ŒUVRES COMPLÈTES
DE
EUGÈNE SUE.
LA COUCARATCHA.
| OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. | |
|---|---|
| Le Juif errant | 10 vol. in-3. |
| Les Mystères de Paris | 10 vol. in-8. |
| Mathilde | 6 vol. in-8. |
| Deux Histoires | 2 vol. in-8. |
| Le marquis de Létorlère | 1 vol. in-8. |
| Deleytar | 2 vol. in-8. |
| Jean Cavalier | 4 vol. in-8. |
| Le Morne au Diable | 2 vol. in-8. |
| Thérèse Dunoyer | 2 vol. in-8. |
| Latréaumont | 3 vol. in 8. |
| La Vigie de Koat-Ven | 4 vol. in-8. |
| Paula-Monti | 2 vol. in-8. |
| Le Commandeur de Malte | 2 vol. in-8. |
| Plik et Plok | 2 vol. in-8. |
| Atar Gull | 2 vol. in-8. |
| Arthur | 4 vol. in-8. |
| La Coucaratcha | 3 vol. in-8. |
| La Salamandre | 2 vol. in-8. |
| Histoire de la Marine (gravures) | 4 vol. in-8. |
| Sceaux.—Impr. de E. Dépée. | |
LA
COUCARATCHA
Par EUGÈNE SUE.
TOME DEUXIÈME.
| PARIS, | ||
| CHARLES GOSSELIN, Editeur de la Bibliothèque d'élite, 30, RUE JACOB. | ![]() | PÉTION, ÉDITEUR, Libraire-Commissionnaire, 11, RUE DU JARDINET. |
| 1845 | ||
Table
- [MON AMI WOLF.]
- [§ I.]
- [§ II.]
- [§ III.]
- [§ IV.]
- [§ V.]
- [RELATION VÉRITABLE]
- [CHAPITRE PREMIER.]
- [CHAPITRE II.]
- [CHAPITRE III.]
- [CHAPITRE IV.]
- [UN REMORDS.]
- [CHAPITRE PREMIER.]
- [CHAPITRE II.]
- [CHAPITRE III.]
- [CHAPITRE IV.]
- [CHAPITRE V.]
- [CHAPITRE VI.]
- [CHAPITRE VII.]
- [CHAPITRE VIII.]
- [CHAPITRE IX.]
- [CHAPITRE X.]
- [UN CORSAIRE.]
- [FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.]
- [DAJA.]
- [CHAPITRE PREMIER.]
- [CHAPITRE II.]
- [CHAPITRE III.]
- [CHAPITRE IV.]
- [UNE FEMME HEUREUSE.]
- [CHAPITRE PREMIER.]
- [CHAPITRE II.]
- [CHAPITRE III.]
- [CHAPITRE IV.]
MON AMI WOLF.
§ I.
FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN INCONNU.
—Mais comme cette nouvelle volonté ne faisait pour ainsi dire que de naître, elle n'était pas encore assez forte pour vaincre l'autre, qui avait toute la force qu'une longue habitude peut donner. Cependant ces deux volontés, l'une ancienne et l'autre nouvelle, l'une charnelle et l'autre spirituelle, se combattaient dans mon cœur, et chacune le tirant de son côté, elles le mettaient en pièces.
Confessions de Saint-Augustin, LIV. VIII, ch. V.
.......Pendant une relâche que nous fîmes à Malte en 18.., les officiers du vaisseau anglais le Genôa voulurent recevoir à leur bord l'état-major de notre frégate.
A dîner, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs; mon voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants, taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de français:—je lui versai à boire trois fois, et n'y pensai plus.—
Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus, d'une belle figure, brun, svelte, élégant, s'exprimant dans notre langue avec une merveilleuse facilité,—quoiqu'un accent presqu'imperceptible trahît son origine étrangère.—Il m'apprit qu'il était Danois, mais naturalisé Anglais.
Il fallait qu'une singulière attraction me portât vers lui, car avant le dîner nous ne nous connaissions pas du tout, et au pudding nous étions déjà fort liés;—enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque notre avenir.
Suivant l'usage, l'intimité commença d'abord par un échange confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos inférieurs; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait volés.—Puis, comme nous finîmes par maudire notre état, après nous être mutuellement prouvé qu'il n'en était pas au monde de plus détestable,—ce fut entre nous à la vie et à la mort.
D'après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les Anglais, on commençait par casser les pieds des verres à pattes, de façon qu'il était impossible de laisser son verre plein après avoir salué du geste à chacun des innombrables toasts que l'on portait à l'union des deux pavillons.—Or comme les toasts se succédaient sans interruption toutes les cinq minutes, et qu'il y avait à peu près trois heures que nous étions à table;—comme après les vins on avait servi le punch, et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés les uns envers les autres à une confiance sans bornes.
Mon nouvel ami surtout qui, selon ce qu'il m'apprit, ne buvait ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-là, en mon honneur, une exception à son régime.—Malgré les paternelles remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en anglais:—Ne buvez pas, voilà deux ans que nous sommes embarqués ensemble, vous n'avez pas avalé une goutte de grog.—Ne buvez pas, vous vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude.
Mais mon intime improvisé, que je nommerai Wolf, ne tenait pas compte de ces exhortations;—il paraissait se trouver fort bien de l'effet du punch, sa figure d'abord pâle, s'anima, se rosa peu à peu, ses yeux brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus intime, enfin.—Cet homme que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu à peu, et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée des gens du Nord, si différente de la vivacité molle et éphémère des méridionaux.
Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du Genôa, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thême de cette discussion orageuse était autant que je puis m'en souvenir, l'amour et les sacrifices qu'il imposait parfois.
C'était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine de marins fort débauchés qui d'ordinaire s'occupaient très-peu de la théorie de ce tendre délassement, mais comme l'importance que l'on attache à une discussion est toujours en raison inverse des connaissances que l'on peut y déployer,—on échangeait de pitoyables raisons,—pour et contre—avec un acharnement singulier.
—«Bah, dit Wolf, en posant son verre sur la table avec tant de force qu'il le brisa:—Ils sont stupides, ils parlent de cela comme les aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette?»
—Volontiers, répondis-je... car il fait horriblement chaud ici...
