NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.

BARNABÉ


OUVRAGES

DE

FERDINAND FABRE.


LES COURBEZON1 vol.
(ouvrage couronné par l’Académie française.)
JULIEN SAVIGNAC1 vol.
MADEMOISELLE DE MALAVIEILLE1 vol.
LE CHEVRIER1 vol.
L’ABBÉ TIGRANE1 vol.
LE MARQUIS DE PIERRERUE:—LA RUE DU PUITS-QUI-PARLE1 vol.
—————————LE CARMEL DE VAUGIRARD1 vol.
BARNABÉ1 vol.

BARNABÉ

PAR

FERDINAND FABRE

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

Libraire de la Société des Gens de Lettres

PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D’ORLÉANS


1875

Tous droits réservés.

Je dédie ce livre

à

HECTOR MALOT,

Comme un témoignage de mon amitié.

FERDINAND FABRE.

Septembre 1874.


TABLE DES MATIÈRES.

Page
PRÉAMBULE[1]
LIVRE PREMIER——LA COMÉDIE
I.[7]
II.[16]
III.[29]
IV.[40]
V.[50]
VI.[60]
VII.[69]
VIII.[80]
IX.[93]
X.[104]
LIVRE DEUXIÈME—L’IDYLLE
I.[117]
II.[129]
III.[144]
IV.[156]
V.[171]
VI.[185]
VII.[197]
VIII.[209]
IX.[222]
X.[233]
LIVRE TROISIÈME—LE DRAME
I.[249]
II.[262]
III.[274]
IV.[286]
V.[301]
VI.[316]
VII.[330]
VIII.[343]
IX.[358]
X.[377]
CONCLUSION[399]

BARNABÉ


PRÉAMBULE

...C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi qu’un à un les ermitages se ferment, que les ermites, besace au dos, quittent leurs chapelles solitaires et qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres sont-ils partis de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque, cette richesse de nos contrées, va perdre singulièrement!

Mon Dieu, je sais bien que les Frères libres de Saint-François, comme aimaient à se faire appeler les membres de cette corporation absolument laïque, avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle plus de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était peu édifiant, à Bédarieux, de voir, le lundi, jour de marché, les ermites des montagnes voisines sortir du cabaret de la Grappe-d’Or en titubant, en se bousculant, en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures isolées en décrivant des zigzags ridicules dans la poussière des chemins...

Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait s’en aller «dodelinant de la tête et marmottant de la bouche,» ne scandalisaient en aucune façon nos populations méridionales, qui ne confondirent jamais les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses, pourquoi leur enlever violemment ces moines fantaisistes, sans caractère religieux véritable, recrutés dans les fermes, non dans les séminaires, paysans dans le fond, nullement prêtres, et capables, quand la besogne pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier venu ou la serpette dans la vigne, ou la gaule dans l’olivette, ou la faucille dans les blés? Hélas! ils avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces faiblesses les ont perdus.

Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on laisser s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses, ces maisonnettes parfois si gaies, parfois si terribles, selon les dispositions gracieuses ou violentes du site, mais toujours si hospitalières et si charmantes?

En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant la grive parmi les genévriers de Camplong, ou le lièvre dans les pierrailles semées de thym de Lunas, vite vous couriez frapper à l’ermitage de Saint-Sauveur ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez accueilli à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures sèches de châtaigniers dans l’âtre, et quelles santés à saint Hubert avec le vin quêté aux meilleurs endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à vous en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait, les pansait s’ils étaient blessés, et les installait en un coin sur de la paille fraîche, une écuelle bien remplie sous le nez. Ces braves Frères libres de Saint-François, quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants avec les chasseurs!

Du reste, il était de tradition en nos Cévennes, quand le titulaire d’un ermitage venait à mourir, de lui donner pour successeur un homme «gai et bien délibéré.» Les curés exigeaient bien du candidat certaines garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête par toute la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement la religion, qu’il fût célibataire ou veuf... Mais il avait beau réunir les conditions requises, si on lui connaissait l’esprit morose, il était impitoyablement rejeté.

«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en apprendre à rire,» dit un jour Simon Garidel, maire des Aires, à un rustre mélancolique qui sollicitait en larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de Saint-Michel.

Maintenant, un mot, au point de vue historique, sur nos ermites cévenols.

La Confrérie des Frères libres de Saint-François, qui vient de disparaître, était fort ancienne; les renseignements puisés aux meilleures sources en font remonter l’établissement dans nos pays au commencement du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.

Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des bandes de Simon de Montfort, s’éparpillèrent dans nos villages où, trouvant le vin bon, les femmes jolies, ils contractèrent des alliances et se fixèrent.

Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses n’eurent pas des douceurs égales pour tous ces guerriers vagabonds. On compta bon nombre de réfractaires. Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait ouvrir à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, une fois les hérétiques dépêchés par le fer et le feu, ne songèrent qu’à revenir à la vie paisible du couvent. A la cime de nos montagnes, qu’ils avaient couvertes de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et d’autorité, sous le vocable d’«ermites», s’en impatronisèrent les maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le concile de Latran eut reconnu solennellement l’Ordre des Franciscains, que nos Réguliers sans règle des Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de Frères libres de Saint-François.

Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, les abbayes sur le territoire desquelles on avait édifié ces chapelles rustiques, en prirent la direction souveraine, en y maintenant un frère-lai, lequel, veuf de toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans, recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, avait la mission expresse de les «édifier». La célèbre abbaye de Joncels pourvut, durant des siècles, à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.

A la Révolution française, éclipse totale des Frères libres de Saint-François; on n’en découvre la trace nulle part.

Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans les esprits, et le catholicisme, un moment aboli, ayant reparu triomphant depuis le Concordat, on parla, chez nous, de restaurer les pèlerinages aux chapelles votives. Les chapelles étaient bien demeurées debout; mais où retrouver les ermites? Le fait est que les curés des paroisses, heureux de céder à l’entraînement général, chargèrent des laïques pieux du soin de nettoyer les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés aux saints de la contrée, dans un état de décence qui permît d’y célébrer la messe, au jour marqué des processions.

Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots paysans—tantôt le maître d’école, tantôt le sacristain, quelquefois le maire lui-même du village—qui furent les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou de Notre-Dame de Cavimont.

Mais vers cette époque, tout changea brusquement. Amnistiés d’avance par l’exaltation religieuse que, sur divers points de nos campagnes, la plantation des croix de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant de la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique et ressusciter la corporation éteinte des Frères libres de Saint-François.

En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, en appelèrent-ils à l’autorité diocésaine; les évêques, enfiévrés eux-mêmes par l’excitation devenue endémique, négligèrent de prendre une décision et finirent par fermer les yeux.

C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa source, nous en sommes convaincu, dans un sentiment respectable de propagande pieuse, que, durant quarante années, nous avons vu, dans tout le midi de la France, les Frères libres de Saint-François, rustauds masqués en Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. Au lieu de se vouer exclusivement, ainsi que l’avaient fait les soldats de Simon de Montfort ou les frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme l’argent salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour le mépriser, nos ermites-paysans se vautrèrent dans l’ignominie.

Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté au pays cévenol, tenta tous les moyens pour rendre les Frères libres plus dignes de l’habit qu’ils s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit. L’homme de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu moins que la gendarmerie pour délivrer la religion d’auxiliaires capables seulement de la compromettre et de la déshonorer.


LIVRE PREMIER


LA COMÉDIE

I

M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf.

Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle seule, comptait six ermitages: Notre-Dame de Nize, Saint-Pantaléon de Boubals, Saint-Sauveur de Camplong, Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel des Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix ans pour être autorisé à suivre les processions qui, à certains jours de fête, au branle-bas de toutes les cloches de la ville, escaladaient nos rudes pics cévenols vers les chapelles votives, je me souviens encore avec quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres de Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé par mon oncle, curé des Aires, vînt nous voir à la maison, soit que par hasard j’avisasse un de ses confrères dans la rue. Tout me charmait en eux: et le miroir du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et la croix en laiton de l’énorme chapelet.

—Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi une image!

Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des profondeurs de ses grandes poches, le dépliait à mes yeux éblouis, découpait prestement un saint ou une sainte avec son couteau aiguisé comme un rasoir, et me remettait son cadeau en me demandant ma demeure et mon nom.

—Voilà notre maison, répondais-je levant la main.

Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa générosité envers moi, tantôt par un long pli de saucisses, tantôt par une grosse tranche de jambon. Quelquefois, ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait juste au moment où nous nous mettions à table, et, malgré mon père, un peu bien surpris de l’arrivée d’un pareil convive, ma mère lui indiquait un siége. Pauvre mère! pauvre mère!...

J’avais fini par faire la connaissance presque intime des six ermites de la vallée; je savais leurs noms, et les jours de foire, bien sûr de les voir arriver tous les six pour quêter dans la foule, j’allais les attendre au pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg Saint-Louis.

—Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé! frère Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère Agricol!... Hé! frère Gratien!... m’écriais-je, les appelant au fur et à mesure qu’ils passaient et battant joyeusement des mains.

Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager de leur besace encore vide ou à celui encore plus grand de marcher, tenant entre mes doigts la croix luisante de leur chapelet flottant! Mes camarades—des gamins ébouriffés—m’enviaient tant de préférences, et nous regardaient défiler, les yeux pleins de cette bonne grosse envie des enfants, d’où les luttes, les douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore chassé la naïveté.

—Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec une sorte de rage.

En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu l’ami des ermites, qui distribuaient des images, racontaient des histoires merveilleuses, et, au besoin, si mon gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à la comédie.

Ah! la comédie!...

Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on le suppose, s’appelait la comédie. Une représentation de Sainte Geneviève de Brabant ou l’Innocence reconnue, dans un vaste hangar de la rue du Moulin-à-l’Huile, comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur ambulant dans une maison suspecte du quartier du Château, comédie! Un combat féroce entre des ours pyrénéens et nos terribles chiens-loups des Cévennes, sous la tente, au Planol, petite place située au bout de la grande rue, comédie, toujours comédie!

A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François n’avaient garde de manquer. Que de fois, je vis les têtes des ermites Barnabé Lavérune et Venceslas Labinowski, deux robustes gaillards, grands comme des peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la foule! Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner sur l’assistance pareils à des fanfares joyeuses! Que de fois je me sentis transporté par leurs applaudissements frénétiques, soit que Geneviève de Brabant eût fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur fort habilement eût extrait sa muscade du nez d’un paysan tout ébaubi, soit que nos chiens, race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le poteau du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.

Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski, frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi. Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf; sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs, manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» lui criait-on.—Il partait. Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse vu. Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la bride de Baptiste à la main. Le brave homme!

Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles.

Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners en un coin de la Grappe-d’Or, tandis que ma famille, inquiète, me cherchait par toute la ville!

Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.

Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et qu’il y eût quelque naïveté à m’abreuver de longs récits, cet homme ne tarissait pas avec moi sur ses aventures. Il avait fait la guerre en Pologne en 1831; s’était distingué au premier rang; avait traversé la Russie sur un chariot au milieu des tourbillons de neige et des bandes hurlantes de loups affamés; avait passé trois ans en Sibérie; s’était sauvé après avoir tué deux de ses gardiens; avait pu gagner la France, et le chanoine Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas Kostka, de Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de Saint-Roch, à Montpellier, lui avait obtenu de monseigneur l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de Cavimont...

J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long journal de sa vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but que de s’exercer dans la pratique de notre langue, laquelle lui devenait, me disait-il, de première nécessité.

Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon où je le laissais les jours de foire et de marché, me dénonça à mes parents comme allant mendier aux portes avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses jusqu’à tendre la main pour lui. Le coup était de bonne guerre, il porta. Mon père, furieux, me reconduisit lui-même chez M. Brémontier, le maître d’école avec qui je labourais péniblement les premières pages de l’Epitome, et me recommanda au chapitre.

M. Brémontier, un sous-officier du premier empire échappé de la Bérésina,—pourquoi ne s’y était-il pas noyé avec tant d’autres!—n’avait pas besoin de stimulant, quand il s’agissait de dauber ses élèves. Il me réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis, quand mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, desséché, noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en asséna le long des épaules plusieurs coups qui me jetèrent à plat sur le carreau.

—Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!

Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme les souvenirs de cette scène s’étaient effacés, et que ma mère, indignée des brutalités du maître d’école, avait presque congédié Barnabé, première cause de mon malheur, je parvins à dépister la surveillance des miens et à me rendre bien en avant de la ville pour attendre Venceslas. Justement nous étions au 22 septembre, jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite de Cavimont ne pouvait manquer de passer bientôt sur la route d’Hérépian. Je me rasai dans un champ, au milieu d’une luzernière assez haute, derrière une haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et j’attendis.

Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil attentif, les hommes juchés royalement sur leurs montures, les femmes marquant la trace de leurs pieds nus dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal, maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un mulet noir magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, toute fraîche et toute contente. Sa femme, la Combale, courbée sur un bâton tout défléchi par le service, cheminait péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder sa place et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur un chariot attelé d’un gros cheval de labour, je remarquai le marguillier Simon Garidel avec son fils Simonnet. Il me parut que Simonnet faisait des signes à Juliette Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas sûr absolument. Je reconnus encore bien des visages: entre autres celui de Jean Maniglier, dit Braguibus, le joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah! j’aperçus aussi M. Martin, curé d’Hérépian...

On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de phrases volubiles, je saisis au vol le nom de Venceslas. Que lui voulait-on? Je tendis l’oreille. Plus rien...

Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! J’explorai la route d’un regard rapide. Là-bas, un groupe de jeunes gens s’avançaient en chantant. Je ne l’ai pas oublié, il était environ sept heures du matin, et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme la gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait déjà les grands blocs granitiques du mont Caroux.—Mon Dieu! mon Dieu! mon Venceslas qui ne paraissait point.—Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque distance de ma luzernière, une longue silhouette couronnée d’un vaste chapeau.

