Note sur la Transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Une [liste] d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
La Cendre
FERNAND VANDÉREM
La Cendre
ROMAN
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
1894
Tous droits réservés.
La Cendre
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y compris la Suède et la Norvège.
S'adresser, pour traiter, à M. Paul Ollendorff, Éditeur, 28 bis, rue de Richelieu, Paris.
FERNAND VANDÉREM
La Cendre
ROMAN
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
1894
Tous droits réservés.
Il a été tiré de cet ouvrage
15 exemplaires sur papier de Hollande.
A
PAUL HERVIEU
En témoignage de profonde affection.
F. V.
I
—Tiens, M. Gilbert qui sonne! dit la cuisinière en posant son bol de café au lait.
Puis, comme le valet de chambre semblait ne pas l'avoir entendue, continuait de parcourir un journal, à moitié déplié:
—Dites donc, Joseph! Je vous dis que monsieur sonne!
—C'est bon! fit le domestique. J'y vais!... Préparez le déjeuner ...
Et il ajouta, après avoir remis le journal en ordre:
—Huit heures et demie!... C'est tôt pour lui!... Encore sa dame qui le tourmente!... Ce qu'il s'en fait de la bile, tout de même, pour cette femme-là!
La cuisinière leva la main en signe de découragement attendri:
—Quelquefois que je serais sa mère, à monsieur, et que j'aurais un fils de trente ans dans cet état-là, c'est moi qui m'en mêlerais de ses affaires!... Tenez, voilà le déjeuner ...
Joseph emporta le plateau, s'avançant sur la pointe des pieds, le plus légèrement qu'il pouvait, bien que son maître fût éveillé.
Mais il marchait ainsi par habitude, comme chaque matin, depuis deux ans que durait la liaison de Gilbert Mareuil avec Mme Hardouin et que le jeune homme avait donné des ordres formels pour que, pendant la matinée, on ne fît aucun bruit, on allât doucement, on ne pénétrât jamais chez lui avant qu'il n'eût sonné.
Il avait, ce jour-là, les yeux grands ouverts quand Joseph entra dans sa chambre, et, malgré l'ébouriffement de ses cheveux épais, ramenés en houppe par l'agitation du sommeil, et le désordre de sa moustache châtain-clair, qu'il portait de coutume bien frisée et un peu relevée des bouts,—on voyait qu'il y avait quelque temps déjà qu'il ne dormait plus.
Il demanda d'une voix lasse qu'il essayait de rendre calme, presque indifférente:
—Le courrier est arrivé?
—Oui, Monsieur ... Pas de lettres pour Monsieur ...
Le domestique ramassa les vêtements et sortit.
Mareuil s'était retourné, la figure enfoncée dans l'oreiller, gisant, inerte, pareil à un cadavre tombé face à terre, retenant les saccades de sa respiration, évitant les moindres mouvements, la main seulement collée contre la barrière des côtes où son cœur heurtait, gonflé, tout détraqué.
Puis, comme la somnolence ne revenait pas, il se dressa brusquement, assis au milieu du lit, et regarda sa montre.
Elle marquait neuf heures.
Ainsi cinq heures le séparaient du moment où il verrait Jack, c'est-à-dire son amie Mme Jacqueline Hardouin, à moins toutefois qu'au cours de ces cinq heures, un mot ne survînt, un télégramme, un de ces abominables billets de contre-ordre, comme il en avait si souvent reçus depuis un an. Et la pensée qu'elle avait tant de minutes devant elle pour venir le frapper, qu'elle se préparait peut-être à partir, qu'elle ne partirait peut-être que dans une heure ou deux, cette lettre-fléau, cette lâche lettre de décommande, le bouleversa complètement, balaya aussitôt comme d'un souffle le peu de bien-être et d'apaisement qu'il gardait de son sommeil.
C'était de même chaque matin: une ascension d'angoisse se glissant mollement à travers tout son être, s'épandant, se dispersant à travers tout son corps, lui donnant la sensation d'un empoisonnement graduel contre lequel il ne pouvait rien; une vraie marée d'angoisse, qui, une fois montée, ne redescendait plus, restait la journée entière à lui rouler dans la poitrine, près du cœur, de lourds flots étouffants. Alors il se levait instinctivement comme se lèvent les malades au plus fort de la crise, pour échapper au mal, avec l'illusion que debout, ils souffriront moins; et il se mettait à sa toilette, lentement, lentement, de manière à user le plus de temps possible, à en détruire beaucoup, à diminuer les chances de douleur.
Il murmura:
—Pourvu qu'elle vienne!... Si elle partait sans venir, ce serait affreux!
