ERNEST PSICHARI
LES VOIX
QUI CRIENT
DANS LE DÉSERT
SOUVENIRS D’AFRIQUE
PRÉFACE DU GÉNÉRAL CH. MANGIN
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
6, Place de la Madeleine, 6.
MCMXX
TOUS DROITS RÉSERVÉS
DU MÊME AUTEUR
| Terres de Soleil et de Sommeil, ouvrage couronné par l’Académie française. Préface de Monseigneur Le Roy, évêque d’Alinda. 1 vol. | 5 fr. |
| L’Appel des Armes. Préface de Monseigneur Baudrillart, de l’Académie française. 1 vol. | 5 fr. |
| Le Voyage du Centurion. Préface de Paul Bourget, de l’Académie française. 1 vol. | 5 fr. |
Copyright by Louis Conard, 1920
AU LECTEUR
Le titre sous lequel nous publions cette confession angoissante figure, écrit de la main même de l’auteur, sur le manuscrit qu’il a laissé après sa mort, survenue, comme on sait, le 22 août 1914, à Saint-Vincent-Rossignol, en Belgique, où il est glorieusement tombé à l’ennemi.
Nul autre que lui n’aurait pu choisir un titre plus approprié au sujet[1]. Ces pages sont un long cri de détresse jusqu’au moment où le jeune Africain, le petit-fils d’Ernest Renan, s’apaise enfin dans la foi catholique. L’intérêt hors pair de cet ouvrage, c’est qu’il se concevait et s’exécutait au fur et à mesure qu’Ernest Psichari se convertissait. Une fois converti, pour plus de modestie, pour plus d’humilité, il se dissimula sous le nom impersonnel de Maxence dans son Voyage du Centurion, désormais classique. En réalité, il avait essayé, dans ce Voyage, de refondre les Voix qui crient dans le Désert. Mais, incapable de se répéter, il tira des richesses de son fond une œuvre toute différente et qui, d’ailleurs, resta inachevée, telle qu’elle fut publiée en 1915.
[1] On a aussitôt compris que le titre de ce livre a été inspiré à Ernest Psichari par le fameux verset d’Isaïe (LX, 3) : La Voix de Celui qui crie dans le Désert, verset repris ensuite par les quatre Évangélistes successivement.
L’œuvre, au contraire, que l’on va lire — et qui a eu l’honneur de paraître dans le Correspondant, du 25 novembre 1919 au 25 janvier 1920 — est le récit complet de la conversion d’Ernest Psichari. Comme nous l’avons marqué, les Voix qui crient dans le Désert sont une confession : le Centurion est un roman. C’est un roman plutôt contemplatif, tandis qu’ici l’action militaire, l’événement matériel, le voyage proprement dit se mêlent sans cesse à la contemplation. On a de la sorte tout un drame mouvementé, haut et poignant, où éclate un des plus beaux cris religieux qu’on ait pu recueillir d’un cœur humain.
PRÉFACE
Les Voix qui crient dans le Désert.
Il faudrait un saint comme le Père de Foucauld, officier de cavalerie, explorateur et moine, pour les annoncer au monde profane, mais le Père de Foucauld a été assassiné par ordre des Allemands dès le début de la guerre, en même temps qu’Ernest Psichari tombait héroïquement sur le champ de bataille.
Par la contemplation de la nature vierge de tout contact humain, par le silence éloquent du Désert, par l’ascétisme des privations consenties, par la magie de l’action et par la pensée longuement creusée dans la solitude, voici que revient aux croyances anciennes un libre esprit moderne, un lettré, une âme d’élite, et qui est bien difficile à convaincre : son cœur est pris, son intelligence s’incline, et il réclame la révélation à lui particulière, le Signe.
Et ce Signe vient.
Et quel décor à ce drame intime et troublant ! Rien de moins monotone que le Désert, témoin de ces émouvantes péripéties. Ce soldat est fier de son épée en l’inclinant d’un large geste. Ce Français sent tout l’orgueil de sa nation, tout en respectant la noblesse des vaincus et la profondeur de leur foi. Ce lettré pense que l’œuvre intellectuelle compte bien peu devant la grandeur du sacrifice ; il cite le dicton des Talebs arabes : « L’encre des savants est plus agréable à Dieu que le sang des martyrs », et il ajoute : « Malheureuse race qui n’a pas compris ce que valait la goutte de sang d’un martyr, et combien elle pesait plus que tous les livres du monde, et que l’encre s’efface, mais que la goutte de sang ne s’effacera pas ! »
Quand de telles paroles s’accompagnent du sacrifice total, elles retentissent profondément dans tous les cœurs.
CH. MANGIN.
Juvisy, 14 janvier 1920.
LES VOIX QUI CRIENT
DANS LE DÉSERT
CHAPITRE PREMIER
BRACKNA. — TAGANT. — GORGOL
Après avoir longé la berge du Sénégal de Podor à Boghi, le Commissaire du Gouvernement en Mauritanie, que j’avais l’honneur d’accompagner, se prépara à quitter les rives du fleuve, pour s’enfoncer dans les immenses territoires dont il avait le commandement. Le 17 février 1910, au lever du jour, une petite caravane se mettait donc en route, après avoir dit adieu aux flots paisibles du Sénégal. En tête, marchait l’avant-garde, composée de six tirailleurs sénégalais sous la conduite d’un sergent indigène. Puis venait le colonel, suivi de son interprète, le toucouleur Baïla Biram, et de quelques cavaliers noirs. Enfin, une section de tirailleurs précédait le convoi composé de seize voitures Lefèvre traînées à mulet. A l’arrière, marchait le palefrenier du colonel, fièrement campé sur un bœuf, affublé pour la circonstance d’une selle anglaise, puis la longue suite des domestiques, cuisiniers et marmitons, et enfin, l’arrière-garde composée d’un sergent européen et de douze tirailleurs sénégalais. Sur les flancs, la marche était gardée par une douzaine de partisans maures appartenant à la tribu des Ouled Biri, tous montés sur de magnifiques chameaux qui les berçaient indolemment.
Notre première étape était le poste d’Aleg. Une sorte d’avenue bordée d’arbres y conduit — mais nous savons qu’il y a le désert au bout de cette allée rectiligne, et cette pensée nous fait frissonner d’impatience. Le 18, à 10 heures, nous arrivons au poste ; c’est un petit fortin crénelé, qui couronne une faible hauteur rocheuse. Le drapeau français flotte sur le toit le plus élevé. Devant le mur d’enceinte, les tirailleurs sont rangés pour rendre les honneurs : tableau magnifique, dans sa pure simplicité, et qui, dès l’abord, nous donne la clef de l’Afrique. Nous apprenons que c’est à notre âme qu’elle parlera, plus qu’à nos sens, et nous voici engagés, par le pur symbole de ce qu’il y a de plus noble sous les cieux, dans la plus noble vie spirituelle.
Nous quittons Aleg le 19, après avoir renforcé l’escorte d’une trentaine de fusils. A 9 heures du soir, nous passons à hauteur du puits de Tankassas, mais la lune éclaire notre route, et nous ne nous arrêtons qu’au milieu de la nuit, quelque part, dans la solitude silencieuse. Tandis que les tirailleurs s’étendent sur le sable, enroulés dans leurs couvertures, je me promène de long en large, étant de veille, dans le carré que forme notre camp d’un soir. Des souffles frais circulent parmi les mimosas épineux. Tout repose dans la pureté exquise de la lune claire, et sur le ciel blanc, les sentinelles, baïonnettes au canon, font de vives découpures immobiles…
Ah ! je la reconnais, ce soir, cette odeur de l’Afrique que j’ai tant aimée ! Je reconnais cette brise vivifiante qui exalte ce que nous avons de meilleur en nous, et je me reconnais moi-même, tel que j’étais en mes années d’adolescence, lorsque je traversais d’autres solitudes, si loin d’ici et si près.
J’ai vécu bien des nuits semblables à celle-ci. Combien en vivrai-je encore ? Combien d’années marcherai-je sous le soleil de la force et sous la lune de la douceur ? Je l’ignore, mais ce qu’il faut — de toute nécessité — c’est que l’Afrique retrouvée me donne d’utiles conseils. Si longtemps que nous devions voyager, nous ne voyagerons pas comme des touristes. Il faudra — de toute nécessité — que chaque étape soit utile à nos cœurs. Il n’est pas en moi de volonté plus arrêtée, de plus ferme propos, que d’aller maintenant à travers le monde, tendu sur moi-même, décidé à me conquérir moi-même par la violence. Je ne traverserai pas en amateur la terre de toutes les vertus, mais à toute heure je lui demanderai la force, la droiture, la pureté du cœur, la noblesse et la candeur. Parce que je sais que de grandes choses se font par l’Afrique, je peux tout exiger d’elle, et je peux tout, par elle, exiger de moi. Parce qu’elle est la figuration de l’éternité, j’exige qu’elle me donne le vrai, le bien, le beau, et rien moins…
Onze jours après notre départ de Boghé, nous voici au pied de la haute falaise du Tagant. La paroi verticale nous écrase. Le terrible vent d’est fait rage, nous enveloppe dans un nuage de sable. Il pousse, comme des vagues écumeuses, de blanches dunes qui risquent de submerger les cases du poste de Moudjéria. Pendant trois jours, nous avons presque une vision de l’enfer, et c’est un sentiment de délivrance que nous éprouvons lorsque, contournant la falaise, nous entrons de plain pied, par le col du Toum el Batha, dans le montagneux Tagant. Là, des fonds d’oueds herbeux viennent varier la monotonie des cailloux et des rocs. Des plateaux, où poussent de petites graminées, offrent de maigres pâturages aux moutons des tribus. Parfois, parmi les rocs, on aperçoit un baobab monstrueux, ou bien l’on suit quelque champ de pastèques qui, seuls, attestent la vie humaine dans ces parages désolés.
De Moudjéria à Tijikja, pendant la traversée du Tagant, on trouve de l’eau à toutes les étapes. A Tin Ouadin et à Taorta, nous nous sommes arrêtés près des sources qui jaillissent du roc et que l’on nomme « guelta » en maure. Bien que l’eau y fût mauvaise, à cause des troupeaux de chameaux qui nous avaient précédés, nous étions heureux qu’un peu de pittoresque vînt rompre la monotonie des étapes. Les vasques rocheuses ont un grand parfum d’hébraïsme. Sans doute sont-elles semblables à ces sources d’eau vive que la baguette de Moïse fit sortir du sol, dans une autre Thébaïde.
A Niémelane, en plein Tagant, nous nous sommes arrêtés près de la stèle de pierres, élevée à la mémoire des lieutenants Andrieux et de Frausser. Elle s’élève non loin de l’éperon rocheux où ces deux officiers trouvèrent la mort, en octobre 1906. Nous étions alors tout au début de la conquête. Quinze mois auparavant, M. Coppolani qui, le premier, s’était avancé dans le haut pays, avait été assassiné à Tijikja. Inquiets de nos entreprises, les ennemis de la paix française avaient résolu de tenter un gros effort. Le vieux cheickh Ma el Aïnin, le chef spirituel de tout l’Adrar jusqu’au Sud Marocain, s’était rendu à Fez et avait sollicité contre nous l’appui du sultan Abdel Aziz, à qui le cheickh avait donné sa « baraka ». Le sultan avait répondu en envoyant à l’aide des Maures son cousin Moulay Idriss. En octobre 1906, ce fanatique envahissait le Tagant à la tête d’une bande de 600 fusils, recrutés pour la plupart dans l’Adrar. Il rencontrait dans le cirque aride de Niémelane, le détachement Andrieux — de Frausser qui se faisait écraser sous le nombre.
Il reste de cette journée de sang l’humble monument que de bien rares passants viennent saluer. Mais ceux-là, du moins, y viennent demander un secours. Ces pèlerins-là ont des âmes tremblantes devant la France. Accablés d’amour au souvenir de la patrie, ils murmurent : « Oh ! être digne d’elle ! » — et c’est l’ardente supplication qu’ils traînent éternellement avec eux.
9 Mars, Tijikja. — Ici, un peu de vie nous accueille. La palmeraie bruit doucement et son inexprimable douceur convie au repos, à l’apaisement. Mais il faut que le poste, rectangulaire, massif, vienne encore, avec ses arêtes droites, mettre de l’austérité où l’on craignait trop de mièvrerie. Le lieutenant de F. nous accueille, et tout de suite, il nous mène au tombeau de Coppolani qui se dresse au bout du camp des tirailleurs. La touchante inscription, en arabe, rappelle que Coppolani fut l’« ami des Musulmans ». Et nous voici reportés en cette année 1905, où le grand homme résolut de s’avancer dans les sables de la Mauritanie. Quelle grande aventure ! Pendant deux ans, M. Coppolani reste impuissant sur les berges du Sénégal, les yeux fixés sur les immenses territoires du Nord dont la possession devait assurer la paix du Sénégal. Le représentant de la France n’a pas de bagages, son escorte se compose d’une poignée d’hommes ; l’argent fait défaut. Mais l’on travaille tout de même. Coppolani demande des renforts. Il gagne l’amitié du cheickh Sidia, le maître spirituel de la plus grande partie du Sahara méridional. Enfin, en 1905, il prend la route du Tagant. Sur son chemin, il montre aux Maures ce qu’est notre patrie. « Nul comme lui, me disait plus tard le capitaine A., qui fut son compagnon, ne connaissait l’âme des Musulmans. En une heure de conversation, il retournait complètement les Maures les plus mal disposés à notre endroit. Aussi avait-il dans le pays une réputation extraordinaire. J’ai vu des hommes qui faisaient des lieues pour lui apporter un mouton, engraissé à son intention et qu’ils transportaient à dos de chameau pour que la viande en fût meilleure. J’ai vu des Marabouts conduire vers lui des troupeaux de vaches entiers, pour qu’il ne vînt pas à manquer de lait. »
Coppolani continue sa route jusqu’à Tijikja qui est encore aujourd’hui la sentinelle avancée du désert. Mais là, le fanatique Moulay Idriss l’assassine, au moment même où il songe à partir pour l’Adrar et à rejoindre, par delà les solitudes, nos possessions du Sud Algérien.
Il me semble qu’il reste quelque chose encore des combats d’autrefois, et je crois le percevoir dans la gravité sereine de ce premier soir, où nous revenons vers le poste, après avoir été prendre le thé dans la maison du vieux médecin maure Mohammed el Brahim. Pendant deux heures, nous sommes restés dans une pièce sombre, où s’entassent des peaux de bouc emplies de livres et de manuscrits. Le maître de la maison, assis sur une sorte de lit en pierres, le nez chaussé de grandes lunettes, parlait du passé, de son pays, de la France. Quand nous eûmes quitté la soupente et retraversé la large cour, le vestibule désert aux massifs piliers carrés, ce fut avec joie que nous aspirâmes les larges souffles du soir. Des enfants nus longeaient les murs des rues étroites. Devant le Ksar, nous nous arrêtâmes près du cimetière, vers qui se courbe un grand nété. Nous avions devant nous le lit sablonneux de l’Oued, et, sur la colline, le poste dédié à la mémoire de Coppolani. Je ressentais jusqu’à la douleur le sérieux de ce paysage crépusculaire. Là, d’austères souvenirs nous assiègent. Nous sentons que rien n’est pour l’ironie dans un tel assemblage, qu’aucune place n’y est faite au sourire. Ah ! non, nous ne rions pas en Afrique. Je sais bien que nous n’y serons pas des sceptiques, que nous choisirons, que toujours nous voudrons choisir. Nous ne sommes pas de ceux qui veulent tout concilier, tout aimer. Que les délicats s’en aillent donc ! Que ceux qu’effraient les sentiments un peu rudes, que ceux que froisse une trop grande simplicité du cœur, quittent à tout jamais la terre de la force et de la vertu ! Que tous ceux qui hésitent, tous ceux qui trembleraient devant une vérité trop forte, ne viennent pas prendre la rude nourriture de l’Afrique ! Il faut ici un regard ferme sur la vie, un regard pur, allant droit devant soi, un regard jeune, de toute franchise, de toute clarté.
