JOURNAL
DE
EUGÈNE DELACROIX
TOME TROISIÈME
1855-1863
SUIVI D'UNE TABLE ALPHABÉTIQUE
DES NOMS ET DES ŒUVRES CITÉS
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT
Portraits et fac-simile
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE 10e
1895
JOURNAL
DE
EUGÈNE DELACROIX
[1855]
Paris, 8 janvier.—Dîné chez Mme de Blocqueville[1] avec Cousin[2]. Singulière maison.
Cousin, en sortant, m'assure que, toutes informations prises, elle est fort honnête, sauf les petits loisirs que lui laisse l'absence de son mari, avec qui elle vit mal, mais qui ne fait que des apparitions.
Je m'accroche à lui pour retourner chez Thiers[3]; il n'y était pas, ni sa femme. Mme Dosne m'invite pour le vendredi de la semaine suivante.
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9 janvier.—Dîné enfin chez la princesse[4], après avoir refusé deux fois, je crois, à cause de mon malaise, suite de la grippe.—Se rappeler une sonate de Mozart qu'elle joue seule.
Berryer y est venu, ainsi que les dames de Vaufreland. Il m'a mené chez Mme de Lagrange, à qui je devais une visite depuis le dîner que j'y avais fait il y a longtemps déjà, le jour où j'avais causé longuement avec la princesse.
—Magnifique sujet: Noé sacrifiant avec sa famille après le déluge: les animaux se répandent sur la terre, les oiseaux dans les airs; les monstres condamnés par la sagesse divine gisent à moitié enfouis dans la vase; les branches dégouttantes se redressent vers le ciel[5].
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20 janvier.—Chez Viardot[6]. Musique de Gluck chantée admirablement par sa femme.
Le philosophe Chenavard ne disait plus que la musique est le dernier des arts! Je lui disais que les paroles de ces opéras étaient admirables. Il faut des grandes divisions tranchées; ces vers arrangés sur ceux de Racine et par conséquent défigurés, font un effet bien plus puissant avec la musique.
Le lendemain dimanche, chez Tattet[7]. Membrée[8] a chanté des morceaux de sa composition; celui des Étudiants serait mauvais, même avec la plus belle musique. C'est un petit opéra sans récitatif, c'est-à-dire que le récit et le chant ne font qu'un; c'est fatigant pour l'esprit, qui n'est ni au récit ni à la musique, tout en courant à chaque instant après l'un et l'autre. Nouvelle preuve qu'il ne faut pas sortir des lois qui ont été trouvées au commencement sur tous les arts. Racontez ce qu'il vous plaira avec les récitatifs, mais avec le chant ne faites chanter que la passion, sur des paroles que mon esprit devine avant que vous les disiez.
Il ne faut point partager l'attention: les beaux vers sont à leur place dans la tragédie parlée; dans l'opéra, la musique seule doit m'occuper.
Chenavard convenait, sans que je l'en priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que donne la musique: elle exprime des nuances incomparables. Les dieux pour qui la nourriture terrestre est trop grossière, ne s'entretiennent certainement qu'en musique. Il faut, à l'honneur mérité de la musique, retourner le mot de Figaro: Ce qui ne peut pas être chanté, on le parle. Un Français devait dire ce que dit Beaumarchais.
—Dîné chez Thiers: Cousin, Mme de Rémusat que j'ai revue avec plaisir, etc.
Chez Tattet ensuite, où j'ai entendu Membrée.
Ce qui met la musique au-dessus des autres arts (il y a de grandes réserves à faire pour la peinture, précisément à cause de sa grande analogie avec la musique), c'est qu'elle est complètement de convention, et pourtant c'est un langage complet; il suffit d'entrer dans son domaine.
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24 janvier.—Au bal de Morny, le soir. Mérimée me parle d'un nommé Lacroix qui vend de bon papier.
Je remarque encore l'étonnante perfection des Flamands à côté de quoi que ce soit: il y avait là un joli Watteau, qui devenait complètement factice, comme je l'avais déjà remarqué antérieurement.
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25 janvier.—Dîné chez Payen[9].—Mme Barbier ensuite.
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28 janvier.—Chez Thiers le soir; il me parle des ressources prodigieuses que Napoléon trouva dans son génie et dans son audace infatigable pendant la mémorable campagne de 1814.
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29 janvier.—Dîné chez Mme de Blocqueville avec
Thiers, Cousin, la duchesse d'Istrie, une Mme de Léotaud, et un M. de Beaumont[10] qui fait partie du jury de l'Exposition; fort aimable et convenable de tous points, et bon appréciateur de toutes choses.
En sortant, chez Fould. Bal. Figures de coquins de toute espèce.
—Cousin, au dîner, avait raconté l'anecdote suivante: Louis XIV avait tenu un conseil particulier entre Louvois, Turenne, Condé et lui, sur un plan de campagne, en recommandant un secret absolu; huit jours après, il lui revient que son plan est connu. Interpellant Turenne, il le lui dit et ajouta, connaissant son inimitié pour Louvois: «Ce sera ce coquin de Louvois!» Turenne répond: «Non, Sire, c'est moi.» À cela le Roi lui dit: «Vous l'aimez donc toujours!»
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30 janvier.—Chez Mme de Lagrange. Je suis arrivé malheureusement de bonne heure, c'est-à-dire à dix heures. Qui croirait que c'est encore une heure indue le soir à Paris?
J'ai trouvé là le vieux Rambuteau[11] qui est aveugle et qui me dit, quand on lui dit qui j'étais, qu'il était très fâché de n'avoir pas été ainsi prévenu de ma présence chez Mme de Blocqueville, la première fois que j'y dînai; qu'il m'aurait dit à quel point il avait toujours admiré mes peintures. Or le vieux scélérat ne m'a jamais adressé la parole, dans le temps qu'il était préfet, que pour me recommander de ne pas gâter son église de Saint-Denis du Saint-Sacrement. Ce tableau de treize pieds[12], payé 6,000 francs, avait été donné à Robert Fleury, qui, ne s'y sentant pas porté, m'avait proposé de le faire à sa place, avec l'agrément, cela va sans dire, de l'administration. Varcollier, moins apprivoisé dans ce temps avec moi et avec ma peinture, consentit dédaigneusement à ce changement de personne, le préfet plus difficilement encore, à ce que je crois, dans la profonde défiance où il était de mes minces talents.
L'adversité rend aux hommes toutes les vertus que la prospérité leur enlève.
Cela me rappelle que, quand je fus revoir Thiers, au retour de son petit exil, il déplora la mesquinerie des commandes qu'on me faisait; à l'entendre, j'aurais dû avoir tout à faire et être magnifiquement récompensé.
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31 janvier.—Fortoul,—Dumas ensuite.
Je suis resté au coin de mon feu à cause du dégel. Puis, repris à dix heures d'un beau courage, j'ai été prendre l'air.
[1] Louise-Adélaïde d'Eckmühl, marquise de Blocqueville, était la dernière fille du maréchal Davoust, dont elle a fait revivre dans un livre important la sévère figure. Elle est aussi l'auteur de plusieurs ouvrages de psychologie mystique.
[2] Victor Cousin, qui depuis 1852 n'occupait plus sa chaire de philosophie à la Sorbonne, travaillait alors à ses Études sur les femmes et la société du dix-septième siècle, et avait déjà fait paraître Madame de Longueville (1853) et Madame de Sablé (1854).
[3] Delacroix, habitant à cette époque rue Notre-Dame de Lorette, était par conséquent tout à fait voisin de M. Thiers.
[4] La princesse Marcellini Czartoryska.
[5] Ce sujet de tableau n'a pas été traité par Delacroix.
[6] Louis Viardot (1800-1883), littérateur. On lui doit un grand nombre de traductions d'ouvrages espagnols et russes. Il avait en 1841 fondé avec George Sand et Pierre Leroux la Revue indépendante et pris un moment la direction du théâtre italien à la salle Ventadour en 1838. C'est là qu'il connut la célèbre cantatrice Pauline Garcia, qui devint sa femme en 1840.
[7] Alfred Tattet, banquier très répandu dans le monde artistique et littéraire, ami fidèle d'Alfred de Musset, qui lui dédia quelques-unes de ses poésies.
[8] Edmond Membrée (1820-1882), compositeur français, élève de Carafa. Il écrivit notamment les chœurs de l'Œdipe-Roi, de J. Lacroix, joué au Théâtre-Français en 1858.
