NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les erreurs contenues dans la page «ERRATA» ont été corrigées dans ce livre électronique.
—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.
—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.
LE
SALON DE MADAME TRUPHOT
—MŒURS LITTÉRAIRES—
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Contes bibliques, épuisé.
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
L’Androphobe, roman.
EN PRÉPARATION:
La Civilisation dans cinq mille ans, roman.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,
y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norwège.
FERNAND KOLNEY
LE
SALON DE MADAME TRUPHOT
—MŒURS LITTÉRAIRES—
.....Il était de ceux qui blasphèment Dieu et
leurs parents, la race humaine, le lieu, le temps
où ils naquirent et la semence dont ils sont
issus.....
Dante.
PARIS
ALBIN MICHEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
59, RUE DES MATHURINS, 59
ERRATA
Page 4, 31e ligne, lire ce gros homme sale, au lieu de ce gros, homme sale.
Page 7, 33e ligne, lire s’il en avait jamais eus, au lieu de s’il en avait jamais eu.
Page 12, 22e ligne, lire On ne le rencontra plus, au lieu de Désormais, on ne le rencontra plus.
Page 28, 27e ligne, lire bateleur redondant, et non redonnant.
Page 35, 31e ligne, lire alcôve et non alcove.
Page 40, 5e ligne, lire bien que ce fût, au lieu de bien que cela fût.
Page 44, 11e ligne, lire quoi que ce fût d’approximatif, au lieu de quoi que ce soit, etc.
Page 60, 3e ligne, lire semblaient hurler tous ses livres, au lieu de semblaient parler tous ses livres.
Page 70, 15e ligne, lire avoir mises hors l’amour, au lieu de avoir mis, etc.
Page 79, 18e ligne, lire déclencher et non déclancher.
Page 87, 15e ligne, lire innommable au lieu de innomable.
Page 89, 7e ligne, lire des Brutus, des Alibaud et des Aristogiton, et non des Brutus, des Castaing et des Aristogiton.
Page 112, 26e ligne, lire Parturiante, au lieu de Parturiente.
Page 122, 11e ligne, lire Oui, au lieu de Certes.
Page 142, 16e ligne, lire alliacée, au lieu de aliacée.
Page 164, 18e ligne, lire ce catholique, qui à quelqu’un, etc., au lieu de ce catholique, quelqu’un, etc.
Page 171, 11e ligne, lire à en juger par la navrance de leurs vêtures, au lieu de à en juger la navrance de leurs vêtures.
Page 172, 8e ligne, lire obstruaient la rue jusqu’à la chaussée, au lieu de obstruaient jusqu’à la chaussée.
Page 172, 25e ligne, lire le grésillement des fritures, appuyé, au lieu de le grésillement des fritures appuyée.
Page 186, 28e ligne, lire pleine bouche au lieu de pleines bouches.
Page 194, 26e ligne, lire hyménée légal, au lieu de hyménée légale.
Page 217, 2e ligne, lire cuvier à lessive; au lieu de cuvier à la lessive.
Page 219, 13e ligne, lire le jambon rose de sa face tout épanoui, et non le jambon rose de sa face tout épanouie.
Page 220, 9e ligne, lire lampadophores, au lieu de lampadophoses.
Page 224, 12e ligne, lire le procureur, et non le proreur.
Page 230, 25e ligne, lire concéder, au lieu de déférer.
Page 242, 5e ligne, lire mains, au lieu de mnas.
Page 249, 20e ligne, lire dérèglements, au lieu de comportements.
Page 258, 34e ligne, lire avanies, au lieu de avaries.
Page 265, 10e ligne, lire son poing droit, dardé en l’air, au lieu de son poing droit dardé en l’air.
Page 280, 23e ligne, lire s’abolir trop tôt la volupté, au lieu de s’abolir la volupté trop tôt.
Page 290, 4e ligne, lire telles des fougasses, au lieu de tels des fougasses.
Page 300, 20e ligne, lire eux aussi, au lieu de elles aussi.
Page 313, 15e ligne, après transitoire, lire cette phrase sautée: Le sage des siècles à venir pensera de notre Esthétique ce que le juste du temps de Galba pensait de la gladiature, de la beauté admise, et ainsi de suite à travers les âges.
Sans préjudice des coquilles de ponctuation que la sagacité du lecteur aura, d’elle-même, redressées.
A LAURENT TAILHADE
CE LIVRE
en témoignage de fraternelle affection.
LE SALON DE MADAME TRUPHOT
I
Il ne faut pas croire que Madame Truphot soit, en raccourci bourgeois, le type désormais historique de la princesse Mathilde.
Médéric Boutorgne sortait du café Napolitain où il aimait à fréquenter. De cinq à sept, c’était le confluent de toutes les salles de rédaction et l’endroit de la planète où l’on se giflait le plus. Même un gérant inspiré avait eu, un moment, l’idée d’y installer un appareil ambulatoire destiné à distribuer les calottes. Ainsi toute fatigue superflue aurait été évitée à MM. les gens de lettres, journalistes, marchands d’hexamètres et prosifères de tout ordre, déjà exténués par le colossal labeur qui consiste à enfanter, chaque jour, la pensée de tout un peuple, à être quelque chose comme l’encéphale d’une race réputée pour le brio de son génie. Médéric Boutorgne hantait le lieu avec acharnement. Malgré l’hostilité des courants d’air qui avaient fini par tuer le patron du lieu, lui-même, et l’élévation à 75 centimes du prix des absinthes, il persistait, chaque fin d’après-midi, à passer avec des mines respectueuses et attendries, la carafe frappée, le Temps du soir ou le pyrophore aux maîtres incontestés, aux maharajahs du Lieu commun qui régnaient dans les gazettes. Et il aimait à ce point la littérature, qu’à deux ou trois reprises, il n’avait point hésité à se précipiter pour payer le fiacre quand l’augure fébrilement attendu n’avait point de monnaie, ce qui arrivait souvent. Grâce à cela, il était l’homme qui, avec les arbres du boulevard, les sites célèbres et l’hémicycle de la Chambre, avait entendu, sans broncher, le plus de sottises. Auditeur bénévole, la bouche en oméga, il sirotait tous les cancans qu’on voulait bien lui notifier, se montrait ravi d’une telle condescendance et s’exclamait toujours à point, en des superlatifs aussi nouveaux qu’avantageux, lorsqu’il devenait nécessaire d’expertiser l’esprit de la vedette, du chroniqueur ou du tartinier occupé à éjaculer des bons mots. Malgré cela, il ne perçait point. Il savait, par exemple, que la belle Fridah, des Bouffes, était allée faire une scène, en plein domicile conjugal, au mari de cette pauvre Madame Desroziers, un critique influent, parce que cette dernière qui concubinait encore avec elle, il n’y avait pas un mois, l’avait salement plaquée, pour retourner à l’amour masculin. Il n’ignorait pas non plus que Flamussin, de l’Escobar, s’était mis en ménage avec un déménageur de pianos, et qu’il avait tenté la semaine précédente de se suicider: car l’homme de chez Pleyel, après deux semaines seulement de parfaite félicité, était décédé subitement à Cochin, d’une appendicite. Il était informé aussi que ce gros homme sale, givré de pellicules, d’âge indéfinissable, assis en face de lui, qui s’ivrognait ponctuellement, fabriquait tous les livres de Pornos qui tirait à quatre-vingt mille. Cet auteur avait même traité avec le patron, moyennant une somme fixe à l’année pour que son tâcheron se ribotât sans inquiétude: car il ne travaillait jamais mieux que dans le plein d’une bonne soulographie.
Oui, nul autre avant Médéric Boutorgne ne donnait l’accolade à Pornos, lorsque ce dernier, coiffé d’un bords plats, les yeux exorbités comme un barbillon qui vient de perdre son frai, pénétrait dans le Napolitain avec son allure de commis-voyageur en photographies obscènes, de placier en suppositoires. Le premier, il avait reçu de cet écriturier plein de génie la mémorable confidence: «Un homme de mon talent n’est-il pas vrai? ne doit pas se surmener au point de vue sexuel. Nous recevons deux fois par semaine; il vient beaucoup de confrères, alors ma femme choisit.» Il connaissait aussi le métier du grand maigre, porteur de linge en celluloïd, chaussé d’une bottine à boutons et d’un soulier molière qui ne craignait pas d’affronter les élégances de M. Jehan de Mithylène, et hâtivement, d’un stylographe profitable, donnait à la copie de notre moderne Tallemant des Réaux, l’allure et le tour du grand siècle.
M. Jehan de Mithylène, de son vrai nom Dimitri Argireanu, sujet serbe ou bulgaro-macédonien d’origine, on ne sait pas au juste, était venu des Balkans à Paris dans le dessein d’y rénover le dandysme non moins que le bonapartisme et d’y brandir le bichon de la faute de français, afin de donner, lui aussi, un coup de fer au Petit Chapeau. C’était le bagotier du char de la dictature. On le voyait courir derrière les fiacres de tous les possibles dictateurs pour descendre les malles, abattre le strapontin, accomplir les basses besognes et recevoir la sportule. Il arborait sur le boulevard des pantalons en tire-bouchons et de suffocantes redingotes 1830, sanglées à la taille et qui allaient s’évasant à partir des hanches, en forme de fustanelle, de jupon de Palikare. Au débarqué de l’Orient-Express, tout heureux de s’être dérobé à une destinée identique à celle de ses auteurs qui vendaient des cacaouètes sur les quais de Salonique, il s’était engouffré, chaque jour, avec ponctualité, pendant deux ans, sous le porche de la Nationale non pas, comme on aurait pu le croire, dans l’intention louable de s’initier à la langue française ou à l’orthographe rudimentaire, mais bien pour prélever dans le Cabinet des Estampes un modèle de galure capable de compléter la chienlit de son personnage. Ainsi avantagé, sur les conseils d’un autre ratapoil, le baron Toussaint, alias René Maizeroy, il avait cru de son devoir d’apprendre par cœur les mémoires de Barras, ceux de la duchesse d’Abrantès, le Mémorial de Sainte-Hélène et de les découper en menues tranches pour les lecteurs d’un grand quotidien du matin, où le prince Victor, qui le subventionnait alors et payait son gargotier, l’avait fait embaucher comme manœuvre. Nul, comme ce Bulgare, n’était ferré sur le décret de messidor an VII qui règle les préséances; personne mieux que ce demi-Turc ne connaissait les traits de Talleyrand, les mots de Cambacérès et les rites du nationalisme dont il était le nouveau Brummel. Ses beuglements, lors d’une gaffe du Protocole, quand ce dernier fit éclater le ridicule et la misère d’esprit du roi d’Italie en le laissant bafouiller à l’Hôtel de ville, pour ne l’avoir point prévenu que le Préfet de la Seine allait le speecher et qu’il avait à lui répondre, ses beuglements d’indignation sont restés célèbres. M. Jehan de Mithylène avait même failli déborder du Napolitain, parloir des gens de Lettres, sur la scène du Monde. A la suite de la tragédie de Belgrade et pendant l’élection de Pierre Ier, il fut en effet, douze heures entières, l’outsider de la Skoupschina: car il avait par télégraphe posé sa candidature à la succession du mari de Draga. Présentement, chaque matinée, il se rendait à Saint-Gratien pour enfoncer le pessaire à la princesse Mathilde.
L’homme qui assistait ce jour-là M. Jehan de Mithylène fabriquait des œuvres posthumes de son métier. Qu’on ne s’étonne pas, il n’était point le seul, en Paris, à travailler dans cette partie qui n’enrichissait guère. Un grand écrivain, une Pensée dont l’altitude voisinait avec celle des étoiles les plus renfrognées, venait-il à disparaître, sa femme se réfugiait une année, comme il est décent, dans les ténèbres de ses voiles et s’immergeait dans le silence et la douleur. Ce délai écoulé, on apprenait ordinairement que le trépassé dont l’art contemporain, au dire des papiers publics, était incommensurablement endeuillé avait laissé des fonds de tiroirs, d’inestimables manuscrits qui ne tarderaient pas à être livrés au culte des foules éperdues de désir. Et une savante réclame fonctionnait judicieusement. Puis un beau jour la veuve allait trouver le spécialiste, le fabricant d’œuvres posthumes. Il s’agissait pour ce malheureux, moyennant un salaire infime et quelquefois une partie de la garde-robe du défunt, de s’introduire assez congrûment dans la peau du de cujus afin que les pastiches de son style et de ses idées, s’il en avait jamais eus, puissent être pris, par l’éditeur dupé, par le marchand de secousses littéraires, pour les propres excogitations de l’homme célèbre, que le papier, plein de soumission, avait recueilli de son vivant. Chaque année, paraissaient ainsi de nombreux recueils d’«Impressions», «Notes», «Souvenirs», «Aphorismes» signés du nom d’un mort illustre et qui étaient fabriqués dans des mansardes, moyennant des rétributions qui variaient de 150 à 300 francs par mois. Trente-cinq éditions de «Mémoires» élaborés de semblable façon et supérieurement écrits furent enlevés, récemment, en moins de six mois et la Critique en resta stupéfaite, car cette fois, le grand homme, soucieux de retenue et de modestie, avait attendu son décès pour manifester enfin quelque talent. Oui, Médéric Boutorgne savait cela, et bien d’autres choses encore, mais malgré tout, il n’arrivait pas. Jamais—ce qui était son plus grand désir—il n’avait pu pénétrer dans une grande feuille au tirage fabuleux. Une vigoureuse offensive et l’appui de ses belles relations l’avaient seulement amené, un jour, à collaborer comme chef des échos à un de ces journaux hypothétiques qui ont pris coutume depuis vingt ans, au moins, de se mettre en ménage, à trois ou quatre dans une unique chambre du Croissant, pour pouvoir être en mesure le jour du terme, tout comme les maçons, les ligorniaux de l’île Saint-Louis.
Médéric Boutorgne avait débuté dans les lettres par un livre qu’il avait intitulé: Drames dans la Pénombre. Sa prose chassieuse et la molle pétarade de ses métaphores ataxiques y faisaient sommation à la Vie, aux Êtres, aux Choses, à l’Univers lui-même, de livrer, sur l’heure, l’atroce mystère de leur Absolu, non moins que l’incognescible de leurs Futurs et de leurs Au-delà. Il est inutile d’ajouter que tout ce qui vient d’être énuméré n’avait rien révélé du tout, hormis la seule inanité de l’auteur. Un grand écrivain, à la réception de cet ouvrage abondamment dédicacé, avait évalué Médéric Boutorgne comme un «nouveau Shakespeare». Cet arbitrage bonifiant ayant été rapporté sur l’heure au plus grand nombre d’amis possibles, un de ces derniers lui avait fait remarquer que d’être un «nouveau Shakespeare», cela ne comptait pas: attendu qu’il y en avait déjà une quinzaine qui circulaient en se réclamant de ce titre avantageux, notamment un Néerlandais, un Marseillais qui écrivait en provençal sans compter sept ou huit Scandinaves et tous les impubères des jeunes Revues qui, à leur deuxième écriture, avaient, pour le moins, ravalé le grand Will. Médéric Boutorgne cependant avait persévéré. Il avait travaillé trois ans à la confection de deux bolides qui devaient, à son avis, rayer de leur aveuglante fulguration, la nue jusque là ténébreuse et morne des Lettres Contemporaines. Le premier s’appelait: Épopées dans la Conscience, le second s’abritait sous ce titre: Julius Pélican. Mais sa pyrotechnie devait avoir été maléficée ou compissée à l’avance: car sa trajectoire la plus tendue ne l’avait menée que dans les boîtes des bouquinistes des quais où les deux bolides s’étaient engouffrés avec ensemble, sans projeter la moindre étincelle, ni susciter la moindre monnaie.
Médéric Boutorgne, ce jour-là, devant les confrères glorieux, inventoriait sa vie ainsi que son présumable avenir. Quel destin contraire, quel mauvais sort enragé s’accrochait donc à ses grègues pour l’empêcher de se faufiler lui aussi? Tous ses camarades, un à un, finissaient par se hisser; lui seul restait enlizé dans le marasme. Quelques heures auparavant, un de ses amis l’avait écrasé encore de sa fortune naissante. Promu soudainement à la dignité de chef des Informations et du Chantage, il l’avait entraîné dans la salle de rédaction du Gallo-Romain, une feuille du boulevard battant pavillon de flibustiers et dont le directeur, un créole argentin, devait, plus tard, être choisi comme plénipotentiaire par une jeune République hispano-américaine désireuse d’être, sur l’heure, initiée, par ce maltôtier milliardaire, à toutes les ressources de la piraterie occidentale qui permettent à un peuple nouveau-né de s’imposer au respect des chancelleries et lui assurent, à bref délai, l’estime des autres nations civilisées. Arrêté devant le cadre fileté d’or, qui devait offrir aux regards de la clientèle les profils des nouveaux articliers de la maison, le camarade de Boutorgne touchait du doigt la place où, dès le lendemain, s’imposerait son front aux géniales radiations. Aussi Médéric sentait-il sourdre en lui une admiration profonde, enfiellée cependant de quelque amertume à l’égard du confrère pareillement favorisé. Mais, la Fortune cette fois, s’était montrée intelligente dans son choix, comme il dut le reconnaître devant le toupet du personnage soudainement mis à jour, toupet monstre qui, dans la littérature, permet d’accéder aux plus hautes situations.
Ils ne s’étaient pas retournés, en effet, que dans un froufroutement de fracassantes soieries, un feu d’artifice de lueurs et d’aveuglants rayons émané de soixante bagues et d’au moins quatorze colliers ou pendiques, parmi le déchaînement des parfums racoleurs où perçait cependant la note aiguë d’une pointe d’iodoforme, sortait la belle Otero venue pour solliciter une lèche de quelques lignes de ces messieurs.
Et l’ami s’était précipité vers le garçon de bureau.
—La belle Otero chez le patron? Elle a au moins cassé l’ascenseur, en montant?
—?????
—Oui, elle casse tous les ascenseurs: elle a démoli le mien, avant-hier, en venant chez moi.
Boutorgne qui savait dans quel taudion d’une maison ouvrière de la rue Lamark, dans quel galetas situé au plus haut d’un escalier, feutré les soirs de paye par le vomis des locataires, demeurait le chef des Informations et du Chantage, admira sans réserve et n’osa plus solliciter son admission dans un journal où, pour la moindre besogne, on pouvait requérir de lui, un égal savoir-faire. A s’ausculter soi-même, il reconnut qu’il lui faudrait au moins six mois d’entraînement rationnel et journalier dans l’imposture pour, à l’improviste, témoigner d’une pareille maîtrise.
C’était ce même jouvenceau,—auteur du Cloporte cramoisi—qui, à peine évadé de sa sous-préfecture tardigrade et installé depuis huit jours à Montmartre arrêtait au passage un ami journaleux pour lui tenir ce petit discours:
—Mon vieux, je sors de chez Puvis de Chavannes.
—Ah bah!
—Oui, et il m’a dit en me montrant sa dernière fresque: «Comment trouvez-vous cela, mon cher? Est-ce que cela vous plaît?»
