DES VARIATIONS
DU
LANGAGE FRANÇAIS
DEPUIS LE XIIe SIÈCLE,
OU RECHERCHE DES PRINCIPES QUI DEVRAIENT RÉGLER L'ORTHOGRAPHE ET LA PRONONCIATION.
PAR F. GÉNIN,
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE STRASBOURG.
«Vox populi.»
PARIS,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT,
Rue Jacob, 56.
1845.
La [Table des chapitres] figure après l'introduction.
L'original comporte également un [Index] absent de la table des matières.
Des [notes plus détaillées] figurent à la fin du texte.
PARIS.—TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, 56.
INTRODUCTION.
La faculté de penser est illimitée, et rien n'est au contraire plus borné, plus rebelle que la parole; en sorte que l'on pourrait presque douter si la parole est destinée à favoriser ou à contrarier l'essor de la pensée.
Depuis tantôt six mille ans, l'homme est à la recherche d'un instrument à l'aide duquel il puisse traduire sa pensée, la produire au dehors sans plus de travail qu'elle n'en demande pour naître au dedans: il n'en trouve point de tel. Il en choisit un, le forme, le développe, le polit, en étend les ressources; et, après un long et pénible travail, il finit par le jeter là pour essayer d'un autre, qu'il abandonnera de même un jour.
On serait épouvanté si l'on pouvait savoir le nombre de langues qui ont successivement été parlées sur la terre. De temps en temps on en retrouve d'antiques débris cachés sous des ruines, dans l'Asie ou dans l'Inde. Mais ils sont comme ces instruments de musique du moyen âge, conservés dans la bibliothèque de Strasbourg: on les regarde d'un œil stupéfait, on n'en soupçonne pas le mécanisme, on a peine à concevoir que ces machines bizarres, énormes, aient jamais été mises en jeu par des hommes.
Que si du langage on veut descendre à l'écriture, les difficultés se multiplient et se compliquent d'une façon prodigieuse; et comme la parole est insuffisante à la pensée, l'écriture est encore plus insuffisante à la parole.
Pour réduire les sons en caractères, il est impossible de prendre son point d'appui dans la nature. La nature n'a aucune loi qui serve à déterminer le rapport du caractère au son. Tout y sera donc arbitraire et de pure convention.
Le clavier de la voix humaine articulée, renferme des sons et des nuances de son à l'infini; et il faut se borner à une vingtaine de caractères, car d'en assigner un à chaque son, à chaque nuance, on tomberait dans l'inconvénient des Chinois, chez qui un mandarin passe sa vie à étudier l'art de peindre la parole, et meurt avant de le posséder.
Représenter l'infini avec un nombre de figures excessivement limité, voilà le problème. On reconnaît tout de suite qu'il est insoluble.
Cependant combien a-t-on vu, voit-on et verra-t-on de gens qui se présentent avec assurance pour le résoudre? Ils veulent écrire comme on parle. Écoutez-les: rien n'est plus facile. Prenez seulement leur système. Et de tous ces systèmes destinés à produire un seul et même résultat, il n'en est pas deux pareils!
Ces réformateurs de l'orthographe ressemblent aux chercheurs de la quadrature du cercle, qui, pour la plupart, ne pénètrent même pas le vrai sens de la question.
Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est d'approcher du but par des combinaisons de plus en plus ingénieuses.
Les méthodes scientifiques vont du simple au composé: d'abord l'analyse, ensuite la synthèse. Tel n'est pas le procédé naturel de l'esprit humain: il va constamment du composé au simple; il commence par la synthèse pour finir par l'analyse. En tout, la simplicité est le dernier terme de l'art. C'est ce que n'ont pas compris ceux qui ont rejeté bien loin des études le secours de ce qu'ils appellent dédaigneusement la routine. Pour avoir entrevu le parti qu'on en pourrait tirer de cette routine, quelques hommes, dans ces derniers temps, se sont fait une espèce de nom.
Priez votre cuisinière d'écrire six lignes sous votre dictée, vous lui verrez employer trois ou quatre fois plus de caractères qu'il n'en faut. Elle avait pourtant une idée exacte de la valeur de chacun; mais c'est qu'elle ignore les lois convenues de la combinaison. Répétez l'expérience sur autant de personnes qu'il vous plaira, vous la verrez tourner toujours de même; c'est-à-dire que pas une ne péchera par excès de sobriété, mais toutes pécheront par intempérance.
Voulez-vous une autre épreuve non moins décisive? Vous en ferez vous-même les frais, vous, dont l'oreille est exercée à saisir les sons, et la main habituée à les fixer à l'aide d'une orthographe aussi bien concertée que possible. Essayez d'écrire du patois, un patois qui vous soit bien familier, afin d'épargner à votre oreille toute incertitude. Vous n'en viendrez pas à bout sans un grand embarras, et sans recourir à une multitude de lettres qui donneront à votre écriture l'aspect grotesque de celle de votre cuisinière.
Ce n'est pas tout. Vous êtes satisfait de ce que vous avez noté, et vous y retrouvez les sons que vous vouliez figurer? Fort bien. Mais donnez-le à lire à quelqu'un qui ne sache pas le patois; vous n'en reconnaîtrez pas un mot.
Et vingt personnes, à qui vous vous adresserez, écriront le même passage de vingt manières différentes.
Venez donc maintenant nous proposer d'écrire comme on parle!
Ce résultat tient évidemment à ce qu'il n'existe pas de conventions pour peindre les sons du patois.
Quelles sont les conditions essentielles d'une bonne orthographe? Dépenser tout juste assez de caractères pour déterminer le son d'un mot et rappeler l'étymologie. Rien au delà.
Le français me paraît, de toutes les langues, la plus voisine du but.
Les langues du Nord sont surchargées de caractères, surtout de consonnes. C'est le défaut essentiel de l'allemand; l'anglais en tient beaucoup, et, de plus, rien de si capricieux que la valeur de ses groupes: la même notation se traduit par trois ou quatre prononciations diverses; on dirait l'œuvre de la fée Fantasque.
J'avoue que le français n'est pas tout à fait à l'abri de ce reproche. Un étranger sera toujours surpris de voir différencier, par l'écriture, des sons qui se confondent à son oreille, ou prononcer diversement des syllabes identiques sur le papier, par exemple, femme et dame; Rouen et Dinan; un habit de lin et le département de l'Ain; un fils et des fils de soie; heureux et gageure, etc.
Ce sont les témoignages des systèmes de notation qui se sont succédé, et qui, en se retirant, ont laissé derrière eux quelques vestiges.
Comme à l'aide des coquilles et des fossiles on étudie et l'on retrouve l'histoire de la formation du globe, on en peut faire autant pour celle de notre langue, au moyen de ces restes épars.
On a traité avec un souverain mépris notre vieille langue, sans la connaître. On ne voulait même pas la connaître: il fallait la condamner sans l'entendre. Voltaire, ordinairement plus équitable et plus judicieux, dit, à l'article France, Français: «Il n'est pas question de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est; il importe peu de connaître quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur Julien, au hurlement des bêtes.»
J'ai un respect infini pour l'empereur Julien, mais j'attache peu d'importance à l'opinion d'un Grec sur le français, d'autant que ce jugement, porté au IVe siècle, ne peut guère concerner le français qui ne commença d'exister que vers le Xe. Dans tous les cas, je tiens qu'il importe beaucoup de connaître la langue parlée par nos aïeux, d'où s'est formée la nôtre. Est-ce que le présent n'invoque pas tous les jours l'autorité du passé? Comment donc en vue de l'avenir peut-on raisonner juste lorsqu'on dit: Il n'importe de connaître le passé, le présent nous suffit? Supprimez donc aussi l'étude de l'histoire, de la législation romaine, de toute l'antiquité. Ces gens-là ne sont pas nous: occupez-moi de nous. Il est vrai que demain nous mourrons, et que nos fils imbus de cette doctrine nous auront oubliés après-demain, sans que nous ayons le droit de nous plaindre. Voltaire ajoute: «Songeons à conserver dans sa pureté la belle langue qu'on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.» Cela vous plaît à dire. Pour la conserver, il faut la comprendre: pour la comprendre, il faut connaître ses origines. C'est une généalogie dans laquelle tout se tient. Et si tout à coup l'on s'avisait de nier aussi le XVIIe siècle, pour faire prévaloir une littérature nouvelle? Il ne faudrait d'autre argument que celui de Voltaire: Il est passé, et nous sommes présents. Mais encore, sans vouloir affaiblir la gloire du XVIIe siècle, faut-il reconnaître que le génie de la langue française existait avant Louis XIV. Il a fleuri dans tout son éclat à la fin du règne de Louis XIV, j'y consens; mais, pour bien apprécier les effets, il faut les rapprocher des causes, surtout lorsqu'on veut obtenir de nouveaux effets analogues aux premiers. Le moyen de tirer une ligne droite, c'est de ne pas perdre de vue les deux points extrêmes. De tout cela, je conclus, contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nous faut étudier notre vieille langue.
C'est ce que j'essaye dans ce livre.
Je ne viens pas le premier à cette besogne difficile, mais je crois que le premier je me suis placé à ce point de vue de considérer avant tout la langue parlée, le langage, et non la langue écrite; de rechercher la musique de l'idiome de nos pères: la langue écrite n'est que secondaire; on parle avant d'écrire.
Cependant personne jusqu'ici ne s'est préoccupé que de l'écriture, d'où l'on a laissé conclure la prononciation arbitrairement et au hasard. C'est, il me semble, prendre la question à rebours. Déterminer le rapport de l'orthographe à la prononciation, doit être la première étude de quiconque veut travailler utilement sur notre vieille langue. C'est d'où il faut partir, si l'on ne veut s'exposer presque infailliblement à faire fausse route et à manquer le but.
