ŒUVRES COMPLÈTES
DE
EUGÈNE SUE.
LA COUCARATCHA.
| OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. | |
|---|---|
| Le Juif errant | 10 vol. in-3. |
| Les Mystères de Paris | 10 vol. in-8. |
| Mathilde | 6 vol. in-8. |
| Deux Histoires | 2 vol. in-8. |
| Le marquis de Létorlère | 1 vol. in-8. |
| Deleytar | 2 vol. in-8. |
| Jean Cavalier | 4 vol. in-8. |
| Le Morne au Diable | 2 vol. in-8. |
| Thérèse Dunoyer | 2 vol. in-8. |
| Latréaumont | 3 vol. in 8. |
| La Vigie de Koat-Ven | 4 vol. in-8. |
| Paula-Monti | 2 vol. in-8. |
| Le Commandeur de Malte | 2 vol. in-8. |
| Plik et Plok | 2 vol. in-8. |
| Atar Gull | 2 vol. in-8. |
| Arthur | 4 vol. in-8. |
| La Coucaratcha | 3 vol. in-8. |
| La Salamandre | 2 vol. in-8. |
| Histoire de la Marine (gravures) | 4 vol. in-8. |
| Sceaux.—Impr. de E. Dépée. | |
LA
COUCARATCHA
Par EUGÈNE SUE.
TOME TROISIÈME.
| PARIS, | ||
| CHARLES GOSSELIN, Editeur de la Bibliothèque d'élite, 30, RUE JACOB. | ![]() | PÉTION, ÉDITEUR, Libraire-Commissionnaire, 11, RUE DU JARDINET. |
| 1845 | ||
Table
- [CHAPITRE V.]
- [CHAPITRE VI.]
- [CHAPITRE VII.]
- [CHAPITRE VIII.]
- [CHAPITRE IX.]
- [CHAPITRE X.]
- [LES MONTAGNES DE LA RONDA.]
- [PHYSIOLOGIE D'UN APPARTEMENT.]
- [M. CRINET.]
CHAPITRE V.
Environ six mois après que ceci eût été écrit par M. de Noirville, Cécile adressait la lettre suivante à la baronne Sarah d'Herlmann, à Dresde.
Noirville, 20 juin 18...
«J'ai bien tardé à vous répondre, Sarah; mais ma santé est si mauvaise, je suis si faible, que, malgré tout mon désir, aujourd’hui seulement j’ai eu physiquement la force d’écrire: car pour penser à vous, je ne fais autre chose quand je ne lis pas vos lettres si affectueuses, quoiqu’un peu sévères à l’égard de ce que vous appelez mes folies...
«Oui, mon amie, j’ai relu avec un bien triste plaisir, cette dernière lettre où vous me rappelez notre séjour à Naples! c’était un beau temps alors: quel bonheur profond j’éprouvais en voyant une douce intimité s’établir entre nos deux familles, mon père apprécier le grand caractère de votre mère, et votre mère trouver dans le cœur de la mienne un écho pour chacune de ses nobles et pieuses pensées. Et puis comme dès la première fois que nous nous sommes vues, nous nous sommes comprises; je me le rappelle bien; c’était après une promenade dans le Golfe: nous sommes tous revenus à l’ambassade; alors je vous ai emmenée chez moi, et là je vous ai montré mes trésors: mes livres, ma musique, mes dessins commencés; mais, vous rappelez-vous surtout, Sarah, cette singulière circonstance? Un volume de Lamartine était resté ouvert sur ma table, et voilà que vous me montrez que vous aviez emporté le même ouvrage dans votre promenade! Mais ce n’est pas tout: quel est notre ravissement quand nous nous apercevons, au signet de votre livre, qu’ainsi que moi, la dernière méditation que vous aviez lue était aussi la prière! Vous souvenez-vous combien cette découverte nous étonna délicieusement, et quels heureux présages nous y cherchâmes pour l’avenir? car l’amitié, comme tous les sentiments tendres et délicats, semble vouloir se rassurer contre l’avenir par les présages, comme si le hasard prouvait quelque chose contre l’avenir!
«Vous le voyez bien, alors notre jeune imagination n’était pas assez riche, assez fertile, assez vive pour suffire aux plans de bonheur que nous formions. Que de brillants songes nous avions improvisés! Mais aussi quelque loin que nous emportassent ces rêves capricieux et dorés, nos idées venaient toujours se rallier à l’existence de notre père et de notre mère: nous faisions comme ces jeunes oiseaux qui essaient leurs ailes naissantes au milieu des feuilles et des fleurs, mais sans jamais quitter du regard le nid paternel.
«Eh bien! de toutes ces riantes visions, que m’est-il resté à moi? j’ai perdu tous ceux par qui ma vie avait un but, je suis seule, seule, oh! affreusement seule, Sarah!... Et deux ans sont à peine écoulés depuis ce temps où l’avenir nous paraissait si beau!
«Mais vous me pardonnez, n’est-ce pas? chère Sarah, si je vous parle tant de mon malheur et si peu de votre bonheur...; à vous si heureuse, si aimée, si appréciée de tout ce qui vous entoure; à vous qui avez su trouver le bonheur à l’aide d’une sérieuse et haute raison, à vous qui vous sentez revivre dans un enfant adoré...; à vous enfin pour qui l’espérance a été une réalité!
«Savez-vous bien que le malheur enlaidit l’âme: savez-vous qu’il y a des moments où je vous envie avec amertume, où je vous hais presque de toute la force de votre bonheur?
«Mais pardon, pardon, mon amie! C'est que je suis si malheureuse aussi!... Car il faut enfin que je vous ouvre mon âme tout entière, bien sûre après cela que vous aurez au moins pitié de votre pauvre folle, comme vous m’appelez...
«C'est qu’aussi, tout ce que je souffre est au-dessus de toute description. C'est que vous ne pouvez pas vous figurer l’horrible supplice qui m’est imposé; c’est que vous ne saurez jamais ce que c’est que vivre chaque jour, chaque heure, chaque minute avec un être qui vous est odieusement antipathique, dont la présence vous irrite ou vous accable, et qui est sans pitié parce qu’il ne sait pas, parce qu’il ne peut pas savoir ni comprendre la torture affreuse qu’il vous fait subir avec une si cruelle bonhomie.
«Car enfin une pauvre femme du peuple, que son mari brutalise et frappe, peut espérer qu’un jour la méchanceté de cet homme aura un terme, quand elle lui dira en pleurant:
«Voyez comme elle saigne, la blessure que vous m’avez faite? Voyez.... je suis toute meurtrie! au nom du ciel, ayez donc pitié d’une malheureuse femme qui ne peut que souffrir!»
«Eh bien! Sarah, si cet homme n’est pas un monstre, il aura pitié, il aura un remords ou au moins la conscience qu’il a fait le mal à cette femme, et pour la victime résignée c’est presque une consolation que de se dire: Mon bourreau sait que je souffre, au moins!
«Mais moi, mon amie, comment lui faire comprendre l’amertume des douleurs toutes morales que j’endure, à lui qui ne se doute pas qu’il y ait des douleurs morales? Comment lui faire comprendre que sa seule présence pèse affreusement sur mon âme, quand il ignore peut-être ce que c’est qu’une âme; quand il ne s’aperçoit seulement pas du frisson involontaire, de l’horreur indicible que j’éprouve alors qu’il me prend la main ou qu’il me tutoie?
«Oui, j’ai honte de l’avouer, ce toi...., ce mot solennel et sacré, que le respect m’empêchait même de dire à ma mère, et qu’elle, et que mon père ne m’ont dit qu’une fois en mourant lorsqu’ils m’ont bénie; eh bien! ce mot, qui pour moi se rattache au plus cruel et au plus imposant souvenir de toute ma vie..., cet homme me le dit sans cesse, et pour la cause la plus vulgaire; il me dit toi devant le monde qu’il reçoit; il me dit toi devant ses laquais!
«Oh! Sarah! l’entendre ainsi profaner ce mot sublime et mystérieux, qui, prononcé par une voix aimée, m’eût peut-être révélé, à lui seul, tout ce qu’il doit y avoir de passion et de bonheur dans l’amour partagé, comme il m’avait déjà appris tout ce qu’il y avait d’angoisse et de tendresse déchirante dans les derniers adieux d’une mère adorée! oh! mon amie! entendre ainsi souiller ce mot à chaque instant du jour, est-ce souffrir, dites-le?......
«Oh! oui, c’est souffrir, et bien souffrir, sans pouvoir le dire qu’à vous seule, qui me comprendrez, n’est-ce pas.... Car puisque maintenant vous savez toutes mes douleurs.., je suis sûre que vous me plaindrez... et cela adoucira mes chagrins, de pouvoir pleurer avec vous, au moins; car aux yeux de tous, aux yeux des autres est-ce que j’ai le droit de souffrir, moi? De quoi me plaindrais-je? ne suis-je pas riche, jeune? mon mari n’est-il pas bon, dévoué, d’une conduite irréprochable? Et puis, voyez quel luxe, quel éclat, quelle splendeur m’environne, aussi!—Qu’elle est heureuse! dit le monde... Le monde!... ce froid égoïste, qui vous fait heureux pour n’avoir pas l’ennui de vous plaindre, et qui ne s’arrête jamais qu’aux surfaces, parce que les plus malheureux ont toujours une fleur à y effeuiller pour cacher leur misère aux yeux de ce tyran si ingrat et si insatiable!
«Ou bien encore, Sarah, les gens profonds, les philosophes, les savants dans les secrets du cœur humain, répondraient à mes douleurs avec un insouciant mépris:—Vous souffrez?... mais la cause de votre ennui est toute simple; c’est que vous pouvez vous passer toutes vos fantaisies; en un mot, c’est que vous êtes trop heureuse!
«Trop heureuse! mon amie!... trop heureuse!...
«Et puis encore, avant ce fatal mariage, je me disais: Au moins la solitude me sera permise, je reconstruirai à peu près ma vie d’autrefois; que je puisse ravir seulement quelques heures à cette existence morne et décolorée qui m’entoure comme un linceul, et je remercierai Dieu... Mais non, si je veux lire, si je veux chercher dans les arts un oubli passager de mes maux, une réflexion stupide ou choquante vient m’arracher à mon extase; car lui est toujours là, sans cesse là; parce que cet homme m’aime, comme il peut aimer, et que c’est par sa présence continuelle, assidue, obsédante, qu’il croit me prouver cet amour. Si je souffre, il est là pour me demander ce que j’ai!... si je dis que je ne souffre plus, il est encore là pour me distraire... Et puis, enfin, il est là, parce qu’il a le droit d'être là..., et que c’est son devoir d’honnête homme d'être là; car il est honnête homme après tout, il est bon à sa manière; il m’est dévoué à sa manière. Aussi je ne puis le haïr, et pourtant il me tue; il me fait mourir à petit feu; c’est une torture lente et horrible, une agonie affreuse que j’éprouve; et lui, qui ne s’en doute même pas, voit cela d’un air souriant, tranquille, placide, intimement convaincu que j’ai toutes les chances de bonheur possibles.
«Et se dire que si j’avais cinquante années à vivre, j’aurais cette vie pendant cinquante ans! savez-vous que cela serait bien horrible...; mais rassurez-vous... mon amie j’ai une espérance...