Mot admirable et grâce à quoi on entrevoit Verlaine prenant conseil de Théodore Botrel; Renan, angoissé, demandant son avis à Francis de Croisset, par exemple.
Le camarade de Boutorgne était d’ailleurs le plus frappant exemple de la crétinisation indurée que le métier de gazetier peut conférer à des individus nés pour tenir exclusivement avec lustre l’emploi de calicot suburbain ou d’adjudant rengagé. Comme une certaine littérature avait mis la pédérastie à la mode dans le monde des petites chapelles d’esthétique, et comme un tartinier notoire, Jacques Flamussin, faisait profession dans un grand journal de jouer à la ville le rôle d’un Pétrone brabançon dont la prose saccageait les ronds de-cuir en mal de satanisme, notre éphèbe, dans le désir d’approcher ce dernier et de se décrasser aux yeux de tous de ses allures départementales, s’était fait initier à la sodomie passive, par dévouement professionnel. Désormais, il traita de saligauds ceux qui pratiquaient l’amour normal. Par surplus, afin de se conformer aux écritures de ce maître révéré, qu’il projetait d’égaler, Arthus Mabrique: c’est le nom de notre animalcule, s’était mis à boire l’éther et avait fait le possible,—bien que tout cela le dégoutât peut-être,—pour devenir morphinomane. On ne le rencontra plus qu’avec Jacques Flamussin, racolant pour lui tous les Adelsward, tous les Warren, tous les Ephestions de trottoir qui déferlent de la Madeleine à la rue Drouot. Et il vous soufflait dans le nez, l’air dolent et exténué.
—Ah! si vous saviez! demandez à Jacques, mon collabo: l’éther me ravage, et je suis saturé de morphine, je vais bientôt sauter: pensez donc, trois piqûres par heure et par dessus tout cela, comme Jacques, j’ai la hantise... la maladie des masques... mais tous deux nous haïssons les brutes repoussantes de santé...
La Nature hélas, bien que Boutorgne fût parisien, l’avait affligé d’un empois tenace de provincial. Et, mâchant et remâchant le fiel extravasé d’une pareille constatation, il en arrivait à se dire qu’il était oiseux de lutter, qu’il ne serait jamais une signature retentissante; que quoi qu’il fît, puisqu’il n’était qu’un arriviste balourd, ses œuvres postérieures, comme les précédentes—où il avait cependant entreposé le meilleur de ses moelles et de son cerveau—seraient enterrées dans la fosse commune de l’indifférence. Pourtant, pourtant, il était de la race des écrivains! Cela, il en était sûr. Alors, pour évoquer l’ignorance, la mauvaise foi et la méchanceté des hommes à l’égard de l’artiste qu’il découvrait en lui, il se murmura, in petto, les vers de Baudelaire:
Dans le pain et le vin destinés à sa bouche,
Ils mêlent de la cendre avec d’impurs crachats...
Quels gratte-fesses que tous ces littérateurs, mes confrères! Dire que le public coupe là-dedans, lui que les journaleux traitent couramment de grand enfant imbécile, à l’incoercible crédulité, dire qu’on le guérira de tout excepté de la chose imprimée; dire que si la clientèle pouvait assister aux conversations de tous ces gens-là, quand ils se demandent quelles bourdes ils vont lui conter, sur quel bateau ils vont l’embarquer, elle marcherait encore dans le besoin où elle est de révérer quelque chose ou quelqu’un quand même et toujours, proféra-t-il à voix contenue. Devenu nihiliste et iconoclaste, pour hélas! seulement une seconde, il surenchérit en lui-même, tout en claquant la porte: Certes, une peuplade d’Araucaniens, une horde de la Papouasie est supérieure au mental et au moral à la Tribu des gens de lettres. Et, rageur, d’une allure précipitée, il doubla sans le voir, l’homme à la serviette sous l’aisselle, le gérant, qui inclinait la tête à son adresse en deux ou trois flexions amicales. Il avait, cependant, peiné près de quatre ans pour conquérir ce geste! Oui, il lui avait fallu de longues années d’assiduité avant de capter ainsi l’attention du personnel, avant d’être intronisé à tout jamais dans la maison. Désormais, cette politesse du gérant était une sorte de consécration et aux yeux des garçons, qui ne lisaient, eux, que le Paris-Sport ou bien les lettres décachetées dans les poches des pardessus, il pouvait passer pour avoir du talent puisqu’il figurait parmi les littérateurs qu’on salue.
Dehors, il pressa le pas dans la douceur de la soleillée finissante. On était en mai, et le ciel, tendu tel un velarium de soie indigo, rougeoyait des derniers brandons de l’astre au couchant, semblait palpiter et se soulever sous l’effort d’une brise légère et attiédie qui promulguait les jouvences nouvelles. Faces plates de cercleux vides d’intellect, visages malmenés par la hantise de l’argent ou de la femme à conquérir, bouches tordues par toutes les sales concupiscences, prunelles de flammes, yeux torves, chassieux ou hagards des fauves civilisés en tendance vers la proie, rumeur sourde faite des plus pures émanations de l’accablante sottise, locutions à la mode jetées d’un groupe à l’autre en manière de blague ou d’appel, rires de femmes, invectives de cochers, hurlements de camelots, poussière dansante et fine sablant les crachats épars, coudoiements voluptueux, mystère, menace des figures glabres ou poilues, retape de la fille, du giton ou de la tribade, journalistes en quête d’une bêtise à monnayer: le boulevard s’encombrait, pendant qu’une pestilence d’absinthe, émanée des terrasses de café où se tenaient les grandes assises de l’alcool, assaillait les passants.
Muni d’un carton ovale, Médéric Boutorgne stationna un quart-d’heure dans l’attente laborieuse de Batignolles-Odéon. Il se rappela, à propos, la boutade d’un confrère: Si Paris, désormais, ne peut plus faire de révolutions, s’il s’est résigné à accepter toutes les molestations et toutes les turpitudes, s’il est tombé à l’apathie dernière, la faute en incombe à la Compagnie des omnibus qui, depuis cinquante ans, l’accoutume à tout subir et, peu à peu, l’a amené à ce degré de vachardise dans la résignation. Ah! les gouvernants, quels qu’ils soient, peuvent être tranquilles: les citoyens capables de supporter pareilles avanies sans se révolter, jamais plus n’arracheront les pavés. Rebuté encore à la troisième voiture surgissant archi-comble, il passa devant la devanture d’un tailleur voisin, affronta le verdict de la glace, s’entrevit, comme toujours, petit, syncéphale: le cou dans les épaules et la poitrine trop bombée, en ventre de poulet. Blond, d’un blond sale identique à la paille d’avoine qu’on extrait parfois des couettes, des paillots d’enfant, alors qu’ils ont été exagérément humidifiés, l’allure anglaise qu’il devait à un Raglan de la Belle-Jardinière et à un faux-col des Cent-mille chemises n’arriva point à le consoler. Contristé par sa propre image, il revint au bord du trottoir, alluma une cigarette. Et tout à coup, il resta stupéfié, le bras en l’air, sans plus penser à jeter le tison qui, sournoisement, lui brûlait les doigts.
Devant lui, à trois pas, dans une victoria sobre, attelée de deux trotteurs anglais supérieurement racés que l’engorgement de la chaussée faisait piétiner sur place, il venait de reconnaître le prince de Tabran. Un demi siècle au moins, le prince avait fait peser sur Paris la dictature de ses élégances, avait été le patricien célèbre qui régente le bon ton et promulgue aux pantalons, aux jaquettes et aux cravates, non moins qu’aux attitudes, les brefs du goût parfait. Frappé quinze mois auparavant d’une attaque de paralysie générale: car rien, on s’en doute, ne peut liquéfier l’encéphale, ou ravager les méninges, comme de se trouver, chaque matin, dans la nécessité d’infuser du génie aux tailleurs de la gentry et de confabuler avec les esprits aussi adamantins qu’armoriés du Jockey-Club, il n’était restitué à l’air libre que depuis peu de jours, gâteux à un point indicible et ayant à peu près perdu l’usage du son articulé. En l’heure présente, il se manifestait sous les apparences d’un tas de chair amorphe élaborant des salives mousseuses qui floconnaient le long des commissures et qu’une femme, une institutrice,—il ne pouvait tolérer les hommes à son côté,—étanchait de minute en minute. Cette femme était chargée de lui réapprendre à parler, de lui indiquer la valeur et le sens des mots, comme elle aurait pu le faire à un enfant. Et rien n’était plus triste que de voir la main gantée de la compagne du vieillard pointer, au hasard, pendant que sa voix répétait plusieurs fois le nom de la chose, ou de l’être désigné, sans que rien d’autre qu’un bégaiement confus, une sorte de borborygme arrivât aux lèvres du prince. Tour à tour, l’institutrice, requérant toute son attention à l’aide d’intonations câlines, avait dit, le bras tendu:—un kiosque—un café—un chien—un soldat—la face du patricien, retourné aux limbes puérils, était restée plus morte que jamais. Mais, tout à coup, la femme montra la lamentable haridelle somnolant dans les brancards d’un fiacre en station et articula lentement: cheval, cheval, à deux reprises. Alors, comme si ce mot qui lui rappelait les gloires, les fastes hippiques qu’il avait présidés jadis, fût doué pour lui d’un pouvoir magique, le prince fit un suprême effort, son œil s’alluma d’une lueur d’intelligence et, très distinctement, il dit:
—Dada! Dada!
Médéric Boutorgne se préparait à philosopher, comme il est du devoir d’un bon littérateur de le faire quand le hasard place devant lui un geste drôle, une circonstance pleine d’enseignement ou une conjoncture pittoresque de la vie. Il n’en eut pas le loisir. Le voyant arrêté et comme statufié au bord du trottoir, une marchande de spasmes quinquagénaire, à l’arrière train tumultueux, qui n’avait point lésiné sur la tripe ni le téton, s’efforçait de l’aguicher depuis un bon moment déjà. Il murmura:—Vieille peau, à son adresse et fut admis enfin à s’insinuer dans le gros omnibus—le cinquième qui venait de passer. A peine assis, il se trouva gratifié de la puce classique que la compagnie, en surplus de la correspondance, tient à la disposition de tout voyageur. Et il donna ses trois sous d’impériale, cependant que le conducteur, dont c’est la fonction, lui marchait opiniâtrement sur les pieds.
Le gendelettre, tout en se grattant, convoqua ses soucis cuisants, les pensées douloureuses, l’urticaire mentale dont il était investi depuis longtemps déjà. Certes, il n’y avait rien à faire pour lui dans la littérature, s’entêter désormais serait stupide. Et il se remémorait les rancœurs subies, les crapauds, les poignées de cloportes qu’il lui avait fallu avaler quand il était petit reporter. C’était à lui que le mot suivant avait été dit: Un matin de décembre, après avoir trotté pendant deux heures avec des bottines spongieuses, dans la boue glacée des rues, il s’était présenté pour la deuxième fois dans la même semaine chez un augure, dans le dessein de lui soutirer à nouveau une interview et de faire ainsi du deux sous la ligne. Plein d’audace, la nécessité de gagner sa vie lui infusant du courage, il avait échappé au valet de chambre, au grand dam de sa jaquette après laquelle ce dernier s’agrippait afin de l’empêcher d’envahir le logis sacré où habitait la Gloire. Il avait culbuté avec un égal brio un autre larbin accouru à la rescousse et, finalement, s’était insinué dans la chambre à coucher, le crayon en arrêt et l’oreille attentive décrassée, préalablement, par un coup d’ongle, de la cire, du cérumen de la nuit. Alors l’oracle en chemise, le poil des jambes et de l’estomac hérissé de colère, s’était précipité sur lui.
—Comment c’est toujours vous! Qu’est-ce que vous voulez que je vous montre encore.... Mon âme ou mon pot de nuit?
Un confrère, à qui Boutorgne confessa la chose, réfléchit une minute, et conseilla:
—Mon vieux, tu as sous la main une vengeance épatante: conte dans ton papier que tu as trouvé un Larousse chez le bonze; il sera discrédité....
En effet, dans le métier des lettres, le Larousse est le parent pauvre. Il n’est pas d’injure plus forte pour un porteur de prose, pour un prosifère, que d’entendre dire de son érudition: il a pigé ça dans le Larousse. Un écrivain accepterait plutôt d’être traité de pédéraste que d’être accusé d’avoir chez lui l’infamante encyclopédie. C’est le monument inavouable qu’on cache aux visiteurs, qu’on relègue dans la pénombre, près du seau à charbon de la cuisine, et auquel presque tous cependant doivent leur savoir. Pauvre Larousse, combien d’ingrats éduques-tu tous les jours, toi qui as déjà fait entrer tant de gens sous la coupole des Quarante ou à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres!
Boutorgne, ingénu en cette occurrence comme en toutes autres, n’avait pas su discerner la sombre scélératesse du conseil donné par le collègue. Celui ci rêvait de cumuler, d’adjoindre à ses appointements de soiriste les maigres émoluments de Médéric en lui râflant son emploi. Et cela ne tarda guère. L’augure accusé de posséder le Larousse courut d’un trait chez le Directeur du journal et incontinent fit débarquer le lamentable Boutorgne.
Ah! oui sortir de là au plus vite! Résilier l’ambition de prononcer des phrases éternelles, des mots qui enchanteront les siècles futurs, abdiquer l’espoir de monnayer jamais son jaspin, mais s’évader de cette rotonde d’hamadryas qu’on appelle la Littérature, le Journalisme, le quatrième État, tout ce que vous voudrez. D’autant plus que le cap de la trentaine était doublé depuis trois années, et il en avait vraiment assez de cette vie paupérique, de cette existence sans faste qu’il menait avec sa mère. Puisqu’il n’avait pas réussi à devenir notoire, il fallait abandonner l’idée du beau mariage. Les Lettres sont un moyen aussi certain de conquérir l’héritière bourgeoise que l’épaulette, et la plupart des vocations d’écrivain sont déterminées, comme les vocations militaires, par ce fait archi-connu. Mais néanmoins convient-il de sortir du rang. Quand on s’établit négociant en solécismes et manufacturier de banalités, faut-il que la boutique soit achalandée pour capter la pintade enrichie, désireuse de lisser ses plumes parmi les volaillers du beau langage. Or, il ne se trouvait nullement dans ce cas. Les dots fabuleuses ou même simplement acceptables étaient pour d’autres que lui. Tout au plus pouvait-il espérer épouser dans le demi-monde sur le retour. Et encore! Car ces dames devenaient exigeantes depuis que plusieurs d’entre elles avaient réussi à convoler dans les ambassades, l’Académie, ou avec les gloires du roman contemporain. Pourtant, coûte que coûte, il fallait trouver un expédient durable et nourricier.
Madame Boutorgne, sa mère, veuve d’un rond de cuir du ministère des Colonies, vivotait de la maigre retraite du père jointe à une prime d’assurances que le charançon administratif avait eu le bon esprit de souscrire pour sa femme, de son vivant. Le revenu annuel ne montait pas à 4.000 francs et ils étaient deux à s’alimenter dessus: lui, ne rapportant absolument rien. Même, un équipage décent était nécessaire: car Médéric, ravagé du besoin de paraître et profitant de ce que son auteur avait gratté jadis du papier à la Guadeloupe, accréditait au Napolitain le bruit qu’il était engendré de planteurs ruinés par des cyclones. Par surcroît, il confiait même à d’aucuns, de temps en temps—dans l’espoir d’allécher le nationalisme occupé alors à racoler des plumitifs reluisants—qu’il était marquis authentique. Mais, ajoutait-il, le ton désinvolte, il préférait laisser tomber son blason en désuétude, puisqu’il n’avait plus les 300.000 livres de rentes nécessaires à le porter dignement. On a beau avoir du talent, vous comprenez, n’est-ce pas, mon cher? Traîner un titre dans la littérature, c’est diminuant, sans compter que cela vous classe toujours comme amateur. Non, ce n’était plus à faire depuis ce pauvre Villiers qui avait roulé le sien dans tous les gargots et tous les monts de piété de Paris et que sa particule avait empêché d’être pris au sérieux et d’arriver au gros public. Lui, l’Isle-Adam, avait au moins une excuse. Il n’aurait jamais, certes, grossoyé de la copie si la France ne l’avait pas mis dans cette nécessité en lui refusant le trône de Grèce—auquel il avait des droits certains de par sa généalogie qui, d’après ses dires, le racinait aux Basileus de Byzance—quand il était venu supplier l’Empereur de le lui faire obtenir.
Ce soir-là, Médéric Boutorgne allait dîner, rue de Fleurus, chez Madame Truphot, tenancière d’un cénacle qui, deux fois par semaine, traitait des peintres, des orateurs, des gens de lettres et toutes sortes d’autres phénomènes. Peut-être de ce côté-là, y avait-il quelque chose à espérer. L’événement imprévu, la circonstance fortuite qui le tirerait d’affaire pouvait se produire dans ce milieu. Cependant il ne spéculait sur rien de précis, n’arrivait pas à fixer ni même à formuler son espoir. Enfin, il se tiendrait aux aguets de la moindre conjoncture. On verrait bien. Et il se représentait la femme, repassait son curriculum.
Bien qu’elle eût soixante ans pour le moins, Madame Truphot, depuis deux lustres, vivait avec un garçon de trente-cinq à peine, qu’elle entretenait de son mieux, le gros Siemans, un Belge à la face poupine, au cheveu rare, aux joues de jambon rose, aux épaules de coltineur, si complètement dans son rôle qu’il était muet à l’accoutumée comme ses congénères et, en toutes occasions, imitait des cyprins le silence prudent. La seule passion de cet homme, hormis celle de la musique, était d’aller se promener avec obstination devant la façade des trois immeubles tout neufs que Madame Truphot possédait rue des Écoles. On le rencontrait là, régulièrement, de quatre à cinq, quelque temps qu’il fît, suivi d’une théorie de petits chiens hideux et recroquevillés, gros comme le poing à peine, des fœtus de chiens inquiétants et louches, à la chassie opiniâtre de bêtes puantes qui ne pouvaient pas le souffrir d’ailleurs, aboyaient contre lui en rebellion constante et s’efforçaient de le mordre sournoisement, à la moindre occasion. Mais Siemans veillait sur eux, réfrénait leurs tentatives d’évasion, s’efforçait de se faire tolérer, leur prodiguant même des noms d’amitié, des épithètes câlines, dans l’épouvante—faut-il le croire?—où il pouvait être d’accomplir seul désormais la besogne de tendresse à laquelle se refusaient peut-être les carlins et les griffons. Sans doute, devant ce million des trois bâtisses, il se répétait les yeux crochés sur les balcons et les porches béants: Cela sera à moi un jour. Et des bouffées d’orgueil venaient crever à la mafflosité de sa face, tout son être éclatait de joie contenue pendant qu’il tirait sur lui les avortons à la queue chantournée, aux yeux laiteux. Fils d’un savetier de Louvain, il se voyait déjà retournant au pays après avoir réalisé la vieille, informant les gens de l’endroit qu’il avait gagné sa fortune à écrire des partitions avec son beau-frère, le compositeur—car sa sœur avait épousé un vague maëstro roumain qui pastichait Wagner et intriguait pour accéder à l’Opéra-Comique. Celui-ci lui avait donné quelques leçons et, dès lors, Siemans, rebuté par le piston et le violoncelle trop difficiles se souvint à propos qu’il avait été serpent dans sa jeunesse, à la paroisse natale, et il se mit à l’ocarina, un instrument dédaigné, mais dont on pouvait tirer des merveilles avec un peu d’art. Pendant de longues heures, sans relâche, il jouait du Tagliafico. Le Voulez-vous bien ne plus dormir succédait impitoyablement à la Chanson de Marinette.
