EUGÈNE LE ROY
JACQUOU LE CROQUANT
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
3, RUE AUBER, 3
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PARIS.—IMPRIMERIE CHAIX.—9272-5-99.—(Encre Lorilleux).
JACQUOU LE CROQUANT
A mon ami Alcide Dusolier.
I
Le plus loin dont il me souvienne, c'est 1815, l'année que les étrangers vinrent à Paris, et où Napoléon, appelé par les messieurs du château de l'Herm «l'ogre de Corse», fut envoyé à Sainte-Hélène, par delà les mers. En ce temps-là, les miens étaient métayers à Combenègre, mauvais domaine du marquis de Nansac, sur la lisière de la Forêt Barade, dans le haut Périgord. C'était le soir de Noël; assis sur un petit banc dans le coin de l'âtre, j'attendais l'heure de partir pour aller à la messe de minuit dans la chapelle du château, et il me tardait fort qu'il fût temps. Ma mère, qui filait sa quenouille de chanvre devant le feu, me faisait prendre patience à grand'peine en me disant des contes. Elle se leva enfin, alla sur le pas de la porte, regarda les étoiles au ciel et revint aussitôt:
—Il est l'heure, dit-elle, va, mon drole[1]; laisse-moi arranger le feu pour quand nous reviendrons.
[1] Drole qui, dans le parler du Périgord, signifie garçon, fille:—«un drole, une drole»,—s'écrit sans accent circonflexe sur l'o.
Et aussitôt, allant quérir dans le fournil une souche de noyer gardée à l'exprès, elle la mit sur les landiers et l'arrangea avec des tisons et des copeaux.
Cela fait, elle m'entortilla dans un mauvais fichu de laine qu'elle noua par derrière, enfonça mon bonnet tricoté sur mes oreilles, et passa de la braise dans mes sabots. Enfin ayant pris sa capuce de bure, elle alluma le falot aux vitres noircies par la fumée de l'huile, souffla le chalel pendu dans la cheminée, et, étant sortis, ferma la porte au verrou en dedans au moyen de la clef-torte qu'elle cacha ensuite dans un trou du mur:
—Ton père la trouvera là, mais qu'il revienne.
Le temps était gris, comme lorsqu'il va neiger, le froid noir et la terre gelée. Je marchais près de ma mère qui me tenait par la main, forçant mes petites jambes de sept ans par grande hâte d'arriver, car la pauvre femme, elle, mesurait son pas sur le mien. C'est que j'avais tant ouï parler à notre voisine la Mïon de Puymaigre, de la crèche faite tous les ans dans la chapelle de l'Herm par les demoiselles de Nansac, qu'il me tardait de voir tout ce qu'elle en racontait. Nos sabots sonnaient fort sur le chemin durci, à peine marqué dans la lande grise et bien faiblement éclairé par le falot que portait ma mère. Après avoir marché un quart d'heure déjà, voici que nous entrons dans un grand chemin pierreux appelé lou cami ferrat, c'est-à-dire le chemin ferré, qui suivait le bas des grands coteaux pelés des Grillières. Au loin, sur la cime des termes et dans les chemins, on voyait se mouvoir comme des feux follets les falots des gens qui allaient à la messe de minuit, ou les lumières portées par les garçons courant la campagne en chantant une antique chanson de nos pères, les Gaulois, qui se peut translater ainsi du patois:
Nous sommes arrivés,
Nous sommes arrivés,
A la porte des rics, (chefs)
Dame, donnez-nous l'étrenne du gui!…
Si votre fille est grande,
Nous demandons l'étrenne du gui!
Si elle est prête à choisir l'époux,
Dame, donnez-nous l'étrenne du gui!…
Si nous sommes vingt ou trente,
Nous demandons l'étrenne du gui!
Si nous sommes vingt ou trente bons à prendre femme,
Dame, donnez-nous l'étrenne du gui!…
Lorsque nous fûmes sous Puymaigre, une autre métairie du château, ma mère mit une main contre sa bouche et hucha fortement:
—Hô, Mïon!
La Mïon sortit incontinent sur sa porte et répondit:
—Espère-moi, Françou!
Et, un instant après, dévalant lentement par un chemin d'écoursière ou de raccourci, elle nous rejoignit.
—Et tu emmènes le Jacquou!… fit-elle en me voyant.
—M'en parle pas! il veut y aller que le ventre lui en fait mal. Et, avec ça, notre Martissou est sorti: je ne pouvais pas le laisser tout seul.
Un peu plus loin, nous quittions le chemin qui tombait dans l'ancienne route de Limoges à Bergerac, venant de la forêt, et nous suivîmes cette route un quart d'heure de temps, jusqu'à la grande allée du château de l'Herm.
Cette allée, large de soixante pieds, dont il ne reste plus de traces aujourd'hui, avait deux rangées de vieux ormeaux de chaque côté. Elle était pavée de grosses pierres, tandis qu'une herbe courte poussait dans les contre-allées où il faisait bon passer, l'été. Elle montait en droite ligne au château campé sur la cime du puy, dont les toits pointus, les pignons et les hautes cheminées se dressaient tout noirs dans le ciel gris.
Comme nous grimpions avec d'autres gens rencontrés en chemin, il commença de neiger fort, de manière que nous étions déjà tout blancs en arrivant en haut; et cette neige, qui tombait en flottant, faisait dire aux bonnes femmes: «Voici que le vieux Noël plume ses oies.» La porte extérieure, renforcée de gros clous à tête pointue pour la garder jadis des coups de hache, était ce soir-là grande ouverte, et donnait accès dans l'enceinte circulaire bordée d'un large fossé, au milieu de laquelle était le château. Cette porte était percée dans un bâtiment crénelé, défendu par des meurtrières, maintenant rasé, et, sous la voûte qui conduisait à la cour intérieure, un fanal se balançait, éclairant l'entrée et le pont jeté sur la douve.
Au fond de l'enceinte de murs solides et à droite du château, on voyait briller les vitraux enflammés d'une chapelle qui n'existe plus; ma mère tua son falot et nous entrâmes.
Que de lumières! Dans le chœur de la chapelle, le vieil autel de pierre en forme de tombeau en était garni, et voici qu'on achevait d'éclairer la crèche de verdure faite dans une large embrasure de fenêtre. Après s'être signés avec de l'eau bénite, les gens allaient s'agenouiller devant la crèche et prier l'enfant Jésus qu'on voyait couché dans une mangeoire sur de la paille ruisselante comme de l'or, entre un bœuf pensif et un âne tout poilu qui levait la tête pour attraper du foin à un petit râtelier. Que c'était beau! On aurait dit une croze ou grotte, toute garnie de mousse, de buis et de branches de sapin sentant bon. Dans la lumière amortie par la verdure sombre, la sainte Vierge, en robe bleue, était assise à côté de son nouveau-né, et, près d'elle, saint Joseph debout, en manteau vert, semblait regarder tout ça d'un œil attendri. Un peu à distance, accompagnés de leurs chiens, les bergers agenouillés, un bâton recourbé en crosse à la main, adoraient l'enfançon, tandis que, tout au fond, les trois rois mages, guidés par l'étoile qui brillait suspendue à la voûte de branches, arrivaient avec leurs longues barbes, portant des présents…
Je regardais goulûment toutes ces jolies choses, avec les autres qui étaient là, écarquillant nos yeux à force. Mais il nous fallut bientôt sortir du chœur réservé aux messieurs, car la messe était sonnée.
Ils entrèrent tous, comme en procession. D'abord le vieux marquis, habillé à l'ancienne mode d'avant la Révolution, avec une culotte courte, des bas de soie blancs, des souliers à boucles d'or, un habit à la française de velours brun à boutons d'acier ciselés, un gilet à fleurs brochées qui lui tombait sur le ventre et une perruque enfarinée, finissant par une petite queue entortillée d'un ruban noir qui tombait sur le collet de son habit. Il menait par le bras sa bru, la comtesse de Nansac, grosse dame coiffée d'une manière de châle entortillé autour de sa tête, et serrée dans une robe de soie couleur puce, dont la ceinture lui montait sous les bras quasi.
Puis venait le comte, en frac à l'anglaise, en pantalon collant gris à sous-pieds, menant sa fille aînée qui avait les cheveux courts et frisés comme une drolette, quoiqu'elle fût bien en âge d'être mariée. Ensuite venaient un jeune garçon d'une douzaine d'années, quatre demoiselles entre six et dix-sept ans, et une gouvernante qui menait la plus jeune par la main.
Tout ce monde défila, regardé de côté par les paysans craintifs, et alla se placer sur des prie-Dieu alignés dans le chœur.
Et la messe commença, dite par un ancien moine de Saint-Amand-de-Coly, qui s'était habitué au château, trouvant le gîte bon, et servie par le jeune monsieur, blondin, chaussé de jolis escarpins découverts, habillé d'un pantalon gris clair et d'un petit justaucorps de velours noir, sur lequel retombait une collerette brodée.
Au moment de la communion, les femmes de la campagne mirent leur voile et attendirent. Les messieurs ne se dérangèrent pas: comme de juste, le chapelain vint leur porter le bon Dieu d'abord. Tous ceux qui étaient d'âge compétent communièrent, manque le vieux marquis, lequel, disaient les gens du château, par suite d'une grande imbécillité d'estomac, ne pouvait jamais garder le jeûne le temps nécessaire. Mais les vieux du pays riaient de ça, se rappelant fort bien qu'avant la Révolution il ne croyait ni à Dieu, ni au Diable, ni à l'Aversier, cet être mystérieux plus puissant et plus terrible que le Diable.
Après les messieurs, ce fut le tour des domestiques, agenouillés à la balustrade qui fermait le chœur, M. Laborie, le régisseur, en tête, avec sa figure dure et fourbe en même temps. Ensuite vinrent les bonnes femmes voilées, les paysans, métayers du château, journaliers et autres manants comme nous. Pour tous ceux qui étaient sous la main des messieurs, il fallait de rigueur communier aux bonnes fêtes, c'était de règle; pourtant ma mère n'y alla pas cette fois; mais on sut bien le lui reprocher puis après.
La messe finie, dom Enjalbert posa son ornement doré sur le coin de l'autel, et, la grille de la balustrade ayant été ouverte, on nous fit entrer tous dans le chœur pour prier devant la crèche. On chanta d'abord un noël ancien, entonné par le chapelain, ensuite chacun fit son oraison à part. Tout ce monde à genoux regardait pieusement le petit Jésus rose, aux cheveux couleur de lin, en marmottant ses prières, quand voici que tout d'un coup il ouvre les bras, remue les yeux, tourne la tête et fait entendre un vagissement de nouveau-né…
Alors de cette foule de paysans superstitieux sortit discrètement un: «Oh!» d'étonnement et d'admiration. Ces bonnes gens, bien sûr, pensaient pour la plupart qu'il y eût là quelque miracle, et en restaient immobiles, les yeux écarquillés, badant, avec l'espoir que le miracle allait recommencer.
Mais ce fut tout. Lorsque nous sortîmes en foule, tout ce monde babillait, échangeant ses impressions. D'aucuns tenaient pour le miracle, d'autres étaient en doute, car de vrais incrédules point. Ma mère s'en fut allumer notre falot à la cuisine dont la porte ouverte flambait au bas de l'escalier de la tour. Quelle cuisine! sur de gros contre-hâtiers de fer forgé, brûlait un grand feu de bois de brasse devant lequel rôtissait un gros coq d'Inde au ventre rebondi, plein de truffes qui sentaient bon. Au manteau de la cheminée, un râtelier fait à l'exprès portait une demi-douzaine de broches avec leurs hâtelets, placés par rang de taille. Accrochées à des planches fixées aux murs, des casseroles de toutes grandeurs brillaient des reflets du foyer, au-dessous de chaudrons énormes et de bassines couleur d'or pâle. Des moules en cuivre rouge ou étamés étaient posés sur des tablettes, et encore des ustensiles de forme bizarre dont on ne devinait pas l'usage. Sur la table longue et massive, des couteaux rangés par grandeur sur un napperon, et des boîtes en fer battu, à compartiments, pour les épices. Deux grils étaient là aussi, chargés, l'un de boudins, l'autre de pieds de porc, tout prêts à être posés sur la braise qu'une fille de cuisine tirait par côté de la cheminée. Il y avait encore sur cette table des pièces de viande froide et des pâtés qui faisaient plaisir à voir dans leur croûte dorée.
Ayant allumé son falot, ma mère remercia et donna le bonsoir à ceux qui étaient là. Mais les deux femmes seules le lui rendirent. Quant au chef cuisinier qui se promenait, leur donnant des ordres, glorieux comme un dindon, avec sa veste blanche et son bonnet de coton, il ne daigna tant seulement pas lui répondre.