On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, maigre et pâle, se tenait sur Baptiste, que son maître, armé d’une houssine, fouaillait impitoyablement à tour de bras. Je reconnus également le personnage qui, monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à côté de mon oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin des Aires et autres lieux.

Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie qui me cachait, on devine si ma tête disparut dans les hautes herbes et si je retins ma respiration.

—Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! s’exclama frère Barnabé de sa voix de basse profonde.

—C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme Benoît.

—C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère Labinowski est un sacrilége!

Ils s’éloignèrent.


II

Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, à Béziers.

Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? Je restai longtemps couché dans la luzerne, non que je redoutasse de me montrer,—Barnabé et mon oncle étant passés, je n’avais désormais plus rien à craindre,—mais je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.

Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? Quel était son crime? Dieu! moi qui étais l’ami de Venceslas, ne me trouverais-je pas confondu dans l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme Benoît, quelquefois M. Combal, le maire, avaient l’habitude de venir à Bédarieux; mais, après le méchant coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était pas pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous avaient un air indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.

La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais la tête lourde. Un instant, il me sembla que la haie vive qui me séparait du chemin exécutait une sarabande folle autour de moi. Tout tournait: et la grange de M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et les longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher de l’ermitage de Saint-Raphaël, dont, à travers les touffes épaisses des saules blancs, j’entrevoyais la toiture rouge, de l’autre côté de l’Orb.

J’ignore combien de temps je passai dans cet état d’écrasante prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui les a oubliées! Mes terreurs obsédantes—il était évident qu’à mon insu j’avais dû tremper dans le forfait dont Venceslas s’était rendu coupable—finirent par avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, et je m’endormis, pelotonné dans ma luzernière comme un lapin que les chiens ont traqué,—quels chiens féroces que nos pensées!—et qui retrouve enfin son trou.

Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux se trouvait absolument déserte. Mes regards se portèrent au ciel. Le soleil avait marché à pas de géant, et remplissait la vallée tout entière de gerbes d’or à profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et personne pour demander l’heure! Je me passai la main sur le front, comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, à mon père, qui en ce moment sans doute se mettaient à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme Benoît... Comment les aborder?—Si je partais pour Notre-Dame de Cavimont?—L’audace des enfants ne mesure pas les obstacles. Je me mis debout et, sans plus ample délibération, par un bond de jeune chevreau, je sautai sur le chemin.

—Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix féroce.

Je me retournai. O terreur! des broussailles de la haie je vis saillir le bicorne d’un gendarme.

—Je ne fais rien... je ne fais rien...

—Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et laisser la justice tranquille.

—La justice!... la justice!...

Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement, car on avait commandé. Par le sentier de la grange de M. Lautrec, je gagnai les bords de la rivière au pas de course, traversai vivement la passerelle sur l’Orb, franchis le petit bois du Cros tout d’une haleine, et rentrai dans la ville par le faubourg Trousseau.

Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les douze coups de midi sonnèrent à la grosse horloge du clocher.

Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient souvent dans une vaste chambre au troisième, où il lavait à l’encre de Chine des plans que je trouvais admirables, quand j’entrai, tout le monde était assis autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin. Ma mère et Marion, notre bonne, vaquaient dans la cuisine aux derniers apprêts du repas.

—Tu cours donc toujours? me dit le curé des Aires voyant mon front ruisselant.

—Vous comprenez, mon oncle, les jours de foire..., balbutiai-je.

Il m’embrassa et n’ajouta plus un mot.

—Eh bien! as-tu vu ton Venceslas aujourd’hui, pétiot? me demanda Barnabé en m’allongeant une tape amicale sur la joue.

—J’étais au Planol tout à l’heure, répondis-je, esquivant la question, et comme ces hommes de la Catalogne ont perdu l’ours qui leur restait, cette après-midi on fera battre des ânes avec les chiens-loups de la montagne. Si vous voulez que j’amène faire battre Baptiste?

—Est-il fou, cet enfant! s’écria le Frère: attacher ma bête au poteau et la laisser tranquillement dévorer!

—Baptiste ruera pour se défendre comme les autres, dis-je.

Mon père entra.

Une fois la soupe dépêchée,—à Bédarieux, on la mange à midi,—chacun respira.

—Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la main sur le Frère de Cavimont? Depuis ce matin, toute la ville est en rumeur à cause de lui.

—La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon oncle; mais elle ne l’a pas saisi.

—Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît. Je ne le crois pas. Venceslas Labinowski, qui a passé trois années en Sibérie, y dépista la police russe. Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes? Ils sont si bêtes!...

—Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé, éclatant de rire. On leur en fait voir de grises tout de même, à ces pauvres gendarmes. Et tenez, moi qui vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache...

Il s’arrêta court.

—Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un regard sévère sur l’ermite de Saint-Michel... Cette aventure n’est pas à votre louange, et je vous invite à ne pas réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de Saint-Pons.

Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez dans son assiette, et dévora, sans oser relever la tête, le bouilli de mouton que ma mère venait de lui servir.

—Mais enfin, reprit mon père, après un silence de quelques minutes, vous qui êtes renseignés, fixez-moi sur cette aventure, car on la raconte de mille façons.

—Voici la vérité vraie, dit mon oncle.

Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son couteau, s’étant essuyé les lèvres par ce geste à la fois solennel et recueilli dont les ecclésiastiques contractent l’habitude à l’autel, il allait prendre son élan, quand M. Anselme Benoît, lui faisant un signe:

—Prenez garde, monsieur le curé, vous êtes atteint d’une affection de la gorge qui, pour le moment, n’offre rien de grave, je le crois, mais qui vous condamne à de grands ménagements...

—Pourtant, mon ami..., hasarda le pauvre saint homme, pris brusquement d’une légère toux.

—Vous voyez... vous voyez, s’écria le docteur, voilà une quinte! Quand je vous le disais!... Taisez-vous, je vous en prie, et au besoin je vous l’ordonne... Barnabé parlera pour vous. Il n’a pas la langue trop mal pendue, notre Frère... Allons, Barnabé!

L’ermite leva sur l’assistance une face radieuse. Heureux de saisir la balle au bond, avant d’avaler le morceau qui lui emplissait la bouche:

—Tous, ici, vous connaissez mon fils Félibien Lavérune? barbouilla-t-il.

—Nous le connaissons, répondirent mon père et M. Anselme Benoît.

—Comme vous le savez, il est dans les horlogeries, et travaille présentement à Moret, département du Jura, un pays aussi loin des Aires que Pâques est loin de la Trinité. S’il vous faut son adresse, il demeure rue des Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier...

—Eh! que nous fait votre fils! interrompit M. Anselme Benoît, prêt à se fâcher. Parlez-nous de Venceslas Labinowski et laissez à tous les diables Félibien Lavérune avec son bourrelier.