Ses harmonies jetaient le désarroi dans les muqueuses féminines, ravageaient les cœurs d’alentour portés sur le sentiment. Un prêtre, qui habitait la maison, tout en lui reprochant d’introduire le trouble dans les âmes pieuses, était même venu le demander en mariage de la part d’une de ses pénitentes: une dame mûre mais très bien encore, la veuve d’un officier qui avait un fils à Saint-Cyr et qui portait un chignon de soie. Madame Truphot, mise au courant par des indiscrétions de domestiques, avait dû placer le propriétaire dans l’alternative de choisir entre elle, 2.000 francs de loyer, et cette personne, 1.200 à peine, le menaçant d’un congé s’il ne résiliait pas la location de l’autre. Et ce n’est qu’après le déménagement de cette énamourée que le Belge eut à nouveau licence de cultiver l’ocarina. Depuis quelques jours, il s’attaquait à Ambroise Thomas, auquel il correspondait, par nature, disait-il, et il épanchait Mignon, sur l’alentour, inexorablement. Dans l’immeuble, on affirmait que la vieille dame rebutée se mourait, rue d’Assas, d’une maladie de langueur, ce qui valait à Siemans une auréole d’amant fatal et faisait rager sa maîtresse sexagénaire.
De menus incidents revenaient encore à l’esprit de Boutorgne. Il évoquait l’enterrement de la fille de Madame Truphot, morte dans le célibat, à quarante ans, après avoir lutté sans succès, après s’être épuisée en querelles et en inutile stratégie pour éloigner l’amant qui tenait sa mère par on ne sait quelles fibres honteuses. Ce jour-là l’homme entretenu avait fait les honneurs du logis endeuillé, en maître désormais incontestable, avait marché bravement, tenant les cordons du poële, à la tête de la famille, au regard d’une notable partie du Tout-Paris de l’art et de la politique, car M. Truphot, mari, avait été longtemps chef du municipe, maire d’un des arrondissements les plus riches de la capitale. Même, Boutorgne se revoyait, certain jour, courant les rédactions pour empêcher les quotidiens de révéler que M. Truphot avait été trouvé, un matin, au pied de son lit, la tempe trouée d’une balle. Pendant longtemps, cet homme, conjoint à une hystéromane, s’était efforcé de ne rien voir. Puis, quand il lui avait fallu, de mauvais gré, ouvrir les yeux sur les priapées de son logis, il avait versé en des scènes atroces, mais pour pardonner chaque fois, dans la crainte qu’un esclandre public ne l’astreignit à répudier l’écharpe tricolore à laquelle il tenait par dessus tout. Il s’était contenté d’expurger un peu son foyer, évacuant du mieux qu’il le pouvait la racaille de lettres qui mangeait à sa table et polluait sa literie, surveillant de près l’homme du gaz qui venait vérifier l’appareil, ou le frotteur qui, la brosse au pied, esquissait des entrechats excitants et dansait la croupe en l’air. Madame Truphot, en effet, ne répugnait à rien, s’accointait avec les plus viles espèces, dilapidait ce qu’on est convenu d’appeler «l’honneur conjugal» avec des histrions du théâtre Montparnasse, des pîtres de Bobino. Un jour même, elle avait été cause de la révocation d’un sergent de ville albinos, pour l’avoir, quand il était de faction, attiré dans la chambre de sa bonne en lui promettant de l’épouser, après divorce. Par la suite, M. Truphot, las sans doute de mener ici bas une vie dont les seules voluptés consistaient à marier les autres et à être plus cocu que le prince de Chimay ou le futur roi de Saxe, s’était mis subitement à la poursuite d’autres délices et s’était laissé induire en l’alcool. Pendant quatre années, il avait entrecoupé la quotidienne lecture des articles du Code d’abondants hoquets et aromatisé la salle d’honneur de la mairie d’une haleine où les senteurs du pernod et le relent du bitter réalisaient l’indissoluble hyménée. Comme on le voit, c’était dans toute son ampleur l’ignominie bourgeoise, la gangrène qui, à l’arrière de la façade impressionnante, de l’armature et des fonctions dignitaires ou honorifiques, ronge, comme un cancer, la chair et l’âme des classes possédantes. Mais l’honorable magistrat municipal, en une heure pessimiste où l’irréductible ignominie de sa compagne et le malaise de sa «bouche de bois» s’étaient faits particulièrement insupportables n’avait pu résister à la nécessité de se liquider d’un coup de revolver.
Madame Truphot, débarrassée du mari, avait réalisé un rêve longtemps caressé. Elle avait ouvert un salon littéraire. Le symbolisme alors battait son plein et des tiaulées d’imbéciles, opérés de toute syntaxe et de toute orthographe, travaillaient à surpeupler les maisons de fous en proposant à l’admiration des masses d’invraisemblables rébus, des formules aussi inouïes qu’hermétiques où, paraît-il, ils avaient emprisonné la Beauté. Madame Truphot fut donc préraphaëlite ardemment. De jeunes hommes, quelque peu Kleptomanes, visiblement détachés des ablutions et pédérastes comme il convient, vinrent, chaque mardi et chaque samedi, déverser chez elle le trop plein de leur génie, sous forme de pentamètres, d’hexamètres et de myriamètres, tout en faisant suinter, de leur mieux, les écrouelles de leur esthétique. Après quelque résistance, le Sar Péladan, coiffé d’une brassée de copeaux à la sépia, d’une bottelée de paille de fer, le Sar Péladan, lui-même, finit par céder et, pendant une année, honora son logis de ses pellicules et de ses oreilles en forme d’ailes d’engoulevent. Grâce à ses bons soins, la veuve fut, sur l’heure, immatriculée dans la religion de la Beauté et n’ignora plus tout ce que le Saint Jean du Vinci ou la sodomie vénale dérobe aux profanes de splendeurs cachées.
Son argent et sa personne furent, longtemps, l’âme du salon des Rose-Croix où elle figura sous les apparences d’une Salomé maigre; et deux ou trois artistes de l’Ermitage travaillèrent à la munir des proses gonorrhéiques aptes à glorifier en toute occasion les œuvres du divin Sandro ou de Cimabué. En sa demeure, Jean Moréas qui, depuis trente ans, menace le monde angoissé d’un chef-d’œuvre selon la norme grecque et se contente de ressembler à Euripide, qu’il traduit, comme Hadji-Stavros ressemble à Miltiade, Jean Moréas se vit acclamé à l’unanimité chef de l’Ecole Romane. Même, un moment le lustre de Madame Truphot fut tel que M. Huysmans alla jusqu’à parler de la mettre dans un de ses livres, quand elle eût donné dans les Bolandistes et fourni l’argent d’une messe noire. Mais le mauvais destin veillait et si la veuve ne fut point léguée à la postérité, telle une Mme Chantelouve d’un mode avantageux, c’est que son crédit politique s’avéra insuffisant pour faire octroyer le ruban rouge à l’auteur d’A Rebours. Sans doute, la sexagénaire serait arrivée avant peu à l’androgynat que lui préconisait le génial Joséphin, mais le Belge, son amant, rendu fou furieux par les dépenses exagérées d’un tel état de choses, avait un beau jour jeté tout le monde dehors. Nettement, il posa la question de confiance. Elle aurait à choisir désormais entre ce faubourg de Gomorrhe, ces Commodores de l’Insanité et son amour de mâle préféré. Et Madame Truphot, geignante, tout en protestant qu’il assassinait en elle et l’intelligence et la beauté avait cédé, sans trop de défense, dans la peur terrible où elle était de le perdre pour toujours.
Mais elle souffrait d’être, depuis cette époque, tenue à l’écart du mouvement littéraire et de n’avoir plus aucune action sur la pensée des hommes de son temps. Ses dîners hebdomadaires n’étaient plus, hélas! les Conciles d’antan. Et il lui était douloureux de ne plus manœuvrer, comme auparavant, la manette qui imprimait la direction au génie symboliste.
Médéric Boutorgne, qui se préparait à descendre à la station de Saint-Germain-des-Prés, se murmura tout à coup, en se frappant sur les cuisses:
—Ah! non, c’est trop drôle!
Il se remémorait le soir des Sociétés savantes où en compagnie de la Truphot éclectique, de son amant et de trois ou quatre autres camarades, il était allé entendre Truculor, le tribun socialiste. Truculor les avait fait placer sur l’estrade, tout près de lui et, de suite, il s’était mis à besogner de son métier sur les tréteaux, tonitruant, de sa voix fracassante.
—Oui, Citoyens, l’ordre qui régit les justes consciences et les esprits en possession de la Beauté, de la Vérité et de la Justice, sera l’ordre même de la Société nouvelle, de la Société que tous nous voulons créer, de la Société que nous voulons accoucher enfin de son idéal supérieur...
—Dans deux mille ans, coupa un prolétaire sceptique.
Mais Truculor, se tournant vers lui, continuait imperturbable:
—Je répondrai à mon interrupteur: Quai ce qu’ai c’est quai deux mille ans dans l’histoire du Minde? Quai ce qu’ai c’est quai deux mille ans de souffrince encore, étant donné que la misère existe depuis l’origine des sociétés et qu’elle menace de durer toujours? Et si le Sô-cia-lis-me venait dire à l’Hu-ma-ni-té: il est en mon pouvoir de faire régner la paix et le bonheur sur la terre, mais seulement dans deux mille ans, le Sô-ci-a-lis-me devrait être accepté avec enthousiasme par tous les hommes généreux...
Spontanément, Siemans, l’homme entretenu, s’était mis debout et avait donné le signal des applaudissements en heurtant l’une contre l’autre ses grosses mains poilues de roulier wallon, tandis que la Truphot, empoignée par l’éloquence du bateleur redondant, criait: bravo! bravo! de sa voix suraiguë de fifre avarié. Et Truculor ensuite avait été à ce point persuasif et admirable que, pendant trois jours, la veuve et le Belge—rétrogrades à l’ordinaire—ne parlèrent plus que du devoir où se trouvaient les bons citoyens, de coopérer au bonheur des hommes. Rénover la famille, supprimer les parasites dans la Cité future, oui, ils étaient travaillés par ce désir!
L’appartement de Madame Truphot, où elle concubinait avec son amant, était situé à l’entresol d’un pavillon en retrait sur la cour, dans une maison quiète et tranquille, d’allure balzacienne avec sa pénombre constante, les petits judas grillés de chaque porte et les tentatives de végétation de la cour: fusains empoussiérés et buis maupiteux dont le vert noirâtre, inexorable et agaçant, entretenait là une note de préau d’hôpital, de jardin de prison ou de presbytère calviniste. Mais Madame Truphot aimait cet immeuble dont l’allure compassée et réfrigérante marouflait le réel de sa vie d’une ombre austère et d’une décence profitable. Quand Médéric Bourtogne ascensionna l’escalier, il fut baigné par les ondes d’une mélodie qui, traversant les portes et les cloisons, rayonnait sur le dehors. C’était Siemans occupé à interpréter sur l’ocarina le «Si vous ne m’aimez plus, oubliez la fenêtre...» en fignolant les traits et en soignant les finales; ce qui, sans doute, devait avoir encore pour résultat de perturber, au sixième, les mansardes ancillaires et d’infuser aux femmes de professeurs dont la maison s’embellissait, l’irréfrénable désir des péripéties sentimentales. Parvenu au second et reprenant haleine, car il avait le souffle court, le jeune littérateur essuya, avec précaution, ses Raoul au paillasson et tira le cordon de sonnette dont l’appel intérieur détermina immédiatement la frénétique effervescence des roquets favoris. Une bonne vint ouvrir et, tout en garant le bas de son pantalon des crocs de Moka, Spot, Nénette, Chiffe et Sapho, Médéric Boutorgne préleva le meilleur de ses compliments et réussit à élaborer un sourire du plus pur aloi pour répondre au bon accueil du Belge et de la Truphot.
Très maigre et plutôt petite, avec un reste de cheveux gris insociables et envolés dont les courants d’air ou les torgnoles de son amant paraissaient prendre un soin jaloux, les joues caves creusées d’un coup de pouce et les pommettes rubéfiées; avec cela un verbe criard de marchand d’habits ou de robinettier ambulant, telle était la veuve de l’officier municipal. Possédée de la passion du bric-à-brac, ses deux salons ressemblaient à l’arrière-boutique d’un regrattier montmartrois ou à quelque sous-dépotoir de l’hôtel des Ventes, sentaient la poussière surie et le vieux matelas, s’encombraient de ferrailles archaïques, de lampadaires défaillants, de bahuts stropiats, de faïences qualifiées historiques qui avaient dû servir de projectiles dans les précédentes disputes du ménage et de soies juteuses quoique sans modestie. Cet entour sertissait merveilleusement, d’ailleurs, Madame Truphot, dont les corsages évanescents et les jupes instables, toujours pendantes au bout de quelque cordon mal sanglé, évoquaient un personnage de manucure douteuse qui, dans les périphéries, travaillerait les vicaires louches, les vieux messieurs décorés qui font leurs Pâques ou les sacristains promis à la correctionnelle. Parfois, elle faisait venir un artiste capillaire qui moyennant deux louis la séance la plâtrait et la cimentait avec perspicacité.
—Charles, il faut que vous me donniez trente-cinq ans aujourd’hui.
—Alors ça sera soixante francs; Madame sait bien que pour deux louis, je ne peux donner à Madame que l’apparence de quarante ans.
Elle s’en allait alors, filait en des expéditions mystérieuses, courait Paris, ne rentrait que le lendemain au soir, avec des yeux battus, des joues gaufrées de rides, où le fard écaillé mettait des esquarres de moisissure. Et dans l’heure qui suivait, des jeunes gens à figure sinistre, les orbites bistrés, la voix dolente, venaient apporter des bouquets qu’elle avait payés d’avance, du reste.
—Tu ne seras pas jaloux, disait la Truphot à Siemans, en ces sortes d’occasions. Vois je n’y peux rien; ils sont fous de moi; ils me pourchassent dans la rue. Hier, l’un d’entre eux, le pauvre mignon, a voulu se jeter à l’eau parce que je le repoussais...
Le Belge devait avoir l’espoir qu’un de ces drôles assassinerait sa vieille, quelque jour, car il ne protestait pas, veillait seulement à ce que cette vermine ne coutât pas trop cher. En cette prévision, il accaparait le gros des monnaies, ne laissait à sa maîtresse que des sommes peu élevées et retournait dans sa chambre, bien tranquille, jouer de l’ocarina et s’administrer des bolées de café au lait et des tartines de cramique—une passion tenace qu’il gardait du pays natal.
—Avant toutes choses, mon petit, dit Madame Truphot à Boutorgne, après l’avoir attiré sur une bergère claudicante dont la poussière, insuffisamment combattue par le balai apathique des bonnes peu surveillées, s’envola en une petite nuée ocreuse, avant toutes choses, vous allez me traduire cela, car vous êtes l’érudit de la maison. Ce sont des vers latins, des vers d’amour qu’un petit polisson inconnu m’a dépêchés ce matin sous le couvert de l’anonymat, et je voudrais bien savoir s’il a l’impudence de m’y conter fleurette... Et elle lui tendait un papier.
A la seule pensée que ses humanités improbables pouvaient être requises pour traduire quoi que ce soit ayant une relation quelconque avec la langue de Cicéron, le gendelettre sentit ses fibres intérieures se glacer. Néanmoins il fut beau joueur; il sortit son porte-cartes, en tira un carré de papier, brandit un crayon et dit:
—Je vais, Madame, vous traduire ce poulet tout de suite, et sans Quicherat.
Heureusement pour lui, la veuve l’arrêtait.
—Oh! ça ne presse pas; vous me donnerez la chose demain.
Rasséréné, Médéric Boutorgne pensa alors à un sien ami, un desservant très calé sur Tertulien, qui pourrait lui rendre ce service.
Le papier de Madame Truphot, portant dûment les deux timbres de la poste, convoyait bien des vers, mais hélas! c’était le madrigal tout particulier qu’Horace dépêche à la vieille Chloris:
Uxor pauperis Ibyci,
Tandem nequitiæ fige modum tuæ,
Famorisque laboribus.
Matura propior desine fumeri,
Inter ludere virgines,
Et stellis nebulam spargere candidis, etc, etc.
| · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · |
| · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · | · |
«Femme du pauvre Ibycus, mets enfin un terme à ton dérèglement,
«à ces travaux qui t’ont rendue tristement fameuse.
«Déjà mûre pour le trépas, déjà près de la tombe...
«... ton partage, à toi, c’est désormais le travail de la laine
«tondue près de la noble Lucérie, non la cithare, non la pourpre
«des roses, non les amphores mises à sec jusqu’à la lie;
«car maintenant tu es vieille.»
Ceci devait être un tour du Sar Péladan éconduit.
Trois coups de doigts rageurs dans l’emmêlement gris de son chignon malingre et la Truphot ajoutait:
—Maintenant, autre guitare. Oh! non pas que je veuille vous recommander d’avoir particulièrement de l’esprit, tout à l’heure, c’est une superfluité que de vous prier d’être en veine: vous l’êtes toujours. Non, j’attends de vous bien autre chose. Voilà: J’irai au fait avec la belle franchise spontanée que vous me connaissez. Comme je vous l’ai écrit, nous avons Truculor et Jacques Paraclet que j’ai invité lui, sur vos conseils, puis un type extraordinaire, confondant, une sorte de fou ou d’inspiré, on ne peut pas savoir, mais qui est bien l’homme le plus bizarre de tout Paris. On dit même que c’est le fils naturel d’un roi. Ceux-là, avec vous et trois ou quatre autres de moindre encolure, vont nous faire une table amusante. Mais écoutez-moi bien. Ce soir, par dessus tout, nous avons Honved et sa femme, vous connaissez bien Honved, l’auteur dramatique, Honved de l’Ame païenne qui s’est marié récemment?...