Nous sommes revenus à Moudjéria par la route du Nord, c’est-à-dire en longeant l’Oued el Abiod, dépression boisée où les tribus viennent chercher un peu d’ombre. C’est sur cette route que l’on rencontre l’ancienne ville de Ksar el Barka, aujourd’hui en ruines. Vus des arbres de l’Oued où l’on repose à l’aise, ces murs droits en pierres sèches, que ne surmonte plus aucune toiture, ont encore un grand air antique. Nous étions là, sous des palmiers, dans une serre chaude lumineuse et brillante, très loin de la vie, très près des choses… Des Maures arrivèrent, d’abord un vieillard à barbe blanche, puis des hommes dont les yeux étaient beaux, des enfants enfin. Ils venaient de voir le colonel. Le bruit de la machine à écrire, sous une tente, troublait le silence ; il me rappelait que nous étions ici pour une grande œuvre pratique, et que l’impressionnisme, dans l’état où nous étions, eût été insupportable. C’était un moment de sincérité.
Du Tagant, nous devions rejoindre le fleuve par le poste de M’Bout qui se trouve à deux cents kilomètres au sud de Moudjéria. Nous partîmes de ce dernier point le 24 mars. Les deux jours suivants, nous longeâmes du dehors la haute paroi du Tagant, dont nous étions enfin sortis. Le 26, nous étions à Touizigjiguit, petit puits dans le roc où l’on parvient après avoir franchi une pente assez dure. De là, nous pouvions voir la plaine du Gorgol où nous allions nous enfoncer. A trois heures du soir, nous nous mîmes en route et nous commençâmes à cheminer lentement dans l’espace indéfini qui s’ouvrait devant nous. Le soir, nous longeâmes quelques faibles hauteurs rocheuses, puis tout devint imprécis, infiniment pâle et déteint. Nous entrions dans la clarté lunaire, encore étourdis du jour trop long qui venait de mourir. A trois heures du matin, nous nous arrêtions, en attendant le lever du soleil.
Les étapes suivantes nous rapprochèrent très visiblement du fleuve. La plaine se couvrait de hautes herbes, d’arbustes épineux de plus en plus denses. Le pays se faisait plus aimable. Le 1er avril, avant l’aube, nous traversâmes le lit du Gorgol. Il est bordé d’arbres magnifiques, sous l’ombre desquels des nuées de sauterelles nous accueillirent. Quand le jour parut, nous aperçûmes à l’horizon une faible hauteur que surmontait une sorte de tour assez élevée. C’était le poste de M’Bout. Nous allions y parvenir, lorsque nous vîmes se ruer sur nous une horde de Maures montés sur des chameaux. Ils passèrent devant nous en hurlant, puis ralentirent leur allure, après nous avoir dépassés. Des cavaliers les suivaient, accourant à bride abattue, tout en déchargeant en l’air leurs longs fusils à pierre. Enfin, nous vîmes une centaine de femmes qui s’avançaient vers nous en battant des mains et en criant. Arrivées à notre hauteur, elles repartirent devant nos chevaux, et c’est dans cet étrange appareil que nous atteignîmes les murs du poste, au pied desquels nous attendaient les tirailleurs sénégalais, correctement alignés.
Je ne tenais pas à rentrer à Saint-Louis. Aussi fut-ce avec joie que je reçus l’ordre de reprendre la route du Tagant, en qualité d’officier-adjoint au commandant F. Nous partîmes de M’Bout, le commandant et moi, le 6 avril, et, piquant vers le nord-est, nous allâmes rejoindre la chaîne de l’Assaba. C’est un petit massif montagneux allongé du sud au nord, qui sépare de ses hauteurs abruptes les plaines du Fgeïba et du Gorgol. Nous en suivîmes le pied jusqu’à la source d’Aïn el Raïra, qui en marque l’extrémité nord. Nous avons trouvé le long de cette falaise de charmantes sources dont le murmure inattendu nous ravissait.
Le 15 avril, nous reposâmes à Garavuel. Nous étions de nouveau à la limite du Tagant. Dans un repli de la montagne, au fond d’une gorge étroite, on trouve une série de vasques. Des arbres se penchent lourdement sur le noir miroir de l’eau. Sur la paroi s’ouvrent des grottes profondes. Des oiseaux chantent, invitant au lourd repos. Je me suis étendu dans l’une de ces grottes. De là, je ne voyais qu’une vaste coupe emplie d’eau, un grand figuier poussé dans le roc et qui s’inclinait gracieusement. Heure douce, heure de renoncement total, d’abandonnement. Heure de soumission, non de révolte. Heure d’obéissance, de confiance — on ne sait trop à quoi ni en quoi, mais simplement d’obéissance.
Le 16, nous faisons l’ascension de la montagne, cent vingt mètres de hauteur, tombant à pic sur la plaine noire qui déjà s’emplit des brumes du soir. Une fois dans le Tagant, nous continuons notre route jusque vers le milieu de la nuit. Nous marchons dans un décor étrange de rocs enchevêtrés. Nous sommes forcés de jalonner notre route avec de grands feux qui font, dans ce décor de Walkyrie, le plus magnifique effet. Par derrière les promontoires des rocs, dans la nuit froide, sereine, la terre semble embrasée jusqu’aux étages inférieurs de la montagne.
Deux jours après, nous nous arrêtions à Foum Hajar, avec l’intention d’y organiser un peu la horde de partisans, qui nous servait d’escorte depuis M’Bout. Mais le lendemain de notre arrivée, nous dûmes nous mettre à la recherche d’un campement de Torch, dont on nous avait annoncé le départ vers le nord du Tagant. Ces guerriers assez rudes et très indépendants, se refusaient depuis longtemps à nous laisser recenser leurs chameaux. Le 20, à une heure du matin, nous partîmes à grande allure, et nous longeâmes la grande dépression de la Tamourt en Naje. A l’aube, un enfant nous indiqua sans difficulté l’emplacement du campement. Vers huit heures, nous apercevions en effet les tentes, disséminées dans des bouquets d’acacias. Nous les entourâmes rapidement, nous ramassâmes les fusils, tandis que les partisans partaient à la recherche des troupeaux. Quand ils les eurent trouvés, nous en fîmes le recensement, et deux heures après, nous reprenions la route de Foum Hajar.
Le 22 avril, le commandant F. quittait Foum Hajar pour rejoindre Moudjéria, où l’appelaient des affaires politiques importantes, et il me confiait le commandement de notre escorte dont nous avions porté l’effectif à quarante fusils. Je n’avais donc avec moi que des Maures, bien recrutés, mais encore fort indisciplinés et nullement au courant de nos habitudes militaires. Tous étaient montés à chameau.
Le 24, je recevais l’ordre d’aller m’installer à l’est de la guelta de Moudjéria, en une bonne position militaire. L’ordre fut exécuté le jour même. Je me transportai au bord de la falaise qui domine le poste de Moudjéria, et, après avoir fait choix d’un emplacement convenable, je fis établir, sur un carré de trente mètres environ, une forte clôture en branches épineuses, de celles qu’on nomme communément « zériba » dans nos troupes d’Afrique. Je devais y rester jusqu’au 12 juin.
C’est là que j’ai connu mes premières heures de vraie solitude, là que j’ai, pour la première fois, écouté pieusement les heures tomber dans l’éternel silence du désert. Dans cette terre morte, où jamais un homme n’a fixé sa demeure, il me semblait sortir des limites ordinaires de la vie, m’avancer, tremblant de vertige, sur le rebord de l’éternité. Pendant l’écrasante chaleur des jours, tandis que les partisans dormaient sous leur soleil familier, je restais sous ma tente, les genoux au menton, ayant, avec un battement de cœur, comme le sentiment d’une mystérieuse attente.
Le soir, je montais généralement en haut des rochers abrupts qui dominaient le camp vers l’est. Jusqu’où le regard pouvait s’étendre, je ne voyais que des arbustes rabougris aux maigres frondaisons, dispersés sur des aires désolées. Au loin, des collines grêleuses encerclaient l’horizon, mais mon regard allait plutôt se reposer sur la petite grève de sable où se dressaient nos tentes en poil de chameau. Seules, elles étaient un peu de vie dans la morne sérénité des choses, comme un faible battement d’ailes dans l’éther.
Après la chaleur accablante du jour, le frais crépuscule mettait en moi je ne sais quelle légèreté, et il me semblait percevoir comme une ascension de mon âme dans l’espace. Alors, perdu sur la terre, je m’abîmais dans le mystère du monde, les yeux fixés sur Orion qui, solitaire, émergeait des voiles secrets de l’horizon.
CHAPITRE II
MOUDJÉRIA
12 juin 1910–16 février 1911.
Le 12 juin 1910, je descendis de la montagne et commençai de m’installer à Moudjéria. Je devais y rester huit mois. Rien de plus monotone que la vie dans ces postes qui sont comme les sentinelles avancées du désert. Pourtant, c’est à Moudjéria et pendant mes promenades dans le Tagant, que j’ai appris à connaître les Maures. Cette étude m’a fait passer de charmantes heures. Mais elle ne m’a pas mené à grand chose et je ne crois pas qu’elle ait beaucoup servi à m’améliorer. Ce que j’ai vu de plus beau dans le Tagant, ce sont les traces de notre conquête : le mausolée d’Andrieux et de Frausser à Niémelane, le tombeau de M. Coppolani à Tijikja, et aussi ces quelques piquets qui marquent au sommet de la dune d’El Beyyedh l’emplacement du camp de Rey.
Il y aurait un noble livre à écrire sur les débuts de la Mauritanie française. Et il s’ouvrirait sur une belle page : M. Coppolani se promenant en 1903 sur la rive droite du Sénégal, dans l’appareil le plus modeste qu’ait jamais eu le représentant d’une grande puissance, et le regard tourné vers le Nord où mille difficultés l’empêchaient de s’aventurer.
Le capitaine A. me disait encore : « J’ai vu des assemblées de notables qui venaient à M. Coppolani avec des intentions peu amicales, et que quelques heures de conversation patiente transformaient complètement. Les nomades de l’Aftouth étaient absolument dans sa main. Aussi la légende s’établit-elle vite, dans les tribus hostiles, que Coppolani devait ses succès à certains pouvoirs mystérieux qu’il possédait… » Il n’en fallait pas plus pour déchaîner le fanatisme et provoquer le drame de juillet 1905.
Voilà la grande figure à laquelle nous pensons à Moudjéria. Mais à cette pensée se mêle une sorte de malaise. Il me semble que je ressens encore l’offense faite à mon nom. Eh quoi ? Oublions-nous donc si facilement que nous sommes une puissance de chrétienté ? N’allons-nous pas laisser un peu trop de nous-mêmes dans ces parages ? Quand je repense à l’inscription arabe de Tijikja : « Ci-gît Coppolani, l’ami des Musulmans », je ressens un respect mêlé d’inquiétude. Et il me prend alors le désir de relire les histoires du sire de Joinville et de réapprendre comme il se comportait « en l’aventure dou pelerinaige de la croiz ». Voilà peut-être la drogue qu’il faudrait prendre en Mauritanie.
Sur beaucoup de Français qui n’ont plus la foi, mais qui en ont gardé le regret, l’Islam exerce une puissante attraction. Il ne faut pas trop s’en plaindre. Ce goût nous a donné une habileté extraordinaire dans la conduite et le maniement des Musulmans. Mais de combien d’inquiétudes, de tristes retours sur nous-mêmes payons-nous ce résultat !
Je faisais tous les matins une grande promenade à cheval. Le plus souvent, je longeais vers le sud la haute paroi rocheuse du Tagant, jusqu’à la large trouée de Foum el Batha. Je prenais grand plaisir à galoper sur le sable fin, dans l’ombre que faisait la montagne, jusqu’à une heure assez avancée. Au retour, tout était baigné de soleil, mais le paysage, protégé par la forte assise du Tagant, gardait, avec ses acacias nains et son sol blanc, un air de finesse assez noble. Il avait une légèreté exquise, celle d’une miniature faite de teintes délicates, en même temps que la majesté ennuyée des choses inutiles. Terre métallique, avec des transparences et des reflets de cristaux…
En rentrant au poste, je trouvais généralement plusieurs Maures qui m’attendaient. Vieillards aux traits durs, aux regards aigus, dont l’attitude, et jusqu’au vêtement, faisaient penser à quelque Hébreu de l’Écriture. Il y avait aussi de jeunes hommes aux grands yeux fiers, avec de belles chevelures longues et annelées. On peut dire que le sang arabe a prédominé en eux. Pour moi, ils me figurent plutôt les vrais descendants des premiers Zenata : la douceur berbère, avec la fierté jugurthinienne. A côté de quelques types sémitiques, j’ai trouvé de vrais Aryens. Il me semblait parfois reconnaître quelque Français de ma connaissance.
Dans une société aussi hiérarchisée que la société maure, on ne s’étonne pas que les différences de castes apparaissent nettement dans l’attitude, les gestes, la démarche, jusque dans les regards. Nous voyions souvent arriver de jeunes guerriers, fiers comme des gueux, dont le maintien sérieux, les poses harmonieuses, les traits fins annonçaient de vrais aristocrates. Et l’on restait étonné, quand ils ouvraient la bouche pour mendier un morceau de sucre, quelques poignées de thé ou de riz.
Ici, le plus grand chef est vêtu comme le dernier de ses captifs. C’est encore un trait qui prouve que ces Berbères ne sont pas des Arabes. La simplicité des mœurs est grande, telle exactement que nous la décrit le vieil Ibn Khaldoun, quand il nous fait le tableau de la vie berbère. La vie rude des coureurs de brousse, la vie austère des contemplatifs, voilà les deux aspects de l’âme maure. Ils ne nous éloignent pas tant de nous que l’on serait tenté de le penser.
Un matin de ce mois de juin, je suis allé dans l’Aftouth, de l’autre côté de la dune. Comme je trottais sur le terrain mou tapissé d’herbes pâles, j’entendis de grands cris, des sanglots passionnés où je distinguais l’appel des « muezzins » : « La ila illallah ! » Je m’approchai et je vis des tentes, des hommes rassemblés qui gesticulaient. Dès que je fus aperçu, les cris cessèrent. Je descendis de cheval près des tentes. Les hommes me reçurent bien et m’offrirent du lait de chèvre, de l’air le plus naturel du monde. C’étaient des Ghoudzf, disciples de Cheickh el Ghazwani, le grand savant chadelya.
Ces Chadelya forment une vaste confrérie religieuse qui n’a que peu d’adeptes en Mauritanie. Sortie, au Xe siècle, de l’école philosophique du cheickh Djazouli, elle se distingue aujourd’hui par un mysticisme exalté dont les pratiques touchent d’assez près à l’hystérie. Je venais d’interrompre les exercices spirituels de ces ascètes, en quête du « fena », de l’union mystique rêvée. Le lendemain matin, je voulus aller les revoir. Mais les tentes avaient disparu, s’étaient enfoncées dans le désert, loin de nos regards indiscrets.
Ces pratiques ne sont pas fréquentes chez les Maures. Tous se rattachent à la grande école, plus théologique, des Qadryya, ou à celle des Tidjania qui nous a toujours été favorable, puisqu’un des grands moqaddems de la secte, Abd-el-Kader ben Hamida accompagnait le colonel Flatters en 1880. M. Coppolani, dans son ouvrage sur les confréries religieuses de l’Islam, nous renseigne admirablement sur ces sectes quelque peu fermées aux profanes. Celle des Qadryya, répandue dans le Sahara tout entier, fut fondée par Sidi Abd-el-Kader el Djeilani, originaire de Bagdad, le plus grand saint de l’Islam, et le plus populaire. M. Coppolani nous apprend que les adeptes doivent réciter jusqu’à la congestion cérébro-spinale le « dikr el hadra » : « Allah ! Allahou ! Allahi ! », en penchant la tête en avant, à droite et à gauche. Je n’ai jamais vu de telles folies en pays maure. Mais les principes d’Abd-el-Kader sont toujours vivants dans l’Islam, et ses vertus morales, qui furent grandes, n’ont jamais cessé d’être honorées.
Coppolani nous cite le mot du Saint Ali ben Abou Taleb : « Je suis le petit point placé sous la lettre bâ. » Il faut savoir que la lettre bâ est la première de la « fatiha », le chapitre initial du Koran, qui est en même temps la prière par excellence des Musulmans. Cet Ali avait certainement atteint la dernière hypostase. Rien n’est plus intéressant que de suivre dans Coppolani les différents degrés qui mènent à cette perfection mystique, depuis la pauvreté qui est l’état initial, jusqu’au « Madjma el Baharim », le « confluent des deux mers », où le croyant est si près de Dieu que pour se confondre avec Lui, il ne manque que la longueur de deux arcs. On croit reconnaître ici les différentes stations de l’extase néo-platonicienne, telles que nous les décrivent les Ennéades.