Au delà de la première porte, après avoir passé le pont, la Mïon de Puymaigre et d'autres nous attendaient: leurs falots ayant été allumés au nôtre, nous nous en allâmes tous.
Il neigeait toujours, «comme qui jette de la plume d'oie à grandes poignées», pour parler ainsi que les bonnes femmes, et la neige était épaisse d'un pied déjà, dans laquelle nos sabots enfonçaient. A mesure que les gens rencontraient leur chemin, ils nous laissaient avec un: «A Dieu sois!» A Puymaigre la Mïon nous ayant quittés, nous suivîmes seuls notre route. Cette neige me lassait fort et, tout au rebours de l'aller, je me faisais tirer par le bras.
—Tu es fatigué, dit ma mère: monte à la chèvre-morte.
Et, s'étant baissée, je grimpai à cheval sur son échine, entourant son col de mes petits bras, tandis qu'avec les siens elle ramenait mes jambottes en avant. Tout en allant, je lui faisais des questions sur tout ce que j'avais vu, principalement sur le petit Jésus:
—Est-ce qu'il est vivant, dis?…
Ma mère, qui était une pauvre paysanne ignorante, comme celle qui n'entendait pas seulement le français, mais femme de bon sens au demeurant, me fit comprendre que s'il avait remué, c'était par le moyen de quelque mécanique.
Et elle allait toujours, lentement, enfonçant dans la neige molle, me rehissant d'un coup de reins lorsque j'avais glissé quelque peu, et s'arrêtant de temps à autre pour secouer, contre une pierre, ses sabots embottés de neige.
Un vent âpre s'était levé, faisant tourbillonner la neige qui tombait toujours à force. La campagne déserte était toute blanche; les coteaux semblaient couverts d'un grand linceul triste, comme ceux qu'on met sur la caisse des pauvres morts. Les châtaigniers, aux formes bizarres, marquaient leurs branches tourmentées par une ligne blanche. Les fougères poudrées de neige penchaient vers la terre, tandis que sur les bruyères, la brande et les ajoncs, plus solides, elle s'amassait par places. Un silence de mort planait sur la terre désolée, et l'on n'entendait même pas le bruit des pas de ma mère, amorti par la neige épaisse. Pourtant, comme nous entrions dans la lande du Grand-Castang, un crapaud-volant jeta dans la nuit son cri mal plaisant qui me fit frissonner.
Cependant, ma mère peinait fort à suivre le mauvais chemin perdu sous la neige. Des fois elle s'écartait un peu et, le reconnaissant, revenait incontinent, se guidait sur un arbre, une grosse touffe d'ajoncs, une flaque d'eau, gelée maintenant. Moi, bercé par le mouvement, malgré le froid, je finissais par m'endormir sur son échine, et mes bras gourds se dénouaient malgré moi.
—Tiens-toi bien! me disait-elle; dans un moment nous serons chez nous.
Malgré ça, j'avais peine à me tenir éveillé, lorsque tout à coup, à cent pas en avant, éclate un hurlement prolongé qui me fit passer dans la tête comme un millier d'épingles: «Hoû! oû… oû… oû…», et je vois une grande bête, comme un bien fort chien, aux oreilles pointues, qui gueulait ainsi en levant le museau vers le ciel.
—N'aie pas peur, me dit ma mère.
Et, m'ayant donné le falot, elle ôta ses sabots, en prit un dans chaque main et marcha droit à la bête, en les choquant l'un contre l'autre à grand bruit. Ça n'est pas pour dire, mais lors, j'aurais fort voulu être couché contre elle, dans le lit bien chaud. Lorsque nous fûmes à une cinquantaine de pas, le loup se jeta dans la lande en quelques sauts, et nous passâmes, épiant de côté, sans le voir pourtant. Mais, un instant après, le même hurlement sinistre s'éleva en arrière: «Hoû! oû… oû… oû…», qui m'effraya encore plus, car il me semblait que le loup fût sur nos talons. De temps à autre, ma mère se retournait, faisant du tapage avec ses sabots, pour effrayer cette male bête; mais, si ça gardait le loup d'approcher trop, ça ne l'empêcha pas de nous suivre à une trentaine de pas, jusqu'à la claire-voie de notre cour. Ayant pris la clef-torte dans la cache, car mon père n'était pas rentré, ma mère fit jouer le loquet de dedans et referma vivement la porte derrière nous.
Au lieu du bon feu que nous pensions trouver, la souche était sur les landiers, toute noire, éteinte.
—Ah! s'écria ma mère, c'est méchant signe! il nous arrivera quelque malheur!
En farfouillant sous la cendre avec une brindille, elle trouva quelques braises, sur lesquelles elle jeta un petit fagot de menu bois, qui flamba bientôt sous le vent du tuyau de fer qu'elle mit à sa bouche.
Lorsque je fus un peu réchauffé, n'ayant plus peur du loup, je dis:
—Mère, j'ai faim.
—Pauvre drole! il n'y a rien de bon ici… fit-elle, pensant au réveillon du château; et, découvrant une marmite, elle ajouta:—Te voici une mique.
Tout en mangeant cette boule de farine de maïs, pétrie à l'eau, cuite avec des feuilles de chou, sans un brin de lard dedans, et bien froide, je pensais à toutes ces bonnes choses vues dans la cuisine du château et, je ne le cache pas, ça me faisait trouver la mique mauvaise, comme elle l'était de vrai; mais, ordinairement, je n'y faisais pas attention. Oh! je n'étais pas bien gourmand en pensée, je n'appétais pas la dinde truffée, ni les pâtés, mais seulement un de ces beaux boudins d'un noir luisant…
Pourquoi, là-haut, tant de bonnes choses, plus que de besoin, et chez nous de mauvaises miques froides de la veille? Dans ma tête d'enfant, la question ne se posait pas bien clairement; mais, tout de même, il me semblait qu'il y avait là quelque chose qui n'était pas bien arrangé.
—Il te faut aller au lit, dit ma mère.
Elle me prit sur ses genoux et me dépouilla en un tour de main. Aussitôt couché, je m'endormis sans plus penser à rien.
Lorsque je me réveillai, le lendemain, ma mère attisait le feu sous la marmite où cuisait la soupe, et mon père triait sur la table les oiseaux attrapés la nuit à la palette. Aussitôt levé, je vins le voir faire. Il y en avait une trentaine, petits ou gros: grives, merles, pinsons, verdiers, chardonnerets, mésanges, et même un mauvais geai. Mon père les assemblait, pour les vendre mieux, par cinq ou six, avec un fil qu'il leur passait dans le bec. Ayant fini, il mit toutes ces pauvres bestioles dans son havresac et le pendit à un clou, de crainte de la chatte. Cela fait, ma mère, ayant taillé le pain cependant, fit bouillir la marmite et trempa la soupe. Il était un peu tôt, sur les huit heures, mais mon père voulait aller à Montignac vendre ses oiseaux. Ayant mis la soupière sur la table, ma mère nous servit d'abord, mon père et moi, puis elle ensuite, et nous nous mîmes à manger de bon goût, ayant faim tous trois, surtout mon père, qui avait passé presque toute la nuit dehors. Lorsqu'il eut mangé ses deux grandes assiettes de soupe, et bu, mêlée à un reste de bouillon, de mauvaise piquette gâtée, ma mère ôta les assiettes de terre brune, décrocha l'oule de la crémaillère et versa sur la nappe de grosse toile grise les châtaignes fumantes. C'est bon, les châtaignes blanchies lorsqu'elles sont vertes; lorsqu'elles ont passé par le séchoir, ça n'est plus la même chose. Mais quoi! il faut bien les manger sèches, puisqu'on ne peut pas les garder toujours vertes. Nous les mangions donc tout de même, avec des raves un peu grillées qui étaient au fond de l'oule, et triant les gâtées pour les poules. Lorsqu'il n'y eut plus de châtaignes, mon père but un plein gobelet de piquette, s'essuya les babines avec le revers de la main et se leva.
—Il te faudra me porter une paire de sabots, lui dit ma mère; j'ai fini d'écraser les miens en faisant peur à cette méchante bête de loup.
—Je t'en porterai, mais que je vende mes oiseaux, répondit mon père, car, autrement, je n'ai point de sous.
Et, prenant une petite baguette au balai de genêts, il la mit dans le vieux sabot de ma mère et la coupa juste à la longueur. Cela fait, il prit son havresac, mit la mesure dedans, décrocha le fusil au manteau de la cheminée, et s'en alla, laissant notre chienne qui voulait bien le suivre pourtant:
—Tu te perdrais là-bas, à Montignac.
Moi, je restai à me chauffer dans le coin du feu, mais bientôt, ne pouvant tenir en place, comme c'est l'ordinaire des petits droles, je sortis sur le pas de la porte. Il était tombé de la neige toute la nuit; dans notre cour, il y en avait deux pieds d'épaisseur, de manière qu'il avait fallu faire un chemin avec la pelle pour aller à la grange donner aux bestiaux. Du côté de la forêt, au loin, la lande n'était plus qu'une large plaine blanche, semée çà et là, de grandes touffes d'ajoncs, dont la verdure foncée s'apercevait au pied. Sur les coteaux, les maisons grisâtres, sous leurs tuilées chargées de neige, fumaient lentement. Là-bas, sur ma droite, j'apercevais le château de l'Herm avec ses tours noires coiffées d'une perruque blanche, comme le vieux marquis de Nansac. Devant moi, à une lieue de pays, les hauteurs de Tourtel, avec leurs arbres dépouillés et chargés de givre, cachaient le massif clocher de Rouffignac, où les cloches commençaient à campaner, appelant les gens à la messe. Un peu sur la droite, à demi-heure de chemin, la métairie de Puymaigre, les portes closes, semblait comme endormie au flanc du coteau, et en haut, tout en haut, dans le ciel couleur de plomb, des corbeaux battaient lourdement l'air de leurs ailes et passaient en couahnant.
Près de moi, le long du mur de notre cour, dans un gros tas de fagots, un rouge-gorge sautelait, cherchant un bourgeon desséché, ou, dans les trous du mur, quelque barbotte engourdie par le froid; sous la charrette, nos quatre poules se tenaient tranquilles à l'abri. Le temps était toujours dur; un aigre vent de bise faisait poudroyer la neige sur la campagne ensevelie et coupait la figure: je rentrai vite m'asseoir dans le coin du foyer.
—Nous irons à la messe, mère? demandai-je.
—Non, mon petit, il fait trop méchant temps, et puis nous y avons été cette nuit.
Je m'ennuyai bientôt de ne rien faire et de ne pouvoir sortir, car la maison, basse et délabrée, n'était guère plaisante. Il n'y avait qu'une chambre, pas bien grande encore, qui servait de cuisine et de tout, comme c'est assez l'ordinaire dans les anciennes métairies de notre pays. On n'y voyait guère non plus, car il n'y avait qu'un petit fenestrou fermant par un contrevent sans vitres, de manière que, lorsqu'il faisait mauvais temps et qu'il était clos, la clarté ne venait qu'un petit peu au-dessus de la porte et par la cheminée large et basse. Joint à ça que les murs décrépis étaient sales, et le plancher du grenier tout noirci par la fumée, ce qui n'était pas pour y faire voir plus clair.
Dans un coin, touchant la cheminée, était le grand lit de grossière menuiserie où nous couchions tous trois; et au pied du lit, à des chevilles plantées dans le mur, pendaient quelques méchantes hardes. Du côté opposé, il y avait un mauvais cabinet tout troué par les vers, auquel il manquait un tiroir, et dont un pied pourri était remplacé par une pierre plate. Dans le fond, la maie où l'on serrait le chanteau; sous la maie, une tourtière à faire les millas, et, à côté, un sac de méteil à moitié plein, posé sur un bout de planche pour le garder de l'humidité de la terre. A l'entrée, près de la porte, était dressée l'échelle de meunier qui montait à la trappe du grenier, et, sous l'échelle, un pilo de bois pour la journée. Dans un autre coin était l'évier, dont le trou ne donnait guère de chaleur par ce temps de gel, et au milieu, une mauvaise table avec ses deux bancs. Aux poutres pendaient des épis de blé d'Espagne, quelques pelotons de fil, et c'était tout. La maison avait été pavée autrefois de petits cailloux, mais il y en avait la moitié toute dépavée, ce qui faisait des trous où l'on marchait sur la terre battue.