Nous montâmes, l'air était tiède, le temps lourd, et les pavillons des navires pendaient collés le long des mâts.
—«Tenez, me dit mon ami Wolf, en m'arrêtant par le bras et fixant sur moi ses yeux étincelants,—nous nous entendons si bien tous deux qu'il faut que je vous dise une histoire qui m'est arrivée; mais ceci est entre nous au moins, ajouta-t-il avec un regard presque féroce, que le bon Dieu m'étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence, si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalité, ou le diable qui m'y force, mais je ne puis m'empêcher de vous raconter cela, et pourtant, quand vous m'aurez entendu, je suis sûr que vous me regarderez comme le dernier des misérables,—mais c'est égal encore une fois, je ne puis m'en empêcher...—
Il y avait dans l'expression de la figure, dans l'accent de la voix de mon ami Wolf, un tel caractère de vérité que je compris parfaitement cette influence de l'ivresse qui vous pousse à l'indiscrétion, influence fatale, dont on se rend compte, que l'on maudit, mais qu'on n'a pas la force de combattre, s'agirait-il d'un secret sacré.
Aussi dis-je prudemment à mon ami, j'aimerais mieux attendre à demain, nous serions plus calmes et alors...
—«Pardieu, je crois bien que nous serions plus calmes, mais alors je ne vous dirais plus mon histoire, et il faut que je vous la raconte... Pourtant voyez-vous il est possible que demain quand je penserai à la folie que je fais étant gris, il est possible que je vous propose de nous brûler la cervelle à pair ou non, afin que mon secret soit éteint par votre mort, ou rendu sans importance par la mienne... Je sais bien que vous allez me dire que c'est ridicule, mon cher, mais que voulez-vous y faire, c'est comme cela...»
Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d'abandon dans ses manières que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la pensée de reculer devant une confidence dont les résultats promettaient autant...—Je me disposai donc à écouter, nous nous assîmes sur le couronnement et il commença après m'avoir affectueusement serré la main.
§ II.
LE RÉCIT.
«Il y a environ deux ans de cela me dit Wolf,—c'était pendant la guerre, je commandais une goëlette dans la Méditerranée, ma mission se bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands,—Je me trouvais alors mouillé à Porto Venere, petit port d'Italie entre le golfe de Gênes et celui d'Especia, près des îles Palmeries.—
«J'avais la plus entière confiance dans mon second, et j'allais fréquemment à terre, quoique la ville de Porto Venere fut horriblement triste, mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort jolie demoiselle dont le père était capitaine de port.
«Je ne sais comment diable elle était venue en Italie, mais elle était Péruvienne et s'appelait Pépa.
«Figurez-vous,—mon cher,—dix-huit ans,—un teint orangé,—des lèvres rouges comme du corail, des dents bien blanches, une taille... à tenir là dedans,—une gorge un peu forte, et des hanches... ah! des hanches comme une Andalouse,—et puis des yeux... vous savez, toujours fermés à demi, comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une forêt de grands cheveux noirs et épais... et puis encore des sourcils à l'avenant.
«Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serré seulement autour de sa taille par une ceinture, nu-tête, et se balançant au frais dans son hamac de jonc... Vrai Dieu... c'était à en devenir fou.—Aussi j'en devins fou.—
«Sa mère était morte, et son père était un vieux brave homme, assez butor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je m'arrangeai pour lui être utile, il m'en sut gré, m'ouvrit sa maison, c'est tout ce que je voulais.—
«C'était beaucoup;—mais Pépa avait une vertu fort tenace, et des principes religieux, profonds et arrêtés; pour tâcher de me mêler à leur influence,—je les partageai.—
«Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez croire combien je trouvais de charme dans ces prières, car je lui avais dit une fois:—
«Pépa, il y a ce me semble une pensée d'égoïsme à prier pour soi... si vous vouliez, vous prieriez pour moi, Pépa? et alors moi, je prierais pour vous?...—
«La pauvre enfant accepta l'échange, et comme elle me demandait un jour la forme de l'invocation que je faisais pour elle, je lui dis franchement, qu'elle consistait en ceci:—mon Dieu, faites donc qu'elle m'aime, car je l'aime bien.—
«Elle me bouda, rougit, et finit par me dire, qu'elle au contraire ne demandait ardemment qu'une chose au ciel,—c'était de ne pas m'aimer.—
«Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la quittais pas, je l'obsédais, et enfin je parvins à la convaincre de ma passion, qui entre nous, je l'avoue, était aussi violente qu'on puisse l'imaginer,—jusque là voyez-vous, je n'avais eu que des filles; aussi j'aimais pour la première fois, j'aimais avec délire, parce qu'il y avait un cœur et un noble cœur, chez cette femme-là.—Savez-vous qu'un jour elle me dit,—je suis bien contente que vous soyez marié, Wolf, comme je suis pauvre,—au moins vous ne penserez pas que je vous aime pour vous épouser,—que je vous aime parce que vous êtes riche.»
—Vous êtes donc marié? dis-je à mon ami Wolf.
—Pas du tout me répondit-il, mais j'avais dit cela pour voir au juste quelle espèce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans cette précaution, d'être aimé comme mari futur:—Ce qui entre nous est fort abject.
Je continue:—«Un jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on n'avait pas d'abord déclarés, et fut obligé de partager avec eux une quarantaine de huit jours; veillé, gardé à vue par les gardes sanitaires.
«Vous pensez ma joie; Pépa restait seule avec une vieille gouvernante.—Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et lui demander... ce que je lui demandais toujours;—car elle ne m'avait encore rien accordé, craignant, disait-elle, qu'une fois mes désirs satisfaits je ne me lasse d'elle,... et qu'au bout de quelque temps la satiété ne vînt me glacer; car vois-tu, me disait-elle naïvement:—je t'aime pour moi, et non pour toi.... et j'éprouve un plaisir inouï à être désirée.
«Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes demandes de ma part, même refus de la part de Pépa.
«—Or, le matin du septième jour, j'étais littéralement résolu à me brûler la cervelle si elle me refusait encore; mais, comme j'ai toujours fermement voulu, ce que j'ai voulu, j'aurais possédé Pépa de gré ou de force avant que de mourir.—Elle m'avait avoué son amour;—la possession n'était donc plus alors qu'une formalité, n'est-ce pas?»
