LE
SECOND ENFER
D’ETIENNE DOLET

SUIVI DE SA TRADUCTION DES DEUX DIALOGUES PLATONICIENS
L’AXIOCHUS ET L’HIPPARCHUS

NOTICE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE
PAR
UN BIBLIOPHILE

PARIS
A LA LIBRAIRIE DE L’ACADÉMIE DES BIBLIOPHILES
10, RUE DE LA BOURSE, 10

BRUXELLES
LIBRAIRIE EUROPÉENNE DE C. MUQUARDT
PLACE ROYALE

1868

Tirage à 237 exemplaires :

235 papier vergé,
2 chine.

No

Bruxelles. — Imprimerie de J. Rops, rue de l’Ermitage, 2.

AVANT-PROPOS

De toutes les malheureuses victimes de l’intolérance farouche du seizième siècle, il n’en est pas dont le nom réveille des souvenirs aussi tristes qu’Etienne Dolet. Lorsqu’on considère son activité intellectuelle, l’étendue de ses connaissances, son amour pour le progrès, lorsqu’on peut apprécier ses qualités personnelles, et lorsqu’on le voit traîné à un supplice barbare, sous un prétexte futile, inventé par une haine aveugle et furieuse, on éprouve une vive sympathie, on s’émeut en faveur de l’infortuné, massacré juridiquement à la fleur de son âge, on maudit les magistrats ignares et cruels qui s’érigèrent en bourreaux.

Nous ne pouvions omettre Dolet dans la collection que nous avons entreprise des écrits poursuivis avec une grande sévérité, et funestes à leurs auteurs. Nous avons déjà remis en lumière Geoffroy Vallée, mis à mort pour avoir écrit un livre où respire la démence, et Adrien Beverland, chassé de sa patrie et forcé d’aller chercher un asyle sur la terre étrangère ; nous aurions voulu faire figurer dans notre galerie le célèbre Michel Servet, mais quel est le lecteur de nos jours qui aurait assez de courage pour lire le latin barbare et obscur dont se composent les deux ouvrages si fameux, mais fort rarement feuilletés aujourd’hui, dans lesquels ce libre penseur a consigné des idées que le très-sévère Calvin devait si rigoureusement châtier[1] ?

[1] Le traité De Trinitatis erroribus se compose de 168 feuillets ; le Christianismi Restitutio n’a pas moins de 734 pages ; les éditions originales sont de la plus excessive rareté, mais il a été donné des réimpressions qu’on recherche peu. M. Emile Saisset a inséré, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, un exposé substantiel du système théologique de Servet.

Dolet, plus intéressant à tous égards, et bien moins prolixe, nous appelle. Il n’entre point d’ailleurs dans notre plan de tracer une biographie détaillée de cet homme illustre, ni de l’apprécier sous divers points de vue : des écrivains autorisés ont déjà accompli cette œuvre. Nous pouvons citer Le Second Enfer et autres œuvres d’Etienne Dolet, précédé de sa réhabilitation (par M. Aimé-Martin) ; Paris, Techener, 1830, 2 vol. in-12 ; le Procès d’Etienne Dolet avec un avant-propos sur sa vie et ses ouvrages, par A.-T. (Taillandier) ; Paris, 1836, in-12 ; faisons aussi mention spéciale du livre chaleureux de M. J. Boulmier : Etienne Dolet, sa vie, ses écrits, son martyre ; Paris, Aubry, 1857, XIII et 300 pages.