Et, tout en s'habillant, il essayait de s'expliquer comment, pourquoi, depuis près de deux semaines, il ne l'avait pas vue. Mais, de ces douze jours sans elle, il ne lui demeurait que le souvenir noir et confus d'une lutte obscure contre un adversaire fuyant, insaisissable et lointain.
Des larmes lui serraient la gorge. Il se rappelait ce qu'il avait souffert chaque jour de ces derniers jours, et au-delà, pendant des semaines, des mois ...
«Quelle rosse! songeait-il. Non, aujourd'hui, elle n'osera pas ... Elle part pour Gizé, chez son beau-père ... Elle restera dans l'Indre une quinzaine de jours ... Quinze et douze, vingt-sept ... Vingt-sept jours de séparation!... Elle n'oserait pas, ce serait trop violent!...»
Il alluma une cigarette.
«Et puis, maintenant, je la tiens ... Je lui demande encore une fois ce que cela veut dire ... si elle en aime un autre ... qu'elle choisisse, enfin!... Et je ne la laisserai pas se défiler, ruser, faire des réponses évasives ... Il me faudra un oui ou un non ... un oui ou un non ...»
Il s'imaginait avec joie sa figure mécontente, ses menues grimaces d'impatience, les dessins qu'elle tracerait du bout de son en-cas sur le tapis, la gêne qu'elle aurait à se disculper, à répondre.
«Oui, je pense qu'elle n'en mènera pas large!...»
Et il chantonnait gaiement, oubliant le passé, des explications semblables, où sans se risquer aux discussions, en un instant, d'un seul sourire lascif, elle avait eu raison du pauvre être, tout tremblant de désirs qu'il était toujours auprès d'elle, après ces privations si longues.
Midi sonna. Deux heures encore, puis ils seraient ensemble, rue Fortuny, dans l'entresol un peu bas et tendu de grenat où il n'avait jamais reçu qu'elle. Deux heures seulement ...
Soudain, la sonnette de service tinta de ce tintement aigre et lugubre qui avait déjà annoncé à Mareuil tant de lettres funestes:
—Diable! fit-il.
Il ne bougeait plus, plein d'effroi, l'oreille tendue, comme un condamné qui croyait à sa grâce et tout à coup entend qu'on arrive.
Il y eut un bruit de pas dans le couloir et l'on cogna à la porte.
—Entrez! dit Gilbert.
—Une lettre pour Monsieur.
Mareuil prit l'enveloppe sur laquelle il déchiffra son nom écrit au crayon, de son écriture à elle,—l'écriture fiévreuse et cahotée des billets de décommande, et il interrogea:
—Qui a apporté cette lettre?
—Une dame, une femme de chambre, il me semble. Elle m'a dit que c'était pressé.
—Elle est partie?
—Oui, Monsieur.
—C'est bien, je vous remercie.
Puis, d'une main un peu crispée, ayant déchiré l'enveloppe, il lut hâtivement:
«Mon bon Gil, je fais une grosse, grosse imprudence pour que tu ne sois pas inquiet et que tu n'ailles pas m'attendre inutilement. Impossible de venir aujourd'hui, toute la famille vient me dire adieu. J'en ai au moins pour jusqu'à 4 heures et le train part à quatre heures et demie. Pas un moment à trouver pour mon pauvre Gil. En pensant que j'allais ainsi partir sans te voir, j'en ai pleuré toute la nuit. J'ai tellement pleuré que mes joues sont toutes tachetées de petites plaques rouges. C'est bête de te dire tout cela, mais ne sommes-nous pas habitués à tout nous dire? Donc, je pars, et ce sera encore seize ou dix-sept grands jours sans rien, mon chéri. Je t'en supplie, ne m'écris pas là-bas. Cela pourrait faire des histoires terribles. Mon beau-père est encore plus ours que tu sais qui!!! Quant à t'écrire, moi, de là-bas, tu sais bien que c'est encore plus impossible à cause de la poste qui est au château et où on vient prendre le courrier ... Sitôt revenue, je t'enverrai un petit mot! Ah! nous n'avons pas de chance!... Dire que cela fera presque un mois, un mois que je ne t'aurai vu!... C'est fabuleux ... On m'appelle ... Vite, vite, une foule de baisers, dearest. Pense à moi. A dans quinze jours!
Jack.»
Mareuil bégaya:
—Elle ne vient pas! Elle ne vient pas!
C'était tout ce qu'il avait remarqué dans ce billet incohérent et vulgaire: elle ne venait pas!
