ŒUVRES COMPLÈTES
DE
EUGÈNE SUE.
LA COUCARATCHA.
| OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. | |
|---|---|
| Le Juif errant | 10 vol. in-3. |
| Les Mystères de Paris | 10 vol. in-8. |
| Mathilde | 6 vol. in-8. |
| Deux Histoires | 2 vol. in-8. |
| Le marquis de Létorlère | 1 vol. in-8. |
| Deleytar | 2 vol. in-8. |
| Jean Cavalier | 4 vol. in-8. |
| Le Morne au Diable | 2 vol. in-8. |
| Thérèse Dunoyer | 2 vol. in-8. |
| Latréaumont | 3 vol. in 8. |
| La Vigie de Koat-Ven | 4 vol. in-8. |
| Paula-Monti | 2 vol. in-8. |
| Le Commandeur de Malte | 2 vol. in-8. |
| Plik et Plok | 2 vol. in-8. |
| Atar Gull | 2 vol. in-8. |
| Arthur | 4 vol. in-8. |
| La Coucaratcha | 3 vol. in-8. |
| La Salamandre | 2 vol. in-8. |
| Histoire de la Marine (gravures) | 4 vol. in-8. |
| Sceaux.—Impr. de E. Dépée. | |
LA
COUCARATCHA
Par EUGÈNE SUE.
TOME PREMIER.
| PARIS, | ||
| CHARLES GOSSELIN, Editeur de la Bibliothèque d'élite, 30, RUE JACOB. | ![]() | PÉTION, ÉDITEUR, Libraire-Commissionnaire, 11, RUE DU JARDINET. |
| 1845 | ||
Table
- [LE BONNET DE MAITRE ULRIK.]
- [VOYAGES]
- [CHAPITRE PREMIER.]
- [CHAPITRE II.]
- [CHAPITRE III.]
- [CABALLO NEGRO Y PERRO BLANCO.]
- [§ Ier.]
- [§ II.]
- [§ III.]
- [§ IV.]
- [§ V.]
- [§ VI.]
- [LE PRÉSAGE.]
- [LA VEILLE.]
- [LE COMBAT.]
- [LE LENDEMAIN.]
- [CRAO.]
- [CHAPITRE PREMIER.]
- [CHAPITRE II.]
- [CHAPITRE III.]
- [CHAPITRE IV.]
- [CHAPITRE V.]
- [CHAPITRE VI.]
- [CHAPITRE VII.]
- [CHAPITRE VIII.]
- [CHAPITRE IX.]
- [CHAPITRE X.]
- [CHAPITRE XI.]
- [CHAPITRE XII.]
- [CHAPITRE XIII.]
- [CHAPITRE DERNIER.]
- [CONCLUSION.]
LA CUCARACHA[A].
Aï que me piqua,
Aï que me araña,
Con sus patitas
La Cucaracha.
Chant populaire espagnol.
[A] Prononcez.—Coucaratcha.
Vers la fin de la guerre d'Espagne, je me trouvais à Chiclana, charmant village peu éloigné de Cadix, et renommé par l'efficacité de ses sources minérales;—on m'avait conseillé ces eaux pour parfaire la guérison d'une blessure assez dangereuse, et mon excellent hôte don Andrès d'Arhan, en m'entourant de tous les soins attentifs d'une amitié délicate, me rendait presque ingrat envers la France, car en vérité, j'avais honte de me trouver aussi heureux au fond de l'Andalousie.
On jugera de l'esprit et de l'âme de don Andrès, quand on saura que lui témoignant un jour toute ma reconnaissance pour sa sollicitude si bienveillante et si paternelle; je lui demandais pourtant ce qui me l'avait gagnée?—Il ne me répondit que ces mots:—J'ai un fils de votre âge qui voyage en France.....
Et l'on me pardonnera ces détails tous personnels, si l'on songe que le seul bonheur pur et vrai, que goûte peut-être l'écrivain, est le plaisir de retracer le nom d'un ami,—une date précieuse pour son cœur,—un doux souvenir,—dans l'espoir presque toujours insensé—qu'après lui, ce nom, cette date, ce souvenir, vivront encore un peu.
Un soir donc, un beau soir d'été, assis sous un magnifique berceau d'orangers, fumant de légitimes cigares réales, buvant à petits coups une délicieuse agria glacée, nous étions don Andrès, moi et quelques amis, plongés dans une extase silencieuse, jouissant de la fraîcheur de la nuit, du parfum des orangers, et de cet état de torpeur si inappréciable dans les pays chauds.
Lorsque tout à coup, des castagnettes résonnent; une guitare prélude et une voix jeune, suave, mais un peu traînante se met à chanter un boléro... puis deux, puis trois... enfin une espèce de frénésie musicale et chantante semble s'emparer de l'invisible Orphée: les airs, les paroles se pressent, se succèdent avec une merveilleuse rapidité, et finissent par devenir presque inintelligibles.
—Dieu me sauve, c'est la Juana,—dit don Andrès.
La Juana était une paysanne dont le père était fermier de don Andrès;—une belle jeune fille, brune, grande, svelte, véritable type d'Andalousie.
—Holà, Juana!—appela don Andrès.
A la voix du maître,—la Juana se tut, et bientôt nous la vîmes arriver avec ses deux sœurs aussi fort jolies et vêtues comme la Juana de la Saïa—avec des fleurs naturelles dans leurs cheveux noirs, et chaussées de satin,—car en Espagne tout le monde est chaussé de satin.
—Holà! Juana, dit le maître... quelle mouche te pique?
—La Cucaracha... répondit la folle jeune fille avec un éclat de rire mal dissimulé...
—C'est la Cucaracha—dirent aussi les deux sœurs.
—Si c'est la Cucaracha,—c'est différent reprit fort sérieusement don Andrès; mais alors dansez et chantez là, mes filles. Qu'en dites-vous...—me demande-t-il?...
—Moi, je dis bravo;—mais la Cucaracha?...
—Allons, dit le maître sans me répondre en frappant dans ses mains, allons Anda, anda salero...
Et la Juana se reprit à chanter de sa voix sonore et un peu monotone. Une des jeunes filles l'accompagnait sur trois cordes de sa guitare, tandis que l'autre, agitant des castagnettes, dansait une de ces segendillas si gracieuses et si lascives.
C'était en vérité quelque chose de ravissant, que ce groupe de trois belles filles doucement éclairé par la lune, dansant sous des orangers,...—au son de ces paroles bizarres, accompagnées par le tintement de la guitare et le roulement des castagnettes qui se perdaient dans le silence de la nuit.
Et puis moi, je voyais tout cela, mollement couché sur un gazon épais, à travers la fumée d'un excellent cigare, sous un ciel d'Espagne, lorsque les étoiles brillent et que le rossignol chante...—Oh! le plaisir était complet—car le cadre valait le tableau...
Après une heure passée dans cette contemplation, la Juana se tut et les chants cessèrent...