En ce temps dont je parle, je ne faisais guère attention à ça, étant né et ayant été élevé dans des baraques semblables; mais, depuis, j'ai pensé qu'il était un peu bien odieux que des chrétiens, comme on dit, fussent logés ainsi que des bêtes. Ou c'est le pire encore, c'est lorsque la famille est nombreuse, et que tous, père, mère, garçons et filles, petits et grands, logent dans la même chambre entassés dans deux ou trois lits, à trois ou quatre, en maladie comme en santé: tout ça n'est pas bien sain, ni convenable. Il n'est pas honnête, non plus que le père et la mère se dépouillent devant leurs enfants, les sœurs devant les frères. Et puis quand ces enfants prennent de l'âge, il n'est pas bonnement possible qu'ils ne s'aperçoivent pas de choses qu'ils ne devraient point voir, et ne surprennent des secrets qu'ils devraient ignorer.
Mais revenons: ma mère, me voyant tout de loisir et ne sachant que faire, coupa avec la serpe des petites bûchettes bien droites et me les donna:
—Tiens, fais des petites quilles, et tu t'en amuseras.
Je façonnai ces quilles de mon mieux, avec son couteau, et, ayant fini, je les plantai, et me mis à tirer dessus avec une pomme de terre bien ronde, en manière de boule.
Cependant, ce triste jour de Noël touchait à sa fin. Sur les quatre heures, mon père revint de Montignac; en entrant, il se secoua, car il était tout blanc, la neige tombant toujours, et posa son fusil dans le coin du foyer. Ensuite, ayant ôté son havresac, il en tira une paire de sabots jaunes, en bois de vergne, liés par un brin de vîme, et les posa à terre.
Ma mère mit le pied dans un sabot, et dit:
—Ils m'iront tout à fait bien. Et que te coûtent-ils?
—Douze sous… et six liards de clous pour les ferrer, ça fait treize sous et demi. J'ai vendu les oiseaux vingt-six sous, j'ai acheté un tortillon pour le Jacquou, ça fait qu'il me reste onze sous et deux liards: te les voilà.
Ma mère prit les sous et alla les mettre dans le tiroir du cabinet.
Alors, mon père, ayant pris le tortillon dans la poche de dessous de sa veste, me le donna. Je l'embrassai, et je me mis à manger ce gâteau de paysan, après en avoir porté un morceau à ma mère, qui ne le voulut pas:
—Non, mon petit, mange-le, toi.
Ah! quel bon tortillon! j'ai depuis tâté de la tourte aux prunes, et même, une fois, du massepain, mais je n'ai jamais rien mangé de meilleur que ce premier tortillon.
Mon père me regardait faire avec plaisir, tout heureux de ce que j'étais content, le pauvre homme! Puis il se leva, alla quérir dans le tiroir du cabinet un vieux marteau rouillé, et, revenant près du feu, se mit à ferrer les sabots. Lorsqu'il eut fini, il ôta les brides des vieux, et les posa aux neufs, après les avoir ajustées à la mesure du pied. Étant ainsi tout prêts, ma mère prit les sabots sur-le-champ, car elle n'avait autre chose à se mettre aux pieds.
Après ça, elle descendit de la crémaillère l'oule où cuisait pour le cochon, et, ayant vidé les pommes de terre dans le bac, les écrasa avec la pelle du foyer en y mêlant quelques poignées de farine de blé rouge. Puis, ayant laissé manger un peu notre chienne, elle porta cette baccade ou pâtée à notre porc qui, connaissant l'heure, geignait fort en cognant son nez sous la porte de son étable.
La nuit noire venue, le chalel fut allumé, et ma mère, en ayant fini avec le cochon, découvrit la tourtière où cuisait un ragoût de pommes de terre pour notre souper. Après l'avoir goûté, elle y ajouta quelques grains de sel, et mit sur la table trois assiettes et trois cuillers de fer rouillées quelque peu. De gobelets elle n'en mit que deux, pour la bonne raison que nous n'en avions pas davantage: moi, je buvais dans le sien. Après cela, elle alla tirer à boire dans le petit cellier attenant à la maison, et, étant rentrée, mit la tourtière sur la table. De ce temps, mon père, revenu de la grange où il avait été soigner les bœufs, avait tiré de la maie une grande tourte plate de pain de méteil, seigle et orge, avec des pommes de terre râpées, et, après avoir fait une croix sur la sole avec la pointe de son couteau, se mit à l'entamer. Mais c'était tout un travail: cette tourte était la dernière de la fournée faite il y avait près d'un mois, de manière qu'elle était dure en diable, un peu gelée peut-être, et criait fort sous le couteau, que mon père avait grand'peine à faire entrer. Enfin, à force, il en vint à bout; mais, en séparant le chanteau, il vit qu'il y avait dans la mie, par places, des moisissures toutes vertes.
—C'est bien trop de malheur! fit-il.
On dit: «blé d'un an, farine d'un mois, pain d'un jour»; mais ce dicton n'était pas à notre usage. Nous attendions toujours la moisson avec impatience, heureux lorsque nous pouvions aller jusque-là sans emprunter quelques mesures de seigle ou de baillarge; et pour le pain, nous ne le mangions jamais tendre: on en aurait trop mangé.
Si mon père se faisait tant de mauvais sang pour un peu de pain perdu, c'est qu'autrefois chez les pauvres on en était très ménager. Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie de blé d'Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et avaient ouï parler par leurs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient vivement le bonheur de ne pas manquer de ce pain sauveur. Aussi pour le paysan, ce pain, obtenu par tant de sueurs et de peines, avait quelque chose de sacré: de là ces recommandations incessantes aux petits droles de ne point le prodiguer.
Mon père resta un bon moment tout estomaqué, regardant fixement le pain gâté; mais qu'y faire?…
Il coupa donc trois morceaux de pain, ôtant à regret le plus moisi et le jetant à notre chienne, puis nous nous mîmes à souper. Il n'y avait pas grande différence entre notre ragoût et la pâtée du cochon: c'était toujours des pommes de terre cuites dans de l'eau; seulement, dans notre manger, il y avait un peu de graisse rance, gros comme une noix, et du sel.
Avec un souper comme ça, on ne s'attarde pas à table; pourtant nous y restâmes longtemps, car il fallait avoir de bonnes dents pour mâcher ce pain dur comme la pierre. Aussitôt que nous eûmes fini, ma mère me mena dehors, puis me mit au lit.
Ce mauvais temps de neige dura une dizaine de jours qui me semblèrent bien longs. C'est que ça n'est rien de bien plaisant que d'être enfermé toute une grande journée dans une maison comme la nôtre, noire et froide. Lorsqu'il fait beau, ça passe, on est tout le jour dehors sous le soleil, on ne rentre guère au logis que le soir pour souper et dormir, et ainsi on n'a pas le loisir de s'ennuyer. Mais par ce méchant temps, si je mettais le nez sur la porte, je ne voyais au loin que la neige et toujours de la neige. Personne aux champs, les gens étant au coin du feu, et les bêtes couchées sur la paillade, dans l'étable tiède. Cette solitude triste, cette campagne morte, sans un bruit, sans un mouvement, me faisaient frissonner autant que le froid: il me semblait que nous étions séparés du monde; et, de fait, dans ce lieu perdu, avec plus de deux pieds de neige partout, et des fois un brouillard épais venant jusqu'à notre porte, c'était bien la vérité. Pourtant, malgré ça, le matin, ayant donné à manger aux bœufs et aux brebis, mon père prenait son fusil et s'en allait avec notre chienne chercher un lièvre à la trace. Il en tua cinq ou six dans ces jours-là, car il était adroit chasseur et la chienne était bonne. Ça fut heureux; nous n'avions plus chez nous que les onze sous et demi rapportés le jour de la Noël. Mais il lui fallait se cacher pour vendre son gibier et aller au loin, à Thenon, au Bugue, à Montignac, son havresac sous sa blouse, à cause de nos messieurs de Nansac qui étaient très jaloux de la chasse. Ces quelques lièvres, donc, mirent un peu d'argent dans le tiroir du cabinet, quoiqu'on ne les achetât pas cher, car il ne fallait pas penser de les vendre au marché, mais les proposer aux aubergistes, qui profitaient de l'occasion et vous payaient dans les vingt-cinq sous un lièvre pesant six ou sept livres. Dans la journée, lorsqu'il était rentré, mon père faisait des paniers en vîme blanc, des rondelles pour atteler les bœufs, avec de la guidalbre ou liane, des cages en bois et autres menus ouvrages comme ça, pour avoir quelques sous. Ça m'amusait un peu de le voir faire et de m'essayer à tresser un panier comme lui.
Quoique notre pain fût bien noir, bien dur, nous l'eûmes fini tout de même avant la fonte des neiges. Le meunier de Bramefont ne pouvant pas venir nous rendre notre mouture, nous ne pouvions pas cuire, de manière qu'il nous fallut aller emprunter une tourte à la Mïon de Puymaigre, qui nous la prêta avec plaisir, car c'était une bonne femme, encore que, des fois, elle mouchât bien un peu fort ses droles lorsqu'ils avaient mal fait.
Pour le dire en passant, cette tourte n'a jamais été rendue à la Mïon. La coutume veut que l'emprunteur du pain ne le rende pas de son chef: c'est le prêteur qui doit venir le chercher, faisant semblant d'en avoir besoin. Mais la Mïon, par la suite, nous voyant dans la peine et le malheur, n'est jamais venue la demander.
Enfin, le dégel vint, et les terres grises, détrempées, reparurent, laissant voir les blés verts qui pointaient sur les sillons. Lorsque la terre fut un peu ressuyée, ma mère fit sortir les brebis, car la feuille que nous avions ramassée pour l'hiver était mangée et notre peu de regain était presque fini. Elle m'emmena avec elle, touchant nos bêtes, vers les coteaux pierreux des Grillières, où poussait une petite herbe fine qu'elles aimaient fort. C'était dans l'après-midi; un pâle soleil d'hiver éclairait tristement la terre dénudée, et un petit vent soufflait par moments, froid comme les neiges des monts d'Auvergne sur lesquels il avait passé. Mais, au prix du temps qu'il avait fait une dizaine de jours durant, c'était un beau jour. Ma mère et moi nous étions assis à l'abri du nord contre un de ces gros tas de pierres que nous appelons un cheyrou; elle, filant sa quenouille, et moi, m'amusant à faire de petites maisons, tandis que nos brebis paissaient tranquillement. Sur les trois heures, tandis que je mordais ferme dans un morceau de pain que ma mère avait porté, voici que nos brebis, effrayées par un chien, reviennent vers nous au galop et nous dépassent en menant grand bruit. S'étant levée pour les ramener, ma mère vit alors un garde de l'Herm, appelé Mascret, qui lui cria de s'arrêter. Lorsqu'il nous eut joints, sans aucune forme de salut, il lui dit de se rendre tout d'abord au château, où le régisseur voulait lui parler.
—Et que me veut-il de si pressé? fit ma mère.
—Ça, je n'en sais rien, mais il vous le dira bien.
Et le garde s'en alla.
Nous fûmes vers les brebis qui s'étaient plantées à deux cents pas, regardant toujours le chien qui les avait effrayées, puis, les chassant devant nous et descendant le coteau, nous revînmes à Combenègre, d'où ma mère repartit pour l'Herm, après avoir fermé les bêtes dans l'étable.
Lorsqu'elle fut de retour, à la nuit, mon père lui demanda:
—Et que te voulait-il, ce vieux coquin?…
—Ah! voilà… d'abord, il m'a reproché de n'avoir pas fait mes dévotions le soir de Noël, comme les autres, ni même toi, qui n'avais pas tant seulement été à la messe, ce dont les dames n'étaient pas du tout contentes, et l'avaient chargé de me le dire. Après ça, il m'a dit que tu braconnais toujours, de manière que M. le comte ne trouvait plus de lièvres devers Combenègre, et qu'il te faisait prévenir de cesser et de te défaire de notre chienne. Enfin, il a ajouté qu'il nous fallait totalement changer de conduite, sans quoi les messieurs nous mettraient dehors.
—Nous ne sommes pas bien embarrassés pour trouver une aussi mauvaise métairie! fit mon père. Et autrement, il ne t'a rien dit?
—Oh! si, toujours sa même chanson: que lui n'était pour rien dans tout ça; qu'il faisait la commission seulement. Au contraire, il nous portait beaucoup d'intérêt, et, si je voulais l'écouter, tout s'arrangerait: il nous mettrait dans la métairie des Fages, qui était bien bonne, et de plus il te donnerait du bois à couper dans la forêt, tous les hivers, où tu gagnerais des sous…
—C'est ça! et, du temps que je serais dans les bois, il viendrait voir un peu aux Fages si le bétail profitait!… Et que lui as-tu répondu?…
—Je lui ai répondu d'abord que, pour ce qui était de la communion, nous n'avions pas le temps d'aller nous confesser souvent, étant si loin; que c'était bon pour les gens de loisir, mais que, pour nous autres, c'était bien assez d'y aller une fois l'an. «Et puis, d'ailleurs, ai-je ajouté, si je vous écoutais, je ne pourrais pas même faire mes Pâques, car le curé ne voudrait pas me donner l'absolution.»