Né à Orléans en 1509, issu d’une famille honorable, mais sans fortune, Dolet montra de fort bonne heure une intelligence rapide, un désir très-vif de savoir. Après avoir commencé ses études à Paris, il se rendit en Italie, séjourna à Padoue et à Venise, revint ensuite en France, et alla à Toulouse suivre les cours de droit professés dans cette ville. Il avait alors vingt-trois ans, et se jettant avec l’ardeur de la jeunesse dans les querelles des partis qui agitaient à cette époque la capitale du Languedoc, il se créa de nombreux et d’ardents ennemis. Le parti français, composé d’étudiants étrangers à la province, était en lutte avec le parti languedocien, et il avait Dolet pour chef ; le parlement se déclara tout naturellement en faveur des Toulousains ; Dolet, d’abord mis en prison, fut ensuite expulsé : il se rendit alors à Lyon, et après une courte résidence à Paris, il revint dans cette ville afin d’y faire imprimer chez un des plus habiles typographes de l’époque, chez Sébastien Gryphe, un travail immense sur la philologie latine, les Commentarii linguæ, qu’il avait commencés à l’âge de seize ans, et auxquels il avait consacré l’application la plus étendue et la plus persistante. Les deux volumes qui forment ce monument d’une érudition imposante parurent en 1536 et en 1538 ; ils offraient alors un intérêt qu’ils ne présentent plus aujourd’hui. La langue latine n’était pas seulement celle de la religion et de la jurisprudence, c’était aussi celle de la science et d’une portion de la littérature. Un grand nombre de poëtes s’empressaient, pour exprimer leurs pensées, d’avoir recours à l’idiome de Virgile et d’Horace ; plus tard l’illustre président de Thou, voulant raconter les événements dont il avait été le témoin, employait la langue de Tite-Live. S’exprimer avec élégance dans un style reproduisant avec soin les formes cicéroniennes, était alors le but des hommes les plus instruits, et sous ce rapport, Dolet n’avait pas de supérieurs. Les Commentarii eurent un grand succès ; ils furent critiqués par des jaloux et des rivaux, c’est la destinée de toute œuvre de mérite. François Ier agréa la dédicace de ces beaux volumes, et en 1537 il accorda à Dolet un privilége l’autorisant pendant dix années à imprimer ou faire imprimer tous les livres par lui composés ou traduits. Le savant se mit à l’œuvre ; il débuta en 1538 par le Cato christianus, livret théologique, fort orthodoxe, où se montre l’intention d’écarter les attaques de ses ennemis qui l’accusaient d’irreligion. Les idées proclamées en Allemagne par le fougueux Luther pénétraient en France ; l’autorité s’alarmait et sévissait contre elles avec la plus grande rigueur ; les gens de lettres, les savants étaient suspects ; l’imputation d’hérésie facilement lancée à leur tête pouvait avoir des conséquences d’une gravité extrême. Comme typographe Dolet déploya une activité intelligente ; les éditions sorties de ses presses sont aujourd’hui fort recherchées ; les Elegantiæ linguæ latinæ de Valla, des traductions de quelques opuscules de Galien, les Commentaires de César, un Novum Testamentum et divers autres écrits semblables ne soulevaient pas d’orages, mais il se rendit de plus en plus suspect en publiant en 1542 une édition du Gargantua et du Pantagruel de Rabelais, satire terrible qui devait provoquer la colère de l’Eglise ; en 1543, il eut l’imprudence de mettre au jour les Œuvres de Clément Marot, poëte huguenot, très-mal vu des conservateurs de l’époque[2].

[2] Le Rabelais publié par Dolet ne comprend que les trois premiers livres de l’épopée bouffonne composée par maître François, mais il n’est guère de volume dont le prix ait atteint des proportions aussi exorbitantes. Deux exemplaires, richement reliés, ont été adjugés, l’un à 2,150 fr. à la vente Solar en 1862, l’autre à 1,580 fr. à celle de M. Yemeniz en 1867. Le Marot, de plus en plus recherché, et qui se payait, en belle condition, de 20 à 50 fr. il y a une trentaine d’années, s’est élevé à 399 fr. et à 345 fr. aux ventes H. de Chapponay en 1863 et Yemeniz (exemplaires reliés en maroquin).

Dolet s’était attiré d’autres inimitiés ; vers 1539, il y eut à Lyon ce qu’on appelle aujourd’hui coalition et grève ; les ouvriers imprimeurs « s’estoient bandez ensemble pour constraindre les maistres de leur fournir plus gros gages et nourriture plus opulente. » Dolet se montra favorable aux demandes des ouvriers ; il les regardait sans doute comme équitables ; les autres typographes, jaloux du succès qui commençait à devenir son partage, lui portèrent envie et s’efforcèrent de lui nuire. Peut-être n’était-il pas assez réservé en ses propos : quelques passages des Commentarii montrent qu’il n’approuvait pas toutes les idées de la pesante Sorbonne, et surtout sa haine contre l’imprimerie ; il avait lancé dans ses poésies latines des épigrammes assez vives contre les moines ; tous ces griefs furent réunis et l’on se mit à l’œuvre pour le perdre.