—Oh! la Juana... la Cucaracha est-elle donc déjà envolée...
—Oui, seigneur...
—Allez donc, mes filles, et dites à dona Christiana, que nous souperons tout à l'heure, et de veiller au gaspacho...
Et elles disparurent comme une rêverie d'Orient, comme un songe mauresque—alors je pensai à demander à don Andrès de me dire enfin ce que c'était que la Cucaracha.
Selon leurs idées ou leurs traditions, ou plutôt d'après leur manie de tout personnifier... vous diriez, vous, poétiser—la Cucaracha est la Mouche causeuse.—Quand ils se sentent une irrésistible envie de chanter ou de parler, ils disent que la mouche les a touchés, et il y en a comme vous voyez pour une bonne heure; il existe même une chanson populaire sur la Cucaracha, je ne me la rappelle pas tout entière; mais elle commence ainsi:
| Écoutez, écoutez, |
| Dans son vol |
| La Cucaracha m'a touché; |
| Elle est là. |
| Oh! qu'elle me pique! |
| Oh! qu'elle me démange! |
| La Cucaracha. |
| Écoutez |
| —Il faut que je chante, |
| —Il le faut. |
—Vous voyez que tout cela ne dit pas grand'chose;—mais je vois Massarédo..... le souper doit être prêt, et le gaspacho à point.—Nous soupâmes, et en effet le gaspacho était parfait.
—Le but de tout cela est de faire comprendre ce que signifie ce mot la Cucaracha attaché en tête de ce recueil de contes,—sinon amusants, au moins variés.
—Que si des critiques me demandent pourquoi j'ai plutôt appelé ce livre la Cucaracha—que Contes,—je répondrai que cette naïve tradition espagnole m'a paru parfaitement rendre ce besoin insurmontable de conter ou d'écrire qui nous atteint quelquefois; car, ainsi que cette mouche aux mille couleurs, vive, indocile et légère, qui tantôt repose son vol inconstant sur le front pur d'une jeune fille ou sur la résille d'un hideux Bohémien... l'imagination aussi emportée par une exaltation fièvreuse peut s'abattre sur une fraîche illusion ou sur une réalité sombre et fatale.
Que si le critique obstiné, non encore satisfait de cette explication en veut encore une autre,—je lui dirai, puisqu'il le faut, que j'ai choisi ce titre, parce qu'il se liait par ma pensée à un des plus beaux moments de ma vie; à cet âge où parfois le repos, l'insouciance et la paresse coupaient si délicieusement une existence active et voyageuse; à cet âge où j'amassais tant de souvenirs et tant de matériaux;—sans me douter jamais qu'ils serviraient un jour de base à l'éphémère et fragile monument que je tente d'élever.
Parmi ceux des contes maritimes qui complètent ce volume, il en est un, autrefois publié en partie dans la Mode,—qui est historique, sauf quelques détails.—Je veux parler du combat de Navarin. J'aurais désiré, dans cette relation, donner une marque de souvenir à d'excellents officiers de la marine royale, mes bons et chers camarades du Breslaw,—dire tout ce que je vis de courage, de sang-froid et de folle témérité prodigués par eux dans cette action meurtrière, mais il aurait fallu pour cela citer tout l'état-major du vaisseau, et ces nobles noms sont d'ailleurs écrits sur une des plus belles pages de notre histoire maritime.
Pourrai-je maintenant répondre à l'un des critiques les plus éclairés de notre époque, qui, tout en m'encourageant avec éloge à suivre la voie que j'ai tracée le premier,—m'a reproché de n'avoir jusqu'ici rien publié d'historique.—Je crois avoir dit quelque part—qu'avant de faire mouvoir mes personnages au milieu d'évènements historiques, j'avais voulu d'abord familiariser les lecteurs avec l'étrangeté de leurs mœurs et de leur langage.
—J'ose considérer cette première partie de ma tâche comme à peu près remplie.—Aussi m'occupai-je en ce moment d'une de nos phases maritimes les plus glorieuses et peut-être les moins connues par leurs résultats inespérés:—Je veux parler de notre guerre dans l'Inde en 1780,—sous les ordres du bailli de Suffren.—Tel sera du moins le sujet de la Tour de Koat-Ven, roman historique qui, je crois, paraîtra, bien prochainement.
Et je ne mets cette sorte d'importance à me justifier de ce reproche, que parce que j'ai pressenti que notre Histoire nationale maritime renfermait des ressources inouïes pour le romancier, et qu'à la question purement littéraire se joindrait peut-être plus tard une question sociale et politique d'un ordre élevé, si l'on pouvait amener les masses à concevoir l'importance de la marine en France.
Et qu'on me permette de rappeler encore ici ce que j'ai dit ailleurs[B].
[B] Préface de la 4e édition de Plik et Plok.
«Ce que j'appelais de tous mes vœux est enfin arrivé. Une mine puissante et féconde est ouverte.—Peu m'importe qu'on oublie celui qui l'a signalée—si, habilement exploitée par ceux que j'ai précédés, mais qui me dépasseront sans doute, elle enrichit la France d'une littérature nouvelle.
«Aussi déjà cette impulsion commence, cette littérature maritime se crée, se forme; le cercle s'étend.—Déjà des revues nous ont donné des excellents mais trop rares extraits des livres que nous promettent MM. Jal, Raybaud, Gozlan, Romieu. Enfin M. de Lansac et M. Corbière du Hâvre nous ont aussi donné des ouvrages maritimes complets et remarquables.
«—Maintenant, en me voyant citer les noms d'écrivains aussi honorables, on comprendra et l'on excusera en moi, je l'espère, cette vanité de jeune homme, qui aime à compter les partisans qui se sont réunis à lui autour d'une bannière qu'il a plantée,—mais qu'il n'a jamais eu la prétention de porter.»
EUGÈNE SUE.
LE BONNET DE MAITRE ULRIK.
A la bonne heure, c'est un hasard,
mais ça est.
C'était, je crois, en 1826, il me manquait un homme pour compléter mon équipage, et alors les matelots se recrutaient difficilement à Brest, car on armait beaucoup pour la marine militaire.
Un capitaine de frégate de mes amis m'enseigna l'auberge d'Yvon-Polard, un des plus grands embaucheurs de Recouvrance.
En vérité ce sont des gens fort utiles que les embaucheurs, ils accueillent chez eux les matelots sans service et sans pain, les hébergent, les choyent, les engraissent, et vienne un capitaine cherchant un équipage, il s'entend avec l'embaucheur, choisit ses hommes, et paie généreusement leurs dettes à l'hôte sur les avances que chaque matelot doit recevoir au jour de l'embarquement.
C'est donc jusqu'à un certain point la traite des blancs.
Or, j'allai trouver Yvon-Polard, rue de la Souris, à son auberge du Chasse-Marée; la rue de la Souris est infecte, étroite et sombre, il faut descendre huit ou dix marches pour arriver dans la salle-basse de l'hôtellerie; et cette espèce de cave est tellement obscure, que sans le secours de quelques lampes de fer, on n'y verrait pas en plein midi.