—Mais bête que tu es, a-t-il fait alors, est-ce qu'on a besoin de lui dire ça?
—Ah! la canaille! s'écria mon père; si jamais je le trouvais au milieu de la forêt, par là entre La Granval et le Cros-de-Mortier, il passerait un mauvais quart d'heure!
—Reste tranquille, il nous arriverait de la peine, dit ma mère; tu sais bien que pour ça, il n'y a pas de danger.
Mon père ne répliqua rien et se mit à regarder le feu.
A ce moment-là, moi, je ne comprenais pas grand-chose à cette conversation, et je mettais toute la colère de mon père sur le compte de la défense de chasser. Je savais bien, pour l'avoir ouï dire souvent chez nous, et à d'autres métayers du château, que M. Laborie était un homme dur, exigeant, injuste, qui trompait les pauvres gens tant qu'il pouvait, faisant sauter un louis d'or ou un écu, sur un compte de métayer, rapiant cinq sous à un misérable journalier, s'il ne pouvait faire davantage; et puis, comme on ajoutait toujours, grand «chenassier», terme dont la signification m'était inconnue alors, et que je croyais vouloir dire autant comme: grand coquin; mais c'était tout. Aujourd'hui, quand je pense à ce gueusard qui avait totalement englaudé la comtesse de Nansac en faisant le dévot, l'hypocrite, et qui était voleur, méchant, et «chenassier», comme disaient les gens, je ne puis m'empêcher de croire qu'il méritait ce qui est arrivé.
Environ quinze jours après cette conversation, tandis que ma mère triait des haricots pour mettre dans la soupe, voici venir M. Laborie à Combenègre. Il entra, fit: «Bonjour, bonjour», en m'avisant de côté, et demanda où était mon père.
—Il est à couper de la bruyère, répondit ma mère.
—Ou à braconner, plutôt! repartit-il. Et ces bœufs, est-ce qu'ils profitent?
Et, disant cela, il s'en fut à la grange. Ma mère me prit par la main et le suivit. Lorsqu'il eut vu les bœufs, M. Laborie fit sortir les brebis de l'étable et, tout en les regardant, il marmonnait entre ses dents, pensant que je n'y prenais garde:
—Eh bien! tu ne veux donc pas être raisonnable?… Voyons! Je te porterai un joli mouchoir de tête de Périgueux, dis?…
Ma mère ne lui ayant pas répondu, après avoir tourné, viré, M. Laborie s'en alla, disant toujours sur le même ton:
—Tu t'en repentiras! tu t'en repentiras!
Le surlendemain, tandis que nous mangions la soupe, vers le coup de neuf heures, la chienne gronda sous la table, et le garde Mascret, survenant, s'arrêta sur le pas de la porte:
—M. Laborie vous fait dire, par l'ordre de M. le comte, d'avoir à vous défaire de votre chienne, au premier jour; si on la trouve encore ici, il la fera tuer.
—Que le bon Dieu préserve M. le comte, et celui qui vous envoie, de commander ça!—dit mon père en serrant les poings et en regardant Mascret, les yeux pleins de colère;—et vous, n'en faites rien, sans quoi il arrivera un malheur!
—Pourtant, si on me le commande, il faudra bien que j'obéisse, dit le garde; à votre place, moi, je vendrais la chienne. M. le comte assure, que, d'après les anciennes lois, un paysan ne peut avoir de chien de chasse, qui n'aie le jarret coupé.
—C'est bon, fit mon père, rapportez-leur seulement ce que je vous ai dit.
Il y eut un moment de silence après le départ de Mascret, puis ma mère fit:
—Mon pauvre Martissou, le mieux, c'est de vendre la chienne, comme dit le garde; le notaire de Ladouze te l'a demandée plusieurs fois, mène-la-lui: il t'en donnera bien quatre ou cinq écus peut-être, puisqu'elle est bonne pour suivre le lièvre.
—Je ne veux pas la vendre! répondit mon père.
—Alors, mène-la chez ton cousin de Cendrieux: il te la gardera jusqu'à tant que nous partions d'ici, car nous ne pouvons plus y rester; il arriverait quelque chose.
—Femme, tu as raison, à ce coup, dit sourdement mon père: je l'y mènerai dimanche qui vient.
Le samedi, comme mon père liait les bœufs pour aller quérir de la bruyère, un individu à cheval, d'assez mauvaise figure, vint à Combenègre, entra dans la cour, et, s'adressant à mon père:
—C'est vous Martissou le Croquant, le métayer de M. de Nansac? dit-il.
—C'est moi.
—Alors, voilà un acte de sortie de la métairie.
Et il tendit un papier à mon père.
Lui, le prit, le déchira en mille morceaux et les jeta au nez de l'huissier.
—Tout ça se payera! dit l'autre en ricanant.
Et il s'en alla bon train, parce que mon père avait pris son aiguillon un peu brusquement, de manière qu'il semblait vouloir s'en servir plutôt pour en allonger un coup à l'huissier, que pour mener ses bœufs.
Depuis que nous avions reçu cet acte de sortie, et après que la chienne fut à Cendrieux, ma mère était plus tranquille. C'était l'affaire de quelques mois, et, à la Saint-Jean, nous quitterions cette mauvaise métairie où nous crevions de faim: surtout, nous ne serions plus exposés à quelque méchante affaire de la part de cette canaille de Laborie. Mais, quand un malheur est en chemin, il faut qu'il arrive: une nuit, nous entendîmes gratter à la porte avec de petits ginglements.
—C'est la chienne, fit mon père en allant ouvrir; j'avais pourtant bien dit à mon cousin de la fermer et de l'attacher pendant quelques jours.
La chienne entra, traînant un bout de corde qu'elle avait coupée avec ses dents, et sauta après mon père en aboyant joyeusement.
Ma mère ne dormit pas du reste de la nuit, tracassée de cette affaire-là, et comme sentant approcher un malheur. Le matin, sur les neuf heures, nous finissions de manger la soupe, quand tout à coup la chienne sortit en aboyant, et, une seconde après, nous entendîmes un coup de fusil, et quelques plombs vinrent ricocher contre la porte ouverte, jusque dans la maison, l'un desquels blessa ma mère au front, ce qui lui fit jeter un cri. Mon père, alors, saute sur son fusil, écarte ma mère qui veut l'arrêter, et court dehors. Devant lui il voit la chienne étendue, morte, le sang lui sortant par la gueule, et, à l'entrée de la cour, Laborie qui rendait au garde son fusil déchargé.
—Ah! canaille! tu ne feras plus de misère à personne!
Et, avant que l'autre ait songé à se sauver, il épaule son fusil et l'étend raide mort.
Tandis que Mascret, pâle et lui-même plus mort que vif, ne savait où il en était, ma mère survenait avec de grands cris.
—Ah! Martissou, qu'as-tu fait?
—C'est lui qui l'a cherché, répliqua mon père; ça devait de toute force arriver.
Du temps qu'aidée du garde ma mère accotait Laborie contre un tas de bruyère, pour lui porter secours, mais bien inutilement, mon père rentre dans la maison, prend ses souliers, son gros bonnet de laine, passe le havresac en sautoir, met dedans un morceau de pain, sa corne à poudre, son sac à grenaille, m'embrasse, sort, son fusil à la main, et tire vers la forêt.
Moi, je sortis aussi, ne voulant pas rester seul, et je fus rejoindre ma mère qui regardait piteusement ce corps étendu. Il était là, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte comme pour crier, les bras retombés le long du corps: on voyait qu'il avait eu conscience de sa mort. Le garde avait défait son gilet et déboutonné la chemise pour se rendre compte, et, au milieu de la poitrine, dans les poils rouges qui foisonnaient, le coup avait presque fait balle, et la blessure, horrible à voir, saignait.
Pendant ce temps Mascret courait vers l'Herm, et sur son chemin semait la nouvelle, en sorte que les gens arrivèrent bientôt. Le premier qui vint, ce fut l'homme à la Mïon de Puymaigre; il regarda tranquillement le mort et dit:
—Je plains Martissou et vous autres pour les conséquences; mais quant à ce gueux-là, je ne le plains point: il n'a que ce qu'il a mérité cent fois!
Et tous ceux qui vinrent, des paysans de par là, dirent de même: «Il ne l'a pas volé!» Ou bien: «C'est une canaille de moins!» Et autres oraisons de ce genre. Mais peu après survint, grand train, le comte de Nansac, à cheval, avec son piqueur, et dom Enjalbert qui, n'étant pas trop bon cavalier, s'accrochait à sa selle: alors tout le monde se tut. Le comte regarda le corps un instant, puis demanda à ma mère comment c'était arrivé. Après qu'elle eut dit que mon père avait tiré sur Laborie, fou de colère parce qu'un plomb l'avait blessée et que sa chienne avait été tuée, M. de Nansac regarda la pauvre bête étendue au milieu de la cour et, reportant ses yeux sur son défunt régisseur, ne dit plus rien. Sans doute, il comprenait bien que son ordre brutal de tuer notre chienne avait amené mort d'homme, et que la responsabilité de cette mort remontait jusqu'à lui; mais sur sa figure on n'y aurait rien connu. Il regardait le corps de Laborie froidement, comme il aurait regardé un loup porté bas par ses chiens. Au bout d'un moment, ses gens étant arrivés, il commanda de mettre le mort sur une civière qu'on avait été chercher, et tout le monde repartit.
Le lendemain, les gendarmes vinrent questionner ma mère sur la manière dont la chose s'était passée. Ils me faisaient grand'peur, ces gendarmes, avec leur sabre pendu à un baudrier jaune et le mousqueton attaché à la selle. C'était la première fois que j'en voyais, et tout, depuis leurs lourdes bottes jusqu'à leur grand chapeau bordé, me les faisait paraître extraordinairement à craindre. Aussi, tandis qu'ils étaient là, l'un à cheval sur le banc, interrogeant ma mère, l'autre debout, appuyé sur son sabre, je me faisais tout petit dans un coin. Après qu'elle leur eut tout raconté, le plus vieux fit:
—Tout ça, c'est bien, mais maintenant dites-nous où est votre homme.
—Je ne le sais pas, répondit ma mère, mais quand même je le saurais, vous pensez bien que je ne vous le dirais pas.
—Il pourrait vous en cuire! faites-y attention! Voyons, il est revenu ici cette nuit?
—Non.
—Pourtant, on nous l'a certifié.
—On vous a trompés, en ce cas.
Enfin, après avoir beaucoup tracassé ma mère, l'avoir pressée de questions, dans l'espoir qu'elle se couperait, et avoir tâché inutilement de l'effrayer, les gendarmes s'en furent, à mon grand contentement.
Le soir, sur les dix heures, un charbonnier que nous connaissions pour lui avoir quelquefois trempé la soupe chez nous, vint cogner à la porte. Ma mère s'étant vitement habillée lui ouvrit après qu'il se fut fait connaître, et lors il nous dit que mon père l'envoyait pour s'enquérir de la visite des gendarmes. Il ajouta qu'au reste il ne fallait pas s'inquiéter de lui, attendu qu'il était couché dans une cabane abandonnée, au plus épais des bois, dans un fond plein de ronces et d'ajoncs, entre la Foucaudie et le Lac-Viel, où le diable n'irait pas le chercher. Seulement, il avait besoin de sa limousine pour se couvrir la nuit.
Lui ayant donné la vieille limousine et la moitié d'une tourte de pain, ma mère chargea encore le charbonnier de beaucoup de bonnes paroles pour son homme, ensuite de quoi il s'en retourna.
Dans l'après-midi du jour suivant, les gens de la justice vinrent avec le comte de Nansac et des domestiques du château. Ils firent mettre Mascret et un autre dans l'endroit où il était avec Laborie, un autre encore à l'endroit d'où mon père avait tiré, comptèrent les pas et se remuèrent beaucoup dans la cour. Après ça, un vieux, qui avait une mauvaise figure d'homme, fit raconter à ma mère la manière dont ça s'était passé. Elle répéta ce qu'elle avait dit la veille aux gendarmes présents là avec ces messieurs, que c'était sur le coup de la colère, en la voyant blessée, elle, et sa chienne morte, que mon père avait tiré sur Laborie.