Et il restait stupéfié, la lettre à la main, les yeux dilatés de rage, fixés vers elle, par-delà les murs, les maisons, les rues, comme s'il l'apercevait en son appartement odorant,—trottinant, souriante et frivole, parmi les colis et les malles, tout allègre du soulagement de lui avoir écrit, d'en avoir fini avec ce point noir du rendez-vous à défaire.
«Elle ne viendra pas!»
Il lisait, relisait le papier fripé, soupesant, contrôlant tous ces mots qu'il sentait de mensonge, de blague,—tout cet amalgame suspect de phrases froides et de protestations maladroites, qui fleurait si fort la mauvaise foi. «Son bon Gil!... Ses petites plaques!... Pense à moi!» Cela, cela, voilà ce qui suffisait pour l'écarter d'elle un mois, pour qu'il fût obligé de se contenir, d'attendre docilement l'appel de retour: «Son bon Gil!... Ses petites plaques!» Et d'exaspération, il jeta le papier dans la cheminée, écrasant dessus, à coups de talon, les bûches rougeâtres qui lancèrent des étincelles.
—Que fais-tu donc? Ta vas mettre le feu, mon enfant!
Gilbert se retourna. C'était sa mère qui entrait.
Il l'embrassa et dit:
—Rien!... Je tisonnais!
Elle le regarda longuement:
—Qu'est-ce que tu as encore?
—Mais rien, mère ... Comment, ce que j'ai?
—Si, tu as encore ta figure bouleversée, ta figure malheureuse. Véritablement, je ne te comprends pas ... J'ai vu bien des jeunes gens, mais jamais je n'en ai vu comme toi ...
Elle s'arrêta pour ranger un flacon de sels, sur une table, et reprit:
—Oui, on dirait toujours qu'il vient de t'arriver une catastrophe ...
—Je te jure que je n'ai rien! Que veux-tu que j'aie?... Voyons, mère, voyons, souris-moi!
Mais son petit visage pâle sous les bandeaux gris demeurait obstinément grave, affligé; et comme il voulait l'embrasser, elle le repoussa:
—Non, non, tu me fais beaucoup de peine!... Ah! si ton père était encore de ce monde!... Enfin, viens déjeuner ...
Gilbert descendit derrière elle, contrarié de la ténacité qu'elle avait eue, dans sa compassion curieuse, à lui réclamer son secret, à lui demander compte de sa mine, à entraver sa liberté de souffrir. Pouvait-il pourtant lui confier son mal comme un mal de dents? Pouvait-il lui déclarer que ce qu'il avait c'était cette jeune dame à qui elle avait inventé de le présenter, deux ans auparavant, dans une fête de charité, au quai d'Orsay; cette jeune dame brune avec des yeux bleu pâle et vagues, un éventail de cheveux ondulés se relevant au-dessus du front, à la mode nouvelle; cette jolie Mme Hardouin, enfin, elle se rappelait bien, qui vendait au comptoir 12,—et dont elle lui avait tant fait l'éloge, qu'elle lui avait dit être une si gentille jeune femme, et se tenant si convenablement, si correctement, quoique sans raideur.
«Sans raideur!... Oh! pour ça, non!... Huit jours de résistance, on ne peut pas appeler cela de la raideur!»—et il souriait à cette réflexion haineuse.
—Pourquoi ris-tu? questionna Mme Mareuil d'un air boudeur.
Il répondit en s'assombrissant:
—Une idée ... Je pensais à quelque chose, à une vieille histoire qui ne t'intéresserait pas ...
Il contemplait les traits pudiques de sa mère, ses bandeaux gris, toute la chaste droiture dont sa figure était empreinte et il se dit avec une tendresse un peu hautaine: «C'est vrai que cela ne l'intéresserait pas ... Elles ne sont pas de la même race.. Une femme comme Jack, mais ce serait pour elle un monstre inexplicable ... Autant vaudrait lui parler des mœurs du loup cervier, des mœurs de l'ichneumon ... Elle ne comprendrait pas ...»
Le déjeuner était achevé. Gilbert remonta dans le hall qui lui servait d'atelier et dont les deux vastes baies fenêtres s'ouvraient sur l'avenue de Villiers, déserte à cette heure matinale, en cette après-midi jaunâtre et glacée de fin d'hiver.
Rarement, il avait été aussi embarrassé de l'emploi de sa journée. Depuis qu'il connaissait Mme Hardouin, il avait abandonné tout travail, cessant de fréquenter l'atelier Murviel où il allait avant, négligeant d'accroître la petite notoriété de jeune amateur que lui avaient créée quelques dessins publiés dans les illustrés ou des tableautins exposés au printemps, dans les cercles.
