EUGÈNE MONTFORT
LA TURQUE
— ROMAN PARISIEN —
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1906
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
- Sylvie ou les Émois passionnés (Les Marges).
- Chair (Les Marges).
- Exposé du Naturisme (épuisé).
- Essai sur l’Amour (Stock).
- La Beauté moderne (La Plume).
- Les Marges (Floury).
- Les Cœurs malades (Bibliothèque-Charpentier).
- Le Chalet dans la Montagne (Bibliothèque-Charpentier).
- La Maîtresse américaine (Herbert, à Bruges).
PROCHAINEMENT
- Montmartre et les Boulevards.
- Le Fruit défendu.
- La Chanson de Naples.
Il a été tiré de cet ouvrage :
6 exemplaires numérotés sur papier de Hollande
et 3 exemplaires numérotés sur papier du Japon.
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
A LOUIS CODET
Mon cher ami, vous avez assisté à la mise au jour de ce livre. Vous l’avez vu se développer, grandir, chapitre par chapitre, et presque page par page. Vous lui avez témoigné un intérêt constant, et vous l’avez défendu, quand, parfois, avec la fureur pleine d’amour d’un père, je l’accusais. Vous m’avez soutenu dans les heures de lassitude et de découragement, et vous m’avez réconforté.
Je ne pouvais donc inscrire ici qu’un nom : le vôtre.
Je le fais, en vous remerciant de votre active et efficace amitié.
E. M.
LA TURQUE
PROLOGUE
I
Sophie Mittelette arriva à Grenoble vers trois heures. Elle avait quitté Genève de bon matin. Selon son ordinaire, levée à l’aube pour achever le ménage pendant que son tuteur dormait, elle avait ouvert la porte de la maison, poussé les volets du rez-de-chaussée, et posé un balai contre le mur, dans la rue. Puis, panier au bras, elle avait été jusque chez l’épicière, encore toute ensommeillée, et — comme partant pour les provisions — lui avait emprunté une pièce de vingt francs. Elle courait alors à la gare, où elle retrouvait son petit baluchon, apporté déjà la veille pendant un tour de promenade de M. Bourdit, et montait dans le train. Aujourd’hui ce n’était pas elle qui réveillerait son tuteur.
Elle avait attendu une heure à Culoz, et deux à Chambéry, aux changements de train. Dans les salles, patiemment assise sur une banquette, à côté de son paquet enveloppé dans un torchon propre et de son panier, Sophie suivait sans bouger le tohu-bohu des arrivées et des départs. Elle mangea un peu de lard et de pain qu’elle avait emportés de la maison, et but de l’eau fraîche à la fontaine. Car il fallait économiser le trésor de l’épicière.
En arrivant à Grenoble, toute sa fortune montait donc à quatorze francs environ. Quant à son espoir, il s’appuyait sur une amie, Juliette, avec laquelle elle avait travaillé autrefois au couvent. Celle-ci s’était bien mariée, ayant épousé un coiffeur de la place Grenette… C’est vrai qu’elle était jolie, et puis, dame ! il y a la chance… Juliette — Madame Devaux — reçut Sophie non sans étonnement. C’était une blonde soignée, rose et inexpressive comme une des têtes de sa devanture. Sophie lui ressuscitait les jours pénibles, où elle taillait des chemises chez les sœurs, qui la payaient à peine et la nourrissaient mal. Elle menait maintenant une vie honorée et confortable. Par tous les clients, elle se sentait entourée d’hommages. Pour dire : « taille et shampoing… soixante-quinze… » en découvrant ses dents blanches d’un sourire mécanique, il n’y avait qu’elle. Un groupe important de bourgeois, qui faisaient chaque jour la manille au café du Grand-Hôtel, pensaient à elle avec amour et considération. Elle était connue dans la ville. Et vraiment, à sa caisse, dominant les trois garçons en manches de chemise et son mari frisé, elle était des plus distinguées.
Elle conduisit Sophie dans l’arrière-boutique où l’on voyait quelques crânes en bois supportant d’abondantes chevelures, et par terre, dans un coin, un tas de peignoirs et de serviettes sales. Sur une table, des pots de pommade vides et des fioles sans bouchon s’amassaient. Cela fleurait la parfumerie et un peu le rance. Sophie parlait : « J’entends encore mère Félicité quand elle disait : Cette Juliette, comme elle fait des gros points, elle a pourtant de tout petits doigts !… Dis donc, tu sais : Jeanne Grand ?… Elle est à Lyon… Tu te souviens d’elle qui suçait toujours des boules de gomme ?… » Madame Devaux se rappelait. Elle faisait oui de la tête… Cela lui paraissait drôle que cette espèce de bonne la tutoyât… Tout ça, c’était si vieux, d’une autre vie vraiment…
Sophie racontait maintenant ce qui lui était arrivé. Après la mort de ses parents dans la catastrophe de Saint-Gervais, elle avait été placée à Lyon chez un apprêteur. Mais, n’est-ce pas, elle était si jeune, elle ne savait pas… le fils du patron l’avait séduite… Le patron, alors, l’avait renvoyée à Genève à son tuteur. Mais M. Bourdit ne l’aimait pas, il lui donnait des gifles, et il lui rendait la vie dure. Pour être domestique, elle préférait l’être ailleurs, elle serait libre, au moins, pas battue, et aurait des gages… ou ouvrière… elle savait coudre… Elle s’était enfuie.
Madame Devaux souriait, d’une grimace. Le regard limpide et confiant de Sophie la troublait, tout à coup une bouffée de choses anciennes et oubliées était montée, elle avait revu un jour d’été dans une grande salle blanche, toutes, elles étaient penchées sur leur ouvrage, on ne parlait pas, et, par les fenêtres ouvertes, une rumeur de voix d’oiseaux et de chants de cigales entrait, envahissant le silence, — et des odeurs… Ah ! un grand soupir vous gonflait la poitrine !… Mais voyons, maintenant elle était la femme du coiffeur de la place Grenette, quelque chose d’inquiétant se levait avec cette réapparition subite du temps passé, avec cette Sophie… et puis, une fille pas trop convenable, à en juger par son histoire. Pourquoi venir troubler son existence ? Elle lui donna dix francs et une liste d’adresses où l’on aurait peut-être du travail pour elle. Et Sophie la quitta en lui disant vous et en l’appelant Madame.
Sophie, sortie de la boutique, suivit la rue au hasard. Ces maisons qu’elle ne connaissait pas, les passants indifférents… quelle solitude ! Elle avait le cœur gros. Arrivée place Victor-Hugo, elle s’assit sur un banc. Qu’allait-elle devenir ?… Elle qui croyait que Juliette se réjouirait de la revoir. Ainsi, Juliette ne se souvenait plus ! Ah ! comme sont les gens !… Mais elle ne lui en voulait pas, ses illusions étaient tombées dès son entrée dans la boutique, elle avait compris qu’il ne pouvait plus y avoir d’intimité entre ce que Juliette était devenue et ce qu’elle était restée. Juliette était riche, elle était pauvre : c’est tout naturel que les riches n’aillent pas avec les pauvres… Mais où se diriger maintenant ? Il n’y avait personne dans la ville, pas un cœur pour elle, pas une parole… Aussi, elle aurait dû s’y attendre. Elle n’avait pas bien réfléchi en partant… Ah ! jamais elle n’avait eu de chance ! Et elle repassait sa vie… la catastrophe, et ce détail horrible qu’on n’avait retrouvé de sa mère, de sa maman, qu’une main, reconnue à cause de l’alliance passée à l’un des doigts… depuis ce jour où elle avait perdu tout, les siens et sa maison, elle errait, pauvre être en deuil, trompé par les uns, battu par les autres… Elle avait connu un peu de joie avec celui qui l’avait prise, mais comme vite elle était retombée au malheur ! Elle se rappelait les détails. Le patron avait une fille, Marcelle, et un fils, Félix. Sophie étant gentille, on la traitait en amie plutôt qu’en ouvrière, elle couchait dans la chambre de Marcelle, — la chambre de Félix était à côté… Ça avait commencé à table, il lui faisait les yeux doux, puis il traqua son pied… Un soir, comme il y avait du monde, on les avait envoyés tous les deux, Sophie et lui, chercher des gâteaux ; dans l’escalier, il l’embrassa sur la bouche, et elle trouva que c’était bon. Puis il l’embrassa dans la rue pendant tout le chemin… Après, au magasin, il l’appelait toujours dans son bureau, et il l’embrassait… Un jour, il lui dit : « Ce soir, à dix heures, tu me rejoindras dans ma chambre. — Et Marcelle ? — Ça ne fait rien, Marcelle. » A dix heures, toutes les deux entrèrent à pas de loup dans la chambre de Félix. Il dit à sa sœur : « Toi, tu peux t’en aller. » Puis il porta Sophie sur son lit, et bientôt il la fit pleurer… Donc elle était sa maîtresse !… Cela dura deux mois, puis, un matin que le père, du dehors, avait appelé Félix — celui-ci dormait — il entra. Il les vit tous les deux couchés. Il restait là, les bras croisés. « C’est du joli ! » dit-il à son fils, et il renvoya Sophie chez son tuteur.
Assise sur un banc, dessinant des ronds dans le sable du bout de son parapluie, Sophie Mittelette retrouvait tout… M. Bourdit, depuis, la maltraitait, il l’insultait, ou bien il ne disait rien, et la regardait d’un air méprisant. Cependant la pauvre fille, maintenant, pensait qu’elle aurait mieux fait peut-être de rester avec lui, elle travaillait comme un cheval du matin jusqu’au soir, on n’avait jamais un mot agréable pour elle, mais du moins là-bas elle connaissait sa vie, elle y était pliée, elle n’avait pas d’imprévu à redouter, et puis dans la maison les choses lui étaient familières, et elle était habituée aux gens du quartier, et encore, par la ville, elle savait bien des endroits où elle passait avec plaisir…
Le jour tombait, elle se remit à marcher. Elle revenait sur ses pas. Heureusement il ne faisait pas encore froid, on n’était qu’au commencement d’octobre, mais à l’approche de la nuit, que tout était sinistre !… il lui vint un sanglot. Sur les quais de l’Isère, elle s’accouda au parapet, elle regardait couler l’eau… Oui, c’était bien simple… Et après, tout serait fini… Cependant, elle s’arracha à cette idée. Elle alla à la gare reprendre son paquet, trouva un logeur, mangea un peu de son pain et de son lard dans une petite chambre noire, et, très lasse, se coucha.
Le lendemain, elle se rendit aux adresses que Madame Devaux lui avait indiquées. Mais elle n’offrait pas de références, on lui demandait d’où elle arrivait, pourquoi elle venait à Grenoble, elle répondait qu’elle était de Lyon et racontait une histoire ; on l’examinait des pieds à la tête, et on ne la prenait pas. Enfin, au bout de deux jours qu’elle courait, elle se désespérait, on lui offrit un salaire dérisoire : un franc cinquante, sur lequel elle laisserait un franc pour sa nourriture : elle accepta. Ah ! travailler, causer, n’être plus seule ! Elle ne toucherait que quinze francs par mois, et sa chambre lui en coûtait douze… — mais elle n’avait rien à dépenser, puisqu’elle avait apporté de Genève son linge et ses effets.
II
Elle demeurait rue Saint-Laurent, sur la rive droite de l’Isère, où l’on ne voit qu’une ligne de maisons pauvres, adossées au pied de la montagne. Tous les matins elle traversait le pont en pressant le pas, car ça piquait, et elle se retournait pour regarder le Saint Eynard, pareil à une calotte râpée, et le fort Rabot. Il y avait les jours où la brume enveloppe tout, et les jours de temps clair… Elle se dépêchait, suivait la file d’ouvrières minces et vêtues de sombre qui couvrait le trottoir. A l’atelier les jeunes filles étaient aimables, et puis on bavarde, le temps passe. C’est l’après-midi qui paraît long. D’abord elle s’était sentie étrangère, elle l’était d’ailleurs, on s’occupait d’un tas de choses qu’elle ne connaissait pas, elle était là, bête, et personne ne lui parlait, ou bien on la plaisantait. Peu à peu elle s’y était mise… Mais, le soir, quand elle rentrait, les doigts piqués et le dos qui fait mal, elle était très triste. Seule dans sa petite chambre, avec sa pauvre bougie, elle avait toujours envie de pleurer. Elle se couchait tout de suite, et elle s’efforçait de s’endormir vite, de ne penser à rien…
C’est le dimanche qui était dur ! elle restait chez elle pour se raccommoder (et puis, où aller, toute seule ? — c’est encore plus mauvais quand on voit les autres qui sont heureux, deux par deux, ou en famille), et elle réfléchissait : Qu’est-ce qu’elle avait donc fait au bon Dieu pour être si malheureuse ? Il n’y avait eu au monde que sa mère pour l’aimer. Elle repassait son enfance, Saint-Gervais, les baigneurs en été — les jolies dames qu’elle venait regarder à la porte du casino — et l’hiver avec la neige dans les montagnes. Elle se rappelait la maison, la mère qui tricotait et parlait, le père qui fumait sa pipe et écoutait. Elle se rappelait comment sa mère la prenait dans ses bras, quand elle était petite, et la baisait doucement sur les yeux. Et un jour son père — elle avait treize ou quatorze ans — lui caressait les cheveux, il avait dit : « C’est une belle fille, notre Fifi »… Elle revoyait Félix quand il l’appelait ma chérie. Une fois il lui avait donné de l’odeur, elle avait encore le petit flacon, elle le plaçait sur sa table à côté d’elle. Puis elle pensait à son tuteur : rester chez lui, non, elle ne pouvait plus ! Il était glacé cet homme-là. Jamais un mot ! Elle conservait le poids de son regard sur la tête ; si elle s’arrêtait un instant, son ton dur pour dire : Eh bien Sophie !… Et comme il la surveillait ! Quand elle allait aux commissions, il ne pardonnait pas un retard d’une minute… Il n’avait donc pas vécu, M. Bourdit, pour ne pas comprendre qu’elle n’était pas si coupable qu’il le croyait ? Certainement, elle l’était — mais n’avait-elle aucune excuse ? Il était vertueux, oui, cependant ne peut-on pas être bon aussi ? Ah ! avec sa méchanceté, il l’aurait plutôt poussée au mal que retenue ; il l’exaspérait !
De Genève, elle gardait l’impression d’avoir été comprimée, étouffée. Elle revoyait la maison silencieuse, les murs froids, et elle avait un serrement de cœur… Mais maintenant est-ce qu’elle n’était pas aussi malheureuse ?… Travailler, être pauvre, bien sûr ! mais vivre pour quelqu’un, avoir un but, ne pas se sentir seule… Hélas ! elle n’avait aucune affection, personne ne s’intéressait à elle. — Un grand découragement l’envahissait. Elle s’abandonnait sur sa chaise, ses yeux se brouillaient, elle aurait voulu mourir.