Tandis que ma mère parlait, le vieux tâchait de lui en faire dire plus qu'elle ne disait; mais elle se défendait bien. Lorsqu'elle eut fini, il essaya de lui faire avouer que dès longtemps mon père projetait ce coup; mais elle protesta que non, et s'en tint à ce qu'elle avait dit. Alors le vieux renard qui l'interrogeait, m'avisant dans un coin, fit signe à un gendarme:
—Amenez-moi cet enfant.
Lorsque je fus là, devant lui, et qu'il commença à me questionner d'un air dur, faisant la grosse voix, je compris bien, quoique tout jeune, que peut-être, sans le vouloir, je pourrais lâcher quelque chose de conséquence contre mon père, et, pour éviter ça, je me mis à geindre et à pleurer. Il eut beau m'interroger en français que je ne comprenais pas, en patois qu'il parlait comme ceux de Sarlat, me menacer de la prison, me montrer une pièce de quinze sous, rien n'y fit, je ne lui répondis qu'en pleurant. Voyant ça, il se leva mal content, disant:
—Cet enfant est imbécile!
Et, passant la porte de la maison, ils s'en furent tous.
Quelques jours après, nous sûmes que les gendarmes faisaient une battue dans la forêt, avec les gardes du château, le piqueur, et aussi des paysans réquisitionnés la veille. Mais justement un de ceux-là s'en fut trouver Jean, le charbonnier, et fit prévenir mon père, qui, en pleine nuit noire, alla se coucher dans le fenil de cet homme, sûr qu'on ne viendrait pas le trouver là.—Et, en effet, les gendarmes et tout ce monde se retirèrent à la nuit, sans avoir rien trouvé que force lièvres, un renard et deux loups qui se sauvèrent, bien étonnés de voir tant de gens à la fois.
Le surlendemain, sur la mi-nuit, ma mère ouït gratter doucement à la porte et se leva ouvrir. Moi, je dormais, et je ne m'éveillai qu'au matin parce que mon père, avant de repartir, m'embrassait bien fort. Ma mère, les yeux brillants, sortit, fit le tour des bâtiments et revint, disant:
—Il n'y a personne.
—Adieu donc, femme, dit mon père.
Et, prenant son fusil, il s'en alla.
Cette vie dans les bois dura quelques semaines. Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, mon père ne couchait guère jamais deux nuits de suite au même endroit, dans la même cabane. Les gens des maisons écartées, des villages autour de la forêt, le connaissaient et savaient bien qu'il n'était pas un coquin: puis Laborie était si détesté dans le pays, que tout le monde comprenait que, dans le mouvement de la colère, mon père eût fait ce coup, et nul ne l'en blâmait. Aussi, quoique bien des gens l'eussent trouvé en allant de grand matin couper un faix de bois dans les taillis, ou en se rendant au guet la nuit, par un beau clair de lune, personne n'en disait rien. Au contraire, s'il avait besoin de vendre un lièvre ou de faire porter quelque chose de Thenon ou de Rouffignac, de la poudre à giboyer, de la grenaille, ou une chopine dans sa gourde, on lui faisait ses commissions; même, des fois, il y en avait qui lui disaient: «Martissou, viens souper chez nous; tu dormiras après dans un lit et ça te reposera, depuis le temps que tu l'as désaccoutumé.» Et il y allait, connaissant qu'il avait affaire à de braves gens.
Chez nous, il y venait bien, mais pas souvent, se méfiant que, de ce côté-là, on surveillait davantage. Et en effet, un matin, deux heures avant la pointe du jour, quatre gendarmes vinrent entourer la maison, croyant le surprendre, mais ils en furent pour leur chevauchée de nuit. Il ne se passait guère de jour, non plus, que Mascret et l'autre garde ne vinssent rôder par là; mais pour guetter autour de la maison après le soleil couché, ils n'osaient, sachant qu'il n'aurait pas fait bon rencontrer mon père. Je crois bien qu'ils auraient autant aimé tourner d'un autre côté, mais le comte, qui rageait froid de savoir mon père en liberté, les y forçait.
Ma mère, elle, ne vivait plus, la pauvre femme, étant toujours dans les transes, ne mangeant guère et ne dormant quasi plus, tant elle craignait que son Martissou ne fût pris. Elle se disait que, de force forcée, ça arriverait un jour, car d'espérer que jamais un mauvais hasard, ou la maladie, ou quelque canaille, peut-être, ne le ferait prendre, ça ne se pouvait bonnement. Et alors, la nuit, dans ses pensers pleins de fièvre, elle voyait la cour d'assises et la guillotine et gémissait longuement; si elle s'endormait de fatigue, elle en rêvait encore et se plaignait toujours.
Il y avait un mois, tout près, que mon père était dans les bois, lorsque le comte de Nansac fit dire par ses gardes dans les villages, autour de la forêt, qu'il donnerait deux louis d'or à celui qui le ferait prendre. Comme il se doutait que Jean le charbonnier voyait souvent «ce coquin de Martissou», et l'aidait à vivre, il lui en fit même proposer cinq.
—Écoutez, Mascret! répondit Jean au garde qui lui faisait la commission, je ne sais pas où est Martissou, mais quand même je le saurais, ça n'est pas pour cinq louis, ni pour vingt, ni pour cent que je le vendrais. Dites ça à votre monsieur, et ne venez plus me parler de telle canaillerie.
Malheureusement, tout le monde n'était pas solide honnête homme comme Jean, et il ne faut pas s'étonner que parmi tant de braves gens du pays il se soit trouvé un coquin. Quand je parle d'un, ça ne veut pas dire qu'il n'y eût par là, des individus capables d'un mauvais coup, et en ayant fait: ça serait faire mentir le proverbe qui dit que la Forêt Barade ne fut jamais sans loups ni sans voleurs. Mais ceux-là mêmes qui auraient volé sur les grands chemins étaient honnêtes à leur manière: détrousser un homme, passe; pour le vendre, non.
Mais enfin le traître s'est trouvé. Il y avait aux Maurezies un homme pauvre appelé Jansou qui, toute l'année déjà, travaillait comme journalier au château de l'Herm. Ce Jansou avait cinq enfants, petits tous, l'aîné ayant neuf ans, qui demeuraient avec leur mère dans une mauvaise baraque de maison affermée deux écus par an, tandis que lui, tout le long de la semaine, couchait dans une grange, là où il était occupé. Il ne venait pour l'ordinaire aux Maurezies que le samedi soir et s'en retournait au travail le lundi matin. Comme bien on pense, avec les douze sous par jour que gagnaient les ouvriers de terre en ce temps-là, il avait peine à entretenir le pain à ses droles, car le seigle était cher alors, et la baillarge et le méteil. De blé froment il n'en fallait pas parler, on n'en mangeait que dans les bonnes maisons. Pour le reste, les droles de Jansou étaient à la charité, habillés de morceaux de vieilles hardes toutes rapetassées, de mauvaises culottes en guenilles percées à montrer la peau, et tenues sur l'épaule par un bout de corde. Avec ça, les pieds nus toute l'année, et couchant dans un coin de la cahute sur une mauvaise paillasse bourrée de fougères.
C'est à ce Jansou que, d'après l'ordre du comte, le maître valet, qui remplaçait Laborie pour le moment, s'adressa. Le pauvre diable fit bien tout d'abord quelques difficultés, disant qu'il ne savait du tout où était Martissou; mais, lorsque l'autre l'eut menacé de ne plus lui donner de travail et lui eut parlé de deux louis d'or, qu'il pouvait gagner facilement en le faisant guetter par son drole l'aîné, il dit qu'il le ferait.
Ce drole, qui avait ses neuf ans, ainsi que je viens de le dire, était fin comme une belette, rusé comme un renard et méchant comme une guenon. Avec ça, il connaissait la forêt comme celui qui la courait toute l'année, dénichant les oiseaux, cherchant des manches de fouet dans les houx, et faisant des commissions pour les bûcherons et les charbonniers. Plusieurs fois il avait trouvé mon père et l'avait épié par curiosité maligne, mais sans pouvoir découvrir où était son gîte habituel, ce qui était difficile, au surplus, car il en changeait souvent, comme je l'ai dit.
Dans ce moment, le carnaval était proche, et, quoique d'ordinaire on s'en réjouisse, ma mère le voyait arriver avec crainte, sachant bien que son Martissou voudrait le faire en notre compagnie, et appréhendant qu'on ne profitât de l'occasion pour le prendre. Aussi lui manda-t-elle, par Jean, de ne pas venir ce soir-là, qu'il valait mieux attendre au lendemain, attendu que, le jour des Cendres, on ne se douterait de rien.
Le drole de Jansou, à qui son père avait fait le mot, pensant aussi que Martissou voudrait fêter le carnaval chez lui, s'était caché, le soir du mardi gras, dans les taillis près du carrefour de l'Homme-Mort, pour l'épier. A la nuit tombante, il l'ouït venir du fond des bois, et fut bien étonné lorsqu'il vit qu'il prenait le chemin de La Granval, au lieu de celui qui l'aurait mené à Combenègre. L'ayant suivi de loin, pieds nus, sans faire de bruit, il le vit entrer dans la maison où on l'avait convié.
C'était chez de braves gens à leur aise qui étaient fermiers dans le bien de famille du curé de Fanlac. La veille, la femme, peinée en pensant que le pauvre Martissou n'oserait pas aller chez lui, et ferait carnaval au profond des fourrés avec quelque morceau de pain, l'avait fait engager par son homme.
Aussitôt que la porte fut refermée, le drole s'en galopa prévenir son père, qui courut au château prévenir que Martissou était chez le Rey, de La Granval. Sur le coup, un homme à cheval part grand train avertir les gendarmes, qui laissent là leur souper et viennent en grande hâte.
A une centaine de pas de La Granval, ils donnent leurs chevaux à Jansou qui les attendait, et, à petit bruit, aidés des gardes de l'Herm, cernent la maison. Il était sur les onze heures du soir, tous ceux qui étaient là avaient bien festoyé et ils chantaient en trinquant avec du vin cuit, lorsque deux gendarmes poussèrent la porte brusquement et entrèrent.
Ce fut une grande surprise, comme on pense. Tandis que chacun s'écriait, mon père court à son fusil qu'il avait posé dans un coin; mais il se trouva qu'on l'avait ôté et mis sur un lit à cause d'un petit drole qui voulait s'en amuser. Alors il se lance vers la fenêtre et l'enjambe malgré les deux gendarmes qui le voulaient retenir, et tombe dans les mains des deux autres qui la gardaient. En un rien de temps, il fut enchaîné les mains derrière le dos, tandis que la femme du Rey pleurait et se lamentait, disant d'une voix bien piteuse:
—Oh! mon pauvre Martissou! c'est moi qui en suis la cause; pardonnez-moi, je croyais bien faire!
—Non, non, Catissou, vous êtes une bonne femme et les vôtres sont de braves gens, mais j'ai été vendu par quelque canaille. Adieu à tous, et merci! cria-t-il comme on l'emmenait.
En arrivant à l'endroit où étaient les chevaux, mon père vit Jansou qui les tenait.
—Ah! c'est toi qui m'as vendu, gueusard!… Si jamais je sors, tu es sûr de ton affaire!
Là-dessus, les gendarmes lui attachèrent au cou une corde, que l'un d'eux tenait en main; puis, étant remontés à cheval, ils mirent le prisonnier entre eux et l'emmenèrent.
Cette canaillerie ne porta pas bonheur à Jansou. Une fois qu'il eut ses deux louis, lui qui n'en avait jamais vu, il se crut riche. Mais ils ne durèrent pas longtemps, car le nouveau régisseur du château mit des métayers dans les domaines tenus en réserve, de manière qu'il n'y eut plus d'ouvrage pour lui. Dans le pays, personne ne se souciait de le faire travailler, à cause de sa méchante action, et ainsi, bientôt ayant mangé les deux louis, lui et les siens prirent le bissac et disparurent. Encore aujourd'hui de ces côtés, lorsqu'on veut parler d'un homme à qui il ne faut pas se fier, on dit: «traître comme Jansou.»
Pour moi, c'est une canaille, sans doute; mais je trouve ceux qui, par argent et menaces, lui ont fait faire cette coquinerie, cent fois plus misérables que lui.
II
Ce qui doit arriver arrive. En apprenant l'arrestation de son homme, ma mère eut un profond soupir, comme si elle se mourait:
—O mon pauvre Martissou!