[9] Anselme Payen (1795-1871), chimiste, professeur à l'École centrale et au Conservatoire des arts et métiers, membre de l'Académie des sciences.
[10] Adalbert de Beaumont, peintre et littérateur, qui exposa à plusieurs Salons et écrivit dans divers journaux et revues des articles sur les questions d'art.
[11] Le comte de Rambuteau (1781-1869) avait été préfet de la Seine sous la monarchie de Juillet. Ce fut lui qui commença dans Paris les travaux d'embellissement qui devaient plus tard, sous l'administration du baron Haussmann, transformer la capitale.
[12] Ce tableau, Pieta, fut peint directement sur le mur. (Voir Catalogue Robaut, n° 768.)
2 février.—Dîné avec Mme de Forget.—Chez Mme Cerfbeer ensuite. J'ai fait les deux choses.
Beaucoup causé avec Eugène[13], que j'aime beaucoup.
Chez Cerfbeer[14] ensuite, où l'on étouffait; j'ai causé avec Pontécoulant[15] et avec sa femme. Il me disait assez justement que la prise de Sébastopol serait l'empêchement irrémédiable à la paix; que l'Empereur, en 1812, n'avait pas rétabli le royaume de Pologne pour ne pas fermer tout retour à la paix, bien persuadé que la Russie n'abandonnerait jamais ses prétentions sur la Pologne et en ferait toujours un objet d'amour-propre au premier chef, comme elle en fait un de sa possession de la Crimée, le talisman véritable qui lui ouvre le chemin à la domination de l'Orient.
En sortant, je me suis promené sur le boulevard avec délices: j'aspirais la fraîcheur du soir, comme si c'était chose rare. Je me demandais, avec raison, pourquoi les hommes s'entassent dans des chambres malsaines, au lieu de circuler à l'air pur, qui ne coûte rien. Ils ne causent que de choses insipides qui ne leur apprennent rien et ne les corrigent de rien; ils font avec application des parties de cartes ou bâillent solitairement au milieu de la cohue, quand ils ne trouvent personne à ennuyer.
3 février.—Chez Viardot.—Delangle[16].
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5 février.—Chez Thiers, le soir: j'y suis resté très longtemps; il m'a accaparé, et nous avons parlé guerre; il a mis en poudre mon système.
En sortant et très tard, chez Halévy: calorifères étouffants. Sa pauvre femme emplit sa maison de vieux pots et de vieux meubles; cette nouvelle folie le mènera à l'hôpital. Il est changé et vieilli: il a l'air d'un homme entraîné malgré lui. Comment peut-il travailler sérieusement au milieu de ce tumulte? Son nouveau poste à l'Académie[17] doit prendre beaucoup sur son temps et l'écarter de plus en plus de la sérénité et de la tranquillité que demande le travail.
Sorti de ce gouffre le plus tôt que j'ai pu. L'air de la rue m'a semblé délicieux.
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6 février.—Dîné chez la princesse. Elle me plaît toujours: elle avait une robe dont elle ne savait que faire; l'étoffe en était si magnifique qu'elle ressemblait à une cuirasse de vingt aunes; grâce à cette ampleur ridicule, toutes les femmes se ressemblent en ressemblant à des tonneaux.
Après dîner, j'ai été un moment chez Fould et suis revenu pour l'entendre avec Franchomme; mais le plaisir de la soirée avait été deux ou trois morceaux de Chopin qu'elle m'avait joués avant mon départ pour aller chez le ministre.
Grzymala, à dîner, nous a soutenu que Mme Sand avait accepté de Meyerbeer de l'argent pour les articles qu'elle a faits à sa louange. Je ne puis le croire et j'ai protesté. La pauvre femme a bien besoin d'argent: elle écrit trop et pour de l'argent; mais descendre jusqu'au métier des feuilletonistes à gages, c'est ce que je ne puis croire!
Berryer venu chez la princesse.
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7 février.—Soupe chez la fameuse comtesse de Païva. Ce luxe effrayant me déplaît; on ne rapporte aucun souvenir de semblables soirées: on est plus lourd le lendemain, voilà tout.
Depuis moins de quinze jours, j'ai travaillé énormément: je suis occupé maintenant de Foscari[18]. J'avais auparavant donné aux Lions[19] une tournure que je crois enfin la bonne, et je n'ai plus qu'à terminer en changeant le moins possible.
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11 février.—Dîner chez Bornot.
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15 février.—Dîné chez Lefuel avec Arago, Français, etc.
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19 février.—Berryer m'écrit ce soir pour me demander si j'ai un moyen de trouver une place pour jeudi prochain, jour de son élection. Je lui réponds:
«Mon cher cousin, je m'empresse de vous dire que je n'espère qu'en vous pour trouver place à une séance aussi intéressante pour moi. Je n'ai quasiment bue des ennemis dans le palais Mazarin. Ils me veulent à la porte de toutes les façons; recevez-moi au moins pour ce jour, qui m'est cher à plus d'un titre. Votre mille fois affectionné et dévoué.»
En réponse à cette lettre, Berryer n'a pu m'envoyer qu'un billet dans les amphithéâtres haut perchés de l'Institut. En arrivant à midi et demi par la neige et le froid, j'ai trouvé que la queue remplissait jusqu'à la porte de la rue, c'est-à-dire tous les escaliers et passages qui conduisent audit amphithéâtre, lequel était plein, de sorte que ces bonnes gens, parmi lesquelles il y en avait qui prétendaient que ce côté était excellent, attendaient, ou l'évanouissement de quelque dame, ou je ne sais quel prodige pour se glisser dans l'intérieur; et ils étaient là deux cents!
Je boude un peu Berryer. En pareille situation, j'aurais voulu placer mon cousin. Tous ses amis de Frohsdorf et autres étaient, j'en suis sûr, bien installés, et avaient apporté leurs grandes oreilles pour l'écouter... Je me trompe: ils étaient là pour dire qu'ils y avaient été.
[13] Eugène de Forget.
[14] Alphonse Cerfbeer (1797-1859), auteur dramatique.
[15] Le comte de Pontécoulant (1794-1882), officier et littérateur. Il se battit sous les ordres de Napoléon pendant les Cent-jours et fut blessé en 1830 dans la campagne de Belgique à la tête d'un corps de volontaires parisiens qu'il avait organisé. De retour en France, M. de Pontécoulant s'est occupé de littérature et surtout de musique.
[16] Delangle était alors premier président de la cour de Paris.
[17] Halévy avait été nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts le 29 juillet 1854.
[18] C'est la fameuse toile des Deux Foscari, que les admirateurs du maître ont pu voir pour la dernière fois à l'exposition de ses œuvres au palais des Beaux-Arts en 1885, car elle ne figurait pas à l'Exposition universelle de 1889. Elle appartient actuellement au duc d'Aumale et constitue l'un des plus précieux joyaux de sa galerie. (Voir Catalogue Robaut, nos 1272 et 1273.)
[19] Voir Catalogue Robaut, n° 1278.
4 mars.—Symphonie de Gounod[20] à deux heures.
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5 mars.—Concert de l'aimable princesse. Le concerto de Chopin a produit peu d'effet. Ils s'obstinent à le jouer au lieu de ses délicieux petits morceaux. La pauvre princesse et son piano disparaissent sur ce théâtre. Quand la Viardot a préludé, pour chanter des mazurkas de Chopin arrangées pour la voix, on a senti l'artiste; c'est ce que me disait Delaroche, qui était près de moi, dans cette place où j'avais été relégué, après avoir offert la mienne aux dames de Vautreland.
Ces courts fragments de symphonie d'Haydn entendus hier m'ont ravi autant que le reste m'a rebuté. Je ne puis plus consentir à prêter mes oreilles ou mon attention qu'à ce qui est excellent.
—Sur le respect immodéré des maîtres: citer la froideur de certains Titien, le Christ au tombeau, etc., etc.[21].
—Oculos habent et non vident veut dire: De la rareté des bons juges en peinture.
—Sur le style... ne pas confondre avec la mode.
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13 mars.—Dîné chez la princesse, à mon corps défendant... J'ai refusé si souvent que j'y vais par devoir. Bon morceau de Mozart joué par elle avec basse, violon et violoncelle, précédé d'un morceau de Mendelssohn joué par la princesse de Chimay, ennuyeux de tout point.
Je me sauve après le morceau de Mozart et j'évite la Polonaise de Chopin, dont nous étions menacés.
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14 mars.—J'ai quitté mon travail acharné sur mes Lions, pour aller à une heure voir la salle d'exposition.
