ERNEST PÉROCHON

NÊNE

PRÉFACE DE GASTON CHÉRAU

PRIX GONCOURT 1920

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE. — 6e

Tous droits réservés

Il a été tiré de cet ouvrage :

750 exemplaires sur papier pur fil des Papeteries Lafuma, à Voiron, numérotés de 1 à 750.

DU MÊME AUTEUR

  • Chansons alternées (poésies), 1908.
  • Flûtes et Bourdons (poésies), 1909.
  • Les Creux-de-Maisons (roman), 1913.
  • Le Chemin de Plaine (roman), 1920.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

PRÉFACE

Les éditeurs s’imaginent généralement que les lecteurs se demandent toujours, avant d’acheter un roman, s’il est parisien, provincial, ou paysan. Quelle que soit l’idée que nous nous fassions de leurs préjugés, il vaut mieux se garder, quand on leur présente un manuscrit, de leur signaler que c’est celui d’un roman provincial ou d’un roman paysan. Ils le découvriront — peut-être — toujours trop tôt ; enfin, on court encore la chance qu’ils ne s’en apercevront pas.

Jadis, et ce temps n’est pas si éloigné de nous, on classait les romans autrement. De même qu’il y a huit ordres chez les insectes, on avait décrété qu’il devait y avoir vingt ou vingt-cinq espèces de romans — depuis le roman idéaliste de Mlle de Scudéry, jusqu’au roman naturaliste de Zola, en passant par le sentimental, le moral, le philosophique, l’historique, le fantastique, l’ironiste, le réaliste, le lyrique, l’analytique et tout le reste de cette longue bande aux titres sauvages, sans oublier le roman-feuilleton, pègre du genre.

C’était à se croire dans la boutique d’un pharmacien en face des bocaux étiquetés.

Or, si l’on s’était donné la peine de réfléchir, n’aurait-on pas promptement trouvé que, dans le roman qui nous a donné la sensation de la vie, toutes les classes sont représentées ? Les unes avec un fort coefficient, les autres avec un faible ; mais toutes sont là, comme toutes les notes de la musique se trouvent dans un violon accordé, prêtes pour l’exécution de tous les airs du monde ; des plus simples aux plus compliqués.

Flaubert, par exemple, n’est-il donc qu’un romancier réaliste parce qu’il a écrit Madame Bovary ? Ne peut-on le faire entrer, paré d’aussi justes titres, dans la classe des ironistes, à cause de Monsieur Homais ? Dans la classe des pamphlétaires à cause de brefs passages où il fouaille si durement la société ? Dans la classe des sentimentaux, à cause des aspirations d’Emma ? Dans la classe des rustiques, à cause du père Rouault ? Dans la classe des analytiques, à cause du caractère si décanté de Charles Bovary ? La classe des lyriques lui est ouverte, parce qu’il a le bel amour si fou d’Emma pour Rodolphe ; et la classe des traditionalistes aussi, pour tout ce qu’il exprime de tendresse discrète à l’égard de la demeure solidement organisée, base première de la bourgeoisie, dont rêve Emma — et beaucoup d’autres classes, encore, celle des romantiques comprise, où on l’a poussé malgré lui, et celle des moralistes, à l’accès de laquelle il a droit. Qu’y a-t-il, en effet, de plus moral que la mort de son héroïne ?

Tout cela dans un seul roman ?

Mon dieu, oui ! Parce que ce roman est la vie même des hommes dans un milieu et que dans tous les milieux il y a la bataille de tous les sentiments humains. Selon la nature du sujet ou de l’auteur certains sont reproduits avec une religieuse fidélité, d’autres sont agrandis par un multiple, d’autres subissent de vengeresses anamorphoses — mais l’essence de chacun demeure intacte.

Alors pourquoi ces étiquettes dont l’une d’elles seulement ne dit toute la vérité que pour une œuvre écrite dans un but déterminé, et qui n’a du roman que le sous-titre menteur ?

En 1920, on tient plus simplement Madame Bovary pour un roman bourgeois, parce que nous avons décrété que tout roman dont l’action se passe hors de Paris, ou dont les protagonistes ne sont pas gens fréquentant les courses, les thés, les expositions, les cercles, les théâtres ou les dancings, est un roman bourgeois ou paysan. Comme, aussi, on entend « bourgeois » dans le sens de « provincial » cela donnera plus tard à penser qu’à notre époque il n’y avait à Paris ni bourgeois, ni paysans.

Injuste classification dont on pourrait n’avoir cure s’il n’en découlait de si injustes conséquences !

A moins d’un coup de chance, en effet, sur lequel il vaut mieux ne pas compter — qui se produit, néanmoins, de temps à autre — l’auteur pourra vainement se prévaloir de la probité qu’il a mise au service de son œuvre ; ses confrères — assurés de la valeur de son livre — pourront aider à sa venue, rien ne fera contre la décision que portent en eux ces trois mots : parisien, bourgeois, paysan.

Le roman parisien, c’est le roman qui doit être alerte, et toujours assez coquin.

Le roman bourgeois ou le roman paysan, c’est, au dire de l’éditeur, qui demeure dans son officine l’homme poli et de bonne compagnie qu’on rencontre dans les salons, l’œuvre forte, rude, honnête… Dans le secret de son entendement, c’est l’œuvre qui « n’est pas de vente ».

Il la renvoie à l’auteur avec des éloges, et beaucoup de regrets.

L’expérience a été faite maintes fois. Je puis dire, sans rabaisser les mérites de ce roman-ci, qu’elle a été renouvelée pour Nêne.

S’entendra-t-on, un jour, sur ce qu’il faut demander à un roman ?

Il ne s’agit pas plus de discuter la valeur du roman parisien que d’exalter celle du roman bourgeois ou du roman paysan. Si l’on admet que Bel Ami est un roman parisien, je dirai que le roman parisien est un genre où l’on rencontre autant de chefs d’œuvre que dans le genre roman bourgeois et roman paysan.

Il m’apparaît que l’on doit demander au roman d’être l’expression la plus approchée de la vie, qui est diverse, qui est colorée, ou qui est morne ; qui — selon le point de vue du spectateur — est tragique ou comique, qui est réconfortante ou décevante, mais qui se passe toujours dans des conditions fixées par le pays, par les mœurs et par le temps.

Plus brièvement, nous demandons au roman d’être vivant. Vrai ou faux, qu’il nous donne l’impression non pas du possible, non pas du vraisemblable, mais l’impression du vrai.