«Et puis encore ce n’est pas tout... il est un autre supplice qu’il me faut endurer chaque jour, c’est celui de rougir de mon mari; aussi ai-je dû rompre avec quelques amis de famille; car si vous l’aviez vu! si vous l’aviez entendu! lorsqu’il se fut affranchi de l’espèce de gêne et de contrainte qui le retenait avant mon mariage... C'était à en mourir de honte.
«Et même, dans ce monde où il m’a menée, monde que je ne puis d’ailleurs ni louer ni blâmer, parce que je ne le comprends pas, parce qu’on n’y parle pas la même langue que j’ai parlée depuis mon enfance; mais enfin, dans ce monde aussi, je m’apercevais bien qu’il était moqué, compté pour rien, maintenant que son sort était fixé, et que les familles n’avaient plus à se le disputer pour leurs filles.
«Et moi, mon amie, moi, j’avais l’air de m'être mariée bassement à la fortune de cet homme qu’on bafouait.
«Et pourtant, vous le savez, je vous ai dit mes inquiétudes, ma répugnance, ma peur de ce mariage, mes prévisions, que vous traitiez de chimères, et qui se réaliseront..., vous le verrez..., mon amie. Je vous ai dit et le chagrin que mes refus causaient à mon pauvre oncle, et son obsession continuelle, et sa santé qui s’altérait, et mon consentement aussi presque arraché par quelques amis de ma famille, qui, en gens du monde, ne voyaient avant tout qu’une chose, c’était que j’acquisse une brillante position de fortune; vous le savez, mon consentement fut aussi décidé par vous, qui voyant plus froidement ou plus juste que moi, croyiez mon bonheur certain, parce qu’étant supérieure à mon mari, je pourrais, diriez-vous, lui imposer les goûts et les habitudes de mon existence privée.
«Mais en cela, mon amie, vous vous êtes trompée. Il est de ces natures qu’on ne change pas, qu’on ne peut pas même modifier. Je subirai donc mon sort jusqu’à la fin: ce qui me consolera seulement, ce sera de penser que je n’ai pas donné raison au sort qui m’accable, en devenant indigne du nom de mon père, et en manquant à mes devoirs, quelques mortels qu’ils soient.
«Oui, mortels est le mot, Sarah..., heureusement le mot, car vous ne reconnaîtriez plus cette Cécile que vous flattiez avec tant de cœur et d’esprit, qu’elle croyait à vos flatteries...; ma santé est devenue si mauvaise que je ne sors presque plus... Oh! comme j’attends l’automne! mais, hélas! ce n’est peut-être pas vrai ce qu’on dit de la chute des feuilles à l’automne...
«Adieu, adieu, ma seule amie; ne me laissez pas sans réponse trop longtemps, et répondez-moi toujours comme je vous écris, en anglais, vous devinez pourquoi.
«Dites-moi, Sarah, quoique je possède bien peu de chose, je veux faire un testament; c’est un enfantillage; mais enfin, tout ce qui ornait le parloir de ma mère, je l’ai conservé, sauf l’écritoire que vous savez... eh bien! je voudrais bien que vous eussiez cela comme un souvenir de moi.
«Mon Dieu, que je suis faible et brûlante!... Je viens de demander un miroir, et j’ai eu peur, peur d’abord, et puis après... oh! après, cela a été de la joie..., une joie du ciel; car vous savez qui est au ciel, et qui m’y attend.
«Encore adieu, mon amie, car je me sens pleurer, et je veux fermer cette lettre; ne me laissez pas trop longtemps sans réponse. Mille bons souvenirs à ceux que vous aimez; embrassez bien votre ange d’enfant, et joignez ses petites mains pour moi. Encore adieu.
«CÉCILE de N.»
CHAPITRE VI.
UNE SOIRÉE.
Ce jour-là, Cécile était plus triste, plus rêveuse, plus souffrante encore que de coutume. Par hasard elle avait passé le matin devant l’ancien hôtel d'Elmont, et cette circonstance venait de réveiller dans son cœur tout un monde de cruels et amers souvenirs.
Plongée dans un large fauteuil, son beau front appuyé sur sa main blanche et amaigrie..., Cécile était dans son parloir.
Depuis long-temps il faisait nuit, et la lueur incertaine et vacillante du foyer éclairait seule la douce et mélancolique figure de la jeune femme!
Cécile aimait cette lueur vague et capricieuse du feu qui s’éteint, se ravive pour étinceler et mourir encore. Cette demi-obscurité lui plaisait...., et c’est avec un triste bonheur qu’elle laissait alors planer sa pensée sur les jours qui n’étaient plus...
C'est alors qu’évoquant le passé elle revoyait sa mère..., son père..., c’est alors que la concentration de sa pensée sur ces objets chéris... l’absorbait tellement qu’elle croyait les entendre, tant leurs moindres paroles vibraient encore dans son âme....
C'est dans cette disposition d’esprit triste et amère que se trouvait madame de Noirville, lorsque tout à coup la porte de son parloir s’ouvre avec fracas; un torrent de lumière dissipe les ténèbres de l’appartement, et M. de Noirville, riant aux éclats de son gros rire, se précipite sur un divan, après avoir ordonné aux deux valets de chambre de déposer sur la cheminée les candélabres chargés de bougies.
On ne saurait peindre l’horrible souffrance physique et morale qui fit douloureusement tressaillir tous les nerfs de Cécile lorsque, violemment arrachée à ses plus chères et ses plus pieuses pensées..., elle vit tout à coup cette lumière éblouissante, et qu’elle entendit ces éclats de rire stupides.
C'était odieux... Elle pleura...
—Ah! mon Dieu....! mon Dieu...! la bonne farce!—cria Noirville en appuyant son front empourpré sur un des coussins du divan pour rire plus à son aise...—Ah! mon Dieu! la bonne farce...! C'est Dumont qui va joliment rire!
Cécile essuya une larme, et resta muette.
—Et toi aussi tu vas joliment rire,—dit Noirville, qui ne s’aperçut de rien;—oui, tu vas joliment rire... Malgré ton petit air sainte-n’y-touche... je te défie de ne pas rire. Voilà la chose: figure-toi donc que nos gens d’écurie... ah! mon Dieu! mon Dieu! que c’est donc drôle!... Figure-toi donc que nos gens d’écurie, sachant que le concierge portait une perruque... Ah! mon Dieu!... je ne pourrai jamais te raconter cela..., voilà le rire qui me reprend...; je ris trop, ma parole d’honneur ça fait mal de tant rire, d’autant plus que j’ai mangé des Dartois chez Félix comme un vrai goulu... Ah! la bonne farce! je vais écrire à Dumont pour qu’il vienne de suite et que je la lui raconte.
Cécile se leva pour sortir.
Mais Noirville, devinant son intention et fort en gaîté, se jeta sur la porte, la ferma, mit la clef dans sa poche, et continua toujours en riant aux larmes:
—Du tout, tu entendras la farce jusqu’au bout, madame la pincée; ça t’égaiera; ça te vaudra mieux que tes bêtes d’idées noires que tu as par genre, j’en suis sûr... Je te disais donc que nos gens d’écurie, sachant que le concierge portait une perruque.... Ah! j’en crèverai, c’est sûr...; ah! mon Dieu! c’est que c’est si drôle aussi! ah! ah! voilà encore que ça me reprend... Non... non, je me remets... Eh bien, nos gens d’écurie, sachant que le concierge portait une perruque, lui ont donc mis de la poix dans son chapeau, au concierge, de façon qu’en rentrant en tilbury avec l’alezan..., qu’est-ce que je vois... qui me salue?... notre concierge qui avait la tête nue comme mon genou... Sa perruque était restée collée à son chapeau... Hein! est-ce drôle!... C'est ça une bonne farce, ah!... la bonne farce!... Comme ça fera rire Dumont! J'ai demandé tout de suite qui avait fait le coup, on m’a dit que c’était Pierre, et je lui ai donné dix francs pour boire. Ah! farceur de Pierre! va... oh! oui ça va joliment amuser Dumont..., je m’en fais une fête, ma parole d’honneur; et puis il faudra que je fasse la même farce à M. Boitou, qui a un faux toupet... N'est-ce pas, ma femme?
Nous n’essaierons pas de dire ce que dut éprouver Cécile tant que dura l’accès de gaîté de monsieur de Noirville; lorsqu’il eut fini sa narration, madame de Noirville lui dit seulement:
—Voulez-vous avoir la bonté, Monsieur, de m’ouvrir cette porte?...
—Pas de cela, Lisette...; ou bien si,... mais je ne t’ouvrirai qu’à une condition, oui, ma petite chatte, à une condition, c’est que tu viendras baiser ton gros geôlier,... ton Adolphe,.... ton Dodophe,.... comme dit Dumont.
—En vérité, Monsieur, je vous dis que j’ai besoin de respirer...; j’étouffe ici; je voudrais aller dans la serre..., ouvrez-moi par pitié, Monsieur,... encore une fois, je souffre...
A ce moment, le maître d’hôtel, qui avait en vain cherché la clé dans la serrure, fit entendre ces mots derrière la porte du parloir:
—Madame est servie...
—Ah ciel! Monsieur, et vos gens qui me trouvent enfermée avec vous!—s’écria Cécile en rougissant d’indignation.
—Eh bien! après?... tiens! est-ce qu’un mari... ne peut pas...
Un regard rempli de dignité, de hauteur et d’écrasant mépris... stupéfia M. de Noirville et arrêta sur ses lèvres je ne sais quelle triviale brutalité prête à lui échapper.
Il ouvrit la porte du parloir, offrit le bras à sa femme et l’accompagna dans la salle à manger.
M. et madame de Noirville se mirent à table.
C'était un vendredi, et Cécile, d’une piété profonde, suivait exactement les lois de l'Église.
M. de Noirville, lui, mettait sa vanité d’esprit fort à taquiner sa femme sur les scrupules religieux qui l’empêchaient de faire comme lui, qui s’acharnait à ne manger ce jour-là ni poissons ni légumes, quoiqu’il les aimât beaucoup, préférant se gorger de viande, pour humilier les jésuites, disait-il, et narguer les prêtres.
—Cécile, qui mangeait comme un oiseau, prit quelques cuillerées d’un potage qu’on lui avait servi à part, et retomba dans sa rêverie.
Elle en fut tirée par un retentissant éclat de rire de M. de Noirville, qui s’écria: Devine ce que tu viens de manger là!...
—Je ne vous comprends pas, Monsieur, répondit Cécile.
—Ah! ah! dit Noirville—en redoublant ses éclats de rires,—c’est ça... qui prouve bien la bêtise de faire maigre; tu ne sais pas ce que j’ai fait? je suis descendu moi même à la cuisine pour mettre dans ta soupe maigre une grande cuillerée de bouillon gras. Eh bien! croiras-tu encore qu’il faut faire maigre maintenant?... Te voilà bien attrapée... Ah! la bonne farce!... tu as commis un péché,... un fameux péché,... fameux... C'est encore ça qui fera rire Dumont!
Cécile rougit, ne répondit pas un mot, et se leva de table en disant à son mari:
—Vous m’excuserez, Monsieur; mais je me retire chez moi..., je suis souffrante.
