ÉTUDE
SUR
LA FRANC-MAÇONNERIE

PAR
Mgr L’ÉVÊQUE D’ORLÉANS

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS
CHARLES DOUNIOL ET Cie LIBRAIRES-ÉDITEURS
29, RUE DE TOURNON

1875

PARIS. — IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.

ÉTUDE
SUR
LA FRANC-MAÇONNERIE

Tout le monde connaît, au moins de nom, la Franc-Maçonnerie. Je la connaissais comme tout le monde : mais depuis longtemps déjà je désirais l’étudier de plus près ; et je m’y sentais sollicité par diverses causes, depuis surtout la fameuse circulaire de M. de Persigny. Il est incontestable en effet qu’à dater de cette circulaire, la Franc-Maçonnerie, chez nous, est entrée dans une phase nouvelle. Jusque-là, enveloppée de mystère, elle n’agissait guère que dans l’ombre ; mais à la faveur des hauts encouragements qu’elle reçut alors du gouvernement impérial, elle a fait en France, depuis cette époque, acte de vie publique, et son prosélytisme, toujours ardent quoique circonspect, est devenu plus ardent encore ; elle a publié des livres et des organes périodiques, fondé de nouvelles Loges en grand nombre, recruté des adhérents, levé son drapeau ; et naguère, dans une Loge, un franc-maçon signalait « le rapide envahissement du monde par la doctrine maçonnique[1] ».

[1] Le Monde-Maçonnique, mai 1870, p. 118. — D’après un document, probablement exagéré, publié par le même organe, « il existe en ce moment en France 400,000 francs-maçons. Dans ce nombre les femmes ne sont pas comprises ». — Ibid., p. 212. Le Monde-Maçonnique, qui publie ce document, ne le rectifie pas ; et je lis dans la Constitution maçonnique française, art. 5, que la « Franc-Maçonnerie aspire à embrasser tous les membres de l’humanité ».

Il serait d’ailleurs superflu de nier ses progrès, ou de dissimuler son influence chaque jour croissante, et la part cachée, mais réelle, qui lui revient dans les révolutions contemporaines.

Quand on voit le rôle prépondérant qu’elle joue au lendemain de ces catastrophes qui changent tout à coup profondément l’état politique et social d’un peuple ; quand on considère la part qu’elle prend dans ces soudaines victoires de la violence où elle fournit au parti triomphant des chefs et des soldats, il est difficile de penser qu’elle n’y était pour rien, et l’étude que je viens de faire m’a prouvé, avec la dernière évidence, qu’il se rencontre là pour elle, à tout le moins, des solidarités étranges et de graves responsabilités.

Il est donc impossible qu’une telle institution nous trouve inattentifs, ou que nous hésitions à dire nettement ce que nous croyons ici la vérité.

L’heure est venue, où c’est un devoir pour nous, après nous être éclairés sérieusement nous-mêmes, d’éclairer aussi ceux qui ont besoin de l’être.

Car la Franc-Maçonnerie a des déclarations décevantes, au moyen desquelles elle fait illusion, et qui expliquent jusqu’à un certain point l’entraînement singulier qui porte vers elle tant d’hommes trompés. Toujours en effet on a rencontré dans son sein deux sortes d’adeptes, ceux qui n’en connaissent pas le dernier mot, le but suprême, et les francs-maçons véritables, qui savent très-bien, eux, ce qu’ils font et ce qu’ils veulent.

On m’a souvent posé, à l’occasion de la Franc-Maçonnerie, la question suivante :

La Franc-Maçonnerie est-elle une institution hostile à la Religion ? Est-il permis à un chrétien de se faire franc-maçon ? Peut-on être à la fois franc-maçon et chrétien ?

Il y a quelques années, Mgr de Ketteler, évêque de Mayence, un des plus savants Évêques et des plus larges esprits de l’Allemagne, a été amené aussi à s’occuper de cette question, et il a publié un écrit spécial sous ce titre : Un catholique peut-il être Franc-Maçon ?

Sa réponse sera la mienne ; et après l’étude approfondie que j’ai faite, je dirai comme lui : Non, un catholique, un chrétien, ne peut pas être franc-maçon.

Pourquoi ? Parce que la Franc-Maçonnerie est l’ennemie du Christianisme, et, dans ses profondeurs, une inconciliable ennemie.

J’irai plus loin, et je demanderai : Un homme sérieux, un homme de bon sens peut-il être franc-maçon ?

Et je répondrai également : Non.

Puis j’examinerai ce qu’est la Franc-Maçonnerie au point de vue de l’ordre politique et social.

Mais je me hâte de l’ajouter : c’est de la Franc-Maçonnerie véritable que je parlerai, et non pas de ses nombreuses et honnêtes dupes, de ceux dont le Pape Pie IX écrivait, que dans leur erreur, ils pourraient aller jusqu’à croire « que cette société est inoffensive, qu’elle n’a de but que la bienfaisance, et qu’elle ne saurait, par conséquent, être un péril pour l’Église de Dieu ». Laissant donc de côté les surfaces, les accessoires de l’institution, ce qui, sans doute, lui a attiré un certain nombre d’hommes abusés, j’irai au fond, au cœur de la Société, au but même, là où gît entre la Franc-Maçonnerie et la Religion l’antagonisme radical, inaperçu d’un certain nombre, mais non pas de tous.

On a écrit des volumes sur cette institution, on peut en écrire encore. Je dois être plus court et plus simple, et n’étudierai que les points principaux, les grandes lignes qui décident de tout.

Je n’ai donc pas à m’occuper ici des premières origines de la Franc-Maçonnerie, ni des phases successives de son histoire, ni de ses diverses attitudes vis-à-vis des gouvernements, ni de la politique des gouvernements vis-à-vis d’elle. Tout cela peut être objet de controverse, et je ne veux dire ici que des choses en dehors et au-dessus de toute contestation.

Je dois avertir encore que c’est, non pas uniquement, mais principalement de la Franc-Maçonnerie française, et parfois aussi de sa voisine, la Franc-Maçonnerie belge, que je parlerai ;

Et l’Étude dont j’apporte ici le résultat, je l’ai faite aux vraies sources, dans la Franc-Maçonnerie elle-même ;

Dans le texte de sa constitution et de ses statuts ;

Dans les pièces authentiques émanées des Loges ;

Dans les discours tenus au sein des plus célèbres assemblées maçonniques ;

Dans les journaux et revues de la Franc-Maçonnerie ;

Et enfin dans son action extérieure et publique constatée.

Une lumière sortira, je le crois, éclatante et simple, de cette claire exposition[2] :

[2] Beaucoup de ces documents, absolument incontestables, et incontestés, se trouvent dans un très-remarquable ouvrage, publié à Gand par un courageux et éloquent publiciste, M. A. Neut, sous ce titre : La Franc-Maçonnerie soumise au grand jour de la publicité, à l’aide de documents authentiques. 2 vol. in-8o. — J’ai puisé en outre et principalement dans le Monde-Maçonnique, revue mensuelle publiée par les francs-maçons ; puis dans le Rituel de l’Apprenti, par le F∴ Ragon ; dans la Revue-Maçonnique, dans La Franc-Maçonnerie et la Révolution, par le P. Gautrelet, etc.

PREMIÈRE PARTIE
Antagonisme radical de la Franc-Maçonnerie et de la religion.

I
POSITION DE LA QUESTION

Peut-on être à la fois franc-maçon et chrétien ?

Je réponds : Non.

Parce que la Franc-Maçonnerie, dans son esprit véritable, dans son essence même, dans son action dernière, est l’ennemie du Christianisme, et, par son principe fondamental, une inconciliable ennemie.