Faute d'avoir trouvé ce fil conducteur, Fallot, dont les recherches sont d'ailleurs si estimables, s'est fourvoyé dans un labyrinthe sans issue. Égaré dans un dédale de terminaisons, il a recueilli avec un labeur extrême toutes les formes d'un même mot, et s'est donné la tâche de leur retrouver à chacune une signification précise, un rôle particulier. Il n'a pas vu que c'était supposer l'unité d'orthographe dans un temps où l'orthographe était livrée à l'arbitraire le plus complet, où l'on ne savait ce que c'était qu'orthographe, car c'est une science d'hier. L'écrivain de ce temps-là se guidait sur l'étymologie latine et sur un très-petit nombre de règles générales; le reste allait comme il pouvait. Cette cause, compliquée de certains provincialismes, si l'on me permet ce mot, jetait dans l'écriture un effroyable désordre, et il en résulte pour nos yeux l'apparence très-exagérée d'une multitude de formes.
Sans doute quelques formes variaient essentiellement: la France du nord ne parlait pas comme celle du midi; et la France du milieu, soumise à deux influences, ne pouvait faire autrement que de se ressentir de l'une et de l'autre. Mais c'est un spectacle curieux et pénible à la fois, de voir Fallot amonceler de toutes parts des mots différemment orthographiés, et, sur ces bases chancelantes, reconstruire des déclinaisons, des genres, des dialectes, toutes sortes d'inventions subtiles et de visions grammaticales. Par exemple, rencontrant ce substantif suer, ma suer, il s'est imaginé que le mot sœur s'est prononcé quelque part autrefois comme le verbe suer. Et il note religieusement cette forme de dialecte: c'est du picard ou du wallon, ou du bourguignon, ou quelque autre docte chimère.
Le lendemain, il voit, dans les sermons de saint Bernard: «Les does festes de la Croix;» le voilà tout de suite qui imagine que does est le féminin de deux dans le dialecte bourguignon. Comme il est avant tout de bonne foi, il ne dissimule pas qu'il a rencontré souvent does employé au masculin. Savez-vous comment il s'en tire? C'est, dit-il, que la règle de la distinction des genres, telle que je l'indique ici, tomba de bonne heure en confusion et en désuétude. (Recherches, p. 205.) Avec de pareilles excuses, il n'est point de système ni d'aberration qu'on ne justifie.
Si Fallot eût étudié les rapports de l'ancienne orthographe à la prononciation, il eût aisément constaté que ue et oe avaient servi à noter le son eu, et que suer et does n'ont jamais fait autre chose que sœur et deux. Et j'ose dire que, par cette étude, il se fût épargné bien des efforts, des peines et des erreurs, sans compter qu'il les eût épargnées aux autres.
Fallot s'est dit: Les formes écrites étaient multiples, donc la langue parlée était multiple aussi. Mauvaise conséquence. Il faut au contraire poser en principe l'unité du langage, et ramener à cette unité la multiplicité des formes écrites, en les expliquant par les incertitudes de l'orthographe.
J'ose affirmer le second principe aussi lumineux que l'autre est obscur. L'un se trouvera fécond en conséquences nettes et positives; l'autre ne conduira jamais qu'à des résultats de plus en plus embrouillés et confus, à des difficultés inextricables. Je m'en rapporte d'ailleurs à l'expérience, et j'attends avec confiance son arrêt.
Fallot s'est égaré sur les pas d'Orell. Aussi pourquoi, voulant approfondir les origines et les anciennes habitudes du français, s'aller mettre à la suite d'un Allemand? Qui ne sait que les Allemands ont des systèmes sur tout? Il fallait marcher tout seul, en lisant et comparant les vieux monuments de notre langue, et se remettant du reste à l'instinct national. On fait ainsi le chemin qu'on peut, mais au moins l'on ne risque pas de se perdre dans les ténèbres, sur la foi d'un guide mal sûr.
Mais, dira-t-on, comment aller du langage à l'écriture? Cela est impossible. Nous sommes forcés, bon gré mal gré, de remonter de l'écriture au langage, de rechercher la prononciation à travers l'orthographe, puisque ce son ou cette musique de la parole s'est évanouie complétement.
Peut-être!… il reste peut-être encore aujourd'hui des témoignages vivants de la langue parlée au XIIe siècle.—Où sont-ils?—Eh! mon Dieu, pas bien loin. Il ne faut que se baisser un peu pour les recueillir. Ce n'est pas à la cour, ce n'est pas dans les académies ni dans les salons que vous les trouverez: c'est dans la rue, parmi le peuple. Souvenez-vous du propos de Malherbe: «J'apprends tout mon françois des gens du port.» Cela n'était pas exact: il n'apprenait pas d'eux tout le français qu'il mettait dans ses odes, mais il en apprenait le génie de la langue française; c'est ce qu'il voulait dire, et la phrase ainsi entendu exprime une importante vérité. Et Regnier, qui se moquait de Malherbe et de son école, l'imitait en cela tant qu'il pouvait.
La langue d'un peuple ressemble à l'Océan, dont la surface est turbulente et sans repos; une vague pousse l'autre. Mais là-dessous est le calme profond. En sorte que comme la surface est l'image de l'inconstance et de l'agitation, le fond pourrait servir de symbole à l'immobilité.
Allons-nous donc ériger en loi suprême le langage du peuple, et soumettre l'autorité des mieux parlants à l'autorité inattendue de ceux qui passent pour parler le plus mal? Nullement. Il ne s'agit pas d'ailleurs ici de déterminer la prééminence du vieux français sur le français moderne, ou du moderne sur l'ancien. Je ne veux que constater les faits; trop heureux, si je parviens à les établir, d'en laisser tirer à d'autres les conséquences.
Supposons un insulaire, un Chinois, qui ne connaîtrait le français que par les livres, et comme une langue morte. Quelque intelligence qu'on lui attribue, jamais on ne croira qu'il puisse se faire une juste idée de notre langue, ni des chefs-d'œuvre de notre littérature. Conduisez-le à la Comédie française: faites-lui entendre Talma récitant Racine, ou mademoiselle Mars récitant Molière; je le tiendrai fort habile s'il parvient seulement à suivre le fil des idées et du dialogue. Et si cet homme veut se mêler de comparer, de juger, de rendre des arrêts sur Racine et Molière, ne le trouverons-nous pas d'une présomption impertinente? car enfin, avec un peu de sens commun, cet homme comprendrait qu'il ne possède pas les éléments indispensables pour se former une opinion, et que son rôle est d'apprendre à parler français, et d'ajourner son jugement à la fin de ses études.
Nous sommes tous ce Chinois présomptueux par rapport à nos écrivains du moyen âge. La plupart ont écrit en vers, c'est-à-dire, dans une forme qui requiert avant tout le nombre et l'harmonie. Nous ignorons leur système de versification, leur prononciation, leur syntaxe même, jusqu'à un certain point; mais cela ne fait rien: nous leur prêtons les règles de notre temps, et là-dessus nous les jugeons intrépidement, et nous haussons les épaules de pitié.
Il faut tâcher pourtant de s'instruire. C'est une circonstance bien favorable à ce désir, que le moyen âge ait produit tant de vers; car vous voyez de quel secours nous seront les rimes pour déterminer la prononciation. Voilà déjà un puissant auxiliaire de nos recherches, la rime. Ensuite les discordances d'orthographe. Si le même mot se rencontrait toujours écrit de même, il faudrait désespérer; mais le voilà écrit de quatre façons à la même époque, souvent dans le même manuscrit; or, il se prononçait assurément toujours de même: il ne s'agit donc que de ramener ces quatre notations à une seule valeur. L'une éclairera l'autre, et de nombreux rapprochements, de nouvelles analogies nous fournissant un supplément de lumières, nous arriverons avec de la patience à poser des règles générales. Ces règles, si elles sont justes, ne manqueront pas d'être confirmées par des exemples ultérieurs, et presque toujours aussi par des applications restées dans le langage du peuple, parfois même dans la langue des lettrés, où elles apparaissent comme des bizarreries inexplicables, des inconséquences, des caprices de l'usage. Sur tous ces indices réunis et coordonnés nous pourrons reconstruire le monument, au moins dans ses parties principales; car il y a cela de bon que la langue, fondée avec une logique admirable et dans un système d'ensemble aussi régulier que vaste, a été défaite au hasard, comme un édifice dont le temps ou le mauvais instinct des passants pousse à bas tantôt une pierre, tantôt une autre, sans choix, suite ni raison. Le voyageur inattentif n'y voit plus qu'un amas de décombres informes et sans intérêt; mais la sagacité de l'antiquaire écarte l'herbe et les plantes parasites qui s'épanouissaient sur ces vénérables ruines; il dégage, il nous fait reconnaître les pierres angulaires; aidé de ce qui demeure, il retrouve ce qui n'est plus, il relie le présent au passé, et le plan du vieil architecte sort enfin de dessous les décombres. Nous admirons le castel féodal avec ses tours, ses bastions et ses créneaux; et tout en préférant, si c'est notre goût, le système des constructions modernes, au moins nous garderons-nous de dire désormais: Il n'y a jamais eu là qu'un tas de pierres, de la mousse et des ronces.
Tel est le but de ce travail, tels en sont les moyens. Je ne suis pas l'architecte ingénieux dont j'ai parlé, mais tôt ou tard il viendra; je me contenterai, pour moi, du mérite de l'avoir appelé de loin, et de lui avoir indiqué de quel côté il devait diriger ses fouilles.
Il serait digne de la France de s'occuper enfin de ses antiquités. L'idée d'une collection des Documents inédits de l'histoire de France, était grande, et pouvait conduire à d'importants résultats; mais l'exécution n'y a point répondu. Absence totale d'unité, de plan, de direction; textes de toutes les époques et de toutes les langues, roulant sur toutes les matières, imprimés (je parle de ceux du moyen âge) dans toutes les orthographes, avec quelques notes rares, écourtées, sans tables, sans index ni glossaires, ou bien ce qu'il y en a est insuffisant, misérable; rien de plus mêlé que cette collection, où quelques publications excellentes sont noyées dans des travaux médiocres, pour ne pas dire pis. C'est là que les extrêmes se touchent; c'est l'image fidèle du chaos:
Frigida pugnabant calidis, humentia siccis;
Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus.