—Figurez-vous donc, poursuivit Barnabé, difficile à intimider, figurez-vous donc que, toutes les fois que je vais à Béziers,—ce qui m’arrive de cent en quarante, car les quêtes ne rapportent pas un fétu de ce côté-là,—je n’en reviens jamais sans être allé boire un coup chez M. Briguemal, horloger dans la rue Française. Pensez, c’est là que Félibien apprit son métier; puis ce sont des gens si bien éduqués, ces Briguemal! Madame Briguemal porte au cou une chaîne en or, en or fin, s’il vous plaît, qui pèse au moins une demi-livre... Pour lors, voici qu’avant-hier, vers les onze heures du soir, après avoir mis à sec, de compagnie avec M. Briguemal, trois bouteilles de vin blanc de Maraussan...

—Trois bouteilles! se récria mon oncle.

—Oh! des fioles de rien, aussi petites que des fioles d’apothicaire...

—Eh bien? demanda M. Anselme Benoît.

—Eh bien, je descendais pour me coucher vers l’Auberge des Deux-Mulets, où m’attendait Baptiste, quand, traversant la Place de la Citadelle, devinez qui j’aperçus sous les arbres de la promenade?... Pardi! Venceslas... Ah! j’en jure Dieu, il me fallut plus d’un coup d’œil pour le reconnaître. Ni froc, ni capuchon, ni pèlerine, ni chapelet, ni chapeau de Frère; un monsieur, je vous prie, un monsieur, le cigare à la bouche et la canne à la main. Etait-ce possible, paradis du Seigneur? Le maraussan—un coquin de vin tout de même qui fait des siennes sans en avoir l’air—ne m’avait-il pas brouillé les vitres? Comptez que ce n’était pas tout: notre homme se pavanait comme un roi, tenant à son bras gauche une femme qui laissait flotter une écharpe de soie à sa taille et sur sa tête un bonnet à rubans... Peut-être ne le savez-vous pas, mais moi qui ai voyagé, une fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle et deux fois jusqu’à Rome, je vous apprendrai qu’il y a comme ça, dans les grandes villes, des créatures sans conduite ni religion qui...

—Barnabé! interrompit mon oncle avec un clignement d’yeux qui me désignait.

L’ermite, trop prompt à battre l’amble sur un sujet scabreux, demeura tout interdit.

—Continuez, voyons, c’est très amusant, lui dit M. Anselme Benoît.

Les rênes lui étant rendues, le Frère reprit carrière.

—Il y a au bout de la promenade de Béziers le piédestal de la statue de Paul Riquet, un homme tout en bronze, à ce que l’on dit, de pied en cap..... Vous allez voir... Semblablement au renard qui cherche son terrier, je me faufilai derrière ce piédestal de marbre, et, n’osant aborder mon couple sans être bien sûr du fait, je l’observai attentivement... Monsieur le curé, fâchez-vous si vous ne pouvez retenir votre colère: tout d’un coup, comme il n’y avait pas grand monde rôdant par là, Venceslas prit cette femme dans ses bras et l’embrassa, en répétant: «Catherine! Catherine!...»

—Barnabé, c’est inconvenant, à la fin! s’écria mon oncle.

—Je le sais, monsieur le curé. Aussi je ne fis ni une ni deux; je sautai de ma cachette et posai cinq doigts au collet du Frère de Cavimont.

«—Ah! rufian! ah! homme sans foi ni loi! lui criai-je.

«—Eh bien! qu’est-ce que je fais? eut-il le front de me répondre.

«—Comment, misérable, tu ne vois pas que tu déshonores le métier?

«—Alors, parce qu’on est Frère libre de Saint-François, on n’a pas le droit de se promener avec sa sœur?

«—Ta sœur!... Est-ce que les sœurs ont des écharpes de soie et des bonnets à rubans? Tu crois donc parler à un conscrit? Tu crois donc que je ne connais pas les femmes, moi? J’ai été marié; la preuve, c’est que j’ai un enfant dans les horlogeries, à Moret, département du Jura; et je saisies femmes par cœur, les honnêtes aussi bien que...»

—Les autres, interjeta vivement mon oncle, toujours à l’affût de quelque énormité.

«—Les honnêtes et les autres...» Mais comme je ne le lâchais mie, et que mon poignet commençait à lui peser lourd sur la poitrine, sans que j’y prisse méfiance, Venceslas passa une de ses jambes à travers les miennes, fit un mouvement brusque de tout le corps, pareillement à Baptiste quand je l’étrille à rebrousse-poil, et nous nous trouvâmes séparés. Seulement lui disparaissait dans une ruelle obscure avec sa Catherine, tandis que moi, étendu comme une bête morte sur le gravier de la promenade, je ramassais un à un mes quatre membres endoloris et essayais de les faire jouer. Quel coup! Je ne vis pas le fil de la chose. C’est un coup de la Pologne sans doute... Je pus enfin me relever, rattraper mon chapeau que la bise emportait, secouer la pauvre soutane que me donna M. le curé, tout endommagée par la chute, et me traîner jusqu’à un banc de pierre qui se trouvait là. Lorsque je fus assis, je m’aperçus que le sang coulait de mon nez comme coule l’eau claire de ma fontaine de Saint-Michel... Ah! scélérat de Venceslas! si nous nous rencontrons jamais à la fourche de deux chemins!...

Mon oncle resta grave. Mon père réprima une furieuse envie de rire. Quant à M. Anselme Benoît, moins discret, il éclata bruyamment.

Les transports exhilarants du docteur blessèrent l’ermite. Le paysan, que l’ignorance où il se débat rend ombrageux, a comme nous la peur terrible du ridicule. De ses deux petits yeux noirs, où la malice et la colère pétillaient ensemble, il dévisagea d’abord M. Anselme Benoît, placé en face de lui; puis, lestement, projetant son bras par-dessus la table, il le saisit à l’épaule et le secoua.

Cette familiarité, qui dépassait toutes les bornes, ne parut offusquer en aucune façon le médecin des Aires, un rustre qu’on avait arraché à la charrue pour aller appliquer des cataplasmes à l’hôpital Saint-Eloi, à Montpellier, et qui en était revenu trois ans après avec un diplôme d’officier de santé; mais elle agréa médiocrement à mon père.

—Barnabé, dit-il au Frère, je crains un peu que vous ne confondiez ma maison avec le cabaret de la Grappe-d’Or. Une autre fois, je vous prierai de prendre votre repas à la cuisine, en compagnie de Marion.

—Et j’y serai mieux qu’avec vous, car Marion au moins ne se gaussera pas de moi, riposta-t-il.

—Personne, ici, ne songe à se moquer de vous. On vous permet donc de continuer l’histoire de Venceslas, à une condition pourtant, c’est que vous surveillerez vos expressions.

—Mes expressions! mes expressions!... Ah ça! croyez-vous que moi, j’ai, durant des années, poli comme vous le banc des écoles avec le fond de mes chausses! J’étais vannier quand ce bon M. le curé, qui avait dit un mot de la chose à Monseigneur, me fit présent d’une soutane et du même coup m’accorda l’ermitage de Saint-Michel. Voilà. Je parle donc avec les mots de chez nous, et, lorsque la langue se trouve à court, les bras l’aident à finir la besogne... Je vous baille présentement l’histoire amoureuse de Venceslas, et M. le médecin me rit au nez. Qui sait s’il rirait d’aussi bon appétit, si je vous racontais la sienne. Tout le monde connaît, aux Aires et dans les environs, que les jupons ne lui font pas peur, à M. Anselme Benoît.