Or, copier strictement le vrai, ce n’est, ni plus ni moins, que travailler à mettre au monde une œuvre morte.

L’écrivain ne doit donc pas copier la vérité. Il doit la créer — et pour la créer, il doit prélever l’essence de ce qu’il lui faut dans ce qu’il voit, la transporter dans les tableaux qu’il a saisis ou qu’il a imaginés, et refaire avec eux de la vie.

C’est l’affaire du véritable romancier.

Son art ne s’apprend pas. Il le construit lui-même : encore faut-il que, pour la base, il ait trouvé la large pierre qui supportera tout l’édifice. Juché sur elle, celui qui deviendra plus tard un romancier, contemplera ce qui l’entoure. Du premier coup, son œil verra, dans la vie qui l’environne, ce qu’il devra recréer dans le creuset de l’écrivain qu’il deviendra. Alors, il pourra se mettre à construire son édifice sur la large pierre qui tient au sol et à laquelle nulle autre ne peut être substituée.

Cette pierre, Ernest Pérochon l’avait dans son domaine. De cet observatoire, avant d’écrire, il a longuement regardé la contrée autour de lui ; il a sorti, de ci de là, les documents qu’il a cru devoir retenir ; il les a mis dans son creuset et, avec une application qui ne rappelle jamais l’effort, il les a fondus ; puis il a recréé de la vie. A l’exemple des meilleurs de nos maîtres, ajoute-t-il à la vérité pour la rendre plus frappante ? Nous ne voyons pas les traits qui devraient porter sa signature. Retranche-t-il des parties inutiles ? La vérité qu’il nous livre ne nous en paraît pas desséchée.

Tout est simple, chez lui ; tout est à l’image de son pays qui n’est pas grandiose et qui n’est pas bruyant. La terre y est franche, les êtres y sont burinés avec une netteté qui rappelle la manière des plus grands dessinateurs parmi les primitifs. Ils sont faits pour leur pays, et partout le pays règne en maître, et partout il est peint avec des mots précis et savoureux que l’on ne peut oublier.

Cette histoire de Nêne, où il y a des parties âpres comme ces parcelles rocailleuses, incultivables, coincées entre deux champs gonflés de richesses, recèle des pages d’une tendresse de jeune prairie.

Parcourez la contrée où l’auteur a placé l’action de son livre : vous y trouverez des champs — champs d’avoine, champs de blé, tranaines, betteraves, prés ; vous y trouverez ruisseaux, mares, étangs, landes, boqueteaux, larges routes et chemins creux… Je ne puis choisir une meilleure image pour rendre l’impression de ce roman, divers comme son pays, aimable et solide, séduisant et, parfois, sévère comme lui.

Enfin, l’écrivain a eu cette rare fortune d’être placé là où existe encore un schisme actif en France, d’en guetter l’effet sur les mœurs et de nous le rendre avec un bonheur et une discrétion de parfait romancier qui incorpore à son œuvre le morceau précieux dont il aurait pu faire une pièce unique.

C’est un roman au sens le plus strict et le plus élogieux du mot. Il vous en restera dans la mémoire ce qu’il m’en est resté : une histoire passionnante sobrement contée, des types fermement conçus, et le parfum d’une terre qui fixe pour toujours les mœurs dans l’âme des personnages.

Peu vous importera, ensuite, que Nêne soit ou ne soit pas un roman bourgeois, ou paysan ou parisien. C’est un roman vivant, un beau roman du sol de chez nous.

Gaston Chérau.

NÊNE

PREMIÈRE PARTIE

L’air était vif et jeune ; la terre fumait. Derrière le versoir mille petites haleines fusaient, droites, précises, subtiles ; elles semblaient vouloir monter très haut comme si elles eussent été heureuses d’échapper enfin au poids des mottes et puis elles se rabattaient et finissaient par s’étendre en panaches dormants. Le souffle oblique des bœufs précédait l’attelage et remontait, couvrant les six bêtes d’une buée plus blanche qu’agitaient des tourbillons de mouches.

Des hoche-queues voletaient d’un sillon à l’autre : les plus proches avaient l’air de petites personnes maniérées et coquettes ; les autres n’étaient que des flocons de brume très instables : on ne les voyait guère, mais on les devinait nombreuses et fort occupées à chasser les bestioles maladroites et lentes, effarées d’être au jour. Dans le haut du champ une pie se détachait nettement, raide et sérieuse comme un beau gendarme.

Au-dessus de la brume la lumière régnait, merveilleusement blonde. Le versoir supérieur de la brabant resplendissait et le coutre, dressé dans le soleil, semblait une épée massive, l’épée d’un cavalier nain, trapu et lent.

Ils étaient deux hommes à travailler là. Le plus jeune, un gars de 17 ou 18 ans, aux membres encore mal jointés et aux mains énormes, épandait du fumier ; il chantait ; sa voix douteuse d’adolescent détonait par éclats lourds qui s’envolaient quand même, tant l’air était sonore.

L’autre qui labourait ne chantait pas ; mais comme son compagnon il sentait la joie de l’heure. Il venait de se reposer tout un dimanche et, en ce commencement de semaine, l’outil lui paraissait léger. Il était de taille haute et droite avec une tête fine et des jambes un peu longues. Son chapeau rond, posé très en arrière, laissait à découvert sa face brune, maigre, complètement rasée ; ses yeux noirs jouaient avec agilité.

Il conduisait ses bêtes par gestes mesurés, sans cris. Il avait pourtant deux bovillons au dressage, mais il les avait placés au milieu de l’attelage et tout de suite enlevés en un si rude effort qu’il les tenait maintenant sans peine, éreintés et craintifs. Même au bout de la raize, les bovillons suivaient docilement les bœufs de tête ; le laboureur n’avait qu’à soulever sa charrue et à la retourner tranquillement sans craindre d’être enlevé par son attelage.

Il s’était imaginé la terre trop sèche et il avait lié trois jougs pour un labour profond. Et voilà que cette façon se trouvait excellente. Il avait mis son régulateur au dernier tour et le soc mordait franchement, très bas. Le « talon » laissait dans la raize une traînée fraîche et les mottes, en bonne trempe, s’émiettaient d’elles-mêmes en croulant au soleil ; un léger hersage et la terre serait prête, fine comme cendre.

Les yeux du laboureur riaient parce que toute sa pensée était à son travail et que ce travail était à son gré.

Comme il arrivait à dix pas de la haie, une voix demanda :

— Ça va la besogne ?

— Joliment ! répondit-il.

— Riche temps ! fit l’autre.

— Une bénédiction !