Le 2 octobre 1542, un inquisiteur et l’official de l’archevêque de Lyon rendirent une sentence qui déclarait Dolet « mauvais, scandaleux, schismatique, hérétique, fauteur et deffenseur des hérésies et erreurs » ; comme tel, il était « délaissé au bras séculier. » On imputait aussi à Dolet d’avoir « mangé chair en temps de karesme et aultres jours prohibez et deffenduz. »

Le bras séculier, c’était la peine de mort ; Dolet eut peur, c’était excusable ; il se hâta de s’adresser au roi ; il protesta que « en tous et chascun des livres qu’il avoit composez et imprimez, il n’avoit entendu ni entendoit qu’il y eust aulcune erreur ou chose mal sentant de la foy : s’il avait mangé de la viande en carême, ce avoit esté par le conseil du medecin, à cause d’une longue maladie, et par permission expresse de l’official. » Cet acte de soumission n’empêcha point le malheureux Dolet de passer de longues journées en prison, mais l’intervention d’un prélat sage et charitable, Pierre du Chastel, alors évêque de Tulle, le servit auprès du roi. François Ier accorda au mois de juin 1543 des lettres de rémission ; le parlement éleva des chicanes, ne les trouva pas en règle ; il fallut de nouvelles lettres, et le captif ne fut élargi que le 13 octobre ; la magistrature, dont on connaît depuis des siècles la sévérité et les tendances, ne put cette fois frapper l’auteur, mais en attendant l’occasion de le reprendre, elle se vengea sur ses livres ; treize ouvrages de Dolet, ou qui lui étaient attribués, furent condamnés « à estre brulez au parvis de l’église Nostre-Dame de Paris, au son de la grosse cloche d’icelle, et à l’édification du peuple. »

Dolet ne jouit pas longtemps de la liberté qu’il venait de reconquérir : dans les premiers jours de 1544, on saisit aux barrières de Paris deux ballots de livres à son adresse ; il s’y trouvait des ouvrages calvinistes imprimés à Genève ; Dolet eut beau protester que c’était le résultat de « la grand’ ruse et pratique de ses ennemis, » et qu’il n’attendait rien de semblable, il fut de rechef mis en prison ; il parvint presque aussitôt à s’évader, il se réfugia en Piémont, et il y écrivit son Second Enfer, ouvrage composé de neuf épîtres en vers adressées au roi, au duc d’Orléans, au cardinal de Lorraine, à la duchesse d’Etampes, à la reine de Navarre, au cardinal de Tournon, au parlement de Paris, aux « chefs de la justice de Lyon » et enfin aux « amis de l’auteur. »

Le Second Enfer indique qu’il a dû en exister un premier, mais il n’a point paru ; l’origine de cette expression énergique, destinée à retracer l’idée d’emprisonnement, vient de Marot qui décrivit sous le nom d’Enfer la captivité qu’il avait subie en 1525. On connaît trois éditions devenues fort rares de ce petit volume ; toutes sont datées de 1544, toutes contiennent les traductions de deux dialogues platoniciens, l’Axiochus et l’Hipparchus ; l’une, datée de Troyes, contient des poésies de Marot qui ne se rencontrent point dans les deux autres qui portent chacune sur le frontispice le nom de Lyon ; une d’elles est munie d’un privilége pour dix ans.

Se flattant du plein succès qu’il attendait de ses huit épîtres, Dolet eut l’imprudence de rentrer en France ; il revint secrètement à Lyon ; il voulait revoir sa famille, et retrouver ses livres chéris ; ses ennemis veillaient ; il fut promptement arrêté de nouveau et « amené en la Conciergerie du Palais à Paris. » Le 4 novembre 1544, la Faculté de théologie assemblée entendit une dénonciation portée contre la traduction faite par un certain Dolet (quidam Doletus) d’un dialogue de Platon, intitulé l’Acochius (on voulait dire l’Axiochus) où se trouve cette proposition : Après la mort, tu ne seras rien du tout. Elle fut jugée hérétique, et l’examen du livre fut renvoyé aux deputatis in materia fidei (style des tribunaux du temps).

Les députés déclarèrent le passage « mal traduit et contre l’intention de Platon, auquel n’y a, ni en grec ni en latin, ces mots rien du tout. »

Observons en passant d’abord, mais ceci ne fait rien à la question, que l’Axiochus est un de ses dialogues que la critique moderne regarde comme apocryphes, ensuite que la version latine littérale du passage grec est tu enim non eris. En écrivant : « Quand tu seras décédé tu ne seras plus rien du tout ; » Dolet n’altérait pas le sens du texte, il le développait en lui donnant l’extension qu’il comportait implicitement. D’ailleurs ce n’était point une pensée à lui personnelle qu’il énonçait ; il se bornait à reproduire l’opinion qu’un auteur ancien, mort depuis deux mille ans environ, avait placé dans la bouche de Socrate ; il ne fallait pas l’en rendre responsable.

