez Bonnin qu’aux Marandières. Il était libre, seul ; il avait peu d’amis ; il ne voulait plus revoir Marichette, et quant à l’autre, il n’avait pas le droit d’y penser. Rien ne l’empêchait de se gager au loin.

Il tomba vite d’accord avec son camarade pour le prix. Deux mois plus tard, il commençait à s’habituer chez ses nouveaux patrons.

Trois ans passèrent.

CHAPITRE IV
LE MALHEUR DES BERNOU

— Delphine ! Oh ! Delphine ! lève-toi !

La demie après trois heures venait de sonner, et, de son lit, Francille Pitaude, des Grandes-Pelleteries, appelait pour la deuxième fois sa chambrière.

— Si c’est possible ! grommela-t-elle en se tournant vers son homme. Les volailles seront égaillées dans l’aire avant que le feu soit allumé ! En mon temps, lorsque je devais aller à la foire, ma marmite chantait un joli moment avant l’aubette ; mais les jeunesses d’aujourd’hui ne sont point ce que nous étions.

— Pour sûr ! dit Pitaud ; c’est mou, ça dort comme des rats-lérots. Elle avait pourtant l’air content d’aller à cette foire, celle d’ici ; et je ne dis pas que ça m’étonne : c’est sa première sortie depuis le malheur.

C’était du malheur des Bernou qu’il voulait parler. A la Petite-Rue, en effet, la mort et la ruine étaient passées.

Dans les premiers temps de son mariage, Bernou, à force de travail, avait amassé quelques sous ; un notaire les lui vola.

Sa mauvaise fortune avait voulu qu’il fût lié d’amitié avec ce notaire ; leurs pères s’étaient connus, et eux, dans leur jeunesse, avaient pêché ensemble, vers la fin de l’été, quand l’étudiant était revenu des écoles. Une fois mariés, ils continuèrent à se fréquenter. Le mois de juin ne passait pas sans qu’on vît arriver au moulin une belle voiture d’où descendaient, après le notaire, une jolie dame qui sentait bon et deux fillettes couvertes de dentelles.