EUGÉNIE
DE GUÉRIN
JOURNAL ET FRAGMENTS
PUBLIÉS AVEC L’ASSENTIMENT DE SA FAMILLE
PAR
G. S. TREBUTIEN
Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen
OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
TREIZIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
M DCCC LXV
Tous droits réservés.
A LA MÊME LIBRAIRIE
LETTRES INÉDITES
D’EUGÉNIE DE GUÉRIN
PUBLIÉES PAR M. TREBUTIEN
DEUXIÈME ÉDITION
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MAURICE DE GUÉRIN
JOURNAL, LETTRES ET FRAGMENTS, POÈMES
SEPTIÈME ÉDITION
1 vol. in-12. — 3 fr. 50
LA THÉBAÏDE DES GRÈVES
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HIPP. DE LA MORVONNAIS
NOUVELLE ÉDITION, SUIVIE DES POÉSIES POSTHUMES
1 vol. in-12. — 3 fr. 50
PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7
AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR.
Nous avons offert au public, il y a deux ans bientôt, les œuvres de Maurice de Guérin[1] ; œuvres posthumes, annoncées le lendemain de sa mort par un écrivain illustre[2], et qui cependant avaient tardé vingt ans à paraître.
[1] Maurice de Guérin, Reliquiæ, 2 vol. in-16 ; Paris, Didier, 1861.
[2] George Sand, Revue des Deux Mondes, 15 mai 1840.
Le succès rapide de cette première édition nous a permis d’en donner récemment une seconde[3], revue avec soin et enrichie de plusieurs morceaux qui avaient d’abord échappé à nos recherches.
[3] Maurice de Guérin, Journal, Lettres et fragments, Poèmes, in-8o ; Paris, Didier, 1862.
Aujourd’hui nous sommes heureux de joindre aux œuvres du frère celles de la sœur, connue déjà par la grande place qu’elle tient dans la correspondance et les poésies de Maurice, mais qui méritait assurément d’être connue un jour pour elle-même.
Mlle Eugénie de Guérin était née cinq ans avant son frère. Elle a eu la douleur de lui survivre près de neuf ans, jusqu’au jour où elle s’éteignit dans sa solitude du Cayla, le 31 mai 1848.
Nous ne raconterons pas sa vie. Ce qui en fait l’intérêt, ce sont ses pensées et la façon dont elle les exprime. Du reste, cette vie est si simple qu’un voyage à Alby ou à Toulouse, deux courts séjours dans le Nivernais et à Paris, y ont fait époque. Un départ ou un retour, les maladies de ceux qui lui sont chers, le mariage et la mort de son plus jeune frère en ont été les véritables événements. Sur tout ce qui la touche et les émotions qu’elle a ressenties, son Journal et ses lettres ne nous ont rien laissé à dire qui vaille la peine d’être dit.
Il est vrai que le seul projet de livrer à tout le monde ces lettres, ce Journal surtout, a dû éveiller chez une sœur, pieuse dépositaire de ce mystique héritage, des scrupules auxquels nous avons eu nous-même quelque peine à nous soustraire. Combien de fois notre attention ne s’est-elle pas fixée avec une sorte d’anxiété sur ces paroles adressées par Mlle de Guérin à son cahier qu’elle dérobait avec tant de soin à tous les regards : « Ceci n’est pas pour le public ; c’est de l’intime, de l’âme, C’EST POUR UN[4]. »
Il ne faudrait pas croire cependant que Mlle de Guérin ait ignoré complétement, ni même qu’elle fût irrévocablement résolue à ensevelir dans une obscurité volontaire les dons de l’esprit que Dieu lui avait prodigués. Plus d’une fois, cédant aux exhortations pressantes de son frère, au vœu d’un père qui avait deviné son génie, et sans doute aussi à une vocation irrésistible, elle a songé à écrire pour être lue ; et, sous la condition expresse de taire son nom, elle eût consenti à livrer ses pensées, si, en retour de ce sacrifice, elle avait espéré faire un peu de bien à quelques âmes : si, par l’exemple de sa foi ou par l’expression de sa tendresse fraternelle, elle avait pu inspirer à d’autres son espoir en Dieu, son admiration pour Maurice : double amour qui se partageait et qui remplissait son âme.
Or, de tous les ouvrages qu’elle eût entrepris de dessein prémédité, aucun n’aurait mieux rempli l’un et l’autre de ces objets, que le Journal où elle a noté, pendant huit ans, tous les élans spontanés de son esprit, tous les battements involontaires de son cœur.
Nous nous trompons fort, ou peu de livres publiés de notre temps auront exercé sur les âmes une influence plus douce et plus pure. En parlant ainsi nous pensons aux plus délicates, à celles qui souffrent, à celles qui songent, à celles qui s’agitent et se consument dans une lutte pénible et stérile entre leurs rêves et les vulgaires réalités d’une existence commune.
Les femmes surtout qu’une imagination trop mobile désenchante facilement de leur destinée trouveront dans le livre de Mlle de Guérin plus qu’une froide leçon : elles y trouveront une consolation et un exemple.
On verra, pour ainsi dire, d’heure en heure, combien cette existence était obscure, modeste, isolée et, pourrait-on croire, en désaccord par sa monotone simplicité avec l’activité d’une intelligence prompte et ardente. Mlle de Guérin n’en a pas souffert ; à peine surprendrait-on, dans la longue suite de ses épanchements intimes, un mot amer. Chaque fois qu’elle a entrevu le monde, elle l’a observé d’un œil curieux, elle s’est prêtée à lui sans trop d’efforts, mais elle rentrait avec joie dans sa retraite, heureuse de reprendre ses doux entretiens de tous les instants avec sa propre pensée et avec les voix mystérieuses de la nature. La mort, qui lui était apparue de bonne heure, était presque toujours présente à ses yeux ; elle ne craignait point de telles images. Ce n’est pas sans quelque joie qu’elle voyait s’entr’ouvrir la tombe, et, au delà de ses ténèbres, le ciel avec les divines lumières et la pure félicité du jour sans fin ; mais elle demeurait attachée à la vie par des affections, par des devoirs. Dans les jours les plus pénibles de défaillance physique, de souffrance morale, il lui restait auprès d’elle quelqu’un à aimer, quelqu’un à servir ; et lorsque son père lui baisait le front : « Hélas ! disait-elle, comment quitter ces tendres pères ? » C’est ainsi qu’elle appréhendait de quitter son Cayla ou pour la ville, ou pour le cloître, et même pour le ciel. L’horizon de ce petit monde ne lui semblait pas trop étroit. Elle ne s’y sentait pas abandonnée. Son secret, c’était de trouver la poésie en elle-même et Dieu en toutes choses. Tel est l’enseignement de cette vie, et l’ineffable charme du livre qu’on va lire.
Le lien qui attache le Cayla au monde, c’est Maurice, toujours absent depuis sa onzième année. Il est au petit séminaire de Toulouse, au collége Stanislas, à la Chênaie, à Paris encore, faisant ses études, essayant sa vocation, cherchant à se faire sa place au soleil : grand sujet de préoccupation pour son père et pour ses sœurs, pour Mlle Eugénie surtout. Ainsi le voulaient l’affinité secrète de leur nature et le souvenir de leur mère. Mlle Eugénie n’avait que treize ans lorsqu’ils eurent le malheur de perdre cette mère, hélas ! bien jeune encore ; mais elle était l’aînée des sœurs ; c’est elle qui, près du lit de mort, dut promettre de veiller sur Maurice, le dernier né de la maison, aimable enfant de sept ans à peine, dont la santé frêle, la beauté maladive et la précoce intelligence justifiaient tout à la fois la complaisance et les alarmes dont il fut l’objet depuis le berceau.
Il y eut ainsi quelque chose de maternel dans la tendresse de Mlle de Guérin pour son frère. Avec quelle fidélité elle a tenu pendant vingt ans sa promesse ! Par la pensée, elle suit Maurice partout, elle veille sur les progrès de son esprit, sur tous les dangers de l’absence pour sa santé, pour ses croyances ; elle l’interroge, elle l’avertit doucement, elle le console et l’encourage. Lorsqu’il cesse d’être un écolier pour devenir un homme, ses espérances et ses inquiétudes redoublent ; elle se rapproche de Maurice, s’attache à lui, le rattache à elle plus étroitement : comme si elle sentait que, faible et entouré de périls nouveaux, il a plus que jamais besoin de ne pas égarer sa confiance et ses affections. Alors les lettres qu’ils échangent ne lui suffisent plus. Lui arrivât-il de passer les nuits à écrire, elle n’en a pas dit assez ; ce jour encore et tous les jours son cœur déborde ; tout ce qu’elle sent, tout ce qu’elle pense, tout ce qui se passe autour d’elle, elle le dit au cahier qui suivra les lettres dès qu’il sera rempli, et placera sous les yeux de l’exilé, pour le défendre contre la tristesse et l’oubli, ces deux dangers de l’exil, l’image plus naïve et plus complète de cette vie de famille qui lui manque et à laquelle il fait défaut.
Ce Journal devient peu à peu sa grande affaire, le secret et la joie de ses journées ; il adoucit l’amertume de la séparation ; en y mettant son âme tout entière, elle a réussi à ne plus vivre sans son frère, à ne plus vivre que pour lui ; il n’y a point pour elle d’autre avenir que le sien ; le terme de ses vœux, c’est de le sentir heureux, c’est de se faire elle-même sa part dans le bonheur de Maurice et dans sa renommée, car il n’est rien qu’elle n’attende pour lui, et dont il ne soit digne aux yeux de sa sœur.
Au moment où elle se croyait exaucée, la mort vint détruire toutes ses illusions. Elle l’a perdu, mais dans son souvenir il vit, il l’écoute et il lui répond. Aussi le Journal n’est-il point suspendu. Elle écrit encore pour lui, pour Maurice au ciel. Un de ses cahiers est adressé au dernier ami de son frère, à ce seul titre un frère d’adoption pour elle ; mais c’est toujours de Maurice qu’elle parle, toujours à lui. Elle s’entretient avec son âme.
Le jour vint pourtant où la plume devait lui tomber des mains. Elle ne la reprend plus que par intervalles, pour marquer un anniversaire, pour écrire des lettres où perce incessamment son unique et dernier désir : celui que des amis fidèles sauvent de l’oubli les écrits de son frère, ces écrits destinés à perpétuer le nom du poëte mort avant l’âge, et à rajeunir l’antique blason du Cayla. Elle espéra longtemps, lutta de loin contre les obstacles de toute sorte qui s’opposaient à l’accomplissement de son vœu ; puis, lorsque cette dernière illusion lui échappa, elle sentit que ses forces l’abandonnaient aussi ; elle cessa d’écrire, elle allait cesser de vivre.
Peut-être a-t-elle quitté le monde avec le regret de n’avoir pas rempli sa tâche ; tous ceux qui liront ce livre diront avec nous qu’elle l’avait remplie. Ses dernières lettres, son Journal interrompu suffisent pour honorer à jamais le frère qu’elle a tant aimé. Après l’éclatant témoignage de George Sand, de M. Sainte-Beuve[5], il ne manquait plus à Maurice de Guérin que l’expression si touchante de la tendresse et des regrets d’une telle sœur pour attacher à son nom et à sa personne des sympathies plus profondes et plus durables encore que l’admiration excitée par quelques pages de ses écrits ; et s’il arrivait un jour que l’auteur du Centaure retombât dans l’oubli, nous oserions promettre au frère d’Eugénie l’immortalité.
[5] Dans la belle Notice imprimée en tête des deux éditions, et reproduite dans le tome XV des Causeries du lundi.
Lui assurer cette gloire était son vœu. Jamais Mlle de Guérin n’avait prétendu la partager. Il en sera pourtant ainsi. Et Maurice aurait été le premier à trouver que cela était juste. En vain sa sœur essaye-t-elle de lutter contre l’inspiration qui la sollicite et de s’effacer devant lui : il envie à ce poëte qui veut se taire, à ce poëte malgré lui la fécondité de sa pensée, l’originalité de son langage : « Oh ! lui dit-il, si j’étais toi ! » En effet, c’est elle qui avait le plus reçu de la nature. A peine a-t-elle connu les langueurs de l’épuisement qui arrachent à Maurice des plaintes si pénétrantes ; dans ce qu’elle écrit, jamais d’effort. « Je ne sais, avoue-t-elle quelque part, pourquoi il est en moi d’écrire comme à la fontaine de couler. » Facilité qui semble excessive lorsqu’on lit ses vers ; dans cette langue, il lui a manqué, comme à son frère, et plus encore, de savoir se borner et revenir sur les négligences de l’improvisation. Mais ce libre jet donne à sa prose, précise et nerveuse, un relief et une ingénuité dont on est saisi. Elle a l’énergie et la grâce, le don de dire simplement toutes choses, et de s’élever des plus petites, par un mouvement naturel, aux plus hautes ; elle est tour à tour et tout à la fois familière, enjouée, naïve, profonde et sublime. L’étude et l’art n’ont guère passé par là ; on le sent même à quelques termes singuliers, à quelques expressions étranges, qui seraient ailleurs autant de taches, qui sont ici comme un reste d’accent, le goût du terroir, le parfum de la solitude. Aussi n’avons-nous point songé à les effacer.