Je n’ai pas ici à m’étendre sur ce qui peut se dire et se faire de bon ou d’indifférent dans les Loges, et qui suffit à expliquer la présence là, après comme avant 89, d’hommes absolument aveuglés sur le but dernier des véritables initiés. Philanthropie, fraternité, humanité, progrès, ces mots que je lis en tête de la première Revue maçonnique imprimée en France sous le gouvernement de Juillet, pris dans leur vrai sens, loin d’être antichrétiens, appartiennent au contraire à la langue chrétienne : c’est de nous que le monde les a appris ; mais la question est de savoir comment, dans la réalité, la Maçonnerie les entend et les pratique.

L’article 1er de la constitution Maçonnique française, votée en 1865, déclare la Maçonnerie une institution « essentiellement philanthropique ». — Il est notable cependant, et c’est le Monde-Maçonnique lui-même qui le déclare, que « la bienfaisance n’est pas le but, mais seulement un des caractères, et DES MOINS ESSENTIELS, de la Maçonnerie ». Des moins essentiels ; puisque ces Messieurs l’avouent, il ne le faut pas oublier ; mais le but, les caractères essentiels, je le demande encore, quels sont-ils donc ?

Les Maçons disent : le progrès de l’humanité. Mais quel progrès ? Je réponds : un prétendu progrès, sans la Religion, et contre la Religion.

Mais ici tout d’abord, la Maçonnerie m’arrête, et me dit : La Religion, le Christianisme, mais lisez-donc mes constitutions ! je ne m’en occupe pas. Je suis à côté, je ne suis pas contre. Je respecte la foi religieuse de chacun de mes disciples, et n’exclus personne pour ses croyances. Je suis autre chose que la religion, mais je ne suis pas l’irréligion.

« Respecter toutes les religions, n’en attaquer aucune, ce seront là toujours les règles inviolables de la Maçonnerie » : voilà en effet ce que je trouve sans cesse dans les déclarations officielles ; et l’art. 125 d’un règlement maçonnique porte expressément : « On s’engage à ne jamais traiter dans les loges d’aucune question de controverse religieuse. »

Mais aux déclarations, aux affiches de la Franc-Maçonnerie, j’oppose les déclarations faites, les discours tenus dans les Loges par les chefs des francs-maçons, et qui ont été enfin publiés, d’abord en Belgique, où depuis plus longtemps les Loges jouissent d’une liberté qui leur permet de tout dire ; liberté dont elles n’ont commencé à jouir en France, que depuis la circulaire de M. de Persigny, en 1864[3]. J’écoute donc ; et qu’est-ce que j’entends-là ? Des explosions de haine, des cris de guerre incessants contre le Christianisme, qu’on doit, dit-on, respecter.

[3] La Franc-Maçonnerie, dit le F∴ Félix Pyat, a été longtemps société secrète ; mais le temps est venu où elle doit marcher tête levée, et faire hautement son œuvre : « La société secrète, comme la vestale antique, a gardé constamment le feu sacré à l’abri des coups de vent du despotisme. Mais pour éclairer le monde, le soleil doit sortir du nuage, la vérité du voile, et l’œuvre de la Loge. » — Le Rappel cité par le Monde-Maçonnique, mai 1870, p. 162.

II
DÉCLARATIONS DES LOGES MAÇONNIQUES

Le Christianisme, est-il dit sans cesse dans les Loges, c’est une religion menteuse, bâtarde, répudiée par le bon sens, abrutissante, et qu’il faut anéantir. C’est un fatras de fables, un édifice vermoulu, et qui doit tomber pour faire place au temple maçonnique. Voici quelques textes formels, choisis entre mille :

« Le Catholicisme est une formule usée, répudiée par tout homme qui pense sainement… un édifice vermoulu !… Au bout de dix-huit siècles, la conscience humaine se retrouve en présence de cette religion bâtarde, formulée par les successeurs des apôtres ! »

« Ce n’est point la religion menteuse des faux prêtres du Christ qui guidera nos pas[4]. »

[4] M. Neut, t. I, p. 142.

Ainsi parlait, à l’installation de la loge l’Espérance, le Grand-Orateur de la loge, le F∴ Lacomblé.

Selon cet orateur, les ministres de l’Évangile sont « un parti qui a entrepris d’enchaîner tout progrès, d’étouffer toute lumière, de détruire toute liberté, pour régner avec quiétude sur une population abrutie d’ignorants et d’esclaves ».

« Aujourd’hui », disait-il encore, « que la lumière luit, il faut avoir la force de faire bon marché de tout ce fatras de fables ; dût le flambeau de la raison réduire en cendre tout ce qui reste encore debout de ces vestiges de l’ignorance et de l’obscurantisme[5] ».

[5] Ibid.

Voilà comment parle la Franc-Maçonnerie ; voilà comment elle ne s’occupe pas du Christianisme, et comment elle le respecte, quand elle s’en occupe.

Son thème est précisément celui que répète partout l’impiété ; c’est ce qui est dit à satiété, par exemple, dans ces petits livres dont la Révolution et la Maçonnerie inondent Rome en ce moment, et que j’ai eus sous les yeux.

Son thème, son mot d’ordre est précisément celui de Voltaire : Écrasons l’infâme.

C’est en effet ce que, à l’occasion de son installation, le Vénérable de la loge la Fidélité, à Gand, disait :

« En vain, avec le XVIIIe siècle, nous flattions-nous d’avoir ÉCRASÉ L’INFAME ; l’infâme renaît plus vigoureuse…[6] »

[6] M. Neut, t. I, p. 281.

Tout le monde sait d’ailleurs que la Maçonnerie a reçu Voltaire dans ses loges, et s’est associée à son œuvre ; et la preuve encore que, fidèle aux plus néfastes traditions, elle n’a jamais cessé de combattre avec Voltaire, tantôt sourdement, tantôt à ciel ouvert, mais avec une persévérance infatigable, les institutions catholiques et toute influence chrétienne, c’est ce que proclamait le F∴ Jean Macé, un des francs-maçons les plus considérés dans l’ordre, lorsque, dans un grand dîner maçonnique, à Strasbourg, il portait à Voltaire le toast que voici :

« A la mémoire du F∴ Voltaire !… du F∴ Voltaire, infatigable soldat : toutes les batailles qu’il a livrées, il les a gagnées, M. F., à notre profit[7]. »

[7] Le Monde-Maçonnique, mai 1867, p. 25. — On sait aussi que tous les ateliers maçonniques de Paris, sauf un seul, ont souscrit à la statue de Voltaire.

Selon le F∴ Jean-Macé, les religions révélées sont un boulet que l’humanité traîne au pied ; mais, heureusement, dit-il, la Maçonnerie est là pour remplacer les croyances qui s’en vont[8].

[8] Le Monde-Maçonnique, mai 1870, p. 118.

Écoutons maintenant le dernier grand-maître de la Maçonnerie française, le F∴ Babaud-Laribière, nommé il y a trois ans préfet des Pyrénées-Orientales, et mort dans cette charge : La Maçonnerie, dit-il, est supérieure à tous les dogmes. — Antérieure et supérieure aux religions, c’est elle, suivant un autre frère, qui doit donner l’impulsion au monde[9].

[9] Ibid., 139. — Ibid. Novembre 1866, p. 132.

Et en effet, disait, dans un autre discours, le même Babaud-Laribière : « Les dogmes périssent fatalement. » Il déclarait donc le dogme catholique mort, Rome, sa capitale, une ville morte, et il posait nettement la Maçonnerie en adversaire irréconciliable du catholicisme : « Quelle est la doctrine fondamentale de nos adversaires ? Un dogme immuable. Quelle est leur capitale ? Une ville morte. » Et après cette insolence à l’endroit du Catholicisme, il proclamait Paris la capitale de la Maçonnerie et le Vatican du genre humain : « La Maçonnerie, au contraire, a établi son Vatican ici même, dans ce Paris, où les idées bouillonnent et se purifient comme dans la fournaise[10]. » Cela était dit et applaudi dans une assemblée générale du Grand-Orient.