Il dégagea sa charrue et arrêta les bœufs. Entre deux branches de noisetiers une grosse tête blonde, une tête de géant, parut.

— Bonjour Cuirassier ! dit le laboureur ; c’est toi… je n’avais pas reconnu ta parole.

— C’est moi… bonjour Corbier !… vous avez là un rude attelage et un bel outil !

— Je ne m’en plains pas ! dit le laboureur avec un peu d’orgueil.

Ils furent un moment silencieux et souriants devant la besogne faite ; et, un moment, leurs yeux caressèrent les six belles échines musclées et la charrue neuve étendue à plat comme un oiseau robuste et maigre.

Puis Corbier releva la tête et demanda.

— Quelles nouvelles ?

— Aucune pour vous… Je viens de conduire ma sœur… Vous l’avez bien gagée pour aujourd’hui ? L’auriez-vous déjà en oubli ?

— Nullement !… mais je ne pensais pas à toi ; ce n’est pas toi que j’ai gagé… tu as des mains un peu grandes pour une servante…

L’autre eut un rire lent qui montra ses dents blanches. Et le laboureur reprit :

— Ce n’est pas… peut-être… que tu allonges le dimanche, Cuirassier ?

Le rire cessa net :

— Je ne suis pas un gars de ville… Une ribote ne me met pas au lit, pas plus qu’elle ne change mes jours ouvriers… Vous saurez ça, Corbier !

— Je n’ai pas voulu te fâcher, excuse-moi.

— Il n’y a pas grosse offense. D’habitude, le lundi, je suis à mon service… Mais cette journée-ci est à moi. J’en ai mis quatre comme ça dans mon marché, à la disposition de ma mère : une avant l’hiver pour le bois, deux pour le jardin et l’autre pour les choses qu’on n’attend pas… le mic-mac enfin… sait-on !

— Je comprends, dit Corbier.

L’autre reprit, lancé :

— Ce matin, j’ai bêché depuis le petit jour… Ce n’est pas du travail de jardinier, mais la terre coule… Je bêche tout et je bêche profond… après, on n’a guère la peine de sarcler.

Corbier hocha la tête en guise d’approbation. Et l’autre continua :

— C’est comme ça… Madeleine est venue me trouver au jardin et m’a dit : viens m’aider !… J’ai pris ses paquets de hardes et je l’ai conduite par la route jusqu’en vue des Moulinettes. Après, je m’en suis retourné par la traverse parce que je n’aime pas être vu sur les chemins en temps d’ouvrage.

— D’accord ? fit Corbier.

— C’est d’amitié que je me suis dérangé… Madeleine n’avait pas grand besoin de mon aide… Ce n’est pas pour vous la vanter, Corbier, mais si l’on parlait de la force des femmes, il n’y en aurait pas beaucoup devant elle en ces côtés !… Maintenant, je m’en vais… Vous avez là un beau chantier… Salut !

L’homme ayant disparu, Corbier redressa sa charrue et commença un sillon. Mais sa pensée, au lieu d’être à ses bêtes et à son travail, s’en allait maintenant vers des choses inquiétantes et tristes. Cette rencontre l’avait remué comme sa charrue remuait la terre. Et c’était sur son cœur comme une brume, une brume épaisse où ne filtrait point le soleil et où ne voletaient point d’oiseaux.

Non pas qu’il y eût jamais eu entre lui et ce grand gars qu’il appelait Cuirassier autre chose qu’un commerce banal de prévenances ; et cette Madeleine qui devenait sa servante, il la connaissait à peine…

Non, ces gens ne lui étaient pas cause de chagrin ; mais ils lui rappelaient sa charge qui était lourde.

Veuf à trente ans, il se trouvait seul à la tête d’une ferme avec deux tout petits enfants sur les bras. A la vérité il lui restait bien son père, mais le vieillard était si souvent perclus qu’il était plutôt une cause d’embarras. Personne pour l’aider. Peu d’argent et pas de ménagère.

Son malheur datait de onze mois ; il lui semblait dater de onze ans. D’abord, il avait gagé une femme d’âge, très bonne, très douce pour les petits, mais malpropre et tout à fait incapable de faire marcher la maison. Ensuite sa belle-sœur était venue. Vigilante celle-ci, mais coquette, sans tendresse et, par-dessus le marché, d’intentions directes et hardies… Il avait fallu se séparer après des paroles déplaisantes.

Enfin, le père venait de gager cette Madeleine Clarandeau. Corbier connaissait la famille. La mère, veuve et bientôt vieille, faisait des journées ; les enfants, trois filles et un garçon, étaient gagés dans les fermes et lui venaient en aide. Le garçon était réputé entre les meilleurs valets ; un peu porté pour le vin, par exemple et, après boire, redoutable dans les fâcheries. Les filles, il les avait moins vues, surtout l’aînée, Madeleine, qui avait été longtemps gagée en Vendée.

Cette inconnue, maintenant, allait tenir sa maison ! Une fille très forte, disait le frère. Il n’en demandait pas tant ; il ne fallait pas de si gros doigts pour soigner Lalie et le petit Georges… Une lourde fille sans doute, une fille trop gaie, à la santé insolente.

Il avait consenti un gros prix et, à cette heure, il en avait de l’ennui…

Les bovillons ne sentant plus ses yeux tirèrent soudain de travers, emportant la charrue. Il les corrigea durement.

Le jeune valet s’attardait dans la cheintre, un refrain aux lèvres. Corbier le héla :

— Un peu de nerf, nom de Bleu !… ça vaudra mieux que tes faridondaines !

L’autre se tut une seconde, puis, insolemment, il se mit à siffler très fort l’air de sa chanson et continua son travail de la même nature lente et dégingandée.

Corbier se sentit seul et faible, sans l’appui d’une tendresse. Pourquoi Marguerite était-elle morte ? Il se prit à dire tout bas des mots dont s’aggrava sa tristesse.

— Marguerite, pourquoi es-tu partie si tôt ? Pourquoi as-tu quitté ma maison pour celle du Bon Dieu ? Pourquoi n’es-tu plus sur le seuil à mon retour des champs ?… Marguerite, tes enfants languissent en des mains étrangères… et, pour mes yeux il n’est plus de soleil luisant, pour mon cœur, il n’est plus de joie sous le ciel.

Il arrivait dans une veine de terre compacte : il dut presser les bœufs.

— Galant ! Vermeil ! Allons, mes gars !…

Sa voix mourut tout près dans un tremblement. Il se raidit, la tête orgueilleuse, dressée :

— Châtain ! Lamoureux ! Au bout valets !