Je répondis à mon ami Wolf par un hum... légèrement dubitatif, et le priai de continuer.
«—Comme j'allais me rendre à terre, on signala un aviso au large, j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dépêches de mon amiral; il m'ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre.
«Je fus attéré, je me croyais, moi, mouillé là jusqu'au jugement dernier, et je n'avais pas un instant pensé à mon départ;—je donnai néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai à terre apprendre cette nouvelle à Pépa;—sans m'être décidé à rien, j'avais toujours pris des pistolets avec moi.
«—Je pars demain,... Pépa... peut-être pour ne plus nous voir, lui dis-je.
«—Vrai,.. vrai,.. tu pars,.. et demain! s'écria-t-elle avec une joie qui me rendit sombre!—Il part demain, oh! mon Dieu, je te remercie, s'écria-t-elle en se jetant à genoux!
«—Pépa,... lui dis-je!
«—Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première à me couvrir de baisers; tu pars,... me disait-elle, mais tu ne pars que demain;... mais cette nuit,... cette nuit est à nous!—elle est à nous tout entière, cette nuit que tu regretteras.—Oh! oui,.. parce qu'elle sera la première et la seule; oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,.. tu la regretteras, disait-elle avec une joie d'enfant et une exaltation de femme passionnée,—tu la quitteras en la désirant encore,.. en la désirant plus que tu ne l'auras jamais désirée,.. car tu ne sais pas, non, tu ne pourras jamais savoir combien je t'aime, et ce qu'il m'en a coûté pour te résister jusqu'ici.—Mais vois-tu, c'est toujours ainsi que j'avais rêvé l'amour;—avoir à moi un jour, un seul jour rempli des plus ardentes et des plus inexprimables voluptés;—mais un seul jour,—afin qu'il fût unique dans tous mes jours! car, si ce jour avait des lendemains, vois-tu, Wolf, auprès de lui,.. chaque lendemain serait pâle et lui ôterait de son prestige et de son éclat,.. et songe donc que je dois vivre toute ma vie de ce seul jour; car si mon pressentiment ne me trompe pas,... je ne te verrai plus,.. et, s'il me trompe, tu n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!»
—Sacredieu, dis-je à Wolf, votre Pépa était un peu originale, mais malgré cela j'aurais voulu me trouver à votre place... vous deviez être un homme bien heureux...
—«Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de donner mes dernières instructions pour le lendemain matin.
—«Il était à peu près trois heures de l'après-midi, je fais préparer une petite yole que je manœuvrais moi seul pour me rendre à terre sans témoins; je passe encore le long du navire du père de Pépa, afin de bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain, je vois le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille, je lui fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la côte où aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa...»
—Ah ça, mais vous ne me parlez pas des scrupules que vous dûtes avoir,—dis-je à mon ami Wolf,—des scrupules que vous dûtes avoir quand vous vîtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez séduire la fille...
—Mais mon ami me répondit avec une violence que je me plais à attribuer au punch.
—«Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles vous n'eussiez pas songé non plus à ma place!
—«Des scrupules!...—est-ce qu'on a des scrupules quand on va posséder une femme comme Pépa! mais rappelez-vous donc qu'elle m'attendait, qu'elle avait éloigné sa vieille gouvernante... qu'elle était seule... toute seule... que je la voyais d'avance couchée sur son divan rouge avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge palpitante,—les yeux voilés;—car quoiqu'elle m'eût résisté, elle m'aimait autant que je l'aimais, et ses désirs étaient aussi violents et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, mon cher, les délices que je rêvais, lorsque sur le point d'arriver à la plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large en contournant les rochers qui bordaient la passe.
«Bientôt je n'en doutai plus, et je vis un homme nu, basané, crépu, qui toujours nageant me faisait signe de l'attendre.
—«Amenant ma misaine, je restai en panne, il me rejoignit et me demanda en anglais, si j'étais un officier de la goëlette.
—«J'en suis le commandant, lui dis-je.
—«Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu'à votre navire, voici pour vous seul,—et il décrocha de son col une petite boîte de plomb qu'il me donna d'une main, tandis qu'il s'appuyait de l'autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant ainsi soutenu à fleur d'eau sans nager,—je cassai la boîte avec la lame de mon poignard et je lus... Savez-vous ce que c'était?...
—Non, mon cher Wolf...
—«Un nouvel ordre de l'amiral qui m'enjoignait de mettre à la voile, non plus le lendemain comme l'autre,—mais à l'instant que je recevrais sa missive.—La vitesse de ma goëlette était connue, et il m'ordonnait de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la dernière importance; j'avais, me mandait-il, encore le temps de sortir du port; mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même, mais d'heure en heure cela me deviendrait peut-être impossible; car les Français devaient venir croiser devant Porto-Venere!... Ils y croisaient peut-être déjà,—Aussi dans cette crainte, l'amiral m'envoyait d'Especia, son patron, homme sûr, à lui dévoué, lui ordonnant de laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe et d'entrer à la nage dans la rade, s'il le pouvait, afin que son embarcation ne donnât pas l'éveil à l'ennemi, dans le cas où il aurait déjà établi sa croisière aux environs du port.
«Enfin ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole, fixant sur moi ses yeux gris, et me disant:
—«Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec vous, l'amiral m'a ordonné de revenir à bord de votre goëlette si j'échappais aux requins et aux Français, et de vous recommander encore de partir aussitôt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait furieusement au col.—J'ai échappé aux Français, non sans peine; car j'ai vu au vent une frégate et un brick, et pour peu que nous ne filions pas nos câbles par le bout, d'ici à une demi-heure... il sera trop tard, capitaine.»
—Mille diables, et... Pépa? dis-je à Wolf.
§ III.
SUITE DU RÉCIT.
Il changeait de visage.—Il sentait ses veines brûler, sa poitrine s'embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa bouche, la pensée dans son cerveau, il résista un moment.
P. L. JACOB.—La Danse Macabre.
—Mais Pépa, Pépa?—demandai-je encore à mon ami Wolf.