Le Journal de Mlle de Guérin n’est malheureusement pas complet. Trois cahiers ne nous sont point parvenus : ils ont été égarés sans doute avec toutes les lettres adressées par la sœur à son frère. Nous publions les douze autres cahiers tels qu’ils ont été remis en nos mains par M. Auguste Raynaud au nom de Mlle Marie de Guérin, qui nous permettra de lui témoigner ici notre éternelle reconnaissance pour la haute confiance dont elle nous a honoré. Nous en avons seulement réservé, pour nous conformer au juste désir de la famille, un petit nombre de passages d’ailleurs très courts et d’un médiocre intérêt littéraire, où des personnes qui vivent encore étaient désignées trop directement, et qu’il sera facile de rétablir dans les éditions postérieures, dès qu’on le pourra sans blesser les convenances.
Le Journal est suivi de quelques lettres également remplies du souvenir de Maurice. C’est pourquoi nous les avons choisies parmi toutes celles qui nous ont été communiquées. Il en existe un nombre considérable. Autour de Mlle de Guérin, parents, amis, et quelquefois même des étrangers, tout le monde voulait avoir de ses lettres. On y trouvait une joie pour l’esprit, un trésor pour l’âme. Elle ne savait pas se défendre de telles demandes, et ce n’était pas trop de la facilité merveilleuse dont elle était douée pour suffire à l’activité d’une telle correspondance. Une grande partie de ces lettres existe encore ; nous en avons vu beaucoup, on nous en a fait espérer d’autres, et si ce volume trouve dans le monde l’accueil qu’il mérite et sur lequel nous avons toujours compté, peut-être nous sera-t-il permis d’en donner plus tard un recueil complet.
Alors nous croirons avoir rempli notre tâche et élevé, nous aussi, à deux mémoires qui nous sont chères et sacrées, et à l’honneur des lettres françaises, un monument.
Août 1862.
Le double espoir exprimé à la fin de cette préface a été rempli.
Huit éditions épuisées en seize mois ; les éloges spontanés et unanimes de la critique, non-seulement à Paris, mais dans toutes les provinces et à l’étranger ; enfin le suffrage de l’Académie française, ont consacré le succès du Journal de Mlle Eugénie de Guérin.
En même temps, le zèle pieux de M. Trebutien ne s’est pas ralenti. Les lettres qu’il attendait lui sont venues, assez intéressantes et assez nombreuses pour que le choix qu’il en prépare forme bientôt tout un volume destiné à faire suite au Journal et à recueillir les mêmes sympathies.
Dès à présent, nous réservons les dix-neuf lettres qui terminaient ce volume dans les éditions précédentes, pour les mettre à leur place dans le recueil nouveau que les nombreux admirateurs de Maurice et d’Eugénie de Guérin attendaient avec impatience, et que nous sommes heureux de pouvoir leur promettre pour le courant de cette année.
D. et Cie.
Janvier 1864.
JOURNAL
DE
EUGÉNIE DE GUÉRIN
(Novembre 1834-Octobre 1841)
I
A MON BIEN-AIMÉ FRÈRE MAURICE
Je me dépose dans votre âme.
(Hildegarde à saint Bernard.)
Le 15 novembre 1834. — Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit Journal que tu aimes tant[6]. Mais comme le papier me manque, je me sers d’un cahier cousu, destiné à la poésie, dont je n’ôte rien que le titre[7] ; fil et feuilles, tout y demeure, et tu l’auras, tout gros qu’il est, à la première occasion.
[6] On voit par le début du cahier suivant que celui-ci était le second. Le premier ne s’est point retrouvé.
[7] Le mot Poésies se lit encore, à demi effacé, en haut de la page.
C’est du 15 novembre que je prends date, huit jours juste depuis ta dernière lettre. A l’heure qu’il est, je l’emportais dans mon sac, de Cahuzac ici, avec une annonce de mort, celle de M. d’Huteau, dont sa famille nous a fait part. Que de fois l’allégresse et le deuil nous arrivent ensemble ! Ta lettre me faisait bien plaisir, mais cette mort nous attristait, nous faisait regretter un homme bon et aimable qui s’était en tout temps montré notre ami. Tout Gaillac l’a pleuré, grands et petits. De pauvres femmes disaient en allant à son agonie : « Celui-là n’aurait jamais dû mourir », et elles priaient en pleurant pour sa bonne mort. Voilà qui donne à espérer pour son âme : des vertus qui nous font aimer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu. M. le curé le voyait tous les jours, et sans doute il aura fait plus que le voir. C’est l’Illustre[8] qui nous donne ces nouvelles avec d’autres qui vont courant dans le monde de Gaillac, et moi, pour passe-temps, je les lis et je pense à elle.
[8] On appelait quelquefois ainsi dans la famille l’autre sœur, Mimi, Mimin ou Marie.
Le 17. — Trois lettres depuis hier, trois plaisirs bien grands, car j’aime tant les lettres et celles qui m’écrivent : c’est Louise, Mimi et Félicité. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s’ennuie loin de moi comme je m’ennuie sans elle. A tout moment, je vois, je sens qu’elle me manque, surtout la nuit où j’ai l’habitude de l’entendre respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas l’entendre me fait penser tristement. Je pense à la mort, qui fait aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence. Ces idées de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que maladies, que morts ; la cloche d’Andillac n’a sonné que des glas ces jours-ci. C’est la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de ton âge, la plus belle, la plus vertueuse de la paroisse, enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui tétait. Pauvre petit ! C’était Marianne de Gaillard. Dimanche dernier j’allai encore serrer la main à une agonisante de dix-huit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire ; les mourants parlent mieux que nous. On l’enterrait lundi. Que de réflexions à faire sur ces tombes fraîches ! O mon Dieu, que l’on s’en va vite de ce monde ! Le soir, quand je suis seule, toutes ces figures de morts me reviennent. Je n’ai pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me paraît aussi triste qu’un tombeau. Je t’ai dit cependant que ces lettres m’avaient fait plaisir. Oh ! c’est bien vrai ; mon cœur n’est pas muet au milieu de ces agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie. Ta lettre donc m’a donné une lueur de joie, je me trompe, un véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin ton avenir commence à poindre ; je te vois un état, une position sociale, un point d’appui à la vie matérielle. Dieu soit loué ! c’est ce que je désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi, car mon avenir s’attache au tien, ils sont frères. J’ai fait de beaux rêves à ce sujet, je te les dirai peut-être. Pour le moment, adieu ; il faut que j’écrive à Mimi.
Le 18. — Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête vient de m’enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. Il commençait à revivre, le pauvre animal ; je voulais le priver, il m’aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat ! Que de mécomptes dans la vie ! Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine ; c’est là que je fais demeure toute la matinée et une partie du soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière, papa quelquefois descend et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des Antiquités de l’Église anglo-saxonne. Ce gros livre étonnait Pierril. Qué de mouts aqui dédins[9] ! Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir il me demanda si l’âme était immortelle ; puis après, ce que c’était qu’un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c’était quelqu’un de sage et de savant : « Donc, mademoiselle, vous êtes philosophe. » Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate, mais qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s’en alla pour la soirée. Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à son grand regret ; il était à terme le jour de la Saint-Brice. Le voilà avec son petit cochon cherchant des truffes. S’il vient par ici, j’irai le joindre pour lui demander s’il me trouve toujours l’air philosophe.
[9] En patois du pays : Que de mots là-dedans !
Avec qui croirais-tu que j’étais ce matin au coin du feu de la cuisine ? Avec Platon : je n’osais pas le dire, mais il m’est tombé sous les yeux, et j’ai voulu faire sa connaissance. Je n’en suis qu’aux premières pages. Il me semble admirable, ce Platon ; mais je lui trouve une singulière idée, c’est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des biens que Dieu nous fait. S’il eût consulté une femme, Platon n’aurait pas écrit cela : tu le penses bien ? Je le pense aussi, et cependant, me souvenant que je suis philosophe, je suis un peu de son avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du soleil. Il suffit d’ailleurs d’un peu de piété dans le cœur, d’un peu d’amour de Dieu pour renoncer bien vite à ces idolâtries, car une jolie femme s’adore. Quand j’étais enfant, j’aurais voulu être belle ; je ne rêvais que beauté, parce que, me disais-je, maman m’aurait aimée davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a passé, et je n’envie d’autre beauté que celle de l’âme. Peut-être même en cela suis-je enfant comme autrefois : je voudrais ressembler aux anges. Cela peut déplaire à Dieu ; c’est aussi pour en être aimée davantage. Que de choses me viennent, s’il ne fallait pas te quitter ! Mais mon chapelet, il faut que je le dise, la nuit est là : j’aime de finir le jour en prières.
Le 20. — J’aime la neige, cette blanche vue a quelque chose de céleste. La boue, la terre nue me déplaisent, m’attristent ; aujourd’hui je n’aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux. Tout légèrement qu’ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui font mille figures sur la neige. C’est joli à voir ces petites pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L’hiver a donc aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y sait voir. Dieu répandit partout la grâce et la beauté. Il faut que j’aille voir ce qu’il y a d’aimable au coin du feu de la cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n’est qu’un petit bonjour que je dis à la neige et à toi, au saut du lit.
Il m’a fallu mettre un plat de plus pour Sauveur Roquier qui nous est venu voir. C’est du jambon au sucre, dont le pauvre garçon s’est léché les doigts. Les bonnes choses ne lui viennent pas souvent à la bouche, voilà pourquoi je l’ai voulu bien traiter. C’est pour les délaissés, ce me semble, qu’il faut avoir des attentions ; l’humanité, la charité nous le disent. Les heureux s’en peuvent passer, et il n’y en a pourtant que pour eux dans le monde : c’est que nous sommes faits à l’envers.
Pas de lecture aujourd’hui ; j’ai fait une coiffe pour la petite qui m’a pris tous mes moments. Mais pourvu qu’on travaille, soit de tête ou de doigts, c’est bien égal aux yeux de Dieu, qui tient compte de toute œuvre faite en son nom. J’espère donc que ma coiffe me tiendra lieu d’une charité. J’ai fait don de mon temps, d’un peu de peau que m’a emportée l’aiguille, et de mille lignes intéressantes que j’aurais pu lire. Papa m’apporta avant-hier, de Clairac, Ivanhoë et le Siècle de Louis XIV. Voilà des provisions pour quelques-unes de ces longues soirées d’hiver. C’est moi qui suis lectrice, mais à bâtons rompus ; c’est tantôt une clef qu’on demande, mille choses, souvent ma personne, et le livre se ferme pour un moment. O Mimin, quand reviendras-tu aider la pauvre ménagère à qui tu manques à tout moment ? T’ai-je dit qu’hier j’eus de ses nouvelles à la foire de C… où je suis allée ? Que de bâillements j’ai laissés sur ce pauvre balcon ! Enfin la lettre de Mimi m’arriva tout exprès comme un contre-ennui, et c’est tout ce que j’ai vu d’aimable à C…
Je n’ai rien mis ici hier ; mieux vaut du blanc que des nullités, et c’est tout ce que j’aurais pu te dire. J’étais fatiguée, j’avais sommeil. Aujourd’hui c’est beaucoup mieux ; j’ai vu venir et s’en aller la neige. Du temps que je faisais mon dîner, un beau soleil s’est levé ; plus de neige ; à présent, le noir, le laid reparaissent. Que verrai-je demain matin ? Qui sait ? La face du monde change si promptement !