C’est ici que Coppolani nous ouvre des horizons surprenants. Il nous montre l’influence profonde de l’alexandrinisme, de Porphyre, de Jamblique, de Plotin, sur la théologie islamique. Ailleurs, il nous explique comment les fakih, les lettrés de l’Andalousie, disciples d’Avicenne et d’Averroès, se joignirent aux Maures qui revenaient d’Espagne, après la conquête, et qui allaient répandre leur science dans le monde berbère. Et il nous place ainsi au point de jonction de deux grands courants mystiques qui tous les deux nous touchent nous-mêmes d’extrêmement près.
Il faut lire ces belles études dans le décor d’une dune de Mauritanie. Elles y gardent une actualité saisissante. C’est que, depuis Abd-el-Kader el Djeilani, rien n’a changé dans le Sahara méridional. Ayant échappé jusque dans ces dernières années à l’influence européenne, et par nature très attachés à leurs traditions, les Maures n’ont pas bougé. Ici nous ressentons l’impression du voyageur qui descend dans les mausolées d’Égypte et contemple la momie, souriante encore, derrière des bandelettes de deux mille ans.
Tant de rêves élevés, tant de mysticisme florissant en plein vingtième siècle sur le sol le plus inhospitalier du monde, peuvent très bien nous émouvoir. Nous avons la sensation fortifiante d’aller à des excès, de nous élever au-dessus de la médiocrité quotidienne. Nous sommes sur une haute tour, où les bruits des jardins et les parfums des roses n’arrivent plus, comme nous imaginons Assuérus sur la plus lointaine terrasse de Suse, et tout seul au milieu des étoiles.
Mais c’est encore nous-mêmes que nous retrouvons en dernière analyse. Ainsi, nous dressons l’oreille, quand Coppolani nous cite la réponse d’un soufi à un riche qui lui offrait de l’argent : « Voudrais-tu faire disparaître mon nom du nombre des pauvres moyennant dix mille drachmes ? » et qu’il la rapproche du mot de sainte Thérèse : « On nous ravit la pauvreté qui était notre trésor. »
Nous sommes ici sur une terre connue. Nous sommes chez nous. Autrefois, je me suis amusé à noter les coutumes étranges des peuples que je visitais. Mais ce bibelotage ne m’a laissé qu’une sensation pénible d’ennui. Ici, nous ne ferons pas d’archéologie. Nous ne ramasserons pas de vieilles poteries. Nous ramasserons quelques débris de notre cœur, que vingt siècles de civilisation intense ont effrité.
Vers le milieu de juillet, je retournai à Ksar el Barca. Le jour de mon départ et le lendemain, il tomba quelques bonnes averses. Le troisième jour, quand j’arrivai dans la « tamourt des brebis », il me sembla que j’entrais dans une serre chaude. Une odeur de terre mouillée montait vers nous, et j’entendais des oiseaux chanter dans les acacias et les amours. Heures rares, au pays des Maures, que celles où nous recevons des choses quelques parfums et des chansons ! Je passai dans cette tamourt des heures légères, un peu amollissantes, comme celles que l’on passe dans les boudoirs trop chauds, auprès des dames. Cette large coulée de verdure, toute unie et solitaire, trop large, où nous voyions de loin s’arrondir des étangs desséchés, depuis toujours desséchés, et les lignes basses de son horizon pétré, me semblait en définitive un médiocre paradis — comme un essai malheureux de grâce française. Je n’y trouvais pas mon compte. Combien plus tard je devais prendre goût à l’austérité saharienne du Tiris, aux grandes lignes dévastées du Nord !
J’avais avec moi le fils du chef des Kounta du Tagant, un grand jeune homme nommé Ahmed, qui souvent à Moudjéria était venu boire le thé sur ma natte. En arrivant à Ksar el Barca, il me désigna du doigt les ruines de la cité maure.
— Voilà le Ksar, me dit-il, où est mort mon grand-père et où mes ancêtres ont vécu.
— Oui, lui dis-je, je sais que le Ksar a été détruit, au cours de la guerre que les gens de ta tribu soutinrent jadis contre les Idouaïch. Je serais content de le visiter avec toi.
Et nous nous dirigeons vers les ruines qui tremblent sous le soleil, vers les murs larges et bas en pierres sèches, qui semblent aussi des pierres, mais précieuses. Nous entrons dans de grandes cours, puis dans des salles étroites dont les toitures ont disparu. Partout le silence, cette vague oppression des choses très vieilles qui ne sont plus que de l’histoire.
Nous revenons vers la rue et marchons en silence entre les parois resserrées des murailles. Ahmed s’arrête :
— Voilà, me dit-il, la maison qu’habitait mon père.
Nous entrons dans une cour semblable aux autres. Dans un coin, un terre-plain peu élevé.
— C’est ici, continue Ahmed, que le grand cheickh Sidi Mohammed avait coutume de faire son salam. Et ces murs que tu vois sur la droite, c’est la maison de mon grand-père, Sidi Mohammed el Kounti.
Sidi Mohammed el Kounti, cheickh Sidi Mohammed, voilà encore de grands noms de l’Islam. Ils évoquent la glorieuse famille des Bekkaïa qui sont, dit M. Arnaud, les vrais directeurs de conscience du Sahara. La dispersion de ces Bekkaïa me laisse rêveur. On les trouve dans le Touat, dans l’Azaouad, au nord de Tombouctou, à Oualata, dans le Hodh, dans l’Haribiuda, en Mauritanie. Et ces distances prodigieuses ne semblent pas les étonner. Ahmed me parle de l’Haribiuda, comme un Parisien parle de Bruxelles.
J’ai vu dans un campement du Tagant un neveu du fameux Abiddine el Kounti, le guerrier fanatique qui depuis près de cinquante ans sillonne de ses rezzous le Sahara central. Ce vieillard est un fils de Sidi Mohammed el Kounti, dont je visite en ce moment la maison. Ainsi souvent, dans mes promenades avec les Maures, mon imagination est reportée vers d’autres horizons plus lointains que sans doute je ne verrai jamais : l’Azouad, le Tafilalet, le Macina, l’Iguidi, qui sont là-bas, dans les profondeurs roses du désert et dont les noms chantent si fiévreusement à mon oreille.
Mon guide m’entraîne vers la mosquée qui se trouve tout à l’ouest du Ksar. Nous franchissons des blocs de pierre délités et nous voici dans une sorte de colonnade à ciel ouvert, très nue, sans l’ombre d’ornements… Surprise ! Les piliers sont ronds, et derrière, sur le mur du fond, j’aperçois des essais d’ogives. Dans ce pays de nomades, où la demeure en pierre est si rare, et où l’architecture n’existe pas, c’est une grande curiosité que de voir apparaître l’ogive. Je n’ai jamais vu d’autre essai du même genre en Mauritanie.
Enfin, voici un tableau harmonieux, une joie précise. Les larges assises de la mosquée donnent une impression de solidité. Et aussi les lignes nettes comme des fils d’acier et qui ne font point d’ombres. Je vois la lumière qui s’étend dans le désordre des lourds piliers, mais elle ne joue pas sur plusieurs plans.
J’observe mon cicerone. Il sourit finement et semble me dire : « Tu vois, voilà ce qu’ils étaient capables de faire, mes ancêtres ! »
Dans mon voyage de retour vers Moudjéria, ce charmant Ahmed s’est définitivement acquis ma sympathie. Tout près de Ksar el Barca, à Tamra, nous avons reçu le renseignement qu’un petit medjbour, alourdi par des prises nombreuses, remontait vers le nord et qu’il passerait sans doute non loin de nous. B., qui venait d’arriver de l’Adrar avec ses méharistes, s’élance avec quelques hommes. Au bout d’une heure, j’entends des coups de fusil. Je fais seller mon cheval. Ahmed et les quelques Kounta qui l’accompagnent, sont déjà prêts, impatients de sauter sur leurs chameaux. Nous partons, et c’est une course folle sur les traces de B. Je sens derrière moi les grands pas élastiques des chameaux, je sens ma petite troupe ramassée dans un mouvement serré et tendu vers l’avant, un uniforme mouvement de grande coulée vers l’avant, les cous tendus. Heure exquise ! Déjà mille imaginations guerrières nous éblouissent. Je précède un frémissement de joie — cette griserie qui secoue vite les Maures quand le vent de la plaine leur coupe le visage et qu’ils reniflent un peu de poudre.
Tout à coup, nous apercevons un grand désordre : des chameaux, des hommes à pied — sur le sol, des ballots d’étoffe, et, au milieu de tout cela, B. qui donne des ordres. Les razzieurs, surpris pendant la sieste, ont fui, abandonnant leurs prises ; une centaine de chameaux, des étoffes, du thé, des pains de sucre.
Ici, c’est le mouvement humain qui donne toute sa valeur aux teintes plates, amiantines de la terre. Nous sommes sur une petite hauteur éventée. La plaine sans accidents se déroule jusqu’aux fils fins, entremêlés, de l’horizon. Notre clair après-midi s’enveloppe dans le plus sobre des décors, et ainsi je sens mieux le prix de ce tableau : les mouvements des chameaux que des Maures rassemblent, les ballots que roulent des noirs, et B., jeune guerrier français, qui crie au milieu de cette confusion. Une joie naïve et saine de conquérants devant ce butin obtenu de haute main.
J’ai retrouvé Moudjéria sans grande joie. Quel abandon ! Quelle tristesse ! Le sable envahit le petit fortin battu des vents, et il grimpe à l’assaut des murailles. Vers le sud, la dune ; vers le nord, l’immense paroi verticale du Tagant. Entre la dune et la roche, seul, le grand couloir triste où dort le poste. Rien qui serve à la joie des yeux, au repos du cœur. On est embouteillé dans une immense désolation…
L’hivernage s’avançait, traversé d’immenses rafales de vent que chassaient les nuages, avant qu’ils eussent le temps de crever. Parfois, nous voyions s’élever vers l’Est une brume épaisse et si rouge qu’on aurait juré le Tagant en feu, par derrière. C’était le début de ces grandes tornades sèches de juillet. Que de fois je les ai vues se vriller vers le ciel en efforts désespérés, siffler, lugubres, comme un serpent se dresse verticalement et crache vers le ciel son impuissance ! A certains moments, l’immense chevauchée semblait hésiter. Venue de si loin, des fonds du Sahara, on aurait cru qu’elle cherchait sa route dans la plaine sans bords. Un large remous se produisait, puis aussitôt la course folle recommençait, avec des arrachements subits, des embardées vers le ciel bas où se boulaient d’immenses flocons.
Mais les sensations qu’éveillait en nous tout ce bruit, ne valaient pas en intensité le lourd accablement des après-midis. Là, un silence de plomb nous engourdissait. Couché sur la natte, dans l’ombre de la case, que barrait vers la porte un grand rai de lumière, je reprenais, déprenais le livre, doucement oppressé, insoucieux, revenu de toute curiosité.
Il me semble maintenant que ces heures-là m’ont aidé à comprendre certains aspects de l’âme maure. Peut-être aurais-je pu les utiliser à mon profit. Mais le courant à remonter était si fort, que je ne me sentais pas capable de lutter. A cette époque, je me disais seulement : « Ces grandes facilités de méditations que nous consent cette terre spirituelle, les Maures les utilisent et ils font, à cette aridité, d’admirables ornements. Pourquoi, transformant à notre mesure de semblables forces et les employant à notre bien propre, n’essayons-nous pas aussi de nous enrichir, ou plutôt de reconquérir nos richesses perdues ? »
… Vers la fin de septembre, il me sembla que l’air s’allégeait, reprenait sa fluidité. Les milans noirs volaient plus haut. C’est le signe que l’hivernage va finir.
J’ai revu au poste une figure singulière : celle du vieil Alsman, le fils aîné de Bakar, qui est venu faire sa soumission il y a quelques mois, au moment de mon arrivée à Moudjéria. Le grand Bakar avait réussi à grouper et à maintenir sous son autorité tous les Idouaïch qui sont aujourd’hui, avec les Reïan, les seuls guerriers du Tagant. Pendant son long règne, il battit les Mechdouf et les Kounta, poussa vers l’Adrar une pointe audacieuse, tint même Faidherbe en échec. Alors qu’il était presque centenaire, il fut tué en 1906 par le commandant Frèrejean, au combat de Bou Gadoum. Il laissait d’innombrables fils, qui tous firent assez vite leur soumission, sauf l’aîné, Alsman, qui réussit à tenir le haut pays jusqu’au début de cette année, où son grand âge, la défection des siens le contraignaient à venir à son tour nous demander l’aman. Je prends une vive curiosité à contempler ce vieillard aux cheveux blancs comme la neige, au regard perçant, au verbe rare et fier. Quelles peuvent être ses pensées, pendant qu’il nous regarde, nous, les ennemis de toute sa vie qui avons tué son père, vaincu les siens ? Il semble nous dire : « Vous avez la force, et je sais bien qu’il faut plier tôt ou tard, mais vous n’aurez pas mon cœur. Jusqu’à ma mort je resterai Alsman, le fils de Bakar, qui était le fils de Soueïd Ahmed. »
Fanatisme ? Non. L’idée de la guerre sainte contre l’Infidèle apparaît bien rarement en Mauritanie. Haine du « Roumi » ? Non. Mais amour de la liberté, des grandes razzias ensoleillées. Et aussi, fierté d’une grande race qui se rappelle obscurément qu’elle conquit l’Espagne et le Moghreb. C’est encore du rêve. Sont-ce donc des fanatiques ? Non, ce sont des rêveurs.
M. de Gobineau nous rappelle un des mots essentiels de l’Islam : « L’encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs. » Et il nous montre à quel point l’Islam est une religion d’intellectuels. L’encre des savants ! J’y pensais en voyant au poste le vieux cheickh El Ghazwani, chaussé de bésicles, et en train de psalmodier un traité de la prédestination que venait de lui prêter le capitaine G. Ici, nous touchons le point faible de l’Islamisme, et surtout du plus pur de tous, celui des Maures. Nous apercevons l’émoussement de la pointe.
Est-ce admirable, cette fièvre d’intelligence divine ? Peut-être, mais un Français sera toujours révolté par le propos que nous rapporte M. de Gobineau. Quand de jeunes hommes aujourd’hui dénoncent l’intolérable domination intellectuelle de nos modernes savants, ils font l’œuvre la plus belle, la plus salutaire. Mais ce qui nous empêche de douter de nous-mêmes, ce qui nous console, c’est le cri du cœur, ce « Oh ! » d’indignation qui jaillit spontanément, quand nous entendons comparer la plume d’oie de l’écrivain à la palme du martyr. On frémit d’imaginer ce que nous serions, ce que serait la France, si les théologiens d’Occident avaient proclamé une semblable vérité.
Nous valons mieux que les Maures. Nous valons mieux que nous-mêmes. Mais il nous faut des avertissements. Il faut que l’abaissement du voisin nous avertisse de notre propre grandeur. Alors, touchant certains bas-fonds, nous faisons comme le plongeur pris dans les algues, et qui donne un vigoureux coup de pied pour remonter, vertical, les bras tendus, vers la lumière du monde.
Ainsi ce vieil Alsman qui est là, tout tremblant de vieillesse — j’ai admiré sa vie sauvage de bandit traqué. Mais maintenant je n’ai plus pour lui qu’une grande pitié, et il m’apparaît comme la victime lamentable d’une civilisation qui n’a pas su s’orienter.
CHAPITRE III
TAGANT. — ADRAR, ROUTE DE L’OUEST
I. — LE VESTIBULE DE L’ADRAR
Couché sur ma natte et fumant ma pipe en silence, je goûtais à plein le vertige frissonnant de la nuit. Les tirailleurs, disposés en carré, dormaient déjà. Quelques Maures causaient, assis autour d’un feu, et la sentinelle, dans la plaine immense, se profilait toute entière sur le ciel, comme dans un chromo militaire. Près de moi, j’entendais le bruit des chameaux qui ruminaient et parfois, en un mouvement de lassitude, je les voyais étendre sur le sol leurs longs cous. C’était vraiment un tableau commun et familier que j’avais devant moi. Et pourtant ce soir-là, je me livrais tout entier à son charme connu.