A cet endroit de son discours, la Truphot se levait et, s’emparant délibérément du bras de Boutorgne, elle le forçait à arpenter la pièce à son côté, puis volubile:
—Mon petit, j’ai décidé que vous seriez l’amant de Mme Honved et cela, dès demain, car c’est tout simplement une indignité, Honved a dix-huit ans de plus que sa femme qui n’en a pas vingt-cinq, elle; or, cela ne peut durer, il faut à toute force rompre une pareille union. La pauvre petite ne peut pas, ne doit pas aimer son mari. Je l’ai deviné. Or, moi, je veux que tous ceux qui m’entourent soient heureux. L’amour seul vaut de vivre n’est-ce pas? Et puis il y a des caractères qui ne savent pas vouloir: il faut les placer devant le fait accompli et aller ainsi au devant de leurs secrètes aspirations. C’est le cas de Madame Honved, j’en suis sûre....
Un peu ahuri par cette proposition quasi-injonctive, le gendelettre aux côtés de la vieille femme, marquait un écart et son pied venant à écraser la queue de Sapho, roulée en boule sur le tapis, celle-ci se mettait à pousser des glapissements suraigus immédiatement appuyés par ceux des autres.
La Truphot les calmait, en opérant une diversion d’une minute.
—Ah! ça! la paix Spot, Moka, Chiffe... Oh! les vilaines bêtes... mais il faut leur pardonner car elles sont très énervées en ce moment... un peu de neurasthénie... je pense... croiriez-vous, mon cher Boutorgne? Nénette et Sapho sont malades... Oui, Nénette est cardiaque et Sapho a des aphtes dans la bouche, la digitale pour l’une, de la kola pour l’autre... Voyez mes soucis... On a bien du mal, allez, avec ce qui vous est cher...
Déjà elle avait ressaisi le bras du gendelettre, donnant à nouveau tête baissée dans son projet, qu’elle n’avait pas eu l’audace, peut-être, de formuler d’un seul élan.
—Oui, nous pouvons, vous et moi, réparer une grande injustice, une des pires de la vie et du Destin: libérer une jeune femme d’un homme déjà vieux. Je fais appel à votre caractère chevaleresque. D’ailleurs, vous allez passer des jours sans rancœur. Ah! mon cher! Quels yeux! quelle plastique! une gorge à déchaponner un sénateur inamovible, comme dit mon scélérat de coiffeur... Et puis, si vous réussissez, ce qui n’est pas douteux, ma maison est à vous, vous en pourrez disposer, car vous n’avez pas de garçonnière... hein? Les garnis sont coûteux et si répugnants, n’est-ce pas?...
Elle l’avait empoigné des deux mains aux épaules, l’œil brasillant, une large tache rouge à chaque pommette...
—C’est entendu, dites, vous voulez bien?... Ah! quelle bonne odeur, quel charme cela mettra dans ma maison si triste parfois... Une odeur d’amour, la meilleure brise pour parfumer l’existence... Vous me connaissez, j’adore qu’on s’aime autour de moi... Mon Dieu! Entendre le bruit des baisers! voir des caresses! pressentir les étreintes voisines! C’est jeter un défi victorieux à la mort et c’est ne plus vieillir... Aussi, avec moi, pas de fausse honte, pas de gène ridicule. Si vous avez besoin d’argent, un signe, et je suis à votre disposition. Du reste je m’arrangerai avec Madame votre mère pour qu’à partir d’aujourd’hui vous ne lui coûtiez plus un sou...
Elle défaillait presque... ayant fini d’énoncer la chose d’une haleine ininterrompue, cette fois, avec des petits crissements de plaisir à la chute des mots. Et maintenant l’ordinaire cramoisi de ses joues avait fait place à une blêmeur un peu verte. Des frissons la secouaient, ses mains se rétractaient en des tics convulsifs, comme si son corps frémissait tout entier, à l’intérieur, à la promesse de ces amours qui allaient se dérouler tout près d’elle, à portée de son épiderme et sous son égide de matrone experte aux palpitations d’alcôve.
Cependant elle n’avait point terminé encore. Derechef la fadeur caséeuse de son haleine revint dans la figure de Boutorgne. Son discours heurté roula des mots choisis, des phrases triées et apprises d’avance, sans doute, qu’elle n’arrivait à sortir que très péniblement.
—Et puis voilà la vérité, lâchait-elle, j’ai de la vie une optique de philosophe et d’artiste. Nos mœurs sont stupides. Aucun de nous n’est fait pour n’aimer qu’un seul être. Je considère qu’il est du devoir de certaines intelligences d’empêcher les gens de s’encroûter dans un amour unique. N’est-ce pas d’un noble cœur et d’une grande âme d’intervenir, l’occasion se présentant, pour amener les circonstances, susciter les faits qui pousseront vos amis vers d’autres bras que les bras accoutumés. Régenter, administrer pour ainsi dire la chair d’autrui, au mieux de son bonheur et sans qu’il s’en aperçoive; deviner quels sont les êtres créés l’un pour l’autre et qui se correspondent parfaitement, c’est œuvrer supérieurement à Dieu lui-même et c’est se montrer plus grand que la vie stupide; c’est une tâche digne de mon esprit altruiste et de ma fortune. Je veux marquer la voie à la civilisation nouvelle, moi... S’efforcer d’affranchir l’Occident de l’imbécile monogamie est un beau rêve. Hommes et femmes ont droit à toutes les étreintes que le Destin peut leur offrir et les règles sociales sont criminelles qui les empêchent d’aller où leurs sens et leur cœur les entraînent. Répandre dans le monde une plus grande quantité d’amour, la répartir plus justement est une volonté autrement magnifique que celle du Socialisme qui veut répandre plus de bien-être matériel. C’est ma Sociologie et ce sera le labeur de ma vieillesse. Ah! si beaucoup m’imitaient, bientôt ainsi que l’a dit Raimbaud, en ces deux vers cités par Verlaine, chez moi, un soir de jadis:
Le monde frémira comme une immense lyre
Dans le frémissement d’un immense baiser.....
Médéric Boutorgne, bien qu’auparavant il n’ignorât rien de la femme, en restait quelque peu abasourdi. Comment, cette vieille frégate tant de fois incendiée par le brûlot du stupre toujours collé à ses flancs, comment, cette vieille tartane ne pouvait pas se résigner à gagner quelque hâvre de désarmement! Voilà qu’elle allait faire la remorque maintenant, sans y mettre plus de formes, et en résiliant d’un coup toute l’hypocrisie bourgeoise indiquée en pareille matière. Cette haquenée hors d’usage, à qui les dents rasées et les membres asséchés par les éparvins et les suros ne permettaient plus que très difficilement les gambades et les larges broutées dans le pacage sensuel, se précipitait écumante encore vers la senteur proche, le fumet d’amour, l’odeur d’accouplement, qui devaient revigorer ses vieux tendons, galvaniser ses flancs périmés, être en un mot le stimulant nécessaire aux nouvelles ruades, aux bondissements désordonnés de la fantasia lubrique! Le gendelettre exhumait maintenant de son souvenir une précédente histoire. La femme du peintre Maubuée qu’elle avait amenée à divorcer, sans but précis, uniquement pour le plaisir, par souci d’un proxénétisme désintéressé, poussé jusqu’à l’art, et qu’elle avait fiancée, elle-même ensuite, au petit Foinoir. Cette soirée de fiançailles était restée célèbre parmi les cénacles littéraires de la rive gauche. Le beau-frère du Belge avait interprété un de ses oratorios, et quand la Truphot portant le voile en paranymphe avait entonné elle-même l’épithalame, le gaz s’était éteint, tout à coup, au bon moment. Lorsqu’il se ralluma, Elphège Brucoglan, du Mercure, prétendait que la chose avait été machinée pour permettre dix minutes de peloting intensif et que, pour s’en convaincre, il n’y avait qu’à regarder cinq ou six messieurs qui n’osaient plus sentir leurs doigts. Trois heures après, la veuve couchait les tourtereaux non sans s’être assurée au préalable du bon fonctionnement de l’hydraulique dans les cabinets de toilette. Mais jamais plus les fiancés n’étaient revenus; ils étaient partis panteler ailleurs: ils avaient des doutes au sujet de certains trous insolites ménagés dans la cloison. Maintenant ils vivaient en parfait collage après avoir touché la petite dot que la Truphot leur avaient libéralement octroyée pour faire face aux premiers besoins: car cette femme était très généreuse en ces sortes de circonstances et elle se serait ruinée—si son amant n’y eût veillé—afin de satisfaire ce qu’elle appelait couramment ses petits travers dix-huitième siècle. Un rien de pudeur, un rogaton de préjugé, sans doute, la retenait encore, puisque riche comme elle l’était, elle aurait pu aller jusqu’au bout de son penchant, instituer par exemple une campagne, une folie, comme à l’époque du Régent, une sorte de lupanar gratuit à l’usage de la littérature dont elle aurait administré les coucheries et frôlé le personnel.
Médéric Boutorgne pensait à tout cela. Cette femme, après tout, n’est pas sans logique. On donne bien à manger, pourquoi ne pas donner aussi à culbuter? Ce serait pratiquer l’hospitalité bien entendue. On regarde les autres danser, pourquoi diable, ne pas les regarder aimer? La danse n’est qu’une excitation passionnelle, une mimique hypocrite des étreintes, et seul le puritanisme social s’oppose à la contemplation du geste de volupté. Mais que sera le puritanisme social dans deux siècles, ou même avant, quand l’humanité pratiquera la civilisation parachevée, quand la science et la philosophie l’auront convaincue que procréer est monstrueux et stupide, quand l’amour aura été justement décrété ridicule par la littérature? car c’est une question de mode que la beauté de l’amour. Si quinze mille poètes et trois ou quatre fois autant de prosateurs ne s’étaient point avisés, depuis l’origine des sociétés, de glorifier les bêlements sentimentaux et les soubresauts de l’arrière-train, l’espèce humaine n’aurait jamais eu l’idée d’établir en dogme la magnificence de l’amour. Les animaux, sous ce rapport, nous sont bien supérieurs: ils ne paraissent pas tirer vanité de leurs copulations. Dans quelques générations peut-être, il ne sera pas plus malséant d’assister aux ébats des couples qu’il ne l’est, à l’heure actuelle, d’assister aux ébats du Corps de ballet. Bien des choses, de ce seul fait, seront remises à leur place; la transmutation des valeurs, dont parle Nietzsche, sera réalisée pour le meilleur profit de la morale, et le petit spasme n’aura pas plus d’importance dans la vie des hommes, que l’acte de nutrition ou d’évacuation. Ce pôle majeur de la Sottise qui s’appelle l’amour, n’attirera donc plus sur lui, pour la stupéfier, la plus grande partie de l’intelligence en pouvoir de comprendre désormais qu’il y a autre chose que l’ébriété épidermique dans l’existence.
Madame Truphot, conclut le gendelettre, a trop gigoté par elle-même et, se sentant sans doute quelque embarras dans les jointures, elle s’amuse à faire et à voir gigoter les autres. Cela lui continuera l’illusion qu’elle œuvre et besogne pour son propre compte. Elle s’affinait présentement, voilà tout. Agir en n’importe quel sens est grossier. Manœuvrer pour déterminer autrui et n’être que le spectateur est, en toutes choses, d’un artiste. Elle avait compris cela peut-être, bien que ce fût extraordinaire d’une pareille cervelle. Surajouter la joie du dilettantisme au bénéfice de la contorsion personnelle, la classait parmi les cérébraux. Mais elle y perdait tout de même quelque chose: la possibilité de se dire un beau mécanisme humain dont le dynamo sexuel fonctionnerait jusque dans l’ultime vieillesse. Pourquoi prosaïquement ne pas rester ce qu’elle avait été? Une pauvre chair tourmentée et pitoyable, qu’Eros traquait et pourchassait, de retraite en retraite, comme une bête aux abois, une esclave passionnelle, que le rut fustigeait de ses lanières de feu, ébouillantait toute vive, sans trêve ni repos, qui, sans jamais reprendre haleine, et sans connaître la moindre halte miséricordieuse, devait gravir, une à une, jusqu’à la mort, sur ses paumes saigneuses et ses genoux à vif, les âpres cîmes de l’escarpement sensuel. Qui sait? Il est possible qu’elle demandât grâce, parfois, dans ses nuits abjectes, devant l’homme infâme qu’elle payait; peut-être tendait-elle les bras vers une impossible clémence. Marche! marche! hurlait la voix du Sexe, pendant que des fers rouges tisonnaient ses reins fumants, pour lui faire précipiter sa course sénile vers un invisible sommet d’immondices charnelles. Elle répudiait tout cela, ce côté épique en somme, pour les rôles d’entremetteuse et de voyeuse bourgeoise! C’était décourageant.
Maintenant le raté se reportait à la promesse de Madame Truphot. Il allait être l’élève, le cadet, le sujet brillant dont on paye les frais d’étude et qu’on subventionne dans l’espoir d’un profitable avenir. Si sa matérielle, comme il était permis de l’entrevoir, ne devait plus rien coûter à sa mère, ne fût-ce que pendant quelques mois, un profitable virement de fonds en ferait de l’argent de poche. Trois jours par semaine, il pourrait stupéfier les amis et le Napolitain d’un luxe inattendu. Ah! il ne serait pas si bête que ce crétin de Foinoir qui avait déraillé par suite de pudeur incongrue. Certes, il ne s’avèrerait pas imbécile à ce point. Les trous de la cloison, il s’en moquait un peu, lui, à peu près autant que de son premier solécisme. D’autre part, circonstance seconde, Madame Honved n’était point sans agrément. Mais comme il tirait gloire, à l’ordinaire, de son chic anglais qui lui enjoignait de ne pas être un impulsif et de ne pas se prononcer sur le champ, il répondit par des paroles vagues qui ne l’engageaient guère:
—La petite Honved. Ah! oui, je vois, dit-il.
II
Il n’y a rien d’odieux dans la satire
qu’on exerce contre les méchants: elle
mérite, au contraire, les éloges de tout
homme de bien qui sait juger sainement.
Aristophane.
La chère fut excellente et le potage bisque, la barbue Jean Bart et même le cœur de filet Rossini se trouvèrent déglutis au milieu des banalités, des calembours ou des plaisanteries qui avaient déjà fait leur temps à l’âge de pierre, mais qui servent de liant invariable aux convives les plus spirituels. Puis les propos s’égaillèrent et, dès l’apparition du faisan rôti qui valut à Madame Truphot des exclamations laudatives, la chasse étant fermée depuis quatre mois, plusieurs convives dûment assouvis, se mirent en devoir de besogner ferme pour faire briller leur génie.
A la place d’honneur, à la droite de la veuve, dont il avait jadis fréquenté le mari, trônait Truculor, le Tribun socialiste. Verbe incontesté des plèbes, sa phraséologie graissée au meilleur cambouis de l’École normale devait introduire le Pecus dans la Jérusalem nouvelle, dans la Terre promissiale de Fraternité et de Justice, à moins qu’auparavant notre système solaire ne devînt tout à fait caduc et que la planète, intempestivement ne trépassât de vieillesse. C’était un gros homme, à la face halitueuse et patinée d’une teinte de grès roussâtre, qui ressemblait assez exactement à un contremaître potier dont le visage aurait été vernissé par le feu de son four. Trapu et d’encolure massive, le thorax redondant de cet orateur était une sorte de buffet d’orgue où s’alignaient les tuyaux, les cuivres et les pipeaux de fer-blanc, le cor et l’alto, le hautbois et le basson d’une éloquence polyphonique qui se passait à l’ordinaire du stimulant de l’Idée ou de la plus menue conviction, tout comme un piano mécanique se passe du secours d’un vil doigté. La spécialité de Truculor était le déchaînement dans la forme classique: ce qui faisait percevoir aux moins compréhensifs le puffisme du procédé, car dans chacune de ses gloses l’humanité et l’enthousiasme véritable avaient été expulsés par huissier pour que la rhétorique pompeuse pût, tout à son aise, se mettre dans ses meubles, s’installer dans le faux acajou des tirades. Bien qu’il prît soin, couramment, dans ses parlottes, de ne point ravaler ses collègues du Parlement de toute la vastitude de son érudition, on pressentait néanmoins, grâce à lui, ce que les Grecs eussent pensé de la conjoncture et combien il eût fallu d’épithètes aux Romains pour évaluer l’événement. Aux jours d’inspiration, aux minutes vaticinatoires, quand le rhéteur brandissait au-dessus du verre d’eau et des sténographes un facies congestionné et prophétique, quand il menaçait l’assemblée rétrograde de convoquer devant elle un avenir gros de menaces, quand il proposait d’éclairer les ténèbres du futur avec les fulgurations de son génie, ce cracheur de feu, dont les lèvres, à son dire, avaient été touchées par le charbon ardent d’Élie, n’arrivait que très péniblement à déflagrer une lamentable flammèche oratoire, un feu follet neurasthénique, une théorie de fumeuses étincelles totalement incapables d’embraser quoi que ce soit de l’ordre établi ou d’incendier le moindre fétu. Avec ce révolutionnaire, la Révolution, en effet, s’était muée en bonne fille et il convenait de faire son deuil de la véhémence de cyclone, de la lame de fond des grands Conventionnels qui, comme des éléments déchaînés, chavirèrent l’ancien Régime. Ce n’était plus la houle, le coup de bélier sur les portes d’airain de Danton, la froide logique, les théorèmes acérés de Robespierre qui eurent raison du vieux monde, qui désossèrent l’inique société, ou quoi que ce fût d’approximatif. Non, c’était une voix de bugle qui finissait toujours en soupirs de serinette; l’élan magistral partait pour emporter d’assaut l’Ilios bourgeoise et s’arrêtait pas bien loin, dans les bosquets anacréontiques, sentimenteux ou élégiaques de l’ancien Romainville... sur la petite chanson. N’en doutez pas, si Truculor au lieu de siéger sur les bancs socialistes de la troisième République avait siégé sur les bancs de l’ancienne Montagne, au soir du 10 août, il se fût transporté incontinent dans la loge du logographe pour consoler Louis XVI et l’aurait emmené avec les camarades boire du Samos, avant de lui faire récupérer ses Tuileries. Puis, le lendemain, trente-deux colonnes de son journal eussent expliqué à Samson déconvenu et au peuple fumisté tout le lumineux de cette détermination.
Dans ses discours protéiformes, tous les genres du poncif prétentieux se coudoyaient. Tantôt, il endossait les paillons du sublime, se goudronnait d’un empois pisseux, n’usageait que le mot noble, tels les évêques fameux et bavards de Louis XIV; tantôt, il apparaissait constipé et solennel, comme les cuistres qu’on appela jadis les grands parlementaires, ou bien il brandissait des pistolets d’enfant, des foudres en aluminium, lorsqu’il s’avérait utile de terroriser l’adversaire, fluant aussitôt par toutes les ouvertures en un attendrissement diluvien, quand survenait la nécessité d’appliquer un émollient sur le cœur de bronze des majorités. Et cet instrumentiste vacarmait comme un orphéon, devenait à lui seul plus imposant, plus tumultuaire et tout aussi artiste que l’harmonie de Dufayel qui désoblige les moineaux du dimanche dans les squares parisiens. Pathétique, oh combien! l’emphase scoliaste gonflait ses tirades comme un coup de pompe un pneu de bicyclette, et il régnait sans conteste sur la foule des porteurs d’églantines extraordinés et ravis d’avoir enfin un orateur ayant victorieusement passé son bachot.