Et elle disparut, malgré les supplications de Noirville, qui s’écriait la bouche pleine:
—Mais ma femme... ma femme, ne te fâche pas, c’est une farce; on peut bien rire un peu aussi... Puis il ajouta:—C'est égal, elle a fait gras; son confesseur sera joliment enfoncé quand il saura qu’elle a fait gras; car je l’ai en horreur ce vieux jésuite-là, et je recommande toujours à mes domestiques de rire quand il passe... le tartufe qu’il est...
Monsieur de Noirville, après avoir exhalé sa haine contre les jésuites et le maigre, dîna parfaitement comme toujours, puis alla dormir au ballet de l'Opéra.
Cécile, en rentrant chez elle, trouva une lettre de Dresde: c’était la réponse de la baronne d'Herlmann à la lettre si triste et si désolée qu’elle lui avait écrite.
Enfin—dit Cécile—après tout ce que j’ai souffert aujourd’hui, le ciel me devait bien cette consolation. Que deviendrais-je, mon Dieu, si je n’avais pas au moins une amie qui comprît tous mes chagrins!...
Et brisant le cachet avec émotion, elle lut:
CHAPITRE VII.
UNE LETTRE RAISONNABLE.
«Grâce au mariage d’une de mes belles-sœurs qui s’unit à un homme qu’elle aime depuis cinq ans, je n’ai pu, ma chère Cécile, répondre à votre lettre, d’autant plus que je voulais le faire très longuement, afin de vous prouver toute votre folie, toute votre mauvaise volonté à ne pas jouir d’un bonheur réel que vous méprisez par cela peut-être que vous le possédez.
«Oui, ma chère Cécile, je vous parais peut-être bien sévère; mais en vérité votre dernière lettre est tellement remplie d’exagérations et d’idées chimériques, que je suis obligée de vous gronder bien sérieusement cette fois; car vos autres lettres n’étaient rien auprès de celle-ci, et je me croirais réellement coupable si je vous laissais plus longtemps accuser le ciel parce qu’il lui plaît de vous combler de ses dons.
«En résumé, en fait, en positif, de quoi vous plaignez-vous? que vous manque-t-il pour être heureuse? oui, que vous manque-t-il? Vous le voyez, Cécile, je dis comme ce monde que vous accusez à tort d’égoïsme et de cruauté, car il ne faut pas ainsi, ma chère amie, répudier la logique et l’appréciation du monde, elle est ordinairement marquée d’un cachet de profonde vérité.
«Si vous n’aviez pas cette admirable pureté de principes que je vous connais, si votre conscience pouvait vous faire le moindre reproche..., je comprendrais le chagrin vague et indéterminé que vous croyez ressentir; mais vous, d’une piété sincère, d’une vertu si angélique, pourquoi vous tourmenter ainsi quand vous savez n’avoir rien à vous reprocher?
«Le plus grand de vos griefs, dites-vous, est de n'être pas comprise par M. de Noirville.....; mais cela est un mot, ma chère enfant. En quoi n'êtes-vous pas comprise? Votre mari comprend vos goûts, vos volontés, quand vous les lui exprimez; je suis sûre que vous lui diriez demain que votre terre de Normandie vous déplaît et que vous en voulez une en Touraine, qu’il vous comprendrait à merveille, et qu’il ne serait fâché que d’une chose, ce serait de n’avoir pas prévenu votre désir.
«Encore une fois, ne pas être comprise c’est un mot romanesque, une chimère, un prétexte à désespoir, et pas autre chose..... Vous vous plaignez de ce que M. de Noirville vous tutoie devant vos gens; sans doute il manque de savoir-vivre, mais, ma chère amie, les hommes ne sont pas parfaits, et, selon moi, vaut encore mieux un homme comme votre mari, bon, dévoué, aux façons un peu vulgaires, j’en conviens, qu’un homme à la mode, charmant, rempli de tact et d’exquisitisme, qui vous rendrait la plus malheureuse des femmes avec le meilleur air du monde et toutes les grâces possibles.
«Voyez-vous, ma chère amie, vous vous souvenez trop de notre âge de jeune fille. Eh! mon Dieu.. moi aussi, vous le savez, comme vous j’ai aimé les promenades sur le golfe, la rêverie du soir et le clair de la lune; mais, encore une fois, il y a un âge pour cela, c’est quand l’âme et l’esprit sont vides de soins sérieux...., car, au résumé, que prouve toute cette poésie-là pour le bonheur réel?.... C'est un rêve, et tout rêve a son réveil... Pourquoi donc rêver quand on peut s’en passer? La vie positive a ses charmes, et surtout depuis mon mariage, je les conçois; le secret est seulement de savoir, ou plutôt de vouloir se faire heureuse: imitez-moi donc, chère folle; je me suis faite heureuse, très heureuse, parce que j’ai voulu mettre mon bonheur où il est réellement, dans mes soins domestiques, dans mon intérieur, dans l’affection de mon mari, qui m’aime comme je l’aime.
«Mais avant tout, il faut en finir avec vos rêveries sans but. Alors vos devoirs de religion, vos devoirs de femme, et un jour vos devoirs de mère, vous suffiront, et vous n’aurez plus à vous plaindre de ces chagrins sans raisons qui vous fatiguent et vous tourmentent vous et les vôtres.
«Vous me trouverez sévère, ma chère enfant, mais vous le méritez bien; jusqu’ici je n’avais vu dans vos lettres que l’expression d’une sensibilité trop vive, qui ne trouvait pas d’issue; je comprenais parfaitement que vous deviez avoir quelque peine à vous habituer, vous, aux dehors un peu vulgaires de votre mari; aussi était-ce avec indulgence que j’accueillais le récit de vos horribles tortures; mais en vérité je croyais que, ce reste de susceptibilité romanesque étant épuisé, vous reviendriez à la raison, au bon sens, et que, votre esprit supérieur ayant dissipé le brouillard de tous ces chagrins chimériques qui vous cachaient le bonheur réel, vous arriveriez à la vérité, c’est-à-dire à cette conviction que vous êtes la plus heureuse des femmes.
«Au lieu de cela, je vois que cette susceptibilité exagérée augmente de jour en jour; vos plaintes redoublent, vos prétendues souffrances s’accroissent. Or, ma chère enfant, je croirais manquer à mon devoir d’amie, et d’amie sincère, en ne vous disant pas avec sévérité tout ce que je pense, tout ce que je ressens en songeant qu’avec toutes les chances de bonheur possibles, vous finirez peut-être par vous croire la plus malheureuse des femmes.
«En vérité, Cécile, tout ceci à l’air d’un parti pris, et, si je ne vous connaissais pas comme je vous connais, je dirais presque d’une prétention; mais non, chez vous, mon amie, c’est une habitude; car encore une fois, que vous manque-t-il?
«Je suis sévère, cruelle, direz-vous; non, mon amie, je veux vous voir tout simplement apprécier votre bonheur.
«Aussi, prenez-y bien garde. Si dans la première lettre que je reçois de vous, je retrouve de ces vilaines plaintes sans but et sans raison, j’envoie la missive à M. de Noirville, qui vous grondera fort, lui, et aura bien raison.
«J'aurais presque envie de ne pas vous embrasser; mais j’ai tant de foi dans votre grand caractère, que je vous pardonne encore cette fois, dans l’espoir que vous serez plus raisonnable à l’avenir...
«Baronne HERLMANN.»
CHAPITRE VIII.
BONHEUR.
Après la lecture de cette lettre, remplie d’une raison si sèche, d’un bon sens si glacial, Cécile ressentit cette espèce de calme engourdissant qu’on éprouve quand on voit se briser à jamais une dernière espérance.
La seule consolation de Cécile avait été de penser qu’au moins une âme entendrait le cri de son âme.
Elle vit qu’elle s’était trompée, et se tut, trop fière pour parler désormais d’une douleur qu’on lui jalousait comme une prétention.
Elle s’enveloppa donc d’une douleur muette, et attendit...
A quelque temps de là, Cécile écrivit à son amie une assez longue lettre, dans laquelle elle la remerciait beaucoup de ses leçons, en lui apprenant qu’elle était enfin convertie au bonheur, et qu’elle se trouvait maintenant bien près d'être heureuse.
La pauvre jeune femme se mourait alors.
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CHAPITRE IX.
M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT.
«Paris, ce.....
«Eh bien, mon cher Dumont, quand je te disais que la maigreur de ma pauvre femme me jouerait un tour!!! depuis sept jours je suis veuf. Hélas! oui, je suis veuf, mon pauvre Dumont; et bien certainement que si j’avais pu prévoir cet événement-là, je ne me serais pas marié pour avoir encore à recommencer au bout de dix-huit mois; car je ne veux pas rester veuf, et il n’y a rien au monde de plus désagréable que les pourparlers d’un mariage.
«Suis-je donc assez à plaindre, Dumont! Moi, qui croyais en avoir fini pour une bonne fois, voilà que je me retrouve garçon comme il y a dix-huit mois; et encore il faut attendre la fin de mon deuil, qui est de six mois, ou un an; non, je crois bien que le deuil n’est que de six mois; mais enfin c’est égal, six mois, c’est toujours très long, pour moi surtout qui m’étais si bien habitué à ne me mêler de rien; car ma pauvre défunte, à part ses défauts, sa pruderie, sa taciturnité, sa bigoterie était un ange pour l’administration d’une grande maison comme la mienne et maintenant c’est sur moi que cet ennuyant fardeau va retomber.
«Mon Dieu! mon Dieu! que c’est donc pénible d'être veuf! aussi c’est la faute de cet imbécile de notaire qui m’a dit un tas de sornettes sur la parfaite santé de ma femme. Aussi pourquoi n’ai-je pas écouté mes pressentiments qui me disaient que cette pauvre Cécile était trop délicate pour moi; j’avais bien besoin d’aller me fier à cet animal de notaire: car après tout qu’est-ce que ça leur fait à ces gens-là? Ce qu’ils veulent, eux autres, c’est un contrat à faire; et parbleu! ils vous marieraient à des mourantes tout exprès pour avoir le plaisir de recommencer le lendemain.
«Non, tu n’as pas d’idée comme je suis triste, Dumont, et pourtant je me suis fait une raison: que diable! me suis-je dit, que diable! il faut être homme et savoir prendre son parti, surtout quand il n’y a plus de remède, n’est-ce pas, Dumont? Car enfin, quand je serai là à geindre, à gémir, à me désespérer, ça ne rendra pas ma défunte à la vie, toutes les larmes du monde n’y feront rien... ça n’empêchera pas que ma pauvre femme ne soit morte, et bien morte; ça ne fera donc que de me causer à moi-même encore plus de chagrin que je n’en ai, ça ne fera que m’attrister, et pourquoi? à qui ça servira-t-il?... à personne..., qu’à me chagriner bien inutilement; sans compter que les arrangements de sépulture ne m’ont pas déjà rendu très gai, et pourtant je n’avais voulu m’en mêler que pour me distraire de mon chagrin dans les premiers jours; car, vois-tu, Dumont, d’avoir à discuter intérêts avec ces scélérats de croque-morts, ça occupe la douleur, tandis que, si j’étais resté sans occupation, seul avec mon chagrin, je suis sûr que j’aurais été par trop malheureux.