Moi, je me mis à pleurer, et, tout le jour, nous restâmes tous deux bien tristes et dolents. Elle était assise sur un petit banc, les mains jointes sur ses genoux, regardant fixement devant elle sans rien dire. Par moments, une pensée plus grièvement pénible lui faisait échapper une plainte:
—Mon pauvre homme, que vas-tu devenir? Le soir, comme elle n'avait pas songé à faire de soupe, la pauvre femme me coupa un morceau de pain que je mangeai lentement, après quoi nous fûmes nous coucher.
Nous n'étions pas au bout de nos peines. Le lendemain, le maître valet du château vint dire à ma mère qu'à cette heure elle ne pouvait plus faire marcher la métairie toute seule, et que par ainsi il fallait nous en aller tout de suite, pour laisser la maison à celui qui nous remplaçait, à cause du travail en retard depuis deux mois tantôt.
Quoi faire? où aller? nous ne savions. En cherchant bien dans sa tête, ma mère vint à penser à un homme de Saint-Geyrac qui avait dans la forêt une tuilière, ou tuilerie, abandonnée depuis longtemps, où peut-être nous pourrions nous mettre, s'il le voulait. Le lendemain matin, de bonne heure, ma mère fit tomber du foin du fenil, en donna aux bœufs, et en laissa un tas pour le leur mettre dans la crèche à midi. Puis, ayant jeté un peu de regain aux brebis, elle rentra à la maison, me coupa un morceau de pain pour ma journée et, m'ayant embrassé, s'en alla vers l'homme de la tuilière en me recommandant bien de ne pas m'écarter.
Il n'y avait pas de danger à ça: où aurais-je été?
Bientôt je sortis de la maison et je m'assis, sur une pierre, devant la porte. Je restai là de longues heures, pensant à mon pauvre père, maintenant fermé dans une prison, et, de temps en temps, le pleurer me prenait. Quelle triste journée je passai là, ayant en face de moi les coteaux pelés des Grillières, où pas un arbre n'apparaissait, et, tout autour des bâtiments, les terres de la métairie environnées de grandes landes grises, au-delà desquelles, du côté du nord et du couchant, étaient les bois profonds. Par moment, fatigué d'être assis et de contempler cet horizon brumeux et désolé comme l'avenir que j'entrevoyais confusément dans mes idées d'enfant, je me levais et je faisais le tour de la maison, ou bien j'allais voir les bœufs, qui ruminaient tranquillement sur leur paillade et se dressaient en me voyant entrer. Je leur donnais quelques fourchées de foin, et je m'en retournais, épiant au loin sur les chemins si ma mère revenait. Dans leur étable, les brebis bêlaient, ayant faim, et, de temps à autre, je leur jetais une petite brassée de regain pour leur faire prendre patience.
Et je me rasseyais, regardant fixement la place où était tombé Laborie, qu'il me semblait voir encore, avec sa bouche ouverte, ses yeux épouvantés et la plaie sanglante de sa poitrine.
Sur les cinq heures, nos quatre poules revinrent des terres où elles avaient été picorer, et, après s'être un peu épouillées, se décidèrent à monter une à une la petite échelle de leur poulailler. Le jour baissait, et je commençais à m'inquiéter de ne pas voir arriver ma mère, lorsque pourtant mon oreille, habituée par la vie de plein air à ouïr de loin, reconnut son pas précipité venant du côté du couchant. Enfin elle arriva, harassée de fatigue, essoufflée, car elle s'était hâtée beaucoup, à cause de moi. Je courus à sa rencontre, et elle m'embrassa bien fort, comme si elle avait cru m'avoir perdu; puis nous entrâmes tous deux dans la maison noire.
En fouillant sous les cendres du foyer, ma mère trouva une braise, et finit par allumer le chalel à force de souffler. Puis, ayant fait du feu, elle pela un oignon, le coupa en petits morceaux, et mit la poêle sur le feu, avec un peu de graisse, la moitié d'une pleine cuiller: c'était tout ce qui restait à la maison. L'oignon étant frit, elle remplit la poêle d'eau, tailla le pain dans la soupière, et, lorsque l'eau eut pris le boût, elle la versa dessus. Ordinairement, chez les pauvres gens de nos pays, on mettait une pincée de poivre sur la soupe pour lui donner un peu de goût, mais nous n'en avions plus. Dire que ce méchant bouillon sur de mauvais pain noir faisait quelque chose de bon, ça ne se peut; mais c'était chaud, et ça valait encore mieux que du pain tout sec ou une pomme de terre froide; ayant mangé notre soupe, nous nous mîmes au lit.
L'homme de Saint-Geyrac avait dit à ma mère qu'elle pouvait aller demeurer à la tuilière, qu'il ne lui demandait rien, mais que la maison était en mauvais état. Avant de partir, il nous fallut prendre un homme pour faire l'estimation du cheptel avec le nouveau régisseur de l'Herm. L'estimation faite, ma mère comptait qu'il nous devait revenir dans les dix écus; mais lorsqu'elle fut pour régler, il se trouva que c'était le contraire, que nous autres redevions une quarantaine de francs, comme le lui dit l'autre. Laborie nous avait marqué un demi-sac de blé dont ma mère n'avait aucune connaissance; il n'avait pas porté en compte tout le prix d'un cochon que nous avions vendu à Thenon, et, de plus, il avait omis d'inscrire l'argent de trois brebis que mon père lui avait remis. Il nous fallut donc quitter Combenègre soi-disant dans les dettes des messieurs.
Ce fut un rude coup pour ma pauvre mère. Nous n'avions qu'une trentaine de sous à la maison, un chanteau de six ou sept livres, quelque peu de pommes de terre et un fond de sac de farine de blé d'Espagne qui pesait bien dans les quinze livres: il n'y avait pas pour aller loin avec ça.
L'homme de la Mïon vint le lendemain avec sa charrette pour emporter nos affaires. Tout ça n'était pas lourd pour les bœufs: notre mauvais lit, le méchant cabinet, la table, les bancs, la maie, la barrique à piquette, une marmite, une oule, une tourtière, la poêle, un seau de bois et d'autres petites choses, comme la lanterne et la salière de bois. Tout ce misérable mobilier ne valait pas les quarante francs que nous étions censés redevoir aux messieurs de Nansac, par la canaillerie de ce Laborie qui nous faisait du mal jusqu'après sa mort.
La charrette prit d'abord le mauvais chemin qui allait vers le Lac-Viel, chemin pierreux où le chargement était fort secoué. L'homme de la Mïon avait apporté du foin pour faire manger ses bœufs, et ma mère m'avait assis dessus, derrière la charrette qu'elle suivait. Tandis que nous passions aux Bessèdes, deux femmes tenant leurs petits droles par la main, et un vieux assis sur une souche, nous regardaient passer. Dans les yeux de ceux d'âge, on sentait la compassion de nous voir nous en aller comme ça, seuls désormais, sans le père.
Tous ces pays maintenant sont pleins de chemins et de routes. On en a fait une de Thenon à Rouffignac, qui longe la forêt et la traverse sur la moitié de sa longueur; une autre qui la coupe en biais venant de Fossemagne et allant s'embrancher sur celle de Thenon, près de la Cabane, et encore une troisième, plus vers le couchant, qui vient du côté de Milhac-d'Auberoche et joint aussi la route de Thenon à Rouffignac, entre Balou et Meyrignac: on peut donc passer la forêt facilement. Mais, en ce temps dont je parle, elle était bien plus grande qu'aujourd'hui, car depuis quatre-vingts ans on a beaucoup défriché, et il n'y avait lors de marqués que deux mauvais grands chemins longeant les lisières, que l'eau ravinait l'hiver et noyait dans les fonds, ou des sentiers sous bois fréquentés par les charbonniers et les braconniers. Peu après avoir dépassé les Bessèdes, l'homme de la Mïon quitta le chemin que nous suivions pour en prendre un autre. Pour dire la vérité, ça n'était pas un vrai chemin, mais un de ces passages tracés dans les bois par les roues des charrettes qui enlèvent les brasses dans les coupes. L'hiver, lorsque des endroits devenaient trop mauvais, on prenait à droite ou à gauche, et ainsi se traçaient de nouveaux passages dans toutes les directions, pistes douteuses qui s'entrecroisaient dans les landes et les bois. Dans les creux nous trouvions des fois des flaques d'eau jaunâtre qu'il fallait éviter, et, tantôt après, des ornières profondes d'un côté, et des bosses de l'autre qui faisaient pencher fortement la charrette, et causaient des ressauts violents lorsque le chemin redevenait brusquement plainier.
Nous marchions lentement, comme on peut aller avec des bœufs dans des chemins pareils. Le temps était gris et brumeux; il semblait que nous nous enfoncions dans le brouillard. L'homme de la Mïon s'en allait devant, appelant ses bœufs, les encourageant de la voix, et parfois les piquant de l'aiguillon. On voyait qu'il connaissait bien la forêt: rarement il hésitait pour prendre une sente qui coupait à droite celle que nous suivions, ou une autre qui, bifurquant d'abord insensiblement, finissait par s'en écarter tout à fait. Pourtant, dans des endroits où s'entrecroisaient de ces pistes effacées, il s'arrêtait quelquefois un instant, regardait autour de lui, s'orientait, et prenait sans se tromper la bonne direction. Cependant il nous dit qu'il n'avait pas été à la tuilière depuis une dizaine d'années de ça. Mais nous autres paysans, habitués à voyager de jour et de nuit dans des pays sans chemins, nous nous reconnaissons bien partout où nous avons passé une fois.
Il y en a d'aucuns peut-être qui seraient curieux de savoir pourquoi je dis toujours: «l'homme de la Mïon.» Voici: c'est que je ne l'ai jamais ouï nommer autrement chez nous. Je crois bien que sa femme l'appelait Pierre, mais, comme c'était elle qui portait culottes, tout le monde disait «l'homme de la Mïon».
Sur les deux heures, après avoir traversé un taillis, la charrette déboucha dans une grande clairière entourée de bois. Au milieu, était la tuilière ou ce qui en restait. De loin, c'étaient des toitures à moitié écrasées, noircies par le temps, mais, de près, c'était un amas de ruines. Les hangars effondrés montraient encore quelques piliers de bois à demi pourris, supportant une partie de charpente où se voyaient quelques restes de la couverture de tuiles, à côté d'autres parties où les lattes brisées l'avaient laissé s'affaisser. Le four où l'on cuisait la brique et la tuile s'était écroulé, et, sur ses ruines, des érables poussaient des jets robustes. La maison n'était pas tout à fait en aussi mauvais état, mais de guère ne s'en fallait. Elle était bâtie en bois, en briques et en torchis; le tout maçonné avec de la terre grasse. Par l'effet du temps et des hivers, les murs s'étaient effrités, écaillés, déjetés comme ces pauvres vieux qu'on rencontre devers chez nous, courbés, tordus par la misère, le travail et les ans.
Des graines apportées par le vent avaient germé çà et là, dans les trous et les fentes des murs; pourpiers sauvages, artichauts de murailles, scolopendres et perce-murs. La tuilée couverte de mousse sur laquelle pointait une herbe fine comme des aiguilles, avec quelques touffes de joubarbe çà et là, tenait encore, excepté à un bout où elle s'était écrasée. A travers ce trou grand comme un drap de lit, on voyait, soutenus par une panne, des chevrons sur lesquels étaient encore cloués des morceaux de lattes. Autour de la maison et de la tuilière, tout était plein de débris de tuiles, de briques et de décombres entassés sur lesquels poussaient, gourmandes, ces plantes rustiques qui foisonnent dans les lieux abandonnés et sur le bord des vieux chemins où l'on ne passe plus. Là se serraient, drues et vivaces, des menthes à l'âcre odeur, des carottes sauvages, des choux-d'âne, des morelles, des mauves, des chardons à tête ronde que nous appelons des peignes, et vingt espèces encore. Plus au loin dans la clairière, les fouilles pour l'extraction des terres avaient laissé des trous où l'eau verdâtre croupissait, et des amoncellements pareils à de grandes tombes sur lesquels çà et là de maigres ajoncs avaient poussé, rares dans la mauvaise terre. Tout cet ensemble avait un aspect de ruine et de désolation qui serrait le cœur. On eût dit un vieux champ de bataille abandonné après l'enfouissement précipité des morts.
En embrassant d'un regard toutes ces tristes choses, ma mère eut un petit frisson, un triboulement comme nous disons, et ses yeux se reportèrent sur moi. Mais, comme c'était une femme de grand cœur, elle entra fermement dans la maison où je la suivis, tandis que l'homme de la Mïon défaisait la corde du chargement.