Truculor avait été proclamé jadis le premier orateur de l’époque, parce qu’il s’était mis en devoir de recouvrir, à chaque ouverture de session, à chaque automne, le vieux parapluie quarantehuitard de l’éloquence parlementaire d’une silésienne de métaphores fuligineuses, d’affligeantes banalités ou d’incorrections dans le genre de celles-ci: «Jamais dans le chaos des peuples et des races, dans la forêt des passions et des haines humaines, jamais une aussi large clairière de paix n’avait été pratiquée.»—C’est de la poésie, lui criait alors Monsieur de Dion, athlète justement réputé pour la bêtise incoercible de ses propos, et qui, impressionné par la forêt des passions, prenait ce pathos pour la langue de Pindare. D’ailleurs, dans tous les discours de Truculor, il y avait une forêt, comme dans les démonstrations théologiques des trois derniers siècles, il y avait le mécanisme de la montre et l’argument final: Qui donc, si ce n’est Dieu, est l’horloger? Il ne sortait pas de là, c’était son trope le plus fabuleux, sa tautologie préférée. «Je gravissais un soir, la rue, avec l’émotion religieuse d’un néophyte. Sous un soleil mêlé d’azur triste et de blanches nuées, je sentais une haute espérance grandir en moi, assez forte pour remonter le flot de misère et d’inquiétude qui dévalait le long de la voie assombrie[1].» Il gravissait, un soir, sous un soleil et il sentait une haute espérance, assez forte pour remonter!!! Non, Paul Bourget, lui-même, répugnerait à conculquer un pareil tapioca, à battre en mayonnaise un pareil vomis. «Comme l’aigle qui monte vers le soleil.» «Ce discours dont les vagues poussées par le vent du large», continuait le tribun jaloux de colliger toutes les images qui le feraient refuser au certificat d’études de la laïque, anxieux de ne résilier aucun pompiérisme et de surpasser, si possible, Georges Ohnet, d’infamante mémoire, tout cela afin de faire la preuve, sous les bravos frénétiques des trois quarts de la Chambre, qu’un homme de réel talent ayant le sens du ridicule, le souci de la forme et l’exécration de la solennelle niaiserie, un orateur enfin, qui serait tout le contraire de lui, ne pourra jamais prospérer dans une assemblée délibérante. Quel magnifique langage! disait-on à chacune de ses gloses, dans le Parlement non moins que dans la Presse, et «l’Aigle», la «Forêt», «le vent du large», toute cette éloquence ravagée par un herpès de propos éculés passait aux yeux de ses collègues et des matulus des gazettes, pour la suprême manifestation du Verbe humain.
Cependant, malgré l’opinion acharnée à le magnifier, Truculor, avec ses éternelles palinodies, la nécessité où il se trouvait de se déjuger sans cesse, l’obligation où il était de renier à la Tribune toutes les campagnes menées par lui dans son journal, Truculor, le Logomaque, commençait à lasser les honnêtes gens et les intelligences de son parti et pour beaucoup il n’était plus déjà qu’un Béotien ayant fait ses humanités. Ce Cacique du Socialisme voyait autour de lui déserter les Incas. Il faisait, du reste, tout ce qui est indiqué pour cela. Lui, hier encore révolutionnaire, ne venait-il pas d’être amené à confesser, en pleine séance que l’accointance avec l’autocrate du Nord était utile et louangeable, après lui avoir, vingt fois auparavant, jeté l’anathème. Et il avait suffi d’une mise en demeure d’un leader du centre pour lui faire approuver, en l’alliance russe, les horreurs de la Sibérie, les massacres de paysans dans les provinces, le vol de la Mandchourie, la persécution de Tolstoï, tous les crimes enfin du Tsarisme scélérat, dont la France porte sa part, puisque c’est avec son argent qu’ils ont pu être perpétrés.
Le triomphe de Truculor était la réunion publique. Hissé sur les tréteaux, il s’employait—avec le meilleur de son accent languedocien—à faire résonner de suite le fer-blanc de ses périodes, le chaudron mal étamé de ses prosopopées, besognant de son mieux pour griser son public, d’un seul coup, avec le trois-six de ses tirades, se démenant en des gestes de mangeur d’étoupe enflammée, les bras giratoires et la tête renversée en arrière, menaçant chaque fois d’éteindre le lustre sous une averse de postillons issue des profondeurs de son larynx tempétueux. En Aïssaouah de la Révolution, il y dévorait tout vivant le lapin du bonheur futur. Sans rémission, il chevrotait les incidentes, abusait du trémolo, la voix jouant de l’accordéon sur les finales, à la chute des phrases, ce qui faisait déferler les applaudissements. Pendant deux heures, inexorablement, on le voyait d’abord s’appuyer au soutènement de l’érudition, évoquer tour à tour Locke et Buchner, Proudhon et Auguste Comte, Karl Marx et Bernstein; puis il s’autorisait ensuite, pour son propre compte, à faire jouer les grandes eaux du Truisme, submergeant ses ouailles sous une Mer Egée de lieux communs dont sa Sociologie maritornesque et puérile était l’Amphitrite dépenaillée.
On aura touché du droit la belle spontanéité de cette nature quand on saura que, pendant quatre années consécutives, il avait servi aux étudiants de l’Université de Toulouse, où il professait, sa fameuse phrase sur la misère humaine bercée par la vieille chanson: phrase qui était alors un anathème spiritualiste jeté au matérialisme vainqueur. C’est tout ce que son génie devait enfanter jamais comme suprême offrande à la mentalité moderne. Il n’était pas un postulant de la licence qui n’eût bénéficié, là-bas, de cette formule avant qu’elle ne s’envolât pour faire le tour du monde en toute célébrité. Élu député, il avait placé son unique effet, sa trouvaille estomirante dans sa malle, sous une pile de gilets de flanelle ou un lot de chaussettes, et il était accouru à la Chambre pour lui faire un sort immédiatement.
Le bagage de Victor Cousin devant la postérité se réduit à deux définitions heureuses du mysticisme et du scepticisme; le bagage de Truculor, plus mince, se réduira vraisemblablement à cette sentimentale ineptie. Cependant l’amour que nourrissent les foules contemporaines pour les mirlitonades est poussé à un point tel que celle-ci suffit, d’un coup, à lui faire conquérir la perdurable gloire.
Et «le grand tribun» apostat de l’opportunisme, Coriolan du centre gauche qui, en 1894, avait accusé les anarchistes d’être subventionnés par l’Église, poursuivait un but qui n’était autre, que celui-ci: corser d’un peu de machiavélisme et de politique vaticane, la défense jusque-là maladroite du Capital et de la Propriété en danger imminent, les sauver, pour tout dire, en allant, lui, s’offrir au peuple, pour le mieux abuser. La caste possédante sait très bien que les masses populaires ne peuvent point, impunément, être toujours heurtées de front. Il convient de temps en temps d’employer la cautèle. Ce que dit l’esclave Démosthènes au charcutier, dans les Chevaliers d’Aristophane, s’appliquait, se juxtaposait merveilleusement à Truculor et définissait son cas:—Il faut attirer le peuple par des caresses de cuisine et le duper. Tu as d’excellentes qualités pour agir sur lui: la voix forte, l’éloquence impudente, le naturel pervers et la charlatanerie du marché.
Aussi en moins de six années, grâce à l’influence qu’il exerçait sur les masses passives et abêties, il venait de réussir à passer un anneau, une fibule dans les naseaux de l’ours socialiste dont les bras, en se refermant, auraient pu, d’une étreinte, étouffer la vieille société, et, en l’heure présente, il le faisait danser en rond devant la classe au pouvoir, en bon plantigrade qui ne sait plus qu’exécuter des courbettes et lécher éperdument les pieds de ses maîtres. Et dans la partie de bonneteau que la Bourgeoisie, depuis plus d’un siècle, avait engagée avec le vieillard Démos, pendant qu’elle faisait miroiter à ses yeux les cartes biseautées d’un hypocrite apitoiement ou d’un profit illusoire, Truculor s’était promu à l’emploi d’allumeur, de compère, de comtois, incitant le Pecus à tenir l’enjeu de moitié avec lui, protestant avec de grands coups de poing sur la table volante, qu’on allait enfin gagner la partie, exhortant, en un mot, le malheureux à choisir le néfaste expédient, à tourner la mauvaise carte.
—C’est celle-ci qui gagne, tourne la rouge, vieux, tourne la rouge, et tu vas empocher....
Le vieillard Démos, dédaignant la noire, tournait la rouge sur ses conseils et n’encaissait qu’un surcroît de famine et un supplément de coups de fusil...
Crainquebille des lieux communs, Truculor se remettait alors à pousser devant lui la petite voiture du marchand des quatre-saisons de la rhétorique électorale, dans laquelle se trouvaient entassés pêle-mêle les choux-fleurs, les carottes et les navets, tous les légumes flétris de l’art oratoire. Et à côté de lui, attelé à la même bricole, barrant la chaussée du tangage de ses épaules, la poitrine adornée d’une médaille de la préfecture, déambulait, pour défendre sa marchandise contre les coups de main des mauvais garçons, une sorte de fort de la Halle, de coltineur endimanché. Cet individu, ancien peintre en bâtiment, avait débuté, lui aussi, en la Sociologie, comme rufian dans les bouges de Montmartre. Il y sollicitait naguère des consommateurs, avec une profusion de coups de casquette, la permission de vider le fond des bocks, de ramasser les mégots ou de chanter la romance et, maintenant, le collectivisme du Larbinat ministériel l’avait promu à une des dignités les plus en vue de la Soutenance politique. A chaque nouvelle aurore dans son journal, il préconisait la servilité et la castration à la multitude prolétarienne et emportait comme salaire le billon négligeable des fonds secrets, la menue monnaie périmée qui traînait dans les tiroirs de la place Bauvau. Puant l’alcool et sans qu’il fût possible de l’exonérer de l’odeur indélébile des mauvais lieux, son patron lui avait donné un maître d’armes et lui avait fait remplacer le coup de tête dans l’estomac, des fortifs de sa jeunesse, par le coupé-dégagé des bretteurs les plus en vue. C’était le Saltabadil, le Cloutier de la bande. Mais il fallait le surveiller encore et le rétribuer toutes les fois avec munificence pour l’empêcher de sonner l’adversaire sur le pavé au lieu de le découdre, à Villebon, devant les quatre malfaisants imbéciles et les médecins odieux qui se prêtent encore aux grotesques gesticulations des affaires d’honneur. Il finissait les vieilles chaussettes et les pantalons hors d’usage des premiers ministres et, comme il parlait nègre par don congénital, on en avait fait—juste vengeance—un député de la Pointe-à-Pitre.
Jadis, pourtant, Truculor avait épouvanté la classe au pouvoir. Le fait est à peine croyable, mais il fut. Depuis la commune—cette secousse qui n’est pas encore éteinte dans ses moelles—la Caste exactrice vit dans la teneur de voir, un jour, incinérer le Grand-Livre. C’est ce qui la décida à embaucher Truculor. Le capital et lui ne pouvaient-ils pas vivre en bons frères siamois, réunis par la même membrane d’imposture? Truculor qui promenait dans la vie une sensualité ingénue de paysan mal façonné et un besoin irrésistible d’être, par tous, consacré grand homme était facile à allécher. Aussi, la Bourgeoisie, avec la plus extrême facilité, l’avait-elle pipé au trébuchet de ces deux travers. On avait laissé traîner à sa portée quelques rogatons dont les enrichis ne voulaient plus, quelques jouissances putrides du luxe et de la somptuosité, tant désirés jadis, du fond de sa province; on l’avait fait vice-président de la Chambre, on l’avait admis officieusement dans les conseils du Gouvernement, et il s’était précipité sur ces détritus avec des voracités d’otarie affamée, cependant que les journaux respectables recevaient le mot d’ordre de lui attribuer chaque jour, une somme incommensurable de génie—dilapidé, par lui, hélas! dans la mauvaise cause, disaient-ils.
Immédiatement, Truculor avait donné des gages.
Pendant les dix années qui précédaient, il avait, en effet, déclaré la guerre au catholicisme, le dénonçant comme le pire ennemi de la civilisation, mettant en batterie, chaque soir, les balistes ou les mangonneaux de sa dialectique pour sabouler le Concordat, effondrer l’Église et ravager les dogmes, et, un beau matin, le monde stupéfié avait vu Truculor conduire sa fillette à la sainte table pour lui faire ingérer la plus notoire et la mieux famée des trois hypostases. C’était pour avoir la paix chez lui, avait-il excipé ingénument, en un débordement de copie qui n’était point encore réfréné. Et, le bon public, le bon public simpliste qui n’a point pris à l’École normale le goût des arguties byzantines se demandait vainement depuis ce jour, comment il se faisait qu’un homme, nourrissant pour la paix un goût si immodéré, vînt s’offrir comme stratège de la plus effroyable bataille que les histoires auront à enregistrer. Car, il n’y a pas à dire, il conviendrait pourtant de choisir entre le personnage de Déménète, de Plaute, ou celui de Spartacus. Truculor pourrait peut-être se rappeler qu’il est incongru de déclarer sur les tréteaux que la révolte est esthétique pour, rentré chez soi, se laisser rosser par sa femme. Les foules, en mal de soulèvement, feraient preuve de quelque intelligence en refusant de s’encombrer plus longtemps d’un chef, à ce point audacieux, qu’un coup de torchon de la conjointe le fait rentrer à la cuisine, pour éplucher les légumes, lorsqu’il se permet d’en sortir afin de prendre la parole chez lui et d’avoir une opinion.
Le plus beau titre de gloire de ce rhéteur était d’avoir tronçonné en deux, déshonoré pour toujours peut-être le socialisme en le faisant verser dans une ribote de trois années dont il sortait à peine, avec un mal aux cheveux terrible, la bouche gougloutante de hoquets, ayant barboté à pleins grouins dans l’auge bourgeoise. Et maintenant, quelques-uns parmi les plus notoires des amis politiques de Truculor, à qui l’aventure avait permis de devenir ministre comme Millerand l’Iscariote, de se paver de joyaux, d’acquérir des terres historiques et de s’étouper de billets de banque, faisaient la roue devant le prolétariat toujours jugulé, criaient, avec leur bonisseur, aux quatre coins du pays:—Ayez confiance, citoyens, vous avez vu? Nous nous sommes ivrognés à d’augustes tables, nous avons été tolérés dans les parlottes de l’État; même nos femmes ont dîné avec le Tsar. C’est ce qu’on appelle le socialisme réformiste, la conquête des pouvoirs publics et la Révolution en marche...
Oui, le forfait irrémissible de cet homme—qui s’était offert en 1885 à la liste réactionnaire de sa circonscription—l’inexpiable crime de ce politicien, accouru du lointain de sa sous-préfecture pour faire un sort à sa sonorité et à sa truculence, dans un parti quel qu’il fût, était d’avoir naufragé à jamais l’ultime chance de salut des multitudes spoliées, l’inamnistiable scélératesse de ce collectiviste devenu sous-ministre était d’avoir flibusté le Pauvre de sa dernière espérance et de l’avoir jeté à l’eau, par un croc-en-jambes sournois, devant la Bourgeoisie exultante, alors qu’à grands coups de pavés et avec des sourires mielleux, il renfonçait pour toujours dans le gouffre de mort et de ténèbre la Face douloureuse, tordue par les spasmes de la faim, la Face sainte et tragique, qui employait son dernier souffle à réclamer encore la Justice et la Pitié!
Mais ce négociant en truismes et malfaçons oratoires ne connaissait pas le remords, rien ne pouvait décrocher la satisfaction béate qu’il arborait sur son visage. La destinée du compère, ministre, baron et multi-millionnaire, l’avait émotionné au point de lui faire perdre toute retenue dans l’impudeur et il totalisait les différentes sortes d’apostasies, de mensonges, de compromissions et de traîtrises à la Cause qui ont pu, jusqu’ici, être cataloguées. A l’instar de Dieu qui, d’après son témoignage, était une Somme, car il avait jadis publié un livre chez Alcan: 800 pages intitulées: De l’irréalité du monde matériel, dans quoi il avait entassé toutes les balayures philosophiques de la rue d’Ulm, à l’instar de l’entité chère à M. de Mun et à Paul Bourget, Truculor était la Somme des impostures possibles pour parler son jargon. Il y a dix ans, à Carmaux, il chantait la Carmagnole sur la nappe des banquets, et la classe dirigeante, dès qu’elle le jugea utile, le fit retourner d’un coup de botte au cantique de sa jeunesse à l’«Esprit saint descendez en nous» et au benedicite de la table conjugale. Un homme d’État, dont la stratégie politique digne de l’auteur du Prince suscitait la joie des intelligences amoureuses de belles manœuvres et que sa connaissance parfaite de la saleté humaine non moins que son mépris superbe de l’humanité vile faisaient l’égal des plus grands dans l’antique et le moderne, un premier ministre dont le savoir-faire réduisait par comparaison ses confrères du passé: les Dubois, les Barras, les Talleyrand à la condition d’obscurs manœuvres, avait pu réaliser, grâce à Truculor et à ses acolytes, un coup de génie surprenant, qui assurait pour toujours le triomphe de la Bourgeoisie un instant en péril. Lorsque la Révolution, à la suite d’une affaire célèbre, paraissait avoir reconquis enfin quelque lucidité et quelque énergie, lorsqu’elle vint déferler de ses premières lames contre les balises du Capital, en menaçant cette fois de le submerger, ce tacticien eut une inspiration merveilleuse. Il se rappela à temps le procédé employé jadis, au XVIIIe siècle, dans les colonies anglaises pour étouffer les insurrections de nègres.
Quand les noirs révoltés, ayant coupé quelques têtes et s’étant conditionné des pennons rouges avec les intestins fumants de deux ou trois colons, dévalaient en horde rugissante parmi les fracas des tam-tams et derrière leurs tabous ou leurs sorciers, on sait que les soldats des trois royaumes n’avaient cure de verser dans les inutiles fusillades. Ils se retiraient simplement à l’arrière de la ville, après avoir roulé au milieu de la rue principale quelques barils de tafia. Alors, ils attendaient, placides, en chantant le God save the king ou en jouant au bezigue. Au bout de deux heures, ils revenaient, la pipe aux dents, car il n’y avait plus d’insurrection.
Tous les nègres, ivres-morts pour avoir défoncé les barils de raki, se vautraient à l’entrée des paillottes, exactement à point pour être jetés à la mer. Ce fut la tactique du Secrétaire d’État chargé de sauver les exacteurs. Il avait fait rouler en travers de la route quelques menues voluptés bourgeoises, des provendes bien immondes, des honneurs qui contaminent, des sacs de piastres, des décorations, du vin de Samos, des prostituées, des pelisses de fourrures, des coupons de loges d’Opéra, des abonnements au Chabanais, un portefeuille de ministre, sans oublier des caisses de savon à l’opoponax, du linge de corps, des corsets de la Samaritaine, de l’astrakan de conducteur d’omnibus, des bijoux de la rue Rambuteau et quelques marlous des grands bars pour les femmes et, au bout de quelques minutes, tout l’État-major socialiste était ivre-mort, poussait des cris de chimpanzés hystériques, s’étouffait de mangeries, se battait pour se filouter réciproquement les nourritures au fond de la gorge, bâfrait à même la fange, forniquait dans le ruisseau, éructait à faire trembler les vitres voisines, s’enfonçait les doigts dans la bouche, afin de se libérer l’estomac et de manger encore, toujours, dans le geste itératif et le vomissement éperdu de Vitellius[2].