Je viens toute contente de la cuisine, où j’ai demeuré ce soir plus longtemps, pour décider Paul, un de nos domestiques, à aller se confesser à Noël. Il me l’a promis ; c’est un bon garçon, il le fera. Dieu soit loué ! ma soirée n’est pas perdue. Quel bonheur si je pouvais ainsi tous les jours gagner une âme à Dieu ! Le bon Scott a été négligé ce soir, mais quelle lecture me vaudrait ce que m’a promis Paul ? Il est dix heures, je vais dormir.
Le 21. — La journée a commencé radieuse, un soleil d’été, un air doux qui invitait à la promenade. Tout me disait d’y aller, mais je n’ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à l’écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de naître. J’aime à voir ces petites bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne. Puis Pierril est venu, je l’ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m’ennuyer du tout de cette conversation. De combien d’assemblées on n’en dit pas autant ! Le vent souffle, toutes nos portes et fenêtres gémissent ; c’est quasi triste à l’heure qu’il est et dans ma solitude ; toute la maison est endormie ; on s’est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos ; j’ai écrit à Antoinette. C’est bien insignifiant, tout cela : autant vaudrait du papier blanc que ce que j’écris ; mais quand ce ne serait qu’une goutte d’encre d’ici, tu aurais plaisir de la voir, voilà pourquoi j’en fais des mots. Je ne sais pourquoi, la nuit dernière, je n’ai vu défiler que des cercueils. Cette nuit, je voudrais un sommeil moins sombre, et vais prier Dieu de me le donner.
Le 24. — Trois jours de lacune, mon cher ami. C’est bien long pour moi qui aime si peu le vide, mais le temps m’a manqué pour m’asseoir. Je n’ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi ; à présent seulement je m’arrête, et c’est pour écrire à Mimi bien au long et deux mots ici. Peut-être ce soir ajouterai-je quelque chose, s’il en survient. Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l’âme et la maison : état heureux, mais qui laisse peu à dire, comme les règnes pacifiques. Une lettre de Paul a commencé ma journée. Il m’invite à aller à Alby, je ne lui promets pas ; il faudrait sortir pour cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais vœu de clôture au Cayla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh ! le délicieux chez moi ! Que je te plains, pauvre exilé, d’en être si loin, de ne voir les tiens qu’en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce monde, ayant père, frère, sœurs, en un endroit ! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas désirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t’avoir ; mais j’espère te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et je prévois d’avance combien nous serons heureux.
Comme j’étais près du moulin, une pauvrette d’Andillac m’a remis une lettre de Mimi. « Grand merci, petite ; prends ce sou. » Elle le prend et demeure. « Que veux-tu de plus ? — Eh mais, la lettre. — La lettre est pour moi. — Oui, c’est qu’il me faut la rendre, et voyez (mettant son doigt sur le cachet), vous me l’avez déchirée. » Et elle regardait, tout ébahie de me voir rire de ce malheur. Enfin, me voyant décidée à ne pas lui rendre son message, elle m’a dit adissias. Et, m’asseyant alors sur un sac, j’ai lu les plus jolies tendresses de sœur. Rien n’est spirituel comme le bon cœur de Mimin. Elle s’ennuie, veut nous revoir, le monde l’amuse peu ; nous la reverrons vendredi. Je vais lui écrire par Éran[10] qui va faire sa visite aux d’Huteau. De mon côté, je me trouve seule, isolée, ne vivant qu’à demi, ce me semble, comme si je n’avais qu’une moitié d’âme. Je me figure à présent que tout ceci n’est qu’un temps perdu, que tu ne trouveras rien d’assez aimable à ces pages pour les ouvrir toutes. Qu’y aura-t-il ? Des jours qui se ressemblent, quelque peu d’une vie qui ne laisse rien à dire : mieux vaut revenir à l’estoupas que je cousais. Je te laisse donc, pauvre plume.
[10] Abréviation familière du nom de son frère Érembert.
Que les cieux des cieux doivent être beaux ! C’est ce que j’ai pensé pendant les moments que je viens de passer en contemplation devant le plus beau ciel d’hiver. C’est ma coutume d’ouvrir ma fenêtre avant de me coucher pour voir quel temps il fait et pour en jouir un moment, s’il est beau. Ce soir, j’ai regardé plus qu’à l’ordinaire, tant c’était ravissant, cette belle nuit. Sans la crainte du rhume, j’y serais encore. Je pensais à Dieu qui a fait notre prison si radieuse ; je pensais aux saints qui ont toutes ces belles étoiles sous leurs pieds ; je pensais à toi qui les regardais peut-être comme moi. Cela me tiendrait aisément toute la nuit ; cependant il faut fermer la fenêtre à ce beau dehors et cligner les yeux sous des rideaux ! Éran m’a apporté ce soir deux lettres de Louise. Elles sont charmantes, ravissantes d’esprit, d’âme, de cœur, et tout cela pour moi ! Je ne sais pourquoi je ne suis pas transportée, ivre d’amitié. Dieu sait pourtant que je l’aime ! Voilà ma journée jusqu’à la dernière heure. Il ne me reste que la prière du soir et le sommeil à attendre. Je ne sais s’il viendra, il est loin. Il est possible que Mimi vienne demain. A pareille heure, je l’aurai ; elle sera là, ou plutôt nous reposerons sur le même oreiller, elle me parlant de Gaillac, et moi du Cayla.
Le 26. — Je n’écrivis pas hier, je ne fis qu’attendre. Enfin elle arriva le soir, cette chère Mimi. Me voilà heureuse, je recommence mille fois ce que j’ai fait, dit et pensé depuis son départ ; elle me raconte mille choses de nos amis, du monde, de tout ce qu’elle a vu ; et tout cela est charmant à dire et à écouter. Oh ! quel bonheur de se revoir ! Vraiment, il y aurait de quoi s’en aller de temps en temps pour le seul plaisir du retour. Je fis hier un commencement de lettre pour toi ; mais je n’étais pas à écrire, toute mon âme allait à la fenêtre. Aujourd’hui, je rentre en moi-même, et vais achever ma page. Ce ne sera qu’après dîner, pour récréation. Avant tout, il faut que je dise que je viens de jouir du soleil dans la côte de Sept-Fonts. C’est un de mes plus beaux plaisirs, comme tous ceux qui viennent du ciel. Mais cette côte est triste maintenant, c’est à peine si l’on peut y voir la place où fut le banc. Il n’y a pas longtemps qu’il en demeurait quelque reste, quelques chevilles ; mais que les débris mêmes passent vite ! Tout en pensant, regardant et regrettant, je me suis assise sur un chêne renversé, mon banc d’à présent. Celui-là, du moins, ne sera pas emporté par le vent. Là, j’attendais Mimi qui est allée sur le Pigimbert porter à la Vialarette des plants de grenadier pour Marie de Thézac. Que ne puis-je ainsi trouver quelqu’un qui te porterait quelque chose !
Le 27. — Je ferme saint Augustin, l’âme remplie de ces douces paroles : « Jetez-vous dans le sein de Dieu comme sur un lit de repos. » La belle idée, et le doux délassement que nous trouverions dans la vie, si nous savions, comme les saints, nous reposer en Dieu ! Ils vont à lui comme les enfants à leur mère, et sur son sein ils dorment, ils prient, ils pleurent, ils demeurent. Dieu est le lieu des saints ; mais nous, terrestres, nous ne connaissons que la terre, cette pauvre terre noire, sèche, triste comme une demeure maudite. Rien n’est venu aujourd’hui, pas même le soleil ; ce soir seulement il est passé des corbeaux. Point de promenade ni de sortie qu’en pensée ; mais la mienne ne s’étend pas, elle monte. Nous aurons ce soir pour lecture les bulletins du fameux procès Carrat qui occupe tout le pays ; mais je n’aime pas ces sortes d’affaires, et la célébrité du crime n’a rien d’intéressant, ce me semble. Je vais pourtant m’en occuper. Ce malheureux dans sa prison a écrit à Mlle Vialar, pour lui demander une Imitation. Une pareille idée dans cette âme active ferait espérer un retour à Dieu ; mais qu’il est à craindre que ce ne soit qu’hypocrisie, puisqu’il continue d’être scélérat, dit-on. Érembert est allé à Alby pour assister aux débats qui font foule. D’où nous peut venir cette curiosité pour les monstres ?
Le 28. — Ce matin, avant le jour, j’avais les doigts dans les cendres, cherchant du feu pour allumer la chandelle. Je n’en trouvais pas et allais retrouver mon lit lorsqu’un petit charbon que j’ai rencontré du bout du doigt m’a fait voir du feu : voilà ma lampe allumée. Vite la toilette, la prière, et nous voilà avec Mimi dans le chemin de Cahuzac. Ce pauvre chemin, je l’ai fait longtemps seule, et que j’étais aise de le faire à quatre pieds aujourd’hui ! Le temps n’était pas beau, et je n’ai pu voir la montagne, ce cher pays que je regarde tant quand il fait beau. La chapelle était occupée, ce qui m’a fait plaisir. J’aime de n’être pas pressée et d’avoir le temps, avant d’entrer là, de faire la revue de toute mon âme devant Dieu. C’est long souvent, parce que mes pensées se trouvent dispersées comme des feuilles. A dix heures j’étais à genoux, écoutant la plus belle morale du monde, et je suis sortie me semblant que je valais mieux. C’est l’effet de tout fardeau déchargé de nous laisser plus légers, et quand l’âme a déposé celui de ses fautes aux pieds de Dieu, il lui semble qu’elle a des ailes. J’admire comme la confession est admirable. Quel soulagement, quelle lumière, quelle force je me trouve à chaque fois que j’ai dit : C’est ma faute !
Le 29. — Manteaux, sabots, parapluie, tout l’attelage d’hiver nous a suivis ce matin à Andillac où nous avons passé jusqu’au soir, tantôt au presbytère et tantôt à l’église. Cette vie du dimanche, si active, si coureuse, si variée, je l’aime. On voit l’un l’autre en passant, on reçoit la révérence de toutes les femmes qu’on rencontre, et puis on caquette chemin faisant sur les poules, le troupeau, le mari, les enfants. Mon grand plaisir, c’est de les caresser et de les voir se cacher tout rouges dans les jupes de leur mère. Ils ont peur de las doumaïsélos comme de tout ce qui est inconnu. Un de ces petits disait à sa grand’mère qui parlait de venir ici : « Minino, ne va pas à ce castel, il y a une prison noire. » D’où vient que les châteaux ont de tout temps porté frayeur ? Cela viendrait-il des horreurs qui s’y sont jadis commises ? Je le crois.
Oh ! qu’il est doux, lorsque la pluie à petit bruit tombe des cieux, d’être au coin de son feu, à tenir des pincettes, à faire des bluettes ! C’était mon passe-temps tout à l’heure ; je l’aime fort : les bluettes sont si jolies ! ce sont les fleurs de cheminée. Vraiment il se passe de charmantes choses sur la cendre, et quand je ne suis pas occupée, je m’amuse à voir la fantasmagorie du foyer. Ce sont mille petites figures de braise qui vont, qui viennent, grandissent, changent, disparaissent, tantôt anges, démons cornus, enfants, vieilles, papillons, chiens, moineaux : on voit de tout sous les tisons. Je me souviens d’une figure portant un air de souffrance céleste qui me peignait une âme en purgatoire. J’en fus frappée, et aurais voulu avoir un peintre auprès de moi. Jamais vision plus parfaite. Remarque les tisons, et tu conviendras qu’il y a de belles choses, et qu’à moins d’être aveugle, on ne peut pas s’ennuyer auprès du feu. Écoute surtout ce petit sifflement qui sort parfois de dessous la braise comme une voix qui chante. Rien n’est plus doux et plus pur, on dirait que c’est quelque tout petit esprit de feu qui chante. Voilà, mon ami, mes soirées et leurs agréments ; ajoute le sommeil, qui n’est pas le moindre.
Le 30. — On m’a raconté d’une malade d’Andillac une chose frappante. Après être tombée en faiblesse et demeurée comme morte pendant seize heures, cette malade a tout à coup ouvert les yeux et s’est mise à dire : « Qui m’a sortie de l’autre monde ? J’y étais entre le ciel et l’enfer, les anges me tirant d’un côté et les démons de l’autre. Dieu ! que j’ai souffert et que la vue de l’abîme est effrayante ! » Et, se retournant, elle récitait d’une voix suppliante des litanies de la miséricorde divine qu’on n’a jamais vues nulle part, puis se remettait à parler de l’enfer qu’elle a vu et dont elle était tout près pendant sa syncope. Et comme on lui a dit qu’il ne fallait pas penser à ces objets effrayants : « L’enfer n’est pas pour les chiens, a-t-elle dit, je l’ai vu, je l’ai vu ! » N’est-ce pas que voilà une scène dramatique, et bien vraie ? C’est Françoise, la sœur de M. le curé, qui me l’a racontée et qui elle-même a veillé la malade cette nuit-là. Cette femme n’était pas des plus pieuses, et maintenant elle se trouve remplie de foi, de ferveur, de résignation. M. le curé est le seul médecin qu’il lui faut, à l’autre elle ne dit rien. Ne peut-on pas croire que Dieu a mis la main là dedans ? Qui sait tout ce que voit une âme moribonde ?