En revenant, chez Riesener.
Je suis depuis quelque temps dans un mauvais état de santé: l'estomac est capricieux, et c'est lui pourtant qui conduit tout le reste. À présent, mon malaise me prend au milieu de la journée, et je peux quelquefois faire une séance à la fin du jour. Je me lève très matin.
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15 mars.—Dîné chez Bertin; ce bon Delsarte m'a dit que Mozart avait outrageusement pillé Galuppi[22], à peu près sans doute comme Molière a pillé partout où il a trouvé. Je lui ai dit que ce qui était Mozart n'avait pas été pris à Galuppi ni à personne. Il met Lulli au-dessus de tout, même de Gluck, qu'il admire pourtant fort.
Il a chanté des chansonnettes anciennes et charmantes, chantées avec le goût qu'il y met. Je lui ai fait remarquer que s'il prenait la peine de chanter avec le même soin la musique des grands musiciens qu'il n'aime pas, elle ferait autant d'effet, et peut-être davantage. Il a chanté le bel air de Telasco, toujours avec le même ravissement pour moi.
On passe à certains artistes leurs excentricités sur un point, sans diminuer de l'estime de leur talent: Delsarte est une espèce de fou dans sa conduite; ses projets pour le bonheur de l'humanité, sa volonté persévérante de se faire pendant quelque temps médecin homéopathe, et enfin sa préférence ridicule et exclusive pour l'ancienne musique, qui est le pendant de son excentricité en manière de se conduire, le classent avec Ingres, par exemple, dont on dit qu'il se conduit comme un enfant, et qui a des préférences et des antipathies également sottes... Il manque quelque chose à ces gens-là. Ni Mozart, ni Molière, ni Racine ne devaient avoir de sottes préférences, ni de sottes antipathies; leur raison, par conséquent, était à la hauteur de leur génie, ou plutôt était leur génie même.
Le stupide public abandonne aujourd'hui Rossini pour Gluck, comme il a abandonné autrefois Gluck pour Rossini; une chansonnette de l'an 1500 est mise au-dessus de tout ce que Cimarosa a produit. Passe pour ce stupide troupeau à qui il faut absolument changer d'engouement, par la raison qu'il n'a de goût et de discernement sur rien! mais des hommes de métier, artistes ou à peu près, qu'on qualifie d'hommes supérieurs, sont inexplicables de se prêter lâchement à toutes ces sottises...
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16 mars.—C'est à partir de ce jour que j'ai été pris d'indisposition et forcé d'interrompre tout travail pendant un assez long temps.
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23 mars.—Je remarque ce matin, en examinant des croquis[23] que j'ai faits d'après des figures de la galerie d'Apollon (sculptures sur les corniches) et copiés d'après le livre gravé que Duban m'avait prêté, l'incorrigible froideur de ces morceaux. Je ne peux l'attribuer, malgré la largeur d'exécution, qu'à l'excessive timidité, qui ne permet jamais à l'artiste de s'écarter du modèle, et cela dans des figures accroupies sur des corniches et dans lesquelles la fantaisie était plus que permise.
C'est par amour de la perfection que ces figures sont imparfaites. Il y a un peu du reflet de cette exactitude outrée dans toute l'école qui commence au Poussin et aux Carrache. La sagesse est sans doute une qualité, mais elle n'ajoute pas de charme. Je compare la grâce des figures d'un Corrège, d'un Raphaël, d'un Michel-Ange, d'un Bonasone, d'un Primatice, à celle d'une ravissante femme, qui vous enchante sans qu'on sache pourquoi. Je compare, au contraire, la froide correction des figures du style français à ces grandes femmes bien bâties, mais dépourvues de charme.
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25 mars.—Hier samedi, continuation du malaise, mais avec quelque mieux. Je lis toujours le roman de Dumas, de Nanon de Lartigues[24]: je dors par intervalles. Ce roman est charmant au commencement; puis, comme à l'ordinaire, viennent des parties ennuyeuses, mal digérées ou emphatiques. Je ne vois pas encore poindre tout à fait dans celui-ci les passages prétendus dramatiques et passionnés, comme il en introduit dans tous ses romans, même les plus comiques.
Ce mélange du comique et du pathétique est décidément de mauvais goût. Il faut que l'esprit sache où il est, et même il faut qu'il sache où on le mené. Nous autres Français, familiarisés depuis longtemps avec cette manière d'envisager les arts, nous aurions de la peine, à moins d'une très grande habitude de l'anglais, par exemple, à nous faire une idée de l'effet contraire dans les pièces de Shakespeare. Nous ne pouvons imaginer ce que serait une bouffonnerie sortant de la bouche du grand prêtre, d'une Athalie, ou seulement la plus petite atteinte vers le style familier. La Comédie ne présente le plus souvent que des passions très sérieuses dans celui qui les éprouve, mais dont l'effet est de provoquer le rire, plutôt que l'émotion tragique.
Je crois que Chasles avait raison quand il me disait dans une conversation sur Shakespeare, dont j'ai parlé dans un de ces calepins: «Ce n'est ni un comique ni un tragique proprement dit; son art est à lui, et cet art est autant psychologique que poétique; il ne peint point l'ambitieux, le jaloux, le scélérat consommé, mais un certain jaloux, un certain ambitieux, qui est moins un type qu'une nature avec ses nuances particulières.» Macbeth, Othello, Iago, ne sont rien moins que des types; les particularités ou plutôt les singularités de ces caractères peuvent les faire ressembler à des individus, mais ne donnent pas l'idée absolue de chacune de leurs passions. Shakespeare possède une telle puissance de réalité qu'il nous fait adopter son personnage comme si c'était le portrait d'un homme que nous eussions connu. Les familiarités qu'il met dans les discours de ses personnages, ne nous choquent pas plus sans doute que celles que nous rencontrerions chez les hommes qui nous entourent, qui ne sont point sur un théâtre, mais tour à tour affligés, exaltés ou même rendus ridicules par les différentes situations que comporte la vie comme elle est; de là des hors-d'œuvre qui ne choquent point dans Shakespeare, comme ils feraient sur notre théâtre. Hamlet, au beau milieu de sa douleur et de ses projets de vengeance, fait mille bouffonneries avec Polonius, avec des étudiants; il s'amuse à instruire les acteurs qu'on lui amène, pour représenter une mauvaise tragédie. Il y a en outre dans toute la pièce un souffle puissant et même une progression et un développement de passions et d'événements qui, bien qu'irréguliers dans nos habitudes, prennent un caractère d'unité qui établit dans le souvenir celle de la pièce. Car, si cette qualité souveraine ne se trouvait pas avec les inconvénients dont nous venons de parler, ces pièces n'auraient pas mérité de conserver l'admiration des siècles. Il y a une logique secrète, un ordre inaperçu dans ces entassements de détails, qui sembleraient devoir être une montagne informe et où l'on trouve des parties distinctes, des repos ménagés, et toujours la suite et la conséquence.
Je remarque ici même, à ma fenêtre, la grande similitude que Shakespeare a en cela avec la nature extérieure, celle par exemple que j'ai sous les yeux, j'entends sous le rapport de cet entassement de détails dont il semble cependant que l'ensemble fasse un tout pour l'esprit. Les montagnes que j'ai parcourues pour venir ici, vues à distance, forment les lignes les plus simples et les plus majestueuses; vues de près, elles ne sont même plus des montagnes, ce sont des parties de rochers, des prairies, des arbres en groupes ou séparés, des ouvrages des hommes, des maisons, des chemins, occupant l'attention tour à tour.
Cette unité, que le génie de Shakespeare établit pour l'esprit à travers ses irrégularités, est encore une qualité qui est propre à lui.
Mon pauvre Dumas, que j'aime beaucoup et qui se croit sans doute un Shakespeare, ne présente à l'esprit ni des détails aussi puissants, ni un ensemble qui constitue dans le souvenir une unité bien marquée. Les parties ne sont point pondérées; son comique, qui est sa meilleure partie, semble parqué dans de certains endroits de ses ouvrages; puis, tout à coup, il vous fait entrer dans le drame sentimental, et ces mêmes personnages qui vous faisaient rire deviennent des pleureurs et des déclamateurs. Qui reconnaîtrait, dans ces joyeux mousquetaires du commencement de l'ouvrage, ces êtres de mélodrame engagés à la fin dans cette histoire d'une certaine milady, que l'on juge en forme et qu'on exécute au milieu de la tempête et de la nuit? C'est le défaut habituel de Mme Sand. Quand vous avez fini de lire son roman, vos idées sur ses personnages sont entièrement brouillées; celui qui vous divertissait par ses saillies ne sait plus que vous faire verser des larmes sur sa vertu, sur son dévouement à ses semblables, ou parle le langage d'un thaumaturge inspiré; je citerais cent exemples de cette déception du lecteur.