Au bas de l'escalier un petit homme roux, trapu et manchot vint à moi, et me demanda civilement ce que je voulais; quand il le sut, il cligna des yeux, d'un geste me recommanda le silence, me prit la main, me fit traverser un couloir noir comme un four, et après quelques minutes de marche, je me trouvai dans une petite salle éclairée par un soupirail.
Alors Yvon Polard me dit à voix basse: «Mon officier, vous n'avez qu'à regarder et à écouter par cette fente... que vous voyez à cette cloison? il ne me reste que cinq culottes goudronées à placer; ils sont là à courir bon-bord; c'est l'histoire de rire en attendant de pousser au large. Vous pouvez les juger; ils vont tout-à-l'heure être saouls comme des soldats, et vous savez, mon officier, qu'alors on se déboutonne, qu'on fait voir sous quelle aire de vent on a l'habitude de naviguer. Vous ferez votre choix d'après ce que vous aurez vu, et nous nous entendrons pour le reste. Je vous laisse, mon officier.»
Je collai mon œil à la fente, et je vis les cinq matelots assis autour d'une table noire et grasse, éclairée par la lueur douteuse d'une lampe. Deux femmes envinées, l'œil brillant, les cheveux épars, à la voix rauque, leur versaient à boire: ils étaient ivres ou à peu près. Au bout de cinq minutes, deux tombèrent sous la table.
Ils restaient trois: un jeune garçon de vingt ans blond et frais comme une fille; le second était basanné, vigoureux, bien découplé, et pouvant avoir quarante ans; quant au troisième, je ne pus voir sa figure, car il tenait sa tête cachée dans ses mains.
—«Pour de vieux caïmans à peau salée, ils portent b.... mal la voile, dit le jeune garçon en poussant dédaigneusement du pied le corps des deux matelots qui roulèrent sous les bancs... Allons, toi... la jambe de bois, verse;... verse donc cordieu; le gosier me démange...»
Il s'adressait à une des deux femmes qui avait effectivement une jambe de bois....
Il vida prestement son verre, et continua, après s'être essuyé la bouche au revers de sa manche; et s'adressant à son compagnon basanné...
—Est-ce que tu es aussi à la cape,... toi, Pierre? Eh! mon matelot...
—Non, dit l'autre en baisant bruyamment les joues marbrées de sa compagne, qui rajustait sa coiffe... Mais je pense que nous filons notre câble d'une drôle de manière.... et que si nous trouvons à embarquer, il nous restera de nos avances à peu près de quoi mettre dans l'œil d'un marsouin, et encore ça ne le fera pas loucher...
—Bah, bah!... on embarque ici et au premier port étranger on prend de l'air; on s'arrange avec un autre navire.... et en chasse... sabordé le capitaine...... comme nous avons fait à Saint-Thomas; tu sais bien.... heim!... matelot?...
—Je le sais si bien que nous avons gagné quarante gourdes au change; que le capitaine a été obligé de prendre deux nègres pour nous remplacer, et qu'ils ont si bêtement manœuvré pendant un grain, que la Petite Nanette a chaviré au débouquement, et que le capitaine a été noyé...
—C'est sacredieu vrai, dit l'autre avec un éclat de rire; noyé comme un chien, noyé..... aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 13 octobre, et que j'ai donné ma dernière gourde à ma mère!..
Je pensai intérieurement que ni l'un ni l'autre de ces deux compagnons ne mettrait jamais le pied sur mon navire. J'allais me retirer, fort peu satisfait de ma visite à Yvon-Polard, lorsque le marin qui n'avait dit mot jusque-là, leva vivement sa tête d'entre ses deux mains, et s'écria avec un accent indéfinissable:
—Qui parle ici et du 13 octobre et de mère?...
Ce fut alors un hourra général, et des éclats de rire retentirent dans la chambre.
—Enfin, dit le jeune matelot, il a largué le câble qui amarrait sa langue.
—C'est heureux qu'il ne fasse plus le milord; on n'est pourtant pas trop déchirée, dit la Jambe de bois en ajustant son fichu.
—Veux-tu un coup de grog, dit Pierre en lui tendant un verre.
—A sa santé, car il est fou, dit l'autre femme.
Et ils se mirent tous à hurler, en frappant sur la table avec leurs gobelets de fer-blanc, à sa santé! à sa santé!... tandis que lui les regardait fixement et avec mépris.
Il pouvait avoir trente ans; ses traits étaient beaux, mais pâles; ses cheveux noirs se joignaient à d'épais favoris noirs qui encadraient sa figure rude et sévère...
Du reste, il portait un costume de matelot, de simple matelot, mais propre et soigné.....
—A sa santé!... A sa santé, crièrent encore les autres avec un redoublement de rire et de bruit...
—Tu n'entends donc pas, sauvage! hurla le jeune garçon, les yeux remplis de vin, les lèvres violettes, et les bras tremblants et lourds.
—On boit à ta santé, monsieur l'Air-en-dessous, dit la Jambe de bois en le tirant par la manche de sa veste.
—Allons, bois donc; tu nous embêtes à la fin, dit Pierre, tout-à-fait ivre, en lui heurtant violemment le verre contre les lèvres...
Ici je ne distinguai plus rien, car du premier coup de poing que donna l'homme pâle, la lampe s'éteignit, mais j'entendis un tapage infernal, des blasphèmes, des cris de douleur et de joie cruelle, et dominant sur le tout, la voix de l'homme pâle, qui criait: Ah chiens! vous parlez de mère et du 13 octobre; par satan! ce sera la dernière fois...
Comme les gémissements devinrent étouffés, j'allais sortir pour appeler Polard, lorsqu'il parut.
—Allez vite, lui dis-je, ils se tuent là-dedans...
—Ah bah!... mon officier, c'est l'histoire de rire;... ils jouent.
—Les couteaux sont de la partie, lui dis-je.
—Est-ce que Ulrik s'en est mêlé? me demanda-t-il.
—Comment? Ulrik...
—Oui, mon officier, le grand pâle, il s'appelle Ulrik; c'est qu'il est brutal en diable.... et fort, fort comme un cabestan...
—Oui, oui, il s'en est mêlé; ainsi, allez vite, car ils s'égorgent... Entendez-vous ces cris?
—Ah bah!... N'y a pas de mal, mon officier: petite pluie abat le gros grain. Avez-vous fait votre choix?...
—D'abord, maître Polard, deux étaient ivres-morts...
—Je parie que c'est Cavelier et Jangras....
—C'est possible... Les deux autres m'ont l'air de vrais corsaires.
—Le petit blond... pas vrai? mon officier, et le gros noirot... Vous avez raison... Deux faï-chiens, deux carognes... Vous venez de la part du brave commandant B***, je ne voudrais pas vous tromper. Ici, il n'y a que Ulrik qui puisse vous convenir: c'est fort, c'est sage, mais sombre et taciturne en diable.