Elle alla ainsi trois mois, elle passa la Noël, puis le Jour de l’An où celles qui ont de la famille sont heureuses. On voyait maintenant de la glace dans les ruisseaux, il faisait un froid sec, les rues étaient nues, et quand le vent soufflait, on ne sentait plus sa figure. Sophie rencontrait quelquefois dans l’escalier une petite vieille proprette qui habitait dans la maison. Elle lui disait : « Bonjour, ma belle… Comme vous êtes courageuse ! » Sophie répondait : « Il le faut bien, Madame »… Le dimanche elle ne travaillait pas à l’atelier, donc n’était pas nourrie. Elle ne mangeait pas le dimanche. Elle avait dû acquérir une pèlerine chaude pour l’hiver, ce qui avait ruiné ses économies. Ses bas étaient tout reprisés et ses chaussures percées à la semelle. Elle se demandait comment elle allait payer son mois, elle n’osait pas penser à l’avenir.
Quand le premier arriva, aucun argent. Elle alla chez Madame Devaux qu’elle n’avait pas revue depuis son arrivée. Celle-ci n’écouta pas son récit, elle n’avait pas le temps, tira trois francs de sa caisse, les lui donna, et lui dit un au revoir très significatif. Sophie porta les trois francs au logeur, et lui demanda de patienter quinze jours, jusqu’à sa paye… Mais maintenant elle était en retard, elle ne remonterait jamais le courant, et il fallait encore absolument qu’elle s’achetât une paire de bottines !
Elle rencontra un jour dans la rue Lafayette, en revenant de l’atelier, la vieille de sa maison : « Vous rentrez, ma belle ? Moi aussi. » Et la vieille marcha à côte de Sophie. Elle la fit entrer dans sa chambre, elle avait du feu, elle l’invita à boire un peu de rhum et d’eau sucrée chaude pour se réchauffer. Elle la regardait : « Vous êtes jolie, petite. » Puis elle lui demanda si elle était contente… Sophie raconta ses misères. « Ah jeunesse !… marmotta la vieille. Moi aussi j’ai été comme vous, et je le regrette bien à présent. On laisse passer son beau temps, les années courent, on perd ses couleurs. Quand on est gentiment tournée et intelligente, on pourrait être si heureuse. » Puis elle laissa Sophie remonter chez elle.
Le hasard, sans doute, voulut que depuis ce jour-là la mère Rançon se trouvât à plusieurs reprises sur le chemin de l’ouvrière ; la petite l’intéressait, elle lui parlait chaque fois avec bienveillance, elle lui prêta cinq francs pour acheter des bottines. Puis un peu de temps passa. Puis elle réclama l’argent. Sophie était toujours gênée, elle ne pouvait pas rendre. « Cela vous serait facile, mon enfant, disait la vieille, on vous remarque beaucoup en ville. Je connais des Messieurs qui vous ont rencontrée… » Sophie rougissait… Elle ne s’étonna pas autrement cependant de trouver chez la vieille, un soir, un Monsieur d’un certain âge, bien habillé, en chapeau haut de forme, qui paraissait très convenable et qui la regardait avec bonté.
« Ah ! ma foi tant pis, j’en ai assez ! dit Sophie Mittelette un dimanche. Et puisque je ne peux pas arriver… »
Et elle quitta l’atelier.
III
Il avait une cinquantaine d’années. C’était un magistrat. Il était marié.
Il avait meublé d’un lit, d’une commode, et d’une toilette, une chambre, dans une rue écartée, et y avait installé l’ouvrière. Il venait la voir deux fois par semaine, le mardi et le samedi, et il lui remettait quatre-vingt-dix francs tous les mois.
Les premiers temps furent difficiles. Sophie, tout de suite, avait regretté son coup de tête. Ce fut en tremblant qu’elle vit M. Pampelin s’approcher d’elle, il avançait un visage poivre et sel, il souriait, avec des mouvements doux, épouvantables… Il la toucha, elle frissonna, éprouva une angoisse, un mal au cœur, et lorsqu’il la prit, toute contractée et suffocante, elle fondit en larmes.
Il s’était relevé. Elle pleurait silencieusement, étendue sur le lit, le bras gauche remonté et la main sur les yeux, inerte, la jupe retroussée, les jambes découvertes, lamentable, molle, comme une assassinée. Elle sentait un chagrin immense et que rien jamais ne pourrait consoler. Des sanglots la parcouraient… M. Pampelin, très contrarié, allait et venait à travers la chambre ; après son premier mouvement, qui avait été de ramener la jupe de Sophie sur ses bottines, il était resté indécis, il était pris de court. Que faire ? De temps en temps, il s’arrêtait, et la regardait avec inquiétude. Il se demandait comment endiguer ce déluge… Il avait toujours détesté les larmes. Au tribunal, quand un condamné se les permettait, il le faisait vivement enlever par les gardes…
Il prit la main de Sophie, la droite, et il la tapota en murmurant : « Allons ! allons !… mon enfant… » Sophie ne se calmait pas, rien sur la terre ne subsistait plus. Elle sentit seulement qu’on tenait sa main, et voulut la retirer. « Tu as donc tant de chagrin… ma Sophie ?… » articula pauvrement M. Pampelin. Maintenant, noyée dans ses larmes, étourdie, sans pensée, elle ne savait plus pourquoi elle pleurait, et continuait machinalement. Elle avait de la fièvre, les mains très chaudes, à ce contact M. Pampelin soupira. Puis il se pencha sur elle, la baisa dans les cheveux, et se mit à la déshabiller.
Mais c’était une vie nouvelle : elle ne travaillait plus ! Et quatre-vingt-dix francs ! Jamais elle n’avait tenu pareille somme. Elle acheta des bas et du linge. Un instant, son éloignement pour M. Pampelin s’atténua, elle éprouva de la gratitude. Elle possédait un poêle, il faisait bon dans sa chambre. En se levant, elle frottait (ses trois meubles brillaient comme glace) puis elle préparait son déjeuner, — et l’après-midi travaillait pour elle : elle se confectionnait des chemises. Elle jouissait d’un fauteuil Voltaire, où le magistrat s’asseyait quand il arrivait… Il désirait qu’elle n’interrompît pas son ouvrage ; vêtue d’une petite robe noire, elle était sous la lampe et tirait l’aiguille, tête baissée, attentive à son ourlet. Le réveil-matin faisait un fort tic-tac : elle était seule. Lui ne bougeait pas, épiait, comme caché, buvait son corsage vivant, son cou, ses doigts agiles, et tout son air honnête et laborieux. Puis, sans parler, il avançait une main et la promenait sur elle.
M. Pampelin venait dans le plus grand mystère, et la mère Rançon seule connaissait son secret.
Sophie voulut sortir, se promener… Mais dans les rues, il lui semblait que tout le monde la dévisageait… Elle alla sur les quais où presque personne ne passe. Cependant, le fleuve était gris, les montagnes sombres, le ciel couvert ; elle sentait peser son cœur, elle rentrait.
Alors elle s’ennuya. Ce n’était pas là ce qu’elle avait imaginé. Elle croyait qu’un changement dans sa vie serait la fin de son malheur. Mais non ! hors l’abattement de la misère, c’était toujours la même chose : pareil isolement, pareille absence d’affection… Elle eut un grand malaise. Elle n’eut plus l’idée au travail. Elle restait au lit jusqu’à midi. Elle avait beau se secouer, s’efforcer d’envisager froidement son existence, se répéter qu’à présent elle était tirée du besoin, elle n’arrivait pas à chasser sa tristesse…
Qu’était-elle devenue ? Une chose. Car elle n’avait pas un ami : elle avait seulement pris un maître. M. Pampelin restait toujours lointain, étranger, il ne parlait jamais de sa vie, il ne racontait rien. Et il ne lui demandait rien… Dès qu’il était là, elle ne se sentait plus vivre, son cœur s’arrêtait, ses idées tombaient, elle ne sentait que des yeux sur elle qui la violaient, qui lui faisaient mal : qu’une présence ennemie. Il avait des façons d’être là qui disaient qu’il était chez lui, et que tout était à lui. Il poussait la table, il dérangeait les meubles, il laissait son eau sale dans la cuvette. Elle lui disait vous et il la tutoyait… Sophie était offusquée par chacun de ses gestes. Et l’amour !… Ah !… Pour elle c’était comme si son père s’était glissé dans sa chambre la nuit. C’était sale et infâme… Baisers horribles !… Elle ne se donnait pas, elle se livrait.
Elle souffrait trop. Un jour, elle mit la clef sur la porte et s’en alla.
IV
Qu’allait-elle faire ?
Reprendre sa vie. Elle se remettrait au travail, le travail lui paraissait maintenant plein de bonheur. Elle redevenait pauvre. Misérable, non pas : puisqu’elle rentrait en possession d’elle-même, de ses sentiments, de tout son être. Elle se sentait délivrée, elle respirait.
Cependant, à la maison qui l’occupait naguère, on lui répondit qu’elle était remplacée, on ne pourrait plus l’employer à l’avenir… Elle se trouva, pour savoir, à la sortie des ouvrières : « Tiens ! v’là Sophie ! Ah ! Sophie !… s’écrièrent les jeunes filles. Comment ! mademoiselle nous connaît encore ! »
Elles entouraient leur ancienne compagne, elles la regardaient avec curiosité. Sophie, troublée, tout de suite les avaient senties loin d’elle.
« Enfin, si ça te plaisait… t’as bien fait… » disait une petite blonde d’une voix fausse, dans un rire aigrelet.
Et Sophie, soudain, saisissait qu’elle s’était séparée des honnêtes filles… Elle n’avait pas encore pensé à cela, c’est une idée qui lui venait maintenant. Alors elle eut une grande envie de pleurer… Elle aurait voulu parler, expliquer, mais ces sourires… Elle restait là, muette et toute pâle. On chuchotait : « Dis donc, elle s’en est fait des mains blanches ! » Elle avait tiré son mouchoir, le cœur gros ; on reniflait : « Ça sent bon ! »
Ah ! leur dire que cette vie, à elle plus qu’à personne, répugnait, leur dire tout ce qu’elle avait souffert !… leur dire qu’elle aussi elle était honnête, et qu’elle voulait travailler… et qu’elle ne pouvait que travailler !…
Mais Sophie se taisait, car on ne l’aurait pas comprise, elle le devinait ; on aurait dit : « Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne savais donc pas ce que tu faisais ? Mais tu es folle ! » Ou bien à part soi : « Ah ! voilà ! elle n’a pas réussi… » Non, les cœurs étaient prévenus, c’était fini… Quoiqu’elle fît, qu’elle le voulût ou non, maintenant, aux yeux de toutes celles-là, elle était devenue l’une de ces femmes pour lesquelles on éprouve à la fois envie et mépris, un mélange singulier de fascination et d’éloignement… Et tous ses efforts ne pourraient jamais aboutir qu’à amoindrir l’admiration sans diminuer le dégoût. C’était fini !
Elle ne disait rien ; elle éprouvait un deuil affreux. Il y avait, au milieu de ces sourires aigus, son pauvre sourire douloureux. — « Adieu », murmura-t-elle, et elle partit. « Amuse-toi bien, Sophie ! » lui cria une voix… Mais elle ne se retourna pas, elle avait les larmes aux yeux.
Au milieu de son chagrin, la mère Rançon arriva. Visiblement la vieille était envoyée par M. Pampelin ; elle commença par reprocher son ingratitude à Sophie : Un homme si généreux et distingué, qui l’avait mise dans ses meubles ! Parole, elle était folle ! Profiter de cette façon-là d’une chance pareille !…
Quand Sophie, frissonnant encore au souvenir de M. Pampelin, lui apprit qu’elle voulait travailler, elle tomba des nues : Travailler ! Mon Dieu ! mais c’était du délire ! Voyons, Sophie savait pourtant bien que ça ne remplit pas le ventre de travailler !… Voulait-elle encore marcher sur ses bas, porter des chemises trouées, et jeûner tous les dimanches ? Elle savait bien qu’elle ne s’en tirerait jamais sans un ami ; ce n’était pas possible… Alors… M. Pampelin… est-ce que ce n’était pas le rêve pour une petite femme raisonnable ?…
La mère Rançon partit, convaincue qu’on avait fait des propositions à sa protégée et que le magistrat allait être remplacé.
Aussi, trois jours après, quand elle revint, fut-elle profondément étonnée de retrouver Sophie en train de sangloter. Sophie, depuis trois jours, cherchait du travail, et n’en trouvait pas. Au spectacle de ces larmes, une idée traversa Mme Rançon : elle est amoureuse… « Mon enfant, allons, est-il possible de se mettre dans des états pareils ! dit-elle en la cajolant. Ah là ! là ! les hommes n’en valent pas la peine !… » Sophie la regarda avec étonnement. La mère Rançon continua… « Mais oui, ma chatte… Comment ! quitter M. Pampelin pour ça ! Oh !… Bien sûr, vous trouverez peut-être plus jeune, mais aussi bon ?… Voilà un homme qui me disait hier : « Tenez, Madame Rançon, elle a peut-être envie de petites choses qu’elle ne me dit pas ; je connais bien les femmes… ah ! je ne voudrais pas qu’elle se refusât rien, cette chère enfant… eh bien, si elle pensait, des fois, que quatre-vingt-dix francs par mois ce n’est pas assez, je ferais un sacrifice, ma foi ! je lui en donnerais cent. »
De l’œil elle guettait Sophie, Sophie insensible répéta seulement qu’elle voulait travailler.
Une semaine passa. Et la mère Rançon proposa une place de bonne dans une brasserie. La pauvre fille, qui n’avait rien trouvé, accepta.
V
Elle descendait le matin, encore presque assoupie, et fatiguée des quatre membres comme si on l’avait battue, car on se couchait tard et après être resté toute la journée sur ses pieds. On commençait à nettoyer ; mettre les chaises sur les tables, arroser, balayer ; cela sentait le tabac froid, la sciure et les crachats. Un jour sombre entrait par les vitraux, de l’air sur glissait par la porte, ouverte. On avait le patron sur le dos : « Un coup de foulard ici ! Et ce que vous laissez dans les coins, ma fille ! » On mettait les mégots dans un sac.
A onze heures, les premiers clients arrivaient. Il y avait le bon homme : « Bonjour, mon enfant ; et les amours ? » Il y avait celui qui veut toujours toucher, qui vous prend à la taille, ou vous caresse la main, le commis voyageur : « Oh ! là ! là ! t’en fais des yeux cochons ! » Et l’employé… Parler, s’approcher et s’échapper, servir, sourire.