J’avais vingt-deux ans quand je connus pour la première fois la douceur de ces campements éphémères, perdus dans le silence des forêts ou des plaines. Depuis, leur charme replié m’obsède toujours. Et déjà, il s’alourdit de souvenirs de beauté… Ce soir-là, tout me paraissait charmant, me pénétrait d’onction. Je caressais ma chienne qui s’étirait frileusement sur ma couverture. Mon regard s’attachait avec amour au beau Scorpion qui, tout là-haut, commençait son cycle immense. Demain matin, me disais-je devant cette armée céleste, l’aile marchante aura franchi les trois quarts du ciel. Et il me semblait que la terre roulait aussi, jeune et légère, et bondissait, à sa place exacte, dans les routes libres du firmament.
Quelques jours auparavant, le 16 février, j’avais reçu l’ordre de partir pour l’Adrar, et le lendemain, avec un lourd convoi organisé en hâte, je m’étais mis en route pour la jeune province française, dont je rêvais déjà depuis un an. Maintenant, j’étais arrivé aux confins du Tagant. Du haut de ses derniers cailloux, j’avais aperçu l’immense plaine, semée d’écueils rocheux, qui mène en Adrar. Au seuil des terres nouvelles, je me sentais un cœur gonflé d’aurore et, comme le claquement d’un large coup d’aile, j’entendais toute l’envolée de la vie.
J’ai eu avec moi, pendant cette longue route, un compagnon charmant, un jeune Maure d’une trentaine d’années, souple et mince comme un palmier, et qui porte un des plus beaux noms de l’Islam : Mohammed Fadel Oued Mohammed Roulam. Oh ! le charmant esprit, cultivé et avide de culture, aimable et raffiné, fleur d’une très vieille civilisation, toute entière tournée vers l’intelligence pure. Mais Mohammed Fadel est déjà plus moderne. Pendant nos longues causeries, il s’informe des événements du Maroc sur lesquels, d’ailleurs, il est mieux renseigné que moi. Il me pose des questions sur la Turquie, l’Angleterre et même l’Amérique. Nous effleurions mille sujets, mais la conversation, avec un homme comme Mohammed Fadel, revient toujours assez vite à la religion. La nôtre le préoccupait vivement. Il estimait, je crois — comme beaucoup de Maures éclairés — que les « Nazaréens » ont eu un grand « prophète », sans doute inférieur à Mahomet, mais venant immédiatement après lui et digne de tout le respect des Musulmans. Pourtant certains points le troublaient. Ainsi, un jour, il me demanda avec une véritable anxiété, si les Français « croyaient en un seul Dieu ou en trois ».
Il est le petit-neveu de Ma el Aïnin et le neveu de Taqiallah, le moqaddem actuel des Fadelya de l’Adrar. Quand je l’ai vu à Moudjéria, il dirigeait tout simplement un convoi dont l’avait chargé le Résident de Chingueti. J’ai su depuis que les chefs de la tribu, et notamment Taqiallah, avaient trouvé indigne qu’un cheickh des Fadelya fît un convoi pour les Chrétiens. Mohammed Fadel, plus dégagé de préjugés, n’avait pas hésité à venir nous offrir ses services.
Tous ces gens ont d’ailleurs bien des raisons de nous être attachés. Lorsque nos armes ont chassé Ma el Aïnin de l’Adrar, les Ahel Cheickh Mohammed Fadel ont recueilli toute la clientèle religieuse du vieux thaumaturge. C’est donc à nous qu’ils doivent la situation florissante où ils sont aujourd’hui. J’ai vu plusieurs représentants de cette grande famille dont beaucoup de membres sont morts, en ne laissant pas moins de soixante à quatre-vingts fils, sans compter les filles — que l’on ne compte pas. Les Fadelya que j’ai connus, avaient tous une grande culture islamique, mais aucun n’avait le charme, la simplicité aimable, la grâce toute aryenne de mon ami.
Nous passions ensemble de longues soirées. Une fois, nous nous attardâmes longtemps à contempler les étoiles. Je lui disais le nom des constellations, tandis qu’il m’en donnait les appellations arabes. D’autres fois, prenant un livre, il me faisait épeler sa langue, peut-être la plus belle de toutes, plus riche, plus souple, plus nuancée encore que le grec. J’aimais à l’entendre lire les lignes mystérieuses, et je me rappelle la joie qu’il y avait dans sa voix chaude qui modulait les phrases, les chantait presque.
La compagnie de cet honnête homme m’inclina vers certaines pensées qui m’étaient déjà familières. Nos propos tiraient leur valeur de ce que nous ne faisions aucune concession. Il restait Maure, je restais Français.
Tous les deux, nous prenions position. Mais j’admirais comme il se maintenait facilement dans une certaine donnée, comme il suivait sa ligne avec fermeté. Nulle trace en lui de « dilettantisme ». Par là, il nous arrivait de nous rejoindre. D’ailleurs, comment sourire dans ce pays ?
Nos étapes nous préparaient peu à peu à l’Adrar. Le 24, à Hassi el Argoub, je trouvai quelques tentes d’Ouled Selmoun. Jusqu’au Ksar d’Oujeft, près d’Atar, nous ne devions plus rencontrer figure humaine. Déjà à El Argoub, la terre se fait si rude qu’elle ne saurait plus s’accorder avec la figure humaine. On n’y souffre plus que de hautes pensées, celles de la gloire, de la vertu, de la fierté. Et même, elles ne sont pas encore assez épurées. Il faudrait une musique, et venue du ciel plutôt que de la terre.
A Aouinet es Sbel, nous avons campé en pleins rochers. Vers l’est, nous étions dominés par une sombre chaîne, et, à nos pieds, nous avions une immense plaine dénudée, sans une herbe, sans un arbre. Le vent la balayait et sa musique était la seule qui nous vînt dans cet empire du silence. Mais déjà une oppression singulière m’envahissait. J’eusse rêvé de franchir tous les cercles de cet enfer, d’être le prisonnier de ces abîmes. Je marchais dans le vertige de ces horizons singuliers, tous les jours plus troublé, avec un peu de sueur aux tempes, des battements d’impatience.
Des soirs sans amour, mais plus grands que l’amour. Des jours sans hâte, mais où on met à vivre plus d’attention. Une vie retranchée du monde, retranchée dans le monde. Et quels retranchements ! Quelles forteresses ! Quels oppida !
C’est le pays de l’égoïsme. Ce pèlerinage en vaut bien d’autres, plus classiques : Athènes, Rome ou Bayreuth. Ici ce n’est que nous-mêmes que nous cherchons. Et trouverons-nous quelque chose ?
A Hassi el Motleh, avant d’arriver au puits, on rencontre des dunes isolées que le vent d’est s’est amusé à modeler en forme d’anses. D’ailleurs, depuis notre arrivée, vers midi, jusqu’au soir, nous avons été enveloppés dans une tourmente de sable qui, définitivement, nous a séparés du monde. Rien n’est désagréable et rien n’est beau comme ces coups de béliers rageurs du vent, qui semble s’exciter lui-même, veut battre son propre record. Ce n’est point encore une image de douceur. Mais où trouverait-on des images de la force, si ce n’est ici ? Nous voilà donc préparés à franchir le seuil de ce canton de la pure grandeur qu’est l’Adrar. Il fallait cette tourmente de sable pour nous laver. Le vent arrache l’humus des montagnes et tout ce qui est accessoire. Il ne reste plus d’elles que leur forme minérale. Le vent fait aussi apparaître les angles de notre cœur, ses saillants, ses rentrants. D’un jardin anglais, il fait un bastion à la Vauban, nu comme la pierre, rectiligne et rectangle, à l’ordonnance géométrique.
II. — GRANDEUR DE ZLI
Le 27 au matin, nous montons insensiblement dans des dunes blanches enchevêtrées où de maigres titariks ont réussi à prendre pied. Deux heures après le départ, le sable cesse, et toute végétation en même temps. Nous franchissons un col mal dessiné. Déjà, de tous côtés, la pierre nous enveloppe, la pierre noire, rugueuse, la pierre morte de l’Adrar. Nous entrons en effet dans le massif de l’Adrar proprement dit, au cœur même de cet étrange soulèvement granitique, où règnent en maîtres le silence et la mort. Dans les cirques sombres que nous franchissons, pas un arbre, pas un brin d’herbe ne pousse. Dans cet excès de dénuement, rien ne vient amuser le regard ou l’adoucir.
Zli, où nous dressons nos tentes vers dix heures, est le point culminant de ce voyage. Nulle part la pierre ne sera plus tragique qu’ici. Le cœur se serre, se noie de tristesse devant ces masses brutales d’où la vie s’est à jamais enfuie. De tous côtés, elles bornent notre horizon, immenses murailles aux replis vierges. Parfois une grande muraille isolée, semblable à ces tas de charbon pulvérulent que l’on voit aux approches des gares ou des usines… Et tout se tait — sinon le vent qui souffle ici d’un bout de l’année à l’autre.
Près du camp, un couloir étroit entre les caillasses, mène à une sorte de grotte. Là, au sein des rochers, dort une eau profonde, comme en une vasque. Il faut encore longer les bords de ce sombre miroir. Alors, du haut d’un dernier étage de rocs, un spectacle surprenant apparaît. La muraille tombe verticale sur une hauteur d’une vingtaine de mètres, et au bas, un lac, un vrai lac d’une centaine de mètres de diamètre, dort son éternel sommeil que rien ne vient jamais troubler. Vers l’est et vers le sud, la paroi tombe à même dans l’eau profonde. Vers le nord, au contraire, la rive est en pente douce, et quelques herbes, un arbre ont poussé là. L’après-midi, nous sommes allés, F. et moi, nager dans ce lac, unique dans tout l’Adrar. L’eau était glacée. Nous sommes rentrés au camp par un raccourci, en nous accrochant de roc en roc, et cette escalade nous a réchauffés.
Au camp, tout reposait. Des hommes, assis près des feux, chantaient doucement. Nous avons mangé notre riz en silence, dans le calme du soir. Peu à peu, les replis de la montagne sont tombés dans l’ombre. L’horizon clos a reculé, laissant plus de solitude encore et plus de désolation entre nous et lui. Et puis, les étoiles ont piqué le ciel, toutes les étoiles, tremblantes dans la froide nuit d’hiver. C’est une heure exquise, avant que la fatigue du jour ne nous terrasse, que de se laisser tenter par l’inconnaissable inconnu de ces lointains scellés. Mais même à cette heure déclive, nos muscles jouent, nous sentons toute notre force. Cette terre misérable, où nous sommes nous-mêmes si misérables, elle a une singulière vertu d’excitation. L’on sent que l’on s’y élève au-dessus de soi-même.
La terre est battue de tous les vents, balayée de souffles mortels. Voyez-la : elle est un perpétuel gémissement, elle est une lamentation. Elle est pelée, nettoyée, lavée et relavée, grattée jusqu’à l’os par le vent — les vents du large qui glissent, lèchent sa peau comme des langues de feu, tuent la plante, la pierre même et tout l’ordre de la nature. Elle est la terre de l’aura mystique qui nous fait trembler un peu, tant elle vient de loin, on ne sait d’où…
C’est pourtant notre terre, cette misérable écorce nue, et c’est notre amie, et elle sourit pour nous, cette sombre écorce pelée, ridée de vieillesse et de misère. C’est que rien n’a changé ici, ni les hommes, ni les choses. Aujourd’hui, c’est comme il y a deux mille ans et demain sera encore comme aujourd’hui.
Comme nous allons vers des terres que nous ne connaissions pas, voici que nous découvrons dans notre cœur de grands espaces inexplorés. Toute cette misère, celle de la terre et la nôtre propre, nous nous y sentons si à l’aise, nous y sommes tellement chez nous ! D’abord quelques singularités nous étonnent. Et puis, après, nous sommes forcés de reconnaître que toute cette misère est très naturellement à nous, et que c’est au contraire la cité moderne qui n’est pas à nous et où nous sommes des étrangers. Cette pure simplicité de la vie nomade, cette pure rudesse, voilà les vertus que nous aimons et celles où nous aimons à nous mouvoir. Oh ! comme elle est bien à nous, cette terre sans noms que nos Foncins colorent comme négligemment en bleu ! Loin des usines et des boutiques et des gares, comme nous nous reconnaissons les uns les autres, nous les soldats, avec, au cœur, toute la joie de la délivrance !
Si loin du progrès, nous sentons que nous sommes des hommes de fidélité, et qu’au fond le progrès nous est égal. Nous ne sommes pas des révoltés, nous aimons même ces douces chaînes coutumières qui nous lient aux grandeurs du monde.
Mais alors, une pensée nous vient. Pourquoi tant d’abandons que nous avons consentis, tant de reniements dont nous sommes coupables, tant de dérélictions qui sont les nôtres ? — Pourquoi, parmi ces forces qui s’opposent au progrès abhorré, garder l’armée et rejeter l’Église ?
Quand je causais avec Mohammed Fadel, je tenais à rester « Français ». Mais alors, tout naturellement, du même mouvement, je lui parlais du Christ en chrétien, et j’eusse éprouvé la plus grande honte à ne pas le faire.
Je me rappelle ces conversations comme la chose la plus étrange du monde. Je n’avais pas la foi et je parlais en croyant, et pourtant je n’avais pas le sentiment de manquer de sincérité. Alors pour la première fois, j’ai compris combien le Christ me liait, comme malgré moi et à mon insu.
Mais alors, quels sont ces détours, ces chemins de traverse ? Quels sont ces compromis ? Il faut pourtant choisir : si l’on rejette l’autorité, quitter l’armée dont elle est le fondement mystique ; si on l’accepte, accepter toute autorité, l’humaine comme la divine. Nous sommes des hommes de fidélité, et voici que pourtant nous sommes hors de la fidélité. Nous ne sommes pas des hommes de reniement, et pourtant nous renions. Nous ne sommes pas des hommes de blasphème, et du soir au matin, du matin au soir, nous jetons au ciel nos blasphèmes.
Que nous reste-t-il donc ? Il nous reste notre solitude, notre fierté devant les hommes, et, devant nous, cette petite honte, ce petit regret, cette inquiétude. Il nous reste que nous traînons jusqu’au sein même de l’infidélité le goût ardent de la fidélité.
Ici, l’on sait que la place d’un soldat est dans la solitude, à regarder passer les nuages, les étoiles. Et nous sommes seuls en effet, dans ce monde affreux, qui regardons les étoiles.
Une heure après le départ de Zli, le 1er mars, nous avons rencontré une tombe isolée dans la plaine. Elle doit être de quelque marabout vénéré, car les Fadelya se sont arrêtés et ont prié longuement. Puis la marche a repris, monotone, au pas régulier des chameaux. Un moment, comme nous marchions depuis longtemps dans un grand rag, nous nous sommes trouvés devant une forte ondulation rocheuse qui présentait une pente abrupte. Nos chameaux l’ont gravie lentement, nullement étonnés et toujours flegmatiques. Du haut de la pente, l’horizon est immense. Jusqu’aux lointains où dort la brume solaire, de noires collines ondulent, rayées parfois de lignes blanches qui sont des sables. Plus près de nous, une tache verte. C’est Daï el Tofla, où nous devons nous arrêter aujourd’hui. Ce qui, décidément, caractérise ce pays, c’est qu’il n’y a pas de nuances. A peine de la couleur : du noir, du blanc. C’est ainsi que je voudrais écrire.
« Pas la couleur… Rien que la nuance… » dit Verlaine. Mais Verlaine, ici, nous fait horreur.
A Daï el Tofla déjà le paysage s’adoucit. Nous campons dans le sable fin d’une rivière morte, le Oued N’Beïka. L’horizon s’est élargi. Ce n’est plus l’écorce rugueuse de Zli. Et bientôt les douces palmeraies d’Adrar vont nous accueillir. Heureuses stations, chères aux Maures, dans la chaleur bleue des palmes et la lourdeur des longues siestes !…
Ouakchedda, le 3. — La lumière joue entre les palmiers. Une brise douce agite leurs cimes, tout là-haut. Les troncs écailleux, colonnes graciles, laissent circuler de grandes clartés. Des taches de soleil tremblent sur le sol dur où craquent des palmes mortes.