Mais on n’y regardait pas de si près avec les gens qu’on voulait perdre, et le parlement de Paris, exécuteur farouche des volontés de l’intolérance, se hâta de rendre un arrêt qui condamnait Dolet « à estre conduict en ung tombereau en la place Maubert où sera planté une potence, à l’entour de laquelle sera faict un grand feu, auquel, après avoir esté soublevé en ladicte potence, son corps sera jecté et bruslé avec ses livres. Ordonne la Cour que auparavant l’exécution de mort du dict Dolet, il sera mis en torture et question extraordinaire pour enseigner ses compaignons. »

L’exécution eut lieu le 3 août 1546 ; personne n’avait osé intercéder pour Dolet, et le roi était resté muet ; la terrible accusation d’athéiste faisait reculer les plus dévoués.

Un retentum en clause particulière ajouté à l’arrêt du Parlement stipulait que « si le ledict Dolet fera aulcun scandale ou dira aulcun blasphême, la langue luy sera coupée et sera bruslé tout vif. »

Dolet jugea avec raison qu’il lui suffisait d’être pendu et de n’être brûlé qu’après sa mort. Des écrivains contemporains racontent qu’il récita en latin une courte prière, qu’il avertit les assistants de ne lire ses livres qu’avec beaucoup de circonspection car « ils contenoient bien des choses qu’il n’avoit jamais entendues. »

L’infortuné avait alors trente-sept ans, jour pour jour. La colère des divers partis n’épargna pas sa mémoire : des poëtes, fort oubliés d’ailleurs, l’injurièrent en mauvais vers latins, et l’atrabilaire Calvin le rangea, avec Agrippa et Servet, parmi les blasphémateurs qui « ont, relativement à la vie de l’âme, avancé qu’ils ne différaient en rien des chiens et des pourceaux. »

C’était en vain qu’à diverses reprises Dolet avait proclamé les principes les plus orthodoxes, notamment dans deux odes en vers latins en l’honneur de la Vierge Marie, présentées aux Jeux floraux ; en vain avait-il attaqué « la méprisable curiosité luthérienne » dans son Dialogue de l’institution cicéronienne ; on s’opiniâtrait à voir en lui un hérétique et un matérialiste : une prière adressée aux dieux « rerum omnium præpotentes superi » à la fin des Commentarii linguæ latinæ, lui fut injustement reprochée ; on qualifia d’hérésie ce qui n’était qu’une élégante tournure cicéronienne. Ce qu’on détestait chez Dolet, ce qu’on persécuta avec une colère implacable, ce qui causa tous ses malheurs, c’est qu’il fut un des défenseurs de la liberté de la pensée ; il revendiqua le droit d’examiner avec indépendance et il osa proclamer la nécessité de traduire les Sainctes Lettres en langue vulgaire et mesmement en la françoyse. Il avait imprimé en 1542 une Exhortation à la lecture de la Bible, in-16, 126 pages, dont il n’était peut-être que l’éditeur, et qu’il réimprima en 1544 avec un Brief discours (en vers) de la république françoyse desirant la lecture des livres de la Saincte Escripture luy estre loisible en sa langue vulgaire. On sait combien l’idée de répandre des traductions vulgaires de la Bible irritait les théologiens de l’époque ; les deux ouvrages que nous venons d’indiquer furent condamnés au feu, et ils contribuèrent beaucoup à faire révoquer en doute l’orthodoxie de Dolet, à le conduire à la mort.