Mais les mots s’arrêtèrent dans sa gorge…

Alors, vaincu, il ramena son chapeau sur ses yeux et se laissa pleurer.


Madeleine approchait des Moulinettes. Elle n’était jamais allée à cette ferme ; mais son frère lui avait indiqué le chemin et, d’ailleurs, elle apercevait le toit neuf, très rouge entre les branches.

Elle s’arrêta un moment pour regarder ; l’endroit de loin, lui paraissait avenant et gai.

Cependant elle craignait de ne pas s’habituer. Jusqu’à présent elle n’avait vécu que dans de grosses fermes où le travail était pénible mais simple et joyeux. On la commandait et elle allait, sans autre souci que de mener rondement sa besogne.

On lui disait : lave ! Elle lavait douze heures d’affilée, mangeait sa soupe et se couchait. Au temps d’été on lui disait : moissonne ! Elle prenait sa faucille et suivait les hommes ; et cela lui faisait alors des journées très dures parce qu’à l’heure de mérienne elle reprenait son travail de femme.

Mais on ne lui avait jamais dit : achète et vends ; pèse le beurre, donne le fil au tisserand. Jamais surtout on ne lui avait dit : lève ce petit et nettoie-le ; s’il pleure, tâche de le consoler ; apaise, corrige, câline…

Elle n’avait jamais rien dirigé et, quand on lui parlait des enfants, elle répondait :

— Je ne les aime pas autour de mon cotillon ; ils empêchent de travailler.

Quand le père Corbier était venu la gager elle avait dit non, tout de suite. Mais le vieux avait insisté, faisant valoir les avantages de la condition : être quasiment maîtresse au lieu d’obéir toujours et demeurer tout près, à une petite lieue de chez sa mère… Et puis, lui que ses mauvaises jambes retenaient souvent à la maison, il lui aiderait un peu, veillerait sur les enfants… Enfin il avait offert un bon prix. Si bien qu’elle avait cédé, très flattée au fond dans son amour-propre de fille sage et capable.

Maintenant qu’elle approchait ses craintes renaissaient.

Tout de même, elle marchait lestement. Les bêtes des haies se dérangeaient sur son passage ; les lézards, à l’affût entre les primevères et les pensées sauvages, reculaient vifs et silencieux. Les mésanges et les bouvreuils se levaient sur leurs nids et montaient aux hautes branches ; les merles fuyaient brusquement dans un gros bruit de feuilles. Mais tous ces oiseaux n’allaient pas loin. Elle sentait qu’ils restaient là, cachés dans les saulées et les touffes de houx et qu’ils la regardaient avec inquiétude.

— Que nous veut celle-ci qui est si chargée et dont les talons sonnent si clair ?

Comme elle passait tout droit, ils reprenaient bien vite confiance et chantaient.

Madeleine relevait la tête vers les cimes vivantes et joyeuses et elle pensait :

— Oiseaux de par ici, j’entends que vous me faites accueil ; merci, mignons !

Ses yeux bleus éclairaient sa face rousselette.

— Petits musiciens du paradis, musiquez-vous pour ma noce ? Ainsi soit-il ! mais je suis vieille fille et je n’ai pas de galant… Petits, les jolis violons que vous feriez, et comme on prendrait gaiement la file derrière vous !

Un sursaut interrompit sa songerie. Elle jeta un cri :

— Engeance !

Devant elle, à dix pas, un écureuil traversait la route, tranquillement. C’était signe de male-mort ; elle en eut l’haleine coupée. Elle passa vite et se retourna pour regarder la bête qui bondissait maintenant avec une agilité diabolique.

Elle se raisonna. Ces bêtes étaient nombreuses en ce pays de noisettes et de châtaignes ; tout le monde en croisait ; la crainte qu’on en avait était une idée de l’ancien temps…

Elle haussa les épaules et se força à sourire. Mais il lui sembla que les passereaux se taisaient, coulés sous les ramilles basses. Juste au milieu de la route, une ombre étrange palpitait.

Madeleine, levant les yeux, vit un oiseau-filou qui « endormait » très haut ; et, dans le soleil, les grandes ailes rousses paraissaient toutes noires.


La journalière partie, Madeleine se trouva seule dans la maison avec les enfants. Dix heures sonnèrent. Il était temps de songer au repas. Elle alluma le feu et accrocha la marmite.

La petite, assise dans un coin, près de la table, la regardait curieusement.

— Comment t’appelles-tu ?

— Lalie ! répondit l’enfant.

Elle pouvait avoir quatre ans ; gentille à cause de ses yeux noirs et de ses boucles frisées, mais malpropre et vêtue en petite vieille d’une corselette à manches et d’un jupon froncé.

— Veux-tu m’embrasser Lalie ?

L’enfant se mit à tordre son jupon et baissa la tête en souriant.

— Veux-tu m’embrasser ? Je ne suis pas méchante… Aimes-tu les dragées, Lalie ?

Madeleine sortit un cornet de sa poche.

— Prends ! c’est pour toi.

La petite tordait, tordait son jupon.

— Prends Lalie !… Prends !… Prends-donc, voyons !

Lalie éclata en sanglots.

— Bon maintenant ! pensa Madeleine. Elle est tout de même craintive !… C’est que je sais pas lui parler ; quoi dire à ça pauvre ?

Elle vida ses dragées sur la table à portée de l’enfant et recula, interdite.

Puis elle s’approcha du berceau. Le rideau écarté, elle vit une petite tête ronde, deux joues grasses. Celui-ci, il était vraiment beau comme un Jésus. Sur la couverture, sa menotte était entr’ouverte, blanche en dessus, rose en dessous.

Madeleine se pencha et, de son doigt dur, toucha la paume délicate dont la peau semblait une très fine pelure d’oignon. Crac ! la menotte se referme !… Et il tient, le petit ! Il serre ! Il tire !… Comment peut-il serrer si fort ?

Madeleine essaie de dégager son doigt… Mais non ! Eh bien !… la voilà vraiment prise ! Comment faire ? Si elle s’efforce trop rudement, il se réveillera…

Elle attend, ruse, échappe par glissements sournois… Ah oui ! il fait beau !… Un haut-le-corps sous la couverture, une ruade… La menotte se crispe, violente : tu ne t’en iras pas !

Madeleine n’ose plus bouger. Elle attend encore, elle se sent bien sotte ! Ses joues brûlent, ses jambes frémissent. S’il vient quelqu’un, on se demandera ce qu’elle fait, immobile, près de ce berceau. L’heure passe ; va-t-elle, dès le premier jour, faire attendre les hommes pour le repas de midi ?