«Mais je suis là à bavarder comme une pie borgne, sans t’apprendre comment j’ai perdu cette pauvre Cécile; car il y a déjà près de deux mois que je ne t’ai écrit. Ainsi que je te l’avais dit dans ma dernière lettre, la santé de ma pauvre femme allait toujours de mal en pis; ce qu’elle éprouvait, c’était une grande faiblesse, pas d’appétit du tout, un besoin extraordinaire de solitude et surtout d’obscurité; car le moindre jour un peu vif lui faisait un horrible mal aux nerfs, de sorte qu’elle restait comme ça des heures entières dans ce qu’elle appelait son parloir, assise dans un grand fauteuil; tous les rideaux et les persiennes fermés, si fermés que c’était un véritable casse-cou et qu’on y voyait à peine; et, comme je te dis, elle restait là des heures entières, toute seule, assise dans l’obscurité, sa tête dans ses mains, s’amusant à rêvasser à je ne sais quoi.
«Quelquefois je la surprenais pleurant...; mais, comme le médecin disait que c’était ses nerfs qu’elle avait très agacés, je ne m’en inquiétais pas beaucoup: car, n’ayant rien à me reprocher à son égard, sachant qu’elle était la plus heureuse des femmes, ça ne devait pas m’effrayer, n’est-ce pas, Dumont?
«Ça n’allait donc ni pis ni mieux, lorsqu’un jour, que nous avions fait un dîner de garçons au rocher de Cancale avec Bercourt et ce farceur de Roublet, et qu’après ça nous avions été aux Variétés rire comme des bossus, je m’apprêtais à entrer dans la chambre de ma femme, pour me coucher; car, comme je te l’ai dit, nous vivions tout-à-fait à la bourgeoise, sans lit à part, malgré les supplications de ma pauvre femme, qui avait là-dessus des idées ridicules; car entre nous, si on se marie, ce n’est pas pour se coucher tout seul, n’est-ce pas, Dumont?
«Or donc, ce soir-là, je trouvai la femme de chambre qui me dit que ma femme était souffrante, et qu’elle avait ordonné qu’on me fît désormais un lit dans ma chambre à moi. Ça ne me convint pas, j’avais la tête montée, j’eus peut-être tort, mais enfin j’étais piqué; je voulus entrer, la porte était fermée en dedans; je dis à ma pauvre femme que si elle ne m’ouvrait pas, j’allais enfoncer la porte; on ne me répondit pas, j’envoyai mon valet de chambre chercher un merlin, et en deux coups la porte fut en dedans: une porte de bois de citron incrustée de palissandre. Je m’apprêtais à rire ou à me fâcher, selon que ma pauvre femme aurait pris cela, lorsqu’en m’approchant de son lit je vis qu’elle était évanouie; nous la fîmes revenir, et elle tomba dans une horrible attaque de nerfs.., qui se calma, et je fus coucher dans ma chambre sot comme un panier.
«Depuis ce jour là, votre serviteur de tout mon cœur, la porte de la chambre de ma pauvre femme me fut à jamais fermée, malgré ma résolution; car elle me dit que si j’insistais elle se jetterait par la fenêtre, elle me dit cela, Dumont, d’un tel ton que je pâlis, car je voyais clair comme le jour qu’elle l’aurait fait comme elle le disait: car par moment elle avait une résolution du diable.
«Le sacrifice fut d’ailleurs d’autant moins grand que, de ce jour, sa santé s’affaiblit de plus en plus; elle ne se leva que peu, ses yeux se creusèrent d’une manière effrayante, elle qui était déjà très maigre devint comme une ombre; enfin un beau jour elle envoya chercher des prêtres... Mais voyons, ne vas pas te moquer de moi, Dumont; je n’ai pas de préjugés, tu le sais bien, comme toi je méprise les jésuites, j’ai lu mon Touquet, et je suis philosophe; mais enfin un désir de mourant, ça ne peut guère se refuser... Puis, que veux-tu...? c’est une faiblesse, je l’avoue, mais enfin c’est fait ainsi n’en parlons plus: si bien que toute la sequelle de calottins entra chez moi; mais je recommandai bien à mes domestiques de ne pas les saluer, entends-tu bien, Dumont, voilà qui rachètera peut-être ma faute à tes yeux. Enfin on administra ma pauvre femme, elle fit mettre sur le pied de son lit le portrait de sa mère et de son père me prit la main et me dit qu’elle me pardonnait tout le mal que je lui avais fait..., regarda encore le portrait de ses parens, fit un effort comme pour leur tendre les bras, ouvrit énormément les yeux, et puis retomba sur son oreiller. J'étais veuf, mon pauvre Dumont!
«Tu vois au moins que sa fin a été douce comme sa vie; car, pour le mal que je lui avais fait, et qu’elle me pardonnait, c’était sans doute le délire qui la faisait divaguer, car je défie de trouver une femme plus heureuse qu’elle... Mais, entre nous, maintenant qu’elle est morte, on peut dire cela, elle avait un de ces caractères gruincheux qui ne sont contents de rien, et puis elle avait été très mal élevée par sa bigote de famille, car elle était remplie de préjugés et de superstitions ridicules; mais enfin n’en parlons plus qu’avec reconnaissance; car elle menait supérieurement ma maison et elle ne m’a jamais donné l’ombre de jalousie: il est vrai que je ne recevais presque personne; mais c’est toujours très bien, et je conserverai toujours un bien bon souvenir de ma pauvre Cécile.
«Voilà où j’en suis, mon cher Dumont; comme je te l’ai dit, j’ai pris assez sur moi pour ne pas me laisser trop abattre, et je n’ai presque pas changé depuis l’évènement; l’appétit se soutient, et même, dans la crainte que le chagrin ne me dérangeât l’estomac, je me suis mis à prendre un consommé au sagou entre mes repas, et je m’en trouve très bien. Somme toute, je supporte assez bien ma triste position. Il n’y a que les soirées qui me paraissent longues; car je ne puis encore aller au spectacle à cause de mon deuil, aussi je compte voyager pour attendre la fin, parce qu’en voyage, au moins, on ne sait ni de qui ni depuis quand vous êtes en deuil, et ça ne fait ni bien ni mal à ceux qui n’y sont plus que vous alliez vous distraire de votre chagrin; et d’ailleurs le deuil est dans le cœur et non dans l’habit, n’est-ce pas Dumont?
«Je voyagerai comme cela sept ou huit mois pour pouvoir attendre le moment de me remarier; car je suis bien décidé à ne pas recommencer ma vie de garçon, ainsi j’attendrai; après tout, même un an de veuvage ce n’est pas la mer à boire, et j’aime mieux ne pas me presser, afin de bien choisir cette fois, et n’avoir pas à recommencer de sitôt.
«J'oubliais aussi de te dire que dans mon département j’ai toutes les chances possibles, et que je suis même certain d'être nommé député; je n’ai pas besoin de te dire, à toi, Dumont, que je serai pour l’ordre de choses actuel, d’autant plus que je suis commandant de la garde nationale de chez moi, et que j’ai été très bien, mais très bien accueilli à la cour.
«Aussi tu sens bien, mon cher Dumont, que tous les bons Français doivent s’unir contre la république, comme me le disait un de ces messieurs du château, très fort en politique et parfaitement instruit des menées de ces monstres de républicains:
«Vous ne croiriez pas, monsieur de Noirville, que vous êtes le neuvième sur la liste des gens que la République doit faire guillotiner si elle a le dessus: car la liste de proscription comprend dix-sept mille trois cent quarante quatre propriétaires, dont les propriétés sont destinées à former le domaine national que l’on partagera aux prolétaires.
«Tu m’avoueras, Dumont, qu’il n’y a pas à reculer devant une pareille atrocité, car ce monsieur du château est fort bien instruit; que diable! 17,344 propriétaires! on n’invente pas un nombre comme celui-là, n’est-ce pas, Dumont? aussi faut-il que tous les bons Français se rallient derrière le trône de juillet, comme dit ce monsieur du château; car nous ne pouvons que tomber de Charybde en Scylla. Et la preuve que le juste-milieu est la seule route, c’est que ce même monsieur du château me disait encore que du côté des carlistes, c’était bien autre chose; car, le croirais-tu, Dumont, dans le cas où Henri V reviendrait, ce même monsieur du château m’a dit que je suis aussi sur la liste de proscription de ces misérables-là, et que j’ai le numéro 19 ; car cette liste s’étend aussi à 16.235 propriétaires, dont les propriétés doivent faire la pâture de ces infâmes tartufes sous le titre de domaine du clergé, afin d'être partagées aux jésuites.
«Ainsi, tu le vois, Dumont, d’un côté les républicains, de l’autre côté les jésuites, comme disait ce monsieur du château. Il ne reste donc à un honnête homme, à un bon Français, qu’un parti à prendre, celui qui lui garantit ses propriétés, et lui assure des privilèges; car, ainsi que me le disait toujours ce même monsieur du château, il n’y a plus maintenant qu’une aristocratie possible, celle dont vous êtes, monsieur de Noirville, en un mot celle de la fortune, qui vous met maintenant au faîte de l’édifice social, et qui vous place aussi haut que l’étaient les grands seigneurs et les maréchaux de l'Empire.
«Tu m’avoueras que voilà un système politique qui répond aux besoins du pays, et qui classe chacun à sa place; aussi j’y suis tout dévoué d’avance; j’attends ton retour à Paris avec impatience pour que tu me retouches un peu ma profession de foi aux électeurs. Une fois cela fait, je voyage et je reviens pour les élections et pour me remarier.
«Adieu, mon cher Dumont, plains bien ton malheureux ami.
«Adolphe de NOIRVILLE.»
CHAPITRE X.
CONCLUSION.
M. de Noirville s’est remarié fort richement.
Il est député, il siége au centre, il est heureux, il engraisse.
Il rit parfois des superstitions et des préjugés de sa pauvre défunte, lorsqu’il en parle avec sa seconde femme, qui, dit-il, est au moins une fameuse commère, une grosse réjouie, qui à coup sûr ne mourra pas de mélancolie, celle-là!
LES MONTAGNES DE LA RONDA.
CHAPITRE PREMIER.
FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.
..... J'avais alors seize ans, je crois, et j’étais embarqué à bord de la frégate***, comme aspirant de marine. Notre bâtiment vint stationner à Cadix, où il resta environ huit mois. J'avais emporté de Paris un assez bon nombre de recommandations pour les personnes les plus distinguées de cette ville; mais, hormis la lettre qui était adressée à un banquier chargé de me donner de l’argent, je ne remis aucune des autres missives à sa destination.
Comme je savais que notre séjour devait être assez long dans ce port, je m’arrangeai pour passer à terre, et le plus agréablement possible, tout le temps que je pourrais arracher à ce service de rade, le plus ennuyeux, le plus détestable de tous les services. Je louai donc sur le rempart, près le quartier d’artillerie, un joli appartement, et j’achetai un cheval andalou de cinq ans, entier, gris sanguin, à crins noir.
J'avais voulu prendre cet animal au pré, afin de m’amuser à le dresser à ma façon, n’ayant rien de mieux à faire pour tuer les heures qui, je l’avoue, avaient la vie diablement dure.
Tant qu’il fut, pour ainsi dire, sous l’influence molle et réfrigérante du pâturage, Frasco (c’était le nom de mon cheval) se montra d’un naturel aussi aimable que conciliant, mais lorsque je l’eus dans mon écurie, et que, contrairement à l’usage espagnol, j’eus substitué l’avoine à l’orge, ce fut tout autre chose; Frasco devint un démon incarné et se mit en état de rébellion ouverte.