Les Commentarii de lingua latina qui ne contiennent pas moins de 1712 pages, grand in-folio, à 2 colonnes (un troisième volume était annoncé, mais il n’a point paru) ; le De Re navali liber, 1537, in-4o, de 192 pages ; les Francisci Valesii Gallorum regis fata, 1539, in-4o, traduits en français par Dolet lui-même, 1540, in-4o et 1543, in-8o ; le Liber de imitatione ciceroniana, 1540, in-4o ; la Manière de bien traduire d’une langue en aultre ; de la ponctuation françoyse et des accents d’ycelle, 1540, in-8o ; des traductions des Epistres familiaires de Ciceron, 1542, in-8o, et de divers traités d’Erasme ; quelques autres écrits que nous passons sous silence afin de ne pas trop allonger cette liste, voilà certes des preuves irrécusables de l’activité intellectuelle que déploya Dolet pendant une carrière bien courte et bien agitée. Comme éditeur, on lui doit entre autres ouvrages, des impressions soignées et correctes de Suetone ; de la Pandora de Jean Olivier, évêque d’Angers ; du livre de Guillaume Paradin De antiquo statu Burgundiæ, 1542 ; des traductions faites par Jean Canappe de quelques écrits de Galien, de Loys Vassée, de Guy de Cauliac, relatifs aux sciences médicales ; des poésies d’Antoine Heroet et de la Borderie, etc. N’oublions pas une édition (Lyon, 1542, in-16) de l’Internelle consolacion[3] ; elle fut censurée, à ce que disent d’anciens bibliographes, et elle est aujourd’hui introuvable. Un rapprochement à la fois singulier et triste, mérite d’être signalé : ému des attaques dirigées contre lui, prévoyant en quelque sorte les suites fatales qu’elles devaient avoir, il avait choisi une devise presque prophétique ; au-dessous de la marque que, suivant l’usage des typographes de l’époque, il avait adoptée, une doloire, il avait inscrit ces mots : « Préserve-moy, ô Seigneur, des calumnies des hommes[4]. » Malheureusement cette prière ne fut pas exaucée ; des passions implacables livrèrent au bourreau un homme de cœur et d’esprit qui s’inspirait du génie de la Renaissance et qui eut le malheur de naître deux siècles trop tôt. S’il avait été contemporain de Louis XV, Dolet eût probablement travaillé à l’Encyclopédie ; il eût été le commensal de Diderot et le correspondant de Voltaire ; il serait entré à l’Académie française, ou tout au moins à celle des Inscriptions ; le Parlement aurait peut-être condamné quelques-uns de ses écrits ; à la rigueur il aurait pu aller faire à la Bastille un séjour plus ou moins prolongé, mais il n’eût point été traîné sur un fatal tombereau à la place Maubert, et tout comme Fréret et d’Alembert, il serait mort dans son lit, non sans recevoir de Fréron et de Nonotte des injures qui ne faisaient pas grand mal.

[3] On sait que ce livre a la plus grande analogie avec l’ouvrage si célèbre intitulé L’Imitation de Jésus-Christ ; quelques critiques ont pensé que le texte latin avait pris pour modèle, en le modifiant parfois, l’écrivain français ; d’autres savants ont supposé que l’un et l’autre ouvrage étaient sortis de la même plume. Renvoyons à l’introduction placée en tête de l’édition donnée par MM. L. Moland et Ch. d’Hericault, Paris, Jannet, 1856, in-16.

[4] Voir [p. 99].

LE
SECOND ENFER
D’ESTIENNE DOLET,
NATIF D’ORLÉANS.

Qui sont certaines compositions faictes par luy mesmes sur la iustification de son second emprisonnement.

A LYON,
1544.
Auec Priuilege pour dix ans.

AU LECTEUR

APRES L’ENFER DE DOLET, TV TROVVERAS DEVX DIALOGVES DE PLATON, SÇAVOIR EST : L’VNG INTITULÉ AXIOCHVS, QVI EST DES MISERES DE LA VIE HVMAINE ET DE L’IMMORTALITÉ DE L’AME ; L’AVLTRE INTITULÉ HIPPARCHVS, QVI EST DE LA COVVOITISE DE L’HOMME, TOVCHANT LE GAING ET AVGMENTATION DES BIENS MONDAINS. LE TOVT NOVVELLEMENT TRADVICT PAR LEDICT DOLET.

ESTIENNE DOLET
A
SES MEILLEVRS ET PRINCIPAVLX AMYS

HUMBLE SALUT.

Ie sçay, mes amys, que le naturel de l’homme est tel (hors mys bien peu, qui ne croyent à la legiere) que tout subdain qu’vng personnage tombe en quelque infortune et calamité, on presume plustost cela venir de sa faulte que par la meschanceté d’aultruy. Qui est la cause que i’ay voulu faire publier ces myennes petites compositions, dressées sur la probation de mon innocence, touchant mon dernier emprisonnement : affin que si auez esté mal informez par cy deuant de mon affaire (m’attribuantz coulpe où ie suis totalement sans coulpe), vous reiectiez vostre opinion mauluaise, et congnoissiez qu’à tort, et sans cause (toutesfoys en cela ie me remects à Dieu, et le requiers humblement qu’il me garde de murmurer contre sa saincte voulunté), ie suys en peine et fascherie. Lisant doncques les compositions qui s’ensuyuent, vous entendrez mon innocence, et aurez regret que ie languisse en telle misere non meritée. Au demeurant, si vous trouuez estrange que ce present opuscule soit intitulé : Mon second Enfer, veu que ie n’en ay point mys de premier en lumiere, ie vous aduise que le tiltre de ce second est pour le respect du premier : lequel courroit desia par le monde, sans la fascherie qui m’est dernierement aduenue. Mais auec le temps il aura sa publication. Pour ceste heure, ie me contente de vous faire apparoistre que c’est par malheur et non par delict et crime que ie suis en affliction. Cela vous estant persuadé (comme certainement il doibt estre), mon aduersité, tant grande, me sera diminuée de la moytié ; et, pour mon reconfort, ie me mettray de iour en iour deuant les yeulx les regrets et souspirs que vous, amys, fairez pour l’infortune de vostre amy, qui en cest endroict bien affectueusement à vous touts se recommande, priant Dieu vous auoir en sa saincte garde.