Non ! l’enfant se réveille et, tout de suite, crie. Elle le lève en hâte.

Il la regarde un instant, il promène ses mains sur la figure inconnue ; puis, rassuré, il jase et joue. Il pince le nez de Madeleine, pique ses yeux, tire ses cheveux. Il se cambre en arrière, prend son élan et pouf ! cogne avec sa tête, la bouche molle, ouverte.

Onze heures ! Ce n’est pas possible !

Vite, Madeleine assied l’enfant sur une couverture pliée et court à sa besogne.

Quand Corbier entra avec les valets, une heure plus tard, il vit les deux enfants joyeux et la table proprement mise.

Madeleine, accroupie près de Georges, s’était relevée et se tenait maintenant devant le laboureur, un peu rouge, surprise de le voir si jeune.

Il lui dit les paroles de bienvenue et s’assit à la table. Il la trouvait laide, mais de regard brave et plaisant.

— Celle-ci, pensa-t-il, donnera peut-être ses bras à ma maison et son cœur à mes innocents.

Cette idée lui fut un réconfort ; et, s’étant servi une assiette de soupe, il la mangea de grand appétit.


Ils étaient de même race ; d’une race singulière vivant dans un étrange coin de France.

Au temps de la Révolution où l’on avait tué le roi, tous ceux d’ici, les Corbier, les Clarandeau, les Fantou et les autres qui, maintenant, n’étaient plus de même bord, tous, derrière leurs prêtres aimés, s’étaient levés dans leur ignorance et leur ferveur.

Victorieux dans le premier élan, ils s’étaient ensuite heurtés à des hommes de leur taille. Des deux côtés, derrière de jeunes héros aux yeux de femmes ou derrière de vieux vétérans de granit, la lutte avait été désespérée.

Aux cris de la hulotte ou au chant de la Marseillaise toutes les villes et toutes les bourgades avaient été prises, reprises, saccagées, brûlées. On s’était battu dans tous les chemins creux, dans tous les champs de genêt, dans toutes les clairières. Pas une paroisse qui n’eût encore, à plus d’un siècle de distance, son « talus de la Bataille » sa « fosse des Bleus » ou son « Calvaire des Chouans ».

A la fin, les paysans avaient été écrasés. Et d’autres gouvernements étaient venus qui avaient apaisé les prêtres ; qui les avaient apaisés à ce point que beaucoup avaient admis le nouvel état des choses et prêté serment de fidélité.

Seuls, les plus âpres, les moins adroits avaient continué la guerre en leur cœur. Et leurs ouailles les avaient suivis dans leur isolement farouche, dans leur dédaigneuse ignorance des menaces et des excommunications.

Mais peu à peu les prêtres étaient morts et les ouailles s’étaient dispersées.

Maintenant, après 120 ans, on ne trouvait plus guère de ces réfractaires, de ces « dissidents » que dans le Bocage Vendéen. Ils y formaient quelques îlots, battus, effrités, mais point encore submergés par la haute marée catholique.

Celui de Saint-Ambroise était le plus important et aussi le plus compact, le plus solide. Il comptait 1.500 dissidents.

Ils avaient tenu bon ceux-là parce qu’ils étaient nombreux et très serrés les uns contre les autres, aussi, parce qu’ils étaient soutenus par des protestants.

Encore une tribu résistante et tenace, ces protestants. Ils venaient des campagnes fontenaisiennes où leurs ancêtres avaient été parmi les premiers à recevoir la nouvelle calviniste. Ils avaient été nombreux dans ces temps lointains et tantôt égorgeurs féroces, tantôt brebis très dolentes. Ils avaient eu sous les rois grande somme de maux et la Chouannerie leur avait été aussi très chaude. Ils s’étaient cachés, dispersés et ils se retrouvaient là, un peu plus d’un millier, part dans la commune de Saint-Ambroise, part dans celles de Chantepie et de Château-Blanc.

Maintenant qu’on ne les poignait plus, ils se gringaçaient entre eux. Portés vers l’instruction, ils discutaient les idées nouvelles et aussi leurs croyances. Suivant, puis dépassant les pasteurs libéraux, beaucoup coulaient doucement vers l’irréligion. Mais d’autres, de temps en temps, sous on ne sait quel vent de mysticisme, rebroussaient chemin, revenaient à la raideur primitive, aux anathèmes, aux mortifications, aux textes de désespérance.

Ce pays était curieux avec ses deux temples rivaux, sa chapelle de dissidents et ses églises, carillonnant, orgueilleuses, à l’entour.

Les traditions les plus diverses se heurtaient là et, bien que les temps fussent changés, à de certaines heures la haine y brillait encore à flamme haute.

Le langage variait d’une porte à l’autre comme variait la façon de s’habiller, de se nourrir et de meubler sa maison, comme variaient les jeux, les chants, les divertissements de jeunesse.

Les Dissidents surtout excitaient la curiosité. Mais se sentant d’âme étrangère et craignant les moqueries, ils ne se livraient guère.

Une fois, il était venu des messieurs de ville, peut-être même de Paris, qui avaient su les amignonner et les endormir. Après cela il avait été question d’eux dans un journal. Il était dit que leur chapelle était une grande bâtisse vulgaire ornée avec des saints de quatre sous et des bonnes vierges de camelote. Il était parlé — bonnement, à vrai dire, mais cependant avec un peu de légèreté — de leur bénitier et de leur « musée », deux choses auxquelles ils tenaient beaucoup.

Leur bénitier était comme tous ceux qu’on voit dans les églises catholiques, mais il avait ceci de particulier qu’il n’était jamais vidé. L’eau en avait été bénite par leur dernier prêtre ; cela remontait loin. Depuis on avait ajouté chaque jour quelques gouttes afin que le niveau fût toujours le même.

Quant à leur « musée », c’était une collection de petits animaux blancs, taillés par un vieux paysan, un de leurs saints, avec un couteau de poche, dans les os de la viande. Que cela fût moins beau que les grandes statues que l’on voit dans les villes, d’accord ; mais il n’y avait tout de même rien de pareil dans les églises de Saint-Ambroise, de Chantepie ou d’ailleurs, et ceux qui s’en moquaient eussent été bien en peine d’en faire autant.

Et puis, quand on est entré chez les gens par prière, on ne va pas dire en sortant que leur feu charbonne et que leur escabelle boite.

