ERNEST PSICHARI
TERRES DE SOLEIL
ET
DE SOMMEIL
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.
Published November eleventh, nineteen hundred and eight. Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by Calmann-Lévy.
AU COMMANDANT LENFANT
Mon Commandant,
Les minutes les plus heureuses de la vie sont peut-être celles où l’on se souvient des voyages accomplis et des aventures lointaines. Depuis que nous avons quitté la vieille terre de l’Afrique, je ne cesse d’évoquer les horizons entrevus pendant nos dix-huit mois de marche chez les Barbares. A tous ces souvenirs, votre image est mêlée ; elle m’a sans cesse accompagné pendant que j’écrivais ce livre que je viens aujourd’hui vous prier d’accepter.
Votre nom n’y est nulle part prononcé ; il devrait être écrit à toutes les pages. Autant qu’un chef, vous avez été pour moi, pendant ces longues randonnées, un père et un ami vénéré.
Les heures de la brousse unissent indissolublement. J’évoque maintenant avec une émotion bienfaisante les pays que nous avons vus ensemble, la Sangha, les monts sauvages du Yadé, et cette claire Penndé où vous vous êtes, avec vos compagnons, avancé le premier.
Et je vous revois aussi aux plus belles heures de notre misère, quand vous alliez vers votre idée. Je vous revois exactement… Vous aviez les bras nus et bronzés par le soleil, point de veste, et une vieille culotte effiloquée comme celle des mendiants de Callot. Derrière les lunettes vos yeux avaient la malice et la douceur de votre Nièvre. Votre sourire nous rendait forts et confiants. Et vous marchiez gaiement, comme un brave homme.
Vous m’avez initié, mon Commandant, à une vie nouvelle, la vie rude et primitive de l’Afrique. Vous m’avez appris à aimer cette terre de héros que vous parcourez sans trêve depuis près de quinze ans. Je vous dois d’avoir donné à ma vie sa raison et son but.
Je me rappellerai toujours l’impression profonde que me fit une phrase de votre livre sur la grande route que vous avez trouvée vers le Tchad en 1903. Vous racontez votre arrivée dans le Logone :
« Je ne saurais dépeindre, dites-vous, la joie immense qui s’empara de nous tous, quel soupir de satisfaction s’exhala de nos poitrines ! C’était bien le Logone ; c’était la belle rivière, but de nos efforts, que depuis deux mois j’entrevoyais dans un rêve… Il nous semble que nous sommes arrivés là subitement, sans efforts ; car la joie nous fait oublier les souffrances passées… Ainsi nous avons tourné nos regards et nos pensées vers un seul idéal, nous avons vécu de longs jours pour un seul but et voici que la force inéluctable de nos volontés nous a conduits vers cet idéal, vers ce but… »
De telles lignes sont capables de susciter dans un cœur juvénile les plus hautes pensées et les plus purs élans. Pour moi, elles m’ont conduit dans des sentiers nouveaux, vers de la beauté et de la noblesse.
Les pages qui suivent ne disent rien du grand labeur que vous venez d’accomplir dans ce dernier voyage. Modestement et patiemment, vous avez pénétré de vierges latitudes ; pendant des mois, vous avez marché sous des cieux nouveaux, sur ce petit carré blanc qui figurait avant vous sur nos cartes entre le Logone et le Chari ; modestement et patiemment, vous avez ouvré pour cette Afrique que vous servez depuis si longtemps comme une maîtresse blandicieuse et chère. Ces travaux, le public les connaîtra un jour ; mais seuls vos compagnons sauront votre sérénité courageuse dans les heures troubles de là-bas, et la souriante bonté qui ne vous quitta point pendant ce dur parcours.
Ces essais ne veulent que donner quelques aspects de la vie africaine ; leur seul mérite est d’avoir été écrits avec amour. L’Afrique, vous le savez, a ses fidèles. Cette terre insigne nous rend meilleurs ; elle nous exalte, et nous élève au-dessus de nous-mêmes, dans une tension de l’âme où le rêve et l’action se pénètrent. J’ai voulu donner les raisons de mon trouble, lorsque vous me conduisîtes parmi ces landes, ces rochers, et ces plaines lumineuses.
Elle dort là-bas, éternellement, comme une nymphe inviolée dans son fleuve de clarté. Je serais trop heureux si je pouvais ressusciter pour vous quelques-unes de ses images, quelques-uns de ses tableaux que nous avons vécus et que nous avons tant aimés.
Maréchal des logis Psichari.
Paris, le 17 février 1908.
TERRES
DE
SOLEIL ET DE SOMMEIL
LE SOURIRE DE L’AFRIQUE
I
Je dois confesser que pendant le temps que je passai en Afrique, le désordre de mes sensations fut extrême. Je n’arrivai point dès le début à donner un sens à cette terre vénérable.
Le 15 septembre 1906, mon chef et ses compagnons débarquaient à Matadi, au fond de l’estuaire du Congo. Quelques jours après, nous naviguions sur le vapeur Valérie qui devait nous conduire, en remontant le Congo et la Sangha, jusqu’au village de Nola. Je songeais alors à la difficulté qu’il y a à se faire en Afrique une âme africaine. Perdu parmi l’immensité du fleuve, où stagnent, dans l’or du couchant, des îles roses, et, plus tard, entre les rives sylvestres de la Sangha, j’admirais, sans être ému.
Je résolus de m’abandonner, sans réfléchir, au charme, empli de mystère, de la brousse. La simplicité apparente recèle là-bas une complexité profonde à laquelle, dans le début, on ne prend pas garde. Les hommes sont divers, insaisissables dans leur âme profonde et lointaine. Les paysages nous disent des choses nouvelles qu’il faut savoir entendre. C’est sans hâte qu’il convient de pénétrer des intimités aussi neuves.
Je voulus une découverte prudente et classer seulement, en amateur, les quotidiennes émotions. Je voulus jouir, sans plus, de cette beauté inattendue où se mêlait parfois de la tristesse.
La navigation s’arrête à Nola. Le 2 novembre, nous quittions ce poste pour remonter, à travers la forêt, jusqu’à Bania. Partis le matin au petit jour, nous arrivions vers midi au village de N’Gombo.
N’Gombo ne compte guère qu’une quinzaine de cases bâties dans une courte éclaircie de la forêt. Vers le sud, on constate une forte colline dénudée et rocheuse, d’aspect aimable pourtant, et qu’un bouquet de bois couronne à son sommet. Bien que la pente soit rude et qu’un orage prochain rende la chaleur excessive, on consent volontiers à l’ascension de cette colline pour le plaisir de dominer l’écrasante et perpétuelle forêt vierge que l’on avait subie pendant les longues heures de la matinée. D’en haut, le spectacle n’est point singulier ni surprenant. Mais l’on ne saurait en imaginer de plus navrant ni de plus dissolvant. L’horizon quadruple n’est qu’un édredon de verdure ; nous pouvons mesurer du regard l’immensité d’où nous venons de sortir. Seulement, par endroits, des pentes herbeuses, où s’accrochent des masses de granit, font de la sauvagerie triste et de la douceur. Les nuages bas dessinent des poches au-dessus des futaies, et, vers l’Est, il doit pleuvoir.
Une menace de tornade ne va point sans quelque énervement. Pourtant, à cette heure, nous éprouvons autre chose, plus que cet énervement, ou peut-être moins encore : une sensation très confuse qui nous entre dans la peau et nous cloue là. Cette nature nous dispense une sorte de lassitude animale qui est aussi un inexprimable découragement. La fatigue de la journée, la dispersion trop grande du paysage, l’électricité latente inclinent à la torpeur douloureuse et sans rêve.
Une sorte d’hébétude nous navre, l’hébétude qui suivrait une grande fatigue amoureuse. Nous n’eussions jamais cru qu’un paysage pût faire mal à ce point. La pluie tombe là-bas, très loin. Les contours des choses sont mous, comme dans un mauvais tableau. Tout se tait et ce silence est un drame.
C’est le silence unique de l’Afrique. Il semble une grande attitude de néant. Nos campagnes ne savent pas se taire. Elles sont emplies toujours de bourdonnements ailés, et de murmures confus. Les matins y ont d’immenses frémissements ; les crépuscules chantent doucement à l’âme attentive.
Ici, le silence est énorme, total et, malgré qu’il interdise une certaine intimité que nous cherchions, il est bien le charme subtil et malfaisant de ce pays.
Il faut y prendre garde. Cette grande paix, sans un tressaillement de lumière, cette paix sans vie où nulle caresse ne vibre, où nulle aile ne palpite, où nul mouvement ne se décèle, empêchera l’effusion des cœurs et ce mysticisme, dont, peut-être, dans le secret de nous-mêmes, nous souhaitions être les victimes. Aucune pitié ne s’affirme vers nous. Aucune intention humaine. Désormais seules, nos consciences auront des égoïsmes renaissants et ressusciteront les orgueils d’autrefois ; nous ne saurons plus éprouver ce délicieux épanchement de l’être, cette panthéistique douceur qui est le charme de nos pays. On ne saurait imaginer une terre plus dépourvue de métaphysique que celle-ci. La fatigue de vivre, qu’il fallait fuir, s’augmentera de toute la fatigue de ces paysages de mort entrevus. De ne pouvoir s’entretenir familièrement avec tout cela qui nous est étranger et lointain, nous connaîtrons des inquiétudes nouvelles. De trop vivre parmi tout cela qui est sans passé, nous apprendrons que rien n’est, sinon la minute ailée dont le passage nous laisse, avec un peu d’insouciance stoïque, un infini de détresse…
II
Cela m’étonna longtemps de voir l’apparence de solitude de ces contrées désolantes. Et pourtant une vie immense et profonde anime les pentes douces des collines. Au flanc des vallées, des villages s’accrochent, pleins de chansons et de soleil. Dans les ondulations grises des lointains, il y a des douleurs et des joies. Il y a d’innombrables existences parmi cette mort. Dans les herbes ou dans les bois, vous marchez pendant des heures sans que rien d’humain ne monte vers vous de ces herbes ni de ces bois. Puis, tout à coup, le chant d’un coq… Des cases surgissent hors des bananiers. Vous voyez des hommes qui causent, accroupis devant une bûche qui fume. Une femme berce son enfant en chantant son éternelle mélopée en mineur. Subitement, vous apercevez toute une vie facile et familière. C’est un peu l’impression que l’on éprouverait à rentrer dans une serre chaude, tandis qu’il ferait très froid au dehors.
Il est, dit M. Barrès, des prières qui ne se rencontrent pas. Je crains, hélas ! que nos prières ne se rencontrent jamais avec celles des hommes noirs. Je crains de ne jamais rencontrer leurs âmes étranges et inachevées. Je crains que nous n’allions toujours parallèlement… Pour nous, notre soin le plus constant et notre plus cher travail a été de forcer le mystère de ces hommes, que, pendant de longs mois, nous avons appris à aimer. Nous avons presque toujours échoué. Parfois, pourtant, d’un geste, d’une attitude entrevue au détour d’un chemin, de moins encore, nous avons retiré d’utiles enseignements. Assez peut-être pour avoir soupçonné un peu de beauté neuve, un peu d’inattendue sentimentalité.
A deux jours de marche du village de N’Gombo, où fut, si j’ose dire, ma première hypostase africaine, on rencontre le gros centre de Bania, qui est en quelque manière la porte d’entrée du pays baya. Mais il est difficile de dire ce qu’est le pays baya et d’en préciser les limites. On peut admettre que du 4e parallèle, au Sud, jusqu’au 7e parallèle, au Nord, du 12e degré de longitude Est de Paris, jusqu’au 15e degré, l’on rencontre des Bayas.
Mais il y eut dans ce pays de si nombreux mouvements de races et de peuples divers, des rencontres ethniques si curieuses, que la place des tribus proprement bayas reste difficile à préciser. On a émis cette hypothèse que les Bayas, autrefois peuple nomade et pasteur, avaient été poussés par les invasions foulbés vers les bords de la Mambéré et de la Nana où l’impénétrable forêt les aurait contraints à abandonner leurs troupeaux. Mais ceci est de l’histoire très ancienne. Dans des temps plus récents, d’autres peuples sont venus s’installer dans le cœur même du pays baya. Ce sont les Kakas qui occupent la haute Batouri. Ce sont les Yanghérés, partis autrefois du Dar Banda et qui, arrêtés et repoussés par la conquête foulbé, furent réduits à se disperser et à s’installer en îlots, parmi des peuples mieux organisés et plus forts. C’est ainsi que l’on rencontre des Yanghérés sur la Batouri, au nord de Bania, entre le Mambéré et la Mbaéré, plus haut encore, sur la haute Nioy et la haute Ouam. Enfin il importe de distinguer chez les Bayas deux races très distinctes, les Bayas du Sud et les Bayas du Nord qui ne parlent pas la même langue, et n’ont à tous les points de vue que peu de caractères communs.
III
Une sorte de maniérisme délicat, quelques raffinements du cœur, avec l’ignorance presque absolue de notre morale, une mentalité même de décadents et de fatigués, m’ont dès l’abord étonné chez ces habitants des pays de la Mambéré. Je ne pourrai jamais comprendre le paradoxe de ces âmes frustes à la fois et compliquées.
Ce qui apparaît avant tout, ici, c’est de la grâce sentimentale. Peu de force. Peu d’énergie. Mais des faiblesses souvent jolies et inattendues. Écoutez cette berceuse que chantent les femmes kakas à leurs bébés, et tâchez d’en imaginer la subtile et douce harmonie :
Sasa danguelguelé kongo ;
kongo me gniongnan na toua ;
kossou ba bem’na,
bem’na ya dannda.
A ! a ! alito !
A ! a ! alito !