III. — LES COORDONNÉES DE ZLI
Nous suivons avec amour la route sur laquelle s’est avancé, il y a juste deux ans, un soldat magnifique. Préparés, épurés par Zli, lavés par les grands courants d’air de l’Adrar, nous pouvions donner tout notre cœur à ces tableaux militaires qui marquent, de loin en loin, le sentier de la conquête. Voici Djouali, Choummat, Tifoujar — tous marqués de quelques gouttes de sang français.
Enfin, le 4 mars, dans les dunes d’Amatil, nous nous arrêtons plus longtemps. C’est là que, les 30 et 31 décembre 1908, les disciples de Ma el Aïnin donnèrent contre nos troupes leur premier effort. Je dresse ma tente près des deux bastions improvisés que le capitaine Bablon avait fait établir à l’est de son camp et dans l’un desquels il avait placé ses mitrailleuses. De ces bastions, il reste encore de larges haies en branches épineuses, qui bientôt seront envahies par les sables.
Mon cicerone est un jeune Samoko qui, le lendemain du combat, fut nommé tirailleur de première classe, pour avoir enterré nos morts sous le feu de l’ennemi. Son récit est un peu confus. Ce qui l’a le plus frappé, ce sont les cris des femmes maures qui, perchées sur un rebord de la montagne, excitaient leurs maris au combat. Détail digne de l’antiquité ! Ces combats africains, pleins de cris, de soleil et de tumultes, ne se peuvent évidemment comparer à ces vastes boucheries que sont les champs de bataille des grandes guerres modernes. Mais ils gardent une allure, une haute couleur militaire, et jusque dans les plus petits engagements, quelque chose de vraiment épique. De chaque côté de la ligne de feu, on crie, on s’interpelle, les insultes se croisent, tandis qu’au loin des femmes mêlent leurs sauvages « you you » aux sifflements des balles. Ainsi Achille hurlait de rage avant la lutte : « Fils de chiens ! Cœurs de cerfs ! »
A Amatil, le 30 décembre, le contact fut rude. Telle fut l’ardeur de l’ennemi qu’il réussit à pénétrer dans l’un des bastions, et que le sergent Jéhin ne sauva sa mitrailleuse qu’en l’emportant sur son dos ! La journée fut très meurtrière. Dans ce champ de silence qu’est maintenant Amatil, je me suis arrêté auprès de nos tombes : voici l’adjudant Vix, le sergent Moricard et d’autres tombes, anonymes celles-là, celles des tirailleurs qu’enterra le jour même mon brave Samoko. Station profitable ! Partout où du sang a été versé pour la France, que ce soit Champaubert ou Amatil, nous nous arrêterons avec la même piété. Entre Champaubert et Amatil, la différence est de quantité, non de qualité.
Le 10 décembre 1908, à Moudjéria, les Maures disaient : « Jamais les Français ne pourront pénétrer dans l’Adrar. » Le 5 janvier suivant, une poignée de Français, que suivaient cinq cents Sénégalais, entrait à Atar, après une marche de quatre cents kilomètres, dans un pays nouveau où le sol, à chaque pas, se dresse contre l’homme. Je ne dis pas que ce soit la folle chevauchée de Murat depuis Iéna jusqu’à la Baltique. Cependant, c’étaient les mêmes hommes, les mêmes mobiles chez les mêmes hommes.
Dans cet ordre, toutes nos stations seront profitables. Partout nous chercherons les lieux où nous pourrons établir une continuité, retrouver le lien du passé avec le présent, renouer les anneaux de la chaîne. Telle sera notre inquiétude. Nous ferons des comparaisons — qui seront des raisons — des recoupements, des approximations. A Amatil, nous posons un jalon. Nos routes modernes manquent de jalons. Nous les rétablirons, partout où nous pourrons. Nous utiliserons le moindre souvenir, la moindre association d’idées. Nous ferons, enfin, « jalon de tout bois ».
Le lendemain d’Amatil, Hamdoun. Nous sommes dans le long défilé qui, par le lit même du Seguedil, mène jusqu’à Atar. Là, en 1909, l’action fut brève, mais décisive. Deux colonnes parallèles. Au centre, du haut des rochers qui dominent l’Oued, une canonnade, tout simplement comme à Valmy. Celle-ci nous livrait la route d’Atar où notre domination, patiemment, méthodiquement, allait s’établir.
Magnifique histoire, trop peu connue ! Mais la France est si riche en gloire qu’elle néglige cette monnaie. Nos colonnes volant aux quatre coins du désert, les tribus venant jeter leurs armes aux pieds de notre chef à Atar, mille faits qui prouvent le souci que nous avions de montrer notre justice, après avoir montré notre force, ce sont là des pages romaines qu’il faudra écrire, des « commentaires » aussi beaux, aussi sévères que ceux de César.
Jusqu’à Atar, on revit les heures de cette grande cohue de 1909. Mais si l’on fait la route aux côtés d’un Mohammed Fadel, ce sont aussi des rêveries religieuses qui vous assiègent. Il me semble que de Zli à Atar, j’ai vu les deux visages de la Mauritanie. Dans le désert, ce sont des imaginations religieuses ou des rêves guerriers qui nous assiègent. Mais ne sont-ce pas là le revers et l’avers d’une même médaille ?
Zli m’a préparé à comprendre Amatil, comme Amatil m’eût aidé à goûter Zli. Dans l’une et l’autre de ces stations, nous restons dans le passé… Mais il est pour nous le présent réel. Réfugions-nous ici ou là, peu importe. Il ne nous suffit que d’avoir un refuge. Nous laisserons dire aux positivistes que le Sahara est le pays des mirages ; mirages peut-être, mais qui nous aident à vivre et à mieux saisir la réalité.
CHAPITRE IV
ATAR
Des femmes dans la palmeraie !… De loin, à voir leurs longs peplums, leur lente démarche onduleuse, on s’imaginerait presque des choéphores et l’on souhaiterait sur leurs épaules quelque cratère. Mais non ! A les mieux voir, ce sont des Rebecca défaillantes sous leurs voiles qui recèlent en leurs plis toute la langueur de l’Orient. Il en est dont les yeux ardents, cernés de kohl, semblent promettre quelque plaisir. Quelques-unes essaient un geste, comme pour se voiler. Hélas ! Elles continuent à me regarder sournoisement, et les voilà même qui m’adressent la parole, trop peu sauvages. Pourtant, je leur sais gré de n’être pas ces beautés de bazar, ces bayadères d’exposition universelle qui empoisonnent, de leur fade odeur, l’Afrique du Nord. Et puis, tous ces palmiers, mols et graciles, font un décor de plaisir où le cœur s’alanguit, s’abandonne vite… Vais-je donc trouver, après les cercles de Dante, les terrasses de la Perse, et les roses de Chiraz, après l’Arabie pétrée ?
Ces belles esclaves m’ont accueilli à Atar. Partout je les rencontrais, dans la chaude ville, des petites — déjà coquettes — de frêles adolescentes, des matrones drapées, comme les muses de Puvis — toutes ardentes comme les fruits des îles et bien faites pour verser l’oubli. Cette ville semble avoir été abandonnée par les hommes, partis pour quelque aventure, et livrée toute entière aux jacassements des gynécées. Quelle différence avec l’austère Chingueti qui bientôt m’accueillera, la ville des vieux docteurs où les seuls bruits sont ceux du muezzin, les seuls murmures, des prières ! Soumettons-nous aux influences du lieu et entrons, en conquérants, dans ces palais sordides…
Pourtant, quelques heures d’oubli valent-elles qu’on s’y attarde ? La volupté est l’accident, et pour l’amour, qu’a-t-il à faire avec les soldats ?
C’est toujours à la façon de Napoléon que nous comprendrons l’amour : « Une nuit de Paris réparera tout cela », disait-il après Friedland. Et c’est de cette façon-là, en effet, que l’amour est l’âme du monde.
L’amour ne saurait être qu’une machine à fabriquer des soldats. C’est un service militaire, comme l’intendance ou le génie. Mais là, le règlement est inutile. Et pourtant que de gloses, que de commentaires sur ce vain sujet, depuis que les hommes écrivent !
C’est un fait digne de remarque qu’aucun soldat n’ait parlé de l’amour avec bonheur. Xénophon, César sont muets sur ce sujet. Courrier n’en dit mot, bien qu’il ait traduit Longus. Vigny n’a même pas pour la femme la galanterie traditionnelle de l’officier français. Il reste l’Amour de Stendhal. Mais est-il un livre plus dépourvu d’amour, plus cruel pour l’amour ?
Possible que ces beaux lieutenants aient les moustaches retroussées. Au fond, je les crois inaptes à l’amour et peu habiles dans le déduit. Voilà le signe de la grandeur, et qui prouve que le soldat, de par sa vocation, est réservé à des destins supérieurs à ceux de la moyenne humanité.
… Ce qui manque ici, c’est la musique. Cette nostalgie, parfois, va jusqu’à la douleur. C’est que la musique est un ordre surnaturel que rien, dans l’ordre naturel, ne saurait remplacer. Ce pays nous apprend le mépris des formes sensibles, et voilà bien sa plus grande leçon. Seulement, il ne nous livre pas ces paradis artificiels, dont nos nerfs de civilisés ne peuvent plus se passer. Il est vrai qu’il nous délivre du papier imprimé. Mais comment s’habituer à ce silence ? C’est lorsqu’il était sourd que Beethoven entendit ses plus beaux accords. Mais il avait le génie.
Rien, dans l’ordre de la nature, ne peut remplacer la neuvième symphonie. Au lieu que le plus beau des Parthénons ne vaut pas un moutonnement de dunes dorées par le soleil. La peinture, les chants même des poètes sont de l’ordre de la nature. Au lieu que la musique est d’un autre ordre et d’un ordre qui dépasse tous les autres, de la distance, par exemple, qui nous sépare des étoiles.
L’art et la nature sont un ordre, et la musique est un autre ordre. L’art et la nature sont un monde, mais la peinture, par exemple, n’est pas un monde. Au lieu que la musique est un monde, et elle est un ordre, à elle toute seule. L’art et la nature sont notre monde. La musique, à elle seule, est l’autre monde. Comment le nierait-on parmi ces beautés si épurées, si transcendantes du Sahara ? Et pourtant, l’affreux silence de la mort y règne en maître. — Oui, mais déjà ici, nous commençons à nous élever au-dessus de l’ordre de la nature. Et par là, nous nous rapprochons de l’ordre de la musique. Ainsi le désert est-il presque une musique…
Comme je me promenais dans le Ksar et que j’entendais les murmures des voix dans la mosquée, j’imaginais avec quelque gaîté Antistius à Atar. Ce prêtre moderniste y eût été vite mis à la raison. Pourtant, devons-nous le blâmer de ne pas s’être conformé à la tradition et de n’avoir pas souillé de sang ses mains sacerdotales ? Ou bien dire qu’il eut tort dans sa grandeur, parce que « la religion est bonne pour le peuple » ? Affreuse tristesse ! Cet Antistius qui veut faire figure de grand intellectuel, nous fait horreur. C’est donc pour quelques chimères métaphysiques qu’il va saper le temple, qui avait su créer l’union des peuples du Latium ? Est-il donc si assuré de la vérité ? Qu’on lui donne, comme à l’abbé Loisy, une chaire au Collège de France, mais qu’on lui défende le Forum !
Hélas ! Antistius a triomphé. Ses dissertations qui eussent été excellentes à l’Académie, sont devenues la règle du monde et son sourire a perdu la France, qui a fait pourtant sa grandeur dans le sang et dans les larmes.
Brave pédagogue ! Honnête professeur de philosophie, qui nous prépare le progrès en formules ! Il parle de la Raison comme Robespierre en parlera, et il se croit son prêtre infaillible. Pourtant, quand il mesure le mal qu’il a fait à son peuple, il nous donne une grande leçon. Nous savons alors que le sort de la patrie est lié à celui des rites. Il sourit ; les rites, la patrie, illusions nécessaires qu’il ne faut pas enlever au peuple ! Lui, il voit plus loin que les rites et que la patrie. Ma foi ! Tant mieux pour lui ! Il suffit qu’il nous ait montré leur union.
Toute tradition est-elle donc forcément bonne ? dira Liberalis. — Elle est une des formes du divin, Liberalis ! Elle échappe à notre raison. Elle plonge si loin, si loin que, devant elle, nous sommes saisis de vertige et nous taisons, comme nous le faisons maintenant devant les voix qui sortent des murs épais de cette mosquée. La tradition se fait tous les jours. De nouvelles branches poussent au vieil arbre. Mais ce mouvement mystérieux de la sève qui monte et qui descend et qui remonte, il échappe à nos regards et pourtant fait vivre l’arbre. Ainsi le passé inconnu nous mène et nous vivons dans le présent connu. Effroyable antinomie que les philosophes ne résoudront pas !
Souratoul el Koufar. Ils disaient, ces Maures, la « Sourate des Infidèles ».
« Dis : ô Infidèles ! je n’adorerai point ce que vous adorez. Vous n’adorerez point ce que j’adore. J’abhorre votre culte. Vous avez votre religion, et moi la mienne. »
Ainsi parle le Koran et ainsi chantent-ils encore, prisonniers dans leur mosquée. Admirable psalmodie qui les met tout de suite dans la fierté, dans la noblesse. Dans la ville ruinée et dévêtue, il ne reste plus que ce cri d’orgueil et de solitude.
Tous les jours, ils disent cette « Sourate des Infidèles ». Et nous, pouvons-nous dire comme eux : « J’abhorre votre culte. Vous avez votre religion et moi la mienne » ? Il ne tiendrait qu’à nous pourtant — et les Croisés ne le disaient-ils point ?
Au Sahara, dans toutes les terres qui sentent l’Orient, on pense aux Croisés. C’est un des pôles de notre méditation.
On regrette de n’avoir pas plus de détails sur les émirs de l’Adrar. Les traditions locales, si pauvres, laissent pourtant entrevoir des histoires dignes des temps mérovingiens. Si l’on en avait la matière, il faudrait la plume d’Augustin Thierry pour les écrire.
Au XVIIe siècle et au XVIIIe, tandis que les fils du conquérant Maghfar, Terrouze et Barkani se partageaient les pays qui sont devenus, depuis, le Trarza et le Brackna, l’Adrar n’était habité que par les Ideïchilli guerriers et diverses tribus maraboutiques : Smassides d’Atar, Idaouali de Chingueti, Amgaridj d’Ouadan. Vers la fin du XVIIIe siècle, un des petits-fils de Barkani, Boubba ben Ammoni ben Akchar, entreprit de faire la conquête de l’Adrar. Les Ideïchilli, à son approche, s’étaient retirés sur le faîte des monts Tegguel qui forment, vers l’Ouest d’Atar, la lisière de l’Adrar. C’est là que les Ouled Jaffria, conduits par Boubba, les rencontrèrent et leur infligèrent une défaite sanglante. Le fils de Boubba, Cheunan, et son petit-fils, Lefsdil, s’installèrent définitivement dans le pays où leurs gens fondaient les groupements actuels des Ouled Ammoni, Ouled Akchar, Ouled el Lobd. Ils faisaient leurs vassaux des tribus autochtones, Ideïchilli et Marabouts. Pourtant, ce n’est que vers 1859 que le fils de Lefsdil, Lasra, imposa sa domination à tout l’Adrar et s’intitula émir du pays. Il régna sept ans et fut tué par les Ouled Bou Sba, venus de l’Oued Noun, pour piller les palmeraies de cette contrée favorisée. Son successeur Azman, second fils de Lefsdil, garda l’émirat onze ans, mais son fils Sidi qui lui succéda vers 1878, fut destitué au bout de deux ans et dut se retirer chez les savants de Chingueti. Les gens de l’Adrar mirent à sa place son neveu M’Hamed ben Ahmed Aïda. Au bout de dix ans, ce jeune homme se fit tuer par les Ouled Gheïlan, tribu qui dépendait de son émirat. Son successeur, Chaudzora, fut chassé par les gens de l’Adrar, au bout de deux ans, et, dit-on, en mourut de rage. Ce fut son neveu, Ahmed ben M’Hamed, petit-fils d’Ahmed Aïda, qui lui succéda vers 1890. Après un court règne, il fut assassiné par un de ses vassaux, Salem Oued Bouchama, des Ideïchilli Ouled Heunoun. Ahmed, fils de Sid Ahmed, un autre fils d’Ahmed Aïda, fut émir jusqu’à l’arrivée dans l’Adrar de la mission Blanchet, en 1900. A cette époque, il mourut par accident de la chute d’une poutre de sa maison. Ahmed ben Moktar, fils d’un troisième fils d’Ahmed Aïda, se conduisit bien à l’égard de la mission Blanchet.