[10] Ibid. Juillet 1869, p. 171.

C’est donc la Maçonnerie qui doit remplacer le Christianisme :

Et elle le peut, si elle le veut. « ORGANISÉE COMME ELLE L’EST, disait le F∴ Félix Pyat, la Maçonnerie PEUT, SI ELLE VEUT, REMPLACER L’ÉGLISE CHRÉTIENNE[11]. »

[11] Le Rappel, cité par le Monde-Maçonnique.

Telles sont les déclarations de ces Messieurs.

Mais continuons : la haine du Christianisme s’accentue de plus en plus et arrive, si je le puis dire, à son paroxysme :

« Il faut de l’énergie pour porter ainsi le scalpel dans le sanctuaire de cette foi aveugle que nous avons puisée au sein de NOS MÈRES… NON, LE DIEU RÉVÉLATEUR N’EST PAS[12] ! »

[12] M. Neut, t. I, p. 144.

Et à Gand, le vénérable de la Fidélité, disait :

« Il faut élever AUTEL CONTRE AUTEL, enseignement contre enseignement…

« Nous devons combattre ; mais combattre avec la certitude de la victoire. »

Puis il ajoutait :

« A eux (aux prêtres du Christ) la morale facile et PERVERSE ! à eux le fanatisme ! A nous la morale pure, le désintéressement, le dévoûment ! »

« La Maçonnerie rejette les fantasmagories idolâtres… La Maçonnerie est au-dessus des religions[13]. »

[13] Discours prononcé par le F∴ Frantz Faider, à l’occasion de son installation comme vénérable de la loge la Fidélité, de Gand. — A. Neut, t. I, pag. 280 et seq.

Enfin : « Nous sommes NOS PROPRES DIEUX[14] ! »

[14] Ibid.

Et la Vente suprême du carbonarisme, qui a eu de si intimes affinités avec la Maçonnerie, disait nettement :

« Notre but final est celui de Voltaire et de la Révolution française : L’ANÉANTISSEMENT A TOUT JAMAIS DU CATHOLICISME, ET MÊME DE L’IDÉE CHRÉTIENNE[15]. »

[15] Instruction secrète adressée à toutes les Ventes par la Vente suprême. — L’Église en face de la Révolution, t. II, p. 82.

Ceux qui croient qu’on peut être à la fois chrétien et franc-maçon, doivent commencer à voir que cela est difficile.

Mais la Maçonnerie ne s’en tient pas aux paroles qui retentissent dans ses Loges, et la guerre qu’elle fait au dehors à la Religion est aussi acharnée que sa haine.

III
QUELQUES TRAITS DE LA GUERRE FAITE A LA RELIGION PAR LA FRANC-MAÇONNERIE

De cette guerre, qui est le fond, la pensée dernière de la Maçonnerie, je ne veux citer ici que trois faits, mais qui ne peuvent laisser subsister aucun doute sur le véritable esprit maçonnique.

Je le demande d’abord : n’est-ce pas une profonde pensée de guerre qui, naguère, en 1869, faisait à la fois surgir, à Bruxelles, à Naples, à Paris ces Convents (c’est le style des francs-maçons), ces Convents ou conciles maçonniques, EN FACE du Concile œcuménique ? et tout récemment encore ce convent qui essayait de se réunir à Rome même ?

On se souvient que le Convent de Paris, était annoncé par une circulaire du Grand-Maître de l’Ordre, le général Mellinet, qui avait été en même temps, sous l’Empire, commandant en chef la garde nationale de Paris.

Voici cette circulaire :

« TT∴ CC∴ FF∴ (cela veut dire : Très-chers frères).

« L’Assemblée générale du Grand-Orient de France, dans sa dernière session, a été saisie de la proposition suivante :

« Les soussignés, considérant que, dans les circonstances présentes, EN FACE du Concile Œcuménique qui va s’ouvrir, il importe à la Franc-Maçonnerie d’AFFIRMER solennellement ses grands principes, etc.

« Invitent le T∴ H∴ (très-haut) grand-maître et le conseil de l’Ordre à convoquer, le 8 décembre prochain, un Convent extraordinaire des délégués des Ateliers de l’Obédience, de ceux des autres rites et des Orients étrangers, pour élaborer et voter un manifeste qui soit l’expression de cette affirmation. »

(Suivent les signatures.)

Le Grand-Maître de l’Ordre,

Signé : MELLINET.

Je ne veux remarquer ici qu’une chose, c’est dans quelle pensée ce Convent était projeté : il s’agissait d’y élaborer et d’y voter UN MANIFESTE SOLENNEL, qui fut, quoi ? Une affirmation de principes, qu’il importait, disait-on, de poser EN FACE du Concile œcuménique. Pouvait-on déclarer d’une manière plus expresse l’antagonisme flagrant entre la Franc-Maçonnerie et l’Église catholique ?

Et s’il était possible de conserver ici un doute quelconque ne suffirait-il pas, pour lever ce doute, de rappeler une lettre publiée alors par M. Michelet, et dans laquelle, selon M. Michelet, « les manifestations, — qu’il importait à la Franc-Maçonnerie de faire, « EN FACE du Concile œcuménique », — seraient « LE VRAI CONCILE QUI JUGERAIT LE FAUX[16] ».

[16] Lettre du 24 octobre 1869, publiée par tous les journaux.


Le second fait où se révèle la guerre que la Maçonnerie a déclarée au Christianisme, ce sont les attaques sorties des Loges maçonniques contre les institutions religieuses du Christianisme, institutions qu’il faut écraser et EXTIRPER MÊME PAR LA FORCE : « L’HYDRE MONACALE », c’est ainsi que le Vénérable de la Loge des Trois Amis les désignait ; et un autre Vénérable reprenant, dans son discours d’installation à son vénéralat, cette heureuse expression : « L’HYDRE MONACALE, s’écriait-il, si souvent écrasée, nous menace de nouveau de ses têtes hideuses[17]. »

[17] M. Neut, t. I, p. 280.

Et un autre, au milieu d’applaudissement frénétiques, ajoutait :

« Nous avons le droit et le devoir de nous en occuper et il faudra bien que le pays entier finisse par en faire justice, DÛT-IL MÊME EMPLOYER LA FORCE POUR SE GUÉRIR DE CETTE LÈPRE ! (Bravos)[18]. »

[18] Discours du frère Bourlard au Grand-Orient de Belgique, le 26 juin 1864. — Neut, t. I, p. 307.


Et que dire, maintenant, de ces confréries maçonniques, où l’on s’engage formellement à ne vouloir ni baptême, ni mariage religieux ; ni prêtre au lit des malades ; où l’on va jusqu’à donner mandat aux confrères d’intervenir, par l’ingérence la plus odieuse, à la dernière heure, entre le mourant et sa famille ; où l’adepte de la Franc-Maçonnerie s’enlève ainsi à lui-même, par ces engagements sacriléges, tout retour possible de la conscience !

Où donc est née cette horrible secte des solidaires, qui semble s’être donné mission d’immoler l’espérance entre ce qu’elle appelle l’inconnu éternel qui précède la naissance, et le néant éternel qui suit la mort ? Dans les Loges maçonniques de Belgique, d’où elle passa promptement dans les Loges maçonniques de France. Bientôt, en effet, une Loge de Paris, l’Avenir, à l’imitation des francs-maçons belges, créait également dans son sein un comité, une confrérie de ce genre. Voici le dixième article de ses statuts :

« Art. 10. — Le libre penseur pouvant être empêché, au moment de la mort, par des influences étrangères (les influences de la famille !), de remplir SES OBLIGATIONS VIS-A-VIS DU COMITÉ, remettra à trois de ses frères, pour faciliter leur mission en ce cas, UN MANDAT, fait au moins en triple ampliation, donnant plein droit aux frères de protester hautement, dans le cas où, pour quelque raison que ce soit, on ne tiendrait pas compte de sa volonté formelle d’être enterré en dehors de toute espèce de rite religieux[19]. »

[19] Cité dans le Monde-Maçonnique, t. IX.