Qua bouné lā lā tè…
Qua bouné couà couà si…
« Voyons, qu’as-tu dans la tête ? — Tête mauvaise n’est pas pour la maison. — Dormir, tu ne veux pas, enfant ; être promené, tu ne veux pas. — Ah ! ah ! il faut dormir ! — Ah ! ah ! Il faut dormir ! — Maintenant, tu ne dors pas… — Maintenant, tu es sage[1]… »
[1] Ces deux vers, intraduisibles en français, disent les états divers que traverse l’enfant. « Maintenant, il ne dort pas… Et puis, voilà qu’il se met à dormir. » La mère suit les mouvements de l’enfant et les envisage tous dans le présent. Un Baya dirait, avec la même transposition : « Maintenant je chante, maintenant je ne chante plus. » C’est-à-dire : « J’ai fini de chanter. »
Nous n’insisterons pas sur la science vraiment parfaite de ce petit poème kaka. Il y a beaucoup d’habileté dans cette répétition des mots : kongo et bem’na[2] à la fin d’une phrase et au commencement de la suivante. Mais ce qui nous émeut surtout, c’est ce refrain psalmodié dont chaque vers se termine par une note traînante, d’une infinie langueur. Ce « lā lā tè » est à pleurer… Quelle amusante découverte que celle que nous avons faite d’une parcelle de l’âme de cette femme kaka qui chantait la douce romance de l’enfant ! Quelle émotion de voir notre âme dans son âme, notre sensibilité dans sa sensibilité ! Quel événement de surprendre un peu de nous en elle, un peu de nos agitations de cœur dans son apparente animalité !
[2] Kongo veut dire tête et bem’na enfant.
Nous avons bien souvent pensé à l’hypothèse de Joseph de Maistre qui veut que les nègres soient d’anciens civilisés dégénérés et non des peuplades en enfance. Sans pouvoir présenter aucun argument solide en faveur de cette théorie, nous avons eu souvent l’intuition de nous trouver en face de races arrivées au terme de leur évolution, non de races primitives réservées à de hautes destinées.
Nous avons peine, en tout cas, à nous représenter l’homme primitif tel que ce Baya ou ce Yanghéré, craintif et doux, affaibli moralement et physiquement, subtil souvent dans ses pensées, adonné à tous les vices de nos décadences, inapte à l’action. Ces hommes ont même appris que l’alcool donne l’oubli de l’âpre vie et ils cherchent en lui des excitations passagères dont nous croyons à tort détenir seuls la formule. Dans les villages bayas a lieu annuellement la fête du « doko ». Le « doko » est une bière de mil ou de maïs fermenté qui remplace notre alcool dans la plupart des tribus fétichistes du Congo.
Nous n’avons pas importé l’alcoolisme au Congo. La fête du « doko » est certainement une ancestrale coutume. Les hommes s’enivrent et ce sont, dans le village, pendant plusieurs jours, des danses exaltées et furieuses. Leur principal caractère est une impudeur extrême, une perversité faite de sensualisme violent. Le Baya, d’ailleurs, n’ignore aucun érotisme, aucune perversion de l’instinct sexuel. Avec cela, l’amour n’est pas chez lui bestial ; il est d’un dégénéré, d’un fatigué, d’un blasé. Il faut que dans l’ivresse il cherche l’exaltation des sens et d’artificielles tendresses.
Les signes de la décadence sont ici éclatants, irrécusables. Nulle apparence de jeunesse dans ce peuple pourtant sans histoire. Je me souviendrai longtemps de ces jeunes hommes que j’aperçus vers la fin de décembre 1906 au village de Baouar, sur la Nana. Ils étaient trois ou quatre, silencieux, immobiles devant une des cases du village. Leurs grands yeux étonnés nous regardèrent passer, et ce fut tout. Ils étaient nus, mais portaient de nombreux bijoux, des spirales de cuivre aux jambes et aux bras, des colliers de métal blanc et des colliers de cuivre ; leur coiffure était compliquée, presque féminine ; elle était faite de nattes minces et longues et une couleur rouge brique, extraite de l’écorce de certains arbres, les teignait. On ne saurait facilement imaginer de plus gracieuses adolescences et l’on eût dit de ces éphèbes qui courent sur les métopes du Parthénon, porteurs de lances ou de rameaux d’olivier. Mais leur air sérieux, leur attitude de statues donnaient à leur jeunesse un peu de solennité.
Je connus que ces hommes étaient des labis. Les labis sont en quelque sorte des écoliers, et leur école, leur temps d’école, avec ses travaux et ses joies, s’appelle le Labi. Le Labi est, chez les Bayas, la grande fête de la Virginité, coutume charmante où le jeune homme s’initie aux mystères de la vie et de l’amour. Notez : de la vie et de l’amour, car le Labi n’est pas seulement l’initiation à l’amour ; il est surtout une épreuve où l’enfant s’accoutume aux combats de l’existence et à ses périls. « Labi » veut dire « danger » en baya. La grande beauté du Labi est de vouloir former des hommes souples et vigoureux, d’habituer les âmes au courage, en même temps que de désigner, par une sorte de sélection, les individus marqués pour perpétuer la race en augmentant sa force et sa vitalité. Idée spartiate, avec moins de rudesse dans son application et que semble vouloir rénover notre pensée moderne, depuis Malthus jusqu’à Gobineau et Nietzsche. Aussi le Labi comporte-t-il une série d’épreuves, les unes destinées à assouplir le corps, les autres, à fortifier l’âme et à la tremper.
L’une de ces épreuves est très périlleuse ; le jeune homme est debout dans l’eau de la rivière ; les hommes du village lui lancent, de la rive, des flèches qui dévient dans l’eau, grâce au courant, et ne font qu’érafler la peau. Tous les labis ont sur le ventre ou sur la poitrine de ces glorieuses cicatrices.
Cette grave initiation dure quelquefois deux, trois et quatre ans.
Toutes les nuits, les hommes mènent grand bruit sur la place du village ; mais les jeunes hommes désignés pour le Labi font une sorte de retraite. Certains même ne doivent pas être vus pendant tout le temps que dure l’épreuve et ils se promènent le corps caché par deux grands boucliers en paille tressée. Tels étaient ceux que nous vîmes plus tard en pays Yanghéré sur les rives de la Mbaéré. Les initiés ne parlent pas le baya, mais une langue spéciale qui s’appelle le labi, et qui est la langue de l’initiation. Encore une fois, nous sommes devant un très vieux rite qui trouve son origine dans une conception très complexe de la vie. Un très vieux rite qui n’est plus, hélas, qu’un de ces menus gestes par qui s’exprime encore un peu du passé d’une race, un peu de ses antérieures destinées !
Cette nonchalance sobre, cette élégance, qui seules attestent le sens artiste de la race, nous ont paru un des traits les plus aimables, en même temps que l’un des plus surprenants des peuples noirs que nous avons visités.
Partout, chez les Bayas, plus tard, chez les Lakas, chez les Moundangs, chez les M’baïs, nous avons eu l’impression d’une grande vieillesse un peu lasse, un peu désabusée, très persuadée de l’inutilité des actes quotidiens, très hostile aux inutiles mouvements.
Certaines de leurs actions, quelquefois les plus infimes, font penser à l’accomplissement d’un sacerdoce. Et il est de fait qu’un vieux passé les requiert encore, beaucoup plus qu’on ne le penserait à première vue.
On traite volontiers les noirs de grands enfants. Nous sommes victimes, dans nos relations avec tous ceux qui n’ont pas la même couleur que nous, d’une illusion tenace, d’une erreur qui nous est chère. Nous les voulons à notre image. Dans tout ce que nous leur demandons, dans tout ce que nous leur donnons, nous les supposons à notre image. C’est, si l’on peut dire d’une façon barbare, du latinomorphisme. Nous n’admettons qu’un peuple ait une histoire qu’autant que nous la connaissons et qu’elle a donné matière à de nombreuses thèses de doctorat. Nous n’admettons qu’un peuple ait des coutumes qu’autant qu’elles sont écrites et connues. Nous n’admettons qu’un individu puisse avoir des états d’âme qu’autant que ces états d’âme ont été exprimés, catalogués, classés par des psychologues ou des poètes. Il est pourtant d’autres documents que ceux-là sur la nature des êtres qui nous semblent les plus lointains.
Un regard, où parfois se concentre toute une humanité, des propos insignifiants où tout à coup se révèlent des hérédités obscures et complexes, suffisent à nous informer, à nous instruire de choses que, chez la plupart des peuples civilisés, l’écriture a cachées, le caractère d’imprimerie a déformées.
Il est aussi tels moments dans la vie d’un peuple où semble se condenser tout l’esprit de la race. La guerre, par exemple, est l’un de ces symboles. C’est sûrement l’un des actes qui nous paraissent le plus propres à exalter nos cœurs et à susciter en nous des enthousiasmes. La seule idée de la guerre nous procure une excitation agréable qui va jusqu’à s’exprimer bruyamment, même en temps de paix parfois. Il était intéressant de saisir le noir à ce moment critique. Un jour, nous avons vu le départ pour la guerre.
C’était à Dioumane, sur le Logone. Ce fleuve insigne a toujours été l’objet de nos plus constantes sympathies. Il est au village de Dioumane d’une grande largeur ; ses eaux céruléennes s’écoulent sur un fond de sable doré qui, sur les rives, étincelle au permanent soleil. Rien, dans le paysage, ne saurait vous détourner de la contemplation de cette eau et de ce sable, et l’on imagine difficilement une campagne plus nue que celle-ci, des lignes plus simples, plus pures, ni d’apparence plus aristocratique. Cela fait penser à l’écriture de Louis XIV.
Sur les berges plus élevées de la rive droite, les villages, entourés de murailles parfaitement circulaires, stagnent dans l’infinie lumière du jour, semblables à des couronnes de deuil. Ils sont tristes, sans rien qui dise la douceur de la vie commune, tristes et nus comme le décor qui les entoure. On n’y voit point la bandja des Bayas où les hommes s’assemblent, tandis que les enfants s’ébattent, nus comme les bambini du vieux Lucca della Robbia. Entre les murs qui enclosent les cours sordides des cases, circulent des rues étroites et tortueuses qui aboutissent toutes au fleuve. Seulement, en un endroit de la berge, un grand arbre, souvent un tamarinier, se penche sur la grève dorée et abrite sous ses branchages un peu de vie et de mouvement.
En arrivant sous le grand arbre de Dioumane, le 10 mars, nous apercevons, bien au delà de la rive adverse du fleuve, une fumée épaisse se tordre vers le ciel en chevelure d’ombre. Il n’y a nul bruit dans le village. Des femmes attendent sur la berge… Un grand oiseau au pennage compliqué, comme on en voit sur les estampes japonaises, effleura l’eau diaphane et passa… Soudain, de toutes les ruelles du village, apparaissent des hommes, un à un. Un chef hostile a incendié les herbages de Dioumane, et l’on va le combattre là-bas, de l’autre côté du Logone. C’est maintenant un vomissement continu de partout. Les hommes armés surgissent silencieux et se hâtent vers la rivière. On entend seulement un clapotis, quand un homme entre dans l’eau ; les boucliers de paille tressée et les sagaies se dressent au-dessus des têtes.
Des traînards se jettent dans le fleuve en courant et s’efforcent vers l’autre rive. Puis tout disparaît ; là-bas, les hommes se perdent dans les hautes herbes, et seul, dans l’écrasement total de midi, on se demande si l’on vient de faire un rêve, un rêve de beauté antique dans de la clarté.
Sans le vouloir et comme par surprise, ces gens arrivent donc à une sorte de beauté, à la beauté que fiévreusement, maladivement, nous recherchons depuis des siècles. Cependant nous sommes venus ici avec notre idéal, notre canon de perfection. La beauté, pour nous, est quelque chose de très spécial, de très défini, d’enserré dans des limites très nettes. C’est tout ce qui reflète l’idéal innombrable des hommes de notre race. C’est leur pensée, leur cœur, leur sang, éternisés dans un peu de matière. C’est la Grèce ; c’est Rome ; c’est la France chrétienne… Nous savons très bien ce que c’est que la beauté. Et voici que, parmi ces sauvages, des images nous émeuvent que nous savons pertinemment être belles. Ce n’est point de la beauté neuve, inattendue, étrangère à nous. C’est bien « notre » beauté, celle-là qui fait notre incessante poursuite, celle-là qui nous a nourris et que depuis si longtemps nous avions perdue. Nous avons assisté à Dioumane à une scène de l’Énéide. Nous revenons ici, aux bords sereins du Logone, sur les bancs de l’école. Après un détour assez curieux, nous retrouvons le Portique, et l’hellénisme, derechef, nous assiège. Malgré nos efforts pour ne pas compromettre, par des réminiscences, la primitive beauté du spectacle, ces hommes qui couraient vers le fleuve, leur souplesse, leur grâce unique par qui ils semblaient voler, tels des annonciateurs de victoire, nous évoquaient des statues antiques, jusqu’à présent reconnues impossibles et périmées.
IV
Nous sommes accoutumés à la laideur. Que l’on parcoure pourtant, avec des yeux vierges, nos campagnes et nos villes et que l’on suppute tous les aspects de tristesse et d’indigence qui se présenteront sur la route. C’est en vain que l’on poétisera le paysan qui pousse sa charrue, l’ouvrier qui sort de l’usine ou de la mine. Le paysan est une chose laide. L’ouvrier est une chose laide. La misère a fait cela et le travail, et un long écrasement qui a tué tout germe de vie, qui a fait de ces corps des automates.