Escript en ce monde, ce premier iour de may, l’an de la redemption humaine, mil cinq cens quarente et quattre.

AU TRESCHRESTIEN
ET
TRESPVISSANT ROY FRANÇOYS,
ESTIENNE DOLET,
Treshumble salut et obeissance deüe.

Mes ennemys, non contents et saoullés

(Roy treschrestien, seul support des foullés),

De m’auoir ià tourmenté quinze moys,

Se sont remys à leurs premiers abboys,

Pour me remettre en ma peine premiere,

Si ta doulceur et bonté singuliere

Ne rompt le coup de leur caulte entreprise,

Que ie te veulx declairer sans faintise,

Affin que Iuge en ma cause tu sois,

Et puisses veoir si en rien te deçois.

Ces malheureux ennemys de vertu,

Creuants de dueil, qu’ayt esté rabbatu

Leur grand effort, par lequel ilz cuydoient

(Comment cuyder ?) mais par lequel tendoient

Me mettre à mort oultrageuse et villaine,

Myeulx que deuant ont reprins leur halaine

Pour m’opprimer à la fin laschement.

Cela conclud (Sire) voicy comment

Ilz ont bien sceu trouuer moyens subtilz,

Et mettre aux champs instruments et outilz,

Pour donner ombre à leur faict cauteleux,

Et m’enroller au renc des scandaleux,

Des pertinax, obstinez et mauldicts,

Qui vont semant des liures interdicts.

Suyuant ce but, ilz font dresser deux balles

De mesme marque et en grandeur esgalles,

Et les enuoyent à Paris par charroy.

Prends garde icy, François, vertueux Roy ;

Car c’est le poinct qui te faira entendre

Trop clairement l’abuz de mon esclandre.

Ces deulx fardeaulx furent remplis de liures,

Les vngs mauluais, et les autres deliures

De ce blazon que l’on nomme heretique,

Le tout conduict par grand’ ruze et praticque.

Et ce fut faict, affin de mieulx trouuer

L’occasion de te dire et prouuer

Que c’estoit moy qui les balles susdictes

Auois remply de choses interdictes.

Les liures doncq’ de mon impression

Estoient dans l’vne (ô bonne inuention !),

Et l’aultre balle (et c’est dont on me greue)

Remplie estoit des liures de Genesue,

Et à l’entour, ou bien à chasque coing,

Estoit escript, pour le veoir de plus loing,

Dolet, en lettre assez grosse et lysable.

Qu’en dictes vous, Prince à touts equitable ?

Cela me semble vng peu lourd et grossier,

Et fusse bien vng tour de patissier,

Non pas de gens qui taschent de surprendre

Les innocents, pour les brusler ou pendre.

Ie leur demande icy en demandant,

Pour me defendre en mon droict defendant,

Eusse ay ie bien esté si estourdy,

Si les fardeaulx, qu’orendroit ie te dy,

I’eusse enuoyés à Paris, ce grand lieu,

Que n’eusse sceu trop mieulx iouer mon ieu

Que de marcquer au dessus mon surnom

En grosse lettre ! A mon aduis, que non :

Trop fin ie suys, et trop fin on me tient,

Pour mon nom mettre en cela qui contient

Quelque reproche ; et pas ne le feroit

Qui de cerueau vne bonne once auroit.

Et d’aduentage : il est assez notoire,

Comme d’vng cas de recente memoire,

Que ie ne fais que de prison saillir.

Vouldrois ie doncq’ ou mesprendre, ou faillir

Si tressoubdain ? Vouldrois ie retourner

A faire cas qui me feist enfourner

(Pour mon mesfaict) dedans la tour carrée,

Ou en vne aultre encores myeulx barrée ?