Et ils appellent cela le libre-mourir ! Ils enchaînent ainsi d’avance la volonté de leur adepte ! Ils instituent, sur eux-mêmes, et au sein de leur famille, cette révoltante intrusion, telle, que des francs-maçons, munis d’un mandat en triple ampliation, viendront là, dire à un père, à une mère, à une femme, à des enfants : « Ce mourant, ce mort nous appartient ! Retirez-vous ! »

C’est donc le comité franc-maçon, lui seul, qui veillera au chevet des mourants ; et il n’y aura plus, à sa dernière heure, pour le franc-maçon, ni père, ni mère, ni femme, ni enfant, ni frère, ni sœur, ni lien quelconque de la famille et de la religion ; plus rien que ce comité et sa tyrannie !

La Franc-Maçonnerie officielle, il est vrai, s’est émue en France de cette publique monstruosité, tolérée pendant trop longtemps. Pour des raisons d’ordre et de prudence, le Grand-Maître a voulu voir là une atteinte aux principes maçonniques, et il a suspendu pendant six mois la loge l’Avenir. Mais combien de fois, dans combien de loges et de journaux maçonniques, les principes de la loge l’Avenir et des solidaires n’ont-ils pas été proclamés ?

Ce que les journaux francs-maçons, tel que le Monde-Maçonnique, exaltent le plus, c’est l’athéisme au lit des mourants ; ce sont ces morts sans Dieu, ces départs pour l’éternité sans aucunes consolations religieuses, ces funérailles sans aucunes prières : voilà ce que ce journal appelle « mourir sans faiblesse[20] ». Dans une seule de ses chroniques, je vois relatés et préconisés jusqu’à cinq morts et cinq enterrements solidaires, dont deux de femmes ![21]. Et voici en quels termes : « Il est mort sans l’assistance des prêtres d’aucune religion… Il est mort fidèle à ses principes, et a été enterré sans prêtres… Inutile d’ajouter que les funérailles de Mme F… ont été purement civiles… » Et une autre fois : « Deux mille maçons suivaient le convoi de Mme S. C… »

[20] Le Monde-Maçonnique, novembre 1866.

[21] Ibid., décembre 1867, p. 496, et septembre 1868, p. 296.

Ailleurs, dans la même Revue, je lis : « Dès 1868, le frère Bremond, trésorier de la Loge l’Écho du Grand-Orient, avait remis au vénérable de la Loge une lettre où il déclarait : « Je désire être enterré civilement ET maçonniquement[22]. »

[22] Ibid., juillet 1873, p. 158.

Aussi, ne suis-je pas surpris de lire dans le même Monde-Maçonnique, que la R∴ L∴ l’École Mutuelle, loge infatigable, dit cette Revue, et qui a pour premier Sur∴ (surveillant) le F∴ Tirard, que cette Loge, dis-je, a mis à l’ordre du jour des questions à étudier par elle, celle-ci :

« De l’organisation des enterrements civils ET maçonniques[23]. »

[23] Ibid., mai 1866, p. 30.

Naturellement aussi le Monde-Maçonnique ne pouvait qu’applaudir à ces vers de M. Laurent-Pichat :

Que j’aie été fourmi, que j’aie été géant,

S’il faut que je descende à la nuit du néant,

J’y descendrai sans peur…

Pas de cierges rangés au chœur en promenoir !

Pas de prêtres autour d’un catafalque noir !

Sur les murs de l’Église en deuil, pas de croix blanches[24] !

[24] Ibid., tom. XI, p. 197.

Et quelles impiétés, hélas ! et, je dois l’ajouter, quelles pauvretés, ne débitent pas d’ordinaire en ces occasions les orateurs des loges !

Ainsi, aux funérailles du F∴ Bremond, dont nous parlions tout à l’heure, le F∴ Pinchenat s’écriait : « L’homme meurt, mais les idées ne meurent pas… Pauvre cher frère, tu revivras en nous !… »[25]

[25] Ibid., juillet 1873, p. 162.

Grande consolation, pour ce pauvre frère Bremond, de revivre ainsi dans le cher frère Pinchenat !

Qu’on ne parle donc plus de cette tolérance et de ce respect pour la Religion, inscrits, faut-il dire si hypocritement, au frontispice de la constitution maçonnique !

IV
LA FRANC-MAÇONNERIE ET L’EXISTENCE DE DIEU

Serrons de plus près encore la question, et pour mieux montrer l’incompatibilité absolue du principe fondamental de la maçonnerie avec le Christianisme, voyons comment ils l’entendent, et jusqu’où ils sont, en fin de compte, obligés de le pousser : jusqu’à l’athéisme.

Oui, le principe de la liberté de conscience absolue et illimitée que proclame la Maçonnerie, ne lui permet point de professer, sans inconséquence, je ne dis pas seulement le Christianisme, mais même l’existence de Dieu, ce dogme que certains Maçons ont cru primordial en Maçonnerie. En principe, la Franc-Maçonnerie est une société sans foi d’aucune sorte, sans aucune croyance, même en Dieu.

C’est ce que de récents débats dans son sein ont démontré jusqu’à l’évidence, et ce que l’impérieuse logique proclame encore plus haut.

Disons quelque chose de ces débats.

Un historien, franc-maçon, membre aujourd’hui de l’Assemblée nationale, M. Henri Martin, avait eu le malheur d’écrire, en octobre 1866, dans le Siècle, les lignes suivantes :

« La Franc-Maçonnerie est une société THÉISTE, recevant dans son sein les hommes de toute religion, à condition qu’ils professent le principe de la liberté religieuse. »

« Son but, ajoutait M. Henri Martin, est le bien des hommes et le progrès du monde ; et ses associés sont les ouvriers de Dieu dans cette œuvre. La Franc-Maçonnerie est cela ou n’est rien : effacer du programme maçonnique le grand architecte de l’univers, c’est effacer la Franc-Maçonnerie elle-même. Otez l’architecte, il n’y a plus ni temple ni maçons…

« Les orthodoxes de la Maçonnerie sont dans leur droit en refusant le titre de maçons à ceux qui rejettent l’architecte, et abattent le temple. »

Ces paroles soulevèrent une tempête dans la Maçonnerie ; de tous côtés des maçons se levèrent, indignés qu’on eût pu présenter la Franc-Maçonnerie comme une société théiste, croyant à Dieu, à l’architecte de l’univers, et ils firent entendre les plus énergiques protestations.

Un orateur d’une des Loges parisiennes, le F∴ Henri Brisson, qui est, lui aussi, membre de l’Assemblée nationale, accusa M. Henri Martin d’avoir, en proclamant la Franc-Maçonnerie une société théiste, et croyant en Dieu, parlé « un langage de SECTAIRE INTOLÉRANT ». M. H. Martin n’a pas compris le principe fondamental de la Maçonnerie. « Si la reconnaissance de ce grand architecte était, comme M. H. Martin le dit par erreur, primordiale en maçonnerie, il n’y aurait chez les maçons ni liberté de conscience, ni liberté d’opinions[26]. »

[26] Le Temps, 4 novembre 1866.

Deux autres francs-maçons qui, à cette époque, étaient membres du Conseil de l’ordre, le F∴ Caubet, et le F∴ Massol, élu récemment membre du Conseil municipal de Paris, déclarèrent que si la Franc-Maçonnerie professait la croyance en Dieu, « la Maçonnerie ne serait qu’une secte religieuse, ayant, comme toutes les sectes, ses dogmes, son orthodoxie, sa profession de foi ».