Quel dommage de voir des forces si considérables dépensées au hasard, et perdues parce qu'elles divergent! Le vice fondamental est que nulle pensée critique ne préside à l'ensemble; aucun lien, aucune force de cohésion ne rattache l'une à l'autre ces parties isolées. Ce n'est que l'apparence d'un monument, comme ces masses que de loin, à travers le crépuscule, le voyageur prend pour de magnifiques palais, et qui, vues de près, se trouvent n'être qu'un amas de rochers.
Peut-être un jour quelqu'un s'occupera-t-il d'introduire l'ordre, la vie et la fécondité dans cette gigantesque entreprise; d'y tracer des sections, d'y marquer des séries que l'on tâchera de faire avancer dans un sens et vers un but arrêtés, afin de rendre les travaux utiles à quelqu'un; car jusqu'ici tout le monde a besoin de la collection, et elle ne satisfait personne. Parmi ces divisions, il s'en rencontrera peut-être une pour la langue française. Il faudra tâcher de l'établir sur un plan, où le premier soin devra être de rassembler les textes les plus anciens et les plus authentiques, disposés chronologiquement sur deux séries, l'une de prose, l'autre de vers. Je ne prétends pas ordonner ici le détail de ce plan, ni trancher des questions de dates encore controversées; mais en me bornant à une esquisse approximative, et toute réserve faite des droits de la discussion, il me semble qu'on pourrait avoir,
POUR LE XIe SIÈCLE,
| En prose:—Les Lois des Normands, données parGuillaume le Conquérant, mort en | 1087 |
| La Traduction des Rois et des Macchabées; | |
| Le Commentaire sur le Psautier; | |
| Le Cantique de saint Athanase; | |
| Les Morales et les Dialogues de saint Grégoire; | |
| Le Sermon anonyme sur la sagesse. | |
| En vers:—La chanson de Roland, qui fut chantéepour la dernière fois à la bataille d'Hastings, en | 1066 |
Si quelques endroits de ce poëme paraissent interpolés, la plus grande partie échappe au soupçon. On n'en possède que le texte publié par M. Francisque Michel, d'après le manuscrit d'Oxford; il faudrait le collationner de nouveau, et y joindre comme objet de comparaison les deux textes conservés à la Bibliothèque royale, ou au moins leurs variantes, si elles ne sont pas assez considérables pour motiver l'impression complète. Peut-être des recherches dans les bibliothèques de province feraient découvrir encore d'autres copies. On n'en saurait trop avoir d'une œuvre si pleine de génie.
| Charte de l'abbaye de Honecourt, en | 1133 |
(Dans l'Histoire de Cambrai, par J. le Carpentier, t. II, p. 18.) «Cette pièce, dit Duclos, pourrait bien être le plus ancien monument de cette espèce.» (Mém. sur la lang. fr.)
| Sermons de saint Bernard, mort en | 1153 |
Le manuscrit des Feuillants, donné au père Goulu, général de l'ordre, par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII, fut exécuté environ vingt-cinq ans après la mort du saint, c'est-à-dire vers 1178. Un manuscrit d'une date certaine et aussi reculée, double de valeur pour l'histoire de la langue. On n'en a publié qu'une partie; il faudrait l'imprimer dans son intégrité textuelle.
| Quelqu'un des grands et beaux ouvrages que Henri II d'Angleterre fit composer ou traduire par la pléiade des romanciers[1] qui florissait à sa cour vers l'an | 1180 |
[1] Robert Wace; Luce du Guast; Gasse le Blond; Gautier Map; Robert de Borrou; Hélie de Borron et Rusticien de Puise.
On aurait à se décider entre le saint Graal, le Tristan, le Merlin, le Lancelot, etc., etc., puisque malheureusement on ne peut les donner tous. Il suffirait d'un ou deux pour révéler des trésors de style et d'imagination.
Pour les vers, on n'aurait que l'embarras du choix, et l'on pourrait ici joindre l'intérêt du fond à celui de la forme. Le Lapidaire, traduit du latin, ouvre cette période.
Wace fit paraître le roman de Brut en 1155, et celui de Rou dix ans plus tard.
Vers la fin de ce siècle, Guillaume de Bapaume publia les romans de Guillaume au court nez et du Moniage Guillaume; Chrestien de Troyes, les romans de Cliges, d'Erec et Enide, du roi Marc et d'Iseult. On a la grande chronique des ducs de Normandie, par Benoît de Sainte-More; le Partonopeus de Blois, dont l'action se passe en 510, sous Clovis, etc., etc.
XIIIe SIÈCLE.
Le siècle de Louis IX est, pour le moyen âge, ce qu'est le siècle de Louis XIV pour les temps modernes: notre vieille littérature y parvient à son apogée. Sans se laisser égarer au milieu de tant de richesses, il suffirait d'y prendre de quoi représenter l'état de la langue, car c'est le but que nous ne devons jamais perdre de vue. Par exemple, l'ami de Dante, à qui Pasquier l'égalait, celui que le moyen âge surnomma le père et inventeur de l'éloquence, Jean de Meung nous a laissé autant de prose que de vers. Outre les compositions originales, ce sont des traductions de Végèce, de Boëce, des lettres d'Héloïse et d'Abailard, etc. On n'a publié de l'Ennius français que le Roman de la rose[2]; nous aurions donc sur les Grecs cet avantage de pouvoir comparer les deux formes de notre ancienne langue dans les œuvres d'un même écrivain. De quel prix n'eût pas été pour la philologie grecque un ouvrage en prose d'Homère! L'histoire littéraire trouverait sa part dans des tableaux aussi complets que possible, où seraient classés les noms des auteurs et les titres des ouvrages, avec toutes les indications certaines ou présumées de temps et de lieux.
[2] Quelques ouvrages imprimés au XVe siècle sont introuvables; la traduction d'Abailard, le Testament, sont complétement inédits.
Ce plan serait continué jusqu'à la fin du XVe siècle; au XVIe, la langue se renouvelle par les influences de l'antiquité classique, et les matériaux pour l'étudier étant à la portée de tout le monde, il serait superflu de les reproduire dans notre collection; mais aucun ouvrage n'en ferait partie, qui ne fût accompagné d'un index très-abondant et très-fidèle.
Toutes ces richesses tiendraient facilement en dix volumes. Ce recueil, analogue à ce qui existe pour le droit, pour les inscriptions, pour la poésie latine et la poésie grecque, fournirait à la philologie française une mine inépuisable; il porterait aux hommes studieux de la province les ressources des bibliothèques de Paris, ou, mieux encore, il rassemblerait sous la main de tout le monde des matériaux épars, et qu'à Paris même on ne peut se procurer sans beaucoup de recherches, de courses, d'assiduité, en un mot, sans une perte de temps considérable. Au contraire, la facilité inviterait à une étude à laquelle personne aujourd'hui ne songe, et dont la littérature profiterait. La philologie française n'a pas encore été à la mode; pourquoi n'y viendrait-elle pas à son tour? Pourquoi des savants qui consacrent volontiers tant de veilles à éplucher des bribes d'Ennius ou de Pacuvius, en refuseraient-ils quelques-unes aux origines de leur langue maternelle?
Enfin, la collection dont j'indique ici le projet renfermerait les éléments du livre le plus nécessaire et qu'en l'état actuel des choses il est le moins permis d'espérer: un bon dictionnaire historique de notre langue.
Plus ce recueil serait appelé à rendre d'éminents services, plus il importerait d'en méditer avec soin et d'en surveiller ensuite l'exécution. Il faudrait surtout que la direction fût une, car rien n'est insupportable comme de se sentir, au milieu de ses travaux, tiraillé par des systèmes et des autorités contradictoires.
Mais ce ne serait encore là que la moitié de la besogne. Ces vieux textes sont, pour le gros du public, hiéroglyphes purs: sacrés ils sont. Il n'est qu'un seul moyen d'y attirer l'attention et d'y faire pénétrer la curiosité: l'enseignement oral. La parole humaine vivifie tout. Il n'est point de livre qui puisse atteindre aux résultats de la parole, surtout dans les matières peu connues et qui ne sollicitent pas directement l'attention. Notre vieille langue et notre vieille littérature réclament d'être enseignées dans des chaires publiques[3].
[3] Je m'attends bien que ce passage donnera lieu à des interprétations. Ceux qui ne peuvent jamais supposer dans autrui des vues désintéressées, diront… Qu'importe ce qu'ils diront? Et où en serions-nous, s'il fallait par crainte de ces charités faire taire sa conscience et supprimer des vérités utiles? Que la lacune soit comblée, que la chaire soit créée, et qu'on y mette ensuite qui l'on voudra, pourvu qu'il y suffise.