Alors qu’à son regard apparaît l’autre monde,
Alors…
Mais je ne veux pas faire de la poésie.
Écoute un beau miracle que je viens de lire. C’est de saint Nicaise qui, évangélisant dans les Gaules, se trouva dans une contrée ravagée par un énorme dragon. Le saint, profitant de cet événement pour faire connaître à ce peuple la puissance du Dieu qu’il annonçait, donna son étole à un de ses disciples, et l’envoya vers le monstre que celui-ci lia de cette étole et amena devant tout le peuple aux yeux duquel il creva. J’admire la naïveté du récit et le beau prodige, auquel je crois. Bonsoir avec saint Nicaise.
Le 1er décembre. — C’est de la même encre dont je viens de t’écrire que je t’écris encore ; la même goutte, tombant moitié à Paris, moitié ici, te vient marquer diverses choses, ici des tendresses, ailleurs des fâcheries, car je t’envoie toujours tout ce qui me passe par l’âme. J’ai du regret de ne t’avoir écrit que deux mots, j’aurais pu envoyer ceci, et la pensée m’est venue de détacher ces feuilles. Mais si cela se perdait dans les cabarets où maître Délern ira boire ! Mieux vaut garder nos causeries pour une occasion sûre. Ce sera donc avec le pâté, si je puis, sans risque, mettre des papiers dans la caisse.
Le 2. — Je m’en veux d’être si simple que de te croire indifférent pour nous et pour moi. Tout absurde qu’est cette idée, elle m’a occupée, attristée hier toute la journée. Aussi, vois-tu comme je t’ai dit peu de choses ! Le triste me rend muette, pardonne-le-moi ; j’aime mieux me taire que me plaindre. C’est ta lettre à Mimi qui m’a causé tout cela ; je te dirai pourquoi. Quand tu liras ceci, mon ami, souviens-toi que c’est écrit le 1er décembre, jour de pluie, de sombre, d’ennui, où le soleil ne s’est pas montré, où je n’ai vu que des corbeaux et lu de toi qu’une toute petite lettre.
Le 3. — Rien que la date aujourd’hui.
Non, je ne veux pas rester un jour sans te rien dire, quand ce ne serait qu’un bonsoir. Il est sept heures, Mimin tisonne, j’entends le ruisseau ; c’est tout ce que je puis signaler, pour l’heure, avec une belle étoile que je vois d’ici se lever sur les Mérix. Tu n’as pas oublié ce hameau.
Le 4. — Visite rare et aimable : Mme de F… sort d’ici. Nous ne l’avons gardée que quelques heures, depuis dix jusqu’à trois. Son mari l’accompagnait et nous l’a enlevée malgré nos réclamations. C’est qu’il était obligé de s’en retourner et qu’il ne sait pas se passer de sa femme, pas plus que de ses yeux. Heureuse femme qui sait ainsi se rendre indispensable ! La voilà du côté de Bleys et moi te disant qu’elle est venue : grand événement au Cayla qu’une visite de dame, surtout dans la saison.
Il faut que j’écrive à Gaillac. C’est à *** que j’écrirai, non pas comme à toi ou à Louise, en grand, en long, en large, mais en petit, en miniature. C’est assez pour qui ne veut que se faire voir. Les grands traits, je les réserve aux intimes. Deux visites, deux lettres écrites, une venue, c’est assez pour la journée ; c’est beaucoup pour une journée du Cayla. Le temps était beau, nous sommes descendus dans le pré et avons joui du soleil comme on ferait au printemps.
Le 5. — Papa est parti ce matin pour Gaillac, nous voilà seules châtelaines, Mimi et moi, jusqu’à demain et maîtresses absolues. Cette régence ne va pas mal et me plaît assez pour un jour, mais pas davantage. Les longs règnes sont ennuyeux. C’est assez pour moi de commander à Trilby et d’obtenir qu’elle vienne quand je l’appelle ou que je lui demande la patte. Hier, fâcheux accident pour Trilbette. Comme elle dormait tranquille sous la cheminée de la cuisine, une courge qui séchait lui est tombée dessus. Le coup l’a étourdie, la pauvre bête est venue à nous au plus vite nous porter ses douleurs. Une caresse l’a guérie.
Il était nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde accourt à la porte. Qui est là ? C’était Jean de Person, notre ancien métayer, que je n’avais pas vu depuis longtemps. Il a été le bienvenu et a eu en entrant place au plat et à la bouteille. Puis, nous l’avons fait jaser sur son pays d’à présent, sur ses enfants et sa femme. J’aime fort ces conversations et ces revoirs. Ces figures d’autrefois font plaisir, il semble qu’elles ramènent la jeunesse. Je me croyais hier au temps où Jean me prenait sur ses genoux.
Le 6. — Je fis promettre à Jean de repasser ici ce soir ; je le reverrai, et puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle : c’est un de leurs métayers. Bri ne sera pas fâchée de ce souvenir inattendu ; je lui aurais écrit par la poste, et lui épargne ainsi huit sous qu’elle donnera de plus aux pauvres. Voilà donc une bonne œuvre que je fais faire. Au reste, c’est un jour de bonnes actions aujourd’hui ; je viens de Cahuzac et, comme chaque fois, merveilleusement disposée à bien faire ; faire mal ce jour-là me semble impossible. Puis, c’est un calme étrange ! Remarque comme ces jours-là mon âme a l’air tranquille. Elle l’est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur le papier tout ce qui me vient, même des larmes. Quand mon bulletin se prolonge, c’est marque que je suis au mieux. Grande abondance alors d’affections et de choses à dire, de celles qui se font dans l’âme. Celles du dehors, souvent ce n’est pas la peine d’en parler, à moins qu’elles n’aillent retentir au dedans comme le marteau qui frappe à la porte. Alors on en parle, toute petite que soit la chose. Une nouvelle, un bruit de vent, un oiseau, un rien me vont au cœur par moments et me feraient écrire des pages. Si je voulais parler de ce que je dois faire demain ! Mais il vaut mieux en ceci des prières que des paroles. En parlant à Dieu, il viendra, et toi tu es si loin ! Tu ne m’entends pas, d’ailleurs, et le temps que je te donne n’ira pas au ciel. Presque tout ce qu’on fait pour la créature est perdu, à moins que la charité ne s’y mêle. C’est comme le sel qui préserve affections et actions de la corruption de la vie. Voici papa.
Le 7. — La soirée s’est passée hier à causer de Gaillac, des uns, des autres, de mille choses de la petite ville. J’aime peu les nouvelles, mais celles des amis font toujours plaisir, et on les écoute avec plus d’intérêt que celles du monde et de l’ennuyeuse politique. Rien ne me fait aussi tôt bâiller qu’un journal. Il n’en était pas de même autrefois, mais les goûts changent et le cœur se déprend chaque jour de quelque chose. Le temps, l’expérience aussi désabusent. En avançant dans la vie, on se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et les connaître sous leur véritable point de vue. J’ai toutes les miennes sous les yeux. Je vois d’abord des poupées, des joujoux, des oiseaux, des papillons que j’aimais, belles et innocentes affections d’enfance. Puis la lecture, les conversations, un peu la parure, les rêves, les beaux rêves !… Mais je ne veux pas me confesser. Il est dimanche, je suis seule de retour de la première messe de Lentin, et je jouis dans ma chambrette du plus doux calme du monde, en union avec Dieu. Le bonheur de la matinée me pénètre, s’écoule en mon âme et me transforme en quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut me taire.
Le 8. — Je ne lis jamais aucun livre de piété que je n’y trouve des choses admirables et comme faites pour moi. En voici : « Ceux qui espèrent au Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils croiront être à bout et n’en pouvoir plus, tout d’un coup ils pousseront des ailes semblables à celles d’un aigle ; ils courront et ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables. Marchez donc, âme pieuse, marchez, et quand vous croirez n’en pouvoir plus, redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur vous soutiendra. » Que de fois on a besoin de ce soutien ! Dis, âme faible, chancelante, défaillante, que deviendrions-nous sans le secours divin ? C’est de Bossuet, ces paroles. Je n’ai guère ouvert d’autre livre aujourd’hui ; le temps s’est passé à tout autres choses qu’à la lecture, de ces choses qui ne sont rien, qui n’ont pas de nom et qui pourtant vous prennent tous les moments. Bonsoir, mon ami.
Le 9. — Je viens de me chauffer à tous les feux du hameau. C’est une tournée que nous faisons de temps en temps avec Mimin et qui a bien ses agréments. C’était aujourd’hui une visite de malades ; aussi avons-nous parlé remèdes et tisanes. « Prenez ceci, faites cela », et on nous écoute aussi bien qu’aucun médecin. Nous avons ordonné à un petit enfant malade pour avoir marché pieds nus de mettre des sabots, à son frère couché à plat avec un grand mal de tête de mettre un oreiller ; cela l’a soulagé, mais ne le guérira pas, je crois. Il commence une fluxion de poitrine, et les pauvres gens sont dans leur fumier comme des bêtes dans leur écurie ; ce mauvais air les empeste. De retour au Cayla, je me trouve dans un palais, comparé à cette maison. C’est ainsi qu’en regardant tout au-dessous, je me trouve toujours bien placée.
Le 10. — Givre, brouillards, air glacé, c’est tout ce que je vois aujourd’hui. Aussi je ne sortirai pas et vais me recoquiller au coin du feu avec mon ouvrage et mon livre. C’est tantôt l’un, tantôt l’autre ; cette variation me distrait. Cependant j’aimerais de lire toute la journée ; mais il me faut faire autre chose, et le devoir passe avant le plaisir. J’appelle plaisir la lecture qui n’est nullement essentielle pour moi. Voilà une puce, une puce en hiver ! C’est un cadeau de Trilby. C’est aussi de toute saison les insectes qui nous dévorent morts et vivants. Les moins nombreux encore sont-ils ceux que l’on voit ; nos dents, notre peau, tout notre corps, dit-on, en est plein. Pauvre corps humain, faut-il que notre âme soit là dedans ! Aussi ne s’y plaît-elle guère, dès qu’elle vient à considérer où elle est. Oh ! le beau moment où elle en sort, où elle jouit de la vie, du ciel, de Dieu, de l’autre monde ! Son étonnement, je pense, est semblable à celui du poussin sortant de sa coquille, s’il avait une âme.
Je te parlais de lecture, c’est une histoire de Russie que nous lisons le soir, et le jour je suis avec le Siècle de Louis XIV. On m’a dit que cet ouvrage de Voltaire pouvait se lire. C’est vrai, mais Voltaire s’y retrouve souvent, chaque fois d’abord qu’il est question de religion ; mais ça ne me fait pas mal. Aussi je continue, trouvant cela bien écrit. Je n’ai plus rien à lire, à moins de relire. Les bulletins Carrat ont cessé. Je les regrette peu. Ces horreurs passées sous nos yeux sont plus horribles que d’autres. Les trois assassins sont condamnés à mort et seront exécutés à Gaillac. Il est vrai que Carrat pense à l’autre monde, et lit l’Imitation. Cela n’étonne pas dans une âme sous l’échafaud, et qui dans ses pensées de meurtre laissait entrer l’idée du ciel. Il ne partait jamais pour ses expéditions sans se munir d’un chapelet. Étrange idée ! « Je rentrai, dit-il, la nuit du crime pour prendre mes chapelets que j’avais oubliés, et je courus chez Coutaud. » C’est là qu’il assassina trois personnes d’une façon épouvantable, un homme et deux femmes ; mais laissons ces horreurs. Une belle tranche de millias m’attend sur le gril. Je vais la joindre.
Le 11. — Encore du brouillard, même temps qu’hier ; mais mon oiseau chante, ce qui m’augure le soleil. Je suis sûre que nous le verrons bientôt. Il n’est que neuf heures, avant midi il aura percé les nuages, et nous aurons pleine clarté. Cela me réjouit aussi bien que mon oiseau, car je n’aime pas le sombre.