Et ils citèrent à l’appui de leur argumentation « un rapport émanant d’une COMMISSION GÉNÉRALE maçonnique de 1863, dont les CONCLUSIONS furent adoptées ». Ce rapport disait :

« La Maçonnerie est une institution soustraite à tout joug d’Église et de sacerdoce, à tous les caprices des révélations, et à toutes les hypothèses des mystiques[27]. »

[27] Le Monde-Maçonnique, novembre 1866, p. 439-441.

Les hypothèses des mystiques, on sait que cela signifie simplement l’existence de Dieu, déclarée maintes fois par le F∴ Massol, par les partisans de la morale indépendante, par les positivistes et les Francs-Maçons, une hypothèse invérifiable.

Ainsi donc, le rapport adopté par l’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE Maçonnique de 1863 le déclare expressément : la Maçonnerie est une institution affranchie du joug non-seulement des croyances révélées, mais même de la simple croyance en Dieu.

M. Henri Martin semblait cependant avoir d’autant plus raison de présenter la Franc-Maçonnerie comme une société théiste, que toutes ses planches, (c’est-à-dire ses pièces officielles,) devaient porter en tête la formule séculaire : A la gloire du grand architecte de l’univers ; et que, de plus, la question semblait avoir été jugée en faveur du théisme l’année précédente même, dans le grand convent maçonnique de 1865.

Ce convent avait pour objet une œuvre capitale, l’élaboration d’une nouvelle constitution pour la Maçonnerie française. C’est à cette occasion que s’agitait avec une nouvelle ardeur la question déjà soulevée au sein de la Maçonnerie, à savoir si elle continuerait à maintenir en tête de ses planches ses vieilles formules. Pendant que les Loges élaboraient la nouvelle constitution, sur 151 projets qui arrivèrent au Grand-Orient de Paris, 60 réclamèrent l’abolition absolue de toutes formules affirmant l’existence de Dieu.

Néanmoins, après les plus vifs débats au sein du convent, la formule fut conservée.

Mais, hélas ! si la vieille formule se trouvait maintenue, la logique était contre elle ; car, logiquement, cette abstraction de toute croyance, proclamée par la constitution maçonnique comme sa base fondamentale, ne lui permet pas, sans inconséquence, de prescrire comme obligatoire une formule où l’existence de Dieu est proclamée.

Aussi de nombreuses protestations se firent-elles entendre au sein des Loges.

Je lis, en effet, dans le Monde-Maçonnique :

« Dans sa séance du 26 octobre, la première section de la grande Loge centrale (rite écossais), composée des députés élus par chacune des Loges de cette obédience, a déclaré que, dans sa pensée, la Maçonnerie n’avait pas à affirmer Dieu[28]. »

[28] Le Monde-Maçonnique, novembre 1866, p. 412.

La question revint donc à l’assemblée générale du Grand-Orient, présidée par le Grand-Maître, général Mellinet, le 13 juin 1867. Le débat fut plus vif encore que la première fois : et en effet : « La question, disait le Monde-Maçonnique, tient à l’existence même de la Maçonnerie, à ce qui constitue sa raison d’être, à ce qui est comme la moelle de ses os[29]. »

[29] Avril 1867, p. 50.

« Ils disent », s’écriait avec indignation le même journal, « ils disent : « Nous sommes déistes. La Franc-Maçonnerie est la fille aînée du déisme. »

« La Maçonnerie souscrira-t-elle à cette proposition ? Nous verrons bien ! Nous verrons si elle est capable de SE COUVRIR DE HONTE, elle qui a proclamé si haut la tolérance UNIVERSELLE[30]. »

[30] Ibid., août 1866, p. 220.

Nous avons sous les yeux les curieux débats qui eurent lieu dans cette assemblée générale maçonnique, à laquelle assistaient « deux cent soixante-neuf délégués représentant cent quatre-vingt-trois ateliers ». Les adversaires de la formule soutinrent : que « la Maçonnerie devait donner une définition de Dieu, ou ne plus en parler, car admettre tous les dieux, c’est une négation » ; que « la morale n’a pas besoin de s’appuyer sur Dieu » ; que la Maçonnerie « en affirmant cette idée de Dieu, passerait à l’état d’église[31] ».

[31] Le Monde-Maçonnique, juillet 1867.

Nonobstant cette logique, la tactique l’emporta. L’enseigne fut maintenue. Mais, au fond, que signifie ce vote ? Et, pour qui entend les choses de la franc-maçonnerie, y a-t-il rien de plus vide ? Annulée par cette tolérance maçonnique, qui admettant tous les dieux, n’est qu’une négation, c’est-à-dire l’athéisme, selon l’expression nette du F∴ Pelletan, l’enseigne peut-elle être prise au sérieux ? « Est-ce que », comme l’expliquait au Convent maçonnique un autre F∴, le F∴ Garisson, « est-ce que Proudhon, un des plus grands esprits de ce siècle, n’a pas été reçu maçon ? Est-ce que les jeunes gens du Congrès de Liége n’ont pas été reçus maçons ? Si, certainement ; nous leur avons tendu la main et nous leur avons dit : Travaillez avec nous ! » (Applaudissement)[32].

[32] Ibid.

Oui, tout cela était vrai : oui, Proudhon fut reçu franc-maçon, l’homme qui a dit : « Dieu, c’est le mal » ; et qui, à cette question : « Que doit-on à Dieu ? » répondit : « La guerre ! »

Et les jeunes gens du Congrès de Liége, qui poussèrent, on s’en souvient, ces cris sauvages : « Haine à Dieu ! Guerre à Dieu ! Il faut crever le ciel comme une voûte de papier ! » ces jeunes gens furent reconnus d’excellents auxiliaires de la Maçonnerie, qui leur a tendu la main.

Au surplus, les Francs-Maçons conséquents n’ont pas cessé de protester contre la formule, et espèrent bien arriver à la faire disparaître des règlements. « Nos contradicteurs », écrivait le Monde-Maçonnique, dans le numéro même où il relatait ce vote, « n’ont acquis que le droit d’être intolérants ». Et la maçonnerie n’en reste pas moins « le temple universel éternellement ouvert AUX ATHÉES aussi bien qu’aux PANTHÉISTES, etc.[33] »

[33] Ibid.

Et si l’on veut savoir d’ailleurs ce qui se cache sous la formule, pour ceux qui l’adoptent, c’est l’anéantissement de tous les cultes : qu’on lise, dans le Rituel de l’apprenti maçon le commentaire qu’en donne le vénérable, à l’Apprenti récipiendaire :

« Le déisme est la croyance en Dieu, sans révélation ni culte, c’est la religion de l’avenir, destinée à remplacer les cultes ; etc.[34] »

[34] Manuel de l’Apprenti maçon, contenant le cérémonial, etc., par J. M. Ragon, p. 45.

Qu’on écoute aussi ces professions de foi péremptoires, faites dans de grandes assemblées maçonniques :

« Je dirai que LE NOM DE DIEU EST UN MOT VIDE DE SENS[35]. »

[35] Loge de Liége, 1865. — A. Neut, II, p. 287.

« Il ne faut pas seulement nous placer au-dessus des différentes religions, Mais AU-DESSUS DE TOUTE CROYANCE EN UN DIEU QUELCONQUE[36]. »

[36] Ibid., p. 223.

« Seuls LES IMBÉCILES PARLENT ET RÊVENT ENCORE D’UN DIEU[37]. »

[37] Ibid.

