L’AVANT-NAISSANCE
DE
CLAVDE DOLET
FILS DE ESTIENNE DOLET :

Premierement composée en latin par le Pere,

Et maintenant par vng sien amy, traduicte
en langue francoyse.

ŒVVRE TRESVTILE
Et necessaire à la vie commune : contenant
Comme l’homme se doibt gouuerner
en ce monde
.

A LYON,
CHÉS ESTIENNE DOLET.

M. D. XXXIX.
Auec Priuileige pour dix ans.

CENT VINGT EXEMPLAIRES.

PARIS.
Imprimerie de I. Tastu.

SE VEND CHEZ TECHENER, LIBRAIRE,
Place du Louure, n. 12.

AV LECTEVR

MVNY DE BON VOVLOIR, ET EXEMPT D’ENVIE ET DETRACTION,

SALVT.

LISANT depuis quelque temps vng certain œuure de Estienne Dolet, intitulé GENETHLIACVM CLAVDII DOLETI, filz dudict Dolet, ie me suis bien voulu exercer de le traduire de langue latine en langue francoyse. Et ce non pour ostentation de ma rithme, mais pour le proffit que chascun prendra par la traduction d’vng liure tant plein de doctrine, et prudence necessaire à la vie commune. Et pour vray la composition latine de Dolet meritoit trop plus excellent traducteur que moy : comme pourroit estre vng Maurice Scæue (petit homme en stature, mais du tout grand en scauoir, et composition vulgaire) vng seigneur de sainct Ambroise (chef des poëtes francoys) vng Heroet, dict La maison neufue (heureux illustrateur du haut sens de Platon) vng Brodeau aysné, et puisné (tous deux honneur singulier de nostre langue) vng Sainct Gelais (diuin esprit en toute composition) vng Salel (poëte autant excellent que peu congneu entre les vulgaires) vng Clement Marot (esmerueillable en doulceur de poësie) vng Charles Fontaine (ieune homme de grande esperance) vng petit moyne de Vendosme (scauant, et eloquent contre le naturel et coustume des moynes) ou quelques aultres, dont la France est garnie en plusieurs lieux, par la grace que Dieu lui faict de florir maintenant en gens scauantz plus que tout aultre Royaulme. Ceulx la doncq debuoient estre interpreteurs de ce present oeuure : mais si par affection honneste ie me suis aduancé des premiers, pour cela ie ne puis, et ne vouldrois estre cause que si nobles espritz que les dessusdictz feussent retardés de se vouloir esbatre à la traduction par moy entreprinse. Or ie reuiens a mon premier propos, lecteur debonnaire : qui est tel que le proffit et vtilité partant de cest œuure, m’a induict a le translater. Et par semblable raison i’espere que tu prendras en gré ce mien labeur et effort. Adieu.

CANTICQVE AVX DEESSES
DE SCAVOIR
Appellees les Neuf Muses.

LE ioyeulx fruict que donne mariage

Par ses esbatz, et par son doulx vsage,

I’ay ia receu : et pour plus d’aduantage,

C’est vng beau filz.

Pour vous seruir, Deesses, ie le feis :

A vous seruir il sera doncq prefis,

Et auecq moy (qui seulet ne suffis)

Vostre sera.

Phœbus le blond pour luy s’efforcera

De bien chanter. Pallas ne se taira :

Et vostre voix vng bruict au ciel faira

Oultre coustume.

Sus doncq, il fault que ce iour on consume

En ioye et chantz. Prenez en main la plume,

Filz d’Apollo. Que la fleur on escume

De poësie :

Pour celebrer en rithme bien choysie

Ce mien enfant. Muses par courtoisie

Sa couche soit mignonnement farcie

De fleurs plaisantes :

Comme sont fleurs qui croissent par les sentes

De Parnassus, et qui viennent aux entes

De voz iardins, et foretz abundantes

En tout bon fruict.

Faictes aussi que par vous il soit duict

Si saigement et apprins et conduict

Que par son art il vous donne deduict,

Grand deuenu.