Cet enseignement de l'idiome national n'existe en aucun pays; mais aussi qui plus que la France aurait intérêt à en donner l'exemple? L'Angleterre, qui n'a point de langue à elle, qui nous a dérobé celle dont elle se sert, et, voulant étudier ses origines, serait condamnée à étudier le vieux français? L'Italie ou l'Espagne? Leur langue depuis sa naissance s'est modifiée trop peu. Pour être compris, ce qu'ils ont de monuments anciens ne demande point ou presque point d'étude. Un Italien lit couramment Pétrarque et Boccace, qui sont du XIVe siècle, tandis que pour un Parisien, Montaigne et Rabelais, venus deux cents ans plus tard, sont souvent, l'un très-pénible, et l'autre inabordable. Les romances du Cid sont bien plus intelligibles au delà des Pyrénées que n'est chez nous le roman de Renart ou le roman de la Rose. En Italie, le XVIe siècle est le grand siècle, il est resté modèle; chez nous, au contraire, la rupture s'est faite entre le XVIe et le XVIIe siècle. L'éclat du siècle de Louis XIV a repoussé dans une ombre noire tout ce qui l'avait précédé. En cela, le XVIe siècle a souffert de justes représailles; car lui-même, trop fier des idées nouvelles apportées par la renaissance, s'était séparé dédaigneusement du moyen âge. C'est donc derrière ce double rempart qu'il nous faut aujourd'hui regarder. Nous y trouverons gisante dans la poussière et dans l'oubli toute une littérature, toute une civilisation, avec ses livres de science, d'histoire, d'art et de poésie, ses chroniques naïves et ses merveilleux romans. Tâchons de nous défaire de cette idée vaniteuse, que l'imagination, le jugement, le génie sont des créations récentes de Dieu en faveur des modernes. Persuadons-nous bien que ces qualités existaient dès le XIIIe siècle; seulement elles se révélaient sous des formes différentes. Ce sont ces formes qu'il faut se rendre familières. Dira-t-on qu'en ce travail la peine surpassera le profit? Qu'en savez-vous? Mais l'incertitude est déjà pour votre paresse une barrière suffisante: il vous faut des gains assurés. Eh bien! acceptez du moins le témoignage unanime de tant d'hommes illustres, attestant que la France au moyen âge était le foyer d'où la lumière rayonnait sur l'Europe civilisée. De toutes les contrées on accourait aux leçons de la France: Thomas d'Aquin suit Albert le Grand du collége de Naples au collége Saint-Jacques; Dante exilé vient s'asseoir sur les bancs de nos écoles de théologie, et soutient une thèse brillante devant notre université; Boccace, envoyé à Paris pour y apprendre le commerce (tant nous étions alors les maîtres en tout genre), retourne à Florence, la mémoire meublée de nos fabliaux, dont il ornera plus tard son Décameron. Le français était la langue universelle, indispensable. L'Angleterre et l'Écosse parlaient français; dans l'un et l'autre pays, les actes publics étaient rédigés en français. Lorsqu'un parti voulut expulser des conseils royaux saint Ulstan, évêque de Vigorgne, quel prétexte mit-il en avant? Un seul: Ulstan ignorait le français, et par conséquent ne pouvait être qu'un idiot, indigne et incapable de siéger dans le conseil du roi (MATTH. PARIS, ad ann. 1095). Le français prenait rang d'importance immédiatement après le latin, et ne tarda pas à le supplanter. Dès le XIIIe siècle, Martino da Canale traduit en français l'histoire latine de Venise, «parce que la langue françoise cort parmi le monde, et est plus delitable a lire et a oir que nulle altre.» Le même motif, exprimé presque dans les mêmes termes, décide le maître de Dante, Brunetto Latini, à écrire son Thresor en français, «pour chou que la parleure en est plus delitable et plus commune a toutes gens.» (Préface du THRESOR.)
Ainsi, pour les idées comme pour le langage, nous voyons dès le XIIIe siècle la France marcher en tête du monde civilisé. Se peut-il que la France du XIXe siècle, qui affecte tant de zèle pour les recherches historiques, continue à mépriser un passé si glorieux, et s'obstine à ne le vouloir pas connaître, parce qu'il est le sien?
Cependant, si l'étude du vieux langage devait pour tout résultat se borner à satisfaire une curiosité rétroactive, elle n'aurait droit qu'à un intérêt limité. Mais non: elle sera d'une application plus utile encore et plus étendue. Notre langue française a grand besoin de se retremper à ses sources. Chaque jour les influences du dehors, trop bien secondées par une espèce de barbarie intérieure, la dessèchent et la détournent du lit où la faisait couler son génie primitif. Une foule de soi-disant grammairiens ont subtilisé sur les mots et les tours de phrase, introduit quantité de distinctions sophistiques, de règles fausses, de difficultés chimériques: ils ont rempli la grammaire de fantômes. A mesure que les grands écrivains s'efforçaient de donner à notre langue la force, la richesse, l'aisance et la liberté, les autres parvenaient à l'énerver, à la dépouiller, et à l'enfermer dans mille entraves. D'où leur est venue cette autorité? On ne sait: ils se sont couronnés de leurs propres mains. On a vu des pédants, incapables d'écrire dix lignes, saisir leur férule et en frapper insolemment Corneille, Bossuet, Molière et la Fontaine! Et le public, sous les yeux de qui s'accomplit cette lutte scandaleuse, la tolère avec patience. Que dis-je! il donne raison aux grammairiens contre les écrivains; l'arrogance des mauvais préceptes l'emporte sur la modestie des bons exemples. Qu'en arrive-t-il? Que notre langue se détériore, s'enroidit, et devient chaque jour plus rebelle à revêtir la pensée.
Cet état de choses ne peut durer: il faut poursuivre le redressement de ces abus, ramener au milieu de nous le génie de la langue française; et le meilleur, l'unique moyen d'y parvenir, c'est de nous rendre parfaitement familières la langue et la littérature de nos aïeux.
Ce n'est qu'en possédant notre vieille langue qu'on possédera la véritable langue moderne, qu'on en pénétrera le génie et les ressources. Plût à Dieu que cette étude s'organisât dans les colléges, à côté du grec et du latin! On y enseigne les langues vivantes, l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, en sorte qu'il ne reste plus de place pour la langue nationale. Je le conçois: il est plus essentiel à un jeune Français de lire Pope et Milton que d'entendre Joinville et Villehardouin. Mais l'histoire de la langue française ne pourrait-elle du moins trouver asile dans les facultés? Chose étonnante: la Restauration sentit le besoin d'une chaire d'idiome provençal, et personne n'a jamais senti le besoin d'une chaire de vieux français! Cependant nous ne tenons que de loin aux troubadours, et les trouvères sont nos aïeux immédiats. L'histoire d'une langue, c'est l'histoire de la nation qui la parle; or, nous avons des chaires d'hébreu, de syriaque, de chinois, de malais, de persan, d'indoustani, d'arabe, de tatare-mandchou, une foule d'autres chaires dont quelques-unes en double; et il n'existe pas à Paris ni dans toute la France une seule chaire où l'on explique le vieux français! La philologie officielle de l'État embrasse le Nord et le Midi, le Levant et le Couchant, excepté la France. Ne ressemblons-nous pas un peu à ces curieux avides de tout ce qui se passe chez les voisins, mais très-ignorants et insouciants des affaires de leur propre famille? Certes, je n'ai pas la témérité de comparer comme importance le vieux français au sanscrit; gardons toutes ces chaires de langues orientales ou occidentales, mortes ou vivantes, qui sont une des gloires intellectuelles du royaume; seulement, n'y pourrait-on joindre une chaire de vieux français? Continuons à jouir des livres des brames, mais tâchons aussi de déchiffrer les ouvrages composés par nos pères. Dans ces temples de l'érudition, où l'on commente l'Iliade, l'Énéide et les Livres sacrés de l'Inde, pourquoi n'admettrait-on pas la chanson de Roland, par exemple? On ne l'entend non plus que si elle était en langue punique; mais si elle était en langue punique, tout le monde savant y courrait, et l'on créerait demain pour l'interpréter deux chaires plutôt qu'une. Le mal est qu'elle est en français. Eh bien! je le déclare sans rougir, Olivier, Charlemagne et Roland me touchent plus que ne font Lao-Tseu, Meng-Tseu ni Confutzée; plus que le Ramayana ni le Mahabarata; et, s'il faut l'avouer, autant pour le moins qu'Hector, Achille et Agamemnon.
J'ai exposé les idées qui ont présidé à la composition de ce livre; il ne me reste plus qu'à solliciter l'indulgence du public. Si, pour l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaillé longtemps et en conscience, je serais assez rassuré; mais cela ne suffit pas. J'ai lieu de craindre que la nouveauté de certaines idées, en opposition avec les idées reçues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi de l'usage et des préjugés de l'habitude. On a beau leur dire que justement parce que le langage est tel aujourd'hui, c'est une raison pour qu'il ait été différent il y a six siècles: cette raison ne les touche point; ce qui étonne leurs oreilles, leur jugement le repousse sans le vouloir examiner: ils ne peuvent se représenter le passé que sous la figure du présent, ce qui ne les empêche pas de tenir hautement pour la doctrine du progrès.
Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre à la première objection qui troublera leur conscience, mais plutôt de songer que probablement cette objection s'est aussi présentée à l'auteur parmi une foule d'autres. Si je ne l'ai pas accueillie, c'est sans doute que je ne l'ai pas trouvée considérable, ou bien c'est que la suite de la lecture doit la faire évanouir. Les parties d'un système bien lié se soutiennent mutuellement, mais on ne les saurait présenter toutes à la fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hâte pas de prononcer le jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu'à la fin de l'ouvrage. J'ose assurer que telle proposition, qui paraîtra téméraire à l'énoncer, dix pages plus loin aura acquis la force d'une vérité démontrée.
Non que j'aie la présomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce serait une rare merveille que d'être parvenu à s'en garantir absolument dans une matière si délicate et si neuve. Mais j'espère qu'elles ne se trouveront que dans les détails, et non dans les principes. Je n'ai émis de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aimé des lacunes dans mon système que des propositions douteuses. Pour mieux dire, je n'ai point fait de système: d'un grand nombre d'observations comparées, j'ai déduit quelques lois générales dont j'ai tâché de marquer les rapports, le tout justifié par des exemples. Voilà mon livre; j'espère qu'il facilitera la besogne de mes successeurs: la fatigue est pour celui qui défriche un terrain sauvage; le gré revient à celui qui y sème des fleurs: mais on se consolerait d'être oublié, si l'on avait la certitude d'avoir été utile.