Mon oncle leva la tête et fut au moment de lancer quelques paroles vives à Barnabé, peut-être à le sommer d’avoir à quitter la table; mais un chatouillement qu’il éprouva soudain à la gorge lui ravit toute haleine, et il recommença à tousser.

—Voilà ce dont vous êtes cause, vous! dit le docteur à l’ermite d’un ton irrité.

Ce reproche atteignit profondément le Frère de Saint-Michel. Sa face se crispa, et ses vitres, comme il appelait ses yeux, se troublèrent. Obéissant à son cœur, resté bon dans la perversion native du sens moral, il se leva et alla tomber à genoux aux pieds de mon oncle.

—Monsieur le curé, mon excellent monsieur le curé, je vous jure, foi d’honnête homme, que je ne vous occasionnerai plus le moindre déplaisir.

Et, pour donner une idée des regrets qui lui bouleversaient l’âme, de son poing fermé il s’asséna un coup terrible sur la poitrine.

Mon oncle, touché, se pencha. A l’étonnement général, il embrassa le Frère.

—Pardonnez-lui tous, balbutia d’une voix éteinte le curé des Aires. Si vous saviez avec quel dévouement Marianne et lui me soignèrent, pendant la longue pneumonie qui m’a laissé cette affreuse toux... Ce pauvre ermite!... Tout le temps que dura la crise, le jour, la nuit, Barnabé ne déserta pas mon chevet, me souriant, m’encourageant, m’administrant tisanes et potions, ses deux yeux inquiets fixés sur moi. Et comme il était docile à la moindre parole de Marianne, comme il volait au moindre geste, ici, là, partout où on avait besoin de l’envoyer! Ah! il ne ressemble guère à Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël! Barnabé seul, je m’en souviens, parvenait, sans me faire souffrir, à me retourner dans mon lit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le côté droit, tantôt sur le dos. Un malade est toujours exigeant. Eh bien! tous mes caprices ne purent lasser sa bonne volonté. Jusqu’au moment où il me fut permis de me lever, le Frère se montra aussi serviable, aussi empressé, aussi généreux. Et quelle joie quand il me vit debout! Je ne puis y songer encore sans me sentir ému et sans lui redire ces mots que je lui ai répétés si souvent: «Merci, mon Barnabé, merci!»

Il fut contraint de s’arrêter.

Il y eut un long moment de silence. Ma mère pleurait presque. Quant à moi, il s’en fallait que je fusse à mon aise. Je n’avais plus faim.


III

Venceslas Labinowski, par des arguments péremptoires démontre qu’il n’est pas boiteux.

Cependant le dîner, qui n’était pas près de finir, Marion ayant voulu se distinguer, après avoir commencé d’une façon joyeuse, menaçait de se terminer fort tristement. Chacun tenait les yeux fixés sur son assiette et mangeait d’un air ennuyé. Le plus morne était mon père, désolé de sa sévérité envers l’ermite de Saint-Michel, sévérité qui avait pu affliger mon oncle, habitué à tout supporter du Frère et à tout lui passer. Comment réparerait-il sa faute? C’est à quoi il songeait. A la longue, rien ne lui sembla plus capable de faire oublier à Barnabé l’admonestation un peu dure de tout à l’heure, que de l’inviter à poursuivre le récit de l’aventure de Venceslas Labinowski. La mauvaise humeur de l’ermite, s’il en conservait, disparaîtrait bientôt, noyée dans les flots de son éloquence, un peu trop salée sans doute, mais abondante, curieuse, singulièrement drôle et imagée.

—Eh bien, Barnabé, lui dit-il, vous nous avez mis l’eau à la bouche et vous nous plantez là maintenant?

—Mais..... balbutia le Frère, promenant des yeux pleins d’hésitation autour de la table.

—Il nous faut la fin de votre histoire, insista mon père.

—Il nous la faut absolument, appuya M. Anselme Benoît.

—Puis-je parler, monsieur le curé? demanda-t-il d’un ton humble, presque piteux.

Mon oncle se contenta d’acquiescer du geste.

—Vous comprenez, dit l’ermite, repartant toutes voiles dehors, que voir couler son sang rouge sur le gravier, à la nuit, dans une ville étrangère, il y a là de quoi vous bouleverser tout l’estomac. Pourtant je ne perdis pas la caboche. Je m’encourus à l’Auberge des Deux-Mulets, où, m’étant plongé, comme fait un canard, quatre ou cinq fois la tête dans l’abreuvoir aux bêtes, la fraîcheur de l’eau arrêta la rivière de mon nez... Vous voyez d’ici la nuit que je dus passer. Ah! je vous le déclare, je ne rêvai point, ainsi que cela m’arrive quelquefois, de mon magot de Saint-Michel.—Vous ne le répéterez à personne, mais sachez que, sans que ça paraisse, j’ai bien six mille francs de bons écus blancs au fond d’un bas pour établir Félibien, «quand son heure sera venue», comme on lit dans le saint Evangile.—Au petit jour, je bridai hardiment Baptiste, et nous allâmes rôder à travers la ville. Pour dire vérité, je comptais bien achever de remplir l’outre de peau de bouc que ma bête portait sur son dos et où il manquait dix litres encore; mais au fond, si j’allais vaguer par tout Béziers, c’était dans l’espoir de rencontrer Venceslas. Quelle bataille! Rien ne m’eût empêché d’assommer sur place ce vaurien, ni ma soutane, ni mon bourdon, ni la règle de Saint-François, ni le bon Dieu lui-même en personne. On est homme avant d’être ermite, me semble-t-il... J’eus beau fouiller les places, les boulevards, n’oublier aucune de ces ruelles où s’abritent, semblablement à des taupes en leurs terriers, les méchantes femmes sans vergogne, pas plus de Venceslas que sur ma main.—Oh! je rencontrai M. Briguemal. Il allait porter une pendule à la sous-préfecture. Quelle pendule, Seigneur-Jésus! Figurez-vous que c’était un homme en bronze, tout pareil à Paul Riquet, et que les heures lui sonnaient dans le ventre...

—Avançons, Barnabé, avançons! interrompit M. Anselme Benoît.

—M. Briguemal fit jouer le grand ressort, puis...

—Et Venceslas? interjeta mon père.

—M’y voilà, les amis, m’y voilà...

Il se recueillit quelques secondes.

Il continua:

—Cependant notre promenade, de Saint-Aphrodise à Saint-Jacques et de Saint-Jacques à la Madeleine,—il y a cinquante églises dans ce Béziers, mais on n’y est pas plus dévot pour ça,—ennuyait visiblement Baptiste, et d’autant plus que, un verre de vin par-ci, une bouteille de vin par-là au pauvre Frère, l’outre de bouc était devenue comble à souhait... Que faire?..... Peut-être, ayant rompu le licou de Saint-François pour courir après Catherine, mon gueux de Venceslas, son régal fini, était-il rentré à Notre-Dame de Cavimont.

«—En route, Baptiste, mon ami! m’écriai-je en montrant le chemin de chez nous.