Ainsi donc, une étiquette déiste, qui n’est au fond qu’une déclaration de guerre ouverte contre toute religion positive ; cette étiquette elle-même répudiée par la partie la plus active et la plus remuante de l’association, comme par la logique du principe ; cette abstraction faite de tout dogme, ce principe de la liberté absolue et illimitée, c’est-à-dire de l’indifférentisme absolu, consacrant toutes les audaces de la négation, et emportant peu à peu les derniers restes d’une formule usée ; les doctrines les plus nihilistes envahissant de plus en plus les Loges ; et l’athéisme se proclamant, s’installant, si j’ose le dire, avec une suprême audace, sur les débris de toute croyance à Dieu : tel est, à l’heure actuelle, le bilan doctrinal de la Maçonnerie.

Faut-il encore après cela poser la question si un chrétien peut être franc-maçon ?

V
LA FRANC-MAÇONNERIE ET L’IMMORTALITÉ DE L’AME

Il en est de la croyance à l’immortalité de l’âme comme de la croyance en Dieu : elle suscita au sein de la Maçonnerie les mêmes débats.

Ainsi, quand mourut le dernier roi de Belgique, Léopold, bien qu’il eût reçu l’assistance du culte protestant, et renié, par conséquent, la Maçonnerie, la Maçonnerie belge voulut s’emparer de sa mémoire, et une grande cérémonie funèbre fut célébrée en son honneur au Grand-Orient de Belgique. Mais la maxime suivante avait été affichée au jubé du temple maçonnique par les ordonnateurs de la fête :

« L’âme, émanée de Dieu, est immortelle. »

Contre quoi, la loge la Constance, de Louvain, adressa au Grand-Orient la protestation que voici :

« Considérant que la libre pensée a été admise par les loges belges comme principe fondamental ;

« La loge la Constance, Orient de Louvain, proteste énergiquement contre l’atteinte portée par le Grand-Orient aux principes qui sont les bases de la Maçonnerie[38]. »

[38] Protestation de la Loge LA CONSTANCE, de Louvain, en date du 17e jour, 1er mois 5866 (1866). — Citée par M. Neut.

La protestation des francs-maçons de Louvain fut vivement applaudie en Angleterre et en France. Un journal maçonnique, la Chaîne d’Union, de Londres, écrivit :

« Qui donc pourrait affirmer que l’âme émanée de Dieu est immortelle ? Qui en a la preuve ? Il y a des siècles que les Conciles et les Papes la cherchent, et ils ne l’ont pas encore trouvée… ils ne la trouveront jamais au ciel ! Parce que L’AME HUMAINE SE CRÉE ELLE-MÊME…

« Nous appuyons donc la protestation des frères de Louvain. C’est avec de pareilles phrases, toujours creuses et incohérentes, qui sont du domaine de la fantaisie et de l’imagination, qu’on arrive tôt ou tard à encapuciner un pays.

« Frères de Louvain, vous avez eu raison de protester[39] ! »

[39] La Chaîne d’Union, Londres, 1er mai 1866. — Citée par le Monde-Maçonnique.

Et, de son côté, le Monde-Maçonnique s’écria :

« Comment le Grand-Orient de Belgique ne comprend-il pas qu’en affirmant publiquement par une devise l’immortalité de l’âme, il porte une atteinte sérieuse à la liberté de conscience[40] ? »

[40] Le Monde-Maçonnique, novembre 1866, p. 421.

Le Grand-Orient repoussa la protestation ; mais comment ? Fut-ce en maintenant l’affirmation de l’immortalité de l’âme ? Non : Il déclara que cette formule n’est pas sérieuse, n’oblige personne, et n’est là, dans la Maçonnerie, que par égard pour de vieilles traditions ; que d’ailleurs ces questions de Dieu et de l’âme ne peuvent recevoir aucune solution ; enfin que l’essence de la Maçonnerie est de ne professer aucune croyance :

« Déjà en 1837, le Grand-Orient de Belgique dégageait la Maçonnerie nationale de tout dogme religieux ou philosophique… Le Grand-Orient ne prescrit aucun dogme. Si le principe de l’immortalité de l’âme apparaît dans les rituels ou dans les formulaires, si l’idée de Dieu s’y produit sous la dénomination du Grand-Architecte de l’univers, c’est que ce sont là les traditions de l’Ordre. Mais cette formule n’enchaîne aucune conscience. De notre temps, il serait puéril de s’attacher à soulever des questions qui ne peuvent conduire à aucune solution[41]. »

[41] Ibid.

Et pour mieux voir ce que cette incroyance permet de dire dans les Loges maçonniques, il suffit de citer encore quelques fragments des discours qui se débitent à l’enterrement des frères qui ont repoussé à leur lit de mort la religion :

« Dans le recueillement suprême de sa conscience, il s’est avancé vers l’infini avec un calme antique. » Voilà ce qui est dit d’un franc-maçon mort comme il avait vécu, sans Christ et sans Dieu.

« Un vrai Maçon doit mourir comme il a vécu, en libre penseur, et loin de considérer une telle mort comme une honte, c’est un titre qu’il faut franchement revendiquer…[42] »

[42] Discours du F∴ Ranwet, souv∴ Gr∴ Command., Neut, t. I, p. 155.

Nous avons sous les yeux nombre de discours maçonniques, où fut tenu le même langage.

Pour le F∴ Ragon, le fondateur de la Loge des Trinosophes à Paris, l’auteur du rituel que nous citions tout à l’heure, qu’est-ce que la mort et l’immortalité ? La mort n’est autre chose que « la DÉPERSONNIFICATION de l’individu, dont les éléments matériels — poursuit le F∴ Ragon, et ceci est l’immortalité telle qu’il l’entend — se décomposent, s’unissent à des éléments analogues, et concourent aux transformations infinies de la matière toujours animée ».

Certes, il est impossible de professer plus crûment un plus grossier matérialisme, et un athéisme plus éhonté.

Et que dire de ce singulier éloge funèbre prononcé sur la tombe du F∴ Bourdet, de la R. L. La Persévérance, de l’O∴ d’Arles, par le F∴ Coindre : « Frère Bourdet, chacune des parties de ton corps va disparaître pour nous, et retourner au creuset universel d’où elles étaient sorties, pour concourir à la formation d’une myriade d’autres corps[43]. »

[43] Le Monde-Maçonnique, juillet 1867, p. 173.

Voilà le F∴ Bourdet bien avancé. Et son âme ! où va-t-elle ? — De son âme, bien entendu, pas un mot.

L’immortalité maçonnique, dans les théories que nous venons de voir, ce n’est donc pas l’immortalité de l’âme ni de la personne, puisque tout au contraire l’individu est DÉPERSONNIFIÉ par la mort ; mais celle des éléments matériels non anéantis. C’est aussi celle de l’idée ! L’idée que le mort servait ne meurt pas avec lui ; elle passe dans l’esprit de ceux qui demeurent ; et ils ajoutent gravement : EN SORTE QUE RIEN NE SE PERD…

N’est-ce pas cacher sous de risibles et menteuses formules les plus misérables espérances ?

Ailleurs, sur la tombe du chef du Grand-Orient de Belgique, le F∴ Verhagen :

« Il ne fit pas précéder ses derniers instants par de superstitieuses expiations. »

Voilà comment les francs-maçons traitent les consolations que la religion donne, et peut seule donner aux mourants, à ce moment redoutable où le monde s’évanouit à leurs regards pour les laisser seuls en face de l’avenir éternel. L’orateur continue :

« Nos regrets ne sont pas troublés par de vaines terreurs ; nos espérances ne reposent pas sur les idées d’une vaine crédulité

« Des purifications emblématiques nous avertissent que le feu créateur est l’unique purificateur dans la nature[44]. »

[44] M. Neut, t. I, p. 149.