Alors, il les avait incorporés à sa domesticité et leur avait fait vider ses crachoirs.
Juste en face de Truculor, s’embusquait un profil inquiétant, une tête de marchand d’esclaves, d’écumeur de naufrages ou de pirate barbaresque. C’était Jacques Paraclet, le pamphlétaire catholique, héritier du gueuloir de Veuillot qui, moyennant cent sous ou un dîner, tenait, dans les journaux ou les cénacles, l’emploi de la Colère céleste et pulvérisait l’assistance, au dessert, en précipitant sur elle le courroux des trois Personnes de la Trinité qui, pourtant, n’en font qu’une et tiennent dans la même à la suite d’on ne sait quelle pénétration sodomique; Jacques Paraclet, qui, avant le vestiaire, incendiait ponctuellement les lieux maudits où il venait néanmoins de fréquenter, en laissant choir sur les convives la pluie d’étoiles en fromage mou d’une Apocalypse redevable à l’alcool de son meilleur ordonnancement. Ce chrétien maniait, à l’ordinaire, une prose à faire tourner les mayonnaises, mais dont il tirait parfois un effet surprenant. Coprologue et stercoraire, il était à proprement parler, le Ruggieri de l’excrément, le Liberty de la fécalité et, sous le prétexte de glorifier son Dieu, il n’avait point son pareil pour bâtir des Alhambras en guano et des Parthénons en poudrette. Ce fut lui qui, jadis, on s’en souvient, qualifia Zola de Triton de la fosse d’aisances naturaliste sans prendre la peine de considérer qu’il pouvait être à son tour le Parsifal d’un Niebelung étronnifère qui, brandissant un fanion ponctué de naïves virgules, se serait lancé à l’escalade d’un Mont Salvat au sulfhydrate d’ammoniaque.
Ancien communard, d’après son propre aveu, enragé de n’avoir pu prélever dans l’insurrection du 18 Mars, ni dans les années qui suivirent, une notoriété quelconque, tenu à l’écart par les premiers rôles et confiné au rang de vague doublure, il avait été, un jour, offrir sa marchandise dans la boutique adverse, changeant soudain de paroxysme et transmuant en catholicisme d’inquisition sa frénésie révolutionnaire. Il s’était présenté chez l’auteur des Diaboliques pour demander aide et réconfort. Barbey d’Aurévilly, ce nomenclateur enamouré des plus ridicules attitudes, que les vieilles cagotes et les sang-bleu de Valognes prennent encore pour le dernier aristocrate du Logos, pour le Connétable des Lettres, l’avait gratifié du meilleur accueil en s’engageant à le présenter au comte de Chambord à la première occasion et dès qu’il aurait du linge. Tout en se rengorgeant sous ses jabots achetés aux ventes du Mont-de-piété et ses dentelles d’Antony sexagénaire, qui avait acquis l’impérissable amour du pourpoint et du panache, pour avoir sans doute dans sa jeunesse, entendu chanter Saint-Bris au fond de sa province ataxique, il interrompit net la réfection de ses cravates qu’il reprisait lui-même et il lui conseilla—par goût du paradoxe hugonien et de l’anachronisme romantique—de revêtir le harnais de combat et de se confectionner l’âme chrétienne d’un Joseph de Maistre, qui aurait, cette fois, réquisitionné le meilleur de sa polémique et de sa langue dans les conflagrations du Marché de la volaille et du Pavillon de la marée.
Le soir même de ce jour d’il y a vingt ans, Jacques Paraclet, muni d’une apostille du Maître, s’était, à défaut d’autre débouché, mobilisé chez Rodolphe Salis, le propriétaire du Chat-Noir qui régnait alors comme conservateur sur ce musée Dupuytren de l’Histrionat.
Après la deuxième absinthe, le libelliste boulimique, désireux d’affirmer son savoir-faire, s’étant mis soudain à pousser des glapissements de chacal à qui on extirpe un ongle incarné, le gentilhomme cabaretier l’avait engagé sur l’heure pour rehausser de quelque inattendu sa troupe de bateleurs édentés. Il avait été chargé d’abord d’enlever les pardessus, de distribuer les petits bancs aux dames et de jeter du sable jaune sur les crachats, dans les couloirs, puis permission lui fut octroyée, par la suite, de collaborer au boniment et d’invectiver le public afin de le porter au point culminant de l’enthousiasme. Comme son bagoût avait permis de hausser de quinze centimes le prix des bocks, Salis donna des ordres pour que deux colonnes du journal de l’endroit, dirigé par Emile Goudeau, fussent mises à sa disposition, avec toute licence d’étriper les pontifes. C’est ainsi que s’amorça son destin. Rue de Laval, Jacques Paraclet était déjà le Marseille, le Bamboula d’une boutique de tombeurs littéraires et, caleçonné d’une peau de tigre eczémateuse, chaussé des bottes à gland doré du bestiaire suburbain, poitrinant sous le dolman et les brandebourgs cramoisis d’un Bidel cagneux, il offrait le gant aux adversaires, pratiquait avec brio la «ceinture devant» et le «tour de tête», alors que pleuvaient les décimes dans la sébille de fer étamé et qu’il criait:—Encore dix-neuf sous et j’vas vous crever Renan.
Depuis, il avait persévéré, ne s’attaquant jamais du reste qu’à la Civilisation, se battant en Tétanique contre la Science et la Pensée, braquant sans relâche, en homme-canon, contre Hugo, Michelet, Zola, contre tous ceux dont s’honore la culture moderne, un obusier forain bourré de phrases au picrate irascible, une vieille caronade de corsaire chargée d’explosives épithètes à triple percussion, pendant que faisait rage, alentour, il faut le dire, une formidable mousqueterie de tropes empoisonnés, de démentielles métaphores.
Je suis un gigantesque et divin Sodomiste, car, seul j’ai couché avec le Verbe et, seul, je l’ai fécondé, semblaient, dans leur superbe, hurler tous ses livres. Ce serpent python s’était donc dressé devant la société libre-penseuse pour l’avaler d’un seul coup, ainsi qu’il le prétendait, mais comme celui du Jardin des Plantes, il n’avait avalé qu’une couverture et encore était-ce celle des livres de Veuillot, ce dont il avait failli mourir empoisonné et ne guérirait jamais. Rongé vivant par un lupus d’orgueil, hypertrophié par un éléphantiasis de vanité, il exerçait dans la périphérie parisienne le métier de prophète et prélevait sa nourriture sur les sacerdotes, les soutaniers et les confrères que terrorisait sa copie. Il avait pris aux livres qualifiés saints, aux livres des Vaticinateurs ou des grands hystériques juifs, tout l’anachronisme, toute la mécanique de sa prose laborieusement composée, toute l’architectonie de son style qui, pour moderniser les aboyeurs d’Israël, avait spolié à peu près tous les siècles: Juvénal, le vieil Agrippa, Chateaubriand, Baudelaire et même, tout arrive, son conseil d’antan: Barbey d’Aurévilly, mais dans lequel il éclusait seul un inéluctable gulf-stream de scatologies. Ce courant intérieur avait ses grandes marées, son flux et son reflux et roulait implacablement sous des aurores boréales et des arcs-en-ciel fécaloïdes que l’auteur pourléchait avec amour. Cependant, par une virtuosité qui lui était personnelle, il arrivait souvent à rebondir de la tinette à l’étoile. On le croyait parfois enlizé dans la fiente: il était dans la voie lactée. C’était sa façon à lui de manier l’antithèse et d’infliger la sensation du prodigieux au lecteur, pareillement démuni d’analyse et d’entendement, qui se précipite tête baissée dans tous les traquenards du livre à trois francs cinquante. Un effroyable gongorisme était d’ailleurs l’art préféré de ce dernier adepte du romantisme transformé par lui en orchestre de monstres, en tératologie malmenée par le tétanos.
Et cet homme n’était pas moins fier de sa beauté que de sa prose. Dans sa dernière œuvre: Je m’obsècre, la vénusté de son profil était dévolue à l’admiration des multitudes sous la protection de ce titre: «Promesse d’un beau visage—mon portrait à 18 ans, peint par moi-même à l’huile de requin.» La prunelle de l’innocent lecteur pouvait s’y délecter d’un facies impubescent de garçon marchand de vin, d’une tête de calicot congestionné qui vient de rater «une guelte», de bonneton ou de bobinard qui voit un client faire «un rendu».
Carapacé, tel le Tancrède des Stercoraires, d’une armure de bran durci à l’usage de la balle, il était néanmoins d’une intaille singulière, et cet échantillon d’un autre âge réclamant pour lui-même l’honneur de tenir le couteau à dépecer l’humanité dans les grands abattoirs catholiques, ce spécimen inattendu, ne se pouvait cataloguer dans la platitude accoutumée, dépassait la pelade contemporaine de toute la hauteur d’une lèpre effroyable et surprenante. Comme Truculor, il avait en poche la solution de la question sociale et cette solution était très simple, elle consistait:
1o A traîner le cadavre de Renan jusqu’au plus prochain dépotoir;
2o A ériger au sommet du Panthéon une croix d’or du poids (?) de plusieurs millions;
3o A astreindre tous les Français à communier au moins une fois par semaine, sous peine de mort!
Oui, ce n’était pas plus difficile que cela, et on se demandait vainement, à la suite de cette écriture, comment l’époque, qui n’avait pu offrir à Jacques Paraclet l’Escurial d’un nouveau Philippe II, ne lui avait pas ouvert, sur l’heure, la cage de fer des aliénés de Bicêtre.
Il est juste de dire, cependant, qu’on avait de lui, dans son livre, l’Imprécateur, un chapitre sur la bondieuserie, la coprolâtrie de Saint-Sulpice, qui était une manière de chef-d’œuvre définitif, avec deux ou trois rugissements adventices assez bien expectorés.
C’était Boutorgne qui avait conseillé à la Truphot d’inviter Jacques Paraclet, d’elle ignoré, dans l’espoir d’incidents peu ordinaires. Jusque-là, cependant, il avait été déçu, Truculor, ravalant le meilleur des Baedekers, s’était lancé en une description pointilleuse de son pays natal, des gorges du Tarn, et le squale catholique s’était contenté de déglutir ferme et de considérer en silence la beauté svelte, les yeux d’écaille blonde, la lourde et érugineuse chevelure de Madame Honved dont les pesantes torsades la casquaient de rouille sanglante et chaude. Il ne s’était même pas enquis, au préalable, par une de ces interpellations foudroyantes dont il était coutumier, si cette dernière avait fait congrûment ses Pâques, car Jacques Paraclet, au café, dans les bureaux d’omnibus, les rédactions et les mangeries bourgeoises faisait la place pour Dieu le père, informait les gens de Ses volontés les plus récentes et répercutait Iaveh avec une bien autre infaillibilité que le déguisé du Vatican. Malgré que ce soir-là, il se tînt coi et parût avoir été passé au chloral, il agaçait Honved qui, sans la présence de sa femme et dès le second service n’aurait point su résister, sans doute, au plaisir de lancer, contre le fulminate désormais mouillé de cette torpille de sacristie, quelque perforant brocard destiné à la faire exploser, si toutefois elle en était encore capable. Le pugilat verbal avec Jacques Paraclet, étant donné tout ce qu’il comportait d’obscénités littéraires, lui répugnait devant sa compagne. Cela eût été drôle, tout de même, d’inciter le catholique à un combat singulier, de l’attirer en rase campagne, après qu’il eût d’avance bourré sa faconde de ses invectives habituelles dont la moindre aurait été capable de donner des hauts-le-cœur à une pompe nocturne. Oui, c’eût été amusant de le suivre sur son terrain, pour, tout à coup, faire pleuvoir sur lui le feu grégeois d’une série d’anathèmes trempés dans les laves du meilleur Juvénal.
Par trois fois, Honved remisa le cartel, rengaina la brette terrible de ses mots qu’il dissimulait, à l’ordinaire, sous les rubans, les velours et les fleurs d’une excessive politesse venant encore ajouter à l’acuité de l’ironie. Honved, auteur dramatique jusque-là très discuté, était arrivé enfin à la grande notoriété avec ses trois derniers actes de l’Odéon: L’âme païenne. La grâce antique oblitérée par dix-huit siècles de catholicisme, enterrée sous les mucus et les excrétions de tous les exégètes, avait enfin été exhumée victorieusement, comme un bronze intact quoique deux fois millénaire, dont la jeune lumière à nouveau vient caresser amoureusement le svelte contour et la chaude patine.
Les initiés et les érudits avaient crié au miracle devant ce sens aigu du génie latin, et son art, sa technique, son dialogue, toute la grâce sereine et fauve, le culte ardent de la vie, immortelle et redoutable, acceptée avec ferveur en toutes ses joies, ses faiblesses et ses hontes, uniquement parce qu’elle est la minute fugitive qui permet de prendre conscience de l’univers imparfait et vain comme l’homme, disait-il; les amants effeuillant des tubéreuses sous les térébinthes et les portiques de marbre noir, avec du sang aux doigts, du sang d’esclave rebelle ou de tyran abattu, les chants d’agonie des patriciens venant de se procurer la mort ainsi qu’une débauche, selon le mot de Flaubert, et s’interrompant de mourir pour donner un conseil aux couples enlacés, réciter un vers d’Horace ou fixer un point de philosophie Rerum pulcherrima Roma; tout cela revivait comme aux jours de Tibulle et de Properce, et semblait avoir été signé par un de ceux qui, les premiers, scandèrent le Verbe et le Génie humain en une forme définitive. L’âme païenne, est-il besoin de le notifier? avait eu exactement dix-sept représentations, et la plus belle recette qu’elle atteignît jamais s’éleva à 833 francs: le directeur de l’Odéon, secondé par d’inénarrables grimaciers, ayant fait tout le possible pour que le public parisien ne prît goût à un art qui se permettait d’entrer en si parfaite hétérodoxie avec celui du Quo Vadis ou de l’Aphrodite de M. Pierre Louys. Et ce fonctionnaire doit être remercié, car placé à la tête d’un département de l’esthétique moderne, il doit avant tout veiller à la conservation des choses existantes, éviter les révolutions intellectuelles, les brusques changements d’optique et toutes autres perturbations aux gens bénévoles qui, ayant le loisir d’acquérir, sous les galeries, moyennant trente-cinq sous, Plaute, Molière, Racine ou Lucien versent à son comptoir des sommes beaucoup plus importantes et viennent ouïr MM. Cornaglia ou Albert Lambert, ancêtre, qui vagissent tous les soirs ce qu’il y a de mieux dans l’œuvre d’Émile Augier, Paul Bourget, Alexandre Bisson ou André Theuriet.
Médéric Boutorgne, placé à côté de Madame Honved, venait d’épuiser le lot de ses comparaisons favorables et de ses épithètes avantageuses. Présentement, il n’avait plus à sa disposition un seul vocable littéraire pour exprimer l’extraordinaire couleur des prunelles de sa voisine. Après l’avoir successivement confrontée à Bethsabée, à Cléopâtre, à la reine de Saba, elle-même, après s’être porté garant qu’elle ravalait, par simple comparaison, les fées Mélusine, Viviane ou Urgande, après avoir affirmé qu’elle détenait des yeux comme il devait en brasiller jadis, dans les coins d’ombre de l’Alhambra, palais des rois Maures, il restait coi, effroyablement muet, et, de la prunelle, faisait le tour de la table comme pour implorer quelque improbable et mystérieux secours. Déjà, en deux ou trois circonstances antérieures, cette chose lui était arrivée. Quand quelqu’un, un fait inattendu, ou plus simplement la vue d’un objet banal, totalement incapable de dispenser l’émoi au restant de ses semblables, l’impressionnaient, un trou noir se faisait dans son esprit, des mouches diaprées et des lucioles bizarres dansaient devant ses yeux et il était investi d’une subite et irréductible aphasie. A cela même, il devait d’avoir raté le secrétariat d’un mandarin désireux de se lancer dans la politique et qui avait besoin d’un scribe amoureux de la faute de syntaxe, pour pouvoir se faire comprendre de ses électeurs et de ses collègues du Parlement. Boutorgne, convoqué par lui, un matin à dix heures, était resté invraisemblablement aphone et, malgré les encouragements et la bienveillance du Maître, n’avait réussi qu’à s’extirper des plaintes et des gémissements qui l’avaient fait passer pour un aliéné en circulation indue. Et voilà, maintenant, que cela recommençait, juste à la minute où il avait besoin de tout son talent pour affrioler Madame Honved et l’induire dans la nécessité d’entreprendre, sans retard, l’adultère avec lui. Effaré, il violenta sa volonté, se râcla désespérément le palais avec sa langue et n’accoucha d’aucun son qui pût, à la rigueur, passer pour une parole et, encore moins, pour une pétarade de mots brillants. Alors, avec le rictus d’un homme qui se noie, il recommença à promener autour de lui un regard affolé. Hélas! les autres ne se souciaient guère de le repêcher, ne s’apercevaient même pas de sa détresse, et nul ne s’occupait de lui pour l’interpeller directement, rompre ainsi le charme maléfique, ce qui lui aurait permis sans doute de reprendre souffle ou d’abandonner décemment le dialogue avec Madame Honved. Effroi. Il n’entendait, dans son entour, qu’un bruit confus de conversations dont il n’arrivait même pas à saisir le sens: chaque convive parlant à son voisin, mais aucun d’eux ne pérorant encore dans le silence de tous, en potentat indiscuté de la parole, du savoir ou de l’esprit.
—Monsieur, je vous en prie, lui dit la femme de l’auteur dramatique, amusée de son désarroi et trop parisienne pour le laisser barboter en paix dans les marécages de sa maladive sottise; il vous reste encore les évocations stellaires, les étoiles et les météores, les soleils et les comètes. Ne me jugez-vous pas digne de ces dernières? Il y en a justement une au zénith en ce moment.