Ayant assez l’habitude du cheval, je goûtai peu les espiègleries de Frasco; aussi nous commençâmes à lutter de colère et d’opiniâtreté. A la moindre faute, je le rouais de coups; alors lui de se cabrer, de ruer, de bondir comme un chevreuil et de me prodiguer les pointes et les sauts de mouton. Il avait beau faire, je le serrais si fort entre mes genoux et mes cuisses que je restais comme vissé sur son dos. Or, à la fin, voyant qu’il ne pouvait me désarçonner, il prit le parti de tâcher de mordre; et ne pouvant y parvenir, il fit mieux, quand je le montai, il se coucha. Les choses en vinrent à un point tel que je désespérais de le rendre jamais traitable, ce dont j’enrageais, car c’était bien le plus beau, le plus noble, le plus vigoureux étalon qui fût jamais sorti des prairies de Sainte-Marie.
J'étais donc à peu près décidé à lui casser la tête à la première incartade, lorsqu’un de mes amis, le seigneur Hasth’y, me tira d’embarras. Ici je dois avouer que je n’avais pas, comme j’aurais pu, choisi mes connaissances dans la meilleure compagnie de Cadix. Mon ami Hasth’y était simplement un cavalier bohémien, grand amateur de combats de coqs et de chiens, maquignon effréné, joueur comme les cartes, très-adroit au tir, à l’escrime et par-dessus tout écuyer; vivant d’ailleurs assez noblement et fort retiré du monde, sans posséder un réal au soleil. Hasth’y avait à peu près quarante ans, était petit, sec, nerveux; son nez, comme ceux des gens de sa caste, était mince et recourbé en bec d’aigle, ses yeux vifs et noirs; ses cheveux grisonnaient, et il portait d’habitude le costume national espagnol connu sous le nom de vêtement de Majo; enfin, en homme prudent, qui pense aux cas imprévus, Hasth’y aimait à avoir toujours sur lui un grand couteau à deux tranchants bien émoulus, dont la lame s’emboîtait fort proprement dans un manche d’ivoire.
Au reste, la manière dont je fis connaissance avec Hasth’y est assez bizarre.
Un jour, je me promenais sur la jetée qui conduit de l'île de Léon à Cadix, et je m’amusais à tirer à balle des mouettes et des goélands. Je me servais pour cet exercice d’une excellente carabine tyrolienne dont la portée était merveilleuse; tout-à-coup je vis venir à moi avec une rapidité effrayante un homme qui paraissait emporté par son cheval.
Pour concevoir le péril de cet homme, il faut savoir que la jetée sur laquelle il courait ainsi était assez étroite, sans parapets, et haute de chaque côté d’au moins soixante pieds au-dessus du niveau de la mer, et qu’enfin le cheval s’avançait avec une vitesse incroyable vers une coupée d’environ quinze pieds qui divisait la jetée dans toute sa largeur, coupée que je n’avais traversée, moi, qu’au moyen d’une planche très-étroite placée d’un bord à l’autre, le pont-levis qui servait ordinairement de passage étant en réparation. Je pensai que cet homme, se voyant ainsi emporté, ne laissait prendre autant de carrière à son cheval qu’afin de le lasser et de le dompter plus facilement après, mais je pensai aussi que, venant sans doute de l'île de Léon, le cavalier s’attendait peu à trouver un énorme fossé infranchissable à la place du pont; aussi fis-je avec assez de bonheur le raisonnement qui suit.
Cet homme est infailliblement perdu; je vais donc tâcher de tirer le cheval avant qu’il n’arrive au fossé; si par hasard je tue l’homme, cela ne fait rien, puisqu’il est déjà comme mort; au lieu que si je tue le cheval, je sauve l’homme. Tout cela fut fait et résolu avec la rapidité de la pensée.
Ma carabine était armée au moment où l’homme passa près de moi, lancé comme une flèche; calculant mon coup sur la vitesse du cheval, je l’ajustai à l’épaule, voulant le tirer à la hanche: je fis feu et ma balle lui cassa le fémur, net comme verre. Le pauvre animal s’enleva encore une fois de l’avant-main, puis faiblit, et tomba sur le côté hors montoir: je me le rappelle parfaitement.
Il n’y avait pas, je crois, deux toises de distance de l’endroit où je l’abattis à la diable de coupée qui, du reste, était un ouvrage de fortification fort agréable.
Je courus au cavalier, qui n’avait reçu qu’une foulure assez forte au genou; le cavalier était Hasth’y. Voilà de quelle façon je fis sa connaissance.
Depuis ce temps, Hasth’y et moi nous devînmes inséparables; nous faisions des armes ensemble, nous tirions à la cible, nous ne bougions du manège et des maisons de jeu; aux combats, nous étions de moitié dans les paris; et, comme il était grand connaisseur, il m’apprit à connaître les ergots de la bonne espèce; aussi j’eus bientôt, grâce à lui, un des meilleurs perchoirs de coqs de Grenade qui fût dans tout Cadix.
J'oubliais une des raisons qui contribuait encore à m’attacher à Hasth’y; c’est que j’étais l’amant de sa fille Tintilla, qui, disait-il, était veuve d’un contrebandier.
De dire si elle était veuve d’un ou de plusieurs contrebandiers, ce serait fort délicat, mais, ce qui est bien vrai, c’est qu’elle était veuve.
Mais une veuve de vingt ans au plus, une vraie Bohême, jaune comme un citron, souple comme l’osier, lascive comme une fauvette, avec des yeux plus grands que sa bouche et aussi noirs que ses dents étaient blanches, que ses lèvres étaient rouges, que ses joues étaient pâles; puis, des cheveux qui traînaient à terre, et un pied si court... qu’elle en enfermait la longueur dans sa petite main. Seulement, ce qu’il y aurait eu de fâcheux pour un autre, mais cela m’était fort égal à moi, c’est que mes camarades de la frégate trouvaient que Tintilla se mettait toujours d’une façon ridicule et extravagante: c’étaient en effet des robes courtes et décolletées à damner un clérigo, des couleurs horriblement tranchantes, par exemple, un monillo rouge et une jupe bleue, ou un monillo vert et une jupe jaune; et puis, elle s’attifait dans les cheveux un tas d’oripeaux d’or et d’argent, portait des bagues à tous les doigts, des chaînes en profusion: enfin la mise de Tintilla était ridicule au dernier point; mais je ne sais pas comment diable cela se faisait, moi je la trouvais charmante ainsi.
Et son caractère!... Ah! quel caractère! têtue comme mon cheval Frasco avant sa conversion, insolente, vaniteuse, gourmande, colère... et jalouse!... si jalouse, que, me voyant une fois faire des œillades avec une belle sénora du quartier Saint-Jean, elle tira tout doucettement son petit couteau qu’elle cachait dans sa gorge, et, sans me quitter le bras, me fit sournoisement une bonne entaille dans le côté.
Encore une fois, oui, je l’avouerai, Tintilla était horriblement mal élevée, impudente, éhontée; mais, je le répète, je la trouvais charmante ainsi.
Et puis, il ne faut pas croire non plus que Tintilla n’eût que des défauts, elle possédait aussi des qualités, et de précieuses qualités.....
D'abord elle dansait la Tuanchega dans la perfection... Vive Dieu! oui, elle la dansait, et si bien, qu’elle eût fait étinceler les yeux ternes d’un mort;... et moi, qui n’avais que seize ans, jugez donc! Et puis Tintilla savait encore une foule de boléros si drôles, si amoureux, qu’elle accompagnait sur sa guitare ou avec ses castagnettes, d’une façon tellement folle, gentille et libertine, que j’étais fou, mais fou à lier, de Tintilla la Bohême.
Et puis hardie à cheval! il fallait voir! tirant le pistolet presque aussi bien que son père.
Et puis enfin, par-dessus tout... mais malheureusement on ne peut pas dire ces choses là... toujours est-il que j’en étais furieusement épris.
Si épris qu’un jour elle voulut me forcer à l’accompagner sur l'Alaneda, par un beau dimanche de juin, quand tout Cadix était dehors, elle dans son damné costume de Bohême de toutes les couleurs, et moi en grand uniforme; je cédai à son caprice, et j’y gagnai trois jours d’arrêts, que notre vieil animal de capitaine de frégate m’infligea avec la joie la plus hargneuse, la plus maligne du monde.
Pourtant je gagnai aussi à cette liaison de devenir un des officiers les plus assidus à leur service. Car j’avais une telle frayeur des arrêts, et un tel appétit de la terre, que j’étonnais tout le monde par mon zèle et mon exactitude. Je vécus ainsi trois mois, au grand scandale des honnêtes gens et de mon banquier, qui ne cessait de me répéter: Vous ne quittez pas les courses de taureaux, les combats de coqs, les salles d’armes et les académies; vous vous êtes engoué d’une franche catin, passez-moi le terme, et de monsieur son père, qui vit à vos crochets; au lieu de fréquenter la bonne compagnie, où vous seriez si bien placé, où vous trouveriez des plaisirs décents, etc.
A cela, moi je répondais avec une naïveté d’enfant: Je n’aime pas les plaisirs décents; en fait de bonheur, personne n’est meilleur juge que soi-même: je me trouve bien comme cela, et j’y reste. Le fait est que j’étais extrêmement heureux, seulement je maigrissais à la vue, quoique je mangeasse avec emportement.
Mais j’oubliais de dire de quelle façon mon ami Hasth’y dompta mon cheval Frasco: les caveçons, les entraves, les coups, les mors à bascule, à crocs, à lame, ne faisant rien sur ce caractère sauvage et opiniâtre..., Hasth’y me conseilla de priver Frasco de sommeil.
Pour ce faire, je le faisais attacher très-court à son râtelier par une forte chaîne de fer, et mon palefrenier se relevait avec un autre de mes gens, pendant la nuit, pour lui faire entendre un roulement continuel de tambour. Au bout de cinq jours de ce régime, je montai Frasco et le trouvai souple comme un gant.
Vous m’avouerez que ce sont là de ces sortes de services qu’on n’oublie pas. Aussi mon intimité avec Hasth’y se resserra-t-elle. Je lui prêtais de l’argent qu’il ne me rendait pas, ce dont j’étais ravi, car sans connaître alors beaucoup les hommes, je devinais par instinct que les obligations de ce genre, qu’il contractait avec moi, devaient le rendre plus indulgent sur ma liaison avec sa fille.
Ce n’est pas que le digne homme fût gênant. Mon Dieu non! la chambre de Tintilla était fort éloignée de la sienne et les fenêtres donnaient sur le rempart; tous les soirs je sortais à dix heures par la porte et je rentrais par la fenêtre; les convenances étaient donc parfaitement gardées, et la réputation de la veuve du contrebandier ne courait aucun risque.
Une seule chose m’intriguait assez dans les commencements, c’est que mon excellent ami ne me parlait jamais de madame Hasth’y. De cela j’augurai assez sagement que des chagrins de famille avaient dû profondément ulcérer le cœur du père de Tintilla, qui, séparé d’une coupable épouse, mettait toute sa joie, tout son avenir dans sa fille.
Ou bien qu'Hasth’y n’était pas plus veuf que sa fille n’était veuve et que Tintilla était bâtarde.
Après tout, qu’est-ce que cela me faisait à moi? je n’étais ni maire, ni curé; aussi, jamais je ne fis à ce sujet la moindre question qui eût pu embarrasser mon ami.