Ce soir. — J’ai bien dit que mon oiseau nous devinait le soleil. Il est venu, mais pâle et froid : mieux valait le feu de la cheminée. Aussi ne l’avons-nous pas quitté, excepté papa qui est sorti pour aller faire au village une proposition de mariage. Chose étrange, on l’a refusée ; mais c’est par dépit de n’avoir pu dire oui à un autre, que la belle a dit non aujourd’hui. Tu la connais, c’est celle qui est de ton âge, et qui t’attendait comme tu sais ; mais c’est passé, et son attente était pour un autre qui lui échappe également. La pauvre fille qui le tenait du cœur est malheureuse maintenant, et a répondu aux recherches d’un autre qu’elle ne voulait pas s’enchaîner. C’est pour ne pas porter deux chaînes, et si c’est vrai, elle fait bien : le regret est si pesant ! Un pauvre de loin est passé, puis un petit enfant ; c’est tout ce qui s’est fait voir aujourd’hui. Est-ce la peine d’en parler ?
Le 12. — Je commence par prendre date, et puis nous verrons ce qui viendra pour mon histoire d’un jour. Pas grand’chose sans doute, à moins de quelque événement imprévu ; ce que je n’envie guère, à moins que ce ne soit une lettre de toi ou de la montagne, qui toujours me portent bonheur.
Rien à dire, rien à écrire, rien à penser ; le froid perclut même l’âme. Il semble en hiver que les pensées ne sont plus en circulation et se prennent à la tête comme des glaçons. C’est ce que j’éprouve souvent, tout à l’heure ; mais qu’il me vienne quelque plaisir, une lettre, une lecture, un sentiment qui me ranime, le dégel se fait et les eaux coulent.
Deux quêteurs sont passés. Ces pauvres gens tout transis m’ont fait trouver heureuse d’être auprès du feu et d’avoir de quoi leur donner. Tu dois faire souvent l’aumône, à présent que te voilà riche ; je sais que tu l’aimes. Tu m’as dit, je me souviens, que tu n’as jamais rencontré un pauvre sans lui donner un sou quand tu l’avais. Ce sou t’a porté bonheur. Donnes-en un pour moi. Ce que je donne ici ne me comptera pas, puisque je n’ai rien en propre : c’est pour la communauté ; ma part s’y trouve aussi, mais petite. Aide-moi. Si j’étais à Paris, je mettrais souvent la main dans ta poche.
Le règne de Pierre Ier nous a tenus tout ce soir. Ce règne est intéressant, on aime à voir tout ce que peut le génie et…
C’en est là depuis huit jours. Je ne sais qui vint me tirer d’ici, et depuis, que d’idées venues, que de choses à dire ! Mais tout ne se dit pas. Que sert ? Dieu seul les peut comprendre et consoler le cœur quand il est triste.
Dernier décembre. — Voici quinze jours que je n’ai rien mis ici. Ne me demande pas pourquoi. Il y a de ces temps où l’on ne veut point parler, de ces choses dont on ne veut rien dire. La Noël est venue ; belle fête, celle que j’aime le plus, qui me porte autant de joie qu’aux bergers de Bethléem. Vraiment, toute l’âme chante à la belle venue de Dieu, qui s’annonce de tous côtés par des cantiques et par le joli nadalet[11]. Rien à Paris ne donne l’idée de ce que c’est que Noël. Vous n’avez même pas la messe de minuit. Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tête de sous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n’avions pas froid ; l’air d’ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d’allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C’était charmant, je t’assure, et je t’aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l’église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s’ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais il fondit dans nos mains : toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet : c’était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte. Je couchai au presbytère ; la bonne sœur du curé me retint, me prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se chauffer ici, au grand feu du souc de Nadal[12]. Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui assombrissent le ciel et l’âme. Aujourd’hui que voilà le soleil, je reprends vie et m’épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s’ouvre qu’au soleil.
[11] Nom d’une façon particulière de sonner les cloches pendant les quinze jours qui précèdent la fête de Noël, appelée en patois languedocien nadal.
[12] La bûche de Noël.
Voilà donc mes dernières pensées, car je n’écrirai plus rien de cette année ; dans quelques heures c’en sera fait, nous commencerons l’an prochain. Oh ! que le temps passe vite ! Hélas ! hélas ! ne dirait-on pas que je le regrette ? Mon Dieu, non, je ne regrette pas le temps, ni rien de ce qu’il nous emporte ; ce n’est pas la peine de jeter ses affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel, voilà ce qui fait regretter et retourner l’œil sur la vie. Mon cher ami, où serai-je à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l’an prochain ? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou là-haut ? Dieu le sait, et je suis là à la porte de l’avenir, me résignant à tout ce qui peut en sortir. Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi, pour Éran, pour tous ceux que j’aime. C’est le jour des étrennes, je vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de là, car vraiment, sur la terre, je trouve bien peu de choses à mon goût. Plus j’y demeure, moins je m’y plais ; aussi je vois sans peine venir les ans, qui sont autant de pas vers l’autre monde. Ce n’est aucune peine ni chagrin qui me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le dirais ; c’est le mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser au ciel. L’heure sonne, c’est la dernière que j’entendrai en t’écrivant ; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir. Que d’heures sont sorties de cette vieille pendule, ce cher meuble qui a vu passer tant de nous sans s’en aller jamais, comme une sorte d’éternité ! Je l’aime, parce qu’elle a sonné toutes les heures de ma vie, les plus belles quand je ne l’écoutais pas. Je me rappelle quand j’avais mon berceau à ses pieds, et que je m’amusais à voir courir cette aiguille. Le temps amuse alors, j’avais quatre ans. On lit de jolies choses à la chambre ; ma lampe s’éteint, je te quitte. Ainsi finit mon année, auprès d’une lampe mourante.
Le 3 [janvier 1835]. — Une lettre de la Bretagne m’est venue ce matin, comme une belle étrenne. J’ai passé toute la journée à penser à Mme de La Morvonnais et à déchiffrer l’écriture de son mari, qui n’est pas du tout facile ; maintenant je la lis et comprends parfaitement sa pensée, mais je ne puis y répondre. La femme poëte, telle qu’il me croit, est un être idéal, tout à fait à part de la vie que je mène, vie d’occupations, vie de ménage, qui absorbe tous mes moments. Le moyen de faire autrement ? je ne le sais pas ; et d’ailleurs, c’est là mon devoir, je ne veux pas en sortir. Plût à Dieu que mes pensées, que mon âme, n’eussent jamais pris leur vol au delà de la petite sphère où je me vois forcée de vivre[13] ! On a beau me dire, je ne puis m’élever au-dessus de mon aiguille ou de ma quenouille sans aller trop loin ; je le sens, je le crois ; je resterai donc où je me trouve : quoi qu’elle en pense, mon âme n’habitera les lieux hauts qu’au ciel.
[13] Ces trois lignes sont effacées.
Le 5. — Mon cher ami, je suis demeurée deux jours sans te rien dire. Cela m’arrivera souvent, tantôt pour une chose, tantôt pour l’autre ; mais si la parole se tait, la pensée va toujours, roue tournante, et bien vite aujourd’hui. Je me demande d’où tout ce mouvement peut venir ; il m’étonne, m’attriste même parfois, car j’aime tant le repos, non pas l’inaction, mais le calme où reste une âme heureuse ! Saint Stylite, le saint d’aujourd’hui, est admirable sur sa colonne. Je le trouve heureux de s’être fait ainsi une haute demeure, et de ne toucher pas la terre, même des pieds. Ces vies de saints sont merveilleuses, charmantes à lire, pleines d’instructions pour l’âme croyante. — J’entends chanter une jeune poule, il faut que j’aille chercher son nid.
Le 6. — Belle journée, soleil, Boubi ! une de tes lettres. N’as-tu pas oublié ce Boubi, ces vœux d’enfants du jour des Rois ? Je ne sais trop ce qu’ils signifient, et pourquoi ce jour-là est consacré aux souhaits du vin, car c’est ce que crient les enfants. Nous leur donnons des pommes, des noix, en retour du bon vin qu’ils nous souhaitent, et ils s’en retournent contents. C’est la Ratière, ton ancienne amie, qui nous a apporté ta lettre, ne manquant pas de demander si c’était de M. Maurice, puis comment il se portait et s’il était toujours loin, et tout cela avec un air d’intérêt qui faisait plaisir. Je crois bien que si tu avais été là, elle aurait eu des noisettes dans sa poche. Pour nous, c’est différent : ce n’est qu’aux amis qu’on en donne. Ta lettre m’a fait plaisir par l’air de contentement que j’y trouve ; c’est que te voilà hors des tempêtes, des secousses qui t’ont ballotté si longtemps. Que Dieu en soit béni et te tienne à l’ancre ! J’avais toujours espéré que quelque bien t’arriverait.
Le 7. — Je viens d’écrire à Félicité. C’est toujours livre ou plume que je touche en me levant, les livres pour prier, penser, réfléchir. Ce serait mon occupation de tout le jour si je suivais mon attrait, ce quelque chose qui m’attire au recueillement, à la contemplation intérieure. J’aime de m’arrêter avec mes pensées, de m’incliner pour ainsi dire sur chacune d’elles pour les respirer, pour en jouir avant qu’elles s’évaporent. Ce goût me vint de bonne heure. J’étais enfant que je faisais de petits soliloques qui auraient bien leur charme si je les retrouvais ; mais allez chercher les choses de l’enfance !
Allez chercher des eaux à la source tarie !
La petite Morvonnais m’envoie un baiser, me dit sa mère. Que lui donnerai-je en retour d’aussi pur, d’aussi doux que son baiser d’enfant ? Il me semble qu’un lis m’a touché la joue.
Que ne puis-je accourir, enfant, quand tu m’appelles,
Quand tu me dis : je t’aime et te veux caresser ;
Et que tes petits bras, comme deux blanches ailes,
S’ouvrent pour m’embrasser !
De blancs agneaux que j’ai me caressent souvent,
Une colombe aussi sur mes lèvres se joue ;
Mais lorsque je reçois le baiser d’un enfant,
Il me semble qu’un lis s’est penché sur ma joue,
Que j’ai tout le visage embaumé d’innocence,
Que tout mon être enfin devient suave et pur.
Ineffable plaisir, céleste jouissance !
Que n’ai-je les baisers, enfant aux yeux d’azur ?
Le 8. — Ce n’est pas la peine de parler d’aujourd’hui : rien n’est venu, rien n’a bougé, rien ne s’est fait dans notre solitude. Mon petit oiseau seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil ; je l’ai regardé souvent, n’ayant rien de plus joli à voir dans ma chambre. Je n’en suis pas sortie ; tout mon temps s’est passé à coudre un peu, à lire, puis à réfléchir. La belle chose que la pensée ! et quels plaisirs elle nous donne quand elle s’élève en haut ! C’est sa direction naturelle qu’elle reprend sitôt qu’elle est dégagée des objets terrestres. Entre le ciel et nous il y a une mystérieuse attraction : Dieu nous veut et nous voulons Dieu. — Je ne sais quel oiseau vole sur ma tête, je l’entends sans presque le voir, il est nuit. Ce n’est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voilà qui me détourne et brouille le fil que je dévidais. Comme il faut peu ! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre, non pas de peur ; je vais dire à Mimi de venir voir cet oiseau.
Le 9. — Qu’était-ce que cet oiseau d’hier au soir ? Il a disparu comme une vision dès que j’ai apporté la chandelle. On m’a ri au nez, disant que je l’avais vu dans ma tête. Cependant c’était bien de mes yeux que je l’avais vu ; je l’ai regardé plus de cinq minutes, et c’est le bruit qu’il faisait en volant qui me l’a fait apercevoir.
Le 1er mars. — Voilà bien longtemps que mon Journal était délaissé. Je l’ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d’y laisser un mot m’a reprise. Te dirai-je pourquoi je l’ai abandonné ? C’est que je trouve perdu le temps que je mets à écrire. Nous devons compte à Dieu de nos minutes, et n’est-ce pas les mal employer que de tracer ici des jours qui s’en vont ? Cependant j’y trouve du charme, et me complais ensuite à revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j’ai rouvert ce cahier et que j’en ai lu quelques pages, j’ai pensé que dans vingt ans, si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me retrouver là comme dans un miroir qui garderait mes jeunes traits. Je ne suis plus jeune pourtant, mais à cinquante ans je trouverai que je l’étais à présent. Ce plaisir donc, je me le donne. Je crois qu’il est innocent. Si le scrupule me revient, je le laisserai tout de suite. Mais le bon Dieu peut-être est moins rigoureux que ma conscience et me pardonnera ce petit passe-temps. A demain donc la reprise de mon Journal. Il faut que je dise mon bonheur d’hier, bonheur bien doux, bien pur : un baiser de pauvre que je reçus comme je lui faisais l’aumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu.