—Va pour Ulrik, lui dis-je tout rêveur; vous me l'enverrez à bord demain au coup de canon.
—Suffit, mon officier; j'irai avec lui pour les avances, comme de juste.
—A la bonne heure, je vous attends.
Au point du jour, Polard était à mon bord avec Ulrik; je les fis tous deux descendre dans ma chambre.
—Capitaine, dit Polard, voici Ulrik dont je vous ai parlé...
—Approche, lui dis-je.
Il s'approcha.—Où as-tu navigué en dernier lieu?
—J'arrive de Lima, capitaine, passager sur le brick l'Alexandre.
—Passager!...
—Oui capitaine...
—Pourquoi pas matelot?...
—Parce que j'étais passager, capitaine.
—Et que faisais-tu à Lima?
—Je naviguais dans la mer du Sud... au service des Colombiens...
—Ah! diable... As-tu des papiers?...
—Non...
—Aucun?
—Si..... un certificat du capitaine de l'Alexandre... Le voici...
—Il est bon... Veux-tu venir à mon bord?
—Comme vous voudrez, mais je ne vous y engage guère.
—Comment?
—Je m'entends, capitaine.
—Ne l'écoutez pas, dit Polard, c'est un braque; d'ailleurs, il me doit deux mois d'auberge; s'il fait l'original je le mets dehors, et il ira coucher et vivre où il voudra...
—Alors, capitaine, prenez-moi... mais tant pis pour vous...
—C'est dit, je t'arrête... Polard, envoyez-lui son coffre ici; nous compterons après pour ce qu'il vous doit... Et toi, mon garçon, tu vas aller là-haut, on est en train de rider les haubans et d'enverguer un hunier; nous verrons ce que tu sais... Va... Voilà ta pièce d'amarrage (le denier d'adieu).
J'avoue que la bizarrerie de cet homme m'avait singulièrement frappé, et presque décidé à le retenir à mon bord.
D'ailleurs, sa figure quoique sombre et triste, ne présageait rien de fatal...
Huit jours après, j'avais choisi Ulrik pour maître d'équipage, car jamais matelot ne s'était montré plus habile, plus prompt, plus entendu, et plus au fait du service...
D'une régularité parfaite, il ne descendait jamais à terre; son service fini, il allait s'asseoir dans les porte-haubans d'artimon, et restait là des heures entières sombre et silencieux.
L'équipage, qui le craignait comme le feu, l'avait surnommé le Croque-Mort.
Mon chargement fait, je mis à la voile le vendredi du 21 novembre, et sortis du port avec une jolie brise de S.-O. J'allais à Buénos-Ayres...
Ulrik avait été plus sombre qu'à l'ordinaire le jour de l'appareillage... Il s'était approché plusieurs fois de moi comme pour me parler, puis s'était retiré sans mot dire.
Vers le soir, la brise fraîchit; je fis serrer les perroquets, et nous louvoyâmes sous nos basses voiles pour nous tenir écartés de la côte...
—Eh bien! maître, dis-je à Ulrik, il vente bon frais... Qu'en penses-tu?...
—Capitaine,... je vous avais prévenu, me répondit-il d'un air grave et solennel qui m'imposa.
—Que veux-tu dire?
Lui, sans répondre à ma question, me saisit fortement le bras, et murmura tout bas: Faites sur-le-champ amener les perroquets, et mettre les huniers au bas ris... Le grain approche... La tempête sera affreuse... affreuse, je le sens là, me dit-il en enfonçant ses ongles dans sa poitrine velue...
J'obéis machinalement, et bien m'en prit, car à peine cette manœuvre était-elle exécutée, que le vent souffla du N.-E. avec une furieuse violence; le jour baissa tout-à-coup, et la mer devint horrible...
Nous passâmes la nuit sur le pont, et au point du jour, le temps étant par trop forcé, nous relâchâmes au Hâvre...
Quand nous fûmes mouillés, Ulrik entra dans ma chambre, où je m'étais retiré pour prendre un peu de repos...
—Capitaine, me dit-il, je vous quitte.
—Tu me quittes, et pourquoi?
—Je ne puis vous le dire... mais il le faut... pour vous...
—Non, pardieu!.... tu m'es trop utile.... Où trouverai-je un maître comme toi?..... Du tout, tu resteras.... et j'augmenterai ta paye...
—Alors je déserterai...
—Non, car je te consignerai à bord, dans ta chambre, et je te mettrai aux fers, s'il le faut...
—Vous le voulez donc?... A la bonne heure... Vous verrez...
Et en prononçant ces mots, ses grands yeux gris prirent une singulière expression de pitié...
Mais le lendemain de cette entrevue, je ne sais pourquoi de sourdes rumeurs circulèrent dans mon équipage...
—C'est ce chien de Croque-Mort qui nous porte malheur, disaient les uns...
—Avec un b... comme ça à bord, c'est à y laisser sa peau...
Dès longtemps je connaissais la singulière superstition des matelots, qui attribuaient tous les événements pénibles de la navigation à un seul, espèce de bouc d'Israël qui était responsable de tout ce qui pouvait arriver de fâcheux; je fis en conséquence donner quarante bons coups de cordes à chacun des deux meneurs qui avaient propagé ces idées stupides, et j'enfermai Ulrik dans sa chambre; puis je fis mettre à la voile le jour même, car la brise avait molli.
Nous sortîmes du Hâvre le 26, avec un bon vent qui nous éloigna bientôt du rivage. Une fois au large, je rendis la liberté à Ulrik.
—On a donc tanné le cuir à quelqu'un, capitaine? me demanda-t-il.
—Un peu, à deux chiens... qui t'indiquaient à l'équipage comme cause du mauvais temps, comme si ton souffle faisait grossir la mer, crever les voiles ou craquer les mâts!...
—Peut-être, dit-il sourdement.
Je haussai les épaules, et laissai mon pauvre maître, que je crus timbré.
Par une inexplicable fatalité, à la hauteur des îles de Palme et de Fer (Canaries), comme je faisais gouverner dans l'espoir de prendre connaissance de l'île Saint-Antoine, le temps se chargea de grains, la brise se fit, il venta grand frais, et la tempête devint bientôt si violente, que dans une bourrasque mon petit mât d'hune et mon bâton de foc furent emportés.
Alors une affreuse idée s'empara de l'équipage, consterné de cette perte, et les matelots s'avancèrent vers moi en poussant avec un horrible accent de rage ces cris frénétiques: A la mer! à la mer le Croque-Mort!... il est cause de tout...
Je frémis... et regardais Ulrik. Pour la première fois, je le vis sourire... mais quel sourire, mon Dieu!
Infâmes! m'écriai-je en m'armant d'un anspec, je vous assommerai comme des chiens si vous faites un seul pas.