Les Oulad Bou Sba le tuèrent en 1901. Depuis cette époque jusqu’à notre arrivée en 1909, Sid Ahmed, fils de Moktar, deuxième fils d’Ahmed Aïda, était émir de nom, mais ne possédait aucune autorité. L’héritier de l’émirat, Sid Ahmed, le fils de l’émir mort en 1900 et arrière-petit-fils d’Ahmed Aïda, s’était, malgré son jeune âge, débarrassé de son frère aîné M’Hamed et il allait prendre le pouvoir, lorsque les Français arrivèrent dans l’Adrar. Plutôt que de se soumettre, il préféra partir dans la région de Tichitt. C’est là qu’il tomba entre nos mains, le 16 janvier 1912.
J’écoutais avidement mon fidèle compagnon Sidia, fils d’Aleïa, lorsqu’il me contait, sous la tente, ces rudes histoires. Il me semble qu’elles précisent le caractère d’Atar, la résidence des émirs. C’est la ville du mouvement, de la haine et de l’amour, la cité terrestre où se brassent les passions, et toute baignée dans la lumière de la vie. Tandis que Chingueti, la vieille cité, repose assoupie sur la dune et regarde le ciel en priant.
Les Maures disent qu’il faut faire remonter la construction de Chingueti avant l’hégire, au lieu qu’Atar serait de date relativement récente. C’est peut-être à son antiquité que la calme cité doit sa parure de méditations monacales. Au lieu qu’Atar, plus jeune, frémit encore au souffle des passions humaines et préfère à l’encre, le sang.
Il faut que je revienne encore à ces jolies filles qui, un jour, m’ont souri. Elles sont là pour délasser des guerriers. Leur valeur, c’est qu’elles se rendent un compte exact du rôle qui leur est assigné dans la société humaine. Elles sont habituées à recevoir ceux qui ont longtemps couru le désert et rentrent dans la ville, harassés, couverts de poussière, le front brûlant. Elles savent les remèdes qu’il leur faut et ont pour eux des baisers plus frais que l’eau des sources. Voilà donc celles qui allaient à Amatil, il y a deux ans et, à l’heure du combat, excitaient leurs hommes de la voix. J’imagine que c’étaient des cris de passion qu’elles poussaient, et que déjà elles pensaient aux enlacements qui suivent la victoire. Mais, au fond, peu leur importe le vainqueur. Il suffit qu’il ait la force et parle en maître. Aussi sont-elles rieuses et dévoilées.
Elles ne déparent pas ce cercle d’ombre bleue perdu dans le feu du ciel. Mais, le ceinturant de cris, elles en rendent la fraîcheur irritante. Leur odeur est du musc, du benjoin, mais cet écœurement procure encore un bien-être sauvage et oriental. Et c’est encore l’Orient que rappellent leurs coiffures compliquées, ces tresses noires qu’alourdissent des pierres, de l’ambre, de la nacre, des péridots — bijoux sauvages de Salomé.
Et, en effet, nous sommes les maîtres. Nous les sommes, et nous ne nous en trouvons pas. Ivresse nouvelle qui nous rejette en nous-mêmes et nous commande de nous suffire. Nul autre n’y résisterait qu’un soldat. Il faut la froide logique des conquérants pour supporter cet abandon. Ceux-là ont un système de la vie, des principes et des formules d’application qui valent pour tous les cas. Et c’est pourquoi l’art fait horreur aux soldats. Il ne sert pas à la force et les signes de l’algèbre n’y opèrent plus. Par contre, les soldats sont armés pour la vie et pour la solitude.
Ils ont un système qui vaut ce qu’il vaut, mais où ils se tiennent. Ah ! Ils savent bien pourquoi ils vivent. Ainsi peuvent-ils rejeter les maîtres et être les maîtres. Dira-t-on qu’ils ont l’âme indigente et que leur mathématique a tué le libre génie, la fluidité ? C’est croire que la richesse de la vie est en extension — au lieu qu’elle est en approfondissement. Le dilettante qui butine toutes les fleurs, n’est pas plus riche que le conquérant avec ses deux ou trois principes assurés. Le moindre capital vaut mieux que mille possibilités de fortune ; car, mille possibilités équivalent ici à l’impossibilité…
Voilà encore pourquoi ils s’éloignent du romantisme qui est un retour vers la vie, un effort vers sa mobilité. L’ordonnance classique, si loin qu’elle semble de la réalité, leur sert davantage.
Décidément, nous rejetons Antistius. Celui-là aussi, trop riche, mais désordonné, était un romantique. Que fera-t-il dans ce réduit aux angles droits, à la double enceinte de murs que des soldats ont construits ?
Au seuil, les mouvements secs de la sentinelle qui rend les honneurs, vous accueillent. Un large chemin, entre deux murs crénelés. Des caisses de riz, de farine, s’y entassent. La deuxième porte franchie, vous vous trouvez dans une cour carrée qu’occupent de toutes parts des bâtiments sévères, dont deux, se faisant face, sont à étage. Deux escaliers de pierre mènent à la terrasse supérieure, flanquée de bastions et crénelée sur tout son pourtour. Deux grandes vérandas y dispensent une ombre épaisse et chaude. Tout ici respire l’ordre, la mesure dans la force, la règle harmonieuse. Chaque pierre a sa raison, et rien n’est inutile.
Nous sommes ici à la borne septentrionale de notre empire. Mais comment arrêtera-t-on ce large mouvement, auquel l’océan peut seul mettre un terme ? La force qui nous pousse est invincible, parce qu’elle est ordonnée, comme ces réduits mêmes où nous sommes et qui portent, sans le vouloir, toute la signification de notre action. Que faire contre la force, unie à la raison ? C’est un flot discipliné qui roule d’un bord à l’autre du Sahara, et non la masse brutale qu’aucune pensée n’anime. Nos maîtres — les maîtres de la France — s’inquiètent : « Arrêtez ! N’allez pas plus loin ! » Mais ils ne sont pas aussi forts que cette force-là.
Du haut de la véranda du Nord, on est presque dans le balancement des palmes. Au pied des fûts graciles, des chevaux hennissent. Des hommes, des enfants passent. Et derrière ce jeu d’ombres qui tremblent, c’est le grand étincellement immobile des sables, c’est le lit toujours à sec de l’oued, que borne sur l’autre rive un paysage indéfini de cailloux et de molles ondulations.
Je suis descendu vers le jardin potager. Sur la terre ingrate, voici pourtant des tomates éclatantes, des navets, des carottes, des betteraves. Il semble que de la chaleur monte de cette terre remuée et se mêle aux rayons verticaux du soleil tombant d’en haut. Je ferme les yeux, ébloui. Rien ne bouge que les lourdes flèches des palmiers. Elles font à peu près ce bruit auquel s’amuse le vent du large, lorsqu’il agite, aux bords de nos mers du nord, les cimes des pins. Je vois un autre jardin, aux allées droites plantées de poiriers, un vieux jardin cerclé de folle verdure — et ces longs après-midis d’été, où, comme ici, le moindre bruit se répercute, ébranle l’âme. Il y avait aussi des peupliers d’Italie qui faisaient cette même musique.
Il faudra contourner le poste et s’arrêter à la lisière des palmiers, pour retrouver le cours ordinaire de nos impressions. Là s’étend une plaine noire, où parfois s’élèvent en tourbillons de blanches colonnes qui montent vers le ciel, tordues, arrachées — puis disparaissent. De hautes masses dominent la plaine ; c’est la muraille de l’Adrar, abrupte et verticale, fortement assise, accrochée au sol, unie aussi, mais avec de larges plissements, et qui s’estompe vers le nord-est en lointaines grisailles. Nous la reconnaissons bien, cette aridité. Mais ici, elle donne toute leur valeur aux lignes droites et simples du poste, et plus que la gracilité des palmiers ou la douce exhalaison des jardins.
La musique est donc le seul art qui puisse retenir un soldat, puisque, justement, elle dérive de la mathématique.
Mais c’est à peine un art et c’est beaucoup plus. Les combinaisons harmonieuses du nombre, voilà qui plaît à l’intelligence éprise de logique. Une partition d’orchestre aussi est un système, et construit si serré qu’on se demande par quelles mailles il laisse filtrer le rêve. Elle fait rêver à la façon dont les fameuses propriétés de l’asymptote font rêver. Et les seules rêveries qui vaillent viennent des nombres. C’est Platon qui a donné la théorie de la musique…
Il n’est point de musique romantique, malgré les apparences. C’est par une extension qu’on dit Berlioz romantique. Simple association d’idées — à moins qu’un gilet rouge ne constitue le romantisme. Les règles de la musique sont immuables. Nul n’y saurait toucher. Au lieu que les autres arts sont libres à l’excès et que toutes les folies y sont permises. L’histoire de la musique n’offre pas ce désordre qui marque l’histoire des autres arts. C’est, si j’ose dire sans rire, l’art de la mesure.
La musique trouve son emploi dans une vie basée sur quelques abstractions. Alors le rythme est tout. Mais si l’on reste dans la diversité de la vie terrestre, il faut se condamner à des suites d’images d’où l’unité profonde est absente. C’est dans la musique que l’effort vers l’unité est porté au plus haut point. Donc, c’est la patrie des mystiques, qui s’efforcent en désespérés vers l’unité — et des conquérants, ces mystiques de l’action. — Il y a aussi dans la nature une unité profonde ; mais l’art justement la brise, la fragmente. De même, une aile de papillon tombe en poussière dès qu’on la touche.
Ces vieilles pierres du Ksar, délitées par le temps, ont bien encore leur grandeur. Tous les soirs, j’allais m’y perdre, attendant l’heure où rentrent les moutons, en troupeaux pressés, tandis que des nuées d’enfants, fiers et charmants, s’amusent en poussant des cris. J’aimais surtout longer ces murailles en ruines, qui font à la ville une ceinture de misère et d’abandon. Je voyais ainsi les derniers reflets du soleil couchant sur la haute paroi granitique de l’Adrar. Parfois, ces sombres rocs se coloraient en rouge garance, et il semblait alors que toutes les couleurs devenaient plus intenses. Les palmiers d’un vert cru se détachaient sur les sables ocrés de la batha. Seules les pierres du Ksar restaient dans la grisaille, chargées de poussière et de siècles.
Les terrasses sont couronnées d’épines. Aucune ne dépasse les autres. Ainsi elles s’isolent, mais aucune ne prétend s’imposer. Ce n’est point par une vaine bâtisse que la race affirme son orgueil. Au reste, les habitants d’Atar, Smassides pour la plupart ou simples captifs, sont les plus bas des Maures. Les vrais Maures n’habitent pas dans des maisons de pierre, mais sous des tentes en poils de chameau, perdues dans les replis du désert. C’est ainsi qu’ils entendent la fierté.
Vers le soir, chaque minute compte, chaque seconde rend un son que l’on voudrait éterniser et fait vibrer notre sensibilité décuplée. Nous sommes comme un gong où le temps frappe : de petits coups et les ondes du métal s’élargissent, se chevauchent, s’amplifient, mais selon un certain ordre mathématique. Je rentrais, ivre de bruits et de couleurs, par la palmeraie qui déjà reposait dans le silence.
Là, il faut franchir des enclos de palmes sèches, suivre d’étroits sentiers entre les carrés de blé ou de maïs. Mille petits canaux s’entrecroisent, et, près des puits, des bassins circulaires brillent encore aux dernières lueurs du jour. Mais ici, le travail des hommes étonne. On ne veut que la paresse, l’abandon de la nuit, le mystère que fait l’ombre.
Vu à la lumière de midi, ce Ksar n’est au vrai qu’un ghetto. Rien n’est plus sordide que ces voies étroites, où une âcre odeur vous prend à la gorge, où, depuis des siècles, la saleté s’accumule. Parfois le passage d’une lente beauté, demi-voilée, achève l’illusion ; nous sommes décidément dans une juiverie. Pour reprendre pied, il faut voir des hommes ; dans leurs traits fiers et doux, on retrouve le vieux sang berbère, si près du nôtre…
J’ai pénétré dans quelques taudis de ce misérable bourg. Dès l’entrée, on est assailli par des nuées de mouches. Au centre du bouge, dans une cour étroite, des femmes chantent ou bercent des bambins crasseux, tandis que mille odeurs violentes se mêlent dans l’air et font chavirer le cœur.
Chez le père de l’émir, vieillard souriant et aimable, c’est la même misère, le même abandon. Pourtant, les cours sont plus vastes et mieux tenues. J’ai passé des heures sur la terrasse où poussent des plants de henné, mais mes regards se tournaient toujours vers nos murs de brique et cette forte assise quadrangulaire, dont la masse rose s’élevait parmi les doux ploiements des palmiers. Ainsi, l’ordre latin reposait ma vue qu’offensaient les replis malodorants de ce labyrinthe d’Orient.
Les palmiers semblent de grands jeunes hommes, courbés et graciles, aux fronts trop lourds. A voir leur compagnie pressée harmonieusement autour de nos bastions, déjà envahis de soleil, j’éprouvais je ne sais quel sentiment de plénitude, une grande joie sérieuse où l’on se noie…
Ici, nous sommes plus absolument qu’ailleurs, des Latins, je veux dire que, mieux qu’ailleurs, nous y connaissons notre dignité latine.
« Ayant établi son camp vers ce côté de l’oppidum qui, séparé du fleuve et des marais, présentait un étroit passage, César entreprit de préparer les matériaux nécessaires à la construction de la terrasse — aggerem apparare ; de pousser des baraques d’approche — vineas agere ; enfin d’élever deux tours — turres duas constituere. Car, la nature du lieu empêchait de faire des circonvallations, prohibebat circumvallare. Pour ce qui est du ravitaillement en blé — de re frumentaria — il ne cessa de presser les Boïens et les Éduens. Ces derniers, qui n’avaient aucun zèle, ne nous étaient guère utiles. Les premiers n’avaient pas grandes ressources et le peu qu’ils avaient servit à leur propre nourriture. L’armée ne laissait pas de souffrir de l’extrême difficulté du ravitaillement, due à la pauvreté des Boïens, à l’indiligence des Éduens, et aux incendies des magasins. Ce fut même au point — usque eo ut — que, de nombreux jours, les soldats manquèrent de grain, et, le bétail venant de villages très éloignés, souffrirent d’une grande famine — extremam famem sustentarent. Néanmoins, aucune parole ne fut entendue de leur part, qui fût indigne de la majesté du peuple romain et de la supériorité des vainqueurs — nulla tamen vox ab iis audita, populi Romani majestate et superioribus victoriis indigna… »
Cela se passait dans une rude colonie et pendant une des plus dures campagnes coloniales de l’histoire. On pataugeait dans des marécages. On souffrait du froid et de la faim, et l’on avait à faire à de fiers gars qui ne vous laissaient pas une minute de repos. C’était justement au siège d’Avaricum, où les Gaulois d’aujourd’hui fabriquent des canons et des cartouches. Dans ce temps-là, l’Yèvre, l’Yèvrette, l’Auron, les paisibles rivières qui font un fin collier à la Bourges moderne, n’étaient qu’un vaste marais. C’est là que César se mit à construire ses tours, ses remparts bastionnés, ses cavaliers.
Il me semble que nous les connaissons, ces murs carrés, ces nobles tracés, les pures lignes droites des « oppida » et des voies romaines. Et aussi ces difficultés de ravitaillement et ces inquiétudes au sujet de la « res frumentaria ». Demandez-le aux conquérants de l’Adrar — mil neuf cent soixante-trois ans après la guerre des Gaules. Et aussi, et surtout, ce que nous reconnaissons, c’est cette populi romani majestas, cette sereine et rectiligne souveraineté, ce tranquille orgueil qui, joint à la fierté gauloise, devait faire beaucoup mieux que la populi romani majestas : la dignité française.