Nous devons avouer que la présence des hommes nous a toujours gâté la divine douceur de nos paysages de France. Nous les aimons solitaires, sans que rien de sordide en vienne troubler la paix heureuse. Parmi eux nous souhaitons qu’aucun pleur humain ne revienne abolir le sourire des choses. Mais ici, par une singulière transposition, nous désirons cela précisément que nous redoutions là-bas. Il nous plaît que la rudesse des aspects, la tragique solitude des routes se tempèrent d’humanité. C’est là, si l’on peut dire, le paradoxe de l’Afrique. Chez nous, les arbres, les ruisseaux, les vallons, les coteaux nous sont familiers et connus. Dans la plus parfaite solitude, nous savons nous entretenir avec eux, et notre âme attentive sait comprendre la chanson des bois et le murmure des eaux. Ici la brousse, farouche, pleine d’embûches, est hostile et se tait. Mais qu’au détour d’un sentier apparaisse un étincellement de sagaies, que, des hautes herbes, jaillissent un vol de torses nus avec des souplesses animales, que des cases, hors des euphorbes et des volubilis, s’érigent, qu’un homme coure devant nous, plutôt qu’il ne marche, parmi les landes noires que l’on brûla au dernier été, et tout ce qui nous entoure prend un sens, une signification nouvelle.
De par ces humanités que nous sentons si proches, malgré tout, et qui peuvent exciter en nous des sensations crues mortes jusqu’alors, nos cœurs sont encore capables d’exaltation.
Le noir a sa raison d’être et son explication dans cette brousse même qui nous inquiétait autrefois. Il en est un indispensable ornement, celui-là par qui tous objets prendront une vie nouvelle et une harmonie.
Nous sommes loin maintenant des tristesses, des découragements de N’Gombo, notre première station. Nous avons découvert derrière les coteaux qui bornaient l’horizon, dans les profondeurs des vallées, dans le désolé moutonnement des plaines, des hommes qui ont répondu à nos secrètes attentes, qui nous ont apporté ce que nous demandions.
V
Nous avons voulu vivre avec eux, connaître, par tout ce qui était eux, l’ordonnance de leurs vies et la trame de leurs pensées. Mais les noirs tiennent à garder jalousement leurs secrets. Certaines coutumes qui touchent au passé le plus profond de la race resteront toujours ignorées ou mal connues. Malgré toutes les ruses que nous emploierons, les pratiques de la sorcellerie, les cérémonies de l’excision qui est pratiquée dans tous les pays que nous avons visités, les détours compliqués du code indigène, ne nous seront jamais dévoilés. A cet égard, les Bayas font le désespoir des enquêteurs. Quand ils ne se taisent pas, ils mentent par système et par parti pris. C’est peu de dire qu’ils mentent. Cela tendrait à admettre qu’ils sont susceptibles de dire la vérité. Disons plutôt qu’ils ignorent toute distinction entre le vrai et le faux. Le mensonge est chez eux une attitude naturelle, et même, une nécessité d’existence. Peu armés, nullement faits pour la guerre, nous voulons dire pour la guerre ouverte et le corps à corps, le mensonge leur sert de défense et de protection. C’est par lui qu’ils tâchent de limiter la conquête du blanc ; c’est par lui qu’ils arrêtent nos indiscrétions quand nous voulons aller trop avant dans la connaissance de leurs mœurs et même dans la connaissance géographique de leur pays.
Ceci, à vrai dire, ne nous paraît pas une chose indifférente. C’est le signe d’une volonté de se maintenir dans une tradition chère, de s’enfermer dans un système compact de traditions et d’habitudes, de « permaner », malgré la conquête du sol et l’envahissement du blanc.
Ici, les hommes parlent peu. Le soir, on les rencontre sur les chemins, la sagaie haute, se hâtant vers les villages, avec tout le mystère de l’impénétrable brousse dans leurs grands yeux étonnés. On ne sait d’où ils viennent, ce qu’ils font, moins encore leurs sentiments et leurs pensées secrètes. Derrière la simplicité de vie du sauvage, derrière la rudesse apparente des mœurs, se cache une extrême complication de sentiments, point du tout primitifs, mais rattachés, au contraire, par des racines profondes, à tout un passé obscur et lointain.
Encore que le sud du pays baya ait été sillonné par les voyageurs un peu dans tous les sens, nous ignorons tout des grands drames qui se sont joués sur cette terre, des idéals inexprimés, peut-être à demi conscients, qui travaillent ces cerveaux de rêveurs, des mystérieuses alchimies des consciences. Chose plus grave, nous ignorons cela, parce que les Bayas veulent que nous l’ignorions. Ils entendent ne pas se livrer, ne nous montrer d’eux-mêmes que ce qu’ils désireront nous en montrer.
Nous savons que leurs cœurs ont des tendresses insoupçonnées. Rarement pourtant ils ont ces épanchements soudains par où l’essence même de l’être se trahit et s’affirme.
VI
Vers la fin du mois de mai 1907, nous redescendions des hauteurs des monts Yadé vers la vallée calme et verdoyante de la Mambéré. Près de cent porteurs bayas nous accompagnaient, avec des tirailleurs bambaras et des bouviers foulbés.
Dès qu’on a quitté les entassements granitiques de Yadé, et qu’on a franchi l’Ouam qui en est à deux jours de marche, on sent une douceur exquise circuler dans l’air plus clément. On aime la vie, à revoir, parmi les brumes du matin, parmi les brouillards des crépuscules, les lointaines collines, si pâles qu’elles semblent arachnéennes, à franchir encore les petits torrents dont l’eau smaragdine est si froide à la bouche, à retrouver, après tant d’excès et d’aventures, ces aspects oubliés, calmes comme les paysages du Morvan, dont un seul suffirait à remplir toute une existence d’un impérissable parfum de poésie.
Dans les lointains, des cases palpitent et les villages apparaissent, propres et nets, au détour des chemins.
Et, de nouveau, ce sont les longues soirées, fraîches parfois, où les heures s’écoulent vite dans l’absolu oubli de tout ; de nouveau, les chansons bayas et les brouillards emplis d’indistincts murmures. C’est le retour à Mambéré.
Le Baya est très attaché à sa terre ; il aime son pays, sa patrie, c’est-à-dire son village et sa case. Loin de chez lui, il a la nostalgie de son ciel gris, de ses champs de manioc, de sa « bandja » où il fait si bon s’accroupir pendant des heures à ne rien faire, à ne rien dire, à ne rien penser. Il regrette sa femme, et sa « nana », sa mère, et son fils qui bientôt subira la grande initiation, le Labi. Il ne faut pas lui parler des Lakas, des M’boums, des Moundangs ; ce sont des « sauvages ». Chez l’étranger, il est malade, incapable de se plier au climat nouveau, aux exigences nouvelles de la vie. Mais c’est son cœur aussi qui est malade, du regret de la Mambéré perdue.
Dès que l’on a dépassé les Monts Yadé par le 7e parallèle Nord, et que l’on entre dans le pays M’boum, le baya ne se nourrit plus. Privé de manioc, il ne peut s’habituer au mil qui est l’unique culture de tous les pays du Logone. Il dépérit comme une fleur transplantée et se laisse, sans résistance, incliner vers la mort. Sur les routes, on les entend souvent murmurer les syllabes chères : Mambéré… Mambéré… L’un des nôtres, un homme du village de Gougourtha, me décrivait un jour sa case. Ce que j’ai compris de son discours m’a touché jusqu’au fond de l’âme :
— Ma case, disait-il, est tout près de la case de Gougourtha ; tu vois : ici, ma case ; ici, la case de Gougourtha. A côté, c’est la case de Moussa qui est mon camarade, mais je n’ai pas beaucoup de camarades. Moi, je ne sais pas être camarade avec les autres. Je suis mauvais, mauvais. Quand j’étais petit et que Gougourtha m’appelait, je me sauvais ; alors il m’attrapait et me donnait des gifles. Il est méchant, Gougourtha.
N’est-ce pas d’une émotion délicieuse, ce petit récit que je viens de traduire fidèlement, mais sans pouvoir rendre le charme particulier de cette langue baya, si souple, si nuancée, si chantante ?
Quand nos porteurs reconnurent le parfum de leur terre et la divine pâleur de leur ciel, leurs faces enfantines s’illuminèrent de tous les bonheurs retrouvés, de toutes les tendresses ressuscitées, et du souvenir des paresses antérieures. Les charmes du sol natal assiégèrent les âmes longtemps navrées, et le soir, autour de la flamme qui tentait le vol tournoyant de sphinxs monstrueux, pendant des heures, on chanta la litanie du retour, lente et monotone, ce thrène harmonieux qu’on ne saurait oublier quand on l’a entendu une seule fois.
Parmi nos Bayas, quelques-uns étaient du village d’Ouannou, situé à quelques lieues de Carnot. Nous arrivions à Ouannou le 9 juin. C’est un tout petit bourg, quelques toits perdus dans la verdure et qui semblent des joujoux d’enfants délaissés. Un enclos en paille tressée recèle cinq ou six cases disposées en cercle autour d’une place de sable fin. C’est le « tata » du chef. La fortune de ce village, ce sont ses bananiers. Ils en font l’unique ornement. Mais la chair de leurs fruits, toujours fraîche, procure une sorte de bien-être capiteux dont aucune caresse ne saurait passer la douceur animale.
Dans le tata du chef, les hommes d’Ouannou retrouvaient leurs femmes, leurs mères, leurs enfants, leurs amis restés au foyer. Ce fut une minute d’intense émotion. J’eus le sentiment de quelque chose d’intime, de profond, d’inexprimable. Les hommes avaient les yeux humides de larmes : des femmes, à genoux sur le sol, baisaient ardemment les mains de leurs fils. Peu de paroles, mais quels gestes ardents et passionnés ! Un beau garçon passa ; il avait un petit enfant dans chaque bras et son regard allait de l’un à l’autre, béatement. Dans le fond du tata, des groupes s’abandonnaient ; des époux, enlacés, se baisaient longuement sur la bouche. Il y avait un peu de gravité dans tout ce bonheur, quelque chose de contenu et de noble dans ces effusions. Il y avait là surtout beaucoup d’humanité, et de notre humanité, toute faite de faiblesse et d’abandon du cœur.
Tout à coup, d’un groupe serré, s’éleva un chant monotone et monocorde, toujours cette même complainte obsédante où l’on dirait que les Bayas ont mis toute leur âme, et son essence la plus intime. Ce fut alors l’expression subite et sans apprêt de la joie. Il y eut une sorte d’exaltation. Deux tambours faisaient rage et aussi cette double cloche en airain, sorte de gong, instrument de musique cher aux Bayas, qui jette, parmi la voix crépusculaire des chœurs, des notes de clarté, doucement mystiques et religieuses.
Les femmes se mirent à pousser des cris stridents et à courir comme des possédées dans toute la longueur du tata. Beaucoup prenaient la précaution de changer le petit paquet de feuilles qui les habille, contre un paquet de feuilles plus gros et plus décent. D’autres venaient se rouler dans la poussière, à nos pieds. Une vieille prit ma main et la baisa avec frénésie… Puis des hommes armés de sagaies, de boucliers, de couteaux de jet firent irruption dans le tata et commencèrent la danse de guerre. Nulle parole ne saurait dire la beauté parfaite de leurs attitudes de bataille. Un genou en terre, le torse et le chef renversés en arrière, la haste haute, ils restaient en arrêt, immobiles comme des statues d’athlète antique. D’un bond, ils se relevaient et sautaient à pieds joints par-dessus leur bouclier tenu dans la main gauche. Et alors ils rampaient, s’avançaient avec des souplesses félines contre l’ennemi imaginaire.
Je ne pense pas que cette danse soit fantaisiste. Les poses des combattants sont hiératiques et apprises. Elles signalent, plus que le caractère guerrier de la race, le sens obscur de la beauté, l’art peut-être inconscient, mais sûrement étudié, de la plastique, de l’harmonie des lignes dans le mouvement. Elles sont un avertissement de ce qui remplace, pour ce peuple baya, notre statuaire immuable et malhabile. Nous ne savons pas goûter la joie parfaite des corps s’ébattant dans de la lumière. C’est là pourtant la seule jouissance esthétique de ces hommes pour qui l’image n’est rien, sans l’étincelle de la vie…
Cependant la musique cessa. Les danseurs et les musiciens sortirent du tata. Les femmes rentrèrent dans les cases. Et, dans les coins, il y avait encore des hommes et des femmes qui s’enlaçaient et s’embrassaient sur la bouche, insatiablement.
VII
Ce soir-là, tandis que le soleil irradiait d’améthyste les bananiers du vieux Ouannou, et précisément jusqu’à l’heure où le disque de la lune devint zénithal, je rêvai profondément. Les coteaux de la Mambéré, où tant de petites âmes ignorées se blottissent et se taisent, m’avaient bien conquis et me retenaient désormais.
Quelques êtres, en dépit de cette volonté arrêtée du baya de défendre la solitude de son intérieur, venaient de se livrer, de nous signaler cela même que nous cherchions si avidement, c’est-à-dire le parfum particulier des âmes, et ce qui demeure en elles d’essentiel et d’éternel… Combien ces hommes étaient près de nous ! Quelle identité dans l’amour et dans l’amitié ! Que leurs consciences nous sont connues et familières !
Je repense maintenant au paradoxe de Joseph de Maistre.
Paresseux et subtil, menteur et compliqué, sentimental et artiste, sensuel et impudique, dégénéré et ingénieux, vicieux et charmant, tel nous avons rencontré le Baya. N’est-il pas un aboutissant, l’aboutissant d’une série d’hérédités aussi compliquées que les nôtres ?