Le 3. — Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière : les pinsons, les grives et mon petit linot. C’était comme au printemps, et ce soir voilà des nuages, du froid, du sombre, l’hiver encore, le triste hiver. Je ne l’aime guère ; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les a faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que tout temps soit donc le bienvenu ! N’y a-t-il pas du mal à se plaindre quand on est chaudement près de son feu, tandis que tant de pauvres gens sont transis dehors ? Un mendiant a trouvé à midi ses délices dans une assiette de soupe chaude qu’on lui a servie sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je puis donc bien m’en passer. C’est qu’il faut quelque chose d’agréable aujourd’hui que partout on s’amuse, et nous voulions faire notre mardi gras au soleil en plein air, en promenades. Il a fallu se borner à celle du hameau, où tout le monde voulait nous fêter. Nous avons dit merci sans rien prendre, parce que nous étions après dîner. Les petits enfants sont venus à nous comme des poulets. Je leur ai fait piquer des noisettes que j’avais mises pour leur donner dans ma poche. Dans vingt ans encore ils se souviendront de notre visite, parce que nous leur avons donné quelque chose de bon, et ce souvenir leur sera doux. Voilà des noisettes bien employées. Je n’écrivis pas hier parce que je trouvais que ce n’était pas la peine d’écrire des riens. Il en est de même aujourd’hui ; tous nos jours se ressemblent à peu de chose près, quant au dehors seulement. La vie de l’âme est différente ; rien n’est plus varié, plus changeant, plus mobile. N’en parlons pas, ce serait à l’infini quand il ne s’agirait que d’une heure. Je vais écrire à Louise. C’est me fixer dans l’aimable.
Le 4. — J’ai suspendu ce matin à côté du lit de papa une petite croix qu’une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu’il l’a fait placer au couvent. C’est Christine Roquier. Son pieux souvenir nous à été très-agréable, et nous le conserverons comme une relique de reconnaissance. Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu’elle est, j’y tiens, parce que je l’ai toujours vue là, et que quand j’étais enfant j’allais devant faire mes prières. Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à cette sainte image. Je racontais tous mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur mourant, et toujours j’étais consolée. Une fois que j’avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d’être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu ! Depuis ce jour, je ne crus rien d’impossible à la prière ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois, que ma poupée eût une âme ; mais cette fois je n’obtins rien. Ce fut la seule peut-être.
Le 7. — Aujourd’hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d’y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace. C’est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait ?… Moi peut-être je le quitterai la première, ma mère s’en alla bientôt. On dit que je lui ressemble.
Le 8. — J’ai fait cette nuit un grand songe. L’Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j’entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c’était pendant une tempête que j’avais la vue de la mer, et j’avais peur. Un ormeau qui s’est élevé avec un oiseau chantant dessus m’a détournée de la frayeur. J’ai écouté l’oiseau : plus d’Océan et plus de songe.
Le 9. — La journée a commencé douce et belle, point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j’étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd’hui. Le voilà, mon ami, c’est une de tes lettres. Oh ! s’il m’en venait ainsi tous les jours ! Il faut que j’écrive à Louise.
Du temps que j’écrivais, les nuages, le vent sont revenus. Rien n’est plus variable que le ciel et notre âme. Bonsoir.
Le 10. — Oh ! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l’évangile que je lisais !
Le 11. — Aujourd’hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à l’église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe. Prier Dieu, c’est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d’années que je ne les voie pas finir ! Mon Dieu, non, je ne voudrais pas mourir la dernière ; aller au ciel avant tous serait mon bonheur. Pourquoi parler de mort un jour de naissance ? C’est que la vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.
Demain je ne serai pas ici. Je t’aurai quittée, ma chère chambrette, papa m’emmène à Caylus. Ce voyage m’amuse peu ; je n’aime pas de m’en aller, de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage. Adieu, mon confident, tu vas m’attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons ? Je dis dans huit jours, mais qui compte au sûr en ce monde ? Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n’est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m’aimait tant ! On prétend qu’il m’aime encore. Je vais le savoir. C’est possible qu’il soit le même ; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c’est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.
Le 12. — C’était pour moi une véritable peine de m’en aller ; papa l’a su et m’a laissée. Il me dit hier au soir : « Fais comme tu voudras. » Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je serais loin d’ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau : tout, jusqu’aux moindres choses, se présente quand on s’en va, et vous entoure si bien qu’on n’en peut sortir. Voilà ce qui m’arrive chaque fois qu’il est question de voyage : j’appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j’aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.
Je n’aime que les fleurs que nos ruisseaux arrosent,
Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon ;
Je n’aime que les bois où nos oiseaux se posent,
Mon ciel de tous les jours et son même horizon.
Neuf heures. — C’est l’heure que l’âme pieuse écoute avec le plus de recueillement, à cause des pieux souvenirs qu’elle réveille. A la neuvième heure, nous dit l’Évangile, les ténèbres couvrirent la terre pendant que Jésus était en croix. Ce fut aussi à la neuvième heure que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Aussi cette heure est-elle bénie et consacrée par l’Église à la prière. C’est alors que les chanoines commencent leur office.
Le 14. — C’est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé sans tristesse ! Ils sont si rares dans la vie ! et mon âme plus qu’une autre s’afflige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. Ce matin, j’ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j’aime à cause de sa douceur et de sa belle âme. J’étais en peine sur sa santé si frêle, ne sachant rien d’elle depuis plus d’un mois. Sa lettre aussi m’a fait tant de plaisir que je l’ai lue avant la prière, tant j’étais pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l’ouvrir, chose impossible ! Je l’ai lue. Entre autres choses, j’ai vu que Gabrielle n’approuve pas mes goûts de retraite et de renoncement au monde. C’est qu’elle ne me connaît pas, qu’elle est plus jeune et qu’elle ne sait pas qu’il est un âge où le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas vivre. Le monde l’enchante, l’enivre, mais ce n’est pas la vie. On ne la trouve qu’en Dieu et en soi. Être seul avec Dieu seul, ô bonheur suprême !
On m’a remis à Cahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili, autre douce amie, mais tout à fait à l’écart du monde ; âme pure, âme de neige par sa candeur, si blanche que j’en suis éblouie quand je la regarde, âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l’aller voir, mais je ne veux pas sortir avant Pâques. Après j’irai à Rayssac, et au retour je demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m’en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j’ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l’âme. C’est qu’il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d’être battu par son père. Ce n’est pas lui qui me l’a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j’ai vu qu’avec dix sous je le consolerais ; et le prenant par la main, je l’ai mené chez un terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s’il reprenait sa couronne. N’est-ce pas que c’est un beau jour ?
Le 15. — Boue, pluie, ciel d’hiver, temps incommode pour un dimanche ; mais ça m’est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par indifférence, j’aime mieux le beau temps ; mais tous les temps sont bons : quand le dedans est serein, que fait le reste ? J’étais à Lentin, où j’ai entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle, comme elle se défigure en passant par certaines bouches ! On a besoin de savoir qu’elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J’ai rapporté d’Andillac une fleur, la première que j’aie vue cette année. Les pareilles étaient sur l’autel de la Vierge, dont elles embaumaient les pieds. C’est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières fleurs de leur jardin ; coutume pieuse et charmante : rien ne pare mieux un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du dimanche le plus voisin du printemps.
Le 16. — Encore une lettre de G…, une lettre pour m’annoncer son mariage. Que j’étais loin d’y penser ! Elle est si jeune, si délicate, si frêle. On ne voit qu’un peu de vie dans ce petit corps d’enfant. Mon Dieu, que je la souhaite heureuse ! mais je ne sais pas… je ne vois rien de riant dans son mariage. Il faut pourtant que je lui fasse mes félicitations, c’est l’usage. J’ai passé tout le jour à penser à elle, à me figurer son avenir et à penser à ces mots de sa lettre : Je n’ai de calme qu’à genoux.
Le 17. — C’est un cœur tout neuf que celui de G… Voilà pourquoi elle pourra être heureuse, si son mari est aimable, parce qu’elle l’aimera avec tout le charme d’une première affection.
J’écoute le berger qui siffle dans le vallon. C’est l’expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l’homme. Ce sifflement marque un sans-souci, un bien-être, un je suis content qui fait plaisir. Ces pauvres gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Ils s’interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J’aimerais de les voir faire et d’écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau ; mais je veux lire. C’est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J’admire son discours de vendredi sur la Prière, qui est vraiment un cantique.
Le 18. — Le berger m’a annoncé ce matin l’arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée : c’est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se gardent d’en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d’autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement, et qui m’ont donné bien du chagrin autrefois. Le malheur des nids était un de mes chagrins d’enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures ! Je les recommandais à Dieu.
Je disais : O mon Dieu, ne les faites pas naître
Ou préservez-les de malheur ;
Préservez ces petits, vous êtes bien le maître,
Des griffes du vautour, des mains de l’oiseleur.
J’en ai vu qu’on prenait de leur nid sous le lierre,
D’autres sur le grand chêne ou cachés sous la terre,
Et, tristes comme moi quand je n’ai pas ma cour,
Tous mouraient dans un jour.
Et tous auraient chanté, et tous, mettant des ailes,
Se seraient envolés dans les bois, sur les mers ;
Et quand naîtront les fleurs, ces pauvres hirondelles
Renaîtraient dans les airs.
Vous les verriez, enfants, passer sous les nuages,
Et puis chaque matin gazouiller tout l’été.
Oh ! que c’est bien plus doux que de les voir en cages
Sans chants ni liberté !
Le 19. — Je ne sais jusqu’où ces oiseaux m’auraient menée, tant ils me donnent de souvenirs et tant je leur portais de tendresse. Me voici dans une joyeuse attente ; papa revient ce soir. Il me tarde : huit jours d’absence sont longs quand on a l’habitude de ne jamais se quitter. C’est de plus Saint-Joseph aujourd’hui, la fête de papa. Ce ne peut être qu’un beau jour. J’ai entendu la messe pour le fêter, voilà mon bouquet : les prières sont des fleurs divines.
Le 20. — Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de l’accueil qu’on lui a fait chez ma cousine de La Gardelle. La soirée s’est passée à parler de cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu’ils ont, de leur curé. La vie des curés de campagne est intéressante, et j’aime à me la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi causer jusqu’après dix heures où chacun de nous va dormir pour l’ordinaire, sans avoir tout appris.
Je n’ai aucune envie d’écrire aujourd’hui, j’aime mieux coudre. L’aiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au lever ce matin une lettre de Marie et un cahier de la Propagation de la foi, voilà pour le cœur et pour l’âme. Marie nous mande des amitiés ; les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine ! Je voudrais te voir de cette association.
Le 21. — Je crois que c’est aujourd’hui le premier jour du printemps. Je ne m’en doutais pas ; au froid qu’il fait, à la bise qui siffle, on se croirait en janvier. Encore un peu de temps et la froidure s’en ira : patience, pauvre impatiente que je suis de voir des fleurs, un beau ciel, de respirer l’air tout embaumé du printemps ! Quand j’en serai là, j’aurai quelques jours de plus, quelques soucis peut-être, et voilà comme les jouissances arrivent. J’ai fait pourtant un beau réveil. Comme j’ouvrais l’œil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j’ai cru que c’était une lampe suspendue à mon contrevent. C’était joli à voir et bien doux, cette blanche lumière. Aussi l’ai-je contemplée, admirée, regardée jusqu’à ce qu’elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.
J’ai été me confesser ; j’ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories, puis j’ai écrit à Louise, ici à présent : que de douces choses j’ai faites ! J’écrirais tout à présent que j’écrirais trop ; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l’âme, il le faut ménager. C’est ennuyeux, mais qu’y faire ? Les anges n’ont pas ce souci : heureux anges !