Mais i’ay assés a vous propos tenu

De cest enfant : a tant par le menu

Veulx le plaisir, duquel suis detenu

Au long descrire.

Dieu Apollo vueille moy cy conduire

Et me prester vng peu de ton bien dire.

Si cest enfant par tes chantz fais reluire

Bien le rendra :

Quand peu a peu grand homme deuiendra :

Et ton honneur par son art maintiendra :

Lors congnoistras quel loz il t’aduiendra

Par son scauoir.

Croy, Apollo, que par luy doibz auoir

Autant d’honneur que par aultre poëte :

Et ne seras long temps sans le scauoir,

Si longue vie en santé Dieu luy preste.

PRÆCEPTES NECESSAIRES
A la Vie commune,
Addressés a son filz venant en naissance.

QVELCONQVE estoille ait sur toy son aspect

(Si ainsi est qu’aulcun certain respect

Du ciel haultain, ou infaillible essence

De destinée ait sur Humains puissance)

Ie veulx le cours que Nature te donne

En ceste vie estre tel que i’ordonne,

Et que desire. Or vien doncq en ce monde

Sur tel desir : et en terre profonde

Retourne, apres que ton heure viendra.

En premier lieu, ta foy ce poinct tiendra

Qu’il est vng Dieu tout puissant et vnicque

En ses effectz : et si ce sans replicque

Tu crois par foy, et en luy ta fiance

Soit toute mise (o Dieu quelle asseurance,

O quel repos) allors tu congnoistras

Comme en tout bien et honneur accroistras,

Et sans tristesse ou langueur indecente,

Tu passeras de ce monde la sente :

L’amour de Dieu de soy a tel pouuoir,

Que de tout bien vng mortel peult pouruoir.

Apres cela par toy bien obserué,

Rendz mon esprit prudemment preserué

De vices telz : c’est asscauoir enuie,

Ambition, et que ne te deuie

De la raison ire a raison contraire :

Finablement (pour du tout te parfaire)

Tout vice euite, et toute volupté :

Et lors seras des saiges reputé

Saige, et prudent, entier et vertueux.

Plus, tu seras aux aultres fructueux

Par bon exemple. Et ainsi veulx que naisses

O mon enfant, et non aultres richesses

Ie te souhaite. En telle sorte né,

Plus que Crœsus tu seras fortuné,

Quant est aux biens : c’est que pour heritage

(Vray don de Dieu) liberté de courage

Tousiours auras, et esprit invincible :

Te desirer plus grand bien n’est possible.

Estant muny de force tant haultaine

Tu te riras de fortune incertaine :

Et soit pour toy temps bon ou malheureux

Tousiours auras le visage d’heureux,

Tel que vertu, vertu dicte virile,

A en tout faict, soit amy, ou hostile.

Ayme vertu qui ha telle puissance,

Qu’en tous hazartz elle donne constance.

Oultre (a dresser tes mœurs) il est besoing

Que d’acquerir scauoir tu preignes soing.

Les lettres font qu’on congnoist pleinement

Ce que concoipt vng chascun element :

Soit en la mer, en l’air ou en la terre :

Doncq il te fault vng si grand bien acquerre.

Par tel scauoir tousiours constant seras :

De monstre aulcun tu ne t’esmouueras :

Mais tu croiras le tout faict par Nature

(Mere de tout, de Dieu puissance pure)

Et par icelle a sa fin tout venir.

O quel grand bien te voirras aduenir

Si tu congnois des choses l’origine

L’accroissement, et ce, qui les termine.

Ce congnoissant, il n’est rien tant horrible

Qui peur te fasse, et feusse le terrible

Bruict du tonnoirre, ou Pluton le noir dieu,

Horribles faictz à toy seront vng ieu.

Voila, mon filz, le bien que te desire

Affin que seur de tout tu puisses rire :

Feust que le ciel, la terre et mer salée

Toute Nature ensemble feust meslée

Comme aultresfois a esté rude forme,

Non diuisée, et vng chaos difforme.