—«Attendez, me répond-il.—Puisque je suis comme à confesse, il faut que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment diabolique,—et je ne sais pas comment cela se fait,—mais je me rappelle toutes ces idées d'alors, comme si c'était hier.—C'est peut être parce que j'y pense souvent,—voyez-vous, ajouta Wolf après un moment de sombre silence.
«—D'abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de toutes les autres—fut que je ne partirais pas,—après quoi je pensai que je serais naturellement fusillé net;—ce qui m'était égal, puisque le matin j'étais décidé à me fusiller moi-même si je n'obtenais rien de Pépa.—La question n'était pas là,—elle était dans cet infernal patron de l'amiral.—Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot,—je le connaissais.—Or, lors-même que je refuserais à partir, cet homme allait retourner à mon bord—parler des ordres que je venais de recevoir; et peut-être qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient instruits:—de gré ou de force je me verrais obligé de partir... Or vous concevez ce que signifiait pour moi, ce mot,—partir.—Maintenant que vous connaissez Pépa...»
—Je le conçois si bien, dis-je à mon ami Wolf... que je n'ai qu'un regret...—on peut dire cela entre soi...—c'est que votre animal de patron n'ait pas été dévoré par un requin,—ajoutai-je tout bas...
«Vraiment...—me dit Wolf avec un accent singulier.—Pardieu je pensai tout juste comme vous..., moi!—quel dommage! me disais-je! comme vous,—car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose...—eh bien! je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,—et je n'étais obligé qu'à partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais aussi j'avais ma nuit à moi..., une nuit de délices,—et demain au point du jour...—un dernier baiser à Pépa,—et peut-être un combat acharné à soutenir,—un combat enivrant, glorieux comme un combat inégal, concevez-vous,.. Sortant des bras de Pépa,—un pareil combat où j'aurais joué ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette nuit d'ivresse eût si bien complété ou fini ma vie...»
—C'était admirable en effet... dis-je à Wolf... et sans ce misérable patron...
«—Ah voilà, c'était ce maudit patron, répondit Wolf;—mais j'oubliais de vous dire, ajouta-t-il,—que pendant l'instant qui me suffit pour faire ces mille réflexions sur les ordres de l'amiral,—j'oubliais de vous dire que ma yole n'étant plus soutenue par la voile avait suivi un courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un endroit de la rade, rendu extrêmement dangereux par un de ces tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée.., et que je fus tiré de ma méditation par un cri du patron... qui ne se défiant de rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'était senti tout à coup entraîner par le remous du tourbillon, avait lâché le gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en criant,—jetez-moi un aviron ou je me noie...»
—Je ne pus dire un mot,—et je regardai Wolf en pâlissant, il était impassible et froid.
—Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde.
«—Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement, j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.»
—Mais le second..., Wolf..., m'écriai-je... quel fut votre second mouvement.
«—Mon second mouvement, répondit Wolf,—fut de n'en rien faire et de voir, au contraire, cette mort avec joie.—Aussi le patron disparut en m'appelant:—assassin; il avait raison, car sa vie avait été entre mes mains,—et il m'eût été aussi facile de le sauver,—que de boucler mon ceinturon...»
—Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant avec amertume.
«—Je vous l'avais bien dit... que j'étais un misérable. Mais, vous, l'homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de sang-froid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma position, toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le sacrifice de ma vie;—persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime... qui après tout n'était qu'un déni d'humanité; dites-vous bien que le hasard seul avait tout fait,—que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien rudes:—Personne ne pouvait le savoir—car souvent la vertu c'est la peur du scandale;—dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de consolant dans ma fatale position.—Songez surtout que j'aimais avec fureur,—songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que la mort de cet homme pouvait me rendre...—Une nuit avec Pépa!!!—Et après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme moi,»—s'écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le cœur.
—J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot à répondre.
Wolf n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence continua:—
«Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa,—il y a deux ans de cela,—Pépa est morte,—et pourtant à ce souvenir seul, voyez comme mes artères battent et comme je pâlis... car je le sens, je pâlis encore.
«Le lendemain ce que l'amiral avait prévu arriva, une croisière française était établie au vent de Porto-Venere.
«Je regagnai ma goëlette au point du jour et je dois encore vous avouer que j'eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que j'allais faire hacher par ma désobéissance; car, si j'avais suivi les ordres de l'amiral, nous eussions évité un combat bien meurtrier.
«—Mon équipage était excellent,—j'exaltai encore son courage et nous sortîmes de la passe décidés à nous faire couler,—moi surtout—comme vous pensez.—Ma goëlette marchait comme un poisson,—j'avais des pièces de dix-huit allongées en couleuvrines—nous aperçûmes un brick et une frégate,—le brick au vent,—la frégate sous le vent.
«Le brick nous appuya la chasse et nous joignit.—Après un combat sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna presqu'entièrement désemparé.—La frégate dut courir des bordées pour nous atteindre, elle commençait à nous canonner, et c'était fait de nous, je crois,—lorsqu'un coup du sort nous fit la démâter de son grand mât...—Nous n'avions que quelques agrès coupés,—rien d'essentiel d'endommagé.—Nous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes l'amiral vers le soir.
«—J'avais quatre-vingts hommes d'équipage et quatre officiers avant le combat.—En arrivant auprès de l'amiral, il ne me restait qu'un aspirant et vingt-trois matelots,—le reste était mort.—
«L'amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un grade supérieur, ne put s'empêcher de regretter son patron qu'il supposait avoir été dévoré par un requin, ou pris par une crampe avant d'avoir pu gagner mon bord.—
«Quel dommage, me dit-il,—si le malheureux avait réussi à vous porter mes ordres,—nous n'aurions pas à regretter la perte de tant de braves gens... Mais aussi ajouta-t-il par forme de compensation,—nous n'aurions pas à vous féliciter d'un si glorieux combat, capitaine Wolf.
«Deux mois après, le grade de capitaine de frégate, vint me récompenser de ma belle action comme dit le ministre dans sa lettre.—
«Voilà mon histoire, mon cher..., avouez donc après cela que je puis parler de dévouement en matière d'amour,—me dit Wolf d'un air tristement moqueur,—puis il ajouta:—Mais voilà nos convives qui montent, où en sont-ils de leur discussion?»