CHAPITRE V
RECONNAISSANCE VERS BIR IGNI
Je me retrouve dans mon désert et tout entier à lui, si loin des demeures des hommes. Dans les contrées sans nom où je m’en vais, l’immensité est traversée de souffles unis. Tous veulent m’apprendre ce que, sur la terre, on peut savoir de l’infini. « L’esprit de Dieu était porté sur les eaux. » Voilà le mot qui me revenait sans cesse, tandis que je traversais l’Akchar, balancé monotonement sur mon chameau pendant les longues heures du jour. Le paysage élémentaire nous reporte à la nébuleuse primitive.
Que l’on essaie de se représenter, selon la Genèse, le Saint-Esprit, la Troisième Personne, planant sur les eaux qu’animent de grands remous paisibles, alors que les armées innombrables des Anges venaient d’être créées dans le ciel… L’on aura alors une idée du vertige qui vous prend devant ces ouragans de sable, que nous dominons pourtant de toute la hauteur de la pensée humaine. L’esprit de Dieu est porté sur les sables…
Parfois, surtout aux heures paisibles du matin, et quand on a devant soi la perspective d’une grande matinée de route, on ressent un apaisement indicible. Mes hommes marchent derrière moi. Je les connais et ils me connaissent. Ce qui nous lie, c’est que nous sommes la vie de ce désert.
A Atar, je pensais à l’ordre latin. Mais cet ordre n’était-il pas la figure d’un autre ordre, la pierre angulaire d’un autre ordre ?
Sur ces routes du Tijirit, je pense à un centurion de Rome que nous connaissons bien, et c’est celui qu’admira Jésus-Christ, le jour même qu’il entra à Capharnaüm. Faveur unique ! Nous pouvons dire, après cela, que l’armée a une place éminente dans l’ordre chrétien, puisque c’est un soldat qui a été proclamé le premier par la foi. Nec in Israël tantam fidem inveni. Un humble lieutenant des cohortes romaines a surpassé en amour ceux même de la race élue, de la race choisie entre toutes ! Un humble officier subalterne, comme nous sommes tous, a été jugé plus digne que tous les docteurs d’Israël !
Nous aussi, nous sommes des centurions. Nous avons cent hommes sous nos ordres et nous disons à l’un : « Va-t’en », et il s’en va ; à l’autre : « Viens », et il vient. Nous aussi nous commandons et nous obéissons. Rien n’est changé — sinon la soumission véritable, que nous n’avons pas, sinon la modestie et l’amour.
Les centurions de l’Évangile sont comme nous de braves gens, d’honnêtes soldats qui ne demandent qu’à savoir — et à obéir, des simples comme nous, des hommes de bonne volonté. Car les soldats de tous les temps sont pareils. Les centurions de l’Évangile, quand ils ont vu, ne se voilent pas la face, mais ils disent : « Cet homme était vraiment le fils de Dieu. »
Car l’honnêteté des soldats est quelque chose de surprenant. Elle n’est pas l’honnêteté de tout le monde. Elle est une candide bonne foi, une sincérité naïve, une enfantine naïveté. Elle est une honnêteté courageuse comme celle de l’enfant, hardie avec placidité. Une honnêteté qui n’a peur de rien, pas même de la vérité.
Peut-être ne connaîtrons-nous jamais le bonheur du centurion de Capharnaüm. Mais nous savons que nous ne résisterons pas et que le bon Dieu entrera sous notre toit, quand il lui plaira. Voilà la base : ne pas résister à la vérité quelle qu’elle soit, attendre, attendre patiemment, sans nervosité, sans inquiétude, attendre l’hôte que l’on désire, et dont, pourtant, on ne sait rien.
J’étais à Capharnaüm avec le centurion… Quand je sortis de ma tente, vers six heures, je fus saisi d’un vertige. L’immense étendue horizontale du Tijirit semblait déjà de velours noir, mais le ciel jusqu’au zénith était encore d’une clarté merveilleuse. Nous avions reçu, la veille, une forte pluie — la première depuis plus d’un an. Aussi le ciel se peignait-il de couleurs inaccoutumées. Sa teinte translucide était faite de vert d’eau très pâle, ou d’un rose déteint, vieillot, ou plutôt elle ne pouvait se nommer en aucune langue humaine. Seules, certaines roses délicates que j’ai vues en Brie pourraient rappeler cette pureté de ton, ou encore certains fonds de mer, dans les golfes de Bretagne. Vers le zénith, le tableau se fondait en rose, insensiblement, tandis que vers l’horizon, quelques nuages s’allongeaient, très légers, très lointains, tout proches de l’éther glacé… Le soleil venait de disparaître. D’immenses rayons divergents qui semblaient de vastes plissements du ciel, partaient du point où il venait de tomber. Mais ces rayons n’étaient pas faits de lumière. Ils n’étaient que des traînées obliques d’un rose vert, plus pâle encore que le reste du ciel. A ce moment, la plaine me parut d’une immensité prodigieuse. La chaîne de Tahament, vers laquelle nous marchions depuis trois jours, était d’un gris très pâle et pourtant, elle faisait une vive découpure sur l’infinie profondeur du couchant. Rien, hors d’elle, dans la plaine, n’attirait le regard, sinon une faible ligne argentée : c’était un de ces lacs éphémères de l’hivernage, qui, dans quelques jours, vont disparaître, pour plusieurs années peut-être…
De grandes choses peuvent assurément se faire, par ce ciel-là. Son silence même nous presse. L’heure vespérale nous talonne. Elle nous enjoint de revenir en nous-mêmes, je veux dire dans cette partie de nous-mêmes qui est le pur esprit et où nous retrouverons cela même qui n’est pas nous. Elle nous dégage des bassesses de l’égoïsme, et pourtant elle nous demande de prendre la pleine possession de nous-mêmes. Elle nous projette hors du temps, hors de l’espace, dans une région où l’expérience humaine apparaît misérable, et où pourtant ce que nous découvrons en nous est indiciblement beau.
Je sens qu’il y a, par delà les dernières lumières de l’horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs, l’innombrable armée des témoins et des confesseurs. Tous me font violence, m’enlèvent par la force vers une région morale plus élevée que celle où je vis aujourd’hui. Ce soir, nous désirons de tout notre amour leur pureté, leur humilité, leur pitié, leur chasteté, leur sagesse, leur force, leur science, leur piété. Nous concevons que l’on puisse aspirer à la perfection.
Quand je pense au problème de la foi, aucune des difficultés soulevées par l’exégèse moderne n’arrive à m’émouvoir. Les prétendues « contradictions des synoptiques » ne servent qu’à ceux qui sont, dès l’abord et avant tout examen, décidés à nier le surnaturel. Si ignorant que je sois, je sens bien que d’aussi misérables discussions ne sauraient entraîner une conviction, quelle qu’elle soit. En fait — toute la question est là — il s’agit de savoir si l’on désire un certain fond moral, un certain rejaillissement de l’âme, une sorte d’innocente pureté. Il s’agit de savoir si l’on a le goût du ciel, ou non ; si l’on désire de vivre avec les anges, ou avec les bêtes ; si l’on a la volonté de s’élever, de se spiritualiser sans cesse. Là est toute la question. A tout argument l’on peut opposer un argument, et ainsi apparaît la vanité de l’argumentation. Si donc ce désir d’agrandir son cœur, si donc ce goût de Dieu n’existe pas, nulle preuve ne peut être administrée utilement, nul argument n’est efficace. Mais si l’on aime à s’attarder à cette angoisse du chrétien qui n’est que le désir de la perfection, si l’on ne redoute pas l’absolu, mais qu’au contraire on se sente un cœur assez vaste pour le contenir, si l’on a assez de finesse pour désirer autre chose que la morale naturelle, si bienfaisante fût-elle — alors l’on n’est pas loin de dire, comme saint Paul foudroyé : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? »
Dans notre vie peineuse, soucieuse, nous sentons bien que nous ne pouvons pas nous en remettre uniquement à nous-mêmes. Nous savons ce que nous sommes. Nous connaissons la tâche qui nous a été mesurée. Nous sommes pénétrés de l’idée que la France, c’est nous. Nous savons qu’un seul homme représente, pour des milliers d’êtres, la France tout entière. — En particulier, je sais qui je suis, ce qu’on attend de moi. — Nous savons que nous sommes ici des hommes considérables. Nous sommes obligés de réussir. Si nous nous faisons battre, nous aurons tort. Si nous nous faisons battre moralement, c’est-à-dire si nous fondons l’injustice là où il faut fonder la justice, nous aurons tort bien davantage. Si humbles que nous soyons, nous avons pourtant une mission. Et quelle mission ! Celle d’imposer la France. A chaque jour de notre vie, nous engageons le nom français. Une défaillance nous est interdite, autant qu’elle est impossible à la France.
Le 7 juin, lorsque je tombai, à Medenet Haouat, sur le campement de Mohammed ben Breika, je sentais violemment tout ceci ; car, pour la première fois, le vieux chef, récemment soumis à Atar, allait voir jouer l’« Administration française ». Il s’agissait de recenser la tribu et d’y percevoir l’amende de guerre sous forme de chameaux… Misérable campement ! J’ai compté tout juste huit tentes de la famille des Beni Aïllal, rattachée à la tribu des Souaad, huit tentes de Beni Tidrarim, cinq tentes de Larousseyn, une tente d’Ouled Delim, une tente de Skarna[2]. Qu’importe ? La majesté de la fonction l’emporte, et si je n’ai devant moi que vingt-trois tentes misérables, j’ai derrière moi tout un peuple.
[2] Tous ces gens devaient repartir en dissidence quelques mois plus tard.
Tandis que je prélevais sur les troupeaux de la tribu une dizaine d’animaux de selle, le vieux cheickh me regardait d’un œil sombre. Je sentais qu’il contenait difficilement sa fureur. Pourtant, quand l’opération fut achevée, il se ressaisit, discuta, implora, protesta même de son désir de vivre en bonne intelligence avec nous. Après une longue palabre sous ma tente, il parut s’adoucir. Nous devions tous repartir le lendemain, car nous prenions de l’eau dans une mare qui commençait à s’épuiser. Il me dit qu’il allait partir vers l’est. Mais je devais constater le lendemain qu’il m’avait menti. J’avais pris parmi les chameaux d’amende un bel « azouzel » blanc, que je montai pendant plusieurs mois. Je perdis plus tard ce bel animal dans la mare de Toumgad, où il se cassa l’épaule. Cet accident me fut très sensible.
Après notre séjour à Medenet Haouat, nous partîmes vers le sud-est. Nous marchions lentement, pour ne pas fatiguer nos animaux. Au puits de Birtgui, le 12, nous rencontrâmes encore trois Maures. Puis ce fut tout. Pendant des jours, les sables et les cailloux alternèrent, sans qu’aucun souffle humain vînt en atténuer l’épouvante.
Depuis tant de temps, depuis tant de routes, nous avons oublié les villages de la patrie. Nous avons oublié la famille, toutes les joies de la vie. — Dans notre solitude peineuse, il ne nous reste que quelques rêves. Dans notre solitude, il ne nous reste que de n’être plus seuls tout à fait.
Dans notre déréliction, nous cherchons un maître, car nous sommes de ceux qui brûlent de se soumettre, pour être libres. Et quel maître ne nous faut-il pas maintenant ? C’est le Maître du Ciel et de la Terre que nous appelons. — Nous savons ce qu’est la soumission du soldat. Nous savons sa grandeur. Mais nous savons aussi qu’elle n’est qu’une figure d’une soumission plus haute. (Tout n’est qu’image et figuration.)
Je discerne, dans ma vie intérieure, deux éléments :
1o Je dois m’efforcer de toutes mes forces de mériter Dieu, de me perfectionner jusqu’à forcer la Grâce. Violenti rapiunt illud… Car je sais que tout m’est permis. Je sais qui je suis. Je sais ce que peut faire l’effort humain.
2o Je sais pourtant que j’ai un maître ; que tout, en définitive, dépend de lui. J’affirme que Dieu est tout, que je ne peux rien, absolument rien devant Lui.
Mais il me semble, par cette apparente contradiction, que je rentre dans l’ordre. Car, qu’est-ce que l’effort humain, sans la soumission — et qu’est-ce qu’une soumission qui ne laisserait plus de place à l’effort humain ? Effort et soumission, liberté et servitude, voilà le plus haut état de la conscience humaine. Car il est une raison de progrès et un motif d’humilité. La grâce est la part de Dieu. Le désir de la grâce est ma part.
On peut avoir le désir d’élargir sa vie morale en dehors de Dieu. Ainsi les stoïciens, les protestants. Mais alors vient l’orgueil qui gâte tout. Et avec l’orgueil, la sécheresse du cœur, l’égoïsme. Cette sécheresse, cette dureté apparaissent bien chez les huguenots.
Désirer de monter infiniment haut, tout en se sachant infiniment bas, voilà ce que peut donner Jésus-Christ.
« La misère se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère… »
« Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève… »
« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable… »
« Le christianisme est étrange ! Il ordonne à l’homme de reconnaître qu’il est vil, et même abominable, et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu… »
« La misère persuade le désespoir, l’orgueil persuade la présomption… »
Dans plus de cent passages, Pascal montre cet équilibre parfait du christianisme qui tient compte de tout, pèse tout, fait à tout sa part. Et quelle autre religion, en effet, pourrait expliquer l’homme tel qu’il est, dans sa servitude et dans sa liberté ? Les protestants ne voient que la grandeur infinie. Les musulmans ne voient que la misère infinie. Dieu est tout, l’homme n’est rien. Ni les uns ni les autres ne me rendent compte de tout ce complexe que je sens pourtant bien en moi. Et, en effet, sans la rédemption, tout est inexplicable.
En arrivant à Labbé, j’ai vu une immense plaine blanche, poudrée de clartés, et que ne revêtait nulle parure. Autour, il y avait des dunes de sable si fin, si fluide, qu’aucune herbe n’avait pu y pousser. Pourtant, il me sembla que sur les pentes de l’est, quelques plants d’« alfa » avaient réussi à s’accrocher. Il était deux heures de l’après-midi et nous marchions depuis le jour. Tandis que mes partisans montaient ma tente, dans ce grand silence que fait la fatigue humaine, il me sembla apercevoir, tout au fond de l’horizon, un chameau qui marchait vers nous. J’envoyai deux hommes. Au bout d’un instant, ils revinrent avec un méhariste du poste d’Atar qui m’apportait, dans cet enfer, des nouvelles de mon pays. Je passai donc mon après-midi à lire le paquet de lettres si longtemps attendu. Mais je n’éprouvai pas le plaisir que j’en escomptais…
Il faut venir ici pour pleurer au doux nom de la France. Les malheureux ! Ont-ils quelque sombre passion qui les guide dans la vie ? Vivent-ils seulement ? Pensent-ils aux grandes choses du monde, à la mort, au Paradis ? Pensent-ils aux anges du Ciel, à ces armées si nombreuses que nulle image humaine n’en peut donner l’idée, et qui viennent, par vagues pressées, contempler tour à tour le visage de Dieu ? Pensent-ils à l’Enfer, à ces cercles enroulés jusqu’au plus profond de la terre, que déchirent d’indicibles sanglots ? Pensent-ils à autre chose qu’à ce que voient leurs yeux, qu’à ce que sent leur cœur ? Mais ce sont d’honnêtes gens. Ils ont le goût délicat, l’esprit orné, l’amour des choses de l’intelligence… Oui, mais est-ce tout ? J’étais comme cela autrefois, et il me semble que ma vie était un désert, bien plus aride que celui que je traverse en ce moment.
Agoatim, 19 juin. — Ici, l’on suivrait assez volontiers ceux des maîtres de la vie spirituelle, qui nous assurent que rien n’est Dieu de ce qui est douceur, soupir d’amour, agrément du cœur. La vie dépouillée, immobilisée dans l’attente, dégagée de tout le sensible, même le sensible du cœur, voilà ce qui conviendrait ici. Ah ! comme j’aurais su utiliser cette terre, si j’y étais venu en chrétien !