TABLE DES CHAPITRES.
| Pages. | |
|---|---|
| Introduction | [v] |
| PREMIÈRE PARTIE. DES CONSONNES. | |
| [CHAPITRE PREMIER.] | |
| De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.—Opinion deVoltaire, accréditée par MM. Rœderer et Nodier.—Des consonnesconsécutives.—INITIALES.—MÉDIANTES.—Que GN sonnait N.—L,M et N redoublées.—Suppression de la liquide; grasseyement.—Liquidetransformée ou transposée.—Conformité avec les Grecset les Latins. | [1] |
| [CHAPITRE II.] | |
| De la consonne simple, et surtout de la finale.—Observation sur lafinale des pluriels.—Deux consonnes finales.—Preuve par lesrimes en i. | [41] |
| [CHAPITRE III.] | |
| Des consonnes euphoniques intercalaires C, D, L, N, S, T, V | [89] |
| [CHAPITRE IV.] | |
| Extraits du Roland.—Intercalaires euphoniques chez les Latins | [117] |
| DEUXIÈME PARTIE. DES VOYELLES. | |
| [CHAPITRE PREMIER.] | |
| Des diphthongues dans les langues classiques.—Y en avait-il en latin?—Absencede diphthongues dans le premier âge de notre langue.—AI,AU.—AO.—EI.—EU.—OE, OI, OU | [129] |
| [CHAPITRE II.] | |
| Des voyelles simples.—Leur valeur individuelle.—Comment on lesmodifiait les unes par les autres.—Multiplication des diphthonguespar une réaction de la langue écrite sur la langue parlée.—Accentsvicieux chez les modernes.—Notations diverses du son EU.—OUet EU se remplaçant. | [147] |
| [CHAPITRE III.] | |
| De l'élision.—On élidait les cinq voyelles | [182] |
| [CHAPITRE IV.] | |
| Des deux manières d'abréger les mots: syncope et apocope.—De latmèse. | [193] |
| [CHAPITRE V.] | |
| Des priviléges de l'ancienne versification | [237] |
| [CHAPITRE VI.] | |
| D'un système de déclinaison en français.—Dialectes. | [249] |
| TROISIÈME PARTIE. APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES. | |
| Avertissement. | [275] |
| [CHAPITRE PREMIER.] | |
| De l'articulation des consonnes chez les modernes.—Conséquences dusystème actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus. | [277] |
| [CHAPITRE II.] | |
| Du patois des paysans de comédie. | [289] |
| [CHAPITRE III.] | |
| De l'orthographe de Voltaire. | [300] |
| [CHAPITRE IV.] | |
| De l'âge de quelques mots et de quelques locutions. | [308] |
| [CHAPITRE V.] | |
| Observations détachées.—Ail, métail.—AOI.—Assavoir.—Aucun.—Avec.—Aye!—Barguigner.—Combien.—Cotteverte.—Crouleret grouiller.—D ou T euphonique: dans, dedans; d'aucuns;dorer; tante; chape-chute; lute.—Dame. | [320] |
| [CHAPITRE VI.] | |
| Suite des observations détachées.—Degrés de comparaison formés àl'imitation du latin.—De après le comparatif.—Diable à quatre(faire le).—Drap, linge.—Dur, dru, rude.—ÊTRE, ses formesprimitives.—Faire et se faire fort.—Feindre et feignant.—Festival,how do you do. | [349] |
| [CHAPITRE VII.] | |
| Suite des observations détachées.—Fleur d'orange et fleur d'oranger.—Flou.—Fontsbaptismaux.—Il, li.—Illec, léans, céans.—Lésineou alesine.—Mystères; de quelques finesses de versificationque l'on croit modernes.—OGIER LE DANOIS.—Orgues et ogres.—Où.—Par,parmi. | [376] |
| [CHAPITRE VIII.] | |
| Péquin ou pékin.—Professeur; le pays.—Peu s'en faut que ne…quelque que,… qui que ce soit qui…—Piéça.—Que après davantage.—Sesouvenir.—Sur, sous, sous le rapport de…—Très,en composition.—Trou de chou.—Trousser, trousses.—Vassal etvalet.—Verbes réfléchis.—Trois périodes dans notre langue. | [414] |
| APPENDICE. | |
| [CHAPITRE PREMIER.] | |
| ARLEQUIN. Son origine, ses métamorphoses. | [451] |
| [CHAPITRE II.] | |
| MALBROU. Est-il Anglais? Est-ce un héros moderne? | [470] |
| [CHAPITRE III.] | |
| Du Dictionnaire de l'Académie. | [482] |
FIN DE LA TABLE.
DES VARIATIONS
DU
LANGAGE FRANÇAIS.
PREMIÈRE PARTIE.
DES CONSONNES.
CHAPITRE PREMIER.
De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.—Opinion de Voltaire, accréditée par MM. Nodier et Rœderer.—Des consonnes consécutives.—INITIALES.—MÉDIANTES.—Que GN sonnait simplement N.—L, M et N redoublées.—Suppression de la liquide; grasseyement.—Liquide transformée ou transposée.—Conformité avec les Grecs et les Latins.
S'il est une opinion accréditée, c'est celle de la barbarie du vieux langage français; et, chose remarquable, cette opinion s'appuie surtout sur la multiplicité des consonnes dont se hérissait alors la prononciation. Écoutons Voltaire:
«C'est à force de politesse que notre langue est parvenue à faire disparaître les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette barbarie à qui voudrait y regarder de près. On verrait que le nombre vingt vient de viginti, et qu'on prononçait autrefois ce g et ce t avec une rudesse propre à toutes les nations septentrionales…
«De lupus on avait fait loup, et on prononçait le p avec une dureté insupportable. Toutes les lettres qu'on a retranchées depuis dans la prononciation, mais qu'on a conservées en écrivant, sont nos anciens habits de Sauvages.» (Dict. Phil., art. LANGUES.)
Il a répété ailleurs cette dernière phrase textuellement. Mais où Voltaire a-t-il pris qu'on prononçât ce p, ce g et ce t avec une dureté insupportable, ou d'une façon quelconque? Il l'a supposé, parce qu'il les a vus écrits. L'écriture est dans trop de cas un faux témoin; le même argument subsisterait contre la langue actuelle, car combien de consonnes écrivons-nous qui disparaissent dans la prononciation! Le nombre en était plus grand autrefois, voilà tout. Mais autrefois les consonnes faisaient partie essentielle d'un système complet, par où l'on suppléait à nos accents modernes. Celles qui sont demeurées ne servent à rien du tout: les unes étaient des conséquences, les autres sont des inconséquences.
M. Nodier est tombé dans la même erreur que Voltaire.
Je lis dans ses Éléments de Linguistique:
«Quand l'Académie française, peu éloignée encore de son origine, retrancha imprudemment des mots les lettres étymologiques qui ne se prononçaient plus, qu'aurait-elle répondu à l'homme qui lui eût parlé ainsi: Vous ne remarquez pas que ces caractères, devenus superflus dans la prononciation… etc.[4]»
[4] «Nodier, qui, dans tout ce qui tient à l'étude des langues, s'est fait remarquer par de bonnes intentions plutôt que par de bons ouvrages.» Revue de l'Instruction publique (du 4 octobre 1844).
Il y a deux erreurs dans ce peu de lignes: d'abord le retranchement des consonnes superflues ne s'est point fait par l'Académie, mais par l'hôtel de Rambouillet, par les précieuses; ensuite, je ne me lasserai pas de le répéter, ces consonnes, à aucune époque de la langue, n'avaient été prononcées. Leur rôle était de rappeler l'étymologie, et d'indiquer ou l'accent ou la quantité des voyelles. Elles ne sont devenues un embarras, une superfétation dans l'écriture, que lorsqu'on eut inventé de noter l'accent par un signe particulier, et qu'on perdit la clef de l'ancien mécanisme des lettres.
J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un perfectionnement qu'en apparence. Il limite à trois les nuances de l'accentuation, qui autrefois étaient bien plus nombreuses, ayant aussi pour se manifester une bien plus grande variété dans les formes de l'orthographe. Le système des accents est, dira-t-on, plus net et plus simple. Peut-être; mais, en tout cas, voyez ce que vous coûte cette netteté et cette simplicité: vous ne l'achetez qu'aux dépens de la délicatesse des inflexions et de la musique du langage. Il n'est pas malaisé de simplifier en supprimant.
Les précieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se doutaient pas de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que ces consonnes ne se prononçaient plus, et par conséquent n'avaient plus de rôle dans les mots. On aurait bien surpris l'hôtel de Rambouillet, très-ignorant des origines de notre langue, si l'on était venu déclarer, en pleine chambre bleue, que ces lettres ne s'étaient prononcées dans aucun temps, non plus que dans le siècle d'Arténice. Les mères de ce concile grammatical n'avaient pour se guider dans la réforme de l'orthographe que cette fausse règle de l'écriture: elles travaillaient uniquement pour les yeux. Elles prenaient les mots les uns après les autres, les mettaient sur la sellette, et les renvoyaient estropiés dans la circulation. Elles défaisaient ainsi à coups d'épingle un système considérable, dont l'ensemble s'est toujours dérobé à leur vue; et c'est heureux, car elles en ont laissé échapper assez pour nous aider à le reconstruire, sinon intégralement, du moins en grande partie. La patience des observateurs, aidée par le temps, retrouvera ce qui manque aujourd'hui. Telle a été l'œuvre des précieuses sur le matériel des mots; si on l'examinait par rapport à la syntaxe, c'est encore bien pis! Et puis, que M. Rœderer et ses trop confiants imitateurs viennent encore nous vanter les services rendus à notre langue par la société polie!
Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par l'opinion publique l'arrêt porté contre notre vieille langue par des juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir que notre langue française a été constituée principalement sous l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les procédés. Si je voulais soutenir à priori que ces deux qualités y étaient plus sensibles au XIIe siècle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant aux habitudes des idiomes voisins, le Français a plus perdu que gagné, on ne manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thèse choque l'opinion commune: nos pères étaient des barbares, des grossiers; l'oreille humaine s'est bien perfectionnée depuis le temps de saint Louis! Voilà ce qu'il faut dire pour être accueilli favorablement, et voir tout le monde se ranger d'avance à une proposition si flatteuse qu'elle en est évidente, et que, sur le simple énoncé, on vous quitte très-volontiers de la démonstration.
Ma conscience ne me permet pas de flatter à ce point la vanité des modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prééminence que je viens ici débattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pères parlaient autrement que ne fait leur postérité; c'est un point accordé. Comment parlaient nos pères? C'est ce que je cherche. Quel langage est le meilleur, le leur ou le nôtre? C'est ce que je laisse à décider; je me contente de rassembler les observations qui pourront mettre sur la voie les curieux de philologie française.
RÈGLE.—Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes consécutives écrites, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin d'un mot; soit l'une à la fin d'un mot, et l'autre au commencement du mot suivant. Je regarde cette règle sans exception comme la clef de voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos ancêtres.
La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi sans inconvénient conserver les traces de l'étymologie des mots: en outre, la présence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et tenait lieu de notre système d'accents qui n'existait pas alors, et qui est bien moins sûr et moins exact. Un accent est sitôt mis ou effacé! Par les accents s'est modifiée la prononciation d'une foule de mots que l'orthographe étymologique aurait maintenus.
SECTION PREMIÈRE.
INITIALES.
Il faut appuyer par des exemples ce que nous venons de dire sur les doubles consonnes.
Au chapitre IX de Gargantua, Rabelais dit que les faiseurs de rébus, abusant de l'homophonie de certains mots, faisaient peindre une sphère pour signifier espoir. Donc la prononciation confondait ou du moins rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis convaincu qu'on prononçait de l'épouère.
Observez tous les mots tirés du latin, et commençant dans cette langue par deux consonnes st, sp, sc, etc.: vous les verrez tous commencer en français par un e euphonique. Spongium, esponge;—strangulare, estrangler;—stannum, estain;—spiritus, esprit;—spatium, espace;—scandalum, esclandre, etc., etc. De même pour les mots empruntés à l'italien: spada, espée;—strano, estrange;—snello, isnel, en allemand schnell (celui-ci a reçu l'i au lieu de l'e initial); sparmiare, espargner.—Vous n'en trouverez pas un seul qui échappe à cette loi, ou bien ceux que vous trouverez, vous pouvez conclure sûrement qu'ils sont de formation moderne. C'est un indice de l'âge des mots. Spectre, squelette, spectacle, sont tard venus dans la langue. Espace, estomach, sont anciens; les adjectifs spacieux, stomachal, sont modernes. Quand on les a faits, depuis longtemps était oubliée la règle qui doit présider à la formation des mots, et par laquelle nos pères obviaient à la dureté des doubles voyelles initiales.
Et qui peut affirmer que cette prononciation ne fût pas transmise par les Latins?
Les dialectes méridionaux, bien plus voisins que notre français du langage romain, affectent toujours cet e euphonique. Les Gascons parlent mal, selon nous, en disant un esquelette, un espectacle; mais les Espagnols parlent très-correctement leur langue lorsqu'ils disent espectaculo, espectro, esqueleto, espejo (de speculum), etc.
Outre la ressource de l'e préposé, il y en avait une autre plus rare, et réservée spécialement pour les mots commençant par un p, suivi d'une consonne dure: c'était d'abattre tout uniment le p initial dans la prononciation. On écrivait ptisane, du latin ptisanum, et l'on prononçait tisane. Ce p étymologique s'est conservé sur le papier jusqu'à la fin du XVIIe siècle: les grammaires avertissaient de le supprimer en parlant.
Marot écrit encore psalme, de psalmus; on prononçait saume. Les sept saumes de la penitence. Ménage remarque que les ecclésiastiques de son temps affectaient de prononcer psaumes, en faisant sentir le p. Le peuple a toujours dit saume, sautier, comme au moyen âge:
Tant qu'il jurerent sor lor vie,
Seur la crois et seur le sautier,
Et seur toz les sains du moustier…
(De Constant Duhamel.)
Et ele sot tot son sautier.
(De frere Denise, v. 152.)
«Et elle sut tout son psautier.»
La psallette, qui est l'école annexée à l'église et où l'on instruit les enfants de chœur, se prononce la sallette, au témoignage de Ménage (Obs. sur la langue française, p. 93). Il observe qu'on dit cependant toujours le psalmiste et psalmodier. C'est à cause de la formation relativement récente de ces mots. Saume, sautier, ont été faits par le peuple et bien faits; psalmiste, psalmodier, ont été introduits par les savants enfarinés de grec et de latin. Or, les premiers seuls parlent français.
SECTION II.
MÉDIANTES.
Théodore de Bèze a publié, en 1584, un petit Traité latin de la bonne prononciation du français, qui, s'il fût venu plus tôt à ma connaissance, m'eût épargné du temps et de la peine; car une règle importante que j'ai tirée d'une longue étude et de la comparaison assidue des textes, je l'eusse trouvée là toute formulée. Peut-être aussi j'y aurais fait moins d'attention. Il en est des idées comme des plantes: celles que personne n'a semées, et qui viennent d'elles-mêmes, poussent et se développent bien plus vigoureusement que les plantes repiquées toutes grandes de la main du jardinier. Dans l'esprit comme dans le jardin, ce qui est adoptif n'égale jamais l'énergie de ce qui est natif.
Voici le passage où Théodore de Bèze pose en principe qu'on ne doit jamais faire sonner deux consonnes consécutives. J'aurai du moins l'avantage d'appuyer de son autorité le résultat de mes recherches.
«Les Français émettent toutes les lettres avec une sorte de mollesse et de négligence. Leur langue est si antipathique à toute rudesse de prononciation, que sauf le c, l'm, l'n et l'r redoublées, comme dans accès, somme, année, terre, ils ne font jamais sentir deux consonnes de suite…
«Leur prononciation, mobile et rapide comme leur génie, ne se heurte jamais au concours des consonnes, ni ne s'attarde guère sur des syllabes longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la voyelle initiale du mot suivant; si bien qu'une phrase entière glisse comme un seul et unique mot.» (De Francicæ linguæ recta pron., p. 9 et 10.)
Voilà le caractère essentiel de notre langue; et lorsqu'il tend de jour en jour davantage à s'effacer et à disparaître dans l'oubli, il est heureux qu'un témoignage daté du XVIe siècle prévienne la perte complète de la tradition. Si, malgré ce témoignage, on ne veut ni revenir sur les abus accomplis, ni enrayer sur la pente qui nous mène dans le précipice, nous aurons du moins la satisfaction de perdre notre langue à plaisir et en pleine connaissance de cause.
On rit des gens du peuple qui prononcent il m'ostine; c'est un enfant ostiné; ne m'ostinez pas. Ils parlent comme on parlait à la cour de Henri III, et pourraient couvrir de confusion les pédants, en leur citant la règle tracée en latin par Théodore de Bèze. Après avoir prescrit de prononcer oscur, cet illustre savant ajoute: «B disparaît absolument devant st, comme dans ces mots obstiné, obstination, qu'on prononce ostiné, ostination (p. 64).» Il semble que le peuple des rues de Paris ait lu Théodore de Bèze, ou fréquenté le Louvre d'Henri III. Bèze recommande aussi de dire ovier, et non obvier; et il cite à ce propos un quolibet qui avait cours de son temps; c'est un hémistiche qui est tout à la fois latin et français:
Omnia malo viæ.
On y a mal obvié.
Debte, debteur, ont toujours été prononcé dette, detteur. Le XVIe siècle, très-pédant, avait rétabli le b sur le papier, pour rappeler l'étymologie debitum, debitor; mais souvent on l'oubliait, et dans Marot comme dans ses prédécesseurs du XVe siècle et dans ses successeurs du XVIIe. La Fontaine, par exemple, écrit detteur.
Dans les mots où il double une autre consonne, le b ne sonnait pas plus que ne fait sa dure, le p, dans temps et dans baptiste.
Dans sceptre, on éteignait le p et l'on prononçait scêtre long, comme ancêtre:
Loys aussi, son beau-pere et ancestre,
Qui prospera en couronne et en sceptre.
(Jean Bouchet, 38e épître familière.)
Écoutez Louis Maigret, un des premiers qui se soient avisés d'analyser le langage, et qui fut en cette matière l'oracle de son temps:
«Tenez pour règle générale que b et f ne se rencontrent jamés en la prononciation françoise avant v consonnante.» (L'Escriture françoise.)
Maigret, à l'appui de cette règle, allègue aussi le mot obvier. Les deux grammairiens n'ont d'autre tort que de restreindre le précepte à certains cas spéciaux; ils devaient dire que jamais deux consonnes de suite ne se font entendre; et la raison en est simple: c'est qu'on ne peut les articuler sans glisser entre deux un e muet, qui allonge le mot d'une syllabe.
§ Ier.
QUE GN SONNAIT SIMPLEMENT N.
Montagne, Champagne, formés de montana, campana (sub. terra), se sont prononcés montane, campane. Le g y était muet, la preuve en est qu'on le rencontre dans les mêmes textes avec ou sans le g:
—«… Cum des sicomors ki creissent en la Champagne.»
(Rois, III, p. 275.)
—«Li reis Sedecias s'enfuid par la campaigne del desert.»
(Rois, IV, p. 435.)
L'ancien nom de renard est goupil, dérivé de vulpes, voulpil ou goupil, d'où nous gardons encore goupillon, parce que cet instrument était fait de poil de renard, ou parce qu'on se servit d'abord d'une queue de renard pour goupillon.