Les convives n'y pensaient ma foi plus.—On convint de se rendre à terre,—comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe,—je fus forcé de me placer dans une embarcation où il n'était pas.—Descendu au débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il était resté à bord,—enfin pour chasser les idées un peu sombres que m'avait laissées la confidence de mon ami Wolf; j'allai passer la nuit chez une danseuse portugaise appelée Loretta, que j'entretenais assez magnifiquement depuis notre station à Malte.
§ IV.
ÉPISODE.
Le lendemain matin j'étais couché et je m'amusais à tresser les cheveux de Loretta, qu'elle avait fort longs et fort beaux;—lorsque sa camériste vint me prévenir que mon valet de chambre qui savait où me trouver—voulait absolument me parler.—Je me levai,—et il me remit un billet ainsi conçu.
—Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Maîtres, il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir,
WOLF.
—Qui t'a remis cela,—demandai-je à mon laquais?
—Capitaine, c'est un officier anglais,—un beau, grand jeune homme brun.—
—C'est bien, va m'attendre à bord.
J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.—Mon ami Wolf s'y trouvait déjà.—Il était un peu pâle, mais il souriait; et sa figure avait même une expression de douceur que je n'avais pas remarqué la veille.—
Il vint à moi, et, me tendant la main:—J'étais sûr de vous voir, me dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure...
Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais lui être utile.
—Mon cher ami,—puisque vous me permettez de vous donner ce nom,—répondit-il,—j'ai d'abord mille excuses à vous faire d'avoir abusé hier de vos moments, pour vous raconter une bien misérable histoire.
—Ma foi,—lui dis-je (et c'était vrai)—que le diable m'emporte si j'y pensais... mais bah... le Madère et le Xérès vous auront poussé au roman, mon cher Wolf... et vous vous serez vanté,—ne parlons plus de cela... encore une fois je l'avais oublié.
—Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas vanté;—tout cela s'est passé comme je vous l'ai dit,—et vous êtes le seul,—ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques,—vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale.
—Et vous pouvez compter sur ma discrétion, répondis-je.—Fausse ou vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli.
—Cela ne peut pas être ainsi, répéta-t-il toujours avec sa voix douce et sonore.—Vous savez qu'hier je vous avais prévenu; désormais ce secret ne peut être possédé que par vous—ou par moi,—par tous deux c'est impossible.
—Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela?
—Très sérieusement...
—C'est une plaisanterie.
—Non, mon ami...
—Mais c'est absurde...
—Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgué, peut me faire passer pour ce que je suis:—Un meurtrier,—ajouta Wolf péniblement,—puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intéresse au point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous, à qui il est indifférent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir, et il en sera ainsi.
—Voilà qui est fort...—il en sera ainsi parce que vous le voulez, Wolf.
—Sans doute;—puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse: Ne me refusez pas cela,—ne me forcez pas, je vous en supplie, à un éclat qui vous obligerait bien à m'accorder ce que je vous demande; vous me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait toujours, n'est-ce pas.
—Allons, il faut nous brûler la cervelle,—parce qu'il vous a plu de me gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est désagréable, vous l'avouerez au moins,...—dis-je avec humeur, sans pouvoir pourtant me fâcher tout-à-fait.
—Je le conçois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit Wolf.
—Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez la tête... car, pour que la plaisanterie soit complète, c'est toujours à cinq pas, et à pair ou non,—j'imagine.
—Toujours,...—répéta le damné Wolf, avec sa voix de jeune fille.
—Vos témoins, lui demandai-je...
—Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il.
—Aurez-vous vos armes,... Wolf?
—Oui, j'aurai les miennes;—ainsi n'apportez pas les vôtres, c'est inutile... à moins pourtant que vous vous défiez...
—Capitaine,... lui dis-je très-sérieusement cette fois...
—Pardon, mon ami; mais dites bien à votre témoin que c'est une affaire à mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait.
—Il le faut pardieu bien, m'écriai-je... et à quand cette belle équipée?... car en vérité, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que deux aspirants sortant de l'école de marine; mais enfin, à quand?
—Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux port...
—Va pour les ruines du vieux port.
—Votre main, me dit Wolf.
—La voici.
—Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore.
—Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup.
Il sourit, me salua de la tête, et nous nous séparâmes.
§ V.
MON AMI WOLF.
J'étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques lettres, car en vérité je croyais rêver.—Un capitaine de frégate de mes amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles étaient les conditions de ce duel meurtrier.—A cinq pas, un pistolet chargé et l'autre non.—
Ce qui me désespérait surtout, c'étaient les véhémentes sorties de mon digne témoin sur ce qu'il appelait ma crânerie.—Vous aurez cherché l'affaire, me disait-il,—comme cette fois à la Martinique.—Vous avez aussi la main trop légère, mon cher ami,... il vous arrivera malheur... Quel dommage, un jeune officier d'une si belle espérance... et tutti quanti.
—J'avais beau dire et redire que je n'étais pas l'agresseur,—il me répondait à cela:—Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit ordinairement que de l'eau;—il est connu pour sa douceur, son humeur triste et solitaire.—Comment diable voulez-vous qu'il se soit grisé et vous ait insulté le premier;... c'est impossible.
—Mais cordieu, Monsieur, m'écriai-je...
—Bon, bon, faites-moi une autre querelle à moi, me répondit l'imperturbable, pour me prouver que vous n'êtes pas querelleur...
—C'était à devenir fou, aussi je me tus.—Je fermai mes lettres,—donnai quelques commissions à mon valet de chambre,—demandai un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon témoin.
—Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà;... Il vint au-devant de moi;—il n'était plus pâle, ses joues étaient légèrement rosées, ses cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants, j'avais peu vu d'hommes d'une beauté aussi remarquable.
—Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche...
—Chose bizarre, pendant la traversée, j'avais fait tout au monde pour me monter comme on dit,—pour me mettre au niveau de cet horrible combat:—impossible:—j'allais là me brûler la cervelle sans colère, sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point d'honneur,—car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si j'eusse refusé le combat, il m'eût contraint à l'accepter par une insulte irréparable.—Aussi j'aimais encore mieux me battre presque sans savoir pourquoi;—sans lui en vouloir;—car malgré son crime je ne le haïssais pas, il s'en faut.