Plusieurs traits nous attestent l’antiquité de la race. Le nom du village de Gougourtha rappelle singulièrement celui du célèbre Berbère, Jugurtha, qui s’illustra dans sa longue lutte contre les Romains. D’autres noms de villages ont des sonorités symptomatiques : Berbérati, Gaza, et bien d’autres. Il faut prendre garde de ne pas s’aventurer trop loin. Mais qui sait si ce peuple n’eut pas des destinées glorieuses ? Qui connaît les pays d’où il est venu, les influences qu’il a subies ? Qui sait si, dans des temps antérieurs, la splendeur de l’Orient n’a pas ébloui ses yeux, s’il n’a pas eu des Mages et des Christs, s’il n’a pas connu nos douleurs et nos inquiétudes ? Et puis plus tard, échoué sur cette terre de sommeil et de mort, écrasé par l’éternelle forêt où rien ne vit, où rien ne vibre, ne s’est-il pas découragé, replié sur lui-même ?
Dans les crépuscules toujours semblables des jours égaux, tandis qu’un gros disque fuligineux baissait à l’horizon morne, dans les soirées sans rires et sans chansons, n’a-t-il pas renoncé à la lutte incertaine ?
C’est le mystère, hélas ! et le grand secret des siècles. Mais ne cherchons pas. Le Baya nous apprend que les joies de la vie sont fugaces et qu’il faut les saisir quand elles passent près de nous. Il nous dit qu’il ne faut pas rêver du ciel et que, seule, l’insouciance animale de vivre rend les heures légères et voluptueuses. Écoutons seulement son conseil. Et alors, en passant le soir dans les villages, tandis que les hommes s’assemblent pour le repas préparé par les mains indolentes des femmes, nous penserons que peut-être l’existence est une chose douce et chère, après tout…
SAMA
I
Au Nord de Ouantonou.
Comme le soleil déclinait, la terre devint plus noire. Je m’aperçus que des rochers faisaient de fantastiques créneaux sur la colline où nous venions de nous arrêter pour y passer la nuit. Et de grosses outardes se mirent à tournoyer au-dessus de nous, en poussant de longs cris de détresse. Nous avions marché toute la journée. A midi, nous avions rencontré le Lim. La rivière bondissait entre de hautes collines et l’on entendait des bruits de cascades. Puis nous étions repartis vers le Nord-Ouest, dans l’espoir de trouver des hommes, enfin. Pays lamentable, aux hautes herbes indéfinies, sans hommes, presque sans eau, empli de mort. Nous ne savions plus où nous étions. Verrions-nous bientôt des cases, un village ? Allions-nous entendre la rumeur de la vie ? Où demain nous mènerait-il ?
Depuis Ouantonou, c’étaient des plaines, puis des collines, puis des plaines, et partout l’immense désert de la savane. Une tristesse rude, avec un peu de vague inquiétude et de la détresse, me serrait la gorge. Et de la pitié, à voir nos pauvres Bayas, si loin de chez eux, sur la terre hostile. Il me semblait que l’Afrique était une chose immense, informe, indéfinie, meurtrière. Ouantonou ! Ce nom revenait à ma mémoire. Il me semblait un nom de détresse et de déroute. Ouantonou ! Cela disait la ruine, l’abandon, le froid…
Au sortir d’un col étroit, dans la montagne, nous avions vu des cases, la plupart à moitié détruites, toutes désertes, depuis longtemps désertes. Des fragments de marmites jonchaient le sol. Trois pierres en triangle marquaient un ancien feu. C’était Ouantonou.
Puis, la montagne descendait brusquement vers la Mbéré, le grand fleuve qui coule là-bas, vers le Tchad lumineux. Mais on ne voyait rien et le village émergeait d’un océan de brouillard, perdu parmi les roches, comme un nid d’aigles dans les Andes. Nous sommes descendus vers la rivière, et nous avons marché…
II
Les Bayas sont couchés sur le sol. Cercles noirs autour des feux qui s’éteignent, dans la nuit sombre. Quelques-uns dorment. D’autres sont là, immobiles, étendus sur le dos, les yeux ouverts. Tout à coup, un chant s’élève, et il emplit mon âme à en mourir. O le souvenir de cette obsédante lamentation ! Son endormante tristesse ! Il n’y a pas de paroles à cet air. C’est une gamme en mineur qui commence haut, par une note éclatante, et s’achève en sourdine, par une note traînée et basse, comme un soupir de détresse. Ceux qui chantent s’arrêtent subitement, et d’autres reprennent, avec des voix lasses et blanches qui font mal.
Un homme est à mes pieds près d’un feu solitaire. Je le reconnais : c’est Sama. Il ne chante pas et semble ne rien entendre, couché sur le côté, un coude sur la terre, ses yeux semblables à deux pierres dures perdues dans le vide.
C’est un enfant, Sama. Comme sa pose est gracieuse et délicate ! Il est tout nu ; son corps est mince, comme celui des Adonis antiques. Sa face me plaît infiniment ; il n’a pas le nez épaté et la lèvre lippue, selon l’idée que l’on se fait des noirs en France. Il a deux grands yeux énormes, toujours ouverts, presque immobiles. Je le regarde longtemps ; je voudrais épier tous ses gestes. C’est si peu, un « sauvage », et je suis si loin de lui ! Il est pour moi un mystère que jamais je ne déchiffrerai…
Il se soulève pour mettre quelques branches dans le feu. Sa figure, parfaitement ovale au-dessus de son cou trop long d’adolescent, s’illumine tout à coup à la flamme ranimée. Puis il se recouche, tandis que la chanson baya s’égrène dans la nuit, plus lente, plus lasse encore que tout à l’heure. Alors une grande pitié m’envahit. Comment ! il porte une caisse, ce gamin ; il fait nos rudes étapes avec une caisse sur la tête, ce petit être si fin, aux gestes si purs ; il fait ce dur métier, sans révolte et sans murmure. Quelle misère et quelle tristesse !
Je lui dis en baya :
— Sama, tu ne porteras plus ; demain, tu prendras mon fusil et tu marcheras avec moi.
Sama se tourne vers moi. Ses grands yeux me regardent dans la pénombre et il sourit doucement en montrant ses deux rangées de dents blanches et saines.
III
Le bagage de Sama : une natte roulée, un petit arc, un carquois en paille tressée et une petite cithare à deux cordes faite avec une vieille calebasse.
Sama laisserait bien sa natte et son arc et ses flèches pour conserver ce petit « bandjo » qui lui rappelle Beylou, son village, perdu dans la verdure, là-bas. Car Sama n’est pas très guerrier, et il aime son pays. Que lui importent les Boums, les Lakas ? Ce sont des sauvages, dit-il. Il ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. Seulement il me parle de Beylou qui est puissant et possède beaucoup de femmes, beaucoup de cabris. Rien ne l’étonne et jamais il n’admire. Que lui font les pays nouveaux et les manières des blancs ? Retrouvera-t-il, quelque part, ses cases de chaume, et sa vieille « nana » et les petites « boukos »[3] de la Sangha ! Sama est maintenant mon ami ; il ne me quitte plus ; il est content de porter mon fusil. Sur le sentier, Sama chemine près de moi ; nous causons. Quelquefois, il rit et cela nous rapproche un peu, parce que nous rions pour la même chose, lui et moi, lui si différent de moi, si loin de moi… Ami Sama, petite bête si jolie, petite âme si simple et si compliquée, que je voudrais connaître, savoir toute ta vie, tout ton cœur, et tes pensées !
[3] Nana, mère. Bouko, femme.
Sama me fait oublier la tristesse morne de cette plaine interminable, et toute la misère humaine de cette colonne perdue dans les solitudes de l’Afrique. Oublier ? non, mais toutes ces misères, tressées ensemble par la pitié, font, dans le désert mauvais, de la force, de la beauté, de la tendresse…
Soudain, une émotion étrange m’envahit. Je remarque que le sentier sur lequel nous cheminons est très large ; à droite et à gauche, à quelques mètres, il y a d’autres sentiers parallèles. Nous ne devons pas être loin du pays des Boums et cette route est celle que suivent les Foulbés, quand ils viennent du Boubandjidda razzier dans cette région, peut-être la route qu’ont suivie jadis les Boums, quand les Foulbés les ont poussés vers l’Est, loin des montagnes du Kameroun. Ainsi, sur ce carré blanc que je regarde sur une mauvaise carte, il y a eu des passions, des batailles, des conquêtes, des exodes de peuples, des chocs de races.
Parfois, des hommes passent là, en chevauchées furieuses, et d’autres cheminent avec de longs convois de bœufs, de femmes, d’esclaves, dans le soir… La solitude s’emplit parfois de visions fantastiques. Des peuples entiers sont allés par là vers d’autres terres.
Jamais rien ne subsiste de ces grands mouvements humains. L’oubli de la grande savane engloutit tout cela et il ne reste qu’un peu plus de mystère, un peu plus de vertige aux horizons identiques…
Vers la nuit, nous nous sommes trouvés au pied d’une haute montagne où les rochers s’amoncelaient, levés tout droit vers le ciel, avec de petits arbres tordus parmi les pierres. Cela s’est dressé tout à coup devant nous, comme une muraille marquant la borne du monde. C’était le commencement des monts Boumbabal. Nous avons suivi le pied de la montagne et nous avons vu des cases, petits dômes de paille posés sur le sol, de grandes amphores emplies de mil, un grand mortier à grains, en pierre, près d’un grand panier de paille grossière. Pas un homme. Tous ont fui à notre approche sans avoir eu le temps d’emporter leur mil. Peut-être viendront-ils demain. Il faut savoir attendre en Afrique.
Je me suis choisi une case pour la nuit. Je me suis couché. Et dehors, tout près de moi, Sama jouait du bandjo en songeant à Beylou, ou ne songeant à rien…
IV
Pensées du matin.
Où sommes-nous ? Le jour prolonge le rêve de la nuit et c’est tout. Et l’on est seul, on ne sait où, quelque part sur la terre… Réveils d’homme ivre ; on titube dans l’incertain de la vie. Tout se confond. Rêve, action sont emportés dans le même flot.
Je vais marcher et voir des hommes. Je franchirai un fleuve ; je gravirai une montagne. Mais toute chose ne m’est-elle pas inconnue ? J’irai dans le mouvant décor et je verrai des hommes s’agiter un instant et disparaître dans la nuit. O le triste doute, où l’on s’embourbe sans espoir…
Sama est près de moi, comme un petit esclave vigilant. Il a une tunique courte qui lui descend jusqu’à mi-cuisse, une ceinture en paille fine, les jambes et les bras nus. C’est une bête familière. On dirait que ses grands yeux n’ont pas de regard. Ils ne me parlent pas et pourtant ils sont uniques.
Sama est assis par terre. Son corps est beau comme celui d’une statue. Dans mon pays, où l’enfant très jeune se courbe vers la terre ou se penche sur des livres, on n’imaginerait pas les corps souples et sains d’adolescents qui n’ont jamais su la misère ni le travail.
Comment connaître Sama ? C’est un petit fantôme qui passe dans ma vie. Il est la peur de la pensée et la douce apparition de la tristesse.
V
Des hommes sont venus, non point ceux du village où nous avons campé, mais ceux d’un village voisin. Ils parlent une langue rude et rauque, mais ils parlent peu et ne semblent pas disputeurs. Noirs comme la terre, et vraiment les fils de la terre.
Ils sont très grands, carrés d’épaule, au front court, aux yeux petits et légèrement bridés. Ce sont de vrais sauvages, durs comme les mots qu’ils disent, puissants et fauves. Leur costume est une peau de bête pendue à leur derrière, qu’ils ramènent par devant et tiennent serrée entre leurs cuisses. Sur le sommet de leur tête, se dresse une touffe de cheveux ; leurs dents sont pointues, signe qu’ils mangent les hommes. Mais ils n’ont ni tatouages, ni bijoux, ni ornements. De vrais fils de la terre, perdus là, dans les replis sinistres de la montagne, parmi les éboulements de roches, dans de sombres profondeurs. Hommes durs, et graves, sur la plus dure des terres, inféconde et sèche, avec des puits seulement, de temps en temps, dans les villages.
Les M’boums n’ont pas intéressé Sama. Il dit avec mépris : « Ça, c’est sauvages ». Et toi, Sama, n’es-tu pas un sauvage et serais-tu mon ami, si tu n’étais pas sauvage ?
Nous avons marché vers la plaine, et nous avons trouvé un grand fleuve, tout bleu parmi des plages de sables d’or. Le Logone… Puis la plaine encore.
De loin en loin, une grande montagne de pierres, quelques cases au pied de la montagne, et puis la plaine, immobile sous l’ardent soleil de la saison sèche, sous le ciel sans nuages, toujours sans nuages. Nous avons vu Pao, Kao-Guienn, et Bem, quelques toits pointus dans un cirque de rochers noirs.
Après, nos cartes ne nous disaient plus rien ; elles nous montraient des routes vers le Logone, vers Laï, et nous allions dans le Nord-Ouest, à Léré.
Alors, nous avons cheminé dans l’inconnu, menés de village en village par les Lakas, cherchant toujours l’endroit où le soleil se couche, perdus quelque part, dans cette grande tache blanche des cartes d’Afrique, entre le 8e et le 10e parallèles, sur la rive gauche du Logone.
VI
C’est une chose douce que de se sentir ainsi perdu parmi la fabuleuse Afrique. On ne pense plus au but, mais chaque heure éblouit ; chaque minute emplit l’âme comme si elle était la plus belle et la plus pure et il ne reste plus après qu’une petite anxiété très suave de ne pas savoir du tout quand et où cela finira…
Les fermes lakas s’égrènent dans la clarté des routes.
Elles sont pareilles : quelques cases pointues reliées par des couloirs en nattes dures, un grand panier pour le mil, de grandes jarres pansues, gonflées de grains, et, autour, une clôture en paille tressée — et elles sont loin les unes des autres, de sorte que parfois les villages se touchent presque… Habi, Nakanndi, Tohan, Gasa, Gaki — et tant d’autres, entrevus à peine dans notre marche rapide vers le Nord-Ouest.