Depuis cette aventure, la Chapelle était fermée aux étrangers.

Les Dissidents mettaient toute leur vigilance à échapper à l’enveloppement catholique.

Ils n’avaient plus de prêtres et ils méprisaient les prêtres nouveaux comme on méprise les traîtres. Ils priaient seuls. Par orgueil, peut-être aussi par une crainte obscure de rester en deçà, ils exagéraient leurs dévotions, fêtaient tous leurs saints, doublaient tous les jeûnes, marquaient inexorablement le Carême. Et, comme au flanc des vieux murs fleurissent les giroflées sauvages et les millepertuis, sur ce christianisme abrupt germaient des hérésies oubliées et même des superstitions lointaines venues d’un passé profond. Des femmes dirigeaient le culte ; des vierges enseignaient les catéchumènes ; et réapparaissaient la croyance au gui guérisseur, la vénération des arbres et des sources.

Les Dissidents ne se mariaient guère qu’entre eux. Ils ne se réjouissaient pas de gagner un catholique par mariage, car cela faisait une lignée bâtarde, prête à trahir. Mais quand un des leurs allait se faire baptiser dans une église, ils prenaient le deuil en leur cœur.

Les filles ne cédaient presque jamais de la sorte, mais, parmi les garçons, il y en avait toujours d’assez essotis d’amour pour se laisser glisser au flot catholique qui ne les rendait jamais.

Cela s’était vu dans la famille des Corbier, famille orgueilleuse pourtant et de sang âpre, mais où la passion était vite souveraine.

Cela ne s’était pas encore vu dans la famille des Clarandeau ; mais il y avait menace. Le fils, ce grand que l’on appelait Cuirassier, était très fou d’une jeune tailleuse de Chantepie, porte-bannière des Enfants de Marie.

Il jurait bien à sa mère et à Madeleine qu’il ne « se changerait » jamais, mais elles n’en étaient guère plus rassurées, sachant les hommes faibles et faciles à étourdir.


On était à l’époque des longues journées.

Pour les hommes, un travail n’attendait pas l’autre : les betteraves à planter, les foins à rentrer, la terre à préparer pour les choux d’hiver. Jamais on ne serait prêt pour la moisson, car les avoines mûrissaient vite, trop vite, rôties par un coup de soleil de Juin.

Pour les femmes, c’était le moment de surveiller les petites bêtes, l’époque critique où les poulets précoces et les oisons se décidaient à disparaître ou à grandir ; c’était encore le moment de préparer les couvées tardives et de sevrer les porcelets nés au printemps : toutes besognes très minutieuses. C’était surtout le moment redouté des cuisinières où il fallait, avec des légumes et un peu de lard, préparer quatre repas par jour, quatre repas copieux à cause du grand travail.

Madeleine se levait tôt. Dès trois heures ses sabots sonnaient dans la cuisine carrelée. Flac ! Flac ! Debout les hommes !

Vite elle allumait le feu, épluchait les légumes, courait au saloir.

Quatre heures : la prière, que Madeleine conduisait, le père Corbier donnant les répons et tout le monde écoutant, même les valets dont l’un était catholique et l’autre protestant.

Quatre heures et demie : la table à dresser, les vaches à traire, le lait à écrémer, la vaisselle, les poulets, les canetons, les enfants… Trotte ! Trotte !

Elle finissait à neuf heures du soir, quelquefois à dix, alors que les hommes dormaient déjà.

Elle savait tout ce qu’il faut faire dans une maison pour les gens et les bêtes, mais, pour combiner les choses, elle manquait d’habitude.

Elle manquait bien un peu d’adresse aussi. Par exemple elle ne savait pas faire manger les oisons dans sa main, les forcer devant leur pâtée de son et d’orties. Quand l’ondée menaçait, elle courait bien dans l’aire après ses poulets, secouant son mouchoir d’une main, son tablier de l’autre :

— A l’abri, mes petits, à l’abri !

Mais elle fonçait tout droit et trop vite. Les poulets, avec des piaulements d’effroi, se dispersaient autour du pailler ; les poules mères, les plumes gonflées se mettaient en colère ; Madeleine aussi… et l’ondée venait.

Alors Lalie paraissait sur le seuil :

— Jo pleure !

Madeleine n’entendait pas.

— Jo crie !… Voilà !… Lalie l’a pas battu !

Madeleine pensait :

— Toi, attends !…

et elle disait :

— Laisse-le crier, cela lui fera une belle voix.

La petite rentrait, puis, tout de suite, recommençait.

— Jo pleure… Jo a une épingle dans le ventre.

Madeleine revenait vite, abandonnant ses poulets.

Elle savait bien que Jo n’avait pas d’épingle dans le ventre, mais cette parole, souvent répétée, la secouait toute.

C’est qu’un soir, en changeant le bébé, comme elle se hâtait avec ses gros doigts malhabiles, elle l’avait piqué ; pas très profondément, mais assez pour faire sortir une goutte de sang. L’enfant avait jeté un cri brusque, bien différent de ses cris de colère. Et Madeleine s’était dressée, haletante, déchirée vraiment au plus profond d’elle-même. Une heure durant elle avait bercé le petit sur sa poitrine ; il lui eût été doux de souffrir, de se mortifier en pénitence. La nuit venue, elle avait pris l’enfant avec elle dans le lit qu’elle partageait déjà avec Lalie et elle l’avait serré étroitement.

— Jo a une épingle dans le ventre !

Dix fois par jour Lalie lui faisait courir un frisson sur la nuque.

Elle commençait déjà à les aimer ces chétifs. A eux seuls, ils lui donnaient plus d’inquiétude que tout le reste. Plus de travail aussi. Lalie touchait à tout ; Georges voulait en faire autant. Il commençait à marcher et tombait à chaque minute. Étant d’humeur vive il criait et trépignait tout au long des jours.

Madeleine osait penser :

— Si j’étais leur mère je gagerais un petit bout de servante qui m’enlèverait un peu de travail au dehors… et je m’occuperais d’eux… Comme cela, je n’ai pas le temps ; ils pâtissent, ils jouent sans moi et je n’ai pas leur amitié s’ils ont la mienne.

Le père Corbier, qui devait si bien l’aider, était justement ragaillardi par le soleil et ne restait jamais à la maison. Aussi la voyait-on toujours besognant à grand’hâte.

— La servante de chez nous, disait le vieux, n’a pas les deux pieds dans le même sabot.

Non ; et il ne le fallait point !