Quelle maison! Celle de Combenègre était bien nue, bien noire, bien triste, mais c'était une maison bourgeoise en comparaison de celle-ci. Lorsque la porte fut poussée, qui ne tenait plus que par un gond, elle se montra dans tout son délabrement. Aux murs, par endroits, une crevasse laissait voir le jour extérieur, ou donnait passage à une plante qui perçait de dehors. Le foyer était grossièrement construit à la façon de ceux des cabanes qu'on fait dans les terres. Point de grenier; en haut dans un coin, sur les solives, des planches brutes, mises là pour sécher et oubliées, faisaient une espèce de plancher mal joint, juste à peu près pour abriter un lit. Partout ailleurs on voyait la tuilée, et, dans le coin découvert, le ciel. Par ce trou, les pluies d'hiver avaient fait un petit bourbier dans la terre battue.
Ayant contemplé ça sans rien dire, ma mère ressortit pour aider l'homme à décharger le mobilier. Pour le faire plus aisément, lui se coula entre les bœufs et souleva le timon, tandis qu'elle ôtait la cheville de fer qui passait dans les rondelles, et appelait les bœufs. L'homme alors posa doucement le timon à terre et sur ce timon ainsi incliné, aidé de ma mère, il fit glisser tout bellement le châlit, le cabinet et le reste. Moi, pendant ce temps, je portai la brassée de foin devant les bœufs. Lorsque tout fut placé dans la maison, ma mère tira d'un panier le chanteau plié dans une touaille, puis le posa sur la table avec la salière et un oignon qu'elle prit dans la tirette. Après ça, elle voulut remplir de piquette le pichet, mais le peu qui restait dans la barrique, à force d'avoir été secoué, était comme de la boue: elle sortit donc pour aller chercher de l'eau. Dans ce temps l'homme de la Mïon fit une frotte, et, assis sur le banc, mangeait lentement, coupant le pain à taillons et croquant l'oignon trempé dans le sel, à petites tranches.
Ayant achevé, il ferma son couteau, but la moitié d'un gobelet d'eau et se leva. Ma mère lui aida à atteler les bœufs; il prit son aiguillon, répondit aux remerciements que ça n'était rien, nous donna le bonsoir, et, reprenant son chemin, traversa lentement la clairière et disparut dans les bois.
Lorsque nous fûmes seuls, ma mère me prit et m'embrassa longuement, me serrant par reprises contre sa poitrine. Ce moment de peine un peu passé, elle se mit à faire le lit et finit d'arranger du mieux possible notre pauvre mobilier. Cela fait, nous allâmes chercher du bois. Aux alentours il n'en manquait pas, et nous en eûmes bientôt assemblé un bon tas. Sous les hangars, il y avait des débris de charpente qui nous servirent bien aussi. Mais ça n'était pas une affaire commode que de faire du feu. En ce temps-là, les allumettes chimiques étaient inconnues, du moins dans nos pays, et nous conservions le feu sous la cendre, ordinairement. Quelquefois, lorsqu'il se trouvait éteint, il fallait en aller quérir dans un vieux sabot, chez les voisins qui en donnaient de bonne grâce, à charge de revanche. Il n'y avait que les aubergistes, dans les bourgades, qui le refusaient les jours de fête ou de foire, parce que ça portait malheur. Quelquefois il fallait courir assez loin, comme nous autres qui allions chez la Mïon de Puymaigre; mais ici nous ne connaissions ni le pays, ni les voisins. Heureusement, il y avait dans le tiroir du cabinet des pierres à fusil que mon père ramassait lorsqu'il en trouvait et taillait pour s'en servir au besoin. Ma mère en prit une, et à force de battre contre avec la lame de son couteau fermé, elle finit par mettre le feu à un morceau de vieille chiffe bien éparpillée. Cette pincée mise dans une poignée de mousse sèche, ramassée sur le bois mort, lui communiqua le feu, et bientôt, avec des feuilles mortes, des herbes et des brindilles, en soufflant ferme, la flamme brilla dans l'âtre.
Le feu ainsi allumé, il fallut aller à l'eau. En cherchant bien dans les environs, nous trouvâmes l'ancienne fontaine dont se servaient les tuiliers. Pour dire vrai, c'était une mauvaise fontaine suintant un peu l'hiver, et, l'été, gardant seulement l'eau des pluies. Elle ne différait guère du trou où ma mère avait pris l'eau pour faire boire l'homme à la Mïon, étant pour lors demi-comblée et pleine de joncs qui sortaient de l'eau blanchâtre. Impossible d'y puiser de l'eau avec la seille: il nous fallut la remplir avec le pichet. Revenus à la cahute, ma mère garnit l'oule de pommes de terre, et la mit sur le feu pour notre souper.
Le soir, après avoir mangé deux ou trois pommes de terre à l'étouffée avec un peu de sel, lorsqu'il fut question de nous coucher, ma mère vit qu'il n'y avait jamais eu de serrure ou de verrou à la porte. On la fermait de dedans à l'ancienne manière avec une barre qui, entrant dans deux trous de chaque côté du mur, maintenait le battant. Voyant ça, ma mère tailla avec la serpe un bout de bois de longueur, l'ajusta bien, et ainsi ferma solidement, après quoi nous allâmes au lit.
Je crois bien qu'elle ne dormit guère de la nuit, bourrelée par l'idée de mon pauvre père, prisonnier à Périgueux, que la guillotine ou les galères attendaient. Pour moi, qui ne voyais pas toutes les conséquences de ce qu'il avait fait, après avoir un peu regardé les étoiles qu'on apercevait du lit, par le trou de la toiture, je m'endormis lourdement.
Outre ses chagrins par rapport à mon père, ma mère se tourmentait aussi en pensant à moi et à ce que nous allions devenir. Les riches, lorsqu'ils ont des peines, peuvent y songer à leur aise et se donner tout entiers à leur douleur; mais les pauvres ne le peuvent point. Il leur faut avant tout affaner pour vivre, et gagner le pain des petits enfants. Au malheur qui les frappe vient s'ajouter celui de la pauvreté qui ne leur laisse pas même le loisir de pleurer; aussi, nous autres paysans, sommes-nous, pour l'ordinaire, sobres de larmes. On ne nous voit guère rire bien fort non plus, n'ayant pas souvent sujet de le faire; nous rions comme saint Médard, du bout des lèvres, nous souvenant du proverbe: «Trop rire fait pleurer.»
Dès le lendemain, ma mère s'inquiéta de trouver du travail. Après avoir mangé un peu, nous partîmes pour le Jarripigier, où l'homme de la Mïon lui avait dit que peut-être elle trouverait des journées chez un nommé Maly, qui avait des terres à faire valoir et employait souvent des journaliers. Après avoir marché longtemps, nous voici chez ce Maly, qui n'était pas là. Mais sa femme nous dit qu'il n'avait besoin de personne pour le moment, et il fallut donc nous en retourner. En passant par les villages sur la lisière de la forêt, ma mère demandait aux gens où elle pourrait avoir du travail. Aux Lucaux, un vieux qui se chauffait au soleil, le long d'un mur, nous dit qu'à Puypautier, chez un riche paysan appelé Géral, elle pourrait trouver quelques journées pour travailler aux vignes ou sarcler les blés. Arrivés dans le village, un drole nous fit voir une grande vieille maison où justement Géral était en ce moment. Lorsque, sur sa demande, ma mère lui eut dit qu'elle était la femme de Martissou, de Combenègre, la servante qui était là fit: «Oh! Sainte Vierge!» en nous regardant d'un air pas trop engageant. Mais Géral, l'ayant fait taire, dit à ma mère qu'il lui donnerait huit sous par jour, et qu'elle pourrait venir dès le lendemain.
Lors elle le remercia, et lui répondit que, ne pouvant m'abandonner seul à la tuilière au milieu des bois, elle le priait, si ça ne le dérangeait pas, de me laisser venir, et qu'il la payerait moins, en ce que je serais nourri aussi.
—Eh bien! amène ton drole, dit le vieux Géral, qui n'avait pas l'air d'un mauvais homme; et, au lieu de huit sous, je t'en donnerai cinq.
Le lendemain donc, nous fûmes de bonne heure à Puypautier, et, tandis que ma mère ramassait les sarments dans les vignes avec une autre femme, moi, je m'amusais par là, avec la drole de la servante à Géral, qui gardait la chèvre et les oies et s'appelait Lina.
A neuf heures, la mère de Lina nous appela tous pour déjeuner. Il y avait sur la table un grand plat vert où fumait une bonne soupe avec des pommes de terre et des haricots dessus en quantité. Il y avait longtemps que je n'en avais mangé d'aussi bonne, et, sans doute, les autres la trouvaient à leur goût aussi, car Géral, son domestique, l'autre femme et la servante, tout le monde y revint, moins ma mère que le chagrin empêchait de manger beaucoup. Cette servante coupait le farci, comme on dit, chez Géral qui était un vieux garçon; et, quoique je sache bien qu'elle seule fit renvoyer ma mère, on ne peut lui ôter ceci, que sa soupe était bonne: c'est bien vrai que, dans la maison, il y avait tout ce qu'il fallait pour ça.
Tout en déjeunant, Géral encourageait ma mère et lui disait que, Laborie étant connu de tout le monde comme un mauvais homme, ou, pour mieux dire, un coquin, mon père serait peut-être acquitté. Mais elle secouait la tête tristement.
—Voyez-vous, Géral, il y a des gens trop riches contre nous et qui ont le bras long: les messieurs de Nansac feront tout ce qu'ils pourront pour le faire condamner.
—C'est bien ça, firent les autres.
—En tout cas, ma pauvre, reprit Géral, il te faut manger pour te soutenir; autrement, tu te rendrais malade, et alors que deviendrait ton drole?…
—Vous avez bien raison, répondait ma mère en s'efforçant de manger à contre-cœur.
Ce que c'est que les enfants! j'aimais bien mon père, pour sûr, mais à l'âge que j'avais on se laisse distraire aisément. Tout le long du jour, j'étais avec Lina, par les chemins bordés de haies épaisses de ronces, de sureaux et de buissons noirs, contre lesquelles la chèvre se dressait parfois pour brouter. Tandis que les oies paissaient l'herbe courte sur les bords du chemin, je les regardais faire curieusement. Lorsqu'elles étaient saoules, elles se mettaient sur le ventre, et, de temps en temps, piaulaient entre elles, comme si elles se fussent dit leurs idées. De vrai, lorsqu'on voit ces bêtes, et tant d'autres d'ailleurs, avoir un cri particulier, un son de voix différent, une manière tout autre de jaser, dans des occasions diverses, on ne peut pas s'empêcher de croire qu'elles se comprennent. Ainsi, lorsque le gros jars de Lina, tranquille, les pattes repliées sous lui, la tête haute, l'œil brillant, faisait tout doucement à ses oies reposant autour de lui: «Piau, Piau, Piau», il me semblait qu'il leur disait: il fait bon ici, le jabot plein. Et, lorsqu'une oie répondait sur le même ton: «Piau, Piau, Piau», je me pensais qu'elle devait dire: «Oui, il fait bon ici.» Puis, quand venait dans le chemin un chien étranger, ou quelqu'un qui n'était pas du village, le mâle le signalait de loin par un cri perçant comme un appel de clairon, en se dressant sur ses pattes, imité aussitôt par toutes les oies qui répétaient son cri, comme pour dire: «Nous avons compris!» Et alors, il leur disait quelque chose comme: «Il faut se retirer»; à quoi elles répondaient brièvement: «Oui», et se mettaient en marche vers la basse-cour, lui à l'arrière-garde, l'œil et l'ouïe attentifs, sérieux comme un âne qui boit dans un seau, avec la plume qui le bridait en lui traversant les nasières.
Je disais ça quelquefois à Lina, mais elle se moquait de moi en riant, et disait que j'étais aussi innocent que les oies, de croire des choses comme ça; mais ça n'était pas de méchanceté et ne m'empêchait point de l'affectionner beaucoup et de l'embrasser souvent.
Une douzaine de jours se passèrent ainsi à m'amuser avec Lina, lorsqu'un soir, après souper, Géral donna à ma mère les sous de ses journées, et lui dit qu'il n'avait plus besoin d'elle pour le moment. Il était un peu honteux en disant ça, comme quelqu'un qui ment; et, en effet, il y avait encore du travail assez. Mais, à ce que nous dit l'autre femme qui travaillait avec ma mère, la servante lui faisait tant de train à cause d'elle que, pour avoir la paix, il la renvoya. Ayant reçu deux pièces de trente sous, ma mère les noua dans le coin de son mouchoir, remercia Géral, et puis nous nous en fûmes tristement, elle inquiète de l'avenir, moi désolé de quitter Lina.