Cette pointe éberlua encore un peu plus le malheureux Boutorgne, qui disparut cette fois dans l’hébétude comme si un boulet de 80 l’eût tiré par les pieds. Pour toute réponse, il ouvrit et ferma convulsivement les yeux, se démena frénétiquement sur son siège, avec la grâce d’un jeune pingouin qui se serait laissé choir sur quelque hypocrite harpon. Madame Honved, renversée au dossier de sa chaise, riait maintenant d’un rire cristallin et cruel dont les fusées railleuses perforaient le lamentable gendelettre qui, les paupières closes et la bouche pincée, s’enfonçait les ongles dans les cuisses pour se punir, sans doute, d’être à ce point idiot. Certes, il aurait dû prévoir la chose: cette femme l’impressionnait trop pour qu’il pût jamais la conquérir. Et, un cataplasme de ténèbres sur les orbites, il vivait dans la terreur de revoir au moindre dessillement des paupières les deux redoutables prunelles sablées d’or, et couleur de feuille morte qui le médusaient, le restituaient à sa véritable nature et le faisaient redevenir crétin, indiciblement. Enfin, il se ressaisit d’une parcelle d’entendement: ce fut pour se précipiter à la recherche d’un quelconque des deux ou trois mots de dîner dont il avait spolié certains auteurs et qui pouvaient se placer toujours, en n’importe quelle occasion. Mais dans le désarroi de son esprit, au moment précis où il allait faire crépiter l’étincelle, il crut l’avoir placée déjà, et il se retint, exsudant de terreur, pour ne pas récidiver et faire apparaître, dans son entier, l’indigence de son esprit inscrit à l’Assistance publique du plagiat.
Un moment, il perçut sous la table un concert de pieds froissés. Évidemment, cette ironique Mme Honved, qui lui avait tendu la chausse-trappe d’un sourire pour mieux le faire marcher, qui douchait ses emballements et ses meilleurs effets des cascades réfrigérantes de son rire, prévenait son mari d’une accolade de cheville, afin qu’il ne perdît rien de sa déconfiture. Déjà, Honved se penchait par dessus l’épaule de sa femme, considérait un moment le grotesque du personnage dont la poitrine de poulet bombait plus fort, d’angoisse rentrée, dont le cou s’enfonçait davantage dans les épaules, et il eût un susurrement, que Médéric Boutorgne perçut néanmoins:
—Dépêche-toi de le regarder une fois encore; tout à l’heure, il ne sera plus visible: son thorax est en train d’avaler sa tête...
Le Prosifère sentit des flammes terribles brasiller sur sa face jusque-là verte. Il chercha vainement une riposte, ne la trouva point, s’entêta, s’acharna, et n’aboutit qu’à prolonger presque sur le dehors quatre ou cinq lamentations profondes et intérieures. Alors il serra frénétiquement les lèvres pour réfréner la tentation qu’il avait de vagir quoi que ce soit d’informe. Voyons, personne ne lui adresserait donc la parole? Et, tout à coup son cœur se fondit de reconnaissance; il délira de gratitude éperdue; il eut même envie d’embrasser Siemans, quand celui-ci, qui n’avait pas encore proféré un mot, lui dit de sa voix lente et épaisse:
—Vous savez, c’est beaucoup plus dur que mon beau-frère ne me l’avait fait entrevoir: le sol dièze est très difficile à attraper; il faut boucher le dernier trou aux trois quarts comme ça... avec le petit doigt...
—Vrai? ah! pas possible, répondit Médéric Boutorgne du timbre altéré d’un monsieur qui se voit tout à coup nanti d’une confidence et d’une révélation dont l’extraordinaire intérêt est capable de le culbuter dans l’embolie. Et, libéré enfin de sa mutité par l’inconsciente intervention du Belge, il se passionna, devint avide de renseignements, s’intéressa au jeu de l’ocarina, tout heureux de filer par la tangente dans une conversation exempte, cette fois, de périls, dans une conversation où les yeux de Madame Honved ne lui verseraient plus, comme tout à l’heure, le maléfique inébriant.
Mais Madame Truphot avait vu la scène et avait assisté à l’effondrement du malheureux. Elle haussa les épaules, eut une lippe de pitié. Un homme qui, en une heure, n’était pas capable de se faire agréer d’une femme n’était qu’un imbécile ou un castrat pour elle. Elle décida que, désormais, Boutorgne serait réservé pour ses bonnes, puisqu’il n’était bon qu’à cela.
Et elle se frotta avec plus d’insistance à son voisin de gauche, à Sarigue, un grand garçon sec et blond, au nonchaloir affecté, qui s’efforçait de maintenir son masque au point voulu de mélancolie et de byronisme, comme il sied à un mortel sur qui pesa le Fatum, selon une expression de lui favorisée.
Ah! celui-là fleurait bon l’amour au moins; il exhalait une senteur ravageante de passion tragique même, car il odorait le cadavre, ayant tué sa maîtresse en un drame fameux, qui jadis, occupa toute l’Europe. Un matin du printemps de 1890, on l’avait trouvé dans la chambre à coucher d’une villa du littoral algérien, la joue éraflée d’une égratignure, faisant de son mieux pour répandre des hémorrhagies apitoyantes et copieuses, et simulant des râles d’agonie près du cadavre de la femme d’un protestant notable de l’endroit, réputée jusque-là pour son rigorisme et son horreur des illégitimes fornications. L’épouse du momier, d’une beauté péremptoire quoique déjà aoûtée, avantagée par surcroît d’une fortune impressionnante, avait le front fracassé d’une balle et, préalablement à la minute où elle fut décervelée par Andoche Sarigue, elle avait répudié ses derniers linges: ce qui est un sacrifice conséquent, comme on sait, pour les personnes conseillées par Calvin. De ce dernier fait, l’assassin argua la passion, la frénésie sentimentale et charnelle qui peuvent, à la rigueur, précipiter dans ce que le bourgeois appelle l’inconduite, les mères de famille jusque là placides et que la quarantaine semble avoir mises hors l’amour. L’accusation rétorqua, en objectant les viles manœuvres, la suggestion, l’hypnotisme, et même le viol. Sarigue, avec des mots choisis, en une véritable page de littérature, s’était efforcé de faire au Jury la psychologie du drame. Il avait expliqué que les voluptés cardiaques ou génésiques n’étaient pas suffisantes pour le couple sublime qu’ils formaient tous deux; qu’ils avaient décidé d’y surajouter celle de la mort, que la conjonction dans le néant avait été résolue d’une commune entente, mais qu’après avoir tué froidement la malheureuse, la Fatalité avait voulu qu’il se manquât, à la minute suprême.
Ah! il ne s’était pas fait grand mal; il ne s’était pas dangereusement blessé, lui. Non, le revolver s’était senti sans entrain pour saccager une peau d’amant aussi reluisante, et, c’est à peine, si au lieu de cervelle—en admettant qu’il en possédât une—il s’était fait sauter quelques poils de la moustache. Il avait fait cinq ans de bagne sur les huit qui lui furent octroyés et, maintenant, il cuvait son désespoir et promenait son âme inconsolablement endeuillée dans tous les bouges, les bouis bouis et les bals de Montmartre. Il couchait chez toutes les filles qui voulaient bien marcher à l’œil et racontait infatigablement ses aventures avec des gestes affaissés ou des tirades à la Mélingue, devant des piles de soucoupes, dans tous les gynécées publics de la butte,—ce goitre de sottise appendu à la gorge de Paris. Très couru d’ailleurs, il était l’amant inquiétant et trouble, le survivant tragique d’une épopée de traversin, et il procurait le frisson romantique dans le XVIIIe arrondissement et les alcoves mieux famées où l’épiderme sans imprévu des agents de change est devenu insupportable. Un grand journal du matin s’était même attaché sa collaboration et, plusieurs fois par semaine, ce cabot de l’assassinat passionnel, plus vil et plus lâche, certes, que le dernier des chourineurs, car il avait histrionné dans le suicide et dupé sa maîtresse avec les contorsions d’un Hernani de sous-préfecture, ce grimacier algérien notifiait la Beauté et l’Amour à deux cent mille individus. Il discourait aussi sur l’honneur, depuis qu’il avait échappé à sa chiourme et s’était récemment offert comme témoin pour assister, dans un duel, un ami journaleux. En sa petite garçonnière de la rue des Martyrs, se réunissaient de doctes conciles. Des tartiniers notables, ses protecteurs, accréditaient le logis où l’on fabriquait de menus actes pour les théâtres à côté. Son crime n’était plus retenu que comme un chapitre littéraire, un chapitre vécu, écrit avec du sang, qui lui assurait pour le restant de ses jours une place enviable, en librairie. Et l’impudeur de cette époque qui s’en va pourléchant avec passion les drôles les plus nidoreux, la terrifiante inconscience de cette Société qui a déjà fait périr de famine ou de désespoir tant de gens de cœur, pour décerner toute la considération, tout le lustre ou tout l’amour dont elle dispose, aux plus atroces bandits, est à ce point confondante, qu’une pièce vengeresse dont il était le premier rôle immonde et flagellé n’avait pas réussi à le faire vomir, dans une nausée, comme un tronçon de ténia empoisonné, par le Paris des Lettres.
—Voyons, Sarigue, prenez-vous mon bras pour une... enseigne... de vaisseau... glapissait, en lui passant la salière, un petit homme, à figure chafouine et olivâtre de Maltais dont la chevelure en boucles de karakul frisottait au-dessus de deux yeux d’un noir indécis et louche. C’était le sieur de Fourcamadan, comte indiscutable à son dire et irréfragablement apparenté, nous devons le croire, aux plus augustes familles et même à un duc de l’Académie, qui trouvait le moyen de notifier à la société son lustre indéniable d’ancien lieutenant de vaisseau. Chaque mortel, en effet, après deux minutes de conversation avec ce fils des croisés, ne pouvait plus ignorer que, sorti du Borda, il avait été promu, au bout de quelques années, à la dignité d’aide de camp de l’amiral Aube, mais qu’il lui avait fallu briser sa carrière et quitter la marine à la suite d’un duel retentissant avec le prince Murat. Sans un décime d’avoir personnel, d’ailleurs, après une vie affreuse de bohème, après avoir été courtier au service d’un marchand de papiers peints, après avoir vendu dans Paris aux mercières désassorties des boîtes de carton pour leurs rubans ou leurs collections de boutons de culotte, il avait fini par épouser, à Béziers, la dernière descendante d’une lignée de négociants en graines oléagineuses, qu’avait esbrouffée le titre de comte dont il se réclamait.
—J’ai épousé ma cousine, disait-il à tous venants. Ma cousine qui est par les Montlignon et les Boisrobert.... une brave fille et qui ne crache pas dessus.... achevait-il, avec un sourire égrillard et une claque sur l’épaule de l’interlocuteur, car M. de Fourcamadan, désireux de rénover les meilleures traditions aristocratiques, estimait congru d’initier le prochain au tempérament de sa conjointe.
Avantagé d’une belle-mère grippe-sou, d’une avarice sans seconde, qui ne le lâchait pas d’une semelle, l’accompagnait de par la ville, par crainte de dépenses outrancières, et obscurcissait son blason par le côte à côte d’affligeants corsages et de cottes reprisées à peine dignes d’une marchande de lacets ambulante, ce gentilhomme vivait dans la plus complète servitude domestique, sans un liard d’argent de poche, ne trouvant chez lui que la matérielle chichement dispensée. Réduit aux expédients, il s’astreignait à rapter les monnaies des amis par toutes sortes de basses manœuvres, acculé qu’il était à la nécessité de râfler les pièces ayant cours traînant sur les meubles, pour pouvoir, de-ci, de-là, satisfaire ses fringales de juponnier et combler les acteuses des quartiers excentriques de bonbons sébacés ou de bouquets fossiles.
La nature n’ayant point permis qu’il fût Saint-Simon, Vauvenargues ou la Rochefoucauld, il écrivait, lui aussi, pour le théâtre, élaborait de préférence des vaudevilles à thèse, et les personnages en caleçon qu’il faisait circuler sur le plateau, au lieu de perdre leur temps à se reculotter ou à rajuster leur suspensoir après l’adultère, préféraient s’employer à dire leur fait à la société et à vaticiner des avenirs meilleurs et prochains sous le nez ébaubi des commissaires de police dont l’arrivée, selon les règles de l’art, clòturait immanquablement la dernière scène. Ce patricien avait l’opérette révolutionnaire et les malformations plastiques des marcheuses au rabais dont son génie réglait les ébats sur les planches, toute la fessarade de ses petites pièces montmartroises étaient à intention de chambardement. L’ordre de choses actuel, selon lui, devait être combattu à l’aide des quiproquos, de la conjuration dans les placards, des justiciers en pan de chemise, et de la Croupe installée à poste fixe devant le trou du souffleur. Avec ce marchand de coq-à-l’âne, ce n’était plus le cheval de bois qui devait permettre aux combattants de s’emparer de la cité d’exaction, mais bien le petit meuble en forme de violon pattu.
Dans quelque lieu qu’il fréquentât, M. de Fourcamadan se préposait au calembour et, dès lors, les assistants pouvaient perdre l’espoir d’arriver à jamais placer un mot. C’était une logodiarrhée intarissable, une menstrue d’anas et de calembredaines, un effroyable boniment de camelot marseillais. Aussitôt que cet aristocrate, qui détenait, du reste, un appétit de chemineau, avait en partie apaisé sa boulimie, il se saisissait de la parole et réduisait l’assistance à merci en lui propulsant au visage les plus fines essences de son esprit, tout comme cet étrange coléoptère, dit coléoptère pétard ou bombardier, qui sort victorieux de toute mêlée, rien qu’en déflagrant, devant l’olfactif de ses voisins, le contenu des vésicules gazeuses de son arrière-train.
Il joignait, d’ailleurs, la manie du parler solennel et le besoin de commenter sa généalogie à la passion du calembour—cet esprit des gens qui n’en ont pas. Et il n’attendait point que la conversation lui permît de placer ses traits avec à-propos. Il intervenait au hasard sans se soucier jamais de l’opportunité. Pour le moment, dans le registre aigu de sa voix acidulée, et d’un ton condescendant pour la vile roture qui s’ébrouait à ses côtés, il informait toute la tablée d’un incident de sa prime jeunesse.
—Oui, Messieurs, la scène se passait au château, devant la comtesse, ma mère, et mon oncle, le marquis, président à la Cour. On finissait de dîner dans la salle à manger de l’aile centrale. Soudain, le vieux Baptiste—le plus ancien des valets de chambre qui était né chez nous, du reste—entra, la figure bouleversée, ruisselante de larmes et si ému qu’il s’appuyait aux meubles pour pouvoir marcher. Avec des précautions infinies et les mains tremblantes comme s’il touchait une précieuse relique, il portait un plateau d’argent blasonné aux armes des Montmorency, nos parents, dont ces derniers avaient fait cadeau au feu comte mon père, et, sur ce plateau, une épée était posée en travers, toute petite, à fourreau de maroquin rouge et à poignée de nacre.
—L’épée de Son Excellence l’Amiral, prince de Fourcamadan, dit Baptiste d’une voix qui, d’émotion, succomba dans la finale.
Nous ne comprenions rien à la scène.
—Quelle épée? quel amiral? questionnâmes-nous.
Alors Baptiste expliqua: Son Excellence le prince de Fourcamadan, bisaïeul de défunt M. le comte, était le propre père du commandeur de Malte, de la branche aînée, cousin lui-même du Légat du pape et arrière-petit-neveu du Connétable qui, le premier, entra dans Byzance à la tête de l’armée du Christ, et voilà l’épée qu’il portait sur le pont du vaisseau le Grand-Dauphin, à la bataille de Stromboli.
Et Baptiste nous conta ensuite, par le menu, comment il avait retrouvé la sainte chose, en pratiquant des recherches dans les oubliettes de la tour de l’ouest, avec la prescience qu’il devait y avoir là d’augustes vestiges du passé. Le marquis, mon oncle, fut si ému qu’il embrassa Baptiste en l’appelant: noble serviteur, et que la comtesse, ma mère, décida qu’il cesserait de faire partie de la livrée et mangerait dorénavant avec nous sur une petite table voisine de la nôtre. Puis la comtesse, ma mère, et le marquis, mon oncle, me firent jurer sur l’épée de l’amiral et devant le portrait de feu le comte, mon père, qui était le quatorzième à gauche dans la galerie du Nord que je serais marin à mon tour. Six ans plus tard j’entrai au Borda.
Il convient d’ajouter qu’un ami sceptique, ayant eu l’idée, un jour, d’écrire au commandant du Borda et de requérir de son obligeance quelques renseignements, reçut la communication suivante:
École Navale
VAISSEAU LE BORDA
Le Capitaine de vaisseau
commandant.
Monsieur,
En réponse à votre lettre du 15 avril courant, j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’aucun élève du nom de Fourcamadan n’a figuré sur les matricules de l’École Navale.
Un silence tomba: tout le couvert digérait la chose. Mais le comte n’était point homme à abandonner pour si peu la tribune aux harangues. Cet esprit primesautier et saugrenu était habile au décousu et aux plus déroutantes variations. Le buste incliné sur la nappe, rasant de la tête les plats du service, à nouveau il conquérait la parole.
—Ah! messieurs, je ne peux pas résister au désir de vous faire savoir à tous ce que j’ai répondu il n’y a pas un quart d’heure à mon voisin qui me demandait mon opinion sur le remarquable discours de M. Deschanel et qui voulait savoir dans quel parti je rangeais l’orateur. Vous me direz si j’ai tort. M. Deschanel, lui ai-je répliqué, n’appartient à aucun groupe, il est lui-même et c’est assez, car s’il y a dans la Chambre des anti-ministériels, des anti-militaristes, des anti-cléricaux et des anti-sémites, lui, tout simplement, est Anti... noüs...
Un murmure flatteur et des rires de la meilleure spontanéité furent le salaire de ce trait d’esprit. Truculor sortit même un très-bien aussi sonore que ceux dont il avait coutume d’appuyer les discours des ministres, sur les bancs de la majorité.
—Fourcamadan, contez-nous donc l’histoire du crabe et du matelot, dit Boutorgne, qui venait de récupérer dans son plein l’usage de l’entendement.
Mais le comte se défendait.
—Un peu osée... trop spéciale... je n’ose vraiment pas... Cependant, comme cela flattait sa manie de fin diseur, il ne prit point plus longtemps la peine de consulter l’assistance de l’œil. Comme s’il y fut autorisé, il ajouta, dans le malaise de tous.
—Enfin, puisque vous le voulez... Vous savez que je la mets dans la bouche d’un pair de France, à la table de Louis XVIII, le roi spirituel, dans le petit acte que je termine en ce moment pour le Grand Guignol. Et, sans aucune retenue, avec la plus belle inconscience, il se lança, une demi-heure durant, dans un monologue fécal, détaillant les aventures d’un gabier marseillais qui, sur le sable d’une grève, luttait d’ingéniosité contre un crustacé sournois, pour empêcher ce dernier de profiter de l’excédent de ses digestions.
—Té, mon bon, maintenant que cela déliquesce... tu n’es plus à la hauteur avec tes pinces, si tu veux y goûter, tu prendras une cuillère... paracheva le comte qui avait un peu bu.