Nous longeons la faible dépression du Tassarat qui coupe du sud-ouest au nord-est les dunes de l’Akchar. Le 22, à cinq heures du matin, je retrouve le capitaine B. Mais je n’ai pas le temps de jeter l’ancre. Nous repartons aussitôt pour la passe de Toujounin. Notre but est d’atteindre par petites étapes et en utilisant les pâturages de passage, la grande dépression de Ouadan qui se trouve à l’extrémité est des territoires reconnus, et où nos chameaux pourront se refaire pendant les mois chauds.
Le 23, à une heure, nous atteignons Toujounin. Nous sommes alors au pied d’une haute falaise, semblable à la falaise de l’Adrar qu’elle prolonge vers le nord, et qui n’est coupée que de quelques cols praticables. Six jours après, le capitaine B. partait en reconnaissance, et je me préparais moi-même à lever le camp, nos voraces chameaux ayant déjà tondu les maigres espaces verts du bas de la passe.
Le col de Toujounin est une coupure abrupte dont le fond est encombré de dunes à pic assez longues à franchir. Un étroit sentier sinue à travers les pans de rocs. Il est, du côté de la plaine, encombré d’éboulis que les chameaux du Tiris, inaccoutumés aux cailloux, traversent difficilement.
Le 30, du haut de la falaise verticale, je suivais des yeux ma petite colonne qui s’égrenait au bas de la pente et ce spectacle familier me reposait de l’immense horizon du Tiris, développé par delà les portants de ce décor fantastique et noyé dans la lumière de midi. Le jour même, j’arrivai au puits de Tengharada, d’où j’envoyai chercher le chef de la petite ville de Teurchane. Je lui faisais donner l’ordre d’amener avec lui un guide qui me pût conduire dans les pâturages de Jraïf. Le chef arriva vers le soir, accompagné d’une suite nombreuse. Après les salutations d’usage, je lui demandai de me présenter le guide qu’il me destinait. Il me montra un enfant d’une huitaine d’années, à moitié nu, ayant la mine éveillée, et qui ne semblait nullement effrayé de la responsabilité qui allait peser sur lui. Le vieux Maure m’affirma impudemment que cet enfant était le seul qui connût la route de Jraïf. Je lui dis aussitôt que je n’étais pas dupe de ce mensonge ; j’exigeai qu’il donnât au jeune guide un compagnon plus âgé, lequel aurait ainsi l’occasion de faire connaissance avec Jraïf. Le gamin me conduisit très heureusement jusqu’au terme du voyage. Son compagnon avait l’air d’ignorer réellement la route, et il écoutait de l’air le plus intéressé du monde, les explications que lui donnait le jeune guide. Je ne saurai jamais s’il jouait la comédie, pour ne pas démentir son chef, ou s’il était sincère. Le jeune guide était étonnant. Il courait à pied devant la colonne, sans manifester la moindre fatigue et tout plein, au contraire, de son importance. Lorsque nous arrivâmes à Jraïf, il me demanda de le garder avec moi et déclara qu’il ne voulait plus retourner dans son Ksar. Je lui accordai cette faveur, mais son père vint le rechercher quelques jours après, et le jeune aventureux quitta notre camp, non sans verser d’abondantes larmes.
Sur la route de Jraïf, j’ai rencontré le touabir Ahmed Ould er Rmaza. Il dépend du chef des Kounta de Ouadan, Sidi Ould Sidati. Mais il vit seul, avec sa femme, son âne et ses vingt-cinq moutons. Quand j’arrivai dans l’Oued caillouteux où il avait planté sa tente, son misérable bagage était chargé sur le petit âne et il s’apprêtait à décamper. Sa femme tenait un poupon dans ses bras. Avant de partir, il me conduisit obligeamment à Ouarouar, où se trouvent des oglats que je savais tout proches de mon campement. Il y avait là quelques Ouled Silla qui venaient de déplier leurs tentes. Je vis un vieillard qui grattait paisiblement la terre, entouré de jeunes enfants, pour tâcher de trouver un peu d’eau.
Les palmiers de Jraïf, ses buissons de tarefas odoriférants, ses dunes ombreuses m’accueillirent aimablement. Je comptais passer là quelques jours dans la tranquillité, mais le 12, le capitaine B. m’apprenait par courrier rapide que le spahi Abdoulaye Faye et deux partisans de son escorte avaient déserté, et il me donnait l’ordre de le rejoindre pour renforcer son effectif. Le capitaine ne se trouvait qu’à 28 kilomètres de Jraïf, dans la petite vallée boisée où sont les puits de Utid. Je m’y rendis aussitôt, mais à peine arrivé, je dus repartir pour Atar où j’avais quelques documents importants à consulter. Je laissai donc ma section à Utid, et dans la nuit du 13 au 14, je franchis avec une petite escorte, les 60 kilomètres qui me séparaient de la capitale de l’Adrar.
La vue du drapeau français qui flottait sur la plus haute case du poste, en l’honneur de la fête nationale, suffit à me reposer de la longue marche nocturne que j’avais dû fournir. Les tirailleurs dans leurs plus beaux habits, allaient et venaient devant la porte, naïvement décorée de papiers découpés. Cette touchante évocation de la patrie, à l’extrême limite des terres françaises, me parut infiniment douce. Tout de suite, malgré la simplicité du décor, je me trouvais rattaché à la civilisation, à la plus douce, à la plus humaine, à la plus harmonieuse de toutes. Certes, ce ne sera pas à Atar que je tiédirai et m’affaiblirai. Ici plus qu’ailleurs, je veux être tout entier à cette France qui est la France de Jeanne d’Arc, de Pascal et de Bossuet, qui est avant tout la France militaire et chrétienne. Singulière chose que cette liaison éternelle à laquelle je reviens obstinément ! On peut le dire sans paradoxe : nul n’est pleinement Français, s’il n’est avant tout catholique (sans que cette idée enlève rien à la grandeur de la « catholicité », de l’universalité). Ce qui est requis pour la qualité de Français, c’est la foi de saint Louis et de Jeanne d’Arc, sinon leur sainteté. Combien pensent comme moi et n’osent pas le dire, en ce jour qui commémore l’acte le plus bassement démagogique qu’ait conservé l’histoire !
Je retrouvai le capitaine B., le 18. Nous partîmes trois jours après pour Ouaddan, où nous arrivâmes le 1er août. Notre route nous avait contraints de passer à Chingueti qui est, avec Atar, l’un des deux grands Ksours de l’Adrar. Chingueti est la ville des savants et des prêtres. Ses maisons en pierres sèches, sans fenêtres, et surmontées de terrasses, s’échelonnent sur les dunes éclatantes qui dominent le lit sablonneux de l’Oued. Sur la rive adverse, s’élèvent les palmiers touffus au milieu desquels on a construit le poste français. Tout un matin, j’ai erré sous l’ombre légère de la palmeraie. De loin en loin, j’entendais les voix des enfants qui récitaient le Koran, assis en cercle autour de quelque maître d’école. Quelques oiseaux, dans les plus hautes palmes, chantaient. On se sentait alangui par je ne sais quelle nonchalance, le doux bruissement des oasis d’Afrique. J’étais avec B., un camarade du poste. Nous marchions l’un derrière l’autre entre des clôtures de paille, sans presque parler. Tous deux, nous goûtions cette détente que fait un doux tableau d’été. Nous étions au moment où l’on touche en soi la plus vieille humanité, la plus élémentaire et la plus inexprimable en même temps. Ce clair apaisement, ces voix enfantines qui psalmodiaient dans l’innocent matin, il n’en fallait pas plus pour faire lever en nous toute la tendresse humaine, cette douce affection universelle qui nous est interdite dans les lourdes heures de nos exils…
Les rues du Ksar sont chargées de dévotion. On y voit passer de grands vieillards amaigris par les jeûnes et dont les yeux ardents ne daignent même pas s’abaisser vers nous. Un moment, j’ai entendu un bourdonnement de prières : nous étions devant la mosquée. Elle est le centre, l’âme véritable de ce petit bourg que noient de toutes parts les sables les plus arides de la Mauritanie. Ainsi, dans le fond du désert, en pleine désolation, s’élève une ville de prières, une cité de Dieu battue de tous les vents, et qui, rejetée des jardins de la terre, est allée rejoindre le ciel.
Ce qui étonne, c’est la pesante tristesse des visages, je ne sais quelle barre d’ennui inscrite sur les fronts. Lorsqu’on a connu des moines ou que l’on a vu simplement les fresques de l’Angelico, l’affreux souci de ces autres hommes de Dieu apparaît mieux. Il vient de ce qu’ils adorent Dieu, mais ne lui demandent rien. Or, d’où vient le bonheur des chrétiens ? De demander, de demander beaucoup, et de recevoir davantage encore ; de demander tout et de recevoir plus encore que tout. Mais comment seraient-ils comblés, eux qui ne demandent rien et qui pensent que le Ciel est fermé à leurs prières ?
Ils meurent de n’avoir pas entendu la phrase adorable, d’où seule peut découler sur terre un peu de joie : Petite et accipietis, pulsate et aperietur vobis.
Et pourtant, à cause du grand oubli où nous sommes nous-mêmes, Chingueti est encore une station profitable. Sur ce petit îlot de vie spirituelle, nous pouvons pleurer sur nous-mêmes et battre nos poitrines. Nous ne valons même plus ces grands rêveurs qui adorent du moins le vrai Dieu, s’ils ne l’adorent pas en vérité. Eux, du moins, ils se sont évadés du cercle où nous nous consumons ; privés de la vision de Dieu, ils ne sont plus dans ces basses terres où nos forces s’épuisent sans gloire. Je les vois dans ces régions obscures, et pourtant célestes, où l’appel de Dieu est perçu, mais non compris, dans ces limites éthérées où le Tabernacle, éternellement clos, est pourtant entrevu, objet d’un désir infini et qui jamais ne s’assouvit.
CHAPITRE VI
OUADAN
Nous voici parvenus à l’une des bornes du désert. Au delà, les sables vierges, les immensités sans eau, la mort. Tout de suite, nous sommes jetés dans cette implacable solitude, plus imprenable assurément que les forteresses les mieux assises.
Nous nous arrêtons d’abord au Ksar. Il domine de sa masse épaisse la chaude palmeraie où courent des enfants nus, où, tout le jour, bourdonnent des chansons, des appels… Quand, ayant gravi la pente de roc en roc, nous nous apprêtons à entrer dans ses rues tortueuses et immondes, nous voyons à hauteur de nos pieds les têtes des palmiers agitées d’un perpétuel frisson et qui tremblent avec des bruits secs de lattes. Vers la gauche, le long de la pente, une grande coulée de ruines qui se teintent à certaines heures du rose le plus tendre.
Non plus que dans les autres Ksours, nul essai, nulle trace de fortification. Pourtant, on respire ici un air plus militaire qu’à Chingueti, et la ville, perchée sur son roc sauvage, fait tout de même un peu figure de citadelle. Les gens de Ouadan — Idaou el Hadj el Kounta — accueillent tous les medjbours qui passent, et il n’en manque pas, car le Ksar est placé sur l’une des principales routes qui relient aujourd’hui la Mauritanie au Sud Marocain. Route militaire. Ksar militaire d’ailleurs tout déchiré de luttes intestines, à qui notre éloignement permet de s’épanouir librement. Des gens de toutes les tribus passent à Ouadan : Chorfas du Hodh, Aït Toussa du Maroc, Regueïbat. J’y vis un jour un jeune homme qui appartenait à cette sauvage tribu des Némadis, propriétaires de chiens, que je devais rencontrer plus tard dans la région de Tichitt.
Nous avons passé un jour à Ouadan, dans l’animation pittoresque de la palmeraie. Des chefs venaient nous raconter leurs vieilles querelles et chacun implorait notre appui contre son ennemi. Que de fièvres, que de passions resserrées dans ce coin perdu du désert ! Déjà, nous voyons plus de flamme aux yeux que dans la paisible et universitaire Chingueti. Quand nous sommes arrivés, les Ouadaniens ont tiré des coups de fusil en notre honneur. C’est la première fois que je recevais en Mauritanie un tel accueil. Ici, le geste naturel est de sauter sur son fusil, que ce soit pour la paix ou pour la guerre.
Mais poussons un peu plus loin. Ouadan est à la porte d’une immense cuvette, étirée vers le nord-est, et tapissée d’herbes chères aux chameaux. C’est là, près du puits de Bou Tellis, à 18 kilomètres du Ksar, que nous allons dresser nos tentes pour l’août… Longues journées, mais toujours avec ces mouvements de fièvre, ces désirs d’essor, de mouvements libres qui parent les solitudes africaines.
Souvent, pendant ce mois, j’allais au puits, dont nous étions à une demi-heure de marche. C’était toujours dans le feu ardent de midi. Trois ou quatre Maures tiraient de l’eau en poussant des cris rauques, et les bêtes, par trois ou quatre, venaient boire longuement l’eau qui tremblait dans les toiles des tentes. On entendait les appels des bergers qui rassemblaient leurs animaux. Je fermais les yeux, étourdi par le soleil, par la vie éparse, incertaine. Quand je les rouvrais, je frissonnais de plaisir devant ce tableau nomade, si simple et pur et primitif. Parfois, j’allais flatter de la voix un beau méhari que je connaissais. J’étais heureux. Il me semblait que je ramassais mes forces dans le soleil.
Ce sont les bonnes heures qui me sont restées de cette période. Aux autres moments, j’éprouvais une sorte de malaise qui venait de mille pensées confuses, de sentiments mystérieux qu’encourageait la solitude et que, avec l’instinct d’ordre des Aryens, j’aurais voulu préciser et cataloguer. Peut-être s’y joignait-il aussi l’amertume d’être arrivé au but de ma course, et de savoir que je ne pourrais plus que revenir sur mes pas. Dans les premiers jours du mois, je fus très occupé à recevoir l’impôt qui se paie dans l’Adrar, en chameaux. Mais dès que les tribus furent parties, ma première idée fut de m’avancer au bord de l’abîme, et d’aller voir ces sables de l’ouest où jamais je ne pourrais m’aventurer.
Un matin, je partis. Sur un tertre dénudé, à quelques centaines de mètres du camp, je vis quelques maisons en ruines. Ma journée commençait sur un chant de mort et d’abandon. Au bout de quelques instants, j’entrai dans les dunes de Ouaran. Mon guide me racontait des histoires, il m’exaspérait. Ces dunes sont si fières dans leur stérile ennui, que la parole humaine y rend un son analogue à celui que ferait, je pense, un pipeau de berger près de la basilique de Saint-Pierre. Nos chameaux enfonçaient dans le sol mouvant, aux lignes vagues et molles. L’horizon se noyait dans l’imperceptible couronne de sable que soulevait, en caressant la dune, le vent d’est. Tout à coup, je vis des têtes de palmiers. Nous franchîmes une, deux ondulations, et nous fûmes dans une très petite palmeraie, blottie entre les sables :
— El Hassen, me dit mon guide.
Surprise ! Un vieillard était là, gardien de ces palmiers perdus au fond des sables. Ce vieux captif, complètement sourd et très impotent, nous apporta des dattes exquises et de l’eau fraîche, mais salée. Je ne m’attardai pas ; je recherchais une émotion précise, celle d’un enfant qui, sur une barque légère, s’aventurerait au bord d’une mer dangereuse et défendue. Je remontai la pente sablonneuse et là, dans le vent brûlant, je m’arrêtai. J’avais devant moi un immense tableau d’Afrique. Vers le nord-est, mon guide me montra la passe de Touijnit. Elle mène aux derniers puits de la barrière de l’Adrar : Bir Ziri, Ghalaouya. Mais vers l’ouest, c’était l’immense déroulement du Sahara, le royaume inviolé du silence. L’imagination bondit de dune en dune. Elle part sur de rapides chameaux, elle vole pendant des jours et des jours et pendant des nuits sans fin, et toujours c’est pareil, et toujours c’est le même sable et le même ciel. La gorge est altérée ; on défaille de soif, on marche encore, le puits est là-bas, là-bas… de l’autre côté de l’Afrique.
Mon guide me tira de ma rêverie. Il me montrait vers le nord une ligne de rochers noirs :
— C’est là, me disait-il, que se trouve la case du cheickh Mohammed Fadel. Mais elle est aujourd’hui abandonnée, parce que les guerriers du Nord la visitaient trop souvent.