—Le jeune Armstrong venu; il m'a parlé de Tuilier[25], qui a laissé cent mille livres sterling pour fonder une retraite pour les artistes pauvres ou infirmes; il vivait avaricieusement avec une vieille servante. Je me rappelle l'avoir reçu chez moi une seule fois, quand je demeurais au quai Voltaire; il me fit une médiocre impression; il avait l'air d'un fermier anglais: habit noir assez grossier, gros souliers et mine dure et froide.
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31 mars.—Je vais mieux: j'ai repris mon travail. M... venue vers quatre heures voir mes tableaux; elle m'engage à venir lundi pour entendre Gounod. Elle avait un châle vert qui lui nuisait horriblement, et cependant elle conserve son charme. L'esprit fait beaucoup en amour; on pourrait devenir amoureux de cette femme-là, qui n'est plus jeune, qui n'est point jolie et qui est sans fraîcheur. Singulier sentiment que celui-là! Ce qui est au fond de tout cela est toujours la possession, mais la possession de quoi, dans une femme qui n'est pas jolie? Celle de ce corps qui n'a rien d'agréable? Car, si c'est de l'esprit qu'on est amoureux, on en jouit tout autant sans posséder ce corps sans attraits: mille femmes jolies sont là qui ne vous donnent pas une distraction. L'envie de tout avoir d'une personne qui nous a émus, une certaine curiosité, mobile puissant en amour, l'illusion peut-être de pénétrer plus avant dans cette âme et dans cet esprit, tous ces sentiments se réunissent en un seul; et qui nous dit qu'au moment où nos yeux ne croient voir qu'un objet extérieur dépourvu d'attraits, certains charmes sympathiques ne nous poussent pas à notre insu? L'expression des yeux suffit à charmer[26].
[20] Charles Gounod (1818-1893), grand prix de Rome de musique en 1839, n'avait pas encore produit ses œuvres importantes. Faust ne fut joué qu'en 1859.
[21] Delacroix a déjà formulé, en des années antérieures, un jugement analogue à celui que nous trouvons ici et qui parait pour le moins déconcertant. On retrouvera plus loin, dans l'année 1857, une sorte d'amende honorable, présentée par lui-même. Voir sur ce point notre Étude, p. XLVII.
[22] Balthazar Galuppi, compositeur bouffe italien, né en 1706, mort en 1785. De 1729 à 1777, il écrivit cinquante-quatre partitions. Ses œuvres peuvent être citées comme un exemple de la facilité en même temps que de l'inconsistance du style italien.
[23] Ces croquis datent de 1849, époque à laquelle Delacroix fut chargé de peindre la partie centrale de la galerie. (Voir Catalogue Robaut, nos 1107 à 1118.)
[24] Nanon de Lartigues, première partie du roman d'Alexandre Dumas: la Guerre des femmes, publié en 1844 dans la Patrie, et plus tard en deux volumes.
[25] Delacroix, lors de son premier voyage en Angleterre (1825), considérait Turner (1775-1851) comme un véritable réformateur. (Voir t. I, p. 39, en note.)
[26] C'est en des passages comme celui-ci que se fait le mieux apercevoir l'analogie avec Stendhal, cette parenté spirituelle que nous notions dans notre Étude et qui avait frappé plusieurs de ceux qui le connurent.
21 avril.—Dîné chez Legouvé avec Goubaux, Patin, etc., etc.
2 mai.—Ce soir chez l'insipide Païva. Quelle société! Quelles conversations! Des jeunes gens avec barbe et sans barbe; des jeunes premiers de quarante-cinq ans, des barons et des ducs allemands, des journalistes, et tous les jours de nouvelles figures!
Amaury Duval y est venu. Je n'ai commencé à pouvoir ouvrir la bouche qu'avec lui; j'étais pétrifié de tant d'inutilité et d'insipidité. Le bon X... croit être là en société. Comme on ne jure que par lui, qu'il fait là un excellent dîner chaque semaine et qu'il y mène sa donzelle, qu'on le consulte même sur les talents du cuisinier, qu'il décide s'il faut le conserver ou le changer, il est là comme autrefois le Mondor de l'ancien régime dans certains salons; il bâille, il dort pendant qu'on lui parle; au demeurant, c'est un bon garçon.
En sortant de cette peste assoupissante à onze heures et demie et en respirant l'air de la rue, je me suis cru à un régal; j'ai marché une heure avec moi-même, peu satisfait néanmoins, morose, faisant retour sur mille objets désagréables et me plaçant en esprit au milieu de tous ces dilemmes que pose l'existence telle qu'elle est; celui-ci surtout qui est le fond de tous les raisonnements possibles à cet endroit: solitude, ennui, torpeur, société avec et sans liens, rage de tous les moments et surtout aspiration à la solitude. Conclusion: rester dans la solitude, sans traverser d'autre épreuve, puisque le vœu suprême est enfin d'être tranquille, quand la tranquillité devrait être une sorte d'anéantissement.
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4 mai.—Chez Nieuwerkerke le soir; Levassor[27] nous a fait la scène de l'Anglais à Inkermann.
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14 mai.—J'ai eu à dîner Varcollier, Gautier[28] et les aimables hommes qui m'ont été agréables pour mon exposition.
Bonne soirée; Dauzats en était.
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15 mai.—Inauguration de l'Industrie. J'ai été ensuite, et imprudemment, à l'exposition des tableaux, avec Dauzats et revenu avec lui jusque chez moi. J'y ai eu très froid.
J'ai vu l'exposition d'Ingres[29]. Le ridicule, dans cette exhibition, domine à un grand degré; c'est l'expression complète d'une incomplète intelligence; l'effort et la prétention sont partout; il ne s'y trouve pas une étincelle de naturel.
Dauzats, en revenant, me conte l'histoire des travaux de Chenavard.
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22 mai.—Dumas me fait demander le matin si je suis chez moi; je lui réponds que j'y serai à deux heures. Il me demande des notes sur les choses les plus inutiles à savoir pour un public, comment je m'y prends dans ma peinture, mes idées sur la couleur, etc. Il me demande, pour prolonger la séance, à dîner avec moi; je saisis cette occasion de passer quelques bons moments. Il va faire une course et revient à sept heures passées, au moment où j'allais dîner tout seul, mourant de faim.
Après notre dîner, nous allons en fiacre chercher une petite qu'il protège, et nous allons voir la tragédie et la comédie italiennes. Il n'est qu'un motif qui puisse engager à aller à un pareil spectacle: celui de se fortifier dans la connaissance de l'italien. Rien n'est plus ennuyeux.
Dumas me disait qu'il était en train de procès qui devaient assurer son avenir, quelque chose comme 800,000 francs pour commencer, sans compter le reste. Le pauvre garçon commence à s'ennuyer d'écrire jour et nuit et de n'avoir jamais le sou. «Je suis au bout», m'a-t-il dit, «je laisse à moitié faits deux romans... je m'en irai, je voyagerai et je verrai, à mon retour, s'il s'est rencontré un Alcide pour achever ces deux entreprises imparfaites.» Il est persuadé qu'il va laisser, comme Ulysse, un arc que personne ne pourra bander; en attendant, il ne se trouve pas vieilli et agit, sous plusieurs rapports, comme un jeune homme. Il a des maîtresses, les fatigue même; la petite que nous avons été prendre pour aller au spectacle lui a demandé grâce; elle se mourait de la poitrine, au train dont il y allait. Le bon Dumas la voit tons les jours en père, a soin de l'essentiel dans le ménage, et ne s'inquiète pas des délassements de sa protégée! Heureux homme! heureuse insouciance! Il mérite de mourir comme les héros, sur le champ de bataille, sans connaître les angoisses de la fin, la pauvreté sans remède et l'abandon.
Il me disait qu'avec ses deux enfants, il est comme seul. Ils vont l'un et l'autre à leurs affaires et le laissent se faire consoler par son Isabelle. D'un autre côté, Mme Cavé me disait le lendemain que sa fille se plaignait de la société d'un père qui n'était jamais à la maison... Étrange monde!
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25 mai.—Au conseil.—Auparavant, j'ai été avec Jenny voir des seaux à rafraîchir le vin de Champagne.