Si vng leurier a esté eschauldé,

Ou à grands coups de baston pelaudé,

En faisant mal, il crainct bien de mesfaire,

Pour ne tomber apres en telle affaire ;

Et en cela n’y a rien que Nature

Qui le corrige et luy face ouuerture

De ressentir que du mal vient le mal.

Et moy, qui suys raisonnable animal,

N’ay ie pas bien en moy la congnoissance

D’euiter mal, pour n’entrer en souffrance ?

Ayme ie tant des prisons la langueur,

Où nul esprict ne demeure en vigueur ?

Ayme ie tant tomber entre les mains

De ces mastins concierges inhumains ?

Ayme ie tant (helas !) vser ma vie

Comme vne beste à touts maulx asseruie ?

Ayme ie tant à l’appetit d’vng rien

Si follement ruiner tout mon bien ?

Ce sont abuz où vng asne mordroit.

Or, debattons leur indice et mon droict.

Que disent ilz ? C’est Dolet, pour certain,

Qui a transmis à Paris ce butin,

Car il y a de ses liures grand nombre.

Est ce là tout ? n’auez vous point d’aultre vmbre

Pour colorer vostre maligne entente ?

Respondez moy. N’ay ie oncques mys en vente

Des liures telz qu’à ce coup seulement ?

Cela est faulx, car i’ay publicquement

Depuis six ans faict trein de librairie,

Mettant dehors de mon imprimerie

Liures nouuaulx, liures vieilz et antiques,

Et pour les vendre ay suiuy les trafficques

D’vn vray marchant, en vendant à chascun,

Tant que souuent ne m’en demeuroit vng ;

Faisant cela, chascun s’en est fourny :

Et moy i’en suys demeuré desgarny.

Qui garde doncq, que quelqu’aultre marchant,

Faisant ce trein et son proffict cherchant,

Ou bien plus tost quelque enuyeux malin,

Voulant sur moy desgorger son venin,

N’ayt peu dresser ces deulx balles icy,

Dont sans raison on me mect en soucy ?

Et qui plus est, la lettre de voicture

Faict elle foy que c’est mon escripture ?

Ie sçay que non. Qui est doncques la cause

Qui cest esclandre et ce trouble me cause ?

Ie n’en sçay point, et point n’en ay commise,

Sinon que c’est malheur qui à sa guise

Me va vexant et m’a ià vexé tant,

Que de mes maulx deburoit estre content.

Pour ces fardeaulx, les seigneurs de Paris,

Fort courroucés contre moy et marrys,

Sans aultre esgard despeschent vne lettre,

Pour en prison soubdain me faire mettre.

Ce qui fut faict, et en prison fus mys.

O quel plaisir eurent mes ennemys !

Aultant, pour vray, que i’eus de desplaisir

Quand on me vint au corps ainsi saisir ;

Car à cela alors point ne pensoys,

Et de crier : Le Roy boyt ! m’auançoys.

Brief, ie fus prins et en prison serré,

Non toutesfoys aultrement resserré.

Ie voys, ie viens çà et là tout pensif,

Ronflant de dueil comme vng cheual poulsif,

Et me despite en moy mesme trop plus,

Que quand ie fus à l’aultre foys reclus,

Tant aux prisons de Paris qu’à Lyon,

Car i’ignoroys allors vng million

De bien bons tours qu’on apprend en peu d’heure,

Si aux prisons quelque temps on demeure.

Mon naturel est d’apprendre tousiours ;

Mais si ce vient que ie passe aulcuns iours

Sans rien apprendre en quelcque lieu ou place,

Incontinent il fault que ie desplace.

Cela fut cause (à la verité dire)

Que ie cherchay (tresdebonnaire Syre)

Quelcque moyen de tost gaigner le hault ;

Puis aulx prisons ne faisoit pas trop chault,

Et me morfondre en ce lieu ie craignois

En peu de temps, si le hault ne gaignois.

De le gaigner prins resolution,

Et auec art et bonne fiction

Ie preschay tant le concierge (bon homme)

Qu’il fut conclud (pour le vous dire en somme)

Qu’vng beau matin irions en ma maison

Pour du muscat (qui estoit en saison)

Boire à plein fonds, et prendre aulcuns papiers

Et recepuoir aussi quelcques deniers

Qu’on me debuoit, mais que rendre on vouloit

Entre les mains de Monsieur, s’il alloit

A la maison, et non point aultrement.

Ce qu’on faisoit pour agensissement

De mon emprinse, et pour myeulx esmouuoir

Le bon concierge à faire son debuoir.