L’orateur, en effet, exposait cette belle théorie sur le feu créateur et unique purificateur, devant un monument « au pied duquel s’élevait un cyprès ; en avant de l’estrade, sur un autel de forme cubique, se trouvaient des vases d’argent et de cristal, renfermant le feu, les parfums, et l’eau lustrale, etc. »

Le feu, les parfums, l’eau lustrale, on le voit, c’est un culte complet : rien n’y manque. Et dans tous les récits de ces cérémonies funèbres, que les francs-maçons célèbrent entre eux, dans leurs temples, quel bizarre appareil ! et au fond toujours quelle inanité ! Des mots sonores recouvrant des idées creuses ; de la pompe dans le vide.

Je transcris textuellement ici un tracé maçonnique, c’est-à-dire un récit officiel ; il s’agit des honneurs rendus au F∴ Fontainas, bourgmestre de Bruxelles :

« Lorsque le Suprême Conseil a pris la place qui lui est réservée, le Vénérable-Maître, en chaire, se recueille et dit :

« Frère premier Surveillant, quelle heure est-il ?

« LE F∴ PREMIER SURVEILLANT : L’heure où la fin est devenue le commencement.

« LE VÉNÉRABLE-MAITRE, en chaire : C’est la loi de la nature. » Grande vérité, en effet ! « Mes frères, faisons notre devoir.

« Il se dirige, suivi du Suprême Conseil, des députés des loges, et des frères qui décorent les colonnes à la suite du tombeau.

« LE VÉNÉRABLE-MAITRE, en chaire : Frère André Fontainas, réponds-nous !

« Vainement, les frères premier et deuxième Surveillants répètent-ils ce lugubre appel. La tombe reste muette. Le Vénérable dit alors : Le Maître reste sourd à la voix de ses frères. »

Je le crois bien ; depuis plusieurs jours déjà il était enterré.

« A ces paroles, succèdent les sons lugubres du tam-tam, dont la vibration expire lentement sous la voûte du temple.

« Le frère orateur prononce alors un morceau d’architecture. » (Un discours.) Nous en avons cité plus haut quelques paroles : « Un vrai Maçon doit mourir comme il a vécu, etc. »

Puis, après les cérémonies, que j’abrége, on se rend au temple de l’immortalité, tout rempli de flambeaux allumés. C’est là qu’un autre frère orateur explique quelles sont les espérances maçonniques, délivrées, bien entendu, « des prisons du dogme catholique et de toutes les sectes particulières ».

Le Monde-Maçonnique a donc parfaitement raison de caractériser ainsi les deux pompeuses formules de la Franc-Maçonnerie :

« DIEU, le GRAND-ARCHITECTE DE L’UNIVERS, dénomination générique que tout le monde peut accepter, MÊME CEUX QUI NE CROIENT PAS A UN DIEU ;

« L’immortalité de l’âme, ou la perpétuité de l’être, SINON INDIVIDUEL, DU MOINS COLLECTIF[45] » : c’est-à-dire non pas l’immortalité de l’âme et de l’individu, mais la perpétuité de l’espèce.

[45] Le Monde-Maçonnique, t. IV, 657.

Aussi le F∴ docteur Guépin a-t-il pu dire sans être démenti :

« La majorité, qui a inscrit sur notre sanctuaire Dieu et l’immortalité de l’âme, a été intolérante. »

Et le pasteur Zille, que nous citions tout à l’heure, ajoutait : « Seuls LES IMBÉCILES, ignorants et faibles d’esprit, rêvent encore d’un Dieu, ET DE L’IMMORTALITÉ. »

VI
INCOMPATIBILITÉ DU PRINCIPE FONDAMENTAL DE LA FRANC-MAÇONNERIE AVEC TOUTE RELIGION

Il est évident du reste, pour peu qu’on veuille y réfléchir, que le principe fondamental de la Franc-Maçonnerie implique non-seulement la négation formelle du christianisme, mais encore une flagrante erreur philosophique. C’est la formule même du scepticisme et de l’indifférentisme le plus complet.

Ce principe, en effet, quel est-il ? C’est la libre pensée : « La libre pensée est LE PRINCIPE FONDAMENTAL de la Maçonnerie[46] » ; non pas la liberté RESTREINTE, mais COMPLÈTE[47], universelle ; la liberté ABSOLUE, illimitée, dans toute son étendue[48] : « La liberté ABSOLUE de la conscience est l’UNIQUE BASE de la Maçonnerie[49]. » La Maçonnerie, en effet, « est SUPÉRIEURE à TOUS les dogmes[50] » ; elle est « AU-DESSUS des religions[51] » ; « la liberté de la conscience est SUPÉRIEURE à TOUTES les croyances religieuses[52] » ; quelles qu’elles soient, même à la croyance en Dieu : « La Maçonnerie est une institution soustraite à TOUTES LES HYPOTHÈSES DES MYSTIQUES[53] » ; Les Francs-Maçons doivent en conséquence se placer non-seulement au-dessus des différentes religions, mais bien au-dessus de toute croyance EN UN DIEU QUELCONQUE[54]. » Enfin ils vont jusqu’à dire : « Nous serons nos propres prêtres et NOS PROPRES DIEUX[55] » ; et cette liberté, non pas restreinte, mais complète, universelle, illimitée est un DROIT[56].

[46] A. Neut, t. I, p. 408.

[47] Le Monde-Maçonnique, novembre 1866, p. 441.

[48] Ibid., mai 1866, p. 22.

[49] Ibid.

[50] Ibid.

[51] M. Neut, t. I, p. 285.

[52] Ibid., t. II, p. 192.

[53] Le Monde-Maçonnique, novembre 1866, p. 441.

[54] Neut, t. II, p. 233.

[55] Ibid., p. 202.

[56] Const. maçonnique, art. 1er.

Ainsi, la liberté, le droit, au point de vue non de la loi civile, mais du for intérieur de la conscience ; la liberté, le droit universel, absolu, illimité, de croire ce qu’on voudra, comme on voudra, ou de ne rien croire du tout, ce droit, proclamé antérieur et supérieur à toute croyance religieuse : Voilà, d’après les Maçons que nous venons d’entendre, le principe fondamental, l’unique base de la Maçonnerie.

Eh bien, il est manifeste d’abord que ce principe, ainsi entendu, est une flagrante erreur philosophique, et j’en demande bien pardon à ceux de MM. les Francs-Maçons qui croient en Dieu, c’est la négation implicite, même de la religion naturelle.

En effet, si la religion naturelle existe, elle oblige, par elle-même, en principe et en droit ; c’est cette obligation qui est antérieure et supérieure à l’homme, et elle limite sa liberté, elle lie sa conscience. En fait, l’homme, devant cette obligation, peut bien trouver, dans son ignorance ou sa bonne foi, pour son incroyance, une excuse, mais non pas un droit, antérieur et supérieur à la loi. Là est l’équivoque et l’erreur capitale du principe maçonnique. Certes, il ne suffit pas de nommer sa conscience pour avoir le droit de tout faire et de tout nier.

Et pour mettre ceci sous les yeux par un exemple frappant, il ne suffit pas, comme le disait très-bien à la tribune l’honorable M. Laboulaye au sujet des Mormons, il ne suffit pas, pour se dégager, qu’on puisse dire : « ma conscience exige que j’aie plusieurs femmes » ; non cela ne suffit pas, ni vis-à-vis de la morale, ni vis-à-vis de la loi civile.

Un raisonnement identique s’applique au Christianisme. S’il est une institution divine, il oblige, par lui-même, tous les hommes ; et cette obligation, supérieure à l’individu, à moins qu’on ne proclame l’individu supérieur à Dieu, limite sa liberté : là encore l’ignorance ou la bonne foi peuvent fournir une excuse, mais non pas créer un droit, absolu, illimité, antérieur et supérieur au Christianisme.