Le 24. — Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma chambrette. Cette clarté l’embellit et m’y retient, quoique j’aie envie de descendre. J’aime tant ce qui vient du ciel ! J’admire d’ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Jamais je n’eus plus belle chambre. C’est plaisir de s’y trouver et d’en jouir comme de chose à soi. O le beau temps ! il me tarde d’en jouir, de respirer à plein gosier l’air de dehors si suave aujourd’hui ; ce sera pour l’après-midi : ce matin, il faut que j’écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d’amis. L’après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que Mme Roquiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C’était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Roquiers à la bénédiction d’une cloche. Cette course ne me déplaît pas.
Le 26. — C’est une jolie chose qu’une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu’on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l’interroge, et elle répond par un petit tintement qu’elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore ? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j’annoncerai l’aurore ; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l’Angelus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour.
Je pensais cela et d’autres choses devant cette petite cloche d’Itzac, que je voyais bénir au milieu d’une foule qui regardait sans penser à rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en effet choses curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens !
Le 27. — A deux heures papa est parti pour Alby où Lili le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour j’aurai des nouvelles de Louise. Il me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n’est pas qu’elle m’oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais… Non, non, Louise m’aime et sera toujours mon amie. C’est dit, c’est fait, nous n’en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C’est qu’elle ne peut m’écrire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s’ils savaient ce qu’ils perdent !
Le 28. — J’ai failli avoir un chagrin : mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j’entrai dans ma chambre. Je l’ai sauvé en donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L’oiseau n’a eu que peur, puis il s’est trouvé si content qu’il s’est mis à chanter de toutes ses forces comme pour me remercier et m’assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j’aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici, je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j’ouvre l’oreille à tout bruit : un chant de poule, les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m’intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j’aperçois dans les feuillets d’un livre ou sur les briques ou sur la table ! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir ; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C’est qu’apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de même au paradis ? Il n’est pas dit qu’Ève y fit jamais peur à rien. Ce n’est qu’après le péché que la frayeur s’est mise entre les créatures. Il faut que j’écrive à Philibert.
Le 29. — J’ai commencé hier au soir ma lettre d’outre-mer que j’écris avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu’elle fait naître, par les dangers qu’elle va courir. Est-il possible qu’une feuille de papier lancée sur l’Océan arrive à son adresse, tombe juste sous les yeux de mon cousin dans son île ? Ce n’est pas croyable, à moins que quelque ange navigateur ne prenne ce papier sous son aile. Cette île de France est en effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d’ici et qu’il est à plaindre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau ciel d’Europe ! Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui ! Il regrettait surtout l’étoile polaire qu’on cesse de voir sous la ligne. Alors paraît la croix du Sud. La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l’ai tant regardée, ni toutes nos constellations d’Afrique, que cette petite étoile du Nord.
Étoiles du beau ciel de France,
Du beau pays de ma naissance,
Vous ne luirez plus à mes yeux
Par delà l’Océan immense,
Où je vais vivre malheureux,
Et, sans vous voir, voir d’autres cieux,
Étoiles du beau ciel de France !
Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j’en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre ! Rien ne leur plaît dans cet éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants, Philibert est triste en Afrique ; en France, il serait heureux.
Le 30. — Deux lettres nous sont venues : l’une de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes, l’autre de deuil, pour nous parler de mort. C’est ce pauvre M. de La Morvonnais qui m’écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Comme il l’aimait et comme il l’aime encore ! C’étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter : aussi demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n’est pas la vie. C’est là l’union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l’amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n’est pas seul : il voit Marie, partout Marie, toujours Marie. « Parlez-moi d’elle, toujours d’elle », me dit-il. Puis : « Écrivez-moi souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif. » Je ne m’en doutais pas ; c’est Dieu qui le fait et m’a mis dans l’âme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m’aimait et je l’aimais : la sympathie naît des rapports de l’âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d’infiniment doux que j’aime tant, qui n’émane que d’une âme pure. « La vraie marque de l’innocence, c’est la douceur », dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j’aurais goûté dans cette amitié céleste ! Dieu en a jugé autrement et me l’a ôtée après un an que j’en ai joui. Pourquoi si tôt ? Point de plaintes, Dieu n’en veut pas pour ce qu’il nous ôte et pour quelques jours de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n’avons qu’à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur la terre, qui n’est qu’une marche à la porte du paradis.
1er avril. — Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces ; c’est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s’ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s’en amusent et les appellent fleurs de mars. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd’hui des hirondelles, joyeuse annonce du printemps.
Le 2. — Mon âme s’en va tout aujourd’hui du ciel sur une tombe, car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l’ai passé devant Dieu en regrets et en espérances ; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert ! Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu’il lui soit échappé une plainte, qu’elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait : nulle chrétienne n’a mieux souffert. On voyait qu’elle l’avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête. Cela m’étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c’est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu’elle s’en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu’elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l’heure où je m’étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m’éveilla pas, jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père… Mon Dieu ! j’entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure pâle, en pleurs : je fus emmenée dans une autre chambre.
Le 3. — A neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.
Le 4. — Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tête. Si cela m’ennuie, je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille de sable dans le désert pour se défaire d’une tentation. Il tourmentait le corps pour sauver l’âme.
Le 8. — Je ne sais pourquoi je n’ai rien mis ici depuis quatre jours ; j’y reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude fait écrire parce qu’elle fait penser. On prend son âme avec qui l’on entre en conversation. Je demande à la mienne ce qu’elle a vu aujourd’hui, ce qu’elle a appris, ce qu’elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose. Ce matin j’ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement : les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s’en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais qu’on l’eût troublée, et me figurais notre âme quand quelque chose la remue ; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de limon. Voilà bien la peine de prendre de l’encre pour écrire de ces inutilités ! Mieux vaut parler du pauvre Tamisier, qui me racontait, assis près du portail, quelque aventure de ses courses. Je l’en ai remercié par un coup de vin, qui lui donnera d’autres paroles et des jambes pour aller au gîte ce soir. J’ai lu un sermon ; ne pouvant pas aller en entendre, je me fais de ma chambrette une église où je trouve Dieu, ce me semble, et sans distractions. Quand j’ai prié, je réfléchis ; quand j’ai médité, je lis, puis quelquefois j’écris, et tout cela se fait devant une petite croix sur la table, comme un autel ; dessous est le tiroir où sont mes lettres, mes reliques.
Le 9. — J’ai médité ce matin sur les larmes de Madeleine. Les douces larmes et la belle histoire que celle de cette femme qui a tant aimé ! Voici papa, je quitte tout.
Le 13. — Depuis le retour de papa j’ai laissé mon Journal, mes livres et bien des choses. Il y a de ces jours de défaillance où l’âme se retire de toutes ses affections et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu’est-ce autre chose que faiblesse ? Il la faut surmonter comme tant d’autres qui vous prennent cette pauvre âme. Si on ne les tuait une à une, toutes ces misères finiraient par vous dévorer comme ces étoffes rongées par les vers. Je passe trop subitement de la tristesse à la joie ; quand je dis joie, je veux dire ces bonheurs de l’âme calmes et doux, et qui n’éclatent au dehors que par la sérénité. Une lettre, un souvenir de Dieu ou de ceux que j’aime, me feront cet effet, et d’autres fois tout le contraire. C’est quand je prends les choses mal qu’elles m’attristent. Dieu sait les craintes et les ravissements qu’il me donne ; mes amis, vous ne savez pas combien vous m’êtes doux et amers ! Te souviens-tu, Maurice, de cette petite courte lettre qui m’a tourmentée quinze jours ? que tu me semblais froid, indifférent, peu aimable !
Je viens de suspendre à mon bénitier le rameau bénit. C’était hier les Rameaux, la fête des enfants, si heureux avec leurs rameaux bénits, garnis de gâteaux dans l’église. Cette joyeuse entrée leur est donnée sans doute en mémoire de l’hosanna que les enfants chantèrent à Jésus dans le temple. Dieu ne laisse rien sans récompense. Voilà mon cahier fini. En recommencerai-je un autre ? Je ne sais. Adieu à celui-ci et à toi !
II
Le 14 avril 1835. — Pourquoi ne continuerais-je pas de t’écrire, mon cher Maurice ? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un joli quart d’heure sur le perron de la terrasse, assise à côté d’une pauvre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un événement arrivé jadis à Cahuzac ? C’est venu à propos d’une croix d’or qu’on a volée au cou de la sainte Vierge. La vieille s’est souvenue que sa grand’mère lui disait qu’autrefois on lui avait dit que, dans la même église, il avait été fait un vol plus sacrilége encore, puisque ce fut le Saint-Sacrement qu’on enleva un jour qu’il était seul exposé dans l’église. Ce fut une fille qui, pendant que tout le monde était aux moissons, s’en vint à l’autel et, montant dessus, mit l’ostensoir dans son tablier, et s’en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les bergers qui le découvrirent l’allèrent dénoncer, et neuf prêtres vinrent en procession adorer le Saint-Sacrement du rosier et le reportèrent à l’église. Cependant la pauvre bergère fut prise, jugée et condamnée au feu. Au moment de mourir, elle demanda à se confesser et fit au prêtre l’aveu du larcin, mais ce n’était pas qu’elle fût voleuse, c’était, dit-elle, pour avoir le Saint-Sacrement dans la forêt. « J’avais pensé que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur un autel. » A ces paroles, un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon et consoler la sainte criminelle, qui fut brûlée sur un bûcher dont le rosier fut le premier fagot. Voilà ce que m’a chanté la mendiante que j’écoutais comme un rossignol. Je l’ai bien remerciée, puis lui ai offert quelque chose pour la payer de sa complainte ; elle n’a voulu que des fleurs : « Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas. » Je lui en ai donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s’en est allée, son bâton d’une main et son bouquet de l’autre, et moi dedans avec sa complainte.
Le 15. — A mon réveil, j’ai entendu le rossignol, mais rien qu’un soupir, un signe de voix. J’ai écouté longtemps sans jamais entendre autre chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n’a fait que s’annoncer. C’était comme le premier coup d’archet d’un grand concert. Tout chante ou va chanter.
Je n’ai pas lu la vie du saint aujourd’hui, je vais la lire : c’est mon habitude avant dîner. Je trouve que, tandis qu’on mange, qu’on est à la crèche, il est bon d’avoir dans l’âme quelque chose de spirituel comme une vie de saint.
Elle est charmante, la vie de saint Macédone, de celui qui, par ses prières, obtint la naissance de Théodoret, et qui dit à un chasseur étonné de rencontrer le saint sur la montagne : « Vous courez après les bêtes, et moi je cours après Dieu. » Dans ces mots est toute la vie des saints et celle des hommes du monde.
Nous avons un hôte de plus dans la cuisine, un grillon, qu’on a rapporté parmi des herbes ce soir. Le voilà établi dans le foyer, où la petite bête chantera quand elle sera joyeuse…
Le jeudi saint. — J’arrive tout embaumée de la chapelle de mousse où repose le saint ciboire à l’église. C’est un beau jour que celui où Dieu veut reposer parmi les fleurs et les parfums du printemps. Nous avons mis tous nos soins, Mimi, moi et Rose la marguillière, à faire ce reposoir, aidées que nous étions de M. le curé. Je pensais, en le faisant, au cénacle, à cette salle bien ornée où Jésus voulut faire la Pâque avec ses disciples, se donnant lui-même pour agneau. Oh ! quel don ! que dire de l’Eucharistie ? Je n’en sais rien : on adore, on possède, on vit, on aime, l’âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. J’ai pensé à toi parmi ces extases, et t’aurais bien désiré à mon côté à la sainte table, comme il y a trois ans.
Le mardi de Pâques. — Voici plusieurs jours que je n’ai écrit ni à toi ni à personne. Les offices m’ont pris le temps, et j’ai vécu, pour ainsi dire, à l’église. Douce et belle vie que je regrette de voir finir, mais je la retrouve ici quand je veux : j’ouvre ma chambrette, et là j’entre au calme, au recueillement, à la solitude ; je ne sais pourquoi j’en sors.
Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien. Il a peur, il s’en va, et le pauvre encagé s’attriste, s’agite comme pour s’échapper. Je ferais comme lui si j’étais à sa place, et cependant je le retiens. Vais-je lui ouvrir ? Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait heureux ; mais je ne l’aurais plus, et je l’aime, et je veux l’avoir. Je le garde. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier : je jouis de toi aux dépens de ta liberté, je te plains et je te garde. Voilà comme le plaisir l’emporte sur la justice. Mais que ferais-tu si je te donnais les champs ? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sont jamais dépliées, n’iraient pas loin dans le grand espace que tu vois à travers les barreaux de ta cage ? Ta pâture, tu ne saurais la trouver, tu n’as pas goûté de ce que mangent tes frères, et même peut-être te banniraient-ils, comme un inconnu, de leur festin de famille. Reste avec moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes, et le froid du matin t’empêcherait de chanter.