Quelle détresse inexprimable, je me rappelle, que cette grande équipée. Sama, lui, ne pense pas ; il n’est pas triste, il n’est pas gai ; il attend demain sans hâte, avec le seul regret de ne pouvoir rester une journée entière à jouer du bandjo et à chanter comme autrefois.
Car le Baya n’est pas résigné et fataliste comme le musulman ; il veut jouir des biens de la vie ; il a la passion de la vie et il jouit d’elle intensément. Mais il ignore le temps et l’angoisse de sa fuite. Sama, petite âme enveloppée, ami des mauvais jours, ton être me devient familier, comme un objet auquel on s’accoutume. C’est le plaisir des yeux, la paix du cœur…
La brousse est un jardin d’automne. Les feuilles mortes chantent. Les arbres se pressent, la plupart dénudés, mais beaucoup encore sont verts. Pas un pli de terrain, pas un sommet, pas une vallée. Il m’en souvient… L’air est un cercle de clarté. La terre sommeille, il semble qu’à chaque pas on la réveille un peu, et, à chaque pas, l’on est un cœur qui s’éveille un peu. Les paysages ont des aspects finis, et c’est une volupté si incertaine et fugitive et infinie !…
Avant de quitter Carnot — dernier point où les lettres parviennent encore — j’ai reçu une carte d’un ami, chrétien fervent et mystique. Il me disait : « J’espère que de ces solitudes, tu nous reviendras croyant en Dieu. » J’ai pensé souvent à ce mot. Hélas ! non, cette Afrique n’est pas la patrie de Dieu. Cette Afrique est le propre triomphe de l’individu. Églises, doutes, croyances, fantômes lointains de la ville, comment vous aimer, quand on a connu cette clarté, quand on a pénétré dans ces portiques de clarté !…
Cette belle terre si simple et si noire, c’est une femme d’Orient, violente et paresseuse, avec des cerises dans la bouche. O bonheur dense et lumineux près d’elle ! Lebenskraft !…
VII
Vers la fin du mois de janvier, nous arrivions au village de Bandzaï. Il faisait une belle chaleur et tout dansait sous la lumière méridienne, qui descendait du ciel, verticalement. Avant d’atteindre Bandzaï, nous avions traversé d’immenses champs de mil, tout rasés, car c’est la saison sèche, où l’on vit sur le grain amassé pendant les pluies dans les grands paniers et les jarres en terre cuite. Puis une grande étendue morne et silencieuse, semblable à ces clairières de nos bois de France, où les bûcherons entassent le bois coupé et construisent leurs petites huttes… Une ferme, puis, quelques centaines de mètres plus loin, une autre ferme…
Près d’une case, trois belles jeunes filles, toutes nues, écrasaient du mil dans un même mortier. Elles avaient de longues jambes fuselées, le rein souple et de gentilles figures très douces. Elles chantaient, en laissant retomber alternativement leur lourd pilon de bois. (En ce pays, les jeunes filles sont nues : et les femmes mariées portent une ceinture en paille finement tressée où pend un petit paquet de feuilles ; elles n’ont pas de bijoux ; les hommes seuls mettent des bracelets et des colliers.)
Des jeunes hommes souples et grands, aux traits fins et purs, nous regardaient passer sans rien dire, avec de grands yeux étonnés. Il faisait un silence lourd et animal.
Près du tata du chef, semblable aux autres demeures, j’ai fait mettre en tas mes pauvres bagages et j’ai bourré ma pipe, sans penser, heureux de vivre. Près de moi, le petit Sama s’est mis à jouer au patara[4] avec deux hommes de son village. Chaque fois qu’un joueur lance les petites cauries en faisant claquer ses doigts, Sama éclate de rire et il parle fort, il parle… il parle…
[4] Jeu qui consiste à lancer à terre quatre ou six petits coquillages appelés cauries. Le joueur gagne lorsque le nombre de coquillages tombant à l’endroit ou à l’envers est un nombre pair.
— Sama, pourquoi ris-tu ?
— Non…
Il renverse la tête en arrière en montrant deux rangées de dents étincelantes.
— Comment, non ! Dis-moi pourquoi tu ris…
Sama rit de plus belle, et je suis un peu vexé… Mais à l’autre bout du village, une musique grandit, déchire l’air, devient furieuse et sauvage.
— C’est yula[5], dit Sama.
[5] Yula, tam tam en baya.
En effet, aux dernières cases, tous les hommes du village sont rassemblés. Au milieu de leur groupe pressé, les musiciens s’acharnent en grimaçant ; il y a un joueur de balafon, un tambour, une flûte en bois et une corne d’antilope où souffle un enfant, en gonflant ses joues comme un triton. Un homme s’approche des musiciens ; il se met à remuer, à trépigner comme un dément, avec un tremblement furieux du tronc et des épaules ; puis un autre le remplace et les vieilles femmes viennent essuyer la sueur qui ruisselle sur le corps des danseurs, en poussant des cris horribles. Près d’un arbre, il y a deux femmes et chacune tient un petit enfant, de quelques mois, nu, le corps peint en rouge et en blanc.
Sama m’explique que c’est le baptême de ces deux enfants, nés le même jour. Mais Sama ne se mêle pas aux danses des sauvages et il raille la façon qu’ils ont de se remuer jusqu’à ce qu’ils en tombent de fatigue sur le sol.
VIII
Pensées de la route.
Un Laka marche devant moi sur l’étroit sentier où nous nous hâtons dans la fraîcheur exquise du matin. C’est une belle bête, libre et farouche, toute de fierté et de douceur. A le voir marcher parmi les arbres clairs, à épier son geste sobre et harmonieux, j’éprouve un contentement parfait. J’admire tant de force, unie à tant de grâce.
Dans sa main gauche, il tient sa lance levée et s’enfuit légèrement, tel un annonciateur de victoire. Sa tête, au-dessus du cou mince et long, se penche un peu en arrière, et parfois il tourne vers moi ses deux grands yeux un peu fendus en amande, tandis que ses lèvres sourient finement.
Je me plais à suivre le jeu facile de ses muscles tendus comme un pur acier. Πόδας ὠκύς… C’est ainsi que je me représente Achille, et ce barbare est bien, je crois, l’idéal de la beauté grecque. Il est tel que ces éphèbes figurés aux métopes du Parthénon, nerveux et simples dans leurs attitudes juvéniles. Ainsi la beauté de la race — perdue chez nous — ici s’est conservée intacte, témoignage de ce que nous étions peut-être avant les vices de la décadence.
Dans le rayonnement de sa jeunesse, le jeune barbare m’adresse des paroles tristes et violentes. Il me dit :
— Tu me ressemblais autrefois, avant que les songes perfides des rêveurs n’aient empli ton âme et amolli ta force. Car alors tu vénérais cette force qui est la loi du monde et qui est bonne, puisqu’elle est la loi du monde. Et la force n’est-elle pas la beauté ? En perdant l’une, tu as perdu l’autre. Ton âme, héroïque jadis, est devenue molle et lâche, en même temps que ton corps a perdu sa vigueur première et son animale splendeur. Malheur à toi, qui méconnais l’inexorable loi de la vie, car même victorieux, tu prépares secrètement la défaite, et, dans ton triomphe, il y a le germe de la pourriture et de la mort.
Il est une merveilleuse apparition. Parmi les arbres clairs, il semble auréolé de divine et sereine clarté.
Il est quelque chose d’aboli qui ressuscite. Il est la propre statue de la Jeunesse et de la Beauté.
Je lui préfère Sama, si faible, si gracile, avec sa petite âme si compliquée. Mais comme l’autre est plus jeune, plus primitif, plus vivant !…
Hélas ! je les ignore tous les deux… Deux hommes sont près de moi, sur le sentier ; je connais leurs coutumes, et les gestes de leur vie me sont familiers. Mais ne pourrai-je donc jamais m’approcher d’eux ? Ne pourrai-je rencontrer leurs âmes secrètes et repliées ?
IX
Nous étions loin, bien loin, quand je connus que Sama était un bon petit animal, avec un petit coin de bonté dans le cœur et même de la tendresse silencieuse qui se cachait. Quand je satisfaisais un désir de Sama, jamais il ne m’en témoignait aucune reconnaissance ; quand je le frappais, il ne m’en témoignait non plus aucune colère, et, même, il m’en estimait davantage. Cette attitude était tout à son profit, car lorsque je lui faisais du bien, je ne demandais jamais qu’il me remerciât, à la manière des blancs, et, d’autre part, son silence, lorsque je lui faisais du mal, était pour moi un reproche qui m’emplissait de tristesse et de remords.
Nous arrivâmes dans un pays qui nous changea beaucoup de ce que nous avions vu jusqu’alors. Les villages devenaient plus rares et ils n’étaient souvent que quelques cases, entourées d’une haute palissade circulaire, avec un grand arbre au milieu. Nous passions souvent de larges vallées au fond desquelles chantait un mince filet d’eau. Ces ruisseaux coulaient tantôt vers le nord et tantôt vers l’ouest. Je compris alors que nous étions sur le faîte qui sépare les eaux de la Bénoué, de celles du Mayo Kabi. C’était une indication, dans l’ignorance où nous étions de notre route et la promesse que l’on arriverait bientôt au but. La joie que j’en éprouvai ne m’empêcha pas de tomber malade.
Un matin, sur la route, je sentis les approches d’une forte fièvre. Sensation étrange, inexprimable, presque un peu voluptueuse, que celle de cette petite mort qui arrive dans l’anéantissement de la pensée et du vouloir. Je me rappelle vaguement un immense pays où les indigènes avaient brûlé les herbes. La terre était noire comme de la lave et, de loin en loin, un petit arbre tordait vers le ciel ses bras décharnés. Nous marchions avec cette unique pensée de trouver un point d’eau, ne fût-ce qu’une mare stagnante, pour y étancher notre soif. Mais le pays était desséché, rongé par le feu des hommes comme par le feu du ciel, qui descendait tout droit des profondeurs infinies de l’espace immuablement pur et radieux. On marcha longtemps sur la terre maudite, sans rien dire, et c’était une fuite tragique, tous ces hommes qui se hâtaient, en gémissant tout bas, parmi les choses hostiles et mauvaises. Je sentis mes jambes s’amollir et une sueur glaciale m’inonder subitement.
Alors des images délicieuses passèrent devant mes yeux hallucinés. C’était une chambre baignée dans la lumière douce d’une lampe qu’abritait un grand abat-jour. La fenêtre était ouverte sur le printemps. Dans un fauteuil, la mère causait avec son enfant. Et j’entendais un son de cloches qui s’égrenait dans le tiède crépuscule. C’était net et précis, précis à en pleurer.
Je crois que je m’endormis. Le soleil était bas quand j’ouvris les yeux. La colonne était loin. Mais près de moi, assis dans cette pose familière aux Bayas, les genoux hauts et écartés, je vis le fidèle Sama. Il avait une gourde indigène remplie d’eau que je vidai, d’un seul trait. Puis il se mit à bavarder, et sa voix chantait un peu enfantinement.
— Toi c’est beaucoup malade, mais je connais toi bien, bien. (Il dit cela des gens qu’il aime). Toi venir à village. Il y a pas loin. C’est grand, grand village. Il y a beaucoup d’hommes.
Et son regard sur moi était si doux, si simple, si franc, que je sentis vraiment mon cœur l’aimer.
X
Puis ce furent des terres identiques et d’identiques villages. Quelquefois, nous descendions au fond de vallées profondes et ces vallées étaient si droites qu’elles semblaient des avenues vers l’infini. Les eaux coulaient vers l’ouest, c’est-à-dire vers la Bénoué, mais presque toutes les rivières étaient à sec depuis quatre mois qu’il n’était pas tombé de pluie. La campagne était âpre, rude et sans grâce. Un village apparaissait : deux ou trois familles, chacune resserrée dans l’enceinte d’une haute palissade et isolée des autres familles par de grands espaces de terre noire, encombrés de racines noueuses. Un chien maigre aboyait sous un nété. On ne voyait personne, ou seulement une vieille accroupie au seuil d’une case et qui nous regardait passer avec des yeux mauvais.
Pauvres villages, bien différents des grandes fermes du Logone ; et pauvres gens, apeurés par la perpétuelle menace des Foulbés du Boubandjidda, traqués à chaque instant par ces terribles « razzieurs » qui périodiquement viennent ravager le pays et s’emparer des femmes et des enfants[6].
[6] En général, ces captifs lakas des Foulbés ne sont pas maltraités, et lorsqu’il leur arrive de revenir dans leur pays, ils n’ont qu’une idée en tête, c’est de retourner dans le pays foulbé qui leur offre les bienfaits d’une civilisation déjà beaucoup plus avancée. Cette civilisation, ils se l’assimilent si complètement que, de retour dans le pays laka, ils sont mal reçus et traités comme des étrangers. Aussi désirent-ils le plus souvent revenir auprès de leurs maîtres.
Au village de Gombaï, un de nos hommes a été blessé. Il était resté en arrière de la colonne, traînant un cabri qui sans doute avait excité la convoitise des gens de Gombaï. Je le vis arriver à notre camp, marchant plus vite que de coutume, les yeux fixés droit devant lui. Quand il fut devant moi, il tomba sur le sol comme une masse, sans dire un mot ; il avait une sagaie plantée dans l’omoplate, le bois de la lance cassé presque à hauteur du fer. Tous nos Bayas s’étaient rapprochés et contemplaient le malheureux, muets d’épouvante et n’osant pas tirer le fer de la blessure. Alors j’appelai Sama qui était du même village que lui et tous deux nous faisions l’extraction de la sagaie, tandis que le blessé poussait des cris horribles.