—Oui, je l'avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière influence.—Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable sympathie de pensées qui s'étaient développées entre nous avant sa maudite confidence;—et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce qui est extraordinaire.—Tout cela faisait que je ne pensai pas un instant à la mort qui allait peut-être m'atteindre, occupé que j'étais à m'étonner de tant de choses inconcevables.
—Messieurs, dit mon témoin,—toute représentation est sans doute inutile...
—Inutile! répéta Wolf.
—Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre, dit le témoin de Wolf.
—Nous le savons,—répéta Wolf.
—Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine d'une voix grave.
—Ce témoin de Wolf—mesura cinq pas...
—Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les visiter.
—Je m'y oppose formellement, Monsieur,—m'écriai-je en l'arrêtant...
—Wolf me prit la main, la serra fortement et me dit:—Capitaine,—bien,—mais j'ai à vous faire une demande:—Vous confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir—quoique ce soient mes armes?
—Avant que nos témoins aient pu rien empêcher—j'avais pris les pistolets et je les présentais à Wolf,—Il en prit un.
—Je pris l'autre.
—Le cœur me battait horriblement.
—Quoique la conduite singulière de Wolf me fît penser que peut-être tout ce duel n'était-il qu'une bizarre et mauvaise plaisanterie,—pourtant je me plaçai en face de Wolf.
—De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai presque heureuse.—Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,—leva son pistolet et m'ajusta.
—Je l'ajustai à mon tour;—les canons des deux pistolets se touchaient presque.
—Êtes-vous prêts, Messieurs, dirent les témoins.
—Oui...
—Mon Dieu, pardonnez-leur,—dit en anglais le vieil officier taciturne, en frappant dans ses mains.
—Nos deux coups partirent ensemble.
—J'eus un moment d'éblouissement,—causé par la flamme et l'explosion du coup de Wolf,—et quand au bout d'une seconde je revins à moi,—je vis nos deux témoins courbés près de Wolf... qui s'appuyait sur son coude...
—Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec désespoir... car le malheureux était tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas moi... Pardon, mon ami,...—pardon... pardon...—
—J'ai été l'agresseur, et je suis justement puni,—je vous pardonne ma mort, dit-il d'une voix faible...—Puis s'approchant du mon oreille,—ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:—Mes mesures étaient prises pour mourir de votre main... Merci....—oh Pépa!...
—Ma balle lui avait traversé la poitrine.
—Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux pistolets.....
RELATION VÉRITABLE
ET
VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN,
Clerc de Procureur.
CHAPITRE PREMIER.
Pourquoi Claude Belissan devint philosophe, philanthrope, matérialiste, athée, négrophile et républicain.
C'était le 15 mai—1789.
Vers le milieu de la rue Saint-Honoré il y avait une haute et obscure maison de six étages, au sixième étage une petite chambre, dans cette petite chambre une fenêtre étroite, et à cette fenêtre un jeune homme d'une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme était Claude Belissan, clerc de procureur, légèrement atteint de l'épidémie philosophique qui régnait alors.
L'eau tombait à torrents d'un ciel gris sombre, menaçant, et de fortes raffales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux qui ruisselaient de pluie.
Pour la première fois, Claude Belissan blasphémait Dieu d'une épouvantable façon, car jusque-là il avait été élevé par sa mère dans de saintes et religieuses croyances.
—Tombe... disait-il, tombe... donc, averse maudite! change les rues en rivières, les places en lacs, la plaine en océan... Bien... allons, le déluge... un nouveau déluge... et un dimanche encore! un dimanche!... quand on a travaillé toute la semaine... Bah!... les philosophes ont bien raison; il n'y a pas de Dieu... il n'y a qu'un destin, un hasard... et encore!!!
Et voilà, comme de croyant qu'il était, Belissan devint furieusement fataliste et incrédule.
Et la pluie redoublant, cinglait, pétillait sur les vitres, et Belissan trépignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise à jabot et à manchettes.
Et Belissan se damnait encore en jetant un coup-d'œil de profond et amer regret sur sa veste de bazin à fleurs et son habit de ratine bleue soigneusement étendus sur son lit virginal... car le lit de Belissan était virginal.
A une nouvelle ondulation de l'averse, Belissan fit un tel bond de fureur qu'un nuage de poudre blanche et parfumée s'échappa de sa tête, et flotta indécis dans sa chambre... On eût dit el signor Campanona dans toute la fougue de son exaltation musicale.
—Enfer, malédiction... s'écria-t-il! et Catherine... Catherine qui m'attend... Une promenade, un rendez-vous calculé, combiné depuis cinq semaines... le voir manquer, j'en deviendrai fou... fou... à lier... Dieu me le paiera!!
Et après avoir montré le poing au ciel, en manière d'Ajax, Belissan cacha sa tête dans ses mains...
Au bout de quelques minutes d'une cruelle rêverie, où il ne vit que ruisseaux débordés, gouttières gonflées, boue et parapluies, le jeune clerc suspendit sa respiration, puis son cœur palpita, bondit... Il dressa la tête, prêta l'oreille... mais sans ouvrir les yeux, tant il craignait une amère déception... Figurez-vous que le malheureux croyait ne plus entendre la pluie tomber que goutte à goutte et rebondir sur le toit!!!
Et ce ne fut pas une illusion.
Le ciel s'éclaircit; bientôt une légère brise de nord-est s'éleva, grandit, souffla, et après une demi-heure d'attente et d'angoisse inexprimable, les nuages chassèrent, se refoulèrent à l'horizon, le soleil étincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l'air tiède et chaud, enfin jamais journée de printemps commencée sous d'aussi funèbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure.
Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu'à sa culotte de gourgouran, à son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras, rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier, fringant, pimpant, lustré, pomponné, éblouissant à voir.
—Mais hélas! quel horrible spectacle! les pavés étaient fangeux, les gouttières filtraient l'eau, et une foule d'équipages se croisaient dans la rue.