En arrivant aux Moulinettes elle s’était demandé anxieusement si elle s’habituerait : deux mois s’étaient écoulés et elle n’avait pas encore eu le temps de se poser à nouveau cette question.

Dans les autres fermes où elle était passée, il lui arrivait, en travaillant, de songer à sa mère, à ses sœurs, au village d’où elle était native, ou bien à des camarades, ou bien à des propos de galants.

Maintenant elle était toujours en inquiétude pour les bêtes et pour les gens et sa pensée ne s’en allait plus jamais se perdre au loin comme une fumée voyageuse.

A peine connaissait-elle les alentours de la maison.

Elle qui se réjouissait à l’avance parce qu’il y avait près des Moulinettes un bel étang entouré de sapins et de chênes, elle n’avait pas encore pris le temps d’en approcher. Elle s’était dit seulement :

— Pourvu que les enfants ne prennent pas l’habitude d’aller de ce côté.

La maison, par exemple, lui était tout à fait familière. Elle lui plaisait à cause de la commodité, mais aussi à cause de l’agencement qui était à son goût.

Il y avait deux chambres ; au milieu, un corridor avec le cellier et la laiterie. Tout cela proprement carrelé à l’ancienne mode.

Une des chambres était meublée avec deux armoires de frêne plaisamment moucheté et deux hauts et beaux lits à la duchesse où couchaient Michel Corbier et son père.

L’autre chambre, celle où l’on se tenait, renfermait un mobilier plus mêlé. A côté d’un vaisselier brun, d’un grand bahut brun, d’une haute horloge à caisse noire, il y avait un lit de forme nouvelle et une armoire de cerisier toute claire et finette. Ce lit et cette armoire avaient été achetés par le jeune ménage. Ils prenaient dans cette maison un air d’extrême jeunesse ; mais comme c’étaient de beaux meubles, simples et soigneusement faits, leur jeunesse semblait avenante et point trop tapageuse.

Ce que Madeleine trouvait de plus curieux chez les Corbier, c’était la cheminée. Elle ne s’étonnait point des images saintes ni du chapelet à énormes grains de buis qui, évidemment, n’avait jamais servi pour prier : on trouvait des choses pareilles dans toutes les maisons dissidentes. Mais elle n’avait vu nulle part d’armes semblables à celles qui étaient là, et nulle part non plus un papier aussi vieux encadré avec autant de soin.

Les armes étaient deux longs pistolets. Cent vingt ans auparavant le plus jeune chef de l’armée catholique avait fait ce cadeau d’amitié à un Corbier, son compagnon favori.

Le papier encadré était un parchemin sur lequel on avait marqué un fait de la guerre : cet aventureux gars de Corbier entrant en même temps que le chef dans une ville âprement défendue. En bas, une signature grasse : celle du chef. A gauche, l’écrivain, qui devait savoir joliment jouer de la plume, avait tracé l’image. Et l’on distinguait une grande muraille et deux échelles au sommet desquelles se dressaient deux hommes, l’épée haute.

Tout cela, à vrai dire, était un peu effacé ; mais les Corbier, quand on le leur demandait, expliquaient encore très bien chaque chose et ils en avaient de l’orgueil.

Le vieux avait prié Madeleine, dès le premier jour, de ne pas toucher aux pistolets et au cadre. Elle en avait été vexée car elle se croyait capable.

De temps en temps, le soir, quand les hommes étaient couchés, il lui prenait envie de fourbir un bon coup ces canons rouillés qu’elle aurait, en un tour de main, rendus aussi brillants que ses chandeliers ou ses pincettes.

Elle n’osait pas cependant, retenue devant ces vieilles choses par une vague idée de péché.

Lorsqu’elle était ainsi seule, débarrassée de ses gens, elle faisait un travail rapide et silencieux. Libre de tous ses mouvements, elle retrouvait son allure avantageuse. Elle rangeait chaque chose et préparait tout pour le travail du lendemain. Un jour sur deux, elle prenait ses torchons et cirait ses meubles à tour de bras. Cela par orgueil de servante réputée.

Quand elle avait fini, elle rapprochait de son lit le berceau du petit et se glissait avec précautions à côté de Lalie.

Les premières nuits n’avaient pas été bonnes. Lalie se mottait comme un petit poulet, la tête dans le cou de Madeleine : celle-ci, habituée à coucher seule, avait mal dormi d’abord, chatouillée et gênée d’haleine.

Mais maintenant elle y était faite. Quand l’enfant glissait, Madeleine ne manquait pas de se réveiller à demi et de ramener la petite tête sur sa poitrine.


Ce dimanche de juillet Michel était à St-Ambroise et Madeleine gardait la maison. Elle priait, seule, avec les enfants.

Boiseriot, le valet catholique, entra. C’était, à lui aussi, son tour de garde. Il s’assit à la table, disant :

— La soupe !

Madeleine ne se dérangea pas car c’était l’heure de la prière.

— La soupe ! la soupe !

Il prit à tapoter sur la table avec le manche de son couteau. Devant les patrons il n’eût pas osé marquer son impatience à ce moment-là.

Madeleine se leva et, sans lâcher son chapelet, mit silencieusement la soupière devant lui. Puis, comme il souriait de manière déplaisante, elle lui tourna le dos.

Elle ne l’aimait pas, celui-là. C’était un vieux garçon, un homme de 35 ans, petit et de mine médiocre ; bon valet pourtant et plus dur de corps qu’il n’en avait l’air, mais peu causeur et sournois.

Madeleine se méfiait de lui, non pas parce qu’il était catholique, mais parce qu’il la regardait de façon malhonnête avec ses yeux luisants.

A 27 ans, après quatorze ans de service dans les fermes, elle avait éprouvé bien des fois la rudesse des hommes. Elle avait toujours su se défendre gaiement. Une plaisanterie ne lui faisait pas peur et pour rendre une bourrade elle avait la main ferme.

Mais pas de ces hommes silencieux aux yeux hardis !…

Quand Boiseriot eut fini son repas, il resta assis à la regarder. Elle fut soulagée quand il s’en alla.

Dans la soirée, quand le petit fut endormi, elle sortit dans le courtil ; puis elle songea que les lits des valets n’avaient pas été faits.

Les valets couchaient dans un petit quéreux, au bout de la grange ; elle y alla. Comme elle traversait l’étable, elle aperçut Boiseriot étendu sur une brassée de paille fraîche. A son approche il se redressa sur son séant et lui attrapa la jambe. Dégagée, elle passait, quand elle le vit se lever et se jeter sur elle comme une bête gâtée.