Ce mot renard ne remonte pas plus haut que le XIIe siècle, époque où parut le fameux roman de Perrot de Saint-Cloud. Chaque animal qui y joue un rôle porte, outre son nom générique, une espèce de nom de baptême ou de sobriquet. Le loup s'appelle Isengrin; l'ours, dom Bruyn; le coq, Chanteclair; le goupil, Regnard; ainsi des autres. Le prodigieux succès de cette composition, qui était la grande comédie de mœurs de l'époque, fit entrer dans la langue le nom du héros comme substantif commun, ce qui s'est depuis renouvelé pour Tartufe, et peu à peu Regnard a supplanté Goupil. Le mot tartufe n'a pas fait disparaître le mot hypocrite. Apparemment on a trouvé que, pour désigner le renard, c'était assez d'un substantif, mais que pour les hypocrites, ce n'était pas trop de deux.
Regnard vient par syncope de Reginaldus. C'était, dit la tradition, un grand seigneur de la cour d'Austrasie, de qui le caractère servit de type à celui du Goupil de Perrot de Saint-Cloud.
Reginaldus a fait reginald ou reginard, qui, par les règles qu'on verra tout à l'heure concernant les finales, ont donné l'un regnault, renaud, reynaud; l'autre, regnard, renard, reynard.
Il faut dire le roman DE Renard, et non DU renard, puisque, dans ce titre, Renard est un nom propre.
Le nom de notre second poëte comique doit se prononcer Renard, quoiqu'il s'écrive Regnard, parce que ce g étymologique n'a jamais sonné.
On rencontre, dans le roman de Renart et ailleurs, le mot borgne ainsi figuré, borne. Renart, toujours défiant, ne veut pas s'approcher du cheval pour lire le nom écrit sous le pied de cet inconnu. Pour s'en dispenser, il allègue sa mauvaise vue:
Lors renart a les yeux couvers,
Le borne fait, et le travers.
(Renart contrefait.)
Les ennemis d'Abélard, déterminés à ne lui laisser aucun repos, même après l'avoir forcé de fuir Paris et de se réfugier avec ses disciples dans la solitude, lui imputèrent à hérésie d'avoir appelé son église et son monastère le Paraclet:—«Et disoient que nulle esglise ne devoit pas estre assinée especialement au Saint-Esprit plus que a Dieu le Pere, ou a son Fils, ou a toute la Trinité ensemble.» (Trad. inéd. de Jean de Meung.)
Beaumarchais, dans ses mémoires étincelants de verve, s'égaye aux dépens de ce pauvre Lejay, qui, au bas d'un acte controuvé, avait écrit de sa main, siné Lejay, pour signé Lejay. C'était l'antique prononciation. Dans la chronique arbitrairement et à tort baptisée Chronique de Rains: «La roine se sina de la main diestre;» et le dictionnaire de l'Académie, en 1835, nous prévient encore que dans signet d'un livre le g ne se prononce pas, et qu'il faut dire sinet.
Le nom de Lusignan, dans la même chronique, est toujours écrit Lusinan.
Le XVIe siècle retenait la vraie prononciation. Voyez, pour preuve, les rimes de ce rondeau, adressé à Marot par Étienne Clavier:
Pour bien louer une chose tant digne
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dont de despit souvent me paye et disne,
Car je connoy que le fond et racine
De ses escriz ont prins leur origine.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Donc, orateurs, chascun de vous consigne
Termes dorés puisés en la piscine
Palladiane, etc.
(Œuvres de Marot, t. III, p. 26.)
Les relations que le mariage de Louis XIII établit entre la France et l'Espagne, introduisirent chez nous la langue et les usages espagnols; la prononciation usitée par delà les Pyrénées pour l'n con la tilde, s'attacha dès lors à cette notation gn, et le XVIIe siècle n'en connut plus d'autre.
«Tous les Parisiens généralement, dit Ménage, prononcent anneau au lieu d'agneau: une moitié d'anneau, un quartier d'anneau; qui est une prononciation très-vicieuse à la considérer en elle-même, à cause de l'équivoque d'anneau en la signification d'agnus, avec anneau en la signification d'annulus.»
Cette raison serait très-mauvaise, car il n'y aurait point là d'équivoque possible. Admettons un moment qu'on prononce anneau. Si l'on dit: J'ai mangé un morceau d'anneau, ou qu'on parle d'un rôti d'anneau, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis en broche et avalé une bague. La langue est pleine de mots qui sonnent identiquement, à l'oreille sans aucun danger de confusion pour l'intelligence. Mais les grammairiens de profession, dès qu'ils sont en face d'une différence d'orthographe, recourent d'abord à cette explication: C'est pour distinguer. Ils croient toujours qu'on lit, et ne pensent jamais qu'on parle.
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que Ménage, tout en blâmant cette prononciation, prescrit de la suivre: «Mais comme ces messieurs (les Parisiens) sont les maîtres du langage, il faut parler comme eux, quand même ils parlent mal. Il faut donc dire avec eux un anneau, un cartier d'anneau, et non pas, comme nous disons dans nos provinces, un agneau, un quartier d'agneau. Quelques-uns croient qu'il faut dire l'agneau pascal.» (Observ. sur la lang. fr., p. 347.)
Il est suivi par l'auteur des Réflexions sur l'usage de la langue, et voici la docte règle qu'ils ont établie à frais communs: «Il faut prononcer de l'anneau en parlant de l'animal cuit, un anneau rôti; et s'il est vivant, de l'agneau, comme voici l'agneau de Dieu, l'agneau pascal[5].»
[5] Voyez l'Art de bien parler françois, t. I, p. 20.
Et quand il n'est plus vivant et n'est pas encore cuit, comment doit-on l'appeler?
La première édition du dictionnaire de l'Académie autorise encore agneau et anneau, au choix. La seconde prescrit agneau.
Racine avait, comme la Fontaine, quelques prétentions confuses à la noblesse; mais eux-mêmes n'en savaient pas bien le conte. J'ai trouvé, sur des états manuscrits de la maison de François Ier, un Jehan Racine et un Jehan de la Fontaine, inscrits parmi les escuyers d'écurie. Ce sont probablement des aïeux de nos deux poëtes, qui eux-mêmes ignoraient cette belle généalogie. La Fontaine prenait le titre d'écuyer jusqu'à l'époque d'un procès qu'on lui fit, et qu'il perdit pour n'avoir pu fournir la preuve de son droit. Racine avait des armes, et qui plus est des armes parlantes, c'est-à-dire qui traduisaient son nom en rébus. C'était un rat et un cygne, qui, suivant la prononciation primitive, faisaient ra-cine. Dans une lettre à sa sœur madame de Rivière, l'auteur d'Athalie parle de sa noblesse généalogique: «Vous savez, lui dit-il, qu'il y a un édit qui oblige tous ceux qui ont ou qui veulent avoir des armoiries sur leurs vaisselles ou ailleurs, de donner pour cela une somme qui va tout au plus à 25 francs, et de déclarer quelles sont leurs armoiries. Je sais que celles de notre famille sont un rat et un cygne, dont j'avois seulement gardé le cygne, parce que le rat me choquoit; mais je ne sais point quelles sont les couleurs du chevron sur lequel grimpe le rat, ni les couleurs aussi de tout le fond de l'écusson. Vous me ferez un grand plaisir de m'en instruire. Je crois que vous trouverez nos armes peintes aux vitres de la maison que mon grand-père fit bâtir, et qu'il vendit à M. de la Clef. J'ai ouï dire aussi à mon oncle Racine qu'elles étoient peintes aux vitres de quelque église… J'ai aussi quelque souvenir d'avoir ouï dire que feu notre grand-père fit un procès au peintre qui avoit peint les vitres de sa maison, à cause que ce peintre, au lieu d'un rat, avoit peint un sanglier. Je voudrois bien en effet que ce fût un sanglier, ou la hure d'un sanglier, qui fût à la place de ce vilain rat!» (16 janvier 1697.)
L'élégant et délicat Racine était trop absorbé par sa juste douleur pour s'apercevoir qu'un sanglier et un cygne n'eussent pas fait Racine, et qu'après tout le vilain rat remplissait mieux son office que n'eût fait le noble sanglier. Le grand-père Racine paraît avoir porté dans cette affaire moins d'imagination que son petit-fils, mais un sens plus judicieux[6].
[6] Au bas du portrait gravé par Edelinck, sont placées les armes de Racine; on n'y voit figurer que le cygne. L'auteur d'Athalie avait décidément expulsé le rat de son blason.
Mais si Racine, lié avec les courtisans de Louis XIV, ignorait la prononciation du XVIe siècle, la Fontaine, habitué à fréquenter chez nos vieux auteurs, la connaissait parfaitement; et quand tout le monde l'oubliait autour de lui, il a montré qu'il s'en souvenait.
Dans la fable de l'Autour, l'Alouette et l'Oiseleur:
Un manant au miroir prenoit des oisillons.
Le fantôme brillant attire une alouette;
Aussitôt un autour planant sur les sillons
Descend des airs, fond et se jette
Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau.
Elle avait évité la perfide machine,
Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau,
Elle sent son ongle maline.
(Liv. VI, fab. 15.)
Plus loin, parlant de la Discorde chassée du ciel, et que Jupiter ne savait où envoyer:
Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles,
On y trouva difficulté.
L'auberge enfin de l'hyménée
Lui fut pour maison assinée.
(Liv. VI, fab. 20.)
§ II.
L, M ET N REDOUBLÉES.
L redoublée, ll, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des deux l mouillées de bouilli, caillou. L'orthographe moderne veut toujours un i au moins avant les deux ll mouillées. Dans l'origine, il suffisait que les ll fussent entre deux voyelles. L'i se mettait ou s'omettait sans conséquence. Paillard s'écrivait sans i, pallars.
Quand li pallars le vit entrer.
(R. du chast. de Coucy, v. 4054.)
Coucy reçoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son confident:
Sire, bien plaire
Vous doit ce mandement, sans falle,
Et vous irez vaille que valle.
(Ibid., v. 6535.)