—A la mer... à la mer!... Nous ne voulons pas sombrer pour lui... A la mer!...
Ils s'approchèrent encore. Je me jetai au-devant d'Ulrik, qui me dit:—Laissez-les faire: C'est écrit:
—Laisser commettre un assassinat de sang-froid!... Non, non... Descends dans ma chambre, tu y trouveras mes pistolets; tu remonteras avec... En attendant, je vais les maintenir....
Et ce disant, je tournai rapidement mon anspec en m'avançant vers eux.
—Pardon, capitaine... mais le Croque-Mort y passera dit l'un d'eux...
—Oui, oui, il y passera, répétèrent-ils avec fureur.
Et leurs cris dominaient le sifflement de la tempête.
Au même instant, un nœud d'agui me fut lancé; je tombai sur le pont, et fus garrotté en un moment... J'écumais de rage en voyant Ulrik calme, les attendre impassible...
—A son tour maintenant, cria le maître voilier, homme d'une taille énorme, en s'avançant vers Ulrik.
En ce moment, la tempête était si furieuse, que le navire donna un violent coup de roulis, et presque tous les matelots roulèrent sur le pont.
—Profite de l'embellie! criai-je à Ulrik... A ma chambre!...
Mais lui, s'élançant après les haubans d'artimon, fut d'un bond sur la lisse du navire.
—Je devrais, cria-t-il aux matelots, qui se relevèrent blasphémant; je devrais vous laisser commettre un crime inutile, car ma mort ne peut vous sauver que si elle est volontaire... Ce n'est pas pour vous, mais pour le capitaine, car il a une mère... une mère! répéta-t-il avec un affreux grincement de dents.
Et il secouait les cordages avec fureur.
Je vivrais, je crois, cent ans, que je n'oublierai jamais ce sombre tableau. Je le vois encore, lui Ulrik, cramponné aux haubans, les cheveux flottants, sa pâle figure qui se détachait blanche sur le gris foncé du ciel, ses yeux flamboyants et les hideuses contorsions de sa bouche hurlant le mot... mère...
L'équipage resta pétrifié, comme fasciné par cette résolution inconcevable; resta immobile, le regard fixe, attachant sur Ulrik des yeux hagards.
—Adieu donc, capitaine...
Ce furent ses dernières paroles, car il disparut.
—Hourra... hourra, vilain Croque-Mort! cria l'équipage en frappant des mains.
On vint poliment me dégager de mes liens.
Je croyais rêver.
Le timonnier qui tenait la barre, fut renversé par un coup de mer, le navire vint au vent, et nous faillîmes engager. Cette violente secousse et cet effroyable péril me firent revenir à moi... Je me précipitai sur la barre; et j'y restai.... commandant la manœuvre de ce poste, car le temps pressait.
—Vous voyez, chiens, leur criai-je, que le ciel vous punit de votre atroce forfait... La mort de ce malheureux fait-elle cesser la tempête? Elle augmente au contraire, elle augmente... Malédiction!... Dans une heure peut-être, nous irons le rejoindre... lui...
L'équipage fut un peu démoralisé; quelques-uns baissèrent la tête, lorsque l'infernal voilier reparut au grand panneau, portant un coffre...
—Va donc dans le même tombeau que ton maître le Croque-Mort! et que le bon Dieu nous laisse en repos, car nous n'avons plus rien à ce matelot de l'enfer.
Et le coffre fut lancé par-dessus le bord, aux acclamations de tout l'équipage, persuadé que la tempête cesserait quand il n'y aurait plus rien à bord qui eût appartenu au pauvre Ulrik...
Au contraire, la tempête redoubla de violence. J'entendis une horrible explosion; c'était notre grand'voile que le vent venait d'emporter, d'emporter si rapidement, que je ne vis qu'un point blanc tourbillonner et disparaître en une seconde.
—Malédiction.... enfer!... criai-je.... Dieu est juste!...
—C'est qu'il y a encore ici quelque chose au Croque-Mort, dit l'imperturbable voilier. Mousse, descends et cherche, et gare à ta peau si tu ne trouves rien...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cinq minutes après, le mousse remonta avec un vieux, vieux bonnet de laine rouge, oublié dans un coin de la chambre d'Ulrik...
Allons, dit le voilier, en le jetant à la mer... allons, on n'a plus rien à lui... Tais-toi, et fais calme...
Un hasard... (était-ce un hasard)? voulut que les deux ou trois dernières raffales qui nous avaient durement drossés furent, comme on dit, la queue du grain... Le vent tomba, le ciel s'éclaircit, la brise souffla légère, et la mer calmit... Depuis ce moment, notre traversée fut heureuse, fut la plus heureuse que j'aie faite, et nous arrivâmes à Buénos-Ayres le 1er janvier.
N. B. Le lecteur m'excusera de ne pas lui dévoiler le mystère ou la fatalité qui semble se rattacher au mot mère et au nombre treize; mais ne l'ayant jamais su moi-même, je n'ai rien voulu ajouter qui pût dénaturer un fait vrai.
VOYAGES
ET
AVENTURES SUR MER DE NARCISSE GELIN,
Parisien.
CHAPITRE PREMIER.
Narcisse Gelin eut l'idée de voir la mer, en regardant un moulin à vent.
Narcisse Gelin était un bon jeune homme, bien doux et bien honnête; son père, Bernard Gelin, qui tenait un magasin de merceries, rue du Cadran, lui fit donner une éducation libérale.
Aussi à 19 ans, trois mois et un jour, Narcisse Gelin ayant terminé sa philosophie, aurait pu, s'il eût voulu, raisonner fort proprement sur l'âme et les idées innées; mais Narcisse préféra ne pas raisonner du tout.
Doué d'une imagination ardente, vagabonde, puissante et désordonnée, sentant bouillonner en lui l'âme d'un poète, il dit à son père Bernard Gelin:—Je serai poète... je suis poète.—Sois donc poète, dit Bernard, qui exécrait ses voisins et adorait son fils.—D'autant plus, ajouta-t-il, que ça vexera Jamot l'épicier dont le fils n'est qu'un homme de lettres.
Et voilà comment Narcisse fut poète.
Du jour où Narcisse fut poète, il allait en coucou chercher la poésie aux Batignoles, à Vincennes et aux Près Saint-Gervais. Il se pâmait devant les arbres poudreux des grandes routes, s'extasiait devant les moulins à vent, dont la meule insouciante broie également le froment du riche et du pauvre, et dont les ailes agitées par le vent ressemblent aux voiles d'un navire.....
A cette pensée de navire, Narcisse Gelin, qui n'avait jamais vu de navire, tressaillit. Tout à coup une pensée soudaine l'illumina. La véritable poésie n'est pas, décidément, sur terre, se dit-il; elle est sur mer: là, une vie rude et énergique; là, des tempêtes; là, des combats; là, des hommes forts; là des hommes âpres; là des hommes à part...—Je verrai la mer, j'irai sur mer.