Et sur cela Diev sçait si ie me fains

De requerir, auecques serments maincts,

Ledict Seigneur à ce qu’il ne retarde

Que puisse auoir les deniers qu’on me garde.

Cela promis, le lendemain fut faict,

Et dès le soir feit venir (en effect)

Quelcques sergents qui auec nous soupparent,

Et le matin aux prisons se trouuarent :

Pensez comment ie dormis ceste nuict,

Et quel repos i’auois, ou quel deduict !

L’heure venue au matin sur la brune,

Tout droictement au coucher de la lune,

Nous nous partons, cheminants deux à deux ;

Et quant à moy, i’estois au milieu d’eulx

Comme vne espouse, ou bien comme vng espoux,

Contrefaisant le marmiteux, le doulx,

Doulx comme vng chien couchant ou vng regnart

Qui iette l’oeil çà et là à l’escart,

Pour se sauluer des mastins qui le suyuent,

Et pour le rendre à la mort le poursuyuent.

Nous passons l’eaue, et venons à la porte

De ma maison, laquelle se rapporte

Dessus la Saosne ; et là venuz que fusmes,

Incontinent vng truchement nous eusmes

Instruict de tout et faict au badinage,

Lequel sans feu, sans tenir grand langage,

Ouure la porte, et la ferme soubdain,

Comme remply de courroux et desdaing.

Lors sur cela i’auance vng peu le pas,

Et les sergents, qui ne congnoissoient pas

L’estre du lieu, suyuent le myeulx qu’ilz peuuent ;

Mais, en allant, vne grand’ porte ilz treuuent,

Deuant le nez, qui leur clost le passage.

Ainsy laissay mes rossignolz en cage,

Pour les tenir vng peu de temps en mue.

Et lors Dieu sçait si les pieds ie remue

Pour me sauluer : oncques cerf n’y feit oeuure

Quand il aduient qu’vng limier le descueuure,

Ny oncques lieure en campagne elancé

N’a myeulx ses pieds à la course auancé.

Mais quoy ? doibt on pour ce me donner blasme ?

Ay ie forfaict ? ay ie faict tour infame ?

Vng cordelier (homme de conscience)

Le feroit bien, s’il auoit la science.

Les animaulx et les oyseaulx des champs,

Quand ilz sont prins, ne sont rien recherchants

Que liberté : suys ie aultre qu’vne beste

Ou vng oyseau qui se rompt corps et teste

Pour se trouuer hors de captiuité ?

Venons au point. Ce qui m’a incité

De me tirer hors des mains de iustice

N’est point que sente en moy forfaict ou vice :

Ie n’ay rien faict quant à ce qu’on m’accuse,

Mais ie sçay trop comme en iustice on vse

De mille tours que ie crains et redoubte.

Ie sçay comment le bon droit on reboutte

D’vng criminel, et comment on le traicte,

Si (tant soit peu) quelqu’vng sa mort affecte,

Qui ayt credit et pouuoir suffisant

Pour le fascher et l’aller destruysant

En biens ou corps. Car s’il ne peult venir

Iusques à là qu’il luy face finir

La vie, allors il trouue la cautelle

De luy causer prison perpetuelle,

Ou pour le moins de si longue durée,

Que myeulx vauldroit que sa mort eust iurée.

Car la prison est espece de mort,

Ains plus que mort quand il vient au remort

A vng esprit de naturel gentille,

Qu’il fault que là il demeure inutile

Et qu’en langueur il passe ainsi sa vie

A l’appetit d’vne meschante enuye.

O quel regret, quel despit, quelle rage

Il vient au coeur d’vng gentil personnage,

Quand il se voit sans cause ainsi vexé,

Et de touts maulx sans forfaict oppressé !

Quant est de moy, ie sçay que vault cela,

Sçauoir le doibs : on ne le me cela

Lors que i’estois entre les mains des hommes.

Et sur mon doz on eust mys plus grands sommes

Et plus lourds faix de toute aduersité,

Si ta clemence et grande humanité

N’y eust pourueu ; dont ie te remercye,

Et l’Eternel humblement ie supplie

Qu’il te maintienne en santé longuement,

Et accroyssant la France tellement,

Qu’aultre que toy n’y ayt Roy en ce monde,

Comme vray Roy de la machine ronde,

Pour les vertuz qui en toy estincellent

Trop plus qu’en aultre et qui sur touts excellent.

I’ay dict mon grief, venir fault au remede.

Il n’est nul mal qui le remede excede,