Le soir c’était des cris dans la fumée, des manilles, coups de poing sur la table, discussions, jurons… Dans le coin des étudiants, on chantait… Sophie était étourdie, avec un mal de tête horrible ; ses jambes pliaient sous elle ; mais il fallait s’empresser, et de l’adresse.
Pendant deux semaines, elle ne sentit rien. Elle était abrutie de fatigue et comme stupéfiée. Et tout de suite debout, à l’aube, et occupée, elle n’avait pas le temps de penser. Quand, enfin faite un peu à toute cette nouveauté, elle commença à en prendre conscience, elle fut désespérée.
Elle se sentait déchue.
D’abord, quel travail ! Quand elle cousait, elle avait l’orgueil de ses doigts ; ils usaient d’habileté, d’intelligence. Mais porter des chopes sur un plateau !…
Et ces hommes qui lui donnaient des sous en disant lâchement une saleté ! Les autres bonnes prêtes à tout !… Et coucher là, être comme une brute attachée à la maison, ne plus avoir de vie à soi !… Et encore, dans la brasserie, il y avait une atmosphère énervante. Ah ! Rien que des hommes !… Des regards d’hommes, des bouches et des mains d’hommes ! Elle dormait mal… Des hommes qui vous plantent un regard dans le cœur comme un couteau, ou qui parlent doucement avec une furieuse envie, on le sent bien, de se ruer… Ces yeux, ces yeux qui se collent à votre corsage ! Les autres bonnes riaient, riaient, roucoulaient, riaient, hennissaient…
Un matin, le patron bouscula Sophie dans la cave, sur un sac de charbon. Alors elle oublia tout, elle ne voulut plus se souvenir d’elle-même ; elle eut une folie, vécut dans un vilain rêve. Elle le rejoignait, là, dans le noir, elle sentait des mains sur elle, elle entendait haleter un souffle, une bouche humide et chaude la parcourait, une flamme la pénétrait, l’embrasait, et dans un éclair, elle s’évanouissait… L’homme disparaissait dans l’ombre… Sophie était seule ; elle avait honte. Mais remontée aux lumières, au bruit, elle ne savait plus rien ; tout s’effaçait, elle se remettait à circuler à travers les tables en portant ses bouteilles.
Dans le coin des étudiants, trois Allemands venaient tous les jours. Ils ne jouaient pas aux cartes, et ils ne chantaient pas. Presque sans rien dire, ils fumaient des pipes. L’un d’eux, quelquefois, se mettait à parler : il parlait longtemps, et les deux autres l’écoutaient, en faisant par moments un signe de tête. Le plus grand et le plus large, le plus blond, appelait toujours Sophie « Fraulein » ; il la regardait d’un air rêveur et sérieux. Sophie ne l’aimait pas, parce qu’il était trop poli… Qu’est-ce qu’il veut, cette choucroute-là ! pensait-elle… Avec sa tête fadasse, il l’effrayait un peu… Il parlait doucement, timidement.
Celui-là se mit à arriver chaque matin à dix heures, avant tout le monde. Il s’asseyait à l’une des tables de Sophie… Le v’là encore ! murmurait-elle, de mauvaise humeur. « Bonchour, Fraulein », faisait-il. Là-dessus, il s’arrêtait, il était gêné… Elle s’adossait à la boiserie ; la serviette au bras, debout, de ses mignons yeux bleus, cernés de noir, elle le regardait, indifférente. Alors, tout troublé, il tirait un journal de sa poche et se cachait derrière.
Elle s’amusait maintenant tous les matins à l’embarrasser ainsi. Elle le trouvait si bête et si ridicule. Il avait pris l’habitude de ne pas parler. Il s’asseyait, lisait, la regardait parfois à la dérobée et rougissait. Un imbécile… Cependant, un jour qu’elle toussait, il leva les yeux sur elle avec une expression d’inquiétude si singulière qu’elle en resta tout étonnée. Et comme une bonne lui disait en déjeunant : « Et ta gourde de Boche ? — Quoi ! ta gourde ! » fit Sophie.
Une idée nouvelle, extraordinaire, tout d’un coup l’avait frappée, et la rendait comme grise. Ça l’avait prise subitement ; subitement elle avait eu le cœur à l’envers, tremblante. Il m’aime !… Il y avait quelqu’un qui pensait à elle, pas pour monter dans sa chambre la nuit, pas comme à une bête, quelqu’un qui rêvait en pensant à elle !
Toute la journée elle fut absente ; elle n’entendait pas les clients l’appeler, elle se trompait en servant… Quand enfin elle remonta pour se coucher, la journée finie, elle tomba sur son lit et pleura. Elle pleurait à sanglots, à chaudes larmes, avec des soupirs profonds, ah ! de tout son cœur à vider !
Le lendemain, le commencement de la matinée fut interminable. Dix heures ne sonneraient donc jamais ? Enfin l’instant arriva, mais Scholch n’était pas là… Mon Dieu ! est-ce que maintenant il allait ne plus venir, avait-elle compris trop tard !… Cependant il parut. Alors elle le servit, n’osa pas le regarder, puis alla se cacher.
Cela dura plusieurs jours, le pauvre garçon se désolait. Il avait bien senti qu’il ne plaisait pas à Sophie, mais lui était-il devenu si insupportable qu’elle ne pût même plus souffrir sa vue ? Avant, au moins, si elle ne l’encourageait guère, elle restait là, près de sa table, il pouvait de temps en temps se risquer, d’un œil. Pourquoi fuyait-elle à présent ? Il aimait encore mieux quand elle avait l’air de se moquer de lui, mais qu’elle était là.
Un jour, un samedi, Scholch se montra seulement à dix heures et demie, Sophie depuis longtemps ne vivait pas. « Vous êtes bien en retard », fit-elle, malgré soi. « Comment donc ! vous avez recardé cela, Matemoiselle ? » demanda-t-il… Elle se tenait devant lui, mince, avec sa figure douce et ses jolis yeux d’enfant. Elle le regardait comme jamais elle ne l’avait regardé. Il se sentit bouleversé. Que se passait-il ?… Comme elle le regardait, mein Gott !! « Sophie ! » balbutia-t-il. Elle recevait sa voix avec ravissement, il n’avait plus d’accent, ou bien il était joli son accent… Il avait l’air troublé, des yeux éperdus : Sophie se sentait heureuse… Ils se mirent à parler par petites phrases, à mots détachés, des mots timides, des mots rougissants, puis, peu à peu, le cœur ouvert, il aurait voulu parler, parler, parler pendant toute sa vie… Sophie écoutait, délicieusement. Ah ! ce langage jamais entendu encore et désiré toujours !… Il lui disait qu’il avait bien compris qu’elle n’aimait pas le voir, et cela lui était si douloureux ! Il disait comme elle l’avait intimidé, qu’il voulait lui parler et n’osait pas, que tous les mots l’abandonnaient quand elle était là… Il disait comme il pensait à elle, qu’il n’avait tous les jours qu’un désir, venir ici et la voir, qu’il ne travaillait plus et ne pouvait plus travailler, que la seule pensée dans sa tête c’était elle, et que, ces derniers jours, quand il avait remarqué qu’elle le fuyait, il était devenu trop malheureux, et il ne savait plus comment faire, et il souffrait, et il l’aimait…
Sophie avait envie de pleurer en entendant cela. Elle aurait voulu baiser la main de Scholch. Elle se sentait les jambes molles. Elle ne disait rien. Elle écoutait, elle soupirait… Oh ! c’était bon, mais cela remuait trop ! Elle manquait défaillir.
VI
C’était son dimanche de sortie.
D’habitude, elle restait dans sa chambre, elle dormait toute la journée. Aujourd’hui, à huit heures, elle était prête, elle avait mis du beau linge blanc, passé un ruban bleu ciel autour de son cou ; et elle ne tenait plus en place… Comme, afin de n’être pas en retard, elle s’était levée tôt, elle était très en avance. Ils avaient rendez-vous à neuf heures : ce n’était pas la peine de déjà descendre pour attendre sur la place. Elle aurait voulu s’occuper, ranger, pour tuer le temps, mais elle était trop énervée, elle aurait cassé tout ce qu’elle eût pris dans ses mains ; elle s’assit. Elle était là, dans sa toute petite chambre, sur une chaise au pied de son lit, regardant un bout de ciel bleu qui passait par la tabatière. Elle était là, en chapeau, en gants de fil blanc, comme une petite fille bien sage que sa mère a habillée le dimanche pour aller à la messe, et qui attend l’heure, rangée dans un coin de la salle à manger, et ne bougeant pas du tout, de peur de se salir.
Elle pensait qu’il allait faire très beau. Quand elle s’était levée, elle avait vu, étendue sur les toits, une brume blanche qui se dissipait peu à peu, paresseusement. Il est des matins pareils à ces femmes qui ne se décident que lentement à découvrir leur corps magnifique.
Sophie entendait les cris des moineaux qui jouaient sur les toits, et toutes les voix fraîches de la journée nouvelle montant de la rue. Elle ne s’était jamais sentie ainsi. Son cœur était gonflé de petits sanglots, elle avait une âme attendrie et neuve, elle souriait. Elle sentait venir pour elle un grand bonheur. Avant de descendre, elle se regarda dans la glace, et elle eut envie de s’embrasser.
Scholch l’attendait. Il lui prit la main, il la regarda, et devint pâle. Il aurait voulu parler, il ne pouvait ; il eut un soupir profond qui parut à Sophie plus doux qu’aucune parole.
Maintenant ils marchaient à côté l’un de l’autre, sagement, d’un pas égal, et sans regarder autour d’eux… Tout le dimanche les croisait : des dames en noir avec des chapeaux à brides et un livre de messe à la main, des petits garçons vêtus en marins, des petites filles en rose, des Messieurs rasés de frais dans des redingotes boutonnées. Mais tous les deux ne voyaient rien ; ils allaient, innocents, au milieu du monde, et la main du Seigneur était sur eux.
Quand ils furent arrivés au cours Saint-André, dans la large et superbe avenue d’où l’on découvre un si beau paysage, Sophie se mit à rire. Elle avait des chansons plein les veines, elle eût voulu danser, sauter, en marchant elle se levait sur ses pieds et se dandinait, et elle balançait ses mains, comme une pensionnaire contente.
Ils s’arrêtèrent pour regarder le soleil sur la montagne ; un éblouissement de lumière glorifiait l’espace, c’était un triomphe, une allégresse énorme, un chant radieux de renaissance qui montait de la terre jusqu’au ciel, et tout semblait paré d’une éternelle jeunesse. Ils contemplaient, aspirant ce bonheur, sentant glisser dans leur sang un peu de cette lumière… Tout près, on voyait le vert tendre et nouveau des arbres, et la rosée de l’herbe.
Ils prirent un sentier qui menait au bord de l’eau ; Scholch, à cause de la main de Sophie sur son bras, frissonnait. Elle poussa des cris de joie, tout à coup, parce qu’un gros insecte précautionneux faisait d’un air pressé le tour d’un petit arbre. Puis elle partit en courant : « M’attrapera pas, m’attrapera pas ! » Scholch l’avait rejointe, il la tenait, et il n’osait pas l’embrasser. Alors elle dit. « Je ne veux pas que vous m’embrassiez ! » Il l’embrassa donc, mais gentiment, sur la joue, bien que déjà elle eût fermé les yeux, frémissante.
Ils avançaient maintenant dans le sentier, enlacés, parmi les louanges des fleurs et des oiseaux. Enivrée, respirant le ciel, elle laissait sa tête aller sur l’épaule de son ami, et marchait comme dans un rêve.
Des parfums flottaient dans l’air pur, mêlés à une légère odeur qui montait du corsage et des cheveux de Sophie, odeur de blonde, odeur de chair claire et douce. Il la regardait : elle était rose, les yeux alanguis, la bouche entr’ouverte, et ses lèvres étaient délicates comme des pétales. De sentir si près de lui, si à lui, toute cette petite vie ardente et fragile, il fut alors pris d’une angoisse et d’un attendrissement délicieux. Il eût voulu l’absorber, l’entrer en lui-même, vivre toutes ses sensations, tous ses gestes, toutes ses faiblesses. Il était amoureux d’une veine qu’il voyait sur son poignet, entre son gant et sa manche, de l’ambre de son cou, de la cernure de ses yeux, d’un pli qu’elle avait au front, du bruit que faisait sa jupe ; il l’adorait.
Comme ils s’étaient assis, il murmura, toute son âme murmura : « Je t’aime ! » et elle crut qu’elle mourait de bonheur.
VII
Ce fut une saison en paradis… Elle habita avec Scholch. Il avait vingt ans, il avait une âme tendre. Il l’aima de toute son adolescence et de tout son exil.
Envoyé de Mulhouse par son père pour faire son droit à Grenoble, il s’y ennuyait profondément. Il se donna à Sophie entièrement, de son cœur vierge et solitaire, parce qu’elle était blonde et qu’il l’avait devinée rêveuse comme une Allemande. Il était à l’âge ou la femme est un ange, à l’âge où dans toutes les caresses on caresse l’âme. Il ne s’éleva pas un nuage entre eux, l’un pour l’autre ils étaient clairs comme une source. Ils se disaient tout.
Sophie s’était senti naître. On eût dit un éveil. D’elle, tout son passé récent était tombé. Elle avait retrouvé son âme d’enfant, son âme vraie. Elle existait enfin selon elle-même, voilà ce qu’elle avait toujours pressenti, la vie de tendresse vers laquelle elle tendait si fort, et dont la privation jusqu’alors l’avait désespérée ! Scholch lui apportait la vie. Elle fut dans le ravissement, dans l’extase. La fleur d’elle-même s’était épanouie, elle vivait de tout l’être. Quel bonheur !… Jusque-là elle avait existé dans un rêve, inconsciemment, sans vérité. Elle se rappelait comme un cauchemar les jours passés. Ces matins sombres de la brasserie : des moments dans une caverne, et le soir avec la fumée, et ces ombres brutales, ah ! l’enfer !… Et la cave !… Elle frissonnait… Elle se tournait vers Scholch, elle lui passait ses bras autour du cou, elle l’embrassait. Il était là ! Il était là !… Rien de tout cela n’était vrai.
Ils habitèrent une petite maison aux Ponts-de-Claix, avec un jardin. Le matin elle descendait en peignoir, le tenant par la taille, pressée contre lui, et ils flânaient en regardant les fleurs au doux soleil. Des moucherons, des poussières d’or, tournaient dans l’air limpide. Devant une toile d’araignée tendue dans un rosier, et où des gouttes de rosée semblaient des perles prises dans le filet d’une fée, on s’arrêtait longtemps. On ne parlait presque pas. C’était un muet émerveillement, que tout était joli !… « Regarde, ma Fine », murmurait-il. « Regarde, Mimi », murmurait-elle.