Du reste, Hasth’y était fort amusant à entendre, et nous passions, ma foi, des soirées fort pleines, sa fille et moi, en fumant et buvant de l’agria glacée, à l’écouter parler de ses aventures; car il avait fait, disait-il, par-ci par-là, un peu de guerre dans les guérillas, et un peu de contrebande avec monsieur son gendre. Or cette vie de partisan ne manque ni de poésie, ni d’étrangeté; vivre dans les montagnes au bord du torrent; franchir des précipices en s’accrochant à une corde, tout cela nous paraissait charmant à nous deux: aussi nous brodions sur ce thème les plus beaux romans qu’on puisse imaginer.
J'étais donc fort heureux, point jaloux du tout, surtout depuis que Tintilla m’avait sacrifié les assiduités d’un certain colosse appelé Matteo Torreados, fort en vogue, qu’elle paraissait accueillir avec assez de coquetterie; aussi rien ne semblait-il devoir troubler mon heureuse existence. Un jour pourtant que j’entrais chez Hasth’y, je rencontrai sous le pâtis un grand homme scrupuleusement enveloppé dans un manteau brun, qui sortait de chez mon ami.
Quoique son chapeau fût enfoncé sur ses yeux et que sa cape fût relevée jusqu’à son nez, je vis assez sa figure rude et brune pour être convaincu que je ne l’avais jamais rencontré chez le père de Tintilla.
L'homme au manteau se rangea pour me laisser passer, et j’entrai avec un cruel pressentiment, qui, je ne sais pourquoi, se rattachait à la visite de cet inconnu. En effet, je trouvai Tintilla toute rêveuse, et Hasth’y profondément préoccupé.—«Nous quittons Cadix pour une quinzaine,» me dit cet excellent homme; Tintilla, elle, ne me dit rien; seulement elle me regarda d’une certaine façon que je connaissais bien, ce qui fit que je me promis de ne pas quitter Tintilla, quoiqu’il pût m’arriver.—«Et où allez-vous donc, lui dis-je?—Oh! vous êtes bien curieux, seigneur Arthur.—Je puis bien être curieux de savoir où vous allez..., lui dis-je, puisque je veux aller avec vous.—Avec nous! répéta-t-il avec les marques du plus profond étonnement, avec nous!... Tintilla, dit-il à sa fille, d’un air si stupéfait qu’il en était comique.—Et pourquoi pas? dit Tintilla.—Pourquoi pas? lui dis-je à mon tour.—Pourquoi pas? reprit Hasth’y... Allons donc! tu es folle, enfant.—Non, je ne suis pas folle; s’il le veut, il peut venir.» Puis elle parla assez longtemps à l’oreille de son père, qui finit par dire: «Si tu promets cela, à la bonne heure! Eh bien, seigneur Arthur, nous allons visiter... visiter un de nos parents dans les montagnes de la Ronda.—Et vous y allez seul? lui dis-je.—Seul avec Tintilla.—Pour quinze jours?—Pour quinze jours.—Je pars avec vous.—Et votre frégate? me dit Tintilla.—Ma frégate!... Eh bien elle m’attendra, je m’en moque, le service du roi m’ennuie. Si à mon retour ils me donnent des arrêts pour trop longtemps, je me fais bourgeois.»
Je fus largement payé de ce sublime dévoûment par un coup d'œil de Tintilla. Le soir de ce jour, cet animal de capitaine de frégate que j’ai dit, me fit appeler au moment où je me disposais à descendre à terre.—Vous allez à terre, Monsieur?—Oui, capitaine.—J'y consens, mais soyez ici avant la retraite.—Pourquoi cela, capitaine, avant la retraite? Ne puis-je pas rester la nuit à terre? Mon tour de garde n’est que dans deux jours.—Il n’y a pas d’explications à vous donner, on sait vos allures, Monsieur; et puisque vous voulez à toute force ruiner votre santé et votre bourse, il est du devoir de vos supérieurs de mettre ordre à vos débordements.—Cela suffit, capitaine, dis-je d’un air sournois, et riant sous cape de la figure qu’il ferait en ne me revoyant ni le lendemain, ni le surlendemain, ni... ni... etc. J'arrivai chez Tintilla léger comme un oiseau, et comme je n’avais emporté du bord que du linge et de l’argent, je trouvai chez Hasth’y une surprise fort agréable que m’avait ménagée sa fille... C'était un costume de majo complet fait à ma taille. Ce costume était de couleur brune, avec des broderies et galons de soie noire sur toutes les coutures; rien n’y manquait, depuis le chapeau jusqu’aux grandes guêtres de cuir de Séville brodées de soie de mille couleurs, et garnies de larges éperons d’acier brillant qui rappelaient ceux des chevaliers du moyen-âge.
Tintilla voulut me coiffer à la bohême; elle releva mes cheveux que je portais fort longs et les noua par derrière, ce qui faisait à peu près une coiffure à la chinoise; puis elle m’attacha sur la tête un grand mouchoir de soie rouge dont les bouts flottaient sur mes épaules, et me coiffa ensuite d’un chapeau tout plat et à larges bords.
Ma veste brune était doublée de satin cerise comme l’écharpe, et ornée de deux gros réseaux de soie noire à franges, qui faisaient des espèces d’épaulettes; le gilet était de satin noir, et garni, ainsi que la veste, d’une multitude de petits boutons d’or; la culotte courte de tricot brun avait aussi une rangée de ces petits boutons d’or, qui couraient tout le long de la cuisse sur un large galon de soie noire qui s’arrêtait au-dessus des guêtres. Vêtu de la sorte, et monté sur Frasco, équipé à la moresque, ayant à mon côté ma carabine et un long poignard de marine passé dans ma ceinture, j’étais méconnaissable. Tintilla, hardiment placée sur un fort beau cheval rouan, était habillée en femme et avait un costume tout pareil au mien.
Enfin Hasth’y, vêtu d’un costume de même façon que le nôtre, mais de couleur noire, maniait avec une habileté rare un petit cheval pie, qui m’avait bien l’air de venir de Tunis.
Ce fut donc par un beau clair de lune, par le temps le plus délicieux du monde, au bout de la mer qui mourait sur la grève, que nous sortîmes de Cadix, Tintilla, son père et moi, bien montés, bien armés, bien enveloppés dans nos manteaux et fumant nos cigarritos (car Tintilla fumait aussi son petit papelito, la vraie Bohême qu’elle était!). Nos cigarritos, dont l’odeur suave se mariait merveilleusement à la senteur forte et aromatique que les bruyères espagnoles exhalent pendant ces belles nuits, si douces et calmes. Nous avions pour toute suite un vieux nègre, perché sur une grande mule blanche, qui faisait fièrement sonner ses sonnettes.
Nous devions marcher toute la nuit pour éviter la grande chaleur du jour, et nous arrêter seulement à Xérès, où Hasth’y avait, disait-il, une visite à faire.
CHAPITRE II.
En arrivant à Xérès, nous allâmes loger chez le seigneur Juan Dulce, l’hôte que Hasth’y y avait à visiter.
Juan Dulce demeurait tout au bout de la ville, près de la Chartreuse; sa maison, isolée, paraissait vaste et commode.
Il vint à notre rencontre, et je n’oublierai jamais sa belle et respectable figure. Comme sa haute taille était un peu voûtée par l’âge, il s’appuyait sur un des bâtons à crosse appelés cachiporra; ses grands cheveux blancs et brillants comme de l’argent, s’échappaient d’une résille noire qui couvrait sa tête, et jamais gentilhomme espagnol n’avait été plus noblement drapé sous les longs plis d’un vaste manteau brun.
Sans même s’informer de mon nom, le bon vieillard m’accueillit avec une cordialité expansive qui m’aurait touché jusqu’aux larmes, s’il ne m’avait pas paru un peu ivre. Quoiqu’il en eût, il nous prévint que le dîner nous attendait, un simple puchero, dit-il avec une feinte et orgueilleuse modestie.
Tintilla disparut et revint bientôt vêtue de ses habits de femme.
Le dîner fut parfait. L'olla podrida, épicée à vous brûler le palais; le guspacho, frais à vous donner le frisson; le vin de Xérès, je n’en dis rien; quant au vin de Catalogne, il sentait la peau de bouc à ce point de vous faire croire qu’on aspirait la vapeur d’une chévrerie; en un mot, tout était délicieux.
Au dessert un nègre apporta un flacon de muscatelle, des cigares, un brazero, et se retira. Alors Juan Dulce dit à mon ami Hasth’y: «Ah ça, maintenant que nous sommes seuls, compère, parlons de notre affaire.»
A ces mots, Hasth’y fit un signe à Tintilla, qui, sans plus de cérémonie, se leva de table, alluma un cigare, qu’elle passa de ses lèvres aux miennes, prit un cigarrito pour elle, et me dit: «Querido, viens-tu te promener?—Pourquoi s’en vont-ils? dit le bon vieillard en vidant d’un air capable son grand verre rempli de muscatelle. Corps de Christ, pourquoi s’en vont-ils, mon compère? est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l’escorte?
Avant que j’aie pu entendre la réponse du père de Tintilla, elle m’avait entraîné, sans aucune résistance de ma part, je l’avoue, dans un grand jardin tout couvert de berceaux de vigne qui avaient pour supports des palmiers et des orangers. Sous ces berceaux épars et presque impénétrables aux rayons du soleil, s’étendait un gazon touffu, sur lequel le prévoyant et sensuel Juan Dulce avait disposé plusieurs bons carreaux bien moelleux et bon nombre de nattes de Lima, afin qu’on pût s’asseoir à l’ombre sans craindre la fraîcheur qui pouvait résulter du voisinage d’un grand bassin à cascades dont l’eau filtrait quelque peu sous les hautes herbes si touffues.
C'était, pardieu, un séjour charmant que la retraite de Juan Dulce, et ces sombres voûtes de verdure me paraissaient surtout faites exprès pour passer mon après-dînée, couché mollement sur le dos, en fumant mon cigare et en entendant chanter ma maîtresse. Aussi dis-je à Tintilla: «Chante-moi quelque chose; mais avant, explique-moi donc de quelle diable d’escorte veut parler ce vieux bonhomme qui a de si bon vin, et qui se le prouve à lui-même avec tant de complaisance?
—«Une escorte! Querido mio... que je sois damnée si je sais ce que tu veux dire.
—Pardieu! je le sais moi, car j’ai bien entendu Juan Dulce demander à Hasth’y: Est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l’escorte? Or, la fille d'Hasth’y, c’est toi, et ton amant, c’est à peu près moi, je suppose.
—Tu es fou, cœur de diable, dit Tintilla en riant et en m’embrassant comme une folle. Tiens, Querido, laisse-moi t’arranger ce carreau sous ta tête, cet autre sous tes épaules, celui-ci sous ton bras, allons, étendez-vous bien, mon sultan, et pendant que vous fumerez, moi je vous chanterai, pour vous endormir, les Trois Baisers de la Bohémienne, tu sais, Querido? Justement voici la guitare du vieux bonhomme.
—Non, non, par le diable!... ne chante pas cela si tu veux m’endormir, entends-tu, Tintilla? m’écriai-je en me levant à demi.