Cette liberté, absolue et illimitée, de la conscience, que les francs-maçons posent à la base de la Maçonnerie, n’existe donc pas ; c’est là une des chimères de ce faux libéralisme, condamné par l’Église, et qui n’est autre chose que le scepticisme ou l’indifférentisme en matière de croyances ; le proclamer, comme fait la Maçonnerie, c’est nier implicitement, mais réellement, toute religion, naturelle ou révélée.

Donc le principe maçonnique est exclusif du Christianisme, et dès lors un chrétien ne peut pas être franc-maçon.

Du reste, quand une institution se propose, comme la Maçonnerie, le progrès, non-seulement matériel, mais intellectuel et moral, de l’humanité, en dehors de la Religion, en dehors du Christianisme, que fait-elle encore autre chose que se substituer à la Religion, au Christianisme ; le nier par conséquent ? Car s’il est inutile et superflu pour une telle œuvre, les hommes n’en ont que faire : il est pour cela, ou il n’est rien.

Quand donc le Monde-Maçonnique vient nous dire que le propre de la Maçonnerie est de réunir tous les hommes, à quelque Religion qu’ils appartiennent, je lui demande encore bien pardon, mais le Monde-Maçonnique ne s’entend pas lui-même : et pour peu qu’on ne se paye pas de mots, et qu’on aille au fond des choses, on verra que placer à la base des constitutions maçonniques un tel principe, et prétendre ensuite qu’on ne touche pas à la religion, c’est une contradiction et une duperie.

C’est ce que reconnaissait, avec une franchise qui ne laisse rien à désirer, un haut dignitaire d’une loge allemande :

« Maçonnerie et catholicisme, écrivait-il, s’excluent réciproquement : CE SONT LES ANTIPODES… Je demande comment un catholique peut rester fidèle à sa religion tout en professant les doctrines maçonniques… Un homme qui croit au symbole des apôtres, comment peut-il entendre dire qu’il est libre et qu’il n’est tenu à aucune croyance ? » Ce sont deux choses contradictoires. — Extrait de la brochure : Die gegenwart und Zukunft der Freimaurerei in Deutschland. (Leipzig, 1854, p. 116 et suiv.) »

VII
NOUVEAUX DÉTAILS SUR LA GUERRE FAITE AU CHRISTIANISME : LA MORALE SANS DIEU, L’ENSEIGNEMENT SANS RELIGION

La Maçonnerie est donc une guerre profonde déclarée à toute religion. Mais le but odieux des Francs-Maçons apparaît surtout dans le zèle qu’ils déploient pour prêcher la morale sans Dieu, et, par suite, l’enseignement de la jeunesse séparé de toute croyance religieuse.

La morale, disent-ils, c’est toute la Maçonnerie ; mais cette morale, ils la veulent sans aucune religion. C’est dans les Loges que s’est élaborée, c’est des Loges qu’est sortie cette chimère impie qu’ils ont intitulée la morale indépendante, et qui n’est qu’une forme de l’athéisme.

Pas si chimère pourtant, puisque la Commune triomphante à Paris se hâta de la réaliser, en faisant disparaître des écoles tout emblème, tout enseignement religieux, et que, tout récemment encore, revenant aux traditions de la Commune, le Conseil général de la Seine votait, dans le même sens et dans le même but, l’enseignement obligatoire et laïque.

« La morale est indépendante de toute hypothèse religieuse[57]. »

[57] Le Monde-Maçonnique, mai 1867, p. 51.

Tel est l’axiome de la Maçonnerie. Et voici les conséquences qu’elle en tire : c’est que l’instruction religieuse doit être supprimée. Et la raison qu’elle en donne, c’est que les croyances religieuses sont inutiles pour l’éducation de la jeunesse, et de plus que la FOI EN DIEU ENLÈVE A L’HOMME SA DIGNITÉ, TROUBLE SA RAISON, et PEUT CONDUIRE A L’ABANDON DE TOUTE MORALE.

C’est ce qui a été expressément déclaré dans la R∴ L∴ La Rose du parfait silence, à Paris. A cette question en effet : « L’instruction religieuse doit-elle être supprimée ? Sans aucun doute, fut-il répondu ; et l’orateur de la R∴ L∴ développa en ces termes cette réponse :

« Le principe d’autorité surnaturelle, c’est-à-dire la foi en Dieu, ENLÈVE A L’HOMME SA DIGNITÉ ; est inutile pour discipliner les enfants ; et il est même susceptible de LES CONDUIRE A L’ABANDON DE TOUTE MORALE. »

« Le respect dû spécialement à l’enfant, ajouta-t-il, interdit de lui inculquer des doctrines QUI TROUBLENT SA RAISON[58]. »

[58] Ibid., octobre 1866, p. 372, 373.

Veut-on un autre témoignage ? Je lis encore ceci dans le Monde-Maçonnique[59] :

[59] T. XIII, mai 1870, p. 40.

« La R∴ Loge les Amis de l’Ordre, Orient de Paris, a posé dernièrement la question suivante :

« Quelle éducation un Maçon doit-il donner à ses enfants ? »

« Tous les orateurs se sont montrés partisans d’une éducation libre, laïque, indépendante de l’étroitesse de l’enseignement religieux. »

Et le Monde-Maçonnique cite en entier un de ces discours, dont j’extrais le passage suivant :

« Plus de cette instruction bâtarde, faussée, basée sur des dogmes surannés… Cette méthode d’élever nos enfants a trop duré ; il est temps, grand temps qu’elle finisse… La base sur laquelle il faut fonder l’instruction de nos enfants, la voici : Apprenons-leur à admirer, à étudier les grands phénomènes de la nature, et l’orateur ajoute : « sans nous trop soucier de quel nom nous devons décorer ces belles choses[60]. »

[60] Ibid., p. 14, 15.

Mais voici un sentiment plus paternel encore, et qui inspire ces Messieurs dans l’éducation de leurs enfants :

« La Maçonnerie », disait le F∴ Massol, dans une des séances de la session maçonnique internationale tenue en Juillet 1867, « doit être et n’est qu’une école de morale, indépendante de tous les dogmes religieux. J’ai élevé des enfants, mais je ne leur ai jamais menti. CHAQUE FOIS QU’ILS M’ONT DEMANDÉ CE QUE C’ÉTAIT QUE DIEU, JE LEUR AI RÉPONDU : « JE N’EN SAIS RIEN. » C’EST AINSI QUE J’EN AI FAIT DES HOMMES[61]. »

[61] Le Monde-Maçonnique, août 1867, p. 196-197.

Voici du reste comment dans une poésie maçonnique du F∴ Lachambaudie, lue dans un banquet maçonnique, est traité le catéchisme chrétien :

« Quel est ce livre élémentaire ?

« De superstitions, où la raison s’altère,

« C’est un tissu. . . . . »[62]

[62] Ibid., avril 1867, p. 722.

Les Loges belges ne se sont pas laissé devancer ici par les Loges françaises. Ainsi, en 1864, le Grand-Orient de Belgique, — je ne cite pas, on le voit, du minces autorités maçonniques, — mit la même question à l’ordre du jour de toutes les Loges de l’Obédience ; les Loges lui répondirent, et voici jusqu’où la Loge d’Anvers en particulier ne craignait pas d’aller dans sa réponse :

« L’ENSEIGNEMENT DU CATÉCHISME EST LE PLUS GRAND OBSTACLE AU DÉVELOPPEMENT DES FACULTÉS DE L’ENFANT.

« L’INTERVENTION DU PRÊTRE dans l’enseignement PRIVE LES ENFANTS DE TOUT ENSEIGNEMENT MORAL, logique et rationnel[63]. »

[63] Journal de Bruxelles, 28 novembre 1864. — Cité par M. Neut, t. I, p. 347.