Les collègues, comme les autres, remarquent mon Salon[30], et me parlent des compliments qu'ils en entendent faire.
Je reste après la séance, par un beau soleil, à lire les journaux.
Je vais chez Gervais le remercier des couleurs qu'il m'a apportées hier, et je rentre, mourant de faim. Je voulais, avant dîner, aller voir la bonne Alberthe: je remets cela.
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26 mai.—Dîné chez Mme Villot; j'y ai trouvé Mme Herbelin, Rodakowski[31], Ferré et Nieuwerkerke. Nouvelle sortie contre les fleurs qui jonchent la table.
Le soir, à neuf heures, Nieuwerkerke me mène chez le prince Napoléon, pour le premier jour de ses soirées... Quelle foule! Quels visages! Le républicain Barye, le républicain Rousseau, le républicain Français, le royaliste Un Tel, l'orléaniste Celui-ci; tout cela se pressant et se coudoyant. Il y avait des femmes charmantes, Mme Barbier entre autres, infiniment à son avantage.
Je suis sorti tard, et ai été prendre une glace au café de Foy: celles du prince étaient détestables.
Ma nuit a été mauvaise dans la première partie; je me suis relevé qu'il faisait petit jour et me suis promené; cela m'a remis... J'ai joui de ce moment solennel où la nature reprend des forces, où royalistes et républicains sont endormis d'un commun sommeil.
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29 mai.—Aujourd'hui j'ai eu à dîner: Mérimée, Nieuwerkerke, Biolay, Halévy, Villot, Viel-Castel[32], Arago, Pelletier et Lefuel; ils ont paru s'amuser et se trouver sans façon. Je redoutais cette corvée, et elle s'est changée en plaisir; je voudrais être logé de manière à renouveler souvent ces parties-là.
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31 mai.—Dîné chez Moreau avec Français[33], Mouilleron[34], les deux Rousseau[35], Martinet[36], etc.
[27] Levassor, célèbre acteur comique, qui excellait dans les rôles à travestissements.
[28] Théophile Gautier.
[29] À côté de ce jugement si sévère, et qui était évidemment l'expression définitive de sa pensée, il est intéressant de noter ce fragment de lettre que Delacroix écrivait au critique d'art Th. Silvestre, après l'envoi de son livre: Histoire des artistes vivants, français et étrangers: «Je n'ai pas encore lu la biographie d'Ingres, c'est-à-dire relu, car je suis encore à votre dernier envoi, dont je ne vous ai rien dit cet automne, parce que je suis parti très brusquement. Déjà, sur ce que vous m'en aviez dit à la volée, je vous avais exprimé mon sentiment. Je vous avais supplié d'ôter les personnalités, qui sont déjà une dérogation aux usages d'autrefois en parlant des vivants, même quand on en dit du bien. Avec cette franchise que vous aimez et dont j'use quelquefois pour mon compte, je vous disais que je regretterais que vous n'eussiez pas fait des changements dans ce sens, pour vous, pour moi, pour tout le monde.» (Corresp., t. II, p. 136.) M. Burty ajoute très justement en note que le passage en question «montre avec quel tact Delacroix désirait que l'on n'imitât pas dans son camp les furibonderies de ses adversaires».
[30] À propos de ce Salon de 1855, Baudelaire avait écrit cette conclusion enthousiaste, qui venait après une étude détaillée des œuvres offertes au public: «Homme privilégié, la Providence lui garde des ennemis en réserve! Homme heureux parmi les heureux! Non seulement son talent triomphe des obstacles, mais il en fait naître de nouveaux, pour en triompher encore, il est aussi grand que les anciens dans un siècle et dans un pays où les anciens n'auraient pas pu vivre... Les nobles artistes de la Renaissance eussent été bien coupables de n'être pas grands, féconds et sublimes, encouragés et excités qu'ils étaient par une compagnie illustre de seigneurs et de prélats, que dis-je? par la multitude elle-même, qui était artiste en ces âges d'or. Mais l'artiste moderne qui s'est élevé si haut malgré son siècle, qu'en dirons-nous, si ce n'est de certaines choses que ce siècle n'acceptera pas, et qu'il faut laisser dire aux âges futurs?» (Voir les Curiosités esthétiques.) À cet article enthousiaste Delacroix répondait ainsi: «Cher Monsieur, je n'ai reçu qu'ici votre article par-dessus les toits, Vous êtes trop bon de me dire que vous le trouvez encore trop modeste; je suis heureux de voir quelle a été votre impression sur mon exposition. Je vous avouerai que je n'en suis pas mécontent, et quelque chose de moi-même m'a gagné plus qu'à l'ordinaire en voyant la réunion de ces tableaux. Puisse le bon public avoir des yeux, mais surtout les vôtres, car ils jugent encore plus favorablement, j'en suis sûr, que je ne fais.» (Corresp., t. II, p. 121.)
[31] Rodakowski avait remporté une première médaille à l'Exposition universelle de 1855, et Delacroix avait puissamment contribué à faire obtenir cette récompense à une œuvre qu'il jugeait des plus remarquables, le portrait du général Dembinski, déjà exposé en 1852 et dont il est question plus haut (tome II, p. 156).
[32] Le comte Horace de Viel-Castel (1798-1864), littérateur. Il entra en 1853 dans l'administration des Beaux-Arts et devint peu de temps après conservateur du Musée des souverains, poste qu'il occupa jusqu'en 1862.
[33] François-Louis Français, élève de Gigoux et de Corot, est membre de l'Académie des beaux-arts depuis 1890.
[34] Adolphe Mouilleron (1820-1881), lithographe fort estimé. On lui doit entre autres œuvres une superbe lithographie de la Ronde de nuit de Rembrandt.
[35] Théodore et Philippe Rousseau.
[36] Louis Martinet, peintre, élève de Gros, a organisé un grand nombre d'expositions, et notamment en 1864 l'exposition posthume des œuvres d'Eugène Delacroix. Louis Martinet a longtemps dirigé le placement des œuvres d'art à nos Salons annuels.
1er juin.—Au conseil, toujours dans la salle des Cariatides; il est question des billets de bal. Je fais une sortie contre l'exigence de n'en demander que pour des personnes intimes; il est curieux de voir tous ces épiciers, tous ces marchands de papier et tous ces précieux se trouver de meilleur ton et de meilleure compagnie que tel cordonnier et tel tailleur qui aura été invité par mégarde et qu'ils craignent de coudoyer. Je leur ai dit que la société française de nos jours n'était faite que de ces bottiers et de ces épiciers, et qu'il ne fallait pas y regarder de si près.
Je vais ensuite à l'Exposition. Celle d'Ingres m'a paru autre que la première fois, et je lui sais gré de beaucoup de qualités. Je trouve là Mme Villot et une de ses amies.
C'est le soir que j'ai revu la bonne Alberthe, qui me fait amitiés tant qu'elle peut. On s'est occupé pendant très longtemps d'un grand chien qui remplissait toute la chambre et sur lequel l'admiration ne tarissait pas. Je déteste qu'on s'occupe longtemps de ces personnages épisodiques, tels que les chiens et les enfants[37], qui n'intéressent jamais que leurs propriétaires ou ceux qui les ont mis au monde.
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2 juin.—Je fais mes paquets.
Chez le prince Napoléon le soir. J'y trouve Solange[38] et sa cousine Augustine que je ne reconnaissais pas d'abord.
Dans la journée, Moreau était venu me prendre pour aller chez le lithographe Sirouy[39], qui fait une planche d'après la petite Entrée des croisés.
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Champrosay, 3 juin.—Parti à une heure et demie pour Champrosay. Pluie comme à l'ordinaire; le temps se remet le soir. Je rencontre en montant Candas, qui vient me faire un salut que je crois intéressé, Quantinet, puis le maire et Hippolyte Rodrigues et son fils, qui passent achevai et m'apprennent qu'Halévy s'installe à Fromont.
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4 juin.—Aussitôt levé, je déballe mes toiles et fais ma palette; je travaille beaucoup dans cette journée, qui est la première que je passe ici.
Avant dîner, promenade par le mur de Baÿvet; je trouve encore les traces de l'inscription au charbon sur son mur; je suis tous les ans, avec un mélancolique intérêt, l'effacement de ces plaintes de ce pauvre amoureux. Cette inscription fragile a survécu de beaucoup probablement au sentiment qui l'a dictée; celui qui l'a écrite est peut-être disparu depuis longtemps, aussi bien que la Célestine qui l'a inspirée.