Quelquefois, dans leur grand lit, ils se réveillaient en même temps. « Bonjour toi ! » disait Fine. — « Bonjour, bonjour ! » disait Mimi. Il l’embrassait. Puis, sous prétexte que les cheveux de Fine l’avaient frôlé, et qu’ils l’avaient fait exprès, il la chatouillait. Alors, elle riait, mais bientôt elle se défendait, elle criait « Laissez-moi ! Voulez-vous !… mais je vous défends ! Horreur !… » Quand il se réveillait avant elle, il ne bougeait pas : il la regardait dormir. Il arrivait qu’elle faisait semblant, et à travers ses cils baissés, elle le regardait qui la contemplait.
Ils allaient se promener dans les champs. Au village, tout le monde les voyait passer en souriant, on les trouvait si gentils… Ils longeaient souvent le bord de l’eau. Ils aimaient les nuées blanches des beaux matins, les légères nuées qui roulent sur le fleuve et s’accrochent aux roseaux des rives, et qui, tout à coup, comme un rideau qu’on a tiré, se dispersent pour découvrir la splendeur renouvelée des choses. Ils suivaient du regard le vol des libellules, ils s’amusaient du saut des poissons ; et des oiseaux qui boivent d’un plongeon soudain, à ras d’eau… Ils connaissaient un terrain semé de pierres, couvert de broussailles, où abondaient les lézards. Sophie s’exclamait à leurs fuites instantanées, au bruissement subit et au court frisson des feuilles. On marchait dans les labours, au milieu des grands paysages, et le soleil vous entrait dans le cœur, et s’y étalait, éblouissant comme à la surface d’un lac.
Et puis, le déjeuner. C’était toujours la dînette. Ils étaient à côté l’un de l’autre, ils s’embrassaient, ils ne savaient pas ce qu’ils mangeaient. Déjeuner, c’était plutôt jouer. « Veux-tu des fraises, monsieur Mimi ? disait Fine… Ah ! oui ! bien sûr ! vous êtes un vieux gourmand ! »
Après, ils retournaient au jardin. Sophie paraissait travailler à quelque broderie, Scholch paraissait lire. Leur repos n’était troublé par rien. Le soleil, filtré par les feuilles, tombait en petite pluie sur le gazon, et l’inondait de gouttes d’or. Un merle sautillait dans l’allée. La voix fraîche d’une fontaine voisine qui bavardait dans le silence, faisait sentir toute la joie et le calme du village assoupi. Quelquefois, un bruit de grelots passait sur la route, ou la trompe d’un marchand ; Sophie levait la tête et disait entre haut et bas : « Tiens ! voilà Cagny ! »
Cette vie-là dura un an. Ce fut un bonheur délicieux, le bonheur d’êtres très jeunes, très purs, qui s’aiment sans soucis et sans arrière-pensées, qui ont des âmes d’enfant, et qui entrent dans le monde en chantant la plus jolie de toutes les chansons.
Mais Scholch n’étudiait plus. Par les Allemands, ses camarades à Grenoble, son père sut la vie qu’il menait et lui coupa les vivres. Il fallut revenir à Mulhouse.
La catastrophe éclata soudainement. Ce fut pour Sophie comme si, marchant paisiblement au milieu d’une plaine verdoyante, la terre tout à coup, devant ses pieds, s’était ouverte. Elle se sentit prise d’un vertige, l’abîme l’attirait, le malheur l’appelait… Elle n’était surprise qu’à demi ; vraiment, elle était trop heureuse, ce n’était pas naturel d’être si heureux. Malgré tout, et jusque dans le ciel où elle planait, elle avait une appréhension sourde ; elle s’était étourdie, elle avait fermé l’oreille aux voix qui lui disaient que ce bonheur ne durerait pas toujours, mais maintenant elle se répétait : je le savais bien, il fallait un jour que tout s’écroulât… Scholch, en pleurant, lui avait dit qu’il reviendrait ; elle le sentait, elle en était sûre, elle ne le reverrait jamais.
Elle quitta la gare, le cœur en lambeaux… Elle se retrouvait seule ! Il était parti ! Elle pensa à se tuer… Elle errait dans la ville comme une bête perdue. Solitude ! visages durs. Elle marchait, marchait, pour se fuir !… Elle se disait tout à coup : mais non ! croyait qu’elle avait rêvé, et pour le retrouver rentrait en courant dans la chambre qu’il avait louée, et où il avait mis ses meubles… Si ! c’était vrai ! elle était bien toute seule ! Sur cette chaise il ne s’assiérait plus, ces rideaux-là jamais plus il ne les verrait ! Tout cela était abandonné… Elle aurait voulu, alors, ne toucher à rien, pour conserver aux choses tout ce qui restait de son amant sur elles.
Ah ! s’il lui avait laissé quelque chose de lui ! une chose vivante à regarder, à embrasser, en se rappelant tout !… Un petit !… Si elle avait eu un enfant de Scholch !… Elle rêvait à cela en pleurant.
Le soir, elle allait au jardin public. C’était, l’été, la musique jouait. Elle s’accoudait au balcon qui domine l’orchestre, et elle écoutait, devenue absente. Elle ne voyait pas la foule qui passait devant elle, sous les arbres. La musique avait pris son âme, la musique lui faisait revivre toute sa vie d’amour. Là, accoudée, immobile, elle était toute en elle-même… Et quand la musique était finie, elle continuait à écouter…
PREMIÈRE PARTIE
I
Il y en avait trois sur le trottoir, place Clichy, à côté du bureau d’omnibus. Il faisait nuit, et il pleuvait. Elles étaient arrêtées sous le renfoncement d’une porte, devant un réverbère, et attendaient. De temps en temps, un tramway arrivait, le contrôleur sortait du bureau, suivi d’un groupe noir, puis le tramway repartait, et l’homme au capuchon regagnait son bureau en courant. On voyait en face l’éclairage du café Wepler, et au fond du boulevard, la lumière changeante des enseignes de Bostock.
Une femme avait tourné le coin de la rue de Douai, et suivait le trottoir, se dirigeant vers la rue de Clichy. Elle fut rouge, puis verte, devant la pharmacie de la place. Elle arrivait à la hauteur des trois : « Tiens ! dit l’une, tiens, la v’là la bath ! Ils ne vont donc pas l’emballer ! »
La passante ne fit aucun geste, mais elle pressa le pas ; elle courbait son dos étroit sous la pluie, on la sentait toute mouillée, frissonnante et lasse ; les trois filles la suivaient du regard. « Penses-tu qu’elle va faire quelqu’un ce soir !… Mais elle est enragée c’te môme-là ! On peut pas remuer sans se buter dans elle. Avec son air de pas vous regarder… »
La femme avait pris maintenant la rue de Clichy, elle descendait dans le noir. Il n’était pas tard, dix heures, mais avec cette pluie le trottoir était vide. Elle ne croisait, de loin en loin, qu’une ouvrière attardée, qui, la longue journée finie, rentrait, impatiente de sa chambre.
Elle longeait les boutiques fermées, le bas de sa jupe trempée battait ses jambes, une gêne vague lui serrait l’estomac. Le patron d’hôtel l’avait dit : si demain elle n’avait pas d’argent, il la mettrait dehors en gardant sa malle… Mon Dieu ! depuis qu’elle faisait ça, elle ne rencontrait que des hommes qui partaient sans rien lui donner ! Est-ce qu’elle était plus bête que les autres ? Demander, elle ne pouvait pas…
D’abord, elle avait eu de la chance — toujours la même chose : quand elle ne cherchait pas… — une fois, elle sortait d’une maison où l’on venait encore de lui répondre qu’on ne pouvait pas l’employer, un monsieur lui avait parlé, elle l’avait suivi, et il lui avait laissé vingt francs… Elle avait eu d’autres occasions… Toujours pas de travail… Et, lasse à la fin de monter des étages avec espoir pour les redescendre découragée, lasse de s’entendre faire la même réponse partout, elle n’avait plus cherché de travail ; maintenant elle ne sortait que pour trouver des occasions. Seulement, à présent qu’elle les désirait… Les hommes, auparavant, la regardaient, lui souriaient, ils la suivaient ; maintenant ils la regardaient rapidement et passaient. Et Sophie comprenait : avant, ils la voulaient, parce qu’elle ne les recherchait pas ; ils ne la voulaient plus, à présent, parce qu’elle les recherchait ; c’était à séduire qu’ils aimaient, c’était à vaincre. Devenue quelque chose à acheter, elle avait perdu pour eux son attrait… Et quand faire ça devient un métier pour une femme, c’est bien plus difficile. Alors, il faut savoir : elle, elle ne savait pas, elle n’avait pas la routine. Et puis elle avait peur ; s’arrêter, elle n’osait pas : les femmes lui en voulaient, elles l’auraient fait emballer. On dit aux mœurs : Et elle ! Pourquoi que vous n’y touchez pas ?… Et après il paraît qu’on écrit au maire chez vous, et c’est fini, tout le monde le sait…
Cependant il y avait une femme qui était bonne, P’tit-Jy, elle lui donnait bien des conseils.
P’tit-Jy faisait les boulevards et la Chaussée-d’Antin depuis cinq ou six ans, jamais on ne l’avait chauffée. Ce soir-là, Sophie la retrouva sous une porte, rue de Provence : « Eh bien ! dit P’tit-Jy, ça va ? » Sophie ne répondit pas. « Et hier soir ? » Sophie baissa la tête. « Je parie que tu t’es encore fait poser un lapin. — Oui, fit tout bas Sophie. — Ah ! ben vrai ! j’te cause pus, t’es trop gourde ! — Oh ! P’tit-Jy !… — C’est vrai, tu te dessaleras jamais alors ! »
P’tit-Jy avait un parapluie, elles remontèrent ensemble jusqu’au boulevard, et là, P’tit-Jy quitta Sophie : « Quand je te le dis, Fifi ! Fais-les payer d’avance… »
Le boulevard était presque désert. Quelques passants se hâtaient. Sous la marquise d’un café, deux agents et des camelots s’abritaient. Le trottoir mouillé, plein de reflets, indéfiniment s’allongeait sous les pas des filles. De temps en temps, au trot lourd de ses trois chevaux qui flaquaient dans les mares, un omnibus passait.
Sophie marchait, les bottines gonflées d’eau, elle avait froid. Devant elle, une femme posait sa main sur le bras d’un passant. « Tu viens, mon loup ? » Il ne répondait pas… Ah ! ce soir, c’était sûr ! elle ne trouverait rien — et demain : à la rue ! Que ferait-elle alors ?…
Mais un homme l’a regardée, au prochain réverbère, sous la lumière, il l’examine… « Eh bien ! oui, venez, venez donc ! »… Il s’en va ! Ce n’est pas ainsi alors qu’il fallait s’y prendre avec celui-là ; oui, il y a des hommes qui n’aiment pas qu’on soit trop hardie, oui, mais comment le savoir ? Il serait peut-être venu… Ah ! dire qu’il y a si peu d’hommes, et en rater un par bêtise ! Que je suis fatiguée, mon Dieu ! ah ! je suis malheureuse !… Tiens ! Mais cet homme-là qui me regardait, c’était peut-être un mœurs ? S’il me regardait pour me reconnaître un jour ? Un peut-être à qui une aura parlé !… Bon ! une voiture ! De la boue sur la joue !… Comme il pleut ! j’ai les cheveux mouillés et des gouttes dans le cou… froid… Celui-là, avec son mégot, qu’est-ce qu’il veut ? il rit. « Ça irait bien mieux, Fifi, si tu prenais un petit homme. » Laissez-moi tranquille !… Et celle-là qui vient, elle va me dire quoi ? — Elle ne m’a rien dit…
… Ah, quelqu’un ! oui, il me dépasse, il me regarde. — Mais il a l’air bien cet homme-là ! Il se retourne. Attention de ne pas le manquer celui-là, pas le regarder trop, je le laisse venir… Qu’est-ce qu’il fait ? Il ralentit : il va me parler. Non. Alors il veut que je le dépasse ?… Mais j’ai peut-être eu tort de ne pas lui parler, peut-être un pas comme l’autre, un avec qui il faut être hardie. Non : il est derrière moi. Quoi faire ?… Mais pourquoi me suit-il sans parler ? Un mœurs ! Dieu ! un mœurs ! Oh non ! il a l’air bien ; oui, mais les airs, on ne sait jamais, faut pas s’y fier… Je vais prendre à gauche, il aime peut-être les petites rues… On dirait qu’il hésite. Est-ce qu’il me laisserait là, oh ! pourvu qu’il ne s’en aille pas ! Non, ça y est ! il vient !
L’homme a rejoint Sophie. Maintenant c’est un couple, un homme et une femme qui marchent l’un à côté de l’autre, dans la rue ténébreuse. Il lui demande si elle rentre, si c’est bien loin, et Sophie ne sent plus qu’elle a l’estomac vide et qu’elle est trempée, la joie chante en elle, tout l’espoir. Elle est sauvée. Ah ! cette fois-ci ! je ferai comme dit P’tit-Jy, je lui demanderai d’avance ! « C’est trop loin, disait l’homme, si tu veux, nous irons par ici, dans un hôtel que je connais. » — « Je veux bien, mon chat. » Cependant elle pensait que s’il payait l’hôtel, il lui donnerait moins. C’est vrai que chez elle, ce n’était pas assez bien pour lui…
Arrivé sous la lanterne, il entrait le premier, cognait à la vitre de la loge, et le garçon ensommeillé sortait, prenait une bougie au râtelier et montait, les précédant dans l’escalier tournant au tapis café au lait. « Au premier, Monsieur, Dame », disait le garçon qui pénétrait dans une chambre, découvrait le lit, puis attendait. « C’est trois francs », faisait-il au bout d’un moment, l’air discret, et payé, il sortait. Le client mettait le verrou derrière lui.
Sophie pensait : Il faut que je lui dise… Elle n’osait pas. — Il faut, il faut que je lui dise… Impossible ! — Alors elle se donnait des raisons ; il était très bien cet homme-là, ça le fâcherait de lui demander avant, on dirait qu’on n’a pas confiance. Il était très bien, il n’était pas comme celui d’hier, qui n’avait pas l’air franc, et qui, après, était parti si précipitamment qu’il avait laissé ses bretelles.