Et, retournant à la boutique paternelle, il tourmenta, obséda, taquina, tortura tant et si bien Bernard Gelin, que le bonhomme fit une petite pacotille d'objets qui devaient parfaitement se vendre aux colonies.—Il ajouta cinquante louis, quelques larmes et sa bénédiction, embrassa Narcisse et le conduisit à la diligence de Brest.
Or il avait choisi Brest comme lieu d'embarquement, parce qu'un cousin de sa mère était écrivain du port.
Narcisse, arrivant à Brest fut droit chez le cousin, lui exposa ses désirs, sa volonté de poète et lui demanda ses conseils.
Le cousin était justement l'intime du capitaine de la Cauchoise; jolie goëlette en chargement pour la Martinique.
Le cousin arrêta le passage de Narcisse Gelin sur la Cauchoise. Narcisse eût voulu un nom peut-être plus poétique, plus sonore. La Cauchoise lui paraissait assez vulgaire; pourtant il se décida, le choix étant très borné dans ce port militaire. Mais en vérité, il eût bien donné dix louis de plus pour que la goëlette se fût nommée l'Ondine ou la Phébé. Il fallut donc se résigner, d'ailleurs il comptait se dédommager sur le nom du capitaine, car le capitaine devait s'appeler au moins d'Artimon ou Stribord.—Point, le capitaine s'appelait Hochard!!!—Malgré son bon naturel, ce fut un tort que Narcisse ne lui pardonna jamais.
On attendait un vent favorable pour sortir du goulet, et ce fut un beau jour pour Narcisse, que le jour où son cousin lui dit: Il faut pourtant faire connaissance avec votre navire, allons à bord.
Ils s'embarquèrent à Recouvrance dans un bateau de passage, et se dirigèrent vers la Cauchoise, mouillée en grande rade, pour faciliter son appareillage.—La houle était forte, le canot, petit et conduit par un Plougastel, roulait d'une affreuse manière.—Narcisse comptait sur un accident, une émotion forte. Il n'eut que mal au cœur.
On accosta la goëlette.—Narcisse faillit tomber deux fois à l'eau, mais avec l'aide du cousin, il se guinda sur le pont.
En le parcourant, d'un air effaré, il cherchait des visages rudes, marqués, bronzés, des têtes de forban.—Il vit trois Bas-Normands blonds, frais et roses qui buvaient du cidre sur l'avant et jouaient à la drogue.
Deux autres marins lavaient et étendaient du linge sur l'avant du navire.
Il ne leur manque plus que de repasser pour être de parfaites blanchisseuses, pensa Narcisse avec une cruelle répugnance. Narcisse fut introduit chez le capitaine Hochard; le capitaine n'était pas seul, il fit signe aux nouveau-venus de s'asseoir et continua la conversation qu'il avait commencée avec un homme d'un embonpoint extraordinaire, qui se tenait debout devant lui.
Narcisse put à son aise examiner le lieu où il se trouvait: c'était une petite chambre boisée comme à terre, un canapé comme à terre, des chaises, une table, un plafond, une fenêtre, des gravures encadrées, tout cela comme à terre.
Narcisse soupira, et avant d'abaisser ses regards sur le capitaine, il se figura, par la pensée, l'homme qui devait commander à la tempête, braver les éléments en furie.
—Il devait avoir six pieds, un crâne de granit et des yeux flamboyants.—Il regarda et vit M. Hochard; c'était un homme de quarante ans à peu près, d'une taille moyenne, maigre, d'une physionomie insignifiante, fort poli, des manières communes, mais prévenantes; de plus, il portait une perruque blonde, des boucles d'oreilles, une redingote marron, un gilet noir, un pantalon bleu, des bas blancs et des souliers à boucles. Il est impossible de se rendre compte de l'affreux serrement de cœur qu'éprouva Narcisse quand il eut complétée cet ignoble et prosaïque signalement.
De ce moment, il se proposa de demander au cousin s'il n'y aurait pas moyen de débarquer en accordant une indemnité au capitaine.
Pour se distraire, il se prit à examiner l'interlocuteur de M. Hochard.
On l'a dit, l'interlocuteur était fort gros, d'une haute taille, chauve et très coloré; deux petits yeux gris toujours en mouvement, donnaient une rare expression de vivacité à sa bonne et joviale figure; son costume était celui d'un homme du peuple, une veste et un pantalon.—Allons, allons, monsieur le capitaine, disait le gros homme, soyez raisonnable, ne rançonnez pas un pauvre diable comme moi;—en vérité 600 francs pour moi et mes caisses.., c'est aussi par trop cher...—Comme vous voudrez, répondit le capitaine, mais je n'ai qu'un prix, et je ne fais jamais marchander mes chalands.
—Ses chalands!...—Narcisse n'y tenait plus, il se croyait assis près du comptoir paternel de la rue du Cadran.
—Mais enfin, disait le gros homme, que fait un homme de plus ou de moins sur un équipage comme le vôtre... monsieur le capitaine?
—Cela fait un dixième, voilà tout.
—Eh bien!... dix au lieu de neuf, puisque je ne demande qu'à manger avec vos matelots, monsieur le capitaine.
—Je n'ai pas deux prix, je vous l'ai déjà dit, répondit imperturbablement le froid M. Hochard.—Je ne surfais jamais.
Ces débats faisaient bouillir l'âme de poète de Narcisse.
—Allons donc puisqu'il faut en passer par là, dit le gros homme avec un profond soupir; mais une dernière condition, monsieur le capitaine: mes caisses ont besoin d'air, je ne voudrais pas qu'elles fussent descendues dans la calle au moins,—vous savez ce qu'elles contiennent, et l'humidité les pourrait gâter.
—On les placera dans le faux pont.
—Et je pourrai les visiter quand il me plaira, monsieur le capitaine?
—Quand il vous plaira....
—Voilà votre argent,—c'est chose faite, monsieur le capitaine, dit le gros homme en tirant un sac de sa poche. Il paya en or, salua et sortit en trébuchant.
—En voilà un qui n'a pas le pied marin, dit le cousin.
—C'est un pauvre diable; il va faire voir des figures de cire aux Antilles, dit le capitaine...
—Mais, mon cher, sa pacotille fondra au soleil, riposta ingénieusement le cousin.
—Ma foi, ça le regarde.—Puis saluant Narcisse M. Hochard continua avec sa voix monotone:
—Mais nous ne fondrons pas, nous autres, je l'espère bien; aussi je suis enchanté, Monsieur de faire votre connaissance, j'ose croire que nous nous entendrons bien: vous serez ici comme chez vous, comme à terre mon Dieu... pas la moindre différence. Je vous le répète... comme à terre.
Ici une grimace significative de Narcisse Gelin.
—Nous sommes au mois de juillet, nous appareillerons avec une brise faite, nous gagnons les Açores, les vents alisés, et nous arrivons à la Martinique... comme sur des roulettes.