Quand la blessure fut lavée et pansée, Sama me dit, avec une voix farouche qui me surprit :
— Moi partir avec les hommes pour moi (les hommes de mon village), moi tuer les sauvages.
Je ne le croyais pas très guerrier, le petit Sama ; et pourtant j’eus alors le sentiment que, si je l’avais laissé partir, il se serait battu comme un désespéré contre ces grands diables, pour la plupart deux fois hauts comme lui, et beaucoup mieux armés.
Il était maintenant un petit sauvage, avec une flamme nouvelle dans le regard, rêvant de coups et de blessures, et je sentis encore une fois que son cœur m’était inconnu, et ses pensées.
XI
A l’entrée du pays des Moundangs où nous parvînmes vers les derniers jours de janvier, Sama tomba malade. J’eus un triste pressentiment et je devinai que la petite âme obscure, à peine entr’aperçue en un jour de ma vie, la petite âme inconnue, rencontrée sur le chemin et vouée à l’éternel oubli, allait s’envoler, elle aussi, sans rien laisser derrière elle qu’un peu de tristesse éphémère que d’autres cieux et d’autres terres aboliraient. Elle aussi ! Et bien d’autres déjà étaient morts, jetés hâtivement dans un trou qu’un peu de terre recouvrait, perdus dans l’impénétrable savane… Car les pays du Logone sont durs aux Bayas. Tout leur y donne la nostalgie de leur Sangha, de ses forêts humides et profondes, de ses douces vallées, de ses champs de manioc et de ses bananiers. L’air trop sec leur brûle les poumons, et les fatigues de la route, la nourriture qui leur est contraire achèvent de les incliner vers la mort où ils entrent sans rien dire, comme des victimes désignées. A creuser des trous dans la terre, au long des routes, à voir des yeux se convulser et des mains se tordre dans les agonies, on devient dur et l’on s’accoutume à regarder en face l’aveugle destin, sans haine, sans colère et sans chagrin. Pourtant j’éprouvai un serrement de cœur à penser que celui-là partirait sans que je l’aie connu, sans que j’aie compris le silencieux mystère de sa vie. Je savais qu’il serait enterré dans un endroit perdu où rien ne mentionnerait sa place d’éternel repos, et je savais aussi que dans mon cœur non plus, il n’aurait pas de pierre tombale, le petit ami si tôt passé, comme une ombre légère et fantômale. Et une tendresse m’emplissait l’âme à cette pensée dont j’avais honte comme d’une mollesse et d’une lâcheté.
C’est que je l’aimais bien, cet étrange et charmant Sama ! Quand on passe rapidement dans un pays noir, on a tendance à croire que tous les hommes sont semblables ; on n’imagine pas qu’il y ait, parmi ces sauvages, des hommes bons et des hommes mauvais, des hommes gais et des hommes tristes ; on n’admet pas qu’ils puissent avoir des personnalités marquées et originales.
Et quand on les connaît mieux, on s’aperçoit qu’on ne les connaît pas du tout ; on s’aperçoit que chaque être a sa nuance particulière, que celui-ci ne ressemble pas à celui-là, et l’on est étonné de cette confusion inattendue. Certes, Sama n’est pas semblable aux autres. Maintenant que nous sommes des amis, je m’en aperçois bien. Sama a beaucoup de défauts. Il est menteur, rusé, plein de vices, et voleur aussi. Mais il a une finesse native qui rachète tout cela, une finesse qui n’est qu’à lui, faite de distinction et de tendresse. Il n’est pas vulgaire et il a de l’esprit. Ses manières sont nobles et gracieuses. Je pense parfois qu’il ressemble un peu à des amis que j’ai en France. Mais le grand secret de la race m’apparaît alors et l’être que je voulais près de moi devient lointain, insaisissable.
Maintenant que je vois la mort tourner autour de lui, il est plus lointain encore, Sama, et moi je suis plus triste de l’avoir connu.
La terre des Moundangs est emplie d’une majesté funèbre. Je m’y sentis désemparé et las, avec des pensées de désastre et de sépulcre. A quoi j’étais incliné par l’impression même qui se dégageait de cette plaine aride, de ce sol dur, aux horizons ascétiques.
La terre des Moundangs est une grande page de désolation dans le livre merveilleux de l’Afrique. Les plissements du terrain s’y déroulent à l’infini comme une grande houle fixée dans un éternel silence.
Pour une sensibilité délicate que froissent les paysages arrangés de notre occident, et les effets trop attendus de nos terres latines, une telle nature peut plaire par son ennui même et son insignifiance. Elle est douce pour qui s’amuse aux jeux infinis de la lumière, aux caprices des nuances changeantes, plus qu’aux formes requises par notre esthétique invariable et apprise.
De N’Digué à Bohon, de Bohon à Lamé, de Lamé à Léré, sur soixante kilomètres de développement, l’horizon ne cesse d’être parfaitement circulaire, comme sur une mer tranquille et paresseuse. Seulement, les lointains ont des tons exquis et changeants.
Ils se colorent en mauve, en violet, en gris, en rose, et toutes ces nuances sont comme noyées dans une fine brume solaire, impénétrable.
Les maisons des hommes ajoutent encore à la tristesse infinie du sol. De loin, elles semblent de grands tombeaux perdus au sein d’une plaine élyséenne.
Elles sont en terre grise, sans issues, sans ouvertures ; et l’on ne voit qu’un mur uni et circulaire, avec des tourelles basses que surmontent des coupoles en terre et des toits plats, en terre également, comme ceux de ces nécropoles d’Orient où dort un passé mort et sans vestiges. Quand on pénètre à l’intérieur, on se trouve dans un dédale de couloirs, de chambres basses, tantôt circulaires, tantôt carrées, de recoins obscurs où s’empile le grain de la saison.
En venant de la plaine aride et mauvaise, on est étonné de surprendre une vie paisible et agricole, simple et enfantine. Le maître fait apporter par les femmes une grande amphore emplie de dolo capiteux et inoffensif qui est fait avec le mil fermenté. Il en boit quelques gorgées, puis s’assoit sur le sol et tire de longues bouffées de sa pipe, emplie d’un tabac fort et narcotique. Comme il fait sombre, on voit seulement la grande tache blanche de son boubou en laine tissée par les Foulbés, d’où émerge sa grosse tête rasée, empreinte de gravité et d’indifférence. Puis on repart, dans le jour qui décline, à la petite brise du soir, tandis que les grands troupeaux de bœufs se hâtent en mugissant vers les fermes basses, éternellement endormies sous le soleil de plomb, comme des tombeaux oubliés.
O le triste exode dans la lumière impitoyable ! O la terre sans printemps et sans automne, où l’harmonieux retour des saisons est inconnu ! O l’épouvante d’ignorer toujours les sourires heureux des arrière-saisons, et la tendresse apaisée de l’automne ! O la terre maudite qui fait froid au cœur et laisse des traînées de navrance au cœur enthousiaste de la route !
Sama en mourra bientôt, comme tant d’autres !…
Déjà il ne parle plus, et il me montre seulement, de temps en temps, sa poitrine étroite, avec un geste d’abandon. A Bohon, je lui ai trouvé un cheval. Durant les marches, il oscille lentement la tête à droite et à gauche, et ses longues jambes, qui maigrissent chaque jour, pendent lamentablement sur chaque flanc de la bête. Le soir, il s’étend sur une natte, nu, avec une insouciance étonnante chez lui qui aime la vie et que je ne croyais pas résigné. Maintenant, il s’abandonne. Toute la nuit, je l’entends gémir doucement, d’une voix blanche et monotone, et le petit bandjo ne chante plus…
XII
Le 10 février, j’atteignais Lamé, la dernière étape avant le poste de Léré. J’arrivais donc en plein pays connu et je repassais avec plaisir dans ma mémoire ces longues marches qui m’avaient conduit de Carnot, aux rives boisées de la Nana, puis aux montagnes arides de Yadé, puis aux bords sablonneux du Logone, et enfin, par une interminable route vers le Nord-Ouest, à travers les paisibles fermes des Lakas. Je me voyais près de revoir des hommes de mon pays et de goûter l’animal repos qui suit les équipées africaines. Et pourtant, je n’éprouvais nul contentement. Je sentais en moi un vide angoissant, une inexplicable tristesse devant la fuite des heures qui emporterait bientôt ce qui avait été ma vie pendant tant de mois, rêves et souvenirs.
Lamé est presque une ville, pour ce pays où les villages ne sont que quelques groupes de cases endormies parmi les solitudes profondes. De très loin, je voyais ses murs bas, gris comme la terre, dominés par ces tourelles basses où s’entasse le mil nourricier.
Parmi le désert gris où toute chose apparaissait avec une précision parfaite, elle semblait un archaïque château-fort, ou une de ces naïves villes d’Orient qui figurent sur les vieilles éditions des histoires du sire de Joinville.
Elle m’apparaissait comme une chose morte et périmée, comme une vision abolie, inattendue et impossible, comme un rêve biblique.
Dans le tata du chef où de grandes cours, nettes comme des aires, s’ouvraient parmi le dédale des maisons basses, des cases destinées aux chevaux et des tourelles emplies de mil, je vis un vieillard qui s’avançait au devant de moi, suivi de plusieurs hommes plus jeunes et tous vêtus de gandourahs éclatantes.
Il me fait de longues doléances :
— Autrefois, j’avais beaucoup de femmes ; j’en avais plus de cent, et de beaux troupeaux et du mil en abondance. Aujourd’hui, je n’ai plus rien ; les femmes sont mortes. Il n’y a plus d’hommes dans mon village et plus de troupeaux dans la campagne.
Je comprends qu’il y a eu une épidémie de variole dans le pays, qu’une disette de trois ans a achevé de ruiner. Pourtant le vieux Lamé m’apporte des pains de mil, deux jarres de lait, deux paniers d’arachides, des œufs, des poules, un beau mouton et une grande amphore de dolo mousseux et pétillant.
Je fais porter du lait et des œufs à Sama. Il est dans une case, étendu sur une natte, presque dévêtu, et ruisselant de sueur. Il est couché sur le dos, les genoux relevés et les bras en croix. De sa gorge sort un bruit rauque et court qui emplit seul le silence de la chambre nue. Il est oppressé et, chaque fois qu’il respire, on dirait un hoquet final. Et c’est sinistre, ce grand corps maigre qui râle abandonné sur sa natte, parmi le soir violet, parmi la mort du soleil.
Je l’appelle…
— Sama !… Sama !…
Il tourne vers moi ses grands yeux de gazelle et sourit doucement.
— Sama, libri n’dai aséné, goui koré aséné ; me nô tigidi, me iummo tigidi[7].
[7] Sama, il y a du lait, il y a des œufs. Bois un peu, mange un peu.
Il jette une de ses mains vers moi, en un geste qui est presque de nos races, et il dit simplement :
— Mi in mé, marzi, mi in mé dokdok[8].
[8] Je te connais, maréchal des logis. Je te connais bien (c’est-à-dire je t’aime bien).
Ce sera pour cette nuit, pensai-je en le quittant. Peut-être pour demain.
XIII
Et ce fut le lendemain, par une journée claire et blême comme les autres, au village de Zâlé, petit bourg de terre grise tout rempli d’ombre et de silence, jeté, pareil aux autres, parmi la plaine mortelle et sépulcrale. Tout le jour, j’avais marché lentement près de Sama, avec ce fiévreux désir de gagner du terrain sans relâche, pour arriver plus tôt à Léré où serait le repos de tous et la fin pour moi de la mort qui m’accablait davantage de minute en minute. Sama, en quelques jours, était devenu maigre, si maigre que les os saillaient sous la peau mate et tendue. A sa vue, — lui aimable pourtant et comme jadis — s’exaltait en moi une grande pitié. Qu’était-ce pourtant que cette petite chose qui partait ? Si peu de chose, ou rien, rien qui valût la peine d’une émotion ou d’une tristesse. Un noir meurt sur la route, et l’on marche, et c’est fini…
Mais toute résolution s’effaçait devant cette agonie si douce, si sauvage, si anonyme.
Les villages bien enclos s’égrènent. Maëzan, Toaré, Bichi Mafou, Bappi, Bichi Malfi. Et parfois, près d’un village, on voit un homme, un rude Moundang ; il a l’air indolent et obstiné du travailleur de la terre. Dans le tata du vieux Zâlé, il y a un petit pavillon à toit pointu dont le chaume s’effondre de toutes parts. Autour se pressent les maisons de terre où les femmes peinent avec patience. Des enfants avec de gros bedons, tout mafflus, entrent par la grande porte en paille dont la clochette tinte clair dans le murmure confus de l’arrivée. Et Zâlé apporte un petit escabeau de bois grossier, pour le blanc, une natte pour lui-même, et une amphore emplie de dolo.
Il s’étend à terre, sans rien dire, nullement étonné, comme s’il m’attendait depuis longtemps ; il fume sa longue pipe ; il dit des phrases brèves aux enfants et ne pense à rien. Moi, je vais voir Sama. Il est caché dans un recoin obscur de la ferme où s’entassent des jarres pansues et de belles amphores. Là, près d’un bon feu que j’ai fait allumer — car les Bayas soignent peu leurs malades — il halète doucement, avec un bruit de gorge qui fait mal. L’âcre fumée m’emplit les yeux ; je retourne auprès de Zâlé. Le vieux n’a pas bougé. Mais je lui fais signe de partir et me voilà seul, avec la mort qui est là, tout près. Je m’ennuie ; je ne pense à rien, non, à rien, ni à Sama, ni à personne, ni à rien. Alors je m’étends sur mon lit de camp, sans désirs, las, anéanti.