En travaillant le champ, on a soulevé une pierre qui recouvrait un grand trou. Je vais la voir. Jeannot, muni d’un câble, est descendu dans le souterrain et l’a exploré de tous côtés. Ce n’est autre chose qu’une excavation incrustée de jolies petites pierres relevées en bosses de pralines. J’en ai pris pour monument de notre découverte. Un autre jour, je descendrai dans la grotte, et peut-être y verrai-je autre chose que Jeannot.
Le 24. — J’attendis tout hier le facteur, espérant que j’aurais de tes lettres. Ce sera demain sans doute. Voilà comme je me console à chaque courrier, depuis quinze jours que je suis en attente. C’est bien long, et je commence à m’inquiéter de ton silence. Serais-tu malade ? Cette idée me vient cent fois le jour, et la nuit quand je me réveille. « Va-t’en, lui dis-je, je ne te crois pas. » Mais c’est possible : le fils de M. de Fénelous vient bien de mourir à Paris. Mon Dieu, que c’est triste, mourir loin des siens, loin de chez soi ! Demain je t’écris.
Parlons d’autres choses à présent. D’après la lettre de M. Hippolyte, papa espère que nous le verrons ici. Ce nous serait un grand bonheur de le posséder et de lui rendre un peu de ce que nous lui devons pour son amitié pour toi. Qui sait ce que lui semblerait notre Cayla, notre ciel et nous-mêmes ? On se fait sur l’inconnu des idées que souvent la réalité désenchante. Au reste, je ne voudrais pas qu’il vînt sans toi. Que serait pour lui le Cayla sans Maurice ? Un désert où il s’ennuierait bientôt d’être seul. S’il m’amenait sa fille, comme il me l’a dit, alors ce serait bien différent pour lui : sa fille lui charmerait tout, et le Cayla pourrait lui sembler le Val. Je serais aussi bien contente de voir cette enfant, de la tenir sur mes genoux, de la caresser, de l’embrasser, de l’avoir en ma possession pour quelques jours. Je ne saurais dire combien cette petite créature m’intéresse, m’attache à elle, sans doute par le souvenir de sa mère ; et puis, cette pauvre enfant est si intéressante par son malheur ! N’avoir pas de mère, hélas ! c’est si triste, et surtout à son âge, à deux ans ! Quoique si jeune, elle sent déjà sa perte et la sentira tous les jours davantage. Le cœur apprend à s’affliger comme il apprend à aimer. En grandissant, Marie aimera toujours mieux sa mère et la pleurera davantage. Son avenir m’occupe beaucoup ; je voudrais savoir si elle vivra, si Dieu ne la retirera pas à lui avant l’âge où elle pourrait connaître le mal. Ce serait un malheur pour son père, mais pour elle, oh non ! Peut-on regretter qu’une âme s’en retourne au ciel avec toute son innocence ? La belle mort qu’une mort d’enfant, et comme on bénit ces petits cercueils que l’Église accompagne avec allégresse ! J’aime ceux-là, je les contemple, je m’en approche comme d’un berceau ; je ne plains que les mères, je prie Dieu de les consoler, et Dieu les console, si elles sont chrétiennes.
Je n’ai écrit qu’ici d’aujourd’hui. Je ne sais pourquoi cela m’est devenu nécessaire d’écrire, quand ce ne serait que deux mots. C’est mon signe de vie que d’écrire, comme à la fontaine de couler. Je ne le dirais pas à d’autres, cela paraîtrait folie. Qui sait ce que c’est que cet épanchement de mon âme au dehors, ce besoin de se répandre devant Dieu et devant quelqu’un ? Je dis quelqu’un parce qu’il me semble que tu es là, que ce papier c’est toi. Dieu, ce me semble, m’écoute ; il me répond même de ces choses que l’âme entend et qu’on ne peut dire. Quand je suis seule, assise ici ou à genoux devant mon crucifix, je me figure être Marie écoutant tranquille les paroles de Jésus. Pendant ce grand silence où Dieu seul lui parle, mon âme est heureuse et comme morte à tout ce qui se fait là-bas, là-haut, dedans, dehors ; mais cela ne dure guère. « Allons, ma pauvre âme, lui dis-je, reviens aux choses de ce monde. » Et je prends ma quenouille, ou un livre, ou une casserole, ou je caresse Wolf ou Trilby. Voilà la vie du ciel en terre. Je trayais une brebis tout à l’heure. Oh ! le bon lait, et que j’aurais voulu te le faire goûter, ce bon lait de brebis du Cayla ! Mon ami, que de douceurs tu perds à n’être pas ici !
A huit heures. — Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un gâteau que je fis hier au four du pain. Nous n’avions pour serviteurs que nos chiens, Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient aussi les miettes. Tous nos gens sont à l’église, à l’instruction qui se fait chaque soir pour la confirmation. Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur les bûches, est chose charmante. Il n’y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme. Est-ce assez bavardé aujourd’hui ? Maintenant, je vais écouter la Vialarette, qui revient de Cordes : encore un plaisir.
Le 25. — Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de prendre sur la terrasse. Ma chambrette en est embaumée ; j’y suis comme dans un bouquetier, tant je respire de parfums !
Le 26. — Je ne sais quoi m’ôta de sur les fleurs hier matin ; depuis j’en ai vu d’autres dans le chemin de Cahuzac, tout bordé d’aubépines. C’est plaisir de trotter dans ces parfums, et d’entendre les petits oiseaux qui chantent par-ci par-là dans les haies. Rien n’est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir. Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble. L’hiver, il est paresseux : je le suis et ne sors du lit qu’à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m’arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j’attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme ; alors le temps est long. Mon Dieu, trouver un jour long, tandis que la vie tout entière n’est rien ! C’est que l’ennui s’est posé sur moi, qu’il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de l’éternité dans le temps. Oh ! que je plains une âme en purgatoire, où l’attente fait tant souffrir, et quelle attente ! Peut-on mettre en comparaison celles d’ici-bas, soit de la fortune, de la gloire, de tout ce qui fait haleter le cœur humain ? Une seule peut-être en est l’ombre, c’est celle de l’amour quand il attend ce qu’il aime. Aussi Fénelon compare-t-il la félicité céleste à celle d’une mère au moment où elle revoit son fils qu’elle avait cru mort. Midi sonne. Ce n’est plus le temps d’écrire.
Quand je vois passer devant la croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis : « Voilà un chrétien qui passe ; » et je me sens de la vénération pour lui, et je ne ferme pas à verroux, si je suis seule à la maison ; au contraire, je me tiens à la fenêtre, et regarde tant que je puis cette bonne figure de chrétien, comme je l’ai fait tout à l’heure. On n’a rien à craindre de ceux qui craignent Dieu. J’aurais volontiers ouvert la porte à l’inconnu que j’ai vu chevauchant du côté de la croix. Que Dieu l’accompagne où qu’il aille ! Je vais courir aussi, mais pas bien loin, jusqu’à l’église pour vêpres. Il est dimanche, jour de sortie pour le corps et de recueillement pour l’âme. Elle rentre donc en soi et te quitte. Encore jour de courrier aujourd’hui, et je n’ai pas de lettre. A quoi penses-tu, mon ami ?
Le 27. — J’ai rencontré le petit du Cruchon. Le pauvre enfant a perdu son père ; sa mère est morte aussi, et depuis, l’orphelin a une coutume touchante. Il prend à côté de lui, dans son lit, un mouchoir à la place où était sa mère et s’endort en le tetant. Douce illusion qui le console et l’attache si fort à son bout de mouchoir qu’il pleure et crie s’il se réveille sans l’avoir aux lèvres ! Il appelle sa mère alors, lui dit de revenir, et ne se calme qu’avec sa poupée : naïf besoin que cette poupée, bien digne d’une âme d’enfant, et même de tout homme fait, car tout affligé a la sienne, et se plaît à la moindre image du bonheur perdu !
Le 28. — Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas nécessaire, je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier. J’y mets aussi ce qui se passe dans l’âme et dans la maison, et de la sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé. Pour moi ce n’est rien ce qui passe, et je ne l’écrirais pas, mais je me dis : « Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu’il était loin et de rentrer ainsi dans la vie de famille », et je le marque pour toi.
Mais je m’aperçois que je ne parle guère de qui que ce soit, et que mon égoïsme se met toujours en scène ; je dis : « J’ai fait ceci, j’ai vu cela, j’ai pensé telle chose », laissant derrière le public à la façon de l’amour-propre, mais le mien est celui du cœur qui ne sait parler que de lui. Le petit peintre ne sait donner que son portrait à son ami, le grand peintre offre des tableaux. Je continue donc le portrait. Sans la pluie qu’il a fait ce matin, je serais à Gaillac maintenant. Grâce à la pluie, j’aime bien mieux être ici. Quel salon peut me valoir ma chambrette ? avec qui serais-je à présent, qui me valût ceux qui m’entourent ? Bossuet, saint Augustin et d’autres saints livres qui me parlent quand je veux, m’éclairent, me consolent, me fortifient, répondent à tous mes besoins. Les quitter me fait chagrin, les emporter est difficile ; ne pas les quitter est le mieux.
Je lis dans mes loisirs un ouvrage de Leibniz qui m’enchante par sa catholicité et les bonnes choses pieuses que j’y trouve, comme ceci sur la confession : « Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un grand instrument de Dieu pour le salut des âmes ; car ses conseils servent à diriger nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à nous faire éviter l’occasion du péché, à dissiper les doutes, à relever l’esprit abattu, enfin à enlever ou mitiger toutes les maladies de l’âme ; et si l’on peut à peine trouver sur la terre quelque chose de plus excellent qu’un ami fidèle, quel bonheur n’est-ce pas d’en trouver un qui soit obligé par la religion inviolable d’un sacrement divin à garder la foi et à secourir les âmes ? »
Ce céleste ami, je l’ai dans M. Bories. Aussi la nouvelle de son départ m’afflige profondément. Je suis triste d’une tristesse qui fait pleurer l’âme. Je ne dirais pas cela ailleurs, on le prendrait mal, peut-être on ne me comprendrait pas. On ne sait pas dans le monde ce que c’est qu’un confesseur, cet homme ami de l’âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière ; cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l’appelant, comme Dieu, notre père : la foi le fait véritablement Dieu et père. Quand je suis à ses pieds, je ne vois autre chose en lui que Jésus écoutant Madeleine et lui pardonnant beaucoup parce qu’elle a beaucoup aimé. La confession n’est qu’une expansion du repentir dans l’amour[14].
[14] Le lecteur retrouvera le passage qui précède reproduit textuellement dans le cahier suivant, [page 108]. Nous n’avons pas dû supprimer cette répétition : Que prouve-t-elle, sinon l’importance particulière que Mlle de Guérin attachait à ces pensées et peut-être la secrète satisfaction qu’elle aura éprouvée, sans le savoir, en réussissant à les exprimer d’une manière si nette et si ferme ?
Le 5 [mai, à Gaillac]. — On ne parlait hier au soir que d’une jeune fille qui est morte au sortir du bal où elle avait passé la nuit. Pauvre âme de jeune fille, où es-tu ? J’ai trop d’occupations pour écouter mes pensées. Qu’elles rentrent.
Le 9. — Et moi aussi je sors d’une soirée dansante, la première que j’aie vue et où j’aie pris part ; mais mon cœur n’était pas en train, et s’en allait au repos. Aussi ai-je mal dansé, faute de goût et d’habitude. J’entendais rire à mes dépens, et cela ne m’amusait pas ; mais j’amusais les rieuses, ce qui revient au but de nous prêter au plaisir. Je l’ai fait de la meilleure volonté du monde ; mais cette complaisance m’ennuierait bientôt, comme tout ce qui se fait dans le monde où je me trouve étrangère. Sur un canapé, je pense à la pelouse ou au marronnier, ou à la garenne, où l’on est bien mieux.
« Oh ! laissez-moi mes rêveries,
Mes beaux vallons, mon ciel si pur,
Mes ruisseaux coulant aux prairies,
Mes bois, mes collines fleuries
Et mon fleuve aux ondes d’azur.
« Laissez ma vie, au bord de l’onde,
Comme elle, suivre son chemin,