« Qu’est-ce que tu attends pour te déshabiller ? » disait le Monsieur. — « Rien », faisait Sophie. — Puis elle s’étendait sur le lit froid… Oh ! comme elle avait froid !… Oh ! ses pieds glacés dans ses bas mouillés !… Oui, il avait de l’argent cet homme-là : le joli caleçon de couleur, et des bottines neuves… C’est un homme du grand monde. Sûr, il la paierait en la quittant… Et, après, il ne se dépêchait pas de se rhabiller pour être prêt avant elle, il l’attendait, il n’allait pas ouvrir la porte et descendre très vite, ayant bredouillé qu’il l’attendait en bas. Non, il l’aidait à passer son corsage. Il était très comme il faut vraiment. « Là ! tu es prête, tu n’oublies rien ; va, je prends la bougie. » Il descendait derrière elle. Il demandait le cordon, mais, aussitôt la porte ouverte, d’un mouvement brusque il poussait Sophie dehors, et la porte se refermait sur elle, sur elle toute seule dans la rue, dans la nuit.
II
Elle se réveillait. Elle voyait la fenêtre étroite et le mur sale de la petite cour, sur laquelle ouvrait sa chambre. Enfoncée dans son lit, la tête seule découverte et ses jolis yeux fripés, elle restait là, ne bougeant pas. Elle repassait sa soirée.
Quand la porte s’était refermée, elle avait eu un saisissement, puis elle avait voulu appeler, crier, dénoncer l’injustice dont elle venait d’être victime, mais elle s’était écroulée près de la porte et s’était mise à pleurer. Appeler !… Qui ?… Elle était là, couverte de boue, la tête dans les mains, échouée, et comme une épave lamentable. La pluie tombait, sombrement. Quelquefois un fiacre survenait, le cocher jetait un vague regard sur cette chose noire, inerte, et passait. Elle pleurait, pleurait, dans un désespoir infini.
Une main, tout à coup, lui toucha l’épaule, elle leva la tête ; au milieu de ses larmes, elle vit alors, éclairée par la lanterne de l’hôtel, une vieille barbe grise penchée sur elle. C’était une sorte de camelot misérable. « Reste pas là, petite, dit-il, ils t’emballeraient. » Et le vieux mit entre ses doigts une pièce de cinq sous, puis il s’éloigna d’un pas fatigué… Quand Sophie comprit, il était loin déjà. Oh ! elle aurait voulu courir après ! elle aurait voulu s’attacher à lui, ne pas le quitter, pareille au chien perdu qu’on a caressé. Il était loin. Elle se leva et rentra, machinalement, la tête vidée par les larmes. Elle s’était endormie tout de suite.
Sophie entendait la pluie qui dégouttait sur le rebord de zinc de sa fenêtre, elle voyait ses vêtements couverts de boue sur la chaise, et, par terre, ses chaussures informes… Elle se trouvait dans une courte chambre, un cabinet. La logeuse la lui louait vingt francs par mois, et chaque fois que Sophie amenait quelqu’un, réclamait deux francs. Elle la volait. Sophie devait trente et un francs. Il n’y avait là pour meuble et ornement qu’une mince descente de lit tachée d’huile et usée, une table couverte de toile cirée, garnie d’une cuvette, et sur la commode deux ou trois fioles de pharmacie, un éventail réclame, le portrait de Scholch, et un bout de bougie.
Sophie pensait à Scholch. Elle n’y comprenait rien. Le lendemain de son arrivée là-bas, il avait écrit, puis, après, jamais plus. Elle avait attendu tous les jours une lettre, de plus en plus inquiète, de plus en plus anxieuse… Mais les journées s’étaient écoulées, rien n’était venu. Rien ! Scholch avait disparu comme s’il était mort… Que s’était-il passé ? Était-il malade ? L’avait-il oubliée ? Sa famille le forçait-elle au silence ?… Mais s’il avait voulu… Non, il fallait que, de lui-même, il se fût laissé vaincre, il fallait qu’il en fût arrivé à ne plus aimer Sophie, — davantage : à se reprocher de l’avoir aimée… Sans doute que son milieu l’avait ressaisi ; repris par une vie régulière, une vie de bourgeois, il avait détesté son existence passée. Il devait penser qu’avec sa maîtresse il avait couru un péril, et se montrer pour elle plus dur d’autant qu’il se sentait au fond moins fort contre elle…
Mais ne pas avoir pitié !… Il fallait donc qu’il ne l’eût jamais aimée !… Car il savait bien qu’elle n’avait que lui au monde, il savait que son abandon la tuerait… Hélas ! il ne l’avait pas aimée !… Non, Sophie s’était trompée : il n’y avait rien eu. Tandis qu’elle se donnait, lui se gardait, — ainsi pensait-elle… Et tous les délicieux souvenirs de l’amoureuse étaient gâtés, son rêve était ruiné par l’idée que Scholch ne l’avait pas partagé avec elle comme elle l’avait cru. Ah ! c’était affreux ! Cela ouvrait au centre d’elle-même une profonde blessure ! Elle ne pouvait plus croire à rien, aimer rien ; le monde n’était que mensonge et que méchanceté…
Rester à Grenoble, où tout lui parlait de Scholch… Elle était venue à Paris… On dit que dans ce grand Paris chacun trouve sa vie, cependant elle n’avait point trouvé la sienne. Et puis elle n’avait plus de courage. Alors, peu à peu, elle était tombée, elle s’était laissée aller… D’abord cela lui avait fait très mal, elle pensait que si Scholch la voyait !… En même temps, c’était comme une vengeance. Ah ! salir ce qu’elle lui avait donné de pur, ce qu’elle lui avait donné de bon ! Oui, perdre ça à jamais, n’être plus rien de la femme de Scholch !… D’ailleurs elle ne croyait plus à rien. Ah ! qu’importait !… Elle se serait tuée si, par une obscure contradiction, elle n’avait conservé au fond d’elle-même l’espoir vague et inavoué de le retrouver un jour.
Mais maintenant, ce matin, dans son lit, elle revoyait sa vie, sa vie lamentable depuis qu’elle était à Paris, sa vie de faim, de honte et de misère. Marcher, marcher, toujours ! Et les hommes qui ne la regardent point, parce qu’elle est mal habillée, et parce qu’elle ne sait pas les provoquer ! Quand un homme venait avec elle, il la volait ! Et combien de soirs elle avait marché, marché sans trouver personne, se sentant devenir folle, finissant par s’arrêter au coin d’une porte, attendant obstinément, comme une mendiante, étourdie, prête à tomber…
Ah ! non ! C’était fini ! Pour les pauvres la vie n’est qu’un supplice interminable. Quelle joie avait-elle eue ? Elle avait bien souffert aussi à Grenoble… Scholch seulement, — et c’était mensonge ! — Il valait mieux en finir. D’ailleurs on allait la jeter à la rue. Le sort décidait, on ne voulait plus d’elle nulle part : c’est la vie qui ne voulait plus d’elle. Dans ce grand Paris, il y a une rivière : voilà ce qu’on y trouve.
Sophie, sans bouger, réfléchissait. On faisait du bruit dans l’hôtel, des gens passaient dans le couloir, descendaient l’escalier, mais elle n’entendait pas. Cependant, à côté, il y eut un homme et une femme qui se disputèrent. — « Tu n’es qu’un mac ! » disait une voix plaintive. Une grosse voix éclata : « Veux-tu te taire, saleté ! j’te vas réveiller les sangs ! » — Puis un bruit de chaises qui tombent, un vacarme de coups. Sophie entendit cela, écouta… Ah ! elle enviait la femme dans la chambre voisine, la femme battue, celle-là, elle n’était pas seule ! Elle restait avec un homme qui la battait, c’est qu’elle l’aimait ; elle aimait, elle croyait ! Sophie l’entendait pleurer, des gros sanglots d’enfant ; l’homme s’était tu, et ne bougeait plus. Ça doit être bon de pleurer ainsi, près d’un homme violent qui vous prendra dans ses bras, tout à l’heure, et vous consolera. Jamais elle n’avait été battue par un homme, elle, — mais elle, elle serait toujours seule… Elle ressentait une immense fatigue de la vie… Elle allait donc enfin mourir !…
La porte s’ouvrit, et un homme roux, très haut, en pantalon de toile et chemise de flanelle, s’y encadra. C’était le garçon. Il avait à trimer dur, et on le voyait dans le même costume toute la journée. Il était le maître ici, on disait qu’il couchait avec la patronne. Il entra, l’air oblique et louche des hommes qui, le matin, au petit jour, pénètrent dans la cellule du condamné. Puis il se planta devant le lit de Sophie : « Ben quoi ! n’y a pus d’amour ? A quelle heure que vous allez vous en aller ?… »
Sophie le regarda, et docilement, sans rien dire, elle sortit un bras de son lit et tira à elle les bas qui se trouvaient sur la couverture.
L’homme parut étonné, il reprit un peu plus doucement : « Vous n’avez pas d’argent hein ? pas du tout ? Vous savez bien ce que la patronne a dit hier ? » Sophie fit signe de la tête que oui, et elle retourna ses bas.
Le garçon sortit, et Sophie se leva. Elle était en jupon, quand, à son tour, la logeuse entra. C’était une petite grosse, ronde comme une boule. Elle cria tout de suite : « Ah ! elle s’habille ! N’emportez rien, vous savez. Où qu’est la malle ?… Malheur ! Y en a pas seulement pour dix balles !… Trente et un francs qu’elle me doit !… Est-ce que vous pensiez que j’allais vous garder sans payer ? Dites donc, vous ne savez pas travailler, alors c’est moi qui dois pâtir ? » — Sophie ne répondait rien, et mettait son chapeau encore tout mouillé de la pluie d’hier. Son silence et cet air indifférent inquiétaient la logeuse. « Vous savez, quand vous me donnerez mon argent, je vous rendrai votre malle. Je ne veux rien vous prendre. » — « Sûrement », ajouta le garçon qui était revenu, et qui dépassait la patronne de tout le buste, « sûrement, mais on ne peut pas vous loger pour rien, pas ? »
Sophie prit sur la commode le portrait de Scholch. Puis elle descendit l’escalier sombre et gras.
III
« Fifi, où vas-tu ? cria P’tit-Jy. Comme t’es pâle ! Je vois ce que c’est, ils t’ont fichue dehors. T’as encore rien fait hier, hein, ma gosse ? Et où que t’allais à présent ?… Bien, me le dis pas, mais je veux pas que tu me quittes, t’entends ! D’abord, tu vas venir manger avec moi, y a combien de temps que t’as pas bouffé ?… Ah ! comme c’est bête ces mômes-là !… Allons, fais pas ta figure. J’te prends avec moi, tu ne t’en iras pas, ou j’te colle un jeton. Comme elle est mouillée ! Si c’est pas malheureux !… »
P’tit-Jy conduisait Fifi chez un marchand de vin, Chaussée-d’Antin : « Qu’est-ce que c’est pour ces dames ? » Elle lisait la carte : « Tu mangeras bien une gibelotte, Fifi, — avec une chopine de blanc… T’entends, Alfred ? »
Autour, c’était de bonnes gens, des cochers qui cassaient la croûte, au comptoir trois maçons qui prenaient un verre. Il faisait chaud, ça sentait bon la cuisine. Du gros tube en cuivre tout brillant, avec des robinets, où chauffe le café, une vapeur s’échappe. La patronne tricote un fichu. Fifi regardait P’tit-Jy, sa gueule de bon chien et de bonne fille, avec des grosses lèvres, un gros nez et des beaux yeux. Elle se sentait pénétrée de douceur, elle n’avait plus envie de mourir, elle aurait voulu embrasser P’tit-Jy, là, devant tout le monde. Elle lui prenait la main. « Eh bien ! qu’est ce que c’était ? demandait P’tit-Jy. On voulait se laisser glisser ? En v’là des bêtises !… » La pluie avait cessé ; dehors, le trottoir étincelait, couvert de soleil.
P’tit-Jy emmena Sophie chez elle, elle la coucha dans son lit. Sophie murmurait : « Oh ! P’tit-Jy ! Oh ! P’tit-Jy ! »
P’tit-Jy dit : « Bouge pas. Reste là. Roupille, ma gosse. Je rentrerai ce soir, t’entends. T’occupe pas… »
Un calme délicieux. L’aube… Une clarté pâle s’étend sur la campagne ; un champ de marguerites s’éveille, et, dans un buisson frais, du chèvrefeuille et des liserons. D’ailleurs des ramiers blancs s’envolent, et ils font un grand bruit d’ailes ; ils vont se poser près d’un rossignol qui songe, et le rossignol commence à chanter… Il chante si fort que Sophie ouvre les yeux : Comme il fait sombre ici ! Oh ! c’est qu’il y a des rideaux à la fenêtre, de beaux rideaux !… Et sur la cheminée ces machins en bronze. Et un grand lit. Et un couvre-pied de soie… Un tapis…
Où était-elle donc ? On l’avait enlevée, ou bien elle dormait encore ?… Dans la chambre, elle entendit respirer, et regarda du côté d’où cela venait. Il y avait sur la chaise longue une forme de femme enveloppée dans une couverture. Mais c’était P’tit-Jy. Oh ! P’tit-Jy !
Sophie se leva en chemise et alla embrasser P’tit-Jy. P’tit-Jy fit un mouvement, elle grommela : « Ah ! zut ! la barbe ! laisse-moi dormir. » Mais elle dit, tout de suite après, joyeusement : « Ah ! c’est toi, Fifi ? Bonjour, ma gosse ! T’as bien dormi ? »
— Oui, P’tit-Jy ! Oh ! oui ! Mais toi, pourquoi tu t’es mise là ? Pourquoi que tu ne t’es pas couchée dans le lit ?
P’tit-Jy avait eu peur de lui faire froid et de la réveiller. Elle qui était si fatiguée hier !…
— Tu ne vas pas rester là ?
P’tit-Jy alla se coucher près de Fifi. Elle la prit dans ses bras avec des petits mots : « Bonjour, bonjour, ma jolie gosse ; bonjour, ma choute… » Puis elle dit : « Je ne veux plus que tu pleures, Fifi. Quand on te fera des misères, tu viendras me le dire… »
Sophie se serrait contre P’tit-Jy :
— Comme c’est gentil ici !
— C’est un bath meublé, fit P’tit-Jy. Mais cher. Faut pas être manchote pour rester là. J’y ai pas toujours été, tu sais. J’ai couché sur les bancs. Tiens ! les commencements !
— T’as été bien malheureuse aussi ?
— Naturellement. On peut bien dire d’abord que je suis venue au monde dans les gifles, et ça se comprend. Pour une femme, c’est pas drôle de se voir enceinte. L’ouvrière qui se dit un matin : bon dieu, je suis pincée ! qui de mois en mois grossit, qui se serre pour qu’on ne s’aperçoive de rien, qu’est malade, et continue — faut bien — à turbiner, elle ne peut guère aimer le gosse qui lui arrive là, comme ça, en vrai malheur… j’ai été bien reçue !
— Et ton père ?