Narcisse était désespéré...
Pourtant, capitaine, dit-il, on n'a jamais vu de traversée sans tempête... Sans...
—Bon Dieu! que dites-vous là, mon cher Monsieur? Je suis à ma vingt-unième année de navigation, et excepté quelques petits coups de vent par-ci par-là, j'ai toujours été favorisé de temps superbes... de temps magnifiques.
—Que le diable t'étrangle, toi et tes temps superbes,—pensa Narcisse, malgré le peu de logique de ce souhait.
—Si nous partions au mois de février ou mars, je ne dis pas, nous aurions bien à craindre quelque petite queue d'équinoxe, mais au mois de juillet!... ajouta-t-il, avec un air de joyeuse et intime conviction, ah! mon Dieu... au mois de juillet... vous ne vous apercevez seulement pas que vous avez quitté la terre.
—Comme c'est agréable, pensa Narcisse. Aussi, prenant son parti violemment: Ne pourrai-je pas débarquer de votre bord, Monsieur? demanda-t-il au capitaine.
—Dieu du Ciel! et pourquoi? Où trouverez-vous un meilleur navire; monsieur? Et quel équipage! Des Bas-Normands doux et rangés comme des filles! ça se mène avec un fil; jamais un mot plus haut que l'autre; c'est sage et tranquille, jamais ça ne jure... Voyez-vous, pour la morale ou non, j'ai mes principes là-dessus, et je m'en suis bien trouvé, aussi est-ce moi qui ai toujours passé les religieuses que le gouvernement envoie aux colonies, et je vous assure que les saintes filles n'ont jamais eu à rougir d'un mot inconvenant...
—Allons... il ne manquait plus que cela, dit impétueusement Narcisse...
—Sans doute, Monsieur, je vous le répète, pour les égards, la sûreté, la tranquillité et les bonnes mœurs, vous ne trouverez jamais mieux que la Cauchoise. Aussi croyez-moi, restez-y.
—D'ailleurs, votre passage est arrêté, payé d'avance, signé; il me serait impossible de vous rendre un sou de ce que vous m'avez donné.—C'est la loi maritime. Si vous voulez voir les ordonnances...
—Non, Monsieur, c'est inutile, dit Narcisse attérré, foudroyé.
—Le mal est fait, je le subirai, mais c'est une leçon dont je profiterai... Et comme le capitaine Hochard allait recommencer ses litanies sur la sûreté, les égards et la politesse.... Narcisse remonta courroucé sur le pont, descendit furieux dans son canot et ne reparut à bord de la Cauchoise, que le jour de l'appareillage. Ce jour-là, il avait rencontré sur le port l'homme aux figures de cire qui lui avait proposé de prendre une chaloupe à eux deux pour porter leurs bagages.
Narcisse y consentit, serra le cousin dans ses bras et lui dit, les larmes aux yeux: vous le voyez, cousin, vous le voyez... Un temps magnifique, un petit vent de nord-est, une mer superbe... Comme c'est amusant!... Embarquez-vous donc après cela..., cherchez donc des émotions; des mœurs tranchées! oh si c'était à refaire!...
L'homme aux figures de cire interrompit ses lamentations en faisant observer que la goëlette avait déjà fait deux fois le signal de venir à bord.
Narcisse se précipita dans la chaloupe en maugréant.
—Vous n'avez jamais navigué; Monsieur, lui demanda le gros homme.
—Non; et vous?
—Moi, mon Dieu, non, pas plus que vous, mon bon Monsieur; je m'en vais aux îles pour montrer ces figures là.... et tâcher de gagner mon pauvre pain.
—Que représentent vos figures, demanda machinalement Narcisse.
—Cette caisse-là... répondit le gros homme, en montrant une des deux boîtes (elles avaient chacune à peu près six pieds de long sur quatre de large et d'épaisseur). Celle-là représente la passion de notre Seigneur. Mon bon Monsieur, et celle-ci le grand Napoléon; un Albinos aux yeux rouges, et sa sainteté le Pape, mon bon Monsieur.
—Ça m'est bien égal, pourquoi me dites-vous cela, répondit Narcisse, enchanté de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.
—Je vous dis cela, dit le gros homme avec soumission, parce que vous me le demandez, mon bon Monsieur.
—Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas, entendez-vous, intrigant, hurla Narcisse qui rugissait en voyant les rayons d'un beau soleil de juillet étinceler sur les vagues.
On accosta la goëlette... Le gros homme fit monter ses caisses à bord avec des précautions inouïes, et surveilla lui-même leur emménagement. Du reste, il amusa beaucoup les matelots bas-normands par la maladresse avec laquelle il descendait les échelles des panneaux; et les bonnes gens riaient aux larmes en lui nommant les mâts et les manœuvres dont il écorchait les noms de la façon du monde la plus grotesque.
Le soir, à cinq heures un quart, la Cauchoise donna dans la panne, sortit du goulet, et suivit le Cap à l'ouest-sud-ouest, par un joli frais du nord-est.
Narcisse resta sur le pont jusqu'au coucher du soleil, et au moment où cet admirable spectacle rallumait en lui le flambeau de la poésie, comme il allait savourer cet important tableau, qu'il regardait comme une compensation bien due à ses éternelles déceptions, il fut pris du mal de mer, et deux matelots le descendirent dans sa couchette.
L'homme aux figures de cire resta sur le pont jusqu'au soir et continua d'amuser les quatre marins de quart par son ignorance nautique.
Seulement, au moment de descendre dans le faux pont, passant près du taquet, qui retenait l'écoute de grande voile, il s'aperçut que cette manœuvre n'était pas assez serrée, et regardant bien si personne ne l'observait, il raidit ce cordage, en le tournant en croix autour du taquet avec l'habileté d'un marin consommé; puis il alla voir ses caisses.
CHAPITRE II.
Des choses surprenantes que vit Narcisse Gelin dans l'entrepont de la goëlette.
Narcisse Gelin ne dormait pas, Narcisse Gelin invoquait.—Je ne dirai pas Dieu, car Narcisse avait reçu une éducation libérale, et le beau de l'éducation libérale est de ne pas croire en Dieu;—Mais Narcisse invoquait Apollon et les muses. Le bon jeune homme croyait aux muses... Muses, disait-il, envoyez-moi, s'il vous plaît, un événement, une tempête, un naufrage, quoi que ce soit... mais de la poésie, pour Dieu de la poésie! J'ai quitté la boutique paternelle, mon foyer domestique, Paris, mon département, mon pays! la France! ma belle France, et vous comprenez bien, muses, que ce n'est pas pour vivre avec des commerçants, entendre parler commerce et marché, poivre et sucre... que l'on s'abandonne aux caprices des flots, au souffle dévorant de la tempête... Ainsi de la poésie.... ô muses!... quelque chose de tranché, de heurté, de bizarre, de terrible, s'il vous plaît.—Je ne sais si les muses l'entendirent; mais il se passa tout à coup quelque chose de fort singulier dans l'entrepont de la goëlette.