Sans faille, sans faute.—La double orthographe du mot vaille, dans le dernier vers, ne laisse pas même la ressource de supposer qu'on prononçât alors autrement qu'aujourd'hui.
Mellor, mervelle, conselle, aparelle, sonnaient avec les ll mouillées.
Car cis aime miols les mellors,
Et tient bas sos piez les piors.
(Partonop., v. 4330.)
«Car celui-ci préfère les meilleurs (les braves), et tient les pires (pejores) bas sous ses pieds.»
Et li conselle et loe et prie.
(Ibid., v. 4455.)
Une lanterne atant li baille;
La candelle qui art dedans
N'estaint por orez ne por vens…
Il apparelle son aler.
(Ibid., 4465.)
«A ces mots, il lui remet une lanterne. La chandeille[7] qui brûle dedans ne s'éteint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus s'apprête à partir.»
[7] C'est l'ancienne prononciation, conservée avec soin dans toute la Picardie.
Partonopeus le voit el vis
N'est mervelle s'il est permis.
(Partonop., v. 7410.)
La chanson de Roland écrit consell, amirall; c'est conseil, amirail, quand suit une voyelle; autrement, conseu, amirau, comme on le rencontre souvent figuré.
C'est la marque d'un manuscrit relativement récent lorsqu'on y trouve le féminin elle par deux l, comme aujourd'hui. Les textes les plus anciens écrivent toujours ele; elle, dans l'origine, aurait sonné eille.
La règle actuellement encore en vigueur, par laquelle une consonne redoublée rend brève et ouverte la voyelle précédente, cette règle n'était pas connue au XIIe siècle. Doubler les consonnes eût semblé une superfluité, hormis le cas où il s'agissait de rappeler une syncope. Le plus ancien manuscrit français, le Livre des Rois, écrit toujours femme par deux m, feminam, fem-ne, fem-me. La règle était de répartir la consonne doublée entre les deux syllabes adjacentes, et de prononcer fan-me.
D'animam on fit d'abord aneme, comme d'imaginem, multitudinem, imagene, multitudine, formes constantes dans saint Bernard et dans les Rois. Les Rois écrivent souvent aussi anme; c'est la prononciation la plus voisine d'aneme. La chanson de Roland n'emploie jamais d'autre forme:
Guaris de mei l'anme de tuz périls…
Morz est Rolans: Deus en ad l'anme es cels!…
(St. 173.)
Abélard, dans l'histoire de sa vie:
«Et moy qui estois son filz ainsnés, de tant qu'il m'avoit plus chiers, de tant mist il plus grant cure que je fusse plus diligenment (diligen-ment) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y enhardige plus ardanmant.»
(Trad. inéd. de Jean de Meung.)
D'après cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui, considérez ce passage des Femmes savantes:
PHILAMINTE.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?
MARTINE.
Qui parle d'offenser grand-père ni grand'mère?
Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois; il ne l'est pas suivant la méthode aujourd'hui en usage, de jeter les deux m dans la seconde syllabe, et de prononcer la gra-mmaire. De ces deux m, l'une appartient à la première syllabe, l'autre à la seconde, ce qui confond tout à fait la gram-maire avec la grand'mère.
Le nom propre Grammont se prononce aussi mal gra-mmont. C'est gram-mont qu'il faut dire. Jadis on écrivait le plus souvent grandmont, en latin grandimons. Le d est tombé d'abord, parce qu'il ne servait qu'à noter l'étymologie, et disparaissait dans la prononciation; ensuite on a mal à propos réuni les deux m en une seule, et voilà comment le nom a fini par se trouver défiguré en Gramont.
Le mot nenni, autrefois si usité dans certaines provinces, et même à Paris sous François Ier, lorsqu'on le rencontre dans Marot ou ailleurs, on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit né-ni; c'est ainsi qu'il est estropié au théâtre. D'autres, en petit nombre, na-ni. Allez donc en Lorraine apprendre à prononcer nan-ni, en traînant sur la première syllabe.
Je préviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me faire, en trouvant plus loin, dans des citations, femme, âme, figurés fame, ame. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par l'âge des manuscrits, où les copistes introduisaient l'orthographe de leur temps. Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle des mots femme, âme, remonte très-haut; mais l'autre l'avait certainement précédée, et la règle générale se maintint encore longtemps après que les mots fame et ame y faisaient exception. Nous serions trop heureux d'avoir les manuscrits originaux, ou seulement contemporains des auteurs! C'est déjà un grand bonheur, et dont il faut remercier le hasard, que les plus anciens textes nous soient parvenus dans les plus anciennes copies.
Il y a encore des provinces où l'on prononce malhon-nête. Je ne prétends pas que ces sons du fond de la gorge, fan-me, malhon-nête, très-fréquents dans notre vieille langue, fussent plus agréables que ceux du bout des lèvres par lesquels on les a remplacés. D'ailleurs, nous ne pouvons guère juger ces questions impartialement, étant séduits par l'habitude. Mon unique but est de montrer que ces inconséquences apparentes, si multipliées dans notre langage, ne tiennent pas au fond de la langue, mais sont des déviations résultant de l'oubli des règles primitives.
§ III.
SUPPRESSION DES LIQUIDES.—GRASSEYEMENT.
Les Français sont enclins à grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'r et l'l ne sont liquides qu'à condition d'occuper la seconde place; mais à la première, elles sont très-dures. En ce cas, on avait deux ressources: supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On écrivait marbre et arbre, par respect de l'étymologie marmor et arbor; mais en parlant, on supprimait la première r, abre, mabre, qui sont restés ainsi chez le peuple. Nous disons encore un candélabre; on le disait ainsi, mais on écrivait candelarbre, arbre qui porte des chandelles ou candelles, candelas:
Et quant il volt aler coucier,
Les candelarbres volt drecier.
(Partonopeus, v. 1697.)
Il arrive même souvent que cette r est supprimée dans l'écriture. M. Méon, dans son glossaire du Roman de la Rose, fait cette note sur le mot chartre:—«Aux Quinze joyes du mariage, on lit geolier chatrin, parce que les anciens ôtaient l'r de plusieurs mots; ils écrivaient quatier, mabre, paler, bone (borne).» (Méon, R. de la Rose, IV, p. 228.) On voit que le grasseyement parisien remonte très-haut.
Garson est le mot gars, avec la forme augmentative italienne one. La Normandie a retenu l'usage de gars, qu'elle prononce gâs, très-long:—Mon gâs;—N'a-vous point vu mon gâs? On prononçait donc aussi gâçon. C'est la prononciation légitime et primitive; il est fâcheux qu'elle soit devenue ridicule, comme il est fâcheux que le féminin de gars, qui ne signifiait d'abord qu'une jeune fille, soit devenu une grossière injure.
Fors, qui est aujourd'hui hors, éteignait également l'r et sonnait fô. La preuve existe dans le mot faubourg, dont la vraie et primitive orthographe est forsbourg;—bourg extérieur, du dehors.—Les gens qui écrivent, abusés par leur oreille et leur ignorance, ont noté faux-bourg. Il n'y a rien de faux dans un faubourg; mais il est situé foras burgi.
Armure se prononçait amure, et souvent on le rencontre figuré ainsi. Anséis frappe Turgis, et lui met au corps l'armure de son bon épieu:
Del bon espiet el cors li met l'amure.
(Ch. de Roland, st. 97.)
Arme et ame se confondant par la prononciation, on ne doit pas être surpris que les copistes aient fréquemment confondu aussi l'orthographe des deux mots, et mis l'un pour l'autre.
Dans le Fabel d'Aloul:
Tel loier a qui ce encharge;
Ma dame n'a soing de hontage.
Évidemment on prononçait enchage sans r.
Arsi, participe du verbe ardre, se prononce encore actuellement en Picardie asi. Le Livre des Rois écrit indifféremment l'un et l'autre:
—«Il volt que d'iloc en avant nuls sun fil ne sa fille al deable ne offrist ne nen arsist.»
(Rois, IV, p. 427.)
—«Il voulut que dorenavant nul en ce lieu n'offrist au démon ni ne bruslast son fils ou sa fille.»
—«E a sa quesine (de Salomon) furent asis chascun jor dis bues gras.»
(Rois, III, p. 239.)
Rue des Arsis;—rue des Asis, des brûlés.
Lard rimait très-bien avec gras:
Car il sait bien que el plus gras
Est tout ades li mieudres lars.
(Le Fabel d'Aloul.)
«Car il sait bien qu'au plus gros cochon se trouve aussi le meilleur lard.»
Mecredi, en grasseyant, bonne prononciation, conforme aux vieux textes, et non mere-credi.
Robert se prononçait Robet:
Estes vous poignant a droiture
Contre lui son bouvier Robet:
Qu'as tu? fait il; qu'as tu, vallet?
(De Constant Duhamel, v. 312.)
—«Voici accourant droit à lui son bouvier Robert: Qu'as-tu, valet? demanda-t-il.»
Ce mot valet, bien qu'on écrivît par abus varlet, ne s'est jamais prononcé autrement que valet, en grasseyant. Il est certain que l'étymologie commandait avant l'l une consonne; mais c'était l's et non l'r, puisque valet vient de vassallettus, diminutif de vassallus. La bonne orthographe est donc vaslet, et c'est celle aussi qu'on rencontre le plus souvent.
L'autre liquide, l, était absolument dans les mêmes conditions.
On prononcera très-bien couple, sans qu'il faille insérer un e muet rapide entre le p et l'l;—coulpe (de culpa) éteignait l'l devant le p et sonnait coupe, comme une coupe, vase.
Le sire de Coucy faisant sa déclaration d'amour à la dame de Fayel:
Dame, pour vous amours sentir
Me fait ses maus à son plaisir.
—Sire, ma coupe nesse mie.
(R. de Coucy, v. 555.)
«Monsieur, ce n'est pas ma faute.»