Je descends vers la route. Le petit bois de Baÿvet est coupé. Je remonte par la route des Dames; je vais jusqu'au chêne Prieur, je tourne à gauche, puis à gauche encore, jusqu'à l'allée de l'Ermitage, au carrefour où je trouve un autre grand chêne. Je reviens avec ravissement pour dîner.
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5 juin.—Je prends le matin une tasse de thé, contrairement à mes habitudes. Une promenade dans le jardin me conduit à une sortie dans la campagne: je vais par les champs jusqu'à Soisy; je me fonds devant cette nature paisible.
Malheureusement, ma débauche du matin porte malheur au reste de la journée. J'essaye, sans succès, de travailler à la Clorinde[40]; je ne sors d'une espèce d'assoupissement, que je ne puis vaincre, que pour dîner, et tout de suite après, confiné dans ma mauvaise humeur et dans les petites allées de mon jardin, je fais en long et en large une promenade de près de deux heures, sans fruit, pour dissiper cette noire humeur qui m'a accompagné jusqu'au lit et fait quereller ma pauvre Jenny.
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6 juin.—En rentrant de ma promenade dans la forêt, vers dix heures, je trouve un article de la Presse, très bon pour moi. J'extrais ces pensées de Marc-Aurèle[41] qui y sont citées:
«Il faut partir de la vie comme l'olive mûre tombe en bénissant la terre sa nourrice et en rendant grâces à l'arbre qui l'a produite. Vivre trois ans ou trois âges d'homme, qu'importe quand l'arène est close? Eh! qu'importe, pendant qu'on la parcourt? Mourir est aussi une des actions de la vie; la mort, comme la naissance, a sa place dans le système du monde. La mort n'est peut-être qu'un changement de place. O homme tu as été citoyen dans la grande cité; va-t'en avec un cœur paisible; celui qui te congédie est sans colère.»
J'avais fait le matin la plus délicieuse promenade. Je me lève un peu tard malheureusement. Revenu par l'allée qui longe l'Ermitage venant du chêne Prieur jusqu'à la grande qui traverse tout le bois.
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Paris, 7 juin.—J'ai été à Paris pour le banquet de l'Hôtel de ville donné en l'honneur du lord-maire; faute d'être averti, j'ai manqué la cérémonie du matin qui a été, dit-on, fort imposante; il s'agissait de la présentation par le lord-maire de l'adresse de la corporation de Londres à la municipalité de Paris. Les costumes du lord-maire et des aldermen valaient la peine d'être vus.
Je suis parti à onze heures par l'omnibus de Lyon, escorté de Julie[42]; en arrivant, et par une chaleur étouffante, j'ai été au Jardin des Plantes: il y a deux beaux lions, de jeunes lions, etc. Je mourais de chaud à les regarder: j'ai remarqué qu'en général le ton clair qui se remarque sous le ventre, sous les pattes, etc., se mariait plus doucement avec le reste de la peau que je ne le fais ordinairement: j'exagère le blanc. Le ton des oreilles est brun, mais en dehors seulement.
De là, chez Sirouy, le lithographe, voir la planche qu'il a commencée (les Croisés de Moreau)[43]; ensuite, à la maison, où je me suis senti très fatigué, très accablé. J'ai une nature singulière: ces déplacements, dès le matin, me causent toujours une fatigue nerveuse extrême, et je peux me remettre pour très peu de chose.
Le soleil me nuit toujours; je me rappelle l'homme d'Épinal qui me disait que s'il se mettait au soleil après son déjeuner, il éprouvait un malaise considérable.
À peine m'étais-je habillé que je me suis senti rafraîchi et rajeuni, et la soirée m'a fort ennuyé. Le banquet donné dans la salle des Fêtes était splendide; les lustres faisaient un effet magnifique; j'étais à côté d'un pauvre Anglais qui ne savait pas un mot de français; j'ai presque oublié mon anglais; je cherchais tous mes mots; nous faisions mutuellement semblant de comprendre ce que nous nous disions, et nous n'en avons guère dit.
Fouché m'a ramené.
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Champrosay, 8 juin.—De retour à Champrosay vers une heure et par le chemin de Lyon.
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10 juin.—J'ai été, après dîner, voir Halévy; il y avait là Boilay et sa femme, et quelques personnes inconnues. Je leur promets de dîner avec eux jeudi. Ils veulent encore m'avoir dimanche prochain.
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Paris, 11 juin.—À Paris, comme l'autre jour, pour le bal de l'Hôtel de ville. Je trouve Quantinet dans la voiture jusqu'à Paris.
Du chemin de fer, je vais à l'Hôtel de ville pour parler pour le protégé de Bixio; de là chez Haro et enfin chez moi. Après un peu de repos, toujours aussi nécessaire, chez Mme de Forget jusqu'à six heures.
J'ai renoncé à aller dîner chez Champeaux avec ces messieurs du lundi, voulant être de bonne heure à l'Hôtel de ville.
Très belle fête. La cour nouvellement arrangée fait beaucoup d'effet, mais ce sera une déplorable idée pour le jour; elle ôtera la lumière et la respiration à une partie de l'Hôtel de ville.
Rentré à onze et demie par une pluie subite; j'étais, précisément dans une calèche découverte; une espèce de tablier de cuir a préservé mon beau pantalon blanc.
J'ai revu Blondel[44]. Nous nous promettons toujours de nous voir; il y a trop longtemps que nous nous sommes vus. Il ne reste probablement plus dans chacun de nous une parcelle de l'Eugène et du Léon de 1810.
Vu un instant Mme Barbier, Mme Villot, etc.
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Champrosay, 14 juin.—J'étais engagé à dîner aujourd'hui par Rodrigues et Halévy. J'arrive à Fromont après avoir fait une visite à Mme Parchappe. Je ne trouve que la bonne Mme Rodrigues; ces messieurs sont à Paris et m'y ont écrit; or je suis ici depuis plus de deux jours.
Me voilà retenu et dînant avec cette bonne dame et des enfants: cela a fini mieux que je ne pensais. Après dîner, grande promenade dans le parc avec le jeune Rodrigues[45], jeune nourrisson de la peinture, suçant le lait de Picot[46], et me fatiguant un peu de sa naïve conversation; mais grâce à sa bonne volonté, je prends l'air, au milieu des plus beaux arbres du monde. La vue de la Seine, de la terrasse d'en bas, est très belle et a même de la grandeur.
Pendant le dîner la pluie recommence avec fureur. Tout était mouillé pendant notre promenade.
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15 juin.—Pluie continuelle. Vent furieux, qui n'a pas cessé un instant pendant toute la journée.
Je lis dans la Presse quelques feuillets de Mme Sand, de l'Histoire de sa vie; elle parle aujourd'hui de ses relations avec Balzac. Elle est forcée, la pauvre femme, de payer un tribut d'admiration à tout le monde. Dans cette prose imprimée de son vivant et adressée à des contemporains, elle parle de lui en des termes bien admiratifs[47]. Elle est forcée de faire une grosse part à toutes ces célébrités de son temps, elle qui vit encore, pour qu'on ne lui reproche pas d'avoir de l'envie; c'est l'un des mille inconvénients de son entreprise. Elle parle beaucoup des sentiments paternels de de Latouche[48] à son égard, de sa fraternelle amitié pour Arago[49]. Quelle entreprise! et surtout pour une personne dans sa situation: parler de soi, quand la nécessité de le faire de son vivant ne permet pas la franchise qui, seule, donnerait de l'intérêt à son ouvrage, sinon sur son propre compte, au moins sur tous les originaux dont elle aspire à laisser le portrait à la postérité. Elle a la faiblesse de parler de sa théorie en matière de romans, de ce besoin d'idéal, c'est son expression favorite, qui consiste à représenter les hommes comme ils devraient être. Balzac, dit-elle, l'encourage dans cette tentative, se proposant, lui, de les peindre tels qu'ils sont[50], prétention qu'il pense avoir justifiée et au delà.
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16 juin.—À la fin de la journée, après avoir été m'asseoir le cul par terre dans mon jardin, pour jouir du soleil, si rare à présent, et qui m'a guéri complètement de mon malaise, repris le Hamlet et Polonius[51], et suis dans une excellente situation.
Dîné chez Parchappe. Ennui profond; pas l'intérêt le plus mince, et le loto pour finir, avec de vieilles femmes et des adolescents. Il faut avouer que j'y ai pris de l'intérêt à la fin parce que j'ai gagné. Étrange animal que l'homme!