Le Cadre (ou lit) de Narcisse était suspendu à l'arrière de cet entrepont au milieu d'un petit entourage en toile qu'on lui avait galamment installé; mais cette toile ne joignant pas juste au plafond, un espace restait vide et à travers cette lucarne improvisée; Narcisse put jeter un coup d'œil investigateur dans le faux pont.
Cet entrepont était faiblement éclairé par la lueur d'un fanal placé près de l'archipompe, et cette lueur donnait en plein sur les deux caisses de l'élève de Curtius, posées droites et appuyées sur la muraille du navire.
Tout à coup Narcisse aperçut une masse qui lui parut d'abord informe, mais qui se dessina bientôt. Dans cette masse, il reconnut le gros homme, l'homme aux figures de cire.—Le vil industriel vient voir ses caisses, pensa Narcisse. Va! butor à l'âme vénale, pense à ton commerce, penses-y, au lieu de rester sur le pont, puisque tu es assez heureux, assez robuste pour ne pas éprouver le mal de mer, au lieu de te laisser aller au doux far-niente de tes rêveries, à voir trembler dans la mer les étoiles du ciel, à entendre...—Mais Narcisse interrompit tout à coup sa période, ouvrit des yeux énormes, suspendit sa respiration. Il crut rêver.—L'homme aux figures de cire s'était approché de ses caisses, et, après un moment d'incertitude, il avait poussé un ressort.—Le couvercle de la première caisse s'abaissait, et à la lueur incertaine du fanal, Narcisse aperçut dans le fond trois figures: quelles figures! et ce n'était ni un Albinos, ni le grand Napoléon, ni sa sainteté le Pape.
—C'est sans doute la caisse à la Passion pensa Narcisse; mais je ne vois pas le Christ. En effet, il n'y avait pas de Christ non plus.
—Après tout, pensa encore le fils du mercier; il ne les a pas habillés pour la route, de peur d'abîmer leurs costumes.
Mais voici que la scène change.
A un mot que dit le gros homme, les trois figures quittent le fond de la boîte, en sortent, et s'avancent empesées droites et raides.
—Cet homme-là est un sorcier ou un furieux mécanicien, se dit Narcisse en sentant le froid lui gagner les reins.
Mais voici que les trois figures étendent les bras, se détirent, se secouent, et rajustent les haillons dont elles sont couvertes.
—Pour le coup, ceci devient trop poétique: c'est forcé; ce n'est pas nature, pensa Narcisse en retombant glacé sur son oreiller.
Mais il voulut voir, jusqu'à la fin, le dénoûment de cette scène. Son âme de poète se tendit, fit effort, et Narcisse Gelin se redressa et continua de regarder. Quand il se remit à sa lucarne, le gros homme avait sans doute ouvert aussi la boîte à la Passion; car, au lieu de trois, ils étaient six, sans compter l'industriel; six armés jusqu'aux dents;—et la lumière du fanal luisait, étincelait sur les lames de longs poignards, dont ils assuraient la garde dans leurs larges mains.
—Sommes-nous parés? dit le gros homme à voix basse....
—Oui...
—Adieu!—Va! fit le Curtius.—Et lestes et adroits comme des chats sauvages, ils se hissèrent par les deux panneaux entr'ouverts.
Narcisse Gelin n'eut pas la force de pousser un cri; la sueur ruisselait de son front: il commençait à comprendre que ce pouvait bien être des pirates.
Et ce doute se changea en conviction, lorsque, après quelques cris étouffés, quelques trépignements sur le pont, il y eut un moment de silence à bord de la Cauchoise, et puis qu'un immense et retentissant hourra ébranla la goëlette jusque dans sa membrure.
Tout-à-fait fixé sur la moralité du gros homme, Narcisse le considéra dès-lors comme un chef de pirates, et l'Albinos, le grand Napoléon, sa sainteté le Pape, Jésus-Christ et les acteurs de la Passion comme des scélérats de sa troupe qui pouvaient avoir jeté à l'eau le capitaine Hochard et ses matelots, les estimables Bas-Normands, qui avaient de si bonnes mœurs.
Il y avait du vrai dans ses conjectures; et, par une singulière fatalité, par un étonnant caprice de notre organisation, cet événement qui devait le mettre en liesse et joie, puisqu'il lui promettait une vie rude et forte, des mœurs tranchées, heurtées; cet événement, dis-je, le trouva froid et prosaïque: on eût dit que son âme de poète avait été frappée du même coup de poignard, qui frappa au cœur l'honorable capitaine.
Et Narcisse Gelin commença de trouver le pauvre M. Hochard un être assez poétique, il le regretta même: il le poétisa aux dépens du gros élève de Curtius; il poétisa tout, jusqu'aux matelots Bas-Normands, qu'il avait maudits: eux si roses, eux si frais, eux si bonnes gens: il vit une belle opposition entre ces hommes si simples et les périls continuels qui les assiégeaient. Cette bonhomie au milieu de la tempête lui parut sublime; cette goëlette transportant tout à l'heure d'un monde à l'autre cette petite colonie simple, bonne, naïve comme un tableau de Téniers, lui parut avoir aussi sa poésie à elle, une poésie qu'il préférait de beaucoup à celle de la Cauchoise, maintenant montée par une demi douzaine de scélérats, allant porter partout le meurtre et le pillage.
Et il se fit aussi une singulière révolution dans ses sympathies littéraires. Il se prit à adorer Gessner et ses Idylles, ses jolis moutons si blancs, son gazon si frais, ses arbres si verts, ses fleurs si parfumées: oh! qu'il regrettait ses bergers, et leurs flûtes, et leurs danses, et leurs chants, et la violette, et le corset des jeunes filles, et la cloche du soir, et le bêlement des troupeaux et la nuit paisible et pure du joli village qui se mire aux eaux limpides du lac!....
—Oh! disait Narcisse en se roulant dans sa couverture avec un frisson prodigieux... Oh! voilà une poésie vraie, douce et consolante! Oh! que je donnerais maintenant les vagues les plus monstrueuses pour un petit ruisseau qui glisse sur le sable,—les figures les plus tannées, les plus cicatrisées, pour une douce et gracieuse figure d'enfant ou de jeune fille...—Un ciel noir, orageux, fût-il sillonné de mille éclairs, et déchiré par les éclats de la foudre, pour le ciel pur et riant du mois de mai, au lever d'un beau soleil.
De pensées en pensées, de peurs en peurs, de regrets en regrets, Narcisse gagna le point du jour. Il commençait à voir la position en face.—Que vont-ils faire de moi? se disait-il...
Il allait peut-être se répondre à lui-même, lorsqu'un coup de canon retentit longuement sur l'immensité de la mer...
—Qu'est-ce que cela? pensa Narcisse, je n'ai pas vu de canon à bord...