Mais la damnée fille pinçait déjà les cordes de la guitare et préludait par des cadences perlées, qu’elle laissait tomber d’une voix suave et argentine qui faisait tout vibrer en moi.
—Encore une fois, pas cela, Tintilla! m’écriai-je d’un air suppliant.
—Tu m’entendras, me dit l’entêtée; et, se penchant sur moi, elle me donna un long baiser qui me rendit incapable de la contredire, et je retombai résigné sur les carreaux de Juan Dulce.
Sur ma foi, je vivrais mille ans que je me souviendrais toujours de la figure et de la pose de Tintilla pendant qu’elle chantait, que je n’oublierais ni les accents, ni les modulations de sa voix, ni la senteur balsamique des palmiers, ni la façon bizarre et coquette dont la Bohême était éclairée; le soleil, à son déclin, jetait ses chauds et derniers rayons sur le berceau de vigne qui nous abritait; et, par un admirable caprice de la lumière, un de ces rayons passant à travers quelques feuilles moins serrées, tombait d’aplomb sur la figure pâle et jaune de Tintilla, qu’il couvrait d’une clarté vermeille.
Oh! qui la peindrait ainsi ferait un ravissant tableau! Assise à la mauresque sur un carreau, une jambe pliée sous elle et l’autre étendue, et cette autre, chaussée d’un bas écarlate à coins noirs, relevant un peu son jupon jaune bien drapé qui se découpait sur son corsage rouge tout broché d’or.
Mais qui pourrait peindre ses doigts fins et longs voltigeant sur la guitare, ses cheveux noirs tressés de rubans incarnats? Qui peindrait cette figure si mobile et si animée, brusquement éclairée par un rayon qui semblait la dorer, et la faisait resplendir sur le fond noir et sombre du feuillage?
Et tout au bout du jardin, cette cascade transparente que le soleil faisait reluire comme un globe de cristal lumineux! et cette chaleur énervante qui rend la mollesse si voluptueuse!..... qui peindrait cela?..... Et ce silence..... interrompu seulement par les chants de Tintilla! et le murmure de la cascade qui voilait légèrement la voix de la Bohémienne, et lui donnait un charme indicible et comparable à celui que prête la vapeur à un paysage! Encore une fois, qui rendrait dignement ce tableau?
Et moi, je voyais cela, vrai, réel, avec une imagination de feu; je voyais cela, j’entendais cela à demi-couché, ayant encore la tête exaltée par la chaleur et la fumée. Je me disais: j’ai seize ans, je suis jeune, libre, riche et fort..... Cette femme est à moi..... Rien au monde ne peut empêcher qu’elle soit à moi!—Oh! alors j’éprouvai une de ces plénitudes de bonheur et de bien-être, une de ces dilatations de cœur qui, plus tard, font prendre en grande pitié ces creuses rêveries de gloire et de renommée; car il me semble que la gloire ne peut et ne doit jamais donner une sensation plus profondément délicieuse que celle que j’éprouvais alors.
Pour m’achever, c’est le boléro suivant que j’entendais chanter avec une expression d’amour et de volupté irritante impossible à rendre, et qui empruntait un nouveau charme du lieu, de la solitude, du soleil couchant, que sais-je, moi? et puis cela chanté en andalous avec la prononciation gutturale et sonore des Arabes; encore une fois, c’est impossible à peindre.
Voici le boléro:
LES TROIS BAISERS DE LA BOHÉMIENNE.
«Shispa’y a vingt ans, et à vingt ans Shispa’y n’a pas d’amant; si Shispa’y était laide, je vous dirais: Plaignez Shispa’y. Mais Shispa’y n’est pas laide; au contraire, Shispa’y est belle, et si belle, que lorsqu’elle se baigne dans l'Irmack avec ses compagnes, toutes la regardent d’un air de haine et d’envie. Mais à quoi te sert ta beauté, Shispa’y? Le Juif a aussi de beaux sequins luisants qu’il cache, qui ne servent à personne, et dont lui-même ignore la valeur, puisqu’il s’est refusé tous les plaisirs qu’on se procure avec la richesse.
«Le Juif est bien riche, Shispa’y, et pourtant un pauvre esclave haletant, manquant de tout, viendrait à genoux, les mains jointes, lui dire: Seigneur, donnez-moi une piastre, que le Juif lui donnera plutôt un coup de kanghiar qu’une piastre; tu fais comme le Juif, Shispa’y, qui peut tout avoir et se prive de tout parce qu’il ne connaît rien. Mais sais-tu ce qui lui est arrivé au Juif?—Je vais te le dire, Shispa’y.
«Une nuit, des klephtes, qui lui voulaient plus de bien que de mal, sont entrés dans sa maison pendant qu’il dormait, et l’ont doucement garrotté avec leurs belles ceintures de soie ouvragée.
«Et puis ils ont commencé à prendre les sequins du Juif, non pour les voler par Mahom, mais pour lui acheter du bon vin de Chiraz et du bon miel d'Eschil, et des torches de gomme d’olivier qui sentent si bon; et ils ont apporté tout cela dans la maison du juif; entends-tu, Shispa’y?
«Et les klephtes lui ont dit avec de grandes menaces:—Toi qui n’as jamais bu que de l’eau froide et insipide de l'Irmack, bois ce vin de Chiraz;
«Toi qui n’as jamais senti que l’odeur mauvaise de tes vieux murs, sens les parfums de cette gomme embaumée;
«Toi qui n’as jamais mis sous ta dent que du maïs cuit sous la cendre, goûte ce miel mêlé d’ambre et de raisin de Corinthe.
«Et quand le Juif a eu goûté de tout cela, les bons klephtes se sont en allés sans emporter seulement un talek, Shispa’y.
«De sorte que le Juif trouvant le chiraz meilleur que l’eau, le miel meilleur que le maïs, et la senteur de la gomme d’olive meilleure que l’odeur de sa masure, employa désormais ses sequins à acheter du chiraz, du miel et de la gomme d’olivier, et devint aussi prodigue qu’il avait été avare.
«Voilà ce qui arriva au Juif, Shispa’y. Maintenant écoute ce qui t’arrivera à toi, Shispa’y, écoute, car je sais l’avenir; je suis Bohême.—Et la Bohême prit la main de Shispa’y et lui dit...»
Mais voilà que mes souvenirs m’entraînent un peu trop loin; car il faut laisser ignorer la fin de ce boléro, qui est en vérité d’une naïveté un peu crue et tant soit peu biblique.
Tintilla, qui n’avait pas à garder avec moi les mêmes ménagements, la chanta jusqu’au bout; non pas tout à fait, car je l’interrompis avant la fin du jour... pour lui demander, je crois, si les petits pois fleurissaient en avril.
Après cette sotte et intempestive question, je m’endormis d’un profond sommeil.
Quand je m’éveillai, il était nuit close, et je pouvais voir les étoiles scintiller à travers les feuilles de vigne qui se balançaient sur ma tête; j’allongeai les bras, et je m’aperçus qu’une main charitable m’avait soigneusement couvert de mon manteau.
A ce moment, j’entendis marcher près de moi.—Qui va là?—C'est moi, Querido, répondit Tintilla. Allons, vite à cheval! il est tard; mon père est déjà parti. Nous le rejoindrons.
—Pourquoi diable ne nous a-t-il pas attendus? lui dis-je avec étonnement.
—Parce qu’il a de l’argent à remettre à un escribano de la rue Ancha, et qu’il ne veut pas te faire attendre à la porte de cet âne en robe.
La raison n’étant pas absolument mauvaise, je m’en contentai; et nous allâmes avec Tintilla, qui avait repris ses habits d’homme, chercher nos chevaux que le vieux nègre tenait par la bride.
—Ah! ça, dis-je à Tintilla, où sont les gens de Juan Dulce, que je leur donne ma bienvenue?
—Ils sont couchés... partons, partons, reprit-elle avec vivacité.
—Et leur maître?...
—Aussi couché... Mais à cheval! à cheval!....
Ceci me paraissait assez bizarre; pourtant je sautai en selle, avec l’abnégation insouciante qui alors surtout me caractérisait.
Il fallait que Tintilla fût alors bien pressée de sortir de la maison du respectable Juan Dulce, car, au lieu d’ordonner au nègre d’ouvrir une espèce de claire-voie de quatre pieds de haut qui servait de porte au jardin, elle fit intrépidement franchir cette barre à son cheval. Je la suivis, car Frasco sautait comme un cerf; et la grande mule blanche, encouragée par cet exemple, nous imita, malgré les cris et les injonctions contraires du vieux nègre, qui jetait des cris de paon.
Nous prîmes une ruelle qui nous conduisit sur la route où nous devions retrouver Hasth’y. Tintilla ne me disait mot; et, comme nos chevaux étaient lancés à fond de train, nous n’entendions que le branle sonore et régulier du galop qui retentissait sur ce sol ferme et battu et au loin derrière nous, les sonnettes de la grande mule blanche.
Pour la première fois, ce qui paraîtra bizarre peut-être, je me demandais où diable j’allais ainsi. Je commençai à trouver la conduite d'Hasth’y assez mystérieuse, et la demande de Juan Dulce à propos de l’escorte me vint à la pensée.
Après tout, me dis-je, je suis bien armé, bien monté; y compris le diable, je ne crains à peu près rien; voyons donc jusqu’au bout.
—Pardieu! dis-je à Tintilla, ton père n’avait pas, je le vois, dix mille piastres à compter à l’escribano, car il a pris une furieuse avance sur nous.—Je suis sûre qu’il nous attend à la Tienda, qui est au bas de la montagne, dit Tintilla; nous y voici bientôt.
En effet, deux minutes après, nous aperçûmes, car la nuit était claire et la lune pleine, nous aperçûmes les murs blancs d’une hôtellerie. Tintilla mit son cheval au pas, et je ralentis aussi l’allure de Frasco.
—Ecoute... écoute, Querido, me dit tout à coup la Bohême en arrêtant son cheval et prenant la rêne du mien pour l’arrêter aussi, écoute.
Nous écoutâmes, et nous entendîmes le bruit assez éloigné des clochettes de plusieurs mulets et le roulement sourd d’une voiture.
Ce sont eux, dit vivement Tintilla en partant comme un trait.—Ah ça! mille tonnerres, à la fin, qui, eux? criai-je avec colère à Tintilla, en la suivant de près.
Mais elle ne m’entendit pas, ou ne voulut pas m’entendre, et j’allais arrêter son cheval de force, lorsqu’à vingt pas, à un détour que faisait la route, nous vîmes devant nous une voiture attelée de quatre mules; à l’une des portières se tenait Hasth’y, qui se dandinait sur son cheval en sifflant un air de fandango; à l’autre portière était l’homme au manteau que j’avais rencontré chez Hasth’y le jour où il m’apprit son départ. Je le reconnus bien.
Le cocher qui conduisait la voiture chantait aussi un de ces airs monotones particuliers aux muletiers d'Andalousie; la voiture, dont les stores étaient baissés, allait au pas, car la côte était longue et rapide.
Fort étonné de tout ceci, et voulant savoir à quoi m’en tenir, je poussai mon cheval près de celui d'Hasth’y, et je lui dis d’un air assez sec:
—Ah ça, mon cher, voilà donc l’escorte dont ce vieil ivrogne de Juan Dulce vous parlait tantôt, je veux savoir, et à l’instant, ce que cela signifie, ou je m’en retourne...