Or maintenant recoy ce que diray,

Car briefuement icy ie t’instruiray

D’aulcuns bon poinctz : par lesquelz sans dommage

Consumeras tout le cours de ton aage,

Et ne craindras ny peril, ny dangier

Par fainct amy, ou par fainct estrangier.

Premierement, si apres le deces

De tes parentz tu as des biens assez,

Il ne les fault consumer follement

(Comme vng prodigue) ou immoderêment :

Car certain est que ton pere et ta mere

Ne les ont quis sans trauail bien austere.

Par quoy ne doibs despendre briefuement

Ce qui s’acquiert par labeur longuement.

Doncq grandz bancquetz, ou braue superflue

Tu ne fairas : ou aultre chose indeue :

Comme de suiure ou berland ou paillarde :

De tout cela le sage homme se garde.

Il te fault doncq du tien ainsi vser

Que n’ays affaire a l’autruy t’amuser,

Ou demander secours en indigence

Et pauureté : car de tout temps l’vsance

Est et sera que l’homme sans auoir

N’est rien prisé : combien que de scauoir

Il ait autant qu’eut Homere le docte,

Ou que Platon, Demosthene, Aristote,

Ou que Virgile, ou le tant eloquent

Marc Ciceron. Brief, on se va mocquant

De tout lettré si en biens il n’abonde.

Par quoy si veulx prisé viure en ce monde,

Aye du bien : aultrement seras beste

Voire eusses tu de scauoir pleine teste.

Et d’auantage, il te fault regarder

Qu’impossible est que te puisses garder

De faict meschant, si trop grand pauureté

Sur toy son dard a vne fois iecté :

Et que ne sois du tout en desespoir,

N’ayant de viure ou moyen, ou pouuoir.

Lors nulle craincte au pauure contredict :

Tout cas meschant aussi tost faict que dict.

Pour euiter tel dangier, et diffame,

L’homme prudent en telle sorte drame

Ses biens, qu’il n’ha iamais necessité,

Et auec loz peult garder equité.

Ainsi fairas pour acquerir honneur

Et ne tomber iamais en deshonneur.

Si toutesfois (comme chose louable)

Ie te commande estre en biens espargnable,

Ie n’entends pas que sur toy auarice

Ait aulcun lieu : car ce n’est moindre vice

Que de despendre insolemment le sien.

Par quoy donne ordre, en despendant le tien,

Que de prodigue et auare le nom

Chasses au loing : et ainsi bon renom

Tu acquerras. Vng moyen est honneste

En toute chose : en tout sois doncq modeste.

Mais en cecy ie te veulx aduertir

Qu’en espargnant ne te doibs diuertir

De faire bien aux pauures par pitié.

Vng tel vouloir, vne telle amytié

Entre mondains a Dieu plaist grandement

Et tant, que par ce au ciel benignement

Sommes receuz, et euitons le gouffre

D’enfer. Si doncq ton prochain pauure souffre

Quelque indigence, aye compassion

De ton semblable et consolation

Donne luy lors. Par ainsi auras faict

La volunté de Dieu, et tel bienfaict

Ne perira iamais. Ayme trop mieulx

Pauures nourrir, que garder escutz vieulx.

Ainsi doibt faire homme humain a l’humain :

Ou aultrement dict doibt estre inhumain.

Contre ce poinct, si tu n’as aulcun bien

De tes parentz, ou du tout tu n’as rien,

Il ne fault pas pour cela t’addonner

A gaing villain, ny aulcun ranconner,

Tromper, destruire : et ainsi deuenir

Riche. Au contraire il te fault paruenir

Aux biens mondains, sans d’aulcun la ruine.

Ou aultrement sur toy l’ire diuine

Se monstrera : et en fin tu perdras

Ce, qu’aultresfois par fraude acquis auras :

Car biens acquis par fallace rusée

Communêment n’ont pas longue durée.