«Et nous laissâmes Béziers et M. Briguemal derrière les talons.

«Tout en cheminant, il me vint bien comme ça dans les esprits d’aller au plus pressé, et, auparavant de bouter pieds à Saint-Michel, de monter en droiture à Notre-Dame de Cavimont. Malheureusement, à la descente de Pétafy, laquelle dévale profond pareille à une route qui piquerait sa pointe en enfer, Baptiste eut un faux pas, s’abattit sous sa charge un peu lourde en vérité, et mon outre s’endommagea. J’arrangeai la chose vivement, ne pouvant souffrir que mon vin arrosât les cailloux. Mais j’eus beau serrer de force la peau de bouc avec ma ficelle, l’outre resta malade, et je dus songer à regagner la maison sans pratiquer le moindre crochet. Une fois mon vin mis dans la barrique, nous verrions bien du reste de quoi il retournerait entre Venceslas Labinowski et moi. J’étais pour qu’il retournât une bonne volée de coups de trique à rompre les os à ce Polonais.»

Il respira, vida son verre, s’essuya le front, puis reprit:

—Hier donc j’étais debout dès trois heures du matin... Quelle lune grosse et ronde!... Vous comprenez, j’avais le plan de prendre mon drôle entre les deux draps, la pie au nid, comme on dit. Je cassai une croûte, dis un bonjour au vin nouveau, un petit bonjour de rien, car il s’agissait de garder la tête en clarté, fis mes adieux à Baptiste, et me voilà déboulant vers la vallée d’Orb. Une nuit aussi claire que le jour, et pas un homme, pas une charrette sur la route. J’étais si content que j’en riais tout seul.—A propos, j’oubliais d’ajouter que moi, qui plus que pas un aime à accompagner ma marche du bourdon, je n’avais pas pris le mien à cette fête. Il y aurait bagarre entre le Frère de Cavimont et celui de Saint-Michel, il grèlerait des coups, et je ne devais point exposer mon bourdon, lequel est joli, délicat, orné des quatre animaux évangéliques taillés au couteau par Caramel, de Bédarieux... Tenez! ce Caramel possède des doigts d’ange. Il m’a montré une canne en buis, qu’il fabrique pour M. Lautrec, de la rue du Château, qui vaut son pesant d’or. Il y a, pour appuyer la main, une tête de chien parlante, et, à chaque nœud que forme le bois, il a figuré des coquilles de la mer en tout pareilles à celles de ma pèlerine. Il n’y manque rien, à ces coquilles de la mer...

—Allons, bon! s’écria M. Anselme Benoît; après M. Briguemal, c’est Caramel à présent.

—Barnabé, dit mon père impatienté, il s’agit de Venceslas Labinowski.

Un moment, le Frère regarda dans le vide. Évidemment, perdu lui-même dans la trame de son récit, qu’il compliquait à plaisir, il avait quelque peine à se retrouver. Néanmoins, l’angoisse de ce rustre trop prolixe ne fut pas de longue durée. Tout à coup, son œil vague redevint vif et clair: l’esprit égaré entrevoyait sa route et de nouveau allait y marcher librement.

Il poursuivit:

—En escaladant la côte de Cavimont, je réfléchis que peut-être conviendrait-il, avant de sauter au combat, de s’armer les mains d’un long et solide gourdin. Venceslas avait bataillé dans son pays contre les armées des Russes, puis il était très expert dans la savate polonaise, comme il m’en cuisait encore au nez. Justement, à deux pas du sentier, l’aube, qui souriait à peine, me montra un épais taillis de rouvres.—Ce taillis appartient à M. Étienne Baticol, maire d’Hérépian.—J’y entrai, j’étendis le bras et je coupai un jeune plant. Il était fort tout ensemble et souple à l’égal d’un osier. Il ferait bon travailler avec cet instrument. Ah! je vous promets que j’atteignis promptement le plateau de Cavimont. Deux enjambées, et je touchai à la porte de l’ermitage.

«—Venceslas! Venceslas! m’écriai-je, descends de là-haut! Viens donc: un particulier qui passe par ici aurait deux mots à te dire à l’oreille.

«J’attendis, mon bâton en arrêt.

«La maison garda le silence.

«—Venceslas! Venceslas Labinowski! criai-je encore.

«Et mon rouvre ébranla les volets du rez-de-chaussée. La danse commençait.

«Aucune réponse... Ni les volets ni la porte ne bougèrent.

«—Je suis Barnabé, Barnabé Lavérune! dis-je, collant mes lèvres au trou de la serrure. Descends! J’arrive pour te rendre ce que tu me donnas à Béziers, près du piédestal de Paul Riquet...

«Un hibou que le jour levant dérangeait, car le ciel ouvrait de plus en plus son grand œil du côté de la terre, sortit d’un trou de la muraille et s’en alla battant des ailes. Voilà toute la réponse qu’on me fit.

«—Ohé! Frère sans conduite et sans règle! ohé! gibier de potence! repris-je, frappant encore à tour de bras, tantôt la porte, tantôt les volets. Ah! tu ne veux pas sortir du lit; tu trouves sans doute qu’il est plus commode de faire le flambart sur les promenades des villes, avec des femmes de perdition, que de regarder en face le visage de l’honnête homme qui te réclame. Sois tranquille, je vas m’asseoir ici sur ton seuil, et tu ne perdras rien pour attendre. Nous verrons, bête féroce, quand la faim te fera sortir du terrier, si ta mère de la Pologne te mit dans les veines de l’eau de sa cruche ou du véritable sang.

«Pendant que je bataillais ainsi tout seul, le soleil avait montré le bout de son nez. Aucun bruit sur le haut plateau de Cavimont, si ce n’est celui des oisillons voletant parmi les buissons de cades poussés aux crevasses du rocher. Je crois pourtant avoir ouï le cri rauque d’un aigle. Vous savez, l’aigle noir des Hautes-Cévennes, assez rare chez nous. Pour sûr, il y en avait un par là guettant quelque lièvre ou quelque lapin, comme moi je guettais Venceslas.

«Ah ça! pensai-je, si finalement le Frère n’était pas revenu de ses caravanes à Béziers!

«C’est toujours la bonne idée qui nous arrive la dernière... Mon rouvre, très dur encore que très pliant, avait singulièrement endommagé les volets de la fenêtre basse. Une des planches, mangée aux vers sans doute, était tombée en morceaux sous mes frappements. Par cette brèche, je regardai en l’intérieur de l’ermitage. Quel désordre, ciel du bon Dieu! On eût dit que le diable était passé par là avec toute sa clique de démons. Lit bouleversé et vide, chaises renversées, cruche cassée au milieu de la pièce.—Quand je songe à Saint-Michel, où tout reluit comme la prunelle de mon œil!—Je ne balançai pas une minute, et je donnai un coup de poing dans une vitre en papier.—Quoi, un ermitage si joli, et des vitres en papier aux fenêtres! Ça me fit mal à voir...—L’espagnolette, peu assujettie, céda, et je m’insinuai dans la maison. Je courus de la cave au grenier, tenant, bien entendu, mon rouvre haut levé. Il faut des précautions en ce monde.