— Ton père ! Est-ce qu’on a un père, nous autres ? Tu ne connais donc pas encore les hommes !… Il n’y a rien de lâche et de cochon comme un homme, Fifi ! Ils vous plantent là, avec votre môme sur les bras, et ils se défilent. C’est toujours la même histoire.
— Pauvre P’tit-Jy !… Alors ta mère à toi t’aimait pas ?
— Pas des tas ! Quelquefois elle disait : j’aurais mieux fait de t’étrangler quand tu es venue au monde. Elle était comme ça, ma maman à moi.
— Y a-t-il des gens méchants quand même ! dit Sophie.
— Alors, dis donc, il y avait un jeune homme très gentil qui me faisait la cour. Je le rencontrais tous les jours, et il me répétait tellement que nous serions si heureux tous les deux, et qu’il m’aimait tant, un jour que maman avait encore été très méchante avec moi, je suis partie.
— Quel âge t’avais ?
— Seize ans ! J’avais seize ans, t’entends ! Pendant huit jours, ah ! une vie charmante ! théâtres, restaurants, promenades en voitures, et des toilettes et des chapeaux… P’tit-Jy, qui n’avait jamais rien vu, ouvrait de grands yeux, croyait rêver, et elle était en train de se répéter qu’elle était joliment bien tombée, qu’elle en avait une chance, quand un beau matin mon ami me dit : « Ma petite chérie, je n’ai plus d’argent, tu vas aller faire la petite fille aux Champs-Élysées. »
Sophie, étendue sur le ventre, la tête appuyée sur ses mains, écoutait P’tit-Jy. Elle était reposée. P’tit-Jy sourit à ses cheveux blonds, à ses jolis yeux… Sophie ne se sentait plus malheureuse. Ses yeux flânaient par la chambre, rencontrant sur le fauteuil la dépouille de P’tit-Jy, le jupon de soie rose, maniéré et provocant, la chemise, le pantalon, le corset qui, dans son étoffe à ramages et l’emmêlement de ses lacets, paraît toujours tiède ; un peu plus loin, il y avait une petite table, garnie de mousseline, sur laquelle les brosses, les peignes, les tubes, les boîtes à poudres et les flacons était alignés soigneusement. Par la porte entr’ouverte de l’armoire, apparaissaient des piles de linge frais. Le chapeau de P’tit-Jy coiffait tout le buste du chanteur florentin debout sur une console. Au-dessus de la chaise longue, sur une gravure très noire, Mazeppa, ficelé sur un cheval sauvage, subissait son affreux supplice, avec un visage sombre et deux yeux lançant des éclairs…
Sophie se retourna vers P’tit-Jy. P’tit-Jy bâillait et s’étirait paresseusement ; Fifi bâilla, elle aussi, et se sentit l’âme molle. On gratta à la porte ; une petite femme noiraude et maigre entra. Elle apportait le café au lait. « Bonjour, madame P’tit-Jy », dit-elle, elle tira les rideaux de la fenêtre, le grand jour envahit la chambre. Une boule de fourrure blanche, qui l’avait suivie, sauta silencieusement sur le lit, et vint se blottir en ronronnant contre l’épaule de P’tit-Jy : « Moute, fit P’tit-Jy, bouzou, gôsse bête » et elle souffla chaudement dans le ventre du chat.
Là-dessus, ayant déjeuné, P’tit-Jy allongea son bras brun vers la table de nuit, et y prit un jeu de cartes. Elle cueillit de même une cigarette, l’alluma, et elle en tira plusieurs bouffées, pendant qu’elle disposait les cartes sur le lit entre elle et Sophie. « Tous les jours, je me les fais pour savoir ma chance », dit-elle. Elle regarda le jeu d’un air de réflexion. « Me voilà, moi, la femme de cœur, pas mal entourée : trèfle et cœur. Valet de carreau : une lettre ; de qui donc ? Ah ! peut-être le type de l’autre jour, il a dit qu’il m’écrirait… Mais pas beaucoup d’hommes dans tout ça : y aura pas grand’chose à faire aujourd’hui, Fifi !… »
Elle détacha de l’ongle un léger brin de tabac collé à sa lèvre… Puis, les yeux clignés, à cause de la fumée de sa cigarette, elle prit le gros chat blanc et se mit à jouer avec lui. Sophie la regardait en rêvant.
— Tu veux que je te les fasse, Fin ? demanda tout à coup P’tit-Jy.
— Je veux bien.
— On ne te les a pas encore faites ?
— Jamais, dit Sophie.
P’tit-Jy, tout à fait grave, jeta sa cigarette. Elle demeura silencieuse un instant ; puis, subitement, elle éclata de rire et embrassa son amie. Elle s’écriait : « Quand je te le dis, Fifi, que tu réussiras !… Roi de cœur, dix de cœur, dix de trèfle. Et pas un carreau, ni un pique ! Quelles cartes ! Eh bien, tu en as une veine, ma choute !… » Cependant Sophie restait impassible. Elle murmura :
— Mais… il n’y a pas un jeune homme, là-dedans, P’tit-Jy ?
— Un jeune homme !
— Oui… à l’étranger ?
— Non, fit P’tit-Jy. Qu’est-ce que c’est que ce jeune homme-là ?
— Oh ! Une idée que j’avais…
Il y eut un silence ; puis P’tit-Jy dit, d’un ton sérieux. « Ne t’occupe pas des jeunes gens, va, Fifi. Le meilleur d’eux tous ne vaut rien, t’entends… J’espère bien que t’es chipée pour personne, Fifi ? »
Sophie fit non de la tête. Ses yeux étaient tristes. Elle pensait à Scholch. Elle venait de décider qu’elle ne parlerait pas de lui à P’tit-Jy.
D’ailleurs, P’tit-Jy n’insistait pas. Mais, après avoir allumé une autre cigarette, elle reprit :
— Bien sûr ! rester toute seule, c’est pas drôle. C’est bon d’avoir un petit homme. Seulement, quoi ! C’est la misère un homme. Il te sucera les moelles. Et il se fiche de toi par derrière. Et mets qu’il te trompe, tu souffres et tu fais des bêtises ! Faut rester seule, Fifi !
— Oh ! murmura Sophie involontairement, c’est dur quand on a goûté au ménage !
Alors P’tit-Jy se mit sur son séant, regarda Sophie, et dit :
— Raconte-moi donc un peu ta vie, ma choute.
Sophie, pour avoir repensé à Scholch, était triste, en outre elle était dominée à présent par une sorte d’étonnement, de stupeur… P’tit-Jy… Ce changement de vie… Elle ne s’était pas encore ressaisie : elle rêvait. Elle commença, pour plaire à son amie, à dire son histoire, mais elle parlait mollement. Pourtant, comme elle rapportait la mort de ses parents, elle s’anima… Puis, bientôt, elle ne sut plus où elle était — P’tit-Jy ne fut plus là — elle revivait dans le passé, et par toutes leurs pointes, ses malchances, ses désillusions, ses efforts stériles vers le plus honnête, de nouveau lui perçaient le cœur… Elle revoyait entière sa misérable existence de fille pauvre, le fils du patron à Lyon, Genève, la vie chez M. Bourdit, Grenoble, ses dimanches découragés dans sa petite chambre froide, et ses inquiétudes parce qu’elle n’avait plus de chaussures et pas d’argent, et la mère Rançon, et M. Pampelin…
Là, elle s’arrêta. Quelque chose l’étouffait, la serrait dans la poitrine. Ah ! avoir été toujours si seule et si abandonnée, toujours un tel objet d’indifférence ! elle revoyait la réalité, elle était reprise par son désespoir, elle regrettait de ne pas être morte hier… Cachant sa figure dans le traversin, elle se mit à sangloter ; tout son menu corps était secoué, en reprenant sa respiration, elle faisait le bruit de gorge désolé des petits enfants qui ont un gros chagrin. P’tit-Jy l’avait prise dans ses bras, elle baisait ses joues mouillées, sa bouche crispée : « Pauv’Fifi ! Pleure pas, pleure pas comme ça, mon mignon. Là ! là ! petit, petite choute… » Elle se sentait vers Sophie comme un élan maternel, elle avait envie de la protéger… Quelle jeunesse, quelle douceur ! un petit agneau ! Et en la voyant pleurer là, si malheureuse, voilà qu’elle pleurait aussi… Mais elle l’embrassait, disant d’une voix troublée : « Là ! là ! C’est fini, Fifi ! c’est fini !… »
Sophie, maintenant, rendait avec attendrissement ses baisers à P’tit-Jy. Sa peine perdait son âcreté. Elle éprouvait pour son amie une reconnaissance infinie, elle l’aimait de tout son cœur, elle n’osait pas croire à tant de bonté. Jamais personne, excepté Scholch — Scholch ! — ne s’était encore penché sur elle avec un pareil sentiment, jamais personne ainsi ne s’était intéressé à elle. Elle n’avait encore jamais raconté son histoire : nul n’avait désiré la connaître. Et P’tit-Jy l’écoutait, P’tit-Jy s’attristait avec elle et la réconfortait. Sophie prit la main de P’tit-Jy et la baisa.
— Tu vois, tu as été plus malheureuse que moi, Fifi… dit P’tit-Jy.
On entendait dans la rue un grand bruit de voitures ; les marchands des quatre saisons ne criaient plus, ils étaient passés depuis longtemps : il était midi. P’tit-Jy se leva. Et comme Sophie était à genoux sur le lit, ainsi qu’une petite qui fait sa prière, mince et frêle dans sa chemise blanche, toute blonde, pareille à une enfant de quinze ans, avec ses clairs jolis yeux bleus, elle la regarda avec attendrissement :
— Ce que t’es môme, Fifi !… dit-elle.
Elle avait ouvert l’armoire à glace, elle en sortait des bas de soie, une chemise fine avec un joli ruban rose, un cache-corset bleu ciel, elle avait tiré de la commode un jupon de soie et un corsage clair.
— En v’là des jolies affaires !… dit Sophie.
Tu vas te frusquer avec ça, Fifi… répondit P’tit-Jy.
IV
Le repas tirait à sa fin. Trempant dans son verre un biscuit, P’tit-Jy le mangeait avec gourmandise. Elle venait de commander au garçon deux cafés filtre et de la fine ; elle se sentait dans le bien-être.
Le restaurant, à cette heure un peu avancée, s’était tout à fait vidé. Mais, à travers les rideaux de la baie, on voyait tout le mouvement de la rue, les voitures et les passants, le trottoir qui vivait, avec ses chances et ses hasards. P’tit-Jy considérait en face d’elle Fifi, gentille, discrète, et remplie du désir de bien faire. Vraiment elle était charmante Fifi ! elle devait réussir… Elles prirent leur café tranquillement.
Cependant le garçon, ayant demandé si ces dames désireraient une voiture, P’tit-Jy, magnifique, répondit oui, puis, laissant un bon pourboire, se leva.
— Tiens, Fifi ! s’écria-t-elle dans le fiacre, aujourd’hui, en dépit des cartes, on ferait quelque chose. C’est quand on est comme ça, quand on s’en fiche, qu’on a la veine. Mais zut ! on ferme ! Aujourd’hui, vacances en l’honneur de Fifi !
L’été, on serait allé au Bois. Mais c’était novembre. P’tit-Jy avait pris une voiture, pour le seul plaisir de se croire riche et de mener grand train. Dans la voiture elle s’étala, elle lançait aux passants des regards de triomphe, elle trouvait qu’on n’allait pas assez vite. Sophie, à côté d’elle, n’osait pas bouger de peur de se salir. On gagna les Champs-Élysées. Au milieu des beaux équipages insolents, Cocotte allait son petit train. P’tit-Jy regardait à droite, regardait à gauche, et réfléchissait tout haut à ces types du grand monde qui dépensent mille francs par jour, et qui ne connaissent pas leur fortune. Sophie n’écoutait pas, elle ouvrait ses yeux, admirait la mêlée des voitures, était étourdie, et se rappelait que, pendant quinze jours, à son arrivée à Paris, elle n’avait pas pu dormir, un rien l’éveillait, tout ce bruit, tout ce tohu-bohu, il fallait venir ici pour s’imaginer ça !
Mais bientôt P’tit-Jy s’ennuya… D’ailleurs il faisait beau, c’était une de ces jolies journées d’automne qui ressemblent aux tristes sourires des poitrinaires qui se voient. Tout dans le ciel et sur les choses est regret, tout sent l’adieu. On est enveloppée d’une mélancolie dorée… Elles descendirent et revinrent à pied vers la Concorde.
P’tit-Jy tout à coup montra un fiacre :
— Tu l’as vue ? Chichinette !… Depuis un mois elle ne se balade qu’en sapin !… T’as remarqué le beau garçon qui est avec elle ? Un caprice : elle a le moyen…
Et P’tit-Jy raconta que Chichinette, au mois de septembre, avait rencontré un Américain ; ils étaient partis ensemble rigoler à Londres, chez les Englishes. Après, le type voulait emmener Chichinette en République Argentine. Mais elle avait eu peur du mal de mer, et elle était restée. L’Américain lui avait laissé trois mille balles… Depuis, elle était en bombe. Un jour elle avait voulu louer une auto : le chauffeur lui avait plu, maintenant elle faisait la noce avec lui. C’était le beau brun qui était dans le fiacre.
— Mais, dit Sophie, son argent ne durera pas toujours. Elle aurait mieux fait de le mettre de côté pour si elle tombait malade.
La nuit était venue très vite. Sur la chaussée, ce ne fut plus qu’une course de lumières dans un bruit de sonnettes, au milieu de deux lignes de réverbères.
On traversa la place de la Concorde, suivit la rue Royale, et l’on arriva aux boulevards.
Il semblait à Sophie qu’elle voyait Paris pour la première fois. Jusqu’à ce jour, tout lui était resté vague et brumeux ; perdue dans un dédale de rues, pressée par une foule sans nom, elle éprouvait de l’angoisse, était enveloppée de misère. Aujourd’hui, à côté de P’tit-Jy si belle et elle-même si bien habillée, elle ne se sentait plus toute humilité et crainte ; elle était redevenue une personne.
— Tu vois, Fifi, par ici c’est bon, dit P’tit-Jy devant le café de la Paix. C’est par ici les Américains. Ça vaut la peine.