Soudain des cris aigus partent de la case où repose Sama. Je me dis simplement : il est mort… et je sors lentement. Devant la porte, les femmes bayas hurlent sauvagement, et dedans, les hommes gémissent, à genoux sur le sol, le corps penché et tâtant le pauvre être avec leurs mains, en un beau geste animal d’effroi devant la mort. Sama respire encore, mais c’est de loin en loin un soupir. Et puis cela s’arrête, comme une montre qui cesse de battre ; et c’est fini…
Quelle mort étrange ! quelle étrange chose que l’on puisse mourir ainsi ! Que s’est-il passé ? Je touche le corps de Sama ; il est déjà froid.
C’est fini… Et c’est si peu de chose que ce noir, qui est mort un soir à Zâlé… Toute la nuit, j’ai écouté les chants funèbres des Bayas. C’est un thrène exténuant et monotone. Une note déchirante se prolonge et décroît en gamme chromatique pour finir sur une note profonde, à peine tenue et suivie d’un court silence. Puis la plainte éclate encore, toujours semblable, pleine de douleur et d’abandon.
Ils l’aimaient donc, eux qui ne l’ont jamais soigné. Nous ne comprenons pas cela, nous autres, mais c’est baya. Chanson de la mort, lamentez-vous. Endormez les sens et la pensée. Demain, nous irons ailleurs et vous vous tairez. Pleurez ce soir, sous la lumière fantasque de la lune. Il est parti dans le néant, l’étrange ami des routes lointaines, l’éphémère compagnon que j’eusse voulu connaître…
XIV
Non loin du village, il y avait un arbre, un nété solitaire d’où pendaient des gousses allongées semblables à de grosses larmes noires. C’est là que les Bayas ont creusé un grand trou pour Sama. Puis ils ont enveloppé son corps avec une grande étoffe blanche qui m’était restée à travers les vicissitudes de la route. Comme le soleil allait se lever, ils portèrent l’enfant à la tombe ; ils le mirent dans le trou, accroupi, les mains aux genoux, la tête penchée sur la poitrine, et tournée vers le soleil levant. Puis ils poussèrent la terre avec hâte et il n’y eut plus que l’argile unie et grise, sans rien pour annoncer la mort et prévenir le passant. Quand le soleil incendia l’Est de ses lueurs rouges, les chants funèbres cessèrent et les Bayas se dispersèrent. C’était l’heure de partir, mais, pendant qu’un boy sellait mon cheval, je restais sous le grand nété qui allait abriter Sama pour toujours…
....... .......... ...
Combien de fois ai-je vu cela ? Combien de fois ai-je entendu les funèbres chants bayas ? Combien d’hommes ai-je vu mourir, et j’avais un cœur dur de soldat, cette volonté latente de ne pas ternir la beauté de l’action par des sentimentalismes vains…
....... .......... ...
Et ce jour-là, j’étais triste et veule et lâche et las…
Fuir ! Fuir ! Atteindre Léré… Là je trouverai sans doute un camarade. On parlera du service et on racontera des histoires de chasse, et les découragements de la route ne seront plus.
Je marche à pied très vite. Léré est loin. Un petit vent de jeunesse et de douceur circule dans l’air léger. Une odeur exquise et délicate s’exhale de l’herbe courte. Quelquefois, un acacia épineux, quelques ronces, et c’est tout.
Mais je ne quitte pas des yeux la grande ligne pure de l’horizon qui ondule comme une grande houle marine. On cherche un point de repère, tout là-bas, sur la mouvante circonférence. Puis on atteint la ligne qui nous encerclait tout à l’heure. Une autre ondulation émerge au loin et c’est toujours pareil, la terre, le ciel, presque fondus dans la même nuance tendre. Je pense à cela seulement, que peut-être, derrière le prochain horizon, apparaîtra un paysage nouveau et merveilleux. Mais non ! C’est la même ligne, éternellement, sans espoir d’autre chose, sans répit… Le soleil monte… monte… Il est presque au zénith… Le large lit sablonneux d’une rivière à sec, et puis c’est encore l’éternelle argile qui semble crépiter sous le feu ardent du soleil.
Fuir !… Fuir !… Le soleil commence à redescendre lentement vers notre gauche. De temps en temps, on rencontre des points d’eau, de petits puits où les hommes se penchent pour boire avidement. Des petites bourgades de terre, Dagon, Bikouloum, stagnent parmi la solitude embrasée. Comme d’impénétrables termitières, les châteaux-forts surgissent aux creux des plissements monotones de la plaine. Un peu de vie agricole et familiale y végète. Les grands bœufs bossus paissent aux entours des maisons. Des cactus sombres se pressent par endroits. Le soleil, maintenant très bas, nage dans une buée légère faite de lumière rose. Toute chose s’enveloppe de brouillard, irradié de clarté diffuse.
D’une dernière ondulation, nous sommes descendus dans une immense plaine herbeuse. A notre gauche se dessine une petite colline qui vient mourir en pente douce près du sentier tandis que là-bas, vers le Nord-Est, s’étire une mince ligne d’argent bordée de rose. Je devine le lac de Tréné. Léré bientôt ! L’oubli de la grande paix ! L’oubli !…
Il fait presque nuit. On marche longtemps, encore. On ne pense plus à rien, anéanti par douze heures d’implacable soleil. Soudain, un nom traverse ma mémoire : Sama ! Comme il est loin déjà ! Comme il n’est plus ! Mais voici apparaître, dans l’ombre, des fermes moundangs largement établies aux flancs à peine inclinés de faibles coteaux. De longs troupeaux mugissent vers la ville prochaine… Puis une vision douce : une rivière aux plages sablonneuses où s’ébattent d’innombrables indigènes. Les uns portent des amphores qu’ils emplissent d’eau. D’autres se baignent dans l’eau dorée à peine par un ultime rayon. Ils semblent de petites figurines qui dansent dans un idéal décor. Nul bruit, mais seulement un murmure indistinct qui semble venir de loin… Sur la rive adverse, au sommet de la colline, s’étale une grande case à toit de chaume.
C’est fini, nous sommes au bord du Mayo Kabi et c’est Léré… Comme tout le passé est affreusement mort, déjà…
XV
Dors là-bas, petit Baya, dont le sourire fut doux, aux longues routes d’Afrique, petite âme animale, emplie d’ombre comme les vallées de la Sangha, que tu ne reverras plus. Dors, petit ami que je n’attendais pas, et qui m’a surpris comme une belle contrée que l’on découvre.
Dors là-bas, sur la terre des Moundangs, sous le grand nété de Zâlé. Sur le mystère ami de ton être, s’est abattu le mystère plus sombre de la mort.
Maintenant, que la paix des grandes plaines dorées descende en toi, la grande paix, sur la la terre des Moundangs, là-bas !…
LA BATAILLE DE MARATHON
I
J’éprouve à séjourner plusieurs jours dans un poste après de longues routes chez les Barbares, une indicible tristesse et un morne accablement. A la mince satisfaction de revoir des hommes de ma race, je préfère encore les mystères insoupçonnés de la brousse, ses splendeurs et ses misères. Le repos complet, succédant trop vite à une activité tendue, me semble une petite mort ; il m’inflige cette pénible certitude qu’un peu de ma vie est périmé et qu’un peu de moi est aboli ; que quelque chose est fini qui ne recommencera plus. Dans l’écoulement harmonieux des heures, c’est une solution de continuité qui me blesse et me contraint brutalement de m’entretenir avec moi-même.
A Léré, les ressouvenirs de cette campagne me hantaient. La pensée de Sama ne m’avait pas encore quitté et je m’en gourmandais sans pouvoir me guérir, ni oublier. Le sentimentalisme vain dont j’étais victime m’irritait. N’étais-je pas la brute, le traîneur de sabre, le soudard ? Mais non ! Ces deux grands yeux où j’avais voulu lire un jour, fermés maintenant à tout jamais, ne voulaient plus me quitter…
Le lendemain de mon arrivée à Léré, je fis seller un cheval et je partis pour Binder. Binder ! Ce nom chantait doucement à ma mémoire, comme une chanson exotique que l’on apprend. Dès mon départ, je sentis presque un avertissement que je l’aimerais. Je me la figurais immense, toute blanche et orientale, avec des odeurs éparses de sérail, une vie intime et violente. En 1903, le Commandant Lenfant, allant au Tchad, était passé par là. Je me rappelais sa belle description : « Bindéré-Foulbé est une ville de six à huit mille habitants, longue de deux kilomètres et large d’un. Les villages suburbains s’étendent à vingt kilomètres vers le Sud, à quatre lieues au Nord ; il y en a beaucoup dans l’Est et dans l’Ouest, en sorte que la population totale doit être d’environ quarante mille âmes… — La maison du Roi n’est pas très luxueuse ; c’est un caravansérail recouvert de terrasses, mais propre et bien tenu. Une grande place, ornée d’arbres séculaires, sépare le palais de la mosquée… Il est difficile de trouver en Afrique des territoires plus riches que celui où nous sommes. De beaux champs de mil, des rizières, du maïs, du tabac, des légumes, des lougans d’arachides à perte de vue, voilà ce qu’il faut traverser pour arriver à Bindéré-Foulbé. Le bétail abonde et pullule, des troupeaux magnifiques paissent en septembre l’herbe des déclivités, tandis qu’en janvier le pâturage n’existe que près des mares seulement… La ville laisse émerger de ses toitures les cimes des papaiers, des citronniers et des dattiers, tandis qu’autour des cases, on voit de beaux jardins où le coton, le chanvre, les girofles et les oignons poussent à l’envi[9] ».
[9] Commandant Lenfant, La grande route du Tchad, Paris, 1905, pages 125 et 126.
A vrai dire, ce que j’allais surtout chercher à Binder, c’était le reflet d’un passé mort, l’émotion, jusqu’ici inéprouvée, de voir non plus seulement des maisons et des paysages, mais dans ces maisons et dans ces paysages, une histoire, une âme ancienne et perpétuelle, la joie de se sentir, dans le présent même, rattaché à des temps antérieurs, même mystérieux et voilés d’obscurité. Et j’espérais aussi deviner quelque chose de cette grande aventure des Foulbés, de leurs fabuleux voyages à travers l’Afrique, de leurs longs exodes de pasteurs et de nomades.
Je mis deux jours pour franchir les soixante kilomètres qui séparent Léré de Binder.
J’aurais voulu m’attarder davantage encore dans cette campagne triste et monotone, toute emplie du frêle et sensuel parfum des mimosas épineux, mais si pareille toujours, semblable à la mort elle-même et léthargique. Elle me mit dans un état d’âme approprié et me prépara à voir la ville sacrée des Foulbés. Dès les premiers villages, Ellboré, Momboré, on croit respirer comme un parfum d’Islam. C’est une émotion étrange et délicieuse. Il semble que toutes les sévérités, toutes les aspérités de nos âmes chrétiennes disparaissent devant la grande, la définitive paix de l’Islam. C’est un engourdissement de tout l’être, un peu morbide, avec de la décomposition et de la pourriture, et un sensualisme, non point aigu, mais délicat et envahissant. Près d’un gommier en fleurs, j’ai vu, sur la route, un crâne et des ossements qui tombaient presque en poussière. La vue de ces débris et les douces odeurs qui flottaient sur toutes choses, me plurent également, comme des témoignages attendus. Je voulus voir, dans cet infime détail que j’ose à peine rapporter, un symbole de cette âme musulmane, la même toujours depuis l’hégire, la même partout, jusqu’aux confins de la Marmara, mais ici atténuée, adoucie, merveilleusement adaptée à ces êtres doux, point guerriers ni combatifs, aux goût simples et familiaux. De molles odeurs sont aussi dans cette âme, aussi subtiles que celles qui traînent parmi les branches épineuses des mimosas de Binder, si fluides qu’elles semblent descendre du ciel. Et pourtant on y sent la vieille lassitude, l’accablement de la foi, qui laisse au cœur qu’elle a touché cette mortelle impression des ossuaires bretons, cachés dans les cryptes des chapelles, où l’on renifle le glacial et délétère parfum de la mort.
II
Les approches de Binder ! C’est presque l’entrée dans un monde nouveau… Au loin, on voit la ville toute grise avec ses jardins baignés de soleil, ses murs bas, ses maisons toutes pareilles, tableau d’une unité vraiment parfaite, en qui l’on sent une âme identique, une âme grise, impersonnelle, répandue partout, une âme sans violence, infiniment triste et harmonieuse. Pas une maison ne s’élève au-dessus des autres. Nul être ici n’a voulu faire mieux que les autres et tous vivent la même vie, pastorale et simple, et enfermée dans une foi mélancolique. Les maisons resserrées parmi la plaine basse, d’une nuance presque semblable à celle du sol, semblent un accident naturel du terrain. Elles sont adaptées au pays même, comme les hommes sont adaptés à elles, et l’ensemble est d’une eurythmie reposante. Aux entours de la ville, c’est une unité, une simplicité pareilles. Les sables micacés des molles dépressions, l’éternelle argile violacée de l’Afrique donnent à la campagne de Binder un aspect clair, un peu rude et l’impression de quelque chose de minéral.
Point d’abondance ; mais cette sobriété même évoque des images de bonheur ; elle évoque les vies encloses dans la foi facile, sans passions fortes et sans excès. Elle donne l’idée de la vieillesse. Elle surprend, car elle semble recéler des passés morts.