Le lendemain, il fallut recommencer à courir les villages autour de la forêt pour chercher des journées. Mais lorsque, le soir venu, nous fûmes de retour à la tuilière sans avoir rien trouvé, j'étais bien las, tellement que ma mère se désolait, ne sachant comment faire, me laisser seul, ou me traîner toute une journée après elle. Moi, le matin, la voyant en cette peine, je lui dis que j'étais reposé et que je marcherais bien. Là-dessus, nous voilà en route, cheminant doucement, nous arrêtant de temps en temps, elle me portant quelquefois, malgré que je ne voulusse pas. Cela dura trois ou quatre jours comme ça, pendant lesquels nous ne profitions guère, nous crevant à chercher inutilement du travail et n'ayant plus le bon ordinaire de chez Géral, lorsqu'un soir, en passant à la Grimaudie, un homme nous dit que le maire de Bars nous mandait d'y aller sans faute le lendemain.
Nous voici donc partis le matin, et, sur les neuf heures, nous arrivions dans l'endroit. Une femme qui épouillait son drole devant la porte, écachant les poux sur un soufflet, nous montra la maison. Ayant cogné, ma mère ouvrit la porte lorsqu'une grosse voix nous eut crié d'entrer.
Un chien courant, maigre comme un pic, qui dormait devant le feu, se lança sur nous en aboyant.
—Tirez! tirez! lui cria la même voix rude, sans pouvoir le faire taire.
Dans le coin du feu, sur un fauteuil paillé, il y avait, les coudes sur ses genoux, une vieille, très vieille, à la tête branlante, qui pouvait avoir cent ans, et nous regardait par côté d'un œil mort. Lui, le maire, était là aussi, dans sa cuisine, un pied sur un banc, attachant un éperon à son soulier, car c'était un mardi, et il allait partir pour le marché de Thenon.
Lorsqu'il eut attaché son éperon, il jeta un grand coup de pied au chien, qui jappait toujours, et le fit se cacher sous la table. Ma mère lui ayant alors expliqué qu'elle venait céans sur son commandement, il lui dit brusquement:
—Alors, c'est toi la femme de Martissou?
—Oui bien, notre monsieur.
—Cela étant, il te faudra te rendre à Périgueux d'aujourd'hui en quinze, sans faute: on va juger ton homme. Voilà l'assignation! ajouta-t-il en prenant un papier dans une tirette.
—Mon Dieu, comment ferons-nous? disait ma mère sur le chemin, en nous en retournant.
Et en effet, sur les trois francs que lui avait donnés Géral, il avait fallu acheter une tourte de pain, de sorte qu'il ne nous restait presque rien. Moi, voyant combien elle se tourmentait à cause de ça, je me faisais du mauvais sang de ne pouvoir lui aider, lorsqu'un matin, rôdant par là sur la lisière de la forêt, je trouvai dans un sentier un lièvre étendu, tué la veille d'un coup de fusil sur l'échine, car la blessure était toute fraîche. Je le ramassai, et m'en courus à la maison, tout content de le porter à ma mère. Comme il n'était pas possible de savoir qui l'avait tué, elle le vendit, le mardi d'après, à Thenon, avec nos deux poules que nous avions eues en partage à Combenègre, afin de faire un peu d'argent pour notre voyage.
Le jour arrivé qu'il nous fallait partir, nous avions dans un fond de bas, attaché avec un bout de gros fil, un peu plus de trois francs en sous et en liards. Ma mère mit le reste du chanteau dans le havresac de mon père, que le Rey nous avait rendu avec son couteau, le passa sur son épaule en bandoulière, prit un bâton d'épine, et nous partîmes après avoir attaché la porte à un gros clou avec une corde pour la tenir fermée.
Nous n'étions pas trop bien habillés pour nous montrer en ville. Ma mère avait un mauvais cotillon de droguet, une brassière d'étoffe brune toute rapiécée, un mouchoir de coton à carreaux jaunes et rouges sur la tête, des chausses de laine brune et des sabots. Moi, j'avais aussi des sabots aux pieds, puis un bonnet et des bas tricotés, un pantalon trop court, pareil au cotillon de ma mère, bien usé, et une veste faite d'un vieux sans-culotte de mon père.
Il y en a sans doute qui demanderont ce que c'est qu'un sans-culotte.
Eh bien! ça n'est pas autre chose que la carmagnole du temps de la Révolution, sorte de veste assez courte et à petit collet, droit comme ceux des vestes des soldats. Dans nos pays, ce vêtement des bons patriotes a pris, je ne sais pourquoi, le nom de ceux qui le portaient.
Reprenons.
Notre chemin était de traverser la forêt en allant vers le Lac-Gendre, et nous prîmes cette direction, après nous être déchaussés pour cheminer plus à l'aise sur les sentiers des bois. Du Lac-Gendre, nous fûmes passer à la Triderie, puis à Bonneval, et enfin à Fossemagne, où nous trouvâmes la grande route de Lyon à Bordeaux, achevée depuis peu.
A la sortie de Fossemagne, ma mère me fit asseoir sur le rebord du fossé pour me reposer un peu. Une demi-heure après, nous voilà repartis, marchant doucement en suivant l'accotement de la route, moins dur pour les pieds que le milieu de la chaussée. La pauvre femme, bourrelée par l'idée de ce qui attendait mon père, ne parlait guère, me disant seulement quelques paroles d'encouragement, et me prenant des fois par la main pour m'aider un peu. Nous ne rencontrions presque personne sur la route; quelquefois un homme cheminant à pied, portant sur l'épaule, avec son bâton, un petit paquet plié dans un mouchoir; ou bien un voyageur sur un fort roussin, le manteau bouclé sur les fontes de sa selle, qui laissaient voir les crosses de ses pistolets; et derrière, attaché au troussequin, un portemanteau de cuir, fermé par une chaînette avec un cadenas. De voitures, on n'en voyait pas comme aujourd'hui sur les routes: les gens richissimes seuls en avaient. A une petite demi-lieue de Saint-Crépin, nous entrâmes dans un boqueteau de chênes pour faire halte. Ma mère me donna un morceau de pain que je mangeai avec appétit, tout sec et noir qu'il était; après quoi, m'étendant sur l'herbe, je m'endormis profondément.
Lorsque je me réveillai, le soleil avait tourné du côté du couchant, et je vis ma mère assise contre moi. Me voyant réveillé, elle se leva, me tendit la main, et après m'être un peu étiré, je me levai aussi pour repartir.
En passant à Saint-Crépin, je bus à une fontaine qui coulait dans un bac de pierre, près du relais de poste, et, m'étant ainsi bien rafraîchi, je continuai à marcher vaillamment, m'efforçant un peu pour faire voir à ma mère que je n'étais pas trop fatigué. Et c'est la vérité que je ne l'étais pas trop; seulement, les pieds me cuisaient un peu, car ce n'était plus la même chose de marcher nu-pieds sur une route chauffée par le soleil ou sur la terre fraîche des sentiers sous bois.
Il était soleil entrant lorsque nous fûmes à Saint-Pierre, car j'avais dormi longtemps dans le bois. Ayant remis nos chausses et nos sabots, après avoir suivi le bourg qui n'était pas bien grand alors, ni encore, ma mère avisa une maison vieille et pauvre d'apparence, où, dans un trou du mur, on avait planté pour enseigne une branche de pin, et, la porte étant ouverte, elle entra.
Une bonne vieille avec une coiffe à barbes, un fichu à carreaux croisé sur sa poitrine, et un devantal ou tablier de cotonnade rouge, assise sur une chaise, filait sa quenouille de laine près de la table. A la salutation de ma mère elle répondit par une franche parole:
—Bonsoir, bonsoir, braves gens!…
Interrogée si elle pouvait nous donner un peu de soupe et nous faire coucher, elle répondit que oui, mais que, comme elle n'avait plus qu'un lit, l'autre ayant été saisi pour payer les rats de cave, il nous faudrait coucher dans le fenil.
—Oh! dit ma mère, nous dormirons bien dans le foin.
—Eh bien! donc, approchez-vous du feu, reprit la vieille.
Et lorsque nous fûmes assis, comme on est curieux dans les petits endroits, principalement les femmes, la vieille se mit à questionner ma mère, tournant autour du pot, pour savoir où nous allions et à quelle occasion. Tant elle avait l'air d'une brave femme que ma mère lui raconta tout par le menu, les misères qu'on nous avait faites, les canailleries de Laborie, et comment mon père avait tiré sur ce régisseur des messieurs de Nansac, eux et lui l'ayant poussé à bout, jusqu'à lui venir tuer la chienne dans la cour.
—Ah! les canailles! s'écria la vieille. Il y en a bien par ici qui en feraient autant! ajouta-t-elle en posant sa quenouille. Avant la Révolution, il n'y a pas de gueuseries qu'ils ne nous aient faites. Et depuis qu'ils sont revenus, ils recommencent, surtout depuis quelque temps!
Elle se leva brusquement, là-dessus, alla fermer la porte et alluma la lampe:
—Voyez-vous, pauvre femme, dit-elle, ces nobles sont toujours les mêmes, faisant les maîtres, orgueilleux comme des coqs d'Inde et durs pour les pauvres gens. Mais quand l'autre reviendra, il se souviendra qu'ils l'ont trahi, et il les jettera à la porte…
—L'autre? fit ma mère.
—Eh! oui… Poléon, qu'ils ont envoyé à cinq cent mille lieues, par delà les mers, dans une île déserte.
Ma mère avait bien ouï parler quelquefois, le dimanche, devant l'église, d'un certain Napoléon, qui était empereur, et qui avait tant bataillé que beaucoup de conscrits du Périgord étaient restés par là-bas, dans des pays inconnus; mais du côté de la Forêt Barade, on n'était pas bien au courant, et elle répondit simplement:
—Alors, il est fort à désirer qu'il revienne tôt, puisque c'est un ami des pauvres gens, car nous sommes trop malheureux!
Moi, tout en écoutant ces propos, assis sur le saloir dans le coin du feu, je regardais cette maison bien pauvre en vérité. Le lit de la vieille était dans un coin, garanti de la poussière du grenier par un ciel et des rideaux de même étoffe, jadis bleus avec des dessins, et maintenant tout fanés. Ce lit coustoyé de chaises, dont aucunes dépaillées, était encombré, au pied, de vieilles hardes. Dans le coin opposé, il y avait la place vide du lit qu'on lui avait fait vendre. Au milieu, la table avec un banc. Contre le mur, en face de la porte, était une mauvaise maie, où la bonne femme serrait le pain et autres affaires depuis que son cabinet était vendu. Une cocotte et une marmite étaient sous la maie, une soupière et des assiettes dessus, et avec la seille dans l'évier, c'était à peu près tout: on voyait que les gens du roi avaient passé par là.
Cependant, l'heure du souper approchant, la vieille alla quérir des branches de fagots dans l'en-bas qui communiquait avec la cuisine, raviva le feu devant lequel cuisaient déjà des haricots, et pendit à la crémaillère son autre marmite où il y avait du bouillon. Cela fait, elle débarrassa le couvercle de la maie, en maudissant ces bougres de gabelous qui lui avaient fait vendre son vaisselier si commode, prit dedans une tourte entamée et commença à tailler la soupe avec un taillant, engin plus facile que la serpe dont nous nous servions chez nous.
—Nous souperons, dit-elle, mais que Duclaud soit arrivé.
—Vous attendez quelqu'un? fit ma mère.
—Oui, c'est un brave garçon qui vend du fil, des aiguilles, du ruban, des boutons, des crochets, des images comme celles qui sont là,—ajouta-t-elle en montrant des gravures grossières passées en couleur—et d'autres petites affaires encore… Tu peux bien aller les voir, les images,—me dit la vieille;—ça t'amusera en attendant le souper… Il passe presque tous les mois, pour aller dans la contrée de Thenon,—reprit-elle;—je pense qu'il viendra ce soir, c'est son jour.
Je me mis à regarder les images clouées au mur. Il y avait entre autres le malheureux Juif errant avec son bâton et ses longues jambes, symbole du pauvre peuple déshérité qui n'a ni feu ni lieu; ensuite Jeannot et Colin, histoire instructive, surtout en ce temps-ci où tant de gens se vont perdre dans les villes. Puis le fameux Crédit, mort, étendu à terre, tué par de mauvais payeurs qui s'enfuient, et, à côté, une oie tenant une bourse dans son bec, avec cette inscription, qu'alors je ne savais pas lire: Mon oie fait tout;—triste et désolante sentence pour les pauvres gens.
Tandis que j'examinais curieusement ces images, on frappa trois coups de bâton à la porte.
—C'est Duclaud, fit la vieille en allant ouvrir.