Alors Belissan prit résolument le parti de marcher sur ses pointes et entreprit la périlleuse tournée qui devait le réunir à sa Catherine. Il n'était plus qu'à quelques pas de la boutique de cette jolie fille, lorsque les piétons se refoulent à la hâte, se pressent, se heurtent, avertis par un piqueur à livrée verte et orange qui précédait un bel équipage à quatre chevaux.—Mais quatre magnifiques chevaux bai-bruns, les deux de volées surtout étaient du plus pur sang danois, circonstance qui ne pouvait échapper à la vue de Belissan, car le malheureux, par une incroyable fatalité, fut placé au premier rang des piétons, et les chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relevé, couvrirent le pauvre clerc d'une pluie de boue, mais si noire, mais si épaisse, mais si grasse, qu'elle tacha affreusement l'habit de ratine et la culotte de gourgouran.
Ce seigneur qui venait de passer était M. le marquis de Beaumont; il revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes.
Belissan resta stupéfait et moucheté comme un tigre, mais comme un tigre aussi il se prit à rugir en montrant le poing au brillant équipage, comme naguère il l'avait montré à Dieu, le montrant surtout à un grand coureur tout chamarré d'or et de soie qui, perché derrière la voiture, se pâmait de rire insolemment.
De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine éternelle à Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux danois, et se proclama l'égal de tout le monde, grand seigneur, laquais ou cheval danois.
Il allait peut-être se livrer à une longue et fougueuse méditation sur l'inégalité des positions sociales, lorsqu'il se souvint de Catherine; il remit donc sa colère à plus tard, jeta un triste coup-d'œil sur ses mouchetures, et dit en soupirant:
—Après tout, il vaut peut-être mieux laisser sécher la boue que de l'étendre; d'ailleurs, Catherine me plaindra...
Et il continua sa route, la tête bouleversée, exaspérée par ses idées d'amour et d'égalité, de bonheur et de haine. C'était alors une fournaise que le cerveau de Claude Belissan, et, quand il entra dans la rue où demeurait sa maîtresse, sa tête devait certainement fumer, tant ses pensées étaient brûlantes et effervescentes...
Mais, hélas! plaignez Belissan,.... figurez-vous ce que devint, ce qu'éprouva, ce que ressentit Belissan... mettez-vous à la place de Belissan quand il vit arrêté, presqu'en face la porte de Catherine, l'équipage maudit qui l'avait si curieusement tigré!
Or, le père de Catherine était parfumeur-gantier, à la Bonne-Foi, et sa boutique se trouvait toute proche de l'hôtel de Luynes.
Belissan respira pourtant lorsqu'il ne vit plus le grand coureur. Il s'approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard de désespoir sur sa toilette souillée, et entra...
Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme, à partir du blanc jusqu'au violet; ses yeux se troublèrent, il vit des flammes bleues, la tête lui tourna, il ne put que s'asseoir convulsivement sur le comptoir, et sur la main du gantier, qui s'écria: Prenez donc garde, monsieur Belissan.
Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la jolie gantière essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en vérité, Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de Catherine, qui avait souri en rougissant...
Et puis il n'avait plus rien vu.
Mais il avait pensé...
Le clerc fit alors un mouvement désordonné, comme si un fer rouge lui eût traversé la cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le comptoir.
A ce bruit, Catherine leva la tête.
Le beau coureur leva la tête.
Et tous deux, voyant Belissan si tigré, si moucheté, si colère, si pâle, si singulier, si effaré, partirent d'un éclat de rire prolongé, dans lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mêlait à la basse sonore et retentissante du coureur.
Belissan fit une grimace colérique et un geste de possédé.
Et le duo de rire recommença de plus belle; seulement, le rire sec et cassé du mercier, vint gâter l'harmonie.
Belissan ne se possédant plus, s'avança contre le coureur en levant une aune; mais au même instant ses deux poignets furent emprisonnés de la large main du coureur et il entendit l'honnête gantier s'écrier: Comment! vous osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de Beaumont, dont nous espérons avoir la pratique! pour un ami, c'est mal à vous, monsieur Belissan.
Et Catherine aussi lui dit aigrement:
—Eh! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens.
Et le beau coureur reprit:
—Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle, vous passiez par la porte, vrai comme je m'appelle Almanzor, vrai comme j'ai l'honneur d'être au service de M. le marquis de Beaumont.
—Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor, dit Catherine d'un air caressant, en lorgnant le beau coureur.
—Allez vous changer... vous nous faites peur, monsieur Belissan, dit le gantier en contraignant à peine un éclat de rire.
—Il y a un baigneur étuviste, là-bas au numéro 15, dit enfin Almanzor en conduisant Belissan à la porte de la boutique avec une politesse moqueuse...
Le clerc se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar... il ne répondit pas un mot, n'entendit rien, ne vit rien, partit comme un trait, et ne s'arrêta qu'aux Champs-Elysées.
Et encore il ne s'arrêta que parce qu'il se heurta avec un homme qui s'écria: Tiens, c'est Belissan!
Belissan rappela ses esprits...
—Qui me parle? où suis-je? que me veut-on?... soupira-t-il.
—C'est moi, Lucien, qui te parle; tu es aux Champs-Elysées, crotté jusqu'à l'échine. Je veux te dire adieu, car je vais au Hâvre.
—Tu vas au Hâvre? Je pars avec toi!
—Mais je pars aujourd'hui, à l'instant!
—Je pars aujourd'hui, à l'instant!
—Je prends le coche; je vais par eau...
—J'irai par eau, par le coche, par le diable; mais je veux quitter cet infâme Paris; je veux aller vivre dans un désert, dans une île où tout me soit égal et où je sois égal à tout... Comprends-tu, Lucien?..
—Non, mais l'heure presse... Viens-tu?... Mais enfin du linge... des vêtements?
—Tu m'en prêteras, Lucien, répondit Belissan avec une touchante mélancolie, tu m'en donneras des vêtements; les hommes sont frères.
—De l'argent.
—Je partagerai avec toi, bon Lucien; les hommes sont égaux, va.
—A la bonne heure! dit Lucien;
Il est malade ou fou, pensa-t-il; ce petit voyage ne peut que lui faire du bien, je l'emmène.
—Adieu, vil égout, vil Paris, dit dédaigneusement le clerc en se jetant sur le coche.
Et voilà comment Claude Belissan quitta Paris.
CHAPITRE II.
Comment le royaume de France fut désormais privé de Claude Belissan.