Je me suis promené plus d'une demi-heure devant ma maison, dans la crotte; j'avais besoin de respirer. Il était près de minuit quand je suis rentré de cette partie de plaisir.
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17 juin.—Je pense, le lendemain dimanche, en me levant, au charme particulier de l'École anglaise. Le peu que j'ai vu m'a laissé des souvenirs. Chez eux, il y a une finesse[52] réelle qui domine toutes les intentions de pastiche qui se produisent çà et là, comme dans notre triste école; la finesse chez nous est ce qu'il y a de plus rare: tout a l'air d'être fait avec de gros outils et, qui pis est, par des esprits obtus et vulgaires. Otez Meissonier, Decamps, un ou deux autres encore, quelques tableaux de la jeunesse d'Ingres, tout est banal, émoussé, sans intention, sans chaleur. Il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce sot et banal journal de l'Illustration, fabriqué chez nous par des artistes de pacotille, et le comparer au pareil recueil publié chez les Anglais, pour avoir une idée de ce degré de commun, de mollesse, d'insipidité, qui caractérise la plupart de nos productions. Ce prétendu pays de dessin n'en offre réellement nulle trace, et les tableaux les plus prétentieux pas davantage. Dans ces petits dessins anglais, chaque objet presque est traité avec l'intérêt qu'il demande: paysages, vues maritimes, costumes, actions de guerre, tout cela est charmant, touché juste, et surtout dessiné... Je ne vois pas chez nous ce qu'on peut comparer à Leslie[53], à Grant[54], à tous ceux de cette école qui procèdent partie de Wilkie[55], partie de Hogarth[56], avec un peu de la souplesse et de la facilité introduites par l'école d'il y a quarante ans, les Lawrence et consorts, qui brillaient par l'élégance et la légèreté.
Si l'on regarde une autre phase[57], qui est chez eux toute nouvelle, ce qu'on appelle l'École sèche, souvenir des Flamands primitifs, on trouve sous cette apparence de réminiscence dans l'aridité du procédé, un sentiment de vérité réel et tout à fait local. Quelle bonne foi, au milieu de cette prétendue imitation des vieux tableaux! Comparez, par exemple, l'Ordre d'élargissement de Hunt[58] ou de Millais[59], je ne sais plus lequel, avec nos primitifs, nos byzantins, entêtés de style, qui, les yeux fixés sur les images d'un autre temps, n'en prirent que la raideur, sans y ajouter de qualités propres.
Cette cohue de tristes médiocrités est énorme; pas un trait de vérité, de la vérité qui vient de l'âme; pas un seul comme cet enfant qui dort sur les bras de sa mère, et dont les petits cheveux soyeux, le sommeil si plein de vérité, dont tous les traits, jusqu'aux jambes rouges et les pieds, sont singuliers d'observation, mais surtout de sentiment. Les Flandrin, voilà pour le grand style! Qu'y a-t-il, dans les tableaux de ces gens-là, du vrai homme qui les a peints? Combien du Jules Romain dans celui-ci, combien du Pérugin ou d'Ingres son maître dans celui-là, et partout la prétention au sérieux, au grand homme... à l'art sérieux, comme dit Delaroche!
Leys, le Flamand[60], me paraît fort intéressant aussi, mais il n'a pas, avec l'air d'une exécution plus indépendante, cette bonhomie des Anglais; je vois un effort, une manière, quelque chose qui m'inquiète sur la parfaite bonne foi du peintre, et les autres sont au-dessous de lui.
Gautier a fait plusieurs articles sur l'École anglaise: il a commencé par là. Arnoux[61], qui le déteste, m'a dit chez Delamarre[62] que c'était une flatterie de sa part pour le Moniteur, dans lequel il écrit. Je veux bien, pour moi, lui faire l'honneur d'attribuer à son bon goût cette espèce de prédilection marquée tout d'abord pour des étrangers; cependant ses remarques ne m'ont nullement mis sur la trace même des sentiments que j'exprime ici. C'est par la comparaison avec d'autres tableaux et dans lesquels on croit admirer chez nous des qualités analogues qu'il fallait avoir le courage de faire ressortir le mérite des Anglais; je ne trouve rien de cela. Il prend un tableau, le décrit à sa manière, fait lui-même un tableau qui est charmant, mais il n'a pas fait un acte de véritable critique; pourvu qu'il trouve à faire chatoyer, miroiter les expressions macaroniques qu'il trouve avec un plaisir qui vous gagne quelquefois, qu'il cite l'Espagne et la Turquie, l'Alhambra et l'Atmeïdan de Constantinople, il est content, il a atteint son but d'écrivain curieux, et je crois qu'il ne voit pas au delà. Quand il en sera aux Français, il fera pour chacun d'eux ce qu'il fait pour les Anglais. Il n'y aura ni enseignement[63] ni philosophie dans une pareille critique.
C'est ainsi qu'il avait fait l'année dernière l'analyse des tableaux si intéressants de Janmot[64]; il ne m'avait donné aucune idée de cette personnalité vraiment intéressante qui sera noyée dans le vulgaire, dans le chic, qui domine tout ici. Quel intérêt il y aurait pour un critique un peu fin à comparer ces tableaux, tout imparfaits qu'ils sont sous le rapport de l'exécution, avec ces tableaux aussi naïfs, mais d'une inspiration si différente! Ce Janmot a vu Raphaël, Pérugin, etc., comme les Anglais ont vu Van Eyck, Wilkie, Hogarth et autres; mais ils sont tout aussi originaux après cette étude. Il y a chez Janmot un parfum dantesque remarquable. Je pense, en le voyant, à ces anges du purgatoire du fameux Florentin; j'aime ces robes vertes comme l'herbe des prés au mois de mai, ces têtes inspirées ou rêvées qui sont comme des réminiscences d'un autre monde. On ne rendra pas à ce naïf artiste une parcelle de la justice à laquelle il a droit. Son exécution barbare le place malheureusement à un rang qui n'est ni le second, ni le troisième, ni le dernier; il parle une langue qui ne peut devenir celle de personne; ce n'est pas même une langue; mais on voit ses idées à travers la confusion et la naïve barbarie de ses moyens de les rendre. C'est un talent tout singulier chez nous et dans notre temps; l'exemple de son maître Ingres, si propre à féconder par l'imitation pure et simple de ses procédés, cette foule de suivants dépourvus d'idées propres, aura été impuissant à donner une exécution à ce talent naturel qui pourtant ne sait pas sortir des langes, qui sera toute sa vie semblable à l'oiseau qui traîne encore la coquille natale et qui se traîne encore tout barbouillé des mucus au milieu desquels il s'est formé.
—Dîné chez Halévy avec Mme Ristori[65], Janin, Laurent Jan, Fouché, le fils de Baÿvet, qui est un joli garçon (je mentionne ceci à cause de la laideur du père et de la mère), un M. Caumartin, célèbre par une cruelle aventure, à ce qu'on m'a conté.
La Ristori est une grande femme d'une figure froide: on ne dirait jamais quelle a son genre de talent. Son petit mari a l'air d'être son fils aîné. C'est un marquis ou un prince romain.
Laurent Jan a été un peu insupportable, comme à son ordinaire, avec sa manière assez répandue de faire de l'esprit en prenant le contre-pied des opinions raisonnables. Sa verve est intarissable, quand il est lancé, (Janin était muet, et je le regrette: j'aime beaucoup son genre d'esprit; Halévy de même.) Et cependant, malgré mon peu de sympathie pour ces charges continuelles et ces éclats de voix qui vous rendent muet et presque attristé, j'ai eu du plaisir à le voir. Il n'y a pas, à mon âge, de plaisir plus grand que de se trouver dans la société de gens intelligents et qui comprennent tout et à demi-mot[66]. Il disait au petit prince romain blondin, qui se trouvait à côté de lui à table, que Paris, dont l'opinion met le sceau aux réputations, se composait de cinq cents personnes d'esprit qui jugeaient et pensaient pour cette masse d'animaux à deux pieds qui habitent Paris, mais qui ne sont Parisiens que de nom.