Apres auoir disposé sagement

De ton estat domesticq : tellement

Te conduiras, que tous te soint amys

Et nulz ne soint contre toy ennemys.

Ce qu’aduiendra si ne blesses personne

Par dict, ou faict : ainsi raison l’ordonne.

Mais tout ainsi que les mouches a miel

Scauent congnoistre et le succre et le fiel,

Et de fleur toute vng peu premier sauourent,

Que sur aulcune (en se paissant) demourent :

Par tel aduis les amys fault eslire,

Et follement a tous ne se reduire.

Si pour amy aulcun tu veulx nommer

Premierement il te fault consommer

Vng muy de sel auecq luy priuêment,

Beuuant, mengeant, parlant communêment

Triste, ou ioyeulx : c’est, que deuant le prendre

Pour vray amy, en tout puisses entendre

Quel homme il est et d’esprit et de mœurs :

Saiges ainsi sont de leurs amys seurs.

Et si le fais, lors pourras reueler

A tel amy, ce que craindrois celer :

Soit de cueur gay les gayes entreprinses,

Ou de langueur les facheuses surprinses.

O quelle crainte, o quelle fascherie

Donne l’amy meschant, par tromperie

S’il veult troubler le sien amy loyal,

Et comme traistre et meschant desloial

Veult reueler les propos amyables,

Qui par deuis (comme non dommageables)

Se sont tenus entre eulx. O quelle peste !

Pour obuier a tel mal, t’admonneste

Que sois secret, et caches saigement

Ce, qui te peult (s’il est legierement

Communicqué a l’amy) par apres

Porter dommage. O Dieu, o quelz regretz,

Se veoir trahi par personne choysie

En amytié, d’amytié dessaisie.

Par quoy te fault vser d’vng tien amy

Si comme apres te peult estre ennemy.

Par tel moyen iamais ne doubteras

Langue legiere, et asseuré seras

D’vn tien amy, si ennemy se faict

Et par courroux de toy il se deffaict.

Quant aux flateurs euiter ilz se doibuent

Comme amys faulx qui leurs amys decoiuent.

Euite aussi deceptifz rapporteurs :

Qui en estantz de tout mal apporteurs

Veulent tousiours nouuelles colliger,

Pour l’escoutant par leurs dictz affliger,

Et mettre en soing, rapportant chose faulce :

Ou aultre cas, qui sottement t’exaulce.

A ces deux maulx le remede est patent.

Si le flateur par loz te vient flatant

Et par rapportz le rapporteur t’esmeult,

Regarde bien en toy ce qu’estre peult

Ou vray, ou faulx : par ceste seule reigle

Tu ne seras entre flateurs aueugle

(C’est asscauoir par gloire transporté)

Et ne croiras le faulx bruict rapporté

Par rapporteurs : mais tous deux chasseras

Comme poison, et rien d’eulx n’aymeras.

Apres cecy ie te veulx informer

Comme tu doibz tes seruantz reformer,

Si tu en as. Sur tout garde toy bien

Que de ton faict seruiteur saiche rien :

Le seruiteur est vne mort presente,

Le seruiteur n’est que de mort attente.

(Tel est le dict de noz peres antiques)

Par quoy ie veulx que de toutes practiques

Que meneras seruiteur rien ne sache :

A seruiteurs tousiours tes secretz cache.

Et te parforce entre telle vermine

De haultain maistre entretenir la mine :

Et pour le moins, si amour meritée

Ilz n’ont vers toy, ta face redoubtée

Soit parmy eulx. Puis si de ta maison

Sortent en fin, fais qu’aulcune raison

Ilz n’aynt de toy reueler quelque vice

Qui par leur dict te porte preiudice.

Or de rechef de moy prendz ce præcepte

Qu’homme prudent iamais son serf n’accepte

Pour compaignon : car telle est la nature

D’vng seruiteur, que plus tost il endure

Cent mille coups, que par doulceur honneste