—Chacun son goût, me répondit Hasth’y d’un air froid et railleur que je ne lui connaissais pas encore. L'âge m’a calmé, mais j’étais alors d’une violence épouvantable. Cette réponse me mit hors de moi, et, lui saisissant le bras avec force:
—Ce n’est pas répondre, Monsieur... m’écriai-je. Pardieu je saurai à quoi m’en tenir sur le rôle qu’on me fait jouer ici, ou vous n’avancerez pas; et je mis mon cheval en travers du sien.
Aux premiers mots de notre dispute, l’autre homme à manteau avait dit tranquillement à Hasth’y, entre deux bouffées de tabac: Maître, quand il faudra debarigare el mosu (ce qui peut à peu près se traduire par ces mots: éventrer le jeune homme), je suis là.
Tintilla vint mêler sa voix glapissante aux nôtres, et gourmanda son père, dont le calme et le sang-froid me faisaient bouillir le sang; car au lieu de tourner bride et de regagner Xérès comme j’aurais dû le faire, je m’emportais, je criais avec une fureur telle que je réveillai sans doute les gens qui étaient dans la voiture, puisque j’entendis une voix de femme pousser un cri d’effroi, en disant en français: Ces brigands se disputent entre eux... il vont nous assassiner....
Vous êtes une folle, avait répondu dans la même langue une voix d’oncle ou de mari. A ce cri de femme, moi et Tintilla restâmes stupéfaits.
Par les mille plaies du Christ, il y a donc une femme là-dedans, cria la Bohémienne avec une expression indéfinissable de colère, de crainte et de jalousie... Pourquoi ne me l’avoir pas dit.
Et elle regardait son père et moi d’un air presque féroce.
—Parce que je n’en savais rien moi-même, dit Hasth’y; mais ne me rompez pas la tête davantage de ceci. Il y a un moyen bien simple de terminer tout cela; que ce gentilhomme s’en retourne à Xérès, demain au soir il sera à Cadix, et, sur mon âme, il fera mieux que de nous suivre, et qu’il me croie, car c’est un ami qui lui donne ce conseil.
—Et moi je lui défends de partir, reprit Tintilla d’un air arrogant.
—Et moi je reste, ajoutai-je en pensant aux dangers que pouvait courir cette pauvre Française qui était si mal entourée.
Tintilla, voyant dans ma résolution un acquiescement à sa volonté, voulut me prendre la main pour m’en remercier; je la repoussai: je ne sais pourquoi dès ce moment elle me dégoûta et me devint insupportable.
Le calme se rétablit peu à peu, et je me mis à marcher seul derrière la voiture, et l’examinai d’un œil curieux. C'était une grande berline; sur un des panneaux il y avait une couronne de comte que surmontait un chiffre. Ce qui me paraissait singulier, c’était de ne voir aucun domestique sur les siéges qui paraissaient disposés pourtant pour recevoir les gens; j’étais occupé de ces pensées, lorsque l’homme au manteau partit au grand trot et disparut derrière le versant de la montagne.
Fort alarmé de ce manége, j’armai silencieusement ma carabine, qui reposait dans un porte-crosse, comme un fusil à la chasse, et j’attendis. Dix minutes après, il revint tranquillement dire à Hasth’y: Les ladrones (les voleurs).
Je suis dans un coupe-gorge, pensai-je; mais je vendrai cher ma vie et celle de cette femme qui est là-dedans, mais ma première balle sera pour Tintilla, qui m’a conduit ici.
En effet, une vingtaine d’hommes, dont quelques-uns étaient à cheval, parurent sortir comme par enchantement de toutes les crevasses des rochers qui bordaient la route, mais sans cris, sans désordre; tous étaient fort calmes et fort posés. Le cocher arrêta ses mules de lui-même, et l’homme qui paraissait commander la bande s’approcha d'Hasth’y.
Celui qui s’était avancé à sa rencontre lui montra je ne sais en vérité quel talisman; car à l’instant qu’il l’eut vu, le chef donna son indigne main à Hasth’y, et lui dit: Allez avec Dieu, mon compère.
Que les saints vous protègent, messeigneurs! dit à son tour Hasth’y.
Et la voiture reprenant le trot, nous laissâmes derrière nous cette mauvaise compagnie, dont nous venions d'être délivrés d’une si miraculeuse façon.
CHAPITRE III.
J'avais été si fort étonné de la singulière et tranquille retraite des voleurs, qu’au bout d’un quart-d’heure seulement, je m’approchai de Tintilla afin de savoir le mot de cette énigme.
La Bohémienne paraissait rêveuse et absorbée, et je fus forcé de la secouer assez rudement par le bras pour en obtenir une réponse.
Tintilla, lui dis-je, que signifie tout cela? quels sont ces hommes, et de quelle diabolique influence peut user votre père pour les obliger à nous laisser causer ainsi librement?
—Ce que cela signifie, reprit la Bohémienne avec exaltation... ce que cela signifie? C'est que tout à l’heure je te disais de rester, et que maintenant je veux que tu partes, entends-tu... je le veux.
Et sa main me serrait le poignet d’une assez vigoureuse façon.
—Quant à cela, lui répondis-je, ça ne sera pas, car je reste... Oui je reste... Ainsi ôte ta main de dessus mon bras, car tu t’abîmes les ongles, et voilà tout.
—Et moi je te dis que tu partiras, reprit la bohémienne; et pour t’y décider, s’il le faut, je partirai avec toi cette nuit-même: nous retournerons à Cadix; mon père nous joindra plus tard..... Je suis sûre de son consentement.
—Merci, ma chère, de votre offre; mais encore une fois je resterai, lui dis-je d’un ton ferme qui annonçait une volonté qu’elle savait bien être inébranlable.
—Mais par Mahomet, tu ignores donc qui je suis, quel est mon père, quel est son métier?
—Je m’en doute, et c’est pour cela que je reste.
—Ah! tu le sais, corps de Christ, tu sais que mon père est un des chefs de la bande de los ladrones de Contrato[A], des voleurs à l’amiable qui rançonnent les voyageurs, et leur fait payer quelquefois cher, par Mahomet, les sauf-conduits qu’elle accorde! Sais-tu aussi que si les gardes de ronde nous surprenaient, nous serions tués sur la place... le sais-tu..... et par la bande de mon père? Il serait beau de voir un officier du roi de France pendu comme complice d’une bande de voleurs et d’assassins bohémiens. Maintenant tu sais tout..... méprise-moi, chasse-moi comme une voleuse, je le souffrirai, mais va-t’en; emmène-moi comme esclave, je te suivrai..., ordonne-moi de rester ici, je resterai; mais, par Mahomet, va-t’en..... par pitié, va-t’en... Et la bohémienne, quittant les rênes de son cheval, me prenant le bras de ses deux mains, me suppliait avec les plus vives instances.
[A] Il existait à Cadix et à Xérès, en 1822, une singulière espèce de compagnie d’assurance, pour ainsi dire tolérée par la police; les voleurs à l’amiable, comme on les appelle, moyennant une prime assez forte, donnaient des sauf-conduits pour traverser l'Andalousie jusqu’à Séville, et mettaient ainsi les voyageurs à peu près à l’abri des violences et des rapines de deux ou trois bandes sans doute organisées par la compagnie, et qui rendaient alors cette route extrêmement dangereuse. En 1823, je crois, les cortès firent arrêter et juger les assureurs, qui furent envoyés aux galères ou pendus; mais les routes n’en furent pas plus sûres; au contraire, car les mesures d’une police inhabile ne donnèrent pas même aux voyageurs l’espèce de garantie que leur offrait la compagnie des voleurs à l’amiable.
Je compris parfaitement. Ce peu de mots m’expliqua le paisible far-niente d'Hasth’y, et le mystère de l’escorte du vénérable Juan Dulce, qui était probablement le digne chef de la compagnie d’assurance de Xérès. On conçoit que la nature de ces révélations augmenta encore la résolution où j’étais de ne pas abandonner ma compatriote à la merci de mes amis intimes, car je n’avais pas la moindre foi, je l’avoue, et j’avais tort, dans la promesse jurée de leur aide et protection aux voyageurs qui s’abandonnent à eux. Je répondis donc à Tintilla, qui, sans doute, comptait beaucoup sur l’effet de cette déclaration:
J'ai là deux balles dans ma carabine que tu mériterais bien de recevoir dans la tête, ma bien-aimée, pour t’apprendre à ne plus entraîner un jeune homme confiant dans un piège aussi abominable. Mais tu as été franche, et je te pardonne; seulement aie bien soin de ne pas m’adresser la parole d’ici à Séville, où toi et ton digne père quitterez sans doute cette voiture... car ce sera peine perdue.....
—Mais tu restes donc, fils de louve?
—Tu le vois bien.
—Ah! j’en suis bien sûre maintenant..... c’est pour faire la cour à cette femme qui est là dedans que tu restes, dit Tintilla d’une voix tremblante et étouffée par la colère, en montrant la voiture... Eh bien, par ma mère, si tu as seulement le malheur de la regarder entre les yeux, je vous tue tous les deux. Tu m’entends, et tu sais si la fille de mon père a peur du sang.
—Et moi, je vous assure que vous ne tuerez personne des voyageurs, fille de mon âme, car je réponds sous caution de leur vie ou de leur argent au seigneur Juan Dulce, dit une voix. C'était Hasth’y, qui nous suivait, et s’était approché de nous sans être entendu, grâce au ton animé de la conversation que j’entretenais avec sa fille.
—Je vous dis, moi, que je le tuerai s’il regarde cette femme, reprit Tintilla d’un air féroce.
—Vous me comprenez mal, fille chérie de mon cœur, reprit Hasth’y avec un sang-froid imperturbable; j’ai garanti à ces voyageurs leur vie, leur argent, et on ne touchera ni à un de leurs cheveux, ni à un de leurs réaux, tant que moi et le compère au manteau noir nous pourrons tenir un poignard ou une escopette; quant à tuer le seigneur Arthur, vous aurez tort, fille de mon sang, car il m’a sauvé la vie; je lui ai déjà offert de s’en aller, il n’en a rien fait... tant pis pour lui; j’ai sa parole d’officier de ne rien divulguer de ce qu’il aura vu pendant notre voyage; si les gardes de ronde nous surprennent, tant pis pour lui. Quant à ce qui est de regarder ou non la femme qui est là-dedans, c’est une dispute d’amoureux à laquelle ma gravité de père me permet de prendre peu de part, ajouta Hasth’y, de cet air froid et railleur qui avait la faculté de me mettre hors de moi.
—Eh bien donc, toi qui n’es pas assuré, tu paieras pour elle! s’écria Tintilla avec un accent d’horrible méchanceté, en donnant une si furieuse saccade au mors de mon cheval, qu’il se câbra violemment et se renversa avec moi dans un profond ravin que je côtoyais depuis un quart d’heure sans y faire attention.
Tout ce que je me rappelle de cet infernal accident, c’est que, lorsque mon cheval pointa, j’étais penché en avant, de sorte que la boucle de têtière de la bride me donna un coup si violent au front qu’il m’étourdit et me fit heureusement tomber avant le cheval, car je me sentis tourner deux fois sur moi-même, et un coup sourd et retentissant qui ébranla tout en moi, jusqu’aux fibres les plus déliées, me fit perdre tout-à-fait connaissance.