Et P’tit-Jy raconta :
— Je m’en rappelle toujours, c’est là que j’ai trouvé mon meilleur micheton, ça m’a donné du cœur. C’était comme toi, à présent, c’était dans les commencements… Il pleuvait à verse… Comme je passais devant le café, le gérant — il avait le béguin pour moi, il me parlait chaque fois (il aurait été d’un autre café, j’aurais peut-être marché, mais c’était pas un café pour moi ce café-là) — le gérant me dit : « Abritez-vous un peu là, les femmes doivent pas s’asseoir à la terrasse, mais mettez-vous dans le coin. » Il y avait un Américain, il m’offre quelque chose. Et il fait : « Volez-vô venir prendre un bouteille champêgne hôtel Continental ? » Et le chasseur va chercher un sapin. On nous regardait. J’entendais les femmes : elle en fait un chopin ! L’Américain donne dix francs au cocher. « Oh !!! » que je me dis. A l’hôtel, dans une chambre superbe, il fait monter du champagne, des cigarettes. On boit, il commence à m’embrasser ; il me mordait, il me pinçait, je ne disais rien, je me cramponnais : c’était son plaisir à c’t’homme-là. Après, je me rhabille, et j’allais m’en aller, tellement saoule que je ne pensais plus à rien demander. Il m’arrête « le petit cado », qu’il dit — il savait dire ça — et il me met deux cents francs dans la main, du papier, et des francs, un tas de pièces, pour la voiture. En fiacre, j’étais malade. Mais je n’ai rendu que chez moi. Puis je me suis couchée. Mais c’est le lendemain que j’ai été contente en voyant mes billets et toute ma monnaie ! Deux cents balles !
— Ce qu’il fallait qu’il soit riche ! fit Sophie.
— Tiens, dit P’tit-Jy, tiens, on les voit tout de suite celles qui ne savent pas travailler… Celle-là, elle devait tourner rue Taitbout. Le bonhomme qui la suit va pas l’accoster sur le boulevard, ça se voit ça : c’est un homme marié.
Elle ajouta :
« C’est pas une mauvaise heure avant le dîner : on a les hommes mariés… Tu vois, par ici, c’est toujours assez bon. Y a du boursier. Ça a de l’argent et ça ne flâne pas. Seulement ils sont à passions. Ah ! dame ! y a le pour et le contre ! C’est comme les juifs. Le fameux Drumont qu’est antisémite !… C’est pourtant des bons clients, les juifs ; tout ronds : c’est ça, c’est ça. T’as pas à discuter : c’est agréable. »
On arrivait rue Drouot, et P’tit-Jy fit demi-tour en disant : « Oh ! on ne va pas plus loin, par là, c’est le pays du gigolo ! »
Elle avait souri à une grande femme qui passait :
— C’est Tartine… En v’là une qui connaît le truc ! Elle suivra pas tout droit quand il faut tourner, Tartine… Dame ! les boulevards, c’est comme autre chose, c’est bon et c’est pas bon : faut savoir faire.
Elle réfléchit :
— Au fond, voilà. Le client ose pas. D’abord il croit toujours un peu que tu lui as fait de l’œil parce qu’il est beau. Ça le flatte, il tient à ça. Il voit bien que tu ne marches pas pour la rigolade, il t’a numérotée, eh ben ! tout de même !… Alors il ose pas t’aborder, — ah ! c’est tordant ! — tu comprends, ça l’embêterait que tu le rembarres, là, devant le monde… Il te suit, mais il attend la petite rue.
Sophie écoutait en regardant de loin les étalages flamboyants. P’tit-Jy lui donnait le bras… Le temps était sec, on n’était pas encore aux grands froids, et les terrasses des cafés restaient peuplées. P’tit-Jy mena Sophie dans un endroit du boulevard qui tenait le milieu entre le caboulot et la brasserie, on voyait à l’intérieur un comptoir comme chez les marchands de vins, mais dehors c’était une terrasse comme devant un café. P’tit-Jy commanda un vermouth fraisette, et conseilla la même chose à Fifi. Puis, bien posées, les jupes étalées, toutes les deux regardèrent la vie qui défilait sous leurs yeux… C’était tout un mouvement qui surgissait, éclairé soudain, dans un rectangle lumineux pour retomber quelques pas plus loin, dans la nuit ; foule qui se faisait et se défaisait sans cesse : des couples… un passant seul… tout à coup un groupe compact… puis rien… puis beaucoup de monde… et encore… et encore… Cela n’arrêtait jamais.
Sophie, étourdie, suivait distraitement tout ce brouhaha, elle entendait le tumulte des gros attelages courant sur le pavé de bois, accompagné de toutes les voix mutines des petites sonnettes. Et le long du trottoir, comme au bord d’une berge, un fleuve de voitures dévalait, roulement et galopade… Sophie ne disait rien. Ses yeux étaient tirés par une annonce lumineuse, qui, en face, à la hauteur d’un deuxième étage, par intervalles réguliers, mécaniquement s’allumait, peu à peu, lettre à lettre, pour, complète, s’éteindre subitement. Elle avait mal à la tête… Elle se sentait toute petite, elle se sentait faible, le découragement qui vous abat devant les choses immenses ou magnifiques la prenait. Et maintenant tout ce que disait P’tit-Jy ajoutait à sa fatigue ; tant de conseils et de réflexions nouvelles lui montraient difficile et compliquée la vie où elle allait entrer. Toutes les femmes qui passaient lui semblaient supérieures à elle : tout ce qu’elles savaient celles-là ! à combien de choses elles avaient pensé !
Elle dit, d’une voix triste :
— Ah ! P’tit-Jy, je ne saurai jamais ! J’ai pas assez de présence d’esprit.
— Laisse donc, ça viendra. On travaillera ensemble, répondit P’tit-Jy.
V
Sophie eut chez Mme Giberton une jolie chambre ; pas si jolie que celle de P’tit-Jy, pas si grande, on n’y voyait ni chaise longue, ni armoire à glace, mais il y avait un beau tapis, des rideaux épais à la fenêtre, un lit de milieu, et, à la place de la gravure qui représentait chez P’tit-Jy le malheureux Mazeppa, on trouvait chez Fifi un tableau en tapisserie, figurant un bouquet de roses, avec, en exergue, cette inscription, tracée d’une laine appliquée et naïve :
Offert à la plus tendre des mères.
Elisa Iridon,
âgée de onze ans.
Jamais Sophie n’avait été si bien logée. Elle se rappelait son triste trou de Grenoble, puis le sale cabinet qu’elle avait habité jusqu’ici à Paris, et son cœur se fondait de reconnaissance pour P’tit-Jy.
Elle passa une heure à admirer le dessin compliqué de son tapis, et le motif en cuivre de la pendule posée sur la cheminée et qui représentait Mars et Vénus. Elle ouvrit et referma cinq ou six fois chaque tiroir de la grande commode qui était à côté de la fenêtre. Elle se regarda dans la glace.
P’tit-Jy, dès qu’elle s’était sentie éveillée, était entrée, en peignoir, dans la chambre de Fifi, et jouissait de son bonheur. Sophie lui avait sauté au cou. Mais pour couper court aux émotions, P’tit-Jy, qui avait apporté son Petit Parisien, commençait à Fifi la lecture du feuilleton, quand Mme Giberton entra pour savoir si sa nouvelle locataire était satisfaite.
La mère Giberton dit les nouvelles : « La femme du fruitier qui faisait le coin avait accouché cette nuit. Un garçon. C’était son huitième. Avoir tant d’enfants ! Quand on n’est pas riche, c’est la misère ! En v’là un avec un sabot, l’autre avec un soulier… Le dix-huit avait ramené quelqu’un qui n’était pas encore parti… Il y avait un grand enterrement à la Trinité, on posait des tentures noires dans tout l’intérieur, ça allait être superbe, on disait dans le quartier que c’était un général… »
P’tit-Jy et Sophie déjeunèrent de bonne heure, et à une heure et demie, elles étaient devant la Trinité au milieu de la foule. Des soldats occupaient la place ; tout rouge ; des lieutenants passaient d’un air affairé ; quand le cercueil sortit, porté par quatre hommes, avec un bruit de grandes orgues venant du fond de l’église, que des commandements furent jetés, que des éclairs de sabre tiré jaillirent, que des chevaux d’officiers se cabrèrent… un petit monsieur barbu, derrière Sophie, qui déjà l’avait regardée beaucoup, dit : « Mademoiselle, pardon, le nom du militaire ? » P’tit-Jy poussa le coude de Sophie. Sophie sourit gentiment et répondit : « Je ne sais pas, monsieur… » — « Ah ! ah ! dommage ! dommage ! » répéta plusieurs fois le petit monsieur barbu avec un sourire nerveux… On le sentait timide et un peu bizarre. Il avait des yeux bleus clairs de rêveur dans un visage encore jeune, mais creusé de rides, hâlé, tanné et bruni. Il était vêtu d’une redingote démodée, mais parfaitement propre ; le col qui bordait son cou était très blanc. « Province, souffla P’tit-Jy dans l’oreille de Sophie. Très bon. » Puis P’tit-Jy dit tout haut avec cérémonie : « Ah ! mais ! voilà l’heure ! Au revoir, je ne dois pas faire attendre mon amie Marguerite… » et, avant salué le petit homme timide, elle s’en alla. Elle ne voulait pas gêner Sophie, elle était contente qu’elle eût déjà trouvé quelqu’un…
« Mademoiselle, si vous permettez, voulez-vous que nous nous promenions, voulez-vous que nous allions au Bois de Boulogne ? » dit le petit homme avec hésitation. Ils restaient là tous les deux en face l’un de l’autre. Enfin il se décida et fit signe à un cocher.
Dans la voiture, il s’épongeait le front. Le silence de Sophie le gênait, et il était troublé par son parfum. Tout à coup il s’approcha d’elle et la baisa dans le cou, puis il se recula d’un air craintif. Sophie aurait voulu parler pour être aimable, mais les manières de son compagnon la déroutaient. Maintenant il regardait par la portière. Il dit : Bon sang ! que de voitures !… Sophie approuva, elle remarqua que c’était incroyable le mouvement qu’il y avait à Paris. Puis elle lui demanda s’il venait de loin. — « Oh oui ! fit-il, de loin ! » Il garda le silence un instant, puis ajouta : « Je suis marin. »… Alors il raconta qu’il était toujours en mer, qu’il commandait un cargo-boat : La Ville de Cette, qui faisait le service entre Marseille et Tunis, et qu’il avait un congé d’un mois, et qu’il était venu à Paris pour prendre un peu de bon temps. Puis il se mit à rire, et il embrassa Sophie.
Le fiacre entrait dans le bois, on ne croisait plus que, de temps en temps, une voiture au pas, quelque cycliste, ou bien une troupe de jeunes anglaises coiffées de casquettes-bérets et vêtues d’amples manteaux verts. Quand on fut au bord de la Seine, le capitaine voulut marcher ; la vue de l’eau l’animait. Sophie descendit. Le fiacre suivait. Il y avait du vent, des feuilles tournoyaient sur la chaussée, on en écrasait d’autres qui étaient collées dans la boue, les arbres étaient jaunes et le ciel gris. Le petit homme en redingote marchait à côté de Sophie en la tenant par la taille. Maintenant il était apprivoisé, un bon sourire nichait dans son collier de barbe. « Tu ne ressembles pas aux autres femmes. » — « Pourquoi donc ? » demanda Sophie. — « Tu n’as pas encore dit miel », dit le capitaine, et il réfléchit.
Il était surpris de la douceur de Sophie, il n’avait pas envie d’être brutal avec elle, comme avec celles qu’il rencontrait dans les brasseries, dans ses bombes, après ses jours de solitude et de silence, quand il avait envie de vin, de bruit et de violence. Çà, elle était bonne ! Il la raconterait à son second. Il n’y a qu’à Paris qu’on trouve des femmes comme ça. — Sophie s’intéressait à son compagnon. Elle lui demanda s’il avait fait de grands voyages. — Ah ! pour sûr ! il avait navigué dix ans dans l’Océan Indien et dans les mers d’Orient. C’est là qu’il y en avait des sales coups de temps et qu’on reconnaissait les matelots ! Il avait vu des hommes et des poissons de toutes les couleurs, les Chinois qui sont mous comme des chiques et qu’on fait travailler à coups de pied. Il avait fumé l’opium. Il avait roulé dans les sales rues de Canton, et s’était battu avec des Anglais et des Allemands saouls, pour de toutes petites femmes jaunes aux yeux bridés. Et puis il avait vu tous les nègres de l’Afrique, des forêts vierges, des grands déserts et des grands lacs. Il avait entendu chanter des oiseaux gros comme le petit doigt. Il avait vu sur la Fille des Indes (un trois-mâts barque, capitaine Ploumach) un singe grand comme un homme, qui servait à table, et qui frappait avant d’entrer, et qui comprenait tout ce qu’on lui disait.
Sophie songeait à ces pays auxquels jamais elle n’avait pensé. Elle marchait à côté du capitaine, sans mot dire, et tout étonnée comme un petit enfant.
Le capitaine voulut remonter en voiture, il était grisé par l’évocation de tous ces souvenirs étonnants, il prit Sophie dans ses bras et l’embrassa goulûment. Elle se laissait faire, sans révolte et sans dégoût, reprochant seulement à cette barbe rude de la gratter un peu fort. On descendit à la Cascade et on commença à boire. Le capitaine tapait sur la table criait : « Eh ! le mousse ! un verre de schnick ! » Il fit boire le cocher. Il était gai et embrassait Sophie sans vergogne. Le garçon raide et solennel le dévisageait d’un air méprisant. Mais le capitaine lui donna deux francs de pourboire, et le garçon le reconduisit jusqu’à la voiture, en le saluant au moins dix fois.
Maintenant le capitaine se taisait. Il avait pris dans sa grosse patte la main de Sophie, et touchait chacun de ses doigts avec précaution : comme elle avait une petite main ! Il considérait cela avec étonnement. Ça lui rappelait une nuit à Buenos-Ayres, où il avait été chez une femme, et, dans un coin de la chambre, il y avait un petit lit où dormait un bébé… Il demanda : « Comment vous appelez-vous ? » Elle dit : « Sophie »… Ah ! quel joli nom ! Et il dit que, d’ailleurs, de toutes les choses qu’il avait vues, il n’avait jamais rien vu d’aussi joli que Sophie. Puis il lui baisa la main maladroitement et avec émotion. Sophie était flattée, elle était contente. A ce moment, le capitaine pensa qu’il avait une vie bête, que c’était bête d’être toujours sans femme, comme un vieux loup.