C'est avec un de ces hommes-là, pensant et jugeant, et surtout jugeant par eux-mêmes, qu'il fait bon se trouver, dût-on se quereller pendant le quart d'heure ou la journée que l'on a à passer avec eux. Quand je compare cette société de dimanche avec celle de la veille, des Parchappe, je passe bien vite sur les excentricités de mon Laurent Jan, et je ne pense qu'à cet imprévu, à ce côté artiste en tout qui fait de lui un précieux original. Les gens qui s'intitulent les sectaires de la société par excellence ne savent guère à quel point ils sont privés de la vraie société, c'est-à-dire des plaisirs sociables. Otez-leur la pluie et le beau temps, les bavardages sur le voisinage et les amis, il n'y a plus que le whist qui puisse les consoler au milieu de ces longues heures qu'ils passent en face les uns des autres; mais ils sont moins privés sans doute parce qu'ils ne peuvent avoir idée du plaisir dont je parlais tout à l'heure.
Les gens d'esprit sont rares, et ceux qui le sont dans cette prétendue société choisie finissent par subir l'ennui par vanité, ou deviennent hébétés comme tout ce qui les entoure. Que dire, par exemple, d'un homme comme Berryer, qui ne sait se délasser de ses fatigants travaux que dans la compagnie de ces gens du monde plus ennuyeux les uns que les autres! C'est un homme singulier, difficile à déchiffrer, surtout dans les commencements. Au fond, l'avocat chez lui domine tout; l'homme a disparu, il est dans le monde comme dans son cabinet ou au barreau; il subit l'ennui comme il porte sa robe et pour les besoins de la cause. On voit certaines personnes du monde, capables de s'amuser à la manière des artistes,—je dis ce mot qui résume ma pensée,—faire beaucoup de frais pour en attirer et qui éprouvent véritablement du plaisir à leur conversation.
La bonne princesse est ainsi: quand elle a reçu ou visité elle-même ses connaissances du monde, elle a de petits jours où elle aime à voir des peintres et des musiciens. Plusieurs de ces dames-là ont un amant dans toutes les classes possibles, afin de connaître tous les genres de mérite.
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19 juin.—Je reçois, le soir en dînant, la lettre d'Eugène de Forget qui m'annonce la mort de Mme de Lavalette[67].
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Paris, 20 juin.—Parti à six heures et demie. Je me fais conduire chez Mme de Forget, ignorant à quelle heure se faisait le convoi. Je la trouve affligée. Je lui parle de l'idée inconvenante de faire la cérémonie dans une petite église qui n'est qu'une sorte d'annexe. Ni Eugène, à qui j'en parle, ni elle, ne comprennent grandement combien il fallait au contraire donner d'éclat à cet hommage public, qui a été si peu public que j'ai été honteux du peu d'empressement, de la tenue cavalière des assistants.
Le service étant à midi, je vais chez moi jusqu'à cette heure. Au milieu du service à l'église ou plutôt à la fin, arrive M. de Montebello, aide de camp de l'Empereur, sans voiture officielle et en petit uniforme. Le trait est si fort qu'il croit devoir s'excuser, prétexter des retards, auprès d'Eugène; il est vrai de dire que l'Empereur n'avait pas été, à ce que je me crois fondé à croire, averti en règle; c'était à sa fille ou à son petit-fils qu'il appartenait de faire cette notification qui peut-être n'a pas été faite du tout. Bref, moins de personnes encore ont accompagné le corps au cimetière, et, parmi ces personnes, pas un des anciens amis de M. de Lavalette. J'ai maudit et je maudis encore la timidité qui m'a empêché de prendre la parole pour dire là ce que devait sentir toute âme bien placée; mais, en vérité, devant cet auditoire glacé et même profondément indifférent, c'était presque impossible; il n'y avait qu'un avocat capable de se trouver inspiré.
La mémoire des hommes est bien courte: celle des événements est aussitôt enterrée que celle des personnages qui y prennent part. Sur toutes les personnes à qui j'ai dit ces jours-ci que j'avais été à Paris pour l'enterrement de Mme de Lavalette, pas une n'a imaginé de laquelle je voulais parler... Que de choses à dire sur cette morte, morte depuis quarante ans, fantôme imposant, dans rabaissement profond où nous l'avons vue!
J'ai été revoir mes pauvres tombeaux, que j'ai trouvés bien entretenus; mais, dans la folle idée que je pouvais m'échapper pour retourner le jour même, et de bonne heure encore, dans ma retraite paisible, je n'ai pas pris le temps d'aller voir le tombeau de ma bonne tante et du cher Chopin.
En arrivant chez moi, où j'allais tout brusque pour partir au plus vite, je trouve la lettre de Guillemardet[68] qui m'annonce que le lendemain il conduit à sa dernière demeure sa pauvre mère. Dès lors, j'ai été tranquille sur l'emploi de mon temps et je n'ai plus pensé à Champrosay.
Je mourais de fatigue; ces sortes de dérangements m'accablent, mais me sont salutaires. Cette activité forcée est énervante pour moi, au moment même, mais elle entretient la vie et la circulation; j'ai dormi profondément jusqu'à près de sept heures.
Réveillé par la faim, je crois, et été dîner chez l'Anglais de la rue Grange-Batelière. J'ai été ensuite prendre du café et fumer dans le café qui fait l'angle de la rue Montmartre. J'ai joui là, paresseusement, avec une espèce de plaisir philosophique, de la vue de cet ignoble lieu, de ces joueurs de dominos, de tous les détails vulgaires de la vie, de cette foule d'automates, fumeurs, buveurs de bière, garçons de café. J'ai conçu même le plaisir qu'on peut trouver à s'oublier jusqu'à la dégradation dans ces distractions. Je suis rentré, avec la même tranquillité, sans beaucoup réfléchir, ayant fermé la porte aux émotions entre celles de ma matinée et celles qui m'attendaient le lendemain matin. Il faisait un froid incroyable: après deux tours sur le boulevard, j'ai été retrouver mon lit.
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Champrosay, 21 juin.—Levé avant six heures. Comme je n'ai emmené personne et que je fais tout moi-même, j'ai besoin d'une activité qui contribue beaucoup à me fatiguer.
J'arrive à Passy un peu avant neuf heures, je vois et j'embrasse la pauvre Caroline. Triste cérémonie, qui avait là quelque chose de plus touchant que toutes celles de ce genre qu'on peut faire à Paris. L'air de ce lieu est mortel pour toute émotion vraie; l'appareil d'un convoi, les prêtres qui font la cérémonie, tout cela forme un spectacle qui fait de cet acte lugubre un acte comme un autre. À Passy, à une demi-heure de ce Paris empesté, ce convoi, ce service, les figures de tous ceux qui prennent part à tout cela, tout est changé, tout est décent, sérieux, et jusqu'à l'attitude des gens qui se mettent aux fenêtres.
J'ai été dans la sacristie avec cet excellent ami, cet excellent fils, pour signer l'acte mortuaire; quand il eut mis son nom sur le registre, il ajouta au bas son fils; je signai à mon tour, et il me sembla que j'avais presque le droit de faire de même; ce brave cœur avait eu la même pensée, et, en retournant à nos places, il me dit avec une expression déchirante: «C'est que, vois-tu, mon pauvre garçon, tu es ici Félix[69]!» Ce sont ses propres paroles.
Il m'a fait partir par le chemin de fer, avec un de ses amis; j'avais résolu le matin de faire des courses nécessaires, j'avais même pensé à aller voir cette fameuse Mirrha[70], où j'allais par acquit de conscience. J'avais trop présumé de mes forces ou de mon peu de sensibilité. Tant d'émotions m'avaient vaincu.
Je rentrai à pied du chemin de fer, et, après un déjeuner plus que frugal, j'ai dormi tout accablé avec le ferme propos de retour à Champrosay pour dîner, ce que j'ai exécuté par une pluie vraiment affreuse.
A Draveil, j'ai acheté des côtelettes au boucher, ne sachant pas quel dîner je trouverais... je n'étais pas attendu.
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Paris, 29 juin.—Je vais dîner à la Taverne.
Je trouve, en allant aux Anglais, Bornot et sa femme, que je croyais partis, puis Dauzats et Justin Ouvrié[71], prenant du café au café Anglais.
—Othello. Plaisir noble et complet; la force tragique, l'enchaînement des scènes et la gradation de l'intérêt me remplissent d'une admiration qui va porter des fruits dans mon esprit. Je revois ce Vallak que j'ai vu à Londres il y a trente ans juste, peut-être jour pour jour (car j'étais là au mois de juin), dans le rôle de Faust. La vue de cette pièce fort bien arrangée, toute défigurée qu'elle était, m'avait inspiré l'idée de faire des compositions lithographiées[72]... Terry, qui faisait le diable, était parfait.
Je trouve là Mareste qui ne reste que jusqu'au deuxième acte, et ensuite Grzymala.
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