Les deux tiers de l’assistance éclataient. Truculor devenu hilare et dont la chose chatouillait agréablement l’inéliminable substrat de rusticité qui faisait le fond de sa nature, Truculor riait aux larmes et complimentait le patricien. Siemans, épanoui d’une grosse joie, donnait des coups de coude dans les flancs de Boutorgne qui avait définitivement abandonné la conquête de Madame Honved. Seuls l’auteur dramatique et le convive extraordinaire, M. Eliphas de Beothus, signalé par Madame Truphot au gendelettre, ne disaient rien, non plus que Jacques Paraclet, qui paraissait surtout occupé à ne pas laisser disparaître la bonne avec les reliefs du faisan. Il lui faisait de gros yeux, lui enjoignait, d’un froncement de sourcils, d’avoir à remplir son assiette, et requérait le maître d’hôtel qui versait les vins, d’un geste de l’épaule remontée très haut, lorsqu’il venait à passer près de lui.
Le comte de Fourcamadan, ivre de succès, abreuvé à nouveau et en proie au vertige du génie, ne s’arrêtait plus. Debout, dressé sur la plante des pieds, il pointait au-dessus des convives sa petite tête ratatinée, déjà gaufrée de rides, et ses boucles de karakul tout humides des abondantes et faciles transsudations méridionales.
—J’en ai encore de plus drôles... La cantharide, la cantharide? voulez-vous, disait-il, déchaîné.
Cela menaçait de devenir scabreux. Bien que Madame Honved fût tout le contraire d’une bégueule, elle imprimait un sursaut à sa chaise. Mais cela n’arrêtait point le sire.
Comme on le voit, ce salon littéraire n’avait qu’une parité et une relation très vagues avec ceux du xviiie siècle, ceux de Madame Dupin ou de Madame d’Épinay ou bien encore le parloir qui eut en primeur la lecture de la Pluralité des Mondes, de Fontenelle. Après tout, ceux-là étaient peut-être pareils. Mais telle est généralement l’attitude des bourgeois beaux-esprits à l’heure de la fermentation des estomacs. Les stupidités sanieuses qui ne dérideraient plus aucun corps de garde ont l’heureux don de déclencher leur plus déferlante hilarité et de mettre à jour le meilleur de leur âme. La grossièreté congénitale et la bassesse de leurs coutumières attirances ne demandent pas de caresse autrement savante pour venir s’ébrouer à la surface. Dans leurs festins les plus gourmés, on démêle toujours un peu de la noce à Coupeau.
—Voilà, commençait déjà le comte de Fourcamadan, en s’essuyant le coin des babines de sa serviette roulée en tampon, comme un zingueur qui s’apprête à en dégoiser une,—un soir, la cantharide aux élytres bruissantes...
Mais il ne put pas continuer. Un cri perçant, un cri aigu tel le sifflement d’une locomotive hystérique ou le coup de sirène d’un paquebot déchira l’air. Parmi un éboulis de vaisselles et un effondrement de verres et de bouteilles, un individu d’une quarantaine d’années, maquillé et rechampi, qui s’efforçait, grâce aux fards et aux cosmétiques, de persévérer, aux yeux de tous, dans la jouvence et l’extérieur d’un éphèbe, venait de disparaître sous la table. Jusque-là, cet Eliacin en simili s’était tenu tranquille, se contentant de lustrer sa chevelure digne de Clodoald et de faire pleuvoir des averses de pellicules, d’une main satisfaite baguée d’art nouveau. Même il avait répondu aux menues questions de ses voisins d’une voix timide de pucelette qui fait sa première sortie. Maintenant ses yeux chaviraient dans l’orbite et ses deux mains crispées à la nappe la secouaient furieusement au milieu de la danse éperdue de tout le service. Les carafes, les fourchettes, les plats et les bouteilles d’un Corton 1889 qu’on venait d’apporter entraient en saltation bruyante, tout comme si Papus ou l’ombre de feu Madame Blavatsky eussent surgi à l’improviste. Et l’éphèbe quadragénaire hululait, se tordait, se tendait et se détendait en des secousses d’épilepsie pareilles à celles qu’eussent pu lui procurer le contact d’un plot, d’un électrode saturé. En quelques instants, il fut couvert de nourritures, de sauces et de vins, cependant que le trémolo de ses hurlements se faisait plus impitoyable.
—C’est Boromée Pharamond Venceslas Robomir, du Pégase, expliquait Madame Truphot alarmée, mon Dieu, il a sa crise!
—C’est la grande hystérie, opina Sarigue, qui s’y connaissait.
—Appuyez-lui sur les ovaires, alors, conseilla Honved, ironiquement.
Transporté dans le salon voisin, l’homme du Pégase, ne tarda pas à reprendre ses sens sous les affusions de vinaigre et les vigoureuses tapes dans les mains dont le gratifiait le Belge, qui faisait tournoyer ses bras, comme s’il eût voulu marteler un boulon sur le fer d’une enclume. Ses yeux s’étaient ouverts et, bientôt, après deux ou trois tentatives infructueuses encore, il bégaya par à coups, d’une voix blanche et ténue comme un fil.
—Pardonnez-moi! J’ai ça de commun avec le grand Flaubert, je suis épileptique... C’est le surmenage... la fin de mon poème me coûte bien du mal... je ne peux pas arriver à mettre debout le dernier chant... Quand la Princesse Rupéronde, fille du roi Nabuchodonosor, vient de consommer l’inceste avec son père changé en bête... Vous comprenez cette complication de l’inceste par la bestialité, la zoophilie, est très difficile à rendre.
Il fit une pause; puis se dressant tout d’un coup, désormais ressuscité, il claironna d’une voix terrible.
Pendant que flosculait la brume argyrescente,
Tu mordis par trois fois ma gorge intumescente
Animal-Roi! Mon père! O toi l’Amphicéphale!
Devant la menace de postérieurs alexandrins et d’un dolosif poème tout entier en rimes féminines, la société, du coup, opérait, en désordre apeuré, son transfert sur des lieux moins redoutables.
—Ce gaillard-là a fait exprès de se trouver mal pour nous placer ses vers, dit, de sa voix de cuivre, Truculor, qui pour la première fois de sa vie, peut-être, énonçait une vérité.
Et de peur qu’il ne continuât, on décida de le laisser quelque temps encore aux soins de la femme de chambre.
—Surtout, ne l’embrassez pas, notifia Madame Truphot à cette dernière; vous savez qu’il est pour homme: il vous arracherait les yeux ma fille.
Mais le comte de Fourcamadan, enragé que cet incident lui eût coupé son effet, s’accrochait à la manche du Tribun socialiste.
—Écoutez, tout à l’heure j’en ai trouvé une bien bonne; vous en aurez la primeur: Sarigue me demandait à moi, qui suis marié, mon opinion sur le mariage. Je lui ai répondu que ce qu’on devait en penser était formulé par les termes mêmes dont on désigne les époux. Ne dit-on pas d’eux qu’ils sont des conjoints?..
Alors tous deux, éboulés sur un canapé, se roulèrent.
⁂
Au bout d’un quart d’heure de papotages dans le grand salon, la table se trouva remise au point et l’on reprit le cours du dîner.
Monsieur Eliphas de Béothus, le type prétendu extraordinaire, annoncé par Madame Truphot et de qui, selon ses prières préalables réitérées à chaque convive, on devait tout endurer, les pires paradoxes, comme les fantaisies les plus insolites, s’était tu jusqu’à ce moment. C’était un homme très grand, exagérément maigre, à la face bossuée de méplats, au teint couleur d’urine, à la tête aplatie comme celle du basilic, aux yeux noirs machurés qui, sous le coup de quelque émotion, lui saillaient parfois de l’orbite, et qu’il semblait porter, alors, à la façon de certains insectes qui les brandissent au bout de leurs antennes. Une bouche tourmentée et grimaçante, en forme de balafre de yatagan, complétait cette laideur irritante non moins qu’hoffmanesque.
—Vous considérez ma hideur avec étonnement, dit-il à Honved, qui, depuis longtemps déjà, le dévisageait stupéfié. Je suis très laid, en effet, Monsieur, et cependant, comme la plupart des autres hommes, mon être intime est de beaucoup plus affreux encore que mon relief apparent. Mais, ainsi que vous le voyez, je me suis débarrassé au moins, moi, du préjugé commun à mon espèce animale, qui consiste à se rattraper sur les splendeurs cachées, à vouloir être expertisé favorablement au point de vue moral quand l’extérieur est sans avantage et que la nature vous a joué de vilains tours du côté plastique. Je ne suis pas soucieux de cette compensation. Vous trouvez en moi un individu pour qui l’opinion de ses congénères, leur blâme, leurs suffrages ou leurs louanges n’ont pas plus d’importance que ce qui peut se passer dans une autre planète. J’existe dans la plus belle liberté intérieure et les paroles ou les jugements qu’on peut prononcer sur moi ont tout juste à mon sens la valeur d’un son qui contrarie bien inutilement la sérénité du silence. Si quelqu’un prenait jamais le souci de vouloir m’analyser—chose bien vaine, car qui peut analyser un être?—soyez assuré que je répugnerais à la règle d’éducation civilisée qui commande d’apparaître «en Beauté» et de parquer immédiatement dans les écuries invisibles, dans les porcheries profondes de la Psyché ou du cœur les sentiments qui prennent la peine de s’agiter intra-muros. J’ai coutume, moi, de les laisser barboter aux yeux de tous et même à ceux du psychologue dans leurs auges préférées. L’Humanité, n’est-ce pas? ne vaut pas qu’on lui mente.
Toutefois, je n’ai pas toujours été aussi laid que présentement. Il paraît même que je fus beau, très beau sur mes vingt ans et, si j’en crois mes souvenirs, je n’avais pas alors assez de mes jours ni de mes nuits pour déférer à la requête de toutes les femmes qui désiraient frotter leurs muqueuses aux miennes. Mon profil aquilin était tout à fait dissemblable de celui que je fais circuler à l’heure actuelle, mon œil était bleu, ineffablement céruléen au lieu d’être comme aujourd’hui d’un noir bizarre qui fait penser à la suie des vieux poëles, et il n’était pas jusqu’à ma bouche, désormais vulvoïde et indécente, qui ne fût, en ce temps-là, menue à point et dessinée comme l’arc d’Eros. Bref, j’étais élaboré pour susciter l’amour autour de moi et retirer aux femmes, à l’aide de ce sentiment, le peu de lucidité que la Nature leur a toléré. Même il m’était possible d’escompter la passion des mâles, et si j’avais vécu à Rome, il n’aurait pas été malséant, pour moi, de songer à me faire épouser par un César tant j’étais un Jouvenceau cupidoné.
—Alors, comment diable êtes-vous devenu si laid? interrogea Honved qui riait franchement.
—En me penchant sur la réalité de la vie, monsieur. Jusque-là, ante pilos je n’avais rien vu, et lorsque la hideur, l’infamie et la scélératesse du Monde me sont apparues subitement, mon âme a soubresauté d’épouvante et le choc a été tel que mon facies, par contre-coup, éclatait, pour ainsi dire, brisant son noble contour et détruisant pour jamais l’harmonie et la pureté de ses lignes. L’ovale de mon visage a été rompu, le nez s’est mis à plonger d’effroi, la couleur de mes prunelles s’est insurgée, et la bouche s’est tordue dans une grimace de perpétuelle horreur. Un médecin en Amérique a voulu redresser mon masque par l’électricité, il paraît que c’est possible là-bas.
—Allons bon, vous êtes allé en Amérique, vous aussi, comme les autres, comme tout le monde, et vous vouliez reconquérir votre vénusté première dans l’intention de vous marier avec une milliardaire sans doute, interrompit Honved que le personnage amusait.
—Je vous remercie, Monsieur, de m’interrompre, ce qui m’évite de discourir d’un seul tenant, chose toujours fâcheuse au point de vue de l’art; mais pour en venir à votre question, je vous répondrai: Bien que mon nom se décline au génitif, ce qui est très demandé dans les alcoves de Chicago, je n’avais pas l’intention de négocier ma particule. Je suis un nihiliste et un homme laid, par conséquent débarrassé de toutes les tares, de toutes les hontes, de toutes les prostitutions et de tous les sales attouchements que vous imposent l’ambition et la beauté. J’étais allé outre-océan pour y faire tout simplement un judicieux emploi de ma fortune, pour y créer une institution comme on n’en avait jamais vue encore sous le soleil.
—Eh quoi, vint lui dire à l’oreille le comte de Fourcamadan, tout à fait aviné, qui s’était levé de sa chaise, espériez-vous donc réaliser le trust des maisons chaudes et du calomel? Être maître ainsi du prix des coucheries honteuses et de leurs néfastes incidences, sur les marchés du monde?
—Mieux que cela, mieux que cela, Monsieur, quoique ce fût d’un autre ordre. Je suis un philosophe avisé et non le parent d’Eva la Tomate et de Félix Faure. Mon but était de fonder, là-bas, comment dirai-je? un gymnase préparatoire, un collège professionnel, une école d’application, en un mot, pour régicides... Rien que ça... une sorte de Saint-Cyr ou de Polytechnique, pour tueurs de Rois.
—Ah, bah, l’idée, au moins, était originale, fit Truculor.
—Je n’ai que des idées originales, moi. Monsieur, je ne suis pas socialiste... et comme tout le couvert était devenu attentif, Eliphas de Béothus éleva la voix pour mieux conquérir son auditoire.
—Oui, j’avais remarqué que la plupart des attentats contre les dynastes échouaient par insuffisance d’entraînement des révoltés. Riche à dix millions, je résolus de pallier à cet inconvénient qui faisait rater les meilleures tentatives. Si vous me demandez pourquoi je me déterminai ainsi, je vous répondrai que la Société me dégoûte, que les bourgeois, mes frères, parmi lesquels j’ai trop longtemps vécu, ayant trouvé le multiplicateur suprême de la bêtise et de la putréfaction et s’étant empressés de porter leur sanie et leur squalidité à cet effroyable cosinus, je résolus, un beau matin, de leur déclarer la guerre à eux, ainsi qu’aux potentats et aux différentes autorités auxquelles ils se raccrochent comme la roupie au... nez du singe.
Je pouvais, n’est-ce pas? employer ma fortune à faire du sport, des femmes, à monter des chevaux, des yachts, des automobiles, à palabrer dans les cercles fermés et à ajouter ainsi quelques versets au Koran de la sottise, mais le crétinisme de ces différents comportements s’étant présenté à moi, je me suis décidé à utiliser, de façon autre, mon intelligence, mon argent et mes loisirs. Pourquoi, oui pourquoi, ne me serais-je pas assimilé l’état d’âme des grands aristocrates du XVIIIe siècle, qui applaudissaient des deux mains aux coups portés à leur caste, à la condition que le coup fût dirigé avec art, et le trait bien empenné? Pourquoi ne pas être le bourgeois qui sort de sa classe et le premier combat sa classe? Les révolutions ne peuvent être faites que par des patriciens ou des privilégiés qui s’acharnent contre le privilège du Patriciat. Tibérius Gracchus et Mirabeau sont là pour le démontrer. Et la Bourgeoisie se verra perdue quand se dresseront devant elle, pour la combattre, sans quartier ni miséricorde, seulement quelques bourgeois ne postulant d’autre récompense que celle de voir enfin s’écrouler par leurs soins l’édifice abominable, l’innommable pyramide d’exaction qui porte à sa pointe, comme la fumerole d’un caca pyriforme et triomphant, la divinité bicéphale de l’Argent et de la Force.
J’achetai donc des terrains très loin de New-York, là-bas, dans le Colorado. J’y fis édifier des bâtiments, circonscrire un champ de tir avec des buttes, des remblais, des cibles à toute distance. J’engageai d’avance des professeurs d’escrime et de balistique, d’anciens officiers pour la plupart et des maîtres du genre, dans le civil. J’eus un laboratoire de chimie où un pontife de Faculté, ignominé par ses semblables et qui entrait en belligérance avec la Société, lui aussi, devait venir donner des leçons, trois fois par semaine, clandestinement. Je m’assurai le concours d’un grand toxicologue, qui chez moi, enseignerait les simples et les alcaloïdes en tout point inexorables. Tout fut prévu. Je nolisai deux professeurs de belles manières et de civilités afin qu’il fût possible à mes élèves de se présenter dans les Cours, et d’y tenir des emplois variés dont la gamme devait aller de la fonction de marmiton à la charge de chambellan. Il fallait, vous le comprenez, que mes Magnicides pussent, le cas échéant, se tirer des griffes d’un mouchard en l’impressionnant grâce à leur savoir-vivre, à leur élégance ou à leurs imparfaits du subjonctif. Je n’oubliai pas, vous vous en doutez, de m’adjoindre un Espagnol de la Catalogne qui pratiquait supérieurement la navaja, non plus que quatre polyglottes parlant toutes les langues du monde. Je louai des ingénieurs qui, sur mes indications, construisirent une voie ferrée et l’approvisionnèrent de matériel roulant: cela pour répéter l’explosion de dynamite à l’usage des Tsars.
Quand ma petite caserne où des appartements munis de tout le confort moderne, empreints cependant d’une note de sévérité nihiliste, avaient été ménagés pour mes futurs élèves se trouva au point; quand le laboratoire, le polygone, le champ d’essai des bombes furent prêts à être utilisés, quand me furent parvenus des meilleures armureries d’Europe des merveilles de carabines, des bijoux de revolver et des poignards d’une trempe indéfectible; quand mes clapiers regorgèrent de cobayes pour l’essai des poisons; quand mon professeur de maintien et mon archididascalus d’éloquence m’eurent assuré, qu’en moins de six mois, ils pouvaient dégrossir le rustre le plus inculte et en faire un gentleman capable d’éclipser dans les salons et les belles-lettres, Monsieur Deschanel lui-même, je gagnai alors la capitale des États de l’Union. Vous me comprenez bien? Je voulais faire des régicides aptes non seulement à tuer vulgairement dans la rue, mais habiles encore à s’insinuer dans le monde fermé des Cours, dans les milieux les plus défendus, et à tuer en habit noir comme en bourgeron souillé. Grâce à moi, les tyrans et les grands de la terre, autocrates, rois constitutionnels ou bourgeois retentissants, ne devaient plus connaître un seul instant de quiétude ou de repos. Il me fallait élaborer des Chœreas et des Louvel, des Brutus, des Alibaud et des Aristogiton en nombre indéfini. Je voulais que, dans le vieux monde et le nouveau, l’attentat devînt endémique et qu’une pluie de sang bleu fécondât le sol rajeuni, ainsi que les gouttelettes chaudes d’une ondée de printemps; je voulais qu’une série de meurtres prestigieux déchirassent la sérénité de la civilisation scélérate et crevassent enfin le phlegmon social, tel l’orage à la chevelure d’éclairs qui débride le ciel d’août congestionné comme un abcès.. Oui... oui... je voulais que dans le cocher qui conduit le coupé, l’huissier qui soulève la portière de soie, le cuisinier qui conditionne les plats, le familier rencontré par la ville, le passant quelconque ou la maîtresse conquise depuis peu, le Dynaste médusé, le satisfait hagard, pussent, tout à coup, découvrir le justicier fomenté par l’Invisible et qu’ils s’abattissent enfin, devant la valetaille en déroute, sous le couteau empoisonné de ptomaïnes ou la balle explosible trempée dans le curare!...