Mais il voyait un café, on descendit et on but. Il entrait le premier d’un pas balancé, comme s’il s’était promené sur un quai, les mains dans ses poches sur le ventre, et coiffé de sa casquette de capitaine marchand… On reprit la voiture, on repartit, et on s’arrêta sur le boulevard dans un café à musique ; on resta là une heure, le capitaine fredonnait avec l’orchestre ; le fiacre attendait à la porte… Il faisait nuit depuis longtemps, on alla donc dans une brasserie pour dîner. Il y avait pour treize francs de voiture, le capitaine donna un louis au cocher, et l’on s’installa devant une belle nappe blanche parée de fleurs…
Quand il sortit du restaurant, le capitaine était gai comme un pinson, il avait acheté un gros cigare à bague, et il en tirait de larges bouffées. Il avait envie de courir sur l’avenue de l’Opéra. Il avait pris Sophie par le bras et l’entraînait. D’habitude quand il partait en bombe, il passait toute la nuit dans les brasseries, à boire, et il échouait à la fin, saoul et misérable, dans le lit de n’importe quelle sale fille où il s’endormait d’un sommeil de plomb. Mais, ce soir, ce n’était pas cela du tout, il ne désirait plus boire. Il se sentait plein de tendresse, il voulait se trouver tout seul avec son amie. Il était d’ailleurs, assez gris. Il racontait maintenant les bonnes blagues de la dernière guerre de Chine, quand les Français, mal chaussés, s’embusquaient le soir dans des coins à Pékin, pour attendre les cipayes, qui portaient de bons godillots anglais. On leur fichait un coup de fusil dans les jambes, ils tombaient, on sautait dessus et on leur barbottait leurs godasses. Ah ! elle était bonne, il riait fort et il pinçait Sophie. Mais Sophie sentait qu’il n’était pas méchant, il avait un peu bu, voilà tout.
D’ailleurs, chez elle, il redevint subitement silencieux. Il regardait autour de lui. C’est là qu’elle vivait… Que c’était charmant ! Et il rêvait, comme la nuit, à bord, sur la passerelle, dans son fauteuil de toile. Il la prit dans ses bras : « Petite Sophie ! Petite Sophie ! » et il osait à peine l’embrasser, il avait peur de la chiffonner. Elle se déshabillait. Il la regardait, il était attendri. Oh ! son corsage !… et son corset !… il aurait voulu les tenir dans ses mains, et appuyer son oreille, et puis ses lèvres, là où ce petit cœur avait battu. Elle était en chemise, et il voyait sa jeune chair et ses seins naïfs et gracieux comme des fleurs de printemps. Mon Dieu !… Il dépouilla ses vêtements, dans un coin, sans bruit, tout doucement. Puis il se glissa timidement entre les draps, à côté de Sophie, et il se mit à pleurer quand il la sentit dans ses bras.
… Alors il raconta sa vie, mais maintenant c’était de sa vraie vie qu’il parlait. Il se décrivait, tout seul toujours, au milieu de la mer, il rapportait ses grandes rêveries pendant les longs jours, quand il réfléchissait aux femmes, aux arbres, aux fleurs, à toutes les belles choses bonnes qu’ils ont à terre, et dont il était si loin, errant gravement, avec austérité, parmi le désert océan. Il disait tout ce dont il était privé, il n’avait jamais eu une femme, lui, une femme pour lui murmurer des paroles douces et délicieuses, pour mener autour de lui sa petite existence adorable ! Il respirait le parfum de Sophie et se grisait, car il n’avait dans la mémoire que les fortes odeurs marines, il écoutait parler Sophie, cette petite voix l’enchantait : il n’avait dans les oreilles que le grand mugissement des vagues. Ah ! c’était exquis une femme ! Elle, comme elle avait une jolie bouche, et un joli nez, et des jolis yeux, des jolis yeux ! Ses cheveux ! et sa peau ! ah ! quelle peau douce ! Oh ! si elle voulait parler encore, dire n’importe quoi !… Et puis qu’elle le regarde en souriant, comme ça, oui comme ça, petit colibri !
Sophie l’écoutait, elle était attendrie. C’est vrai qu’il était gentil, cet homme-là, et il lui disait des choses touchantes. C’est malheureux qu’il n’était plus jeune. Certainement elle pourrait bien l’aimer, oui, mais pas l’aimer d’amour. Cependant le capitaine avait une idée. Il n’osait pas la dire. Tout à coup il se lança : « Voilà ! Eh bien voilà !… Vous devriez venir avec moi… »
Sophie répondit tout doucement :
— Je ne peux pas…
Elle pensait : S’il est gentil avec moi… Mais s’il n’est pas gentil, qu’est-ce que je ferais là-bas dans tous ses pays ?… Et elle se disait surtout : Je ne veux pas quitter P’tit-Jy.
— Pourquoi ? Pourquoi ? faisait le capitaine, et il insistait, il suppliait.
« Non, non, répétait gentiment Sophie, non, non, non ! » Alors quand il vit qu’elle était bien décidée, il la prit dans ses bras et l’embrassa longtemps sans rien dire.
Le matin, il partit, triste, mais souriant et reconnaissant. Il emportait des provisions de rêve pour des mois.
Il avait laissé cent francs à Sophie.
VI
P’tit-Jy entra chez Sophie, presque immédiatement après le départ du capitaine.
Elle embrassa son amie, si petite dans son grand lit, et regarda maternellement ses yeux un peu battus. « Eh bien, ma choute ? » Elle aperçut le billet bleu sur la table de nuit : « Ah ! Fifi ? t’es contente ? Tu vois : je te l’avais dit qu’il était bon le micheton ! Ah ! épatant tout de même ! embrasse-moi encore, ma gosse… » Puis Sophie dut raconter tout, en détail, chaque chose après l’autre, et P’tit-Jy assise sur le bord du lit, l’écoutait. « Eh ! le mousse ! un verre de schnick ! » la fit rire, et quand Sophie en fut au singe qui servait à table, elle s’émerveilla : « Ah, Fifi ! ah ! tu parles !… »
Elle, elle avait eu affaire aussi à un bonhomme pas ordinaire : « Sur le boulevard, il arrive sur moi directement, je ne l’avais même pas vu, et je crois qu’il ne m’avait seulement pas regardé : rigolo des clients comme ça ! Un beau garçon avec une moustache noire… Il vient jusqu’ici sans parler… J’allume ma lampe, je me retourne : il avait les larmes aux yeux. Je vais pour le caresser : « Ah ! je vous en prie, laissez-moi ! » Après il me dit : « Si vous saviez ce qu’elle est méchante ! Tout pour me faire souffrir ! Elle me rend fou de jalousie… » Bon ! il avait des peines de cœur ce joli garçon-là ! A ce que j’ai compris, il était venu avec moi pour lui rendre les paillons qu’elle lui fait ; mais elle l’avait trop pris, il ne pouvait pas. Il ne m’a pas seulement embrassée : « Je vois bien que je ne pourrai jamais la tromper. Si j’allais avec vous, ce n’est pas elle que je tromperais. Je fermerais les yeux et je vous tromperais avec elle. » Il m’a donné un louis et il est parti. J’en voulais pas de son argent, je sais bien qu’il m’avait fait perdre mon temps, mais c’était pas un client comme les autres, et puis, si ça avait pu le consoler… Mais il n’a rien voulu savoir. Alors, ça m’avait tellement fait drôle, que je ne suis pas redescendue, je n’étais plus en train de travailler. »
Sophie avait écouté son amie sans rien dire. Elle pensait à Scholch. Chaque fois qu’on parlait d’amour, elle pensait à lui. Alors elle rêvait. Mais P’tit-Jy, ayant quitté le bord du lit, où elle était assise, pour prendre une allumette sur la commode, elle la regarda, debout près de la fenêtre, et allumant sa cigarette, et ses réflexions changèrent d’objet. Elle revit son navigateur, et dit, lentement :
— La mer, comment c’est ? Tu y as été, toi P’tit-Jy ?
— Oh ! c’est vilain ! répondit P’tit-Jy. Tu verras, un dimanche, on ira à Dieppe. J’y ai été avec un ami. C’est pas gentil comme par ici, dans les gazons, vers la Jatte ou Enghien. D’abord ça sent rien mauvais. Et puis, c’est grand, ça remue… La mer, ça signifie rien du tout, ça vous embête…
P’tit-Jy tira quelques bouffées en marchant dans la chambre. Puis elle s’assit. Sophie, dans son lit, songeait à la lassitude qui endolorissait légèrement ses membres. Elle murmura :
— C’est drôle d’aller comme ça chez les femmes… Tu ne trouves pas que c’est drôle pour un homme, P’tit-Jy ? Tu ne trouverais pas cela drôle, s’il y avait des hommes comme nous chez qui les femmes iraient ?
— Bien sûr, dit P’tit-Jy. Mais tous les hommes ne vont pas chez les femmes. Il n’y a que le michet. Le michet, c’est un homme à part.
— Pourquoi ça ? demanda Sophie.
— Oh ! tous des hommes à qui il manque quelque chose ! Les hommes sans femmes ! Ou bien pas riches, ou bien pas jeunes, ou bien bêtes, ou des cochons.
— Comment ! t’as jamais vu de michets vraiment gentils ?
— Rare. Pas l’habitué. Quelquefois un vadrouilleur. Non, les gentils, ils sont mecs.
— Alors, les michets, c’est comme un hospice, dit Sophie en bâillant.
— Bah ! ma choute, il y en a encore qui ne sont pas mauvais… Mais tu parles d’hôpital… A propos de ça, une fois il m’est arrivé quelque chose de crevant…
Un jour, comme P’tit-Jy passait devant le Grand Hôtel, un garçon en tablier, qui, arrêté au milieu du trottoir, cherchait des yeux parmi les femmes qui passaient sur le boulevard, lui avait dit : « Vous ne faites rien ? Venez donc. Il y a le 29 qui voudrait voir une femme. Et c’est pas purée. » Sans doute que le garçon l’avait distinguée, parce que ce jour-là elle était vêtue discrètement, et qu’elle pouvait entrer dans l’hôtel sans se faire remarquer. En effet, on n’avait pas fait attention à elle, et elle avait gagné l’ascenseur.
Le 29, c’était un jeune homme de Lille, de passage à Paris, tombé malade ici depuis quelques jours…
Le pauvre 29 ! Quand il était petit, autrefois, quelle fête pour lui d’être malade ! Il se souvenait, dans ces longues journées de solitude… Quand il était petit garçon, et qu’il était malade, il restait à la maison au lieu d’aller au lycée… Au lieu de partir le matin par le froid d’hiver, s’étant levé à la bougie, et de passer des heures tristes et frileuses, de la classe à l’étude, de l’étude à la gymnastique, et de la gymnastique au réfectoire, il restait dans son lit, et c’était comme un dimanche : on lui apportait son chocolat… Sa maman se penchait sur lui avec ses beaux yeux inquiets, et le regardait d’un air pensif en lui demandant où il avait mal. On le levait, on le mettait dans un fauteuil au coin du feu, il feuilletait des grands livres à images, ou bien sa collection de timbres, ou bien il jouait tout seul aux billes sur le tapis.
Il avait la fièvre, sa tête était tout endolorie, ça ne fait rien, il était content, il se sentait protégé, aimé, soigné, sa mère lisait, en le regardant souvent, et souvent elle s’approchait de lui, elle lui tâtait le pouls, ou bien mettait sa jolie main sur le front de son chéri pour voir s’il n’avait pas trop chaud. Il aimait le doux contact de la peau fine, et se laissait faire comme si on le caressait.
Aujourd’hui, il était malade comme autrefois, mais ce n’était plus comme autrefois, dans sa maison : il était en voyage, seul, à l’hôtel ! Couché dans une grande chambre, il entendait tout le va-et-vient des voyageurs, étendu quelque part, n’importe où, comme un blessé abandonné au milieu de l’agitation d’un camp. Il regardait, l’un après l’autre, les meubles de sa chambre, — mais il ne les connaissait pas, ces meubles ! Ses regards se perdaient dans cette pièce anonyme, comme dans un désert. Il grelottait de fièvre, il se sentait dans une grande détresse. Il sonnait le garçon de temps en temps, quand rester seul lui était devenu tout à fait insupportable. Mais ce garçon insouciant, pressé, le décevait chaque fois, le blessait. Ah ! son impatience, qu’il dissimulait à peine ! Et tout à coup, le pauvre 29 avait eu le désir infini d’une présence féminine…
Après un long couloir, où deux Anglais avaient croisé P’tit-Jy suivant le garçon, on était arrivé devant une porte. P’tit-Jy était entrée. Elle ne s’étonnait pas souvent, P’tit-Jy, mais ça, ça lui en avait bouché un coin ! Il y avait dans un grand lit une pauvre figure pale qui, se tournant vers elle, essayait de sourire. Le fiévreux tout brûlant avait rejeté ses couvertures, et son long corps maigre était moulé par le drap ; des mains de squelette sortaient de ses manches ; son linge livide, ses cheveux ébouriffés sur l’oreiller, sa barbe pas faite, sa sueur, ses lèvres blanches, et les fioles sur la table de nuit, tout cela avait saisi P’tit-Jy. Il la regardait avec des yeux de bête malade, en silence, comme pour demander aide… « Ça va pas, mon petit ? » avait fait P’tit-Jy, tout émue de pitié. Et elle lui avait parlé, tout de suite trouvant dans son cœur des mots caressants de mère. Elle qui n’avait jamais eu personne à soigner, qui n’avait jamais eu à se dévouer, voilà que son instinct de femme se réveillait tout entier, et aussitôt, tout naturellement, elle s’était installée à ce chevet, elle n’avait plus quitté ce malheureux qui avait besoin d’elle. Comme elle portait une jupe neuve, elle l’avait retirée. Et dans cette chambre de malade allait et venait une infirmière en jupon vert pâle, des froufrous avec un violent parfum de chypre. Elle le veillait… Elle disait après, racontant l’histoire : « Ce n’était pas la passe avec lui, c’était pour la nuit. » Lui, adouci, calmé, ne la quittait pas des yeux. Dans sa chambre, un grand apaisement était entré avec P’tit-Jy. Elle mettait ses doigts frais sur les paupières du malade et le rafraîchissait. Il ne savait plus, il était heureux, il murmurait : ma-man, ma-man… Et, un soir, tout doucement, comme on s’endort, il mourut…
Oh ! cela commençait si bien, si joliment, et d’une façon étonnante, comme les belles histoires qui finissent par des mariages ! Sophie, surprise par l’affreux dénouement, restait immobile dans son lit, silencieuse, avec une grosse envie de pleurer.
P’tit-Jy vit cela, se reprocha d’avoir attristé sa petite amie, s’approcha d’elle et l’embrassa.
— Allons, ma Fifi, il est onze heures, faut se lever, dit-elle.
Obéissante, Sophie se dressait sur son séant, mais triste et muette.
P’tit-Jy chercha à la distraire : « Dis donc, Choute, on va en acheter des affaires avec tout cet argent-là ! » fit-elle en touchant le billet.
— Ah ! il faut que je retire ma malle ! dit Sophie.
Elles s’habillèrent et déjeunèrent. Puis elles prirent une voiture pour aller chercher la malle. Ensuite elles visitèrent les magasins, et choisirent un chapeau et un manteau pour Fifi. Le soir, Sophie tint absolument à payer à dîner à P’tit-Jy.