«O mes amis, quelle désolation! L’ermitage était pillé, pillé comme par des voleurs, quand ils ne laissent aux gens que les yeux pour pleurer. Les armoires, ouvertes à deux battants, ne contenaient plus de linge; les tableaux des murailles—j’en avais connu trois dans des cadres dorés représentant: le premier, Notre Seigneur donnant lui-même notre règle à saint François; le second, Notre Seigneur aux Oliviers; le troisième, la Sainte Vierge se promenant, entourée d’anges, sur le plateau de Cavimont, avec sainte Anne, sa mère,—décrochés; les missels où lisaient les curés voisins les jours de procession, emportés. Mon pied heurta sur les dalles quelque chose qui fit du bruit, c’était la clef de la chapelle.

«Pourvu qu’il ne l’ait pas dévalisée aussi, cet ennemi du bon Dieu! me dis-je.

«J’y courus.

«Ah! je pleurerais tout mon soûl, quand j’y pense. Vous savez, monsieur le curé, la couronne toute en diamants, qui valait bien au moins six mille francs, un cadeau de madame la baronne de Serviès à Notre-Dame de Cavimont, au temps où M. Courbezon était curé de Villecelle-Mourcairol, volée. Le tabernacle était entr’ouvert. J’y fourrai l’œil. Le calice d’argent, le saint-ciboire d’argent, l’ostensoir d’argent, volés. Volées aussi les croix d’honneur que des malades dévots, anciens soldats de Napoléon guéris par Notre-Dame, lui avaient baillées en reconnaissance. Volés encore tous ces cœurs en or massif qui pendaient aux gradins de l’autel, présents de personnes pieuses et pénitentes. Ce misérable Venceslas, ce Polonais enragé, n’avait oublié aux murailles de la chapelle que les béquilles des boiteux redressés par la Sainte Vierge. Au fait, il avait laissé aussi, derrière la tribune du fond, quelques bandages déposés là par ces gens qui ont des maladies au bas-ventre...»

—Barnabé! murmura mon oncle, le regardant.

—Enfin, reprit-il, se frottant les mains, je vous ai raconté de fil en aiguille le commencement et la fin du mauvais coup de Venceslas Labinowski.

—C’est vous alors qui avez prévenu la gendarmerie? lui demanda mon père.

—Je vous promets qu’une fois toutes ces abominations vues de mes yeux, je ne me suis pas amusé à ferrer des cigales sur le rocher de Cavimont. Je suis monté au galop vers la ferme de l’Olivette, où demeure le maire d’Hérépian, commune de laquelle dépend l’ermitage. M. Baticol, encore que malade d’une enflure aux jambes, était à ses étables, en train de panser ses moutons qui ont le piétin. Je lui ai baillé la chose toute fraîche. J’en ai dit autant deux heures après à M. Combal, notre maire des Aires, et ce sont eux qui, hier au soir, sont venus prévenir le brigadier de gendarmerie.

—En vérité, dit mon père, ce Venceslas me paraît un coquin des plus audacieux. Mais que va-t-il faire de tous ces objets volés?... Allons, il ne sera pas trop difficile de le prendre.

—Ce ne sera pas toujours le gendarme que nous avons rencontré tapi dans la haie de la grange de M. Lautrec qui le prendra, intervint M. Anselme Benoît.

—Faut-il être dépourvu de sens et de ruse! s’écria Barnabé; la gendarmerie se porte sur la route d’Hérépian, comme si Venceslas devait aujourd’hui venir à la foire de Bédarieux. C’est à Béziers, à Montpellier, à Marseille, à Toulon, dans les villes où il y a des femmes de méchante conduite, qu’il faut aller traquer ce brigand.

—La misère l’obligera bien à se débarrasser de son butin, reprit mon père. Or, il ne sera pas commode dans nos pays de trouver à vendre un calice, un ostensoir, un saint-ciboire...

—Et les Juifs donc, ces assassins du bon Dieu! interrompit l’ermite de Saint-Michel.

—O Seigneur! soupira mon oncle, qui sait si le saint-ciboire ne contenait pas des hosties? Quelle profanation épouvantable, le corps de Jésus-Christ aux mains de ce scélérat! Peut-on songer à cela sans frémir...

Il se signa dévotement. Ma mère, Barnabé et moi nous l’imitâmes.

—Dois-je servir le café, monsieur? demanda Marion, entr’ouvrant la porte de la cuisine.

—Surtout qu’il soit bien chaud! lui répliqua mon père.


IV

A Saint-Michel, l’argent du tronc est comme la glu, il se colle aux doigts de l’ermite.

Je respirai. Dieu merci! je n’étais pas dans l’affaire. Égoïsme des enfants! dans le contentement que j’éprouvai, Venceslas Labinowski, ce Venceslas Labinowski que j’avais tant aimé, je l’abandonnais sans regrets à la gendarmerie, je l’eusse abandonné au bourreau. Peut-être, aujourd’hui même, agrippé au fond de quelque réduit de la montagne, allait-il traverser la ville, les menottes aux poignets. Oh! je ne serais pas le dernier, quand il passerait devant notre porte, à lui crier avec tout le monde:

—Voleur, voleur, tu n’es qu’un voleur!

J’osai relever la tête, que j’avais tenue penchée tout le temps du récit de Barnabé. Il fallait voir avec quelle volupté, à la fois complaisante et sérieuse, l’ermite de Saint-Michel, après avoir par un signe invité Marion à lui remplir de café et la tasse et la soucoupe, humait le moka brûlant! Dans sa longue fréquentation des ecclésiastiques, gens qui officient à la table comme à l’autel, le Frère avait fini par prendre quelque chose de leurs manières graves, cérémonieuses, apprêtées.

—C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant l’estomac de sa large main étendue, c’est très-bon!

Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon oncle fit les gros yeux, et cet homme exubérant de sève et de vie, qui ne demandait qu’à se répandre en gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte, courba le front et demeura coi.

Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais voulu partir. Comment m’y prendre pour déserter cet interminable repas? Deux fois, sous la table, je pressai le genou à ma mère, essayant par ce contact de l’initier aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère, occupée à faire fondre un énorme morceau de sucre dans un petit verre de carthagène, liqueur du crû que M. Anselme Benoît permettait à mon oncle, n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre.

Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à trois heures que devait avoir lieu, en plein Planol, le combat des ânes et des chiens. Comment ne point assister à cette lutte unique, si terrible, si solennelle, moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire, ni les jours de marché! Les Catalans me connaissaient bien avec ma blouse trouée aux coudes, mon pantalon poussiéreux aux genoux, mes chaussures rougeâtres et fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à coup, dans mes nouvelles préoccupations,—il est bien évident que Venceslas Labinowski n’occupait plus ma pensée,—je crus ouïr de lointains roulements de tambour. Probablement, selon une habitude ancienne, on commençait à travers les rues la promenade des ânes qui devaient soutenir l’assaut de nos féroces chiens-loups cévenols. Je ressentis d’intolérables picotements le long de l’échine, et je me secouai sur ma chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles.

—Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon père sévèrement.

Eperdu, je regardai Barnabé.

—Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le Frère, devinant mon intime désir. Je suis sûr qu’un brin de comédie l’amuserait plus que l’histoire de Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie fini mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que ton ami l’ermite de Cavimont a pris du champ, ce n’est pas une raison pour que tu passes ta foire de septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière. D’ailleurs, je ne serais pas fâché de voir comment les ânes de la Catalogne se comportent...

—Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la carthagène sucrée venait de restituer quelque voix, dernièrement, quand j’agonisais dans mon lit, vous me fîtes deux promesses: celle de ne plus fréquenter les spectacles et celle de ne plus rimer de chansons pour les jeunes gens à qui il prend envie, en compagnie de Braguibus, de donner des aubades aux filles. En soi, ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs méridionales, peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais elles peuvent devenir, pour certains, une cause de scandale, et je désire que vous vous en absteniez d’une manière absolue. Quoique laïque, l’habit dont mes mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve, à plus de dignité.

—Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la contrée vont à la comédie. Tenez! à la dernière foire, M. le curé de Vasplongue assistait, à côté de moi, à la Tentation de Saint-Antoine. Que c’est joli! Il y a un cochon, un vrai cochon qui...

—M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent tort, repartit mon oncle d’un ton bref.

Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait.

—Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint mon père s’adressant à mon oncle, tu ne changeras pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc, n’a pas tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque a tort de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes généralement ignorants, grossiers, quelquefois vicieux...

—Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur l’architecte, que vous secouez les pruniers de mon jardin.

—Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton Frère de Saint-Michel. Barnabé est un brave et excellent homme. Malgré sa fréquentation trop assidue de la Grappe-d’Or, ton ermite conserve plus de tenue que ses confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me touchent, et il me trouvera toujours indulgent pour ses peccadilles. Mais l’exception n’est malheureusement pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être prêtre, je me hâterais de réclamer de l’autorité compétente la dissolution de la Confrérie des Frères libres de Saint-François.

—Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda mon oncle levant les bras au ciel.

—On s’en passerait.

—Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours des plans à dresser et des maisons à bâtir. Tu ignores donc que Saint-Michel, à lui seul, fournit de messes cinq ou six desservants des environs, lesquels ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La chapelle de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du pieux ermite Adon Laborie, rapporte, bon an mal an, quatre mille francs de messes basses, dont profitent les curés les plus pauvres de la montagne.

—Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu quelconque, et celui-ci me paraît misérable, il convienne d’exposer la religion à devenir un objet de risée et de mépris. La corporation des Frères libres est une source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui, c’est Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé sa propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère Mercadier, de Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en alla, ayant enlevé je ne sais quelle fille dans une ferme de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos mœurs méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il n’en est pas moins vrai que les quêtes des ermites aux portes, où ils paraissent maintes fois dans un état complet d’ivresse, est quelque chose de profondément lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même, avant ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy Pigassou, s’est présenté ici chancelant déjà et la langue embarrassée.

Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père, presque offensé, le toisa dédaigneusement.

—Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre? lui dit-il. Peut-être, à l’endroit de la bouteille, vous sentez-vous la conscience un peu chargée?

—Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre, quand le vin est bon? riposta cyniquement l’ermite. Il me semble qu’en ce moment vous ne jetez pas votre café sous la table, vous... Écoutez donc, il faut passer quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les ermitages, invitent MM. les curés à dîner le jour des processions, versent dans leurs mains tout l’argent des troncs pour des messes...

—Tout? interrompit mon père avec une vivacité pleine de malice.

—Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient au bout des doigts de ces pauvres Frères, interjeta M. Anselme Benoît. L’argent est si poisseux! c’est de la glu...

—Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge passa à l’écarlate, je jure...

Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle.

—Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme Benoît, on a un fils dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, rue des Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir, «quand son heure sera venue...»

Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les chiens sur un sujet qui allait s’envenimant de plus en plus. Que n’avait-il pas à redouter de la brutalité de son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa serviette sur la table et se leva.

—Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il au médecin des Aires. Voici l’heure de sa consultation, je crois.

M. Anselme Benoît se mit debout.

Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à manger sur les traces de mon père et de mon oncle, en train de descendre déjà l’escalier, Barnabé l’arrêta; puis, lui plantant son poing fermé sous le nez:

—Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir mes caresses sur vos os.

M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit.

Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls, Barnabé et moi.

—A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant plus à propos de contenir sa fureur, a-t-on jamais vu, me traiter de cette façon? Ne dirait-on pas à l’entendre, ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris comme ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel? Oui, j’ai six mille francs, peut-être sept, au fond d’un sac; oui, je les ai, et ils ne doivent rien à personne, ni au bon Dieu particulièrement... Vois-tu, mon pétiot, on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers, un magasin rempli de pendules et de montres en or, à l’exemple de M. Briguemal. Raison pourquoi les méchantes langues voudraient insinuer... Quand je songe pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à cet Anselme Benoît, lequel a le front de se faire appeler monsieur gros comme le bras, encore que son père fût vannier et tressât des corbeilles dans les oseraies de l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur du ciel, quelle pitié!... Enfin, qu’il me charge derechef, quand j’irai pour mes quêtes dans la montagne, de lui emporter des drogues à ses malades, c’est moi qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque je suis un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à tes pratiques, et ne leur vole pas leur argent, honnête homme que tu es!...

Il s’assit, épongeant son front qui ruisselait.

—J’ai tous les sens tournés, barbouilla-t-il, et il ne faudrait pas qu’en ce moment un ennemi me tombât sous le bourdon.

Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais ouvert la fenêtre. Il me semblait que les tambours, dont tout à l’heure j’avais perçu le premier bruit, se rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je ne me trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule énorme rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence des comédiens. Tout à coup la multitude des curieux, qui formait un cercle compacte, s’entr’ouvrit et, dans l’écartement des groupes, apparurent les Catalans. Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement, menant en laisse toutes espèces de bêtes muselées.

—Barnabé! Barnabé! appelai-je.

Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait entre ses dents, et sur mon invitation prit place à la fenêtre à côté de moi.

Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans une tourbe de gamins, les uns gambadant, les autres regardant ahuris. Ces hommes allaient gravement, solennellement. Leur mine avait une expression sévère, presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice de leur affreux métier. La bête, avec laquelle ils vivaient depuis trop longtemps, avait laissé je ne sais quel reflet féroce sur leurs traits amaigris et durs. Une large ceinture écarlate ceignait leurs reins souples, nerveux, et, jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient les pompons d’une longue bonnette de laine bleue.

—La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand les Catalans défilèrent sous nos yeux... Est-ce possible? ajouta-t-il avec enthousiasme, un taureau de la Camargue, deux loups, trois ânes et une hyène!

—Cette bête hérissée, c’est une hyène?

—Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans nos pays, ce bétail.

—Et où ça vient-il?

—Dans les Afriques... Tu sais, les Afriques où les armées de la France se battent avec les Bédouins. Quand il était soldat, mon Félibien a bataillé dans ces contrées. C’est un luron, celui-là!