Le capitaine Dufour, commandant le trois mâts la Comtesse de Cérigny, n'attendait plus qu'un passager ou deux pour partir du Hâvre et se rendre à sa destination. Il devait porter d'abord des marchandises dans la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des épiceries, et revenir par le cap de Bonne-Espérance; c'était une circumnavigation, presque le tour du monde.
Un matin son mousse lui annonça un monsieur.
—Qu'est-ce que c'est que ça, mousse?
—Un pâlot, capitaine, qui a une queue.
—Fais entrer le pâlot.
Le pâlot entre; c'était Belissan.
—Monsieur, dit-il au capitaine, votre vaisseau va partir prochainement?
—Oui, Monsieur, je n'attends plus qu'un passager, et je désirerais bien que ce fût vous, répondit fort spirituellement le capitaine.
—C'est possible, dit Belissan, pourvu que vous me conduisiez dans une île...
—Dans quelle île, Monsieur?
—Dans une île quelconque, Monsieur, cela m'est égal, pourvu que ce soit dans une île, une île déserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles trompeuses. Dans une île, reprit Belissan avec une agitation croissante, où l'égalité soit proclamée comme le seul des biens, dans une île déserte, sauvage, où je puisse savourer à mon aise le premier, le plus inestimable de tous les dons octroyés aux humains; dans une île...
Permettez, dit le capitaine Dufour, persuadé qu'il n'interrompait qu'un fou, est-ce bien sérieusement que vous me dites tout cela?
—Il me semble que je n'ai pas l'air de crever de rire, objecta sourdement Belissan.
—Alors, Monsieur, il m'est impossible de vous prendre à mon bord; je vous le répète, je vais à Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous voulez descendre à Otahity, nous y relâcherons sans doute, et...
—Vous relâcherez à Otahity, la nouvelle découverte de Bougainville, la Cythère du nouveau monde! j'irai à Otahity... nation généreuse et nouvelle! Là, pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois; là une existence douce et pure comme l'eau de ses ruisseaux; là du soleil; là des fleurs; là des arbres pour tous, là une nature primitive et bonne, là pas de différences sociales; là des frères; là des sœurs. A Otahity, monsieur le capitaine! A Otahity!... j'abjure mon titre d'Européen: dégénéré, abruti par la civilisation, je reviens à mon état de nature, dont je suis fier.—J'étais descendu homme, je remonte sauvage! (Ici une pose académique; ici Claude se dresse sur ses pieds et tâche de grandir sa petite taille et de se draper à l'antique avec son habit de ratine, qui s'y refuse.) A Otahity! Là, pas de Dieu qui prenne un malin plaisir à contrarier nos projets, là, pas de roi, là, pas de courtisans, de vils courtisans qui dévorent la substance du peuple, là, pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et numérotent votre position sociale... A Otahity!... O Voltaire! O Dalembert! O Diderot! O philosophes, lumière éternelle des nations! c'est là que vous devriez être, c'est à Otahity que votre véritable place est désignée... O vous philanthropes, qui rêvez la paix et la famille universelle... à Otahity... à Otahity, venez-y... venez, nous y ferons une seule famille! une grande famille!
Ici l'invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un tel caractère de rage et de frénésie que M. Dufour fut obligé de le prendre par le milieu du corps et d'appeler son mousse.
Le mousse vint, et, se joignant à son maître, ils finirent par calmer Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades:—A Otahity! à Otahity!
Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s'il prendrait à son bord Claude Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant considéré que Belissan le payait bien, il consentit.
Claude quitta la France sans prévenir son vieil oncle, vendit le peu qu'il avait, persuadé qu'à Otahity le vil argent serait tout-à-fait inutile.
On partit; et, lorsque l'écrivain du bord demanda la profession de chaque passager pour l'inscrire sur le rôle d'équipage, Belissan le stupéfia en lui répondant d'un air majestueux:
—Homme!!!
—Homme! fit l'écrivain en sautant de sa chaise.
—Homme, réitéra Belissan...
—Comment cela, homme? dit encore l'écrivain ébahi... mais homme, quoi? quel titre!
—Mais, hurla Claude, qui devenait bleu de fureur... homme simplement... homme de la nature, si vous aimez mieux... Les voilà bien! dit Belissan avec un sourire amer, en haussant les épaules de pitié; les voilà bien, quel titre! il leur faut un titre... ils vous demandent un vain titre... une ignoble profession... quand ils sont les rois... les géants de la création! Je suis sauvage, entends-tu, être dégradé, abruti par une société égoïste et bâtarde, par une civilisation corruptrice, dit Belissan tout d'une haleine et en tournant le dos au commis, qui avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure.
—Il est dans ses lunes, objecta l'écrivain déjà prévenu de la singularité de Belissan; puis il ajouta sur son livre de bord:—Claude Belissan se prétendant homme de la nature, mais allant à l'île d'Otahity, pour affaires de commerce.
Le trois mâts la Comtesse de Cérigny partit du Hâvre le 13 juin 1789.
CHAPITRE III.
Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la société d'un veau, et ce qu'il en advint.
Un mois après son embarquement à bord de la Comtesse de Cérigny, Claude Belissan était déjà borgne; six semaines après, il avait perdu deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap Horn. Enfin, ce fut un bien beau jour pour lui que le jour où l'on mouilla à Callao, car si la traversée eût duré plus long-temps, Claude Belissan, homme, eût été dissipé en détail.
Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et philantropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des inégalités sociales, et son rêve de perfectionnement universel.
Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit cacatoës, Belissan s'écria:
—Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère qui bat son frère! Marin, ce mousse est ton frère et ton égal; laisse ce mousse, ô marin!
Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement à Claude, sans abandonner son mousse:
—Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui apprends son état, voyez-vous, bourgeois!
—D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme, et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lâcher cet enfant, ton frère et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu ne finiras pas! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t'ordonne de finir! c'est-à-dire de ne pas finir!
—Bourgeois, répondit le marin avec un ton stoïque, vous n'êtes pas mon égal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'êtes pas mon chef non plus, aussi...
Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence:
—Alors, dit le marin, puisque nous sommes égaux, voici un coup de poing, bourgeois, rendez-moi son égal...