Du coup, elle lui envoya une telle gifle qu’il en fut éberlué. Point arrêté cependant !… Alors elle lui fit carrément face et redoubla.

— Malhonnête ! Je le dirai au patron !

— Mauvaise picotée ! grondait-il, tu n’es pas toujours si fière !

— Boiseriot, j’entends mal !

— Et moi, je vois clair… Tu le diras au patron !… Ça ne m’étonne pas… Je serai renvoyé, bien sûr… Tu fais déjà ce que tu veux dans la maison… Mais je dirai partout ce que je sais.

— Boiseriot, qu’est-ce que vous direz ?

— Je le dirai !… et tous les gars des alentours, je les amènerai faire un charivari à la porte pendant que…

Madeleine se penche pour écouter les honteuses paroles, puis une grande colère la fait trembler.

— Ah ! vilain gars ! attrape !

Madeleine frappe à poings fermés comme un homme.

— Tiens, loup ! Tiens, serpent !… Te voilà basculé, garou !… Ah ! chétif ! je te pilerais sous mes sabots si je n’avais miséricorde !

Pour ne pas le battre plus fort, Madeleine se sauve, gagnant le quéreux où elle se soulage en brassant les couettes…

Derrière elle, l’autre, relevé, essuyait ses hardes souillées et, une flamme mauvaise dans les yeux, grondait :

— Picotée, je l’amènerai le charivari !


Ce fut justement ce soir-là que le petit Georges fut pris de coliques.

Toute la maisonnée dormait, moins Madeleine, quand l’enfant commença à s’agiter et à geindre. Madeleine balança le berceau. Une minute, à demi-assoupie, elle suivit en chantonnant la cadence de la pendule. Mais l’enfant cria brusquement et se débattit. Vite, Madeleine sauta à bas du lit, prit un jupon et alluma la chandelle.

Le petit criait toujours et de plus en plus fort.

Et pourtant rien ne pouvait le blesser. Il était donc malade, d’une mauvaise maladie peut-être, puisque cela le prenait si vite.

Elle se mit à le bercer dans ses bras en marchant, mais comme il ne se calmait pas, elle ouvrit la porte du corridor et appela :

— Corbier ! Corbier !… Le petit est malade. Je ne sais pas ce qu’il a… Je m’ennuie.

Il vint tout de suite, en chemise lui aussi et nu-pieds, n’ayant pris que le temps de passer son pantalon.

Madeleine redressa un peu l’enfant sur son bras et tous les deux furent anxieux devant le petit corps en souffrance.

— Faudrait faire du feu, dit Madeleine.

— J’y vais ! dit Corbier.

Il sortit, puis revint avec un fagot. Il s’affolait, soufflait dans la cendre. Elle dut s’accroupir à côté de lui pour l’aider. Enfin le feu brilla ; Madeleine s’assit et présenta le petit à la flamme.

— Si on avait de la tisane… dit-elle.

Alors, lui, prépara cette tisane avec des fleurs de guimauve. Madeleine la fit boire à l’enfant qui, d’ailleurs, venait de se taire subitement. Guéri maintenant, il gigotait devant le feu et, les joues encore mouillées de larmes, riait aux éclats parce que son père agitait une branche enflammée, ce qui faisait un beau ruban de feu.

Comme ils avaient été sots de s’épouvanter de la sorte ! Ils se regardèrent, émus par cette tendresse qui leur était commune.

Et, soudain, Madeleine devint très rouge. Dans son affolement elle s’était à peine vêtue. Sa camisole déboutonnée laissait toute sa gorge à découvert et sa chemise bâillait sur sa poitrine puissante et blanche…

Les mauvaises paroles du valet lui bourdonnèrent aux oreilles. Remerciant Corbier, elle se leva en hâte pour poser l’enfant dans son berceau…

— Picotée, tu n’es pas toujours si fière…

Le petit était rendormi, Corbier était recouché et Madeleine veillait, honteuse de son imprudence et toute bouleversée par des idées qu’elle n’avait pas encore eues.

Elle n’aimait pas Corbier ; elle ne pouvait pas l’aimer déjà ! Comme toutes les filles de son âge elle avait eu des galants ; elle en avait remercié plusieurs ; d’autres fois, c’est elle qui avait été abandonnée ; elle en avait eu un dépit raisonnable et facile à guérir. Non, elle n’était pas fille à perdre la tête, comme cela, tout d’un coup.

Elle n’aimait pas Corbier, elle aimait les enfants et c’était chose douce et sans danger.

Bien sûr qu’il était joli homme le jeune patron ! Et si, plus tard, il la priait d’amour — on avait vu plus étrange aventure — s’il la priait d’amour honnête, dirait-elle oui, dirait-elle non ?

Au tic-tac étouffé du balancier dans la haute horloge, l’heure de nuit fuyait et Madeleine, enfiévrée, ouvrait tout grands les yeux dans le noir de la chambre.


Le père Corbier avait dit bien des fois à Gédéon, le jeune valet :

— N’agace pas Géant : il est de sang hargne et tu finiras par l’échauffer.

D’habitude, quand ce propos était tenu à table, il y avait, après, un long discours plein de regrets et d’embellissements.

Géant descendait d’une certaine Marjolée, vache que le vieux avait achetée vingt ans plus tôt, à une foire des Rois, par un vrai temps d’hiver comme on en voyait autrefois. Cette Marjolée était une Nantaise belle en dessus, belle en dessous, charpentée, beurrière… Et cherchez-en maintenant des vaches comme ça !

Elle avait eu Griselle, qui avait eu Farinière, qui avait eu Pomponne et Géant donc, le taureau gris à encolure noire.

Une rude famille de bêtes, sans pareilles pour le travail et encore assez promptes à l’engrais. Par malheur, elles péchaient par vivacité. Les vaches, cruelles à leurs compagnes d’étable, crevaient volontiers les haies, bondissaient par-dessus les barrières. Quant aux mâles, il fallait les adoucir très jeunes, sans quoi ils devenaient dangereux. On avait un peu tardé pour ce Géant parce qu’il était très beau.

— Géant vous tâtera les côtes ! disait le vieux.

Ils haussaient les épaules, les deux valets et le jeune maître, habitués qu’ils étaient à vivre au milieu des bêtes.

Gédéon n’approchait jamais du taureau sans le taquiner ; le taureau répondait, faisait cliqueter sa chaîne et, la tête basse, lançait un long beuglement de menace qui roulait dans sa gorge épaisse. Le valet se moquait :

— Beû eû ! Beû eû !… La lutte, Géant !