Lorsque j’entrai dans la ville, si préparé que je fusse à la comprendre et à l’aimer, je me trouvai surpris, dérouté. Pour la première fois, je sentis que je m’accordais vraiment avec les choses et les hommes. Ici, en pleine sauvagerie, après trois mois de route parmi la plus extrême barbarie, je rencontrais une âme, l’âme foulbé, l’âme silencieuse des Foulbés. Le décor me plaisait par son insignifiance. Dans la petite ruelle qui me menait à la place où s’érigent les cases du lamido[10], c’étaient deux rangées de murs tendant toutes droites leurs lignes monotones, une ruelle emplie de soleil et de silence. Le pas de mon cheval résonnait clair dans ce grand accablement de midi. Sous un gommier poussé entre deux murs, un vieux foulbé à teint presque blanc, à barbe blanche, égrenait un chapelet. Tout à coup, une tourelle basse, percée de deux portes, laissait voir un jardin : un petit carré planté de chanvre ; un petit carré avec des cotonniers, et, derrière, une autre muraille grise semblable aux autres. Personne. Et rien, que toujours la même chose, si peu de chose ! Point d’orgueil, ni de triomphe… Comme ils sont vieux pourtant, ces hommes, venus jadis, dit-on, des profondeurs de l’Orient, toujours semblables, malgré les horizons entrevus, et les aventures des routes !…
[10] Lamido, chef, en foulbé.
« Allah in Allah ! Mahmadou rassoul Allah. » De la place où un karité séculaire fait un cercle d’ombre, s’élève le grand cri de l’Islam, si émouvant dans sa morne ferveur. Le grand appel du cœur est comme jeté dans le désert. Nulle voix ne répond, et c’est tout un peuple pourtant qui clame vers l’Orient sa plainte monotone. « Allah in Allah ! ». J’entends là un immense découragement en un cœur apaisé. Si là-bas, vers le Nord, l’Islam est fanatique, ici il est un rêve, un rêve perpétuel qui enveloppe toute la vie et lui donne sa raison profonde. L’Islam n’est point une partie des Foulbés, comme le catholicisme est une partie de nous-mêmes. Il est la trame de leur vie ; il est eux-mêmes. Et tous sont pareils maintenant, tournés vers le Prophète, anéantis dans sa lumière de mort, irradiée sur eux depuis des siècles. Sous le grand karité, de lourds boubous en laine blanche se prosternent et les têtes baisent la terre. Admirable symbole, et qui surtout convient bien à ceux-là, enfants de la terre, amants de la terre ! Geste noble, geste pur, le même sans doute qui, aux premiers âges, aux débuts de leur humanité, les courbait vers la terre nourricière, transposé aujourd’hui pour servir à l’adoration du Prophète. Un dernier cri s’élève, mais la prière semble se prolonger dans la vie. Elle s’achève dans un néant de songe, dans l’abîme de la tristesse. Je sens la grande durée humaine, la grande durée toujours semblable à elle-même, sans nul effort, et indéfectible. Je sens une grande antiquité humaine, dans le mouvement aboli et dans la stagnation paresseuse de la cité.
III
J’ai vu Binder mourante. Pendant deux jours, j’ai erré parmi ses ruelles paisibles et ses clairs faubourgs. Ce que j’ai vu, c’est de la douceur, de la grâce, de la noblesse. Beaucoup de misère aussi. Depuis que Binder est sous la domination des Allemands, la ville a perdu de son importance.
Les Foulbés ne peuvent s’habituer au joug germanique, trop brutal pour ces êtres délicats et raffinés, trop peu respectueux de leurs coutumes et de leurs traditions. Beaucoup sont morts dans les grands travaux de route entrepris par les Allemands ; d’autres sont partis ailleurs vers les espaces libres, loin de toute contrainte. La ville a aujourd’hui un air d’abandon, presque de ruine, qui ajoute à son charme secret. Elle est propre pourtant, et malgré sa tristesse — celle de toutes les villes où l’Islam est maître — on s’y sent heureux et reposé.
Pendant deux jours, je me suis cru en dehors du temps. Je me suis perdu au milieu des jardins enclos de murs, loin de la vie, loin du présent, et, pendant deux jours, les heures n’ont plus coulé, abolies dans un songe sans fin. Ce n’est point la mort que l’on sent ici, mais des existences diminuées, obscures, toutes pareilles. A les approcher, il me semble que je m’améliore. Parmi ces maisons nues, qu’ornent seules les grandes amphores emplies de mil, près de l’étable où rentrent le soir les bœufs et les génisses aux yeux brillants, j’imagine un roman impossible et délicieux, celui de la vie primitive, toute de pureté sans austérité, dans le demi-sommeil des songes inachevés, pleine de candeur et d’innocence…
Sur la place, des hommes passent, vêtus de longs boubous de laine blanche finement brodée. Ils sont tous semblables, délicats et souples, aux gestes gracieux. Ils ont le nez court, légèrement busqué, la bouche sinueuse et spirituelle, le regard caressant comme celui des Sémites. Nulle ardeur de vivre n’est en eux, nulle tension d’âme ni de pensée. On pense à ces belles races de lévriers, aux attitudes nobles, mais paresseuses.
Que j’aime leur geste d’insouciance aux questions qu’on leur adresse, de jeter les deux mains en avant, la paume en dessus, avec cet imperceptible mouvement des épaules qui semblent lasses… Geste d’insouciance humaine, de découragement humain, sans nulle spiritualité ; un geste qui n’est pas de la désespérance métaphysique, mais un pauvre geste de vérité, avec une lassitude presque physique. Les deux mains jetées vers la terre, c’est-à-dire un geste vraiment terrestre, celui qui s’adresse à la terre, non au ciel.
C’est tout l’Islam, mais non l’Islam du Nord, absorbé dans des pratiques étroites, plein d’inquiétude et de violence, qui est le grand arrêt de la vie, l’annonce même de la mort parmi la vie. Mais le bon Islam des premiers temps, la bonne parole de Mahomet, la foi des pasteurs. Religion de la vie alors, et beaucoup plus que le christianisme ; religion de la vie, qui s’accommode à elle, qui la prend telle qu’elle est, sans la brusquer ni la violenter, Religion occupée de la terre, très peu mystique. Ici, plus qu’à Fez, plus qu’à Constantinople, plus même qu’à Téhéran, nous pouvons comprendre le véritable sens de l’Islam. Quel étonnement de le retrouver pur, intact, tel sans doute qu’il était, lorsque les disciples, près de la tente et des troupeaux de moutons, écrivaient les paroles du maître sur des feuilles de palmier. Un voyageur qui, vers le milieu du siècle dernier, avait passé de longues années au Soudan et dans toute l’Afrique musulmane, le comte d’Escayrac de Lauture, avait été surpris de trouver dans le fond du désert les mœurs, la langue et la religion de l’Islam conservées avec une merveilleuse pureté, au lieu que cette religion était déformée et enlaidie dans les centres de civilisation urbaine de l’Afrique du Nord et de l’Asie[11]. A Binder, dans ce canton de foi primitive et simplifiée, nulle des superstitions et des dévotions étroites de la Syrie ou de l’Égypte ne sauraient exister ; les derviches et les oulémas fanatiques du Maroc y seraient des incompris. « A force de simplifier sa religion, dit Renan en parlant de l’Arabe bédouin[12], il en vient presque à la supprimer ; c’est assurément le moins mystique et le moins dévot des hommes. La religion ne dégénère jamais en crainte servile ; le monothéisme est moins pour lui une religion positive qu’une manière de repousser la superstition. » Ce jugement s’appliquerait en quelque manière au Foulbé. Non pourtant qu’il arrive à supprimer sa religion. Sa religion est toute sa vie ; elle l’occupe tout entier ; elle est comme la contexture de toute sa vie. Mais à cause de son idéalisme, de sa primitivité, de son insouciance peut-être, le Foulbé méprise les observances exactes du culte. J’ai remarqué qu’il ne pratiquait pas régulièrement l’ablution. Sans doute la saison sèche n’est pas favorable à l’exécution de ce rite. Mais le « teyemmum », ou ablution avec du sable, institué par le Prophète pour les pays dépourvus d’eau, leur est totalement inconnu. Ils boivent le dolo, une bière de maïs fermenté. Ils observent l’esprit et non la lettre. N’est-ce pas la pensée même du Koran, sa véritable pensée première ?
[11] Le désert et le Soudan, études sur l’Afrique au nord de l’Équateur, par M. le comte d’Escayrac de Lauture, Paris, 1853, ap. Renan, Mélanges d’histoire et de voyage, Paris, 1878, page 300, 305 et 310.
[12] Loc. cit., page 312.
IV
Le soir même de mon arrivée à Binder, j’ai compris, par une vision singulière, le sens de la ville foulbé et son mérite particulier. Sur la place où filtrait un dernier rais de lumière mourante, des cavaliers ont surgi, soudainement apparus dans le décor de murailles grises où il semble que la vie depuis des milliers d’années se soit cristallisée. Le lamido revenait de la chasse avec ses gens. Tous encapuchonnés, vêtus de claires gandourahs, et caracolant sur leurs grands chevaux maigres, aux poitrails enveloppés de longues robes brodées, tous semblables dans le pénultième rayon de soleil qui prolongeait leurs ombres vers moi, un peu barbares, mais aux faces si douces et puériles, et tous groupés en un tableau étrange et harmonieux, sans nul excès, malgré que ce fût une foule en pleine action, sans nulle fausse note, — apparition silencieuse troublant à peine le calme millénaire de l’endroit, — ils avaient des figures toutes pleines de soleil, avec des espaces immenses dans les prunelles, des figures de joie, de contentement parfait, de celui que procurent l’activité du jeu, l’activité normale de tous les muscles et le rythme naturel, modéré, de la vie un peu enclose dans le silence et dans le rêve, un peu restreinte, mais parfaitement équilibrée, disons la joie d’être, d’être seulement.
La joie de l’Islam ! Quelle nouvelle surprenante et imprévue ! De la joie qui n’est presque pas de la joie. Et pourtant quel événement ! quelle grande affaire ! Voilà ce qu’ignore l’Islam de là-bas, l’Islam du Nord, le mauvais Islam d’aujourd’hui !
J’ai vu un instant le lamido. Il est aussi le maloum djingui, le chef religieux de Binder. Il m’a paru très doux, plein d’ennui et un peu bête. Un peu animal. Et avec de la race, la finesse des hommes de son sang. Mais semblable aux autres, point supérieur, ni inférieur, un homme qui a simplement un peu plus de bœufs que les autres, un peu plus de femmes, un peu plus de cases… Très vite, l’ombre s’est faite totale. Il ne reste plus que là-bas une traînée sanglante à l’occident. Que j’aime ces couchers de soleil du pays de Binder, point solennels, sans aucun tralala, si vite faits qu’on n’a pas le temps de chercher le soleil pour l’accompagner d’un dernier regard !
Sans solennité, de même que rien ici n’a de solennité. Comme tout à l’heure, la place est vide. Seul un Foulbé, sous le grand tamarinier de la mosquée, égrène son chapelet, tandis que dans l’intérieur s’élève la voix surnaturelle du marabout… « Allah in Allah ! ». La grande vision de la vie s’est évanouie, et c’est comme avant, comme après…
Je suis descendu vers le mayo[13]. Il longe la partie nord de la ville. Une large avenue, bordée de petits champs de coton, de pauvres cases éparses avec des greniers à mil aux coupoles grises, çà et là, et puis, c’est le grand lit sablonneux de la rivière, en ce moment à sec, un grand fleuve de sable, immobile et endormi. On a l’impression d’un grand cataclysme qui aurait arrêté la vie du fleuve, qui l’aurait figé dans sa nonchalante attitude.
[13] Mayo, rivière. C’est le mayo Binder (rivière de Binder).
Terre de désastre qui semble ancienne, préhistorique ; l’écorce nue et inchangée de la terre, figée elle aussi parmi l’universel devenir. Terre de banlieue avec la tristesse des banlieues. La plaine s’allonge, sans un coin qui sourie, sans un carré de terre arable. Seulement des cycles de muraille — les villages des environs — coupent la grande circonférence de l’horizon. Et partout ailleurs, c’est le vieux sol rocheux de la vieille terre, où rien n’est venu s’ajouter, la vieille matière qui fait songer à une planète sans vie, roulant, encore informe, dans le primitif chaos…
De l’autre côté du mayo, je m’arrête plein de respect et d’amour. A mes pieds, l’herbe est grise ; elle a la couleur de la terre : tout a la couleur de la terre. Je me sens chez moi, comme, sur mes rochers de Bréhat, je contemple la mer familière qui est un peu mienne.
Voici la terre d’Afrique. Ceci, c’est l’Afrique. Elle est toute là, et aucun mot de ma langue ne peut la dire. Un souffle descend du ciel, chaud et voluptueux, plein de senteurs imprécises… Ce n’est pas le printemps, ni l’automne, ni l’hiver, ni l’été. C’est l’immortelle saison de l’Afrique qui me parle un langage nouveau et délicieux.
Lentement, un long troupeau de bœufs va vers la ville. Le petit Foulbé qui le mène porte une braie courte qui laisse nus ses bras et ses jambes. J’admire son air sérieux, et comme ses grands yeux noirs sont graves, tout grands ouverts, avec du feu dedans, des yeux d’enfant qui semblent avoir tout vu et tout savoir. C’est un pâtre, mais si peu pastoral ! Ni flûte, ni pipeaux, ni chanson… Il ne chante pas… Les grands bœufs bossus marchent tout seuls, d’un pas égal ; eux aussi paraissent d’un autre âge, avec leurs longues cornes minces, leurs jambes hautes et nerveuses. L’enfant s’arrête ; dans le lit de sable du mayo, de petits puits sont creusés ; tout près du sol, on trouve une eau claire et légère qui semble enfermée là comme dans une vasque.
L’enfant se penche et il boit avec un geste sauvage : il envoie l’eau dans sa bouche avec le bout des doigts, très vite… Je suis rentré derrière le troupeau. La place était pleine d’ombre. Il s’est mis à souffler un vent violent qui n’a pas cessé de toute la nuit.
V
Onze heures… Il vente de partout ; il fait froid de partout. Comme avant, il faisait chaud de partout…