Et, quant aux visites, quant au monde, il les avait pris en aversion, car d'y voir Jack ou même d'autres femmes entourées, courtisées, cela l'affolait, le jetait en des crises de jalousie absurdes et dangereuses.
Mais rien qu'en aimant, en ne faisant qu'aimer, il trouvait le moyen de remplir les semaines, de s'occuper, de tromper la lenteur des jours mauvais.
Ainsi, d'habitude, quand, vers deux ou trois heures, une lettre, un télégramme de Mme Hardouin le relevait de sa faction anxieuse, quand l'attente ne le consignait plus à la chambre, le premier instant de colère passé, il s'absorbait dans des dispositions de combat, des opérations de stratégie qui duraient un assez long bout de temps et lui calmaient peu à peu les nerfs.
Il s'agissait de répondre à Jack, de la convaincre de mensonge, de duplicité,—de lui prouver logiquement que ses prétextes ne tenaient pas debout et qu'il était absolument nécessaire qu'elle vînt dans le plus proche délai.
Mareuil dépensait, à la rédaction de ces ultimatum, des prodiges d'habileté, de délicatesse.
Il lui fallait accabler Jack en évitant de la fâcher, unir la courtoisie à la fermeté, dissimuler sous une ironie de bon aloi l'envie qu'il avait de lui dire les choses les plus grossières, la supplier sans bassesse, la menacer avec retenue, et il y usait le meilleur de son style, toutes les ressources de son esprit.
Puis, ce tour de force exécuté, il courait mettre la lettre à la boîte, et lorsqu'il la voyait s'échapper de ses doigts, glisser dans la large fente, partir enfin, il avait un sentiment de repos, d'allègement, comme après une bataille livrée dont il eût ignoré le résultat, mais où tout l'effort à donner eût été accompli.
Cette fois, rien de semblable.
Il devait garder en lui, pour lui, l'amertume de cette matinée, qui l'écrasait maintenant. Défense d'écrire! Défense de répliquer!
Il se tirait nerveusement la moustache, se la frisait, se la défrisait à contre-sens: «Ah! c'est très fort, ce qu'elle a fait!... Elle voulait la paix pour quinze jours et elle l'a ... C'est bien joué!... Je suis roulé!...»
Il regarda l'heure, et s'exaltant:
«Ce qu'elle doit se moquer de moi, en ce moment, en finissant de déjeuner, en dégustant la chartreuse ou l'anisette rose à ma santé ...»
Il fronça le sourcil:
«A moins que ... à moins qu'elle ne soit chez un autre,—un autre, un autre que moi ...»
Et soudain Mareuil se sentit pâlir, avec l'impression qu'on lui retournait le cœur comme un ongle.
Elle lui était cependant bien familière cette vision d'un homme inconnu enlaçant son amie défaillante. Elle se dressait impérieuse et précise à la fin de tous les raisonnements qu'il entassait pour s'expliquer la froideur de la jeune femme. Elle était sa crainte permanente, cette image meurtrière la terreur de ses rêveries, l'ennemie toujours voisine, toujours imminente. Et plutôt que de croire à l'atroce spectacle qu'elle lui montrait, plutôt que d'y fixer sa pensée, il aimait mieux renoncer à douter, renoncer à comprendre, accepter tout de Jack, s'incliner, sans savoir, sous ses mystérieux caprices.
Mais ce jour-là, l'image était plus forte, ne cédait pas, ne s'en allait pas, et il se répétait:
«Oui, pourtant!... Si elle était chez un autre ... Ce ne serait pas impossible, en somme!...»
Et bientôt l'idée que, durant ce temps, il restait là, immobile, inactif, enfermé, lui devint insupportable. S'il ne pouvait rien empêcher, rien arrêter, il préférait encore sortir, marcher par les rues, se sauver enfin de cet atelier clos. Qui sait, même, peut-être qu'il la rencontrerait en route; et il s'habilla à la hâte.
Dehors, il descendit à pas lents l'avenue de Villiers, scrutant d'un regard avide les visages des femmes qui le croisaient et les fiacres surtout,—les fiacres, où, à travers les glaces embuées, toutes les dames avec leurs boas touffus, leurs voilettes denses et leurs chignons pareils, lui semblaient la silhouette exacte de son amie.
Il arriva ainsi place Malesherbes, et il réfléchissait sur le chemin à choisir, quand, au fond d'une Urbaine qui débouchait de la rue Legendre, il aperçut une jeune femme frileusement enfoncée dans un des angles du coupé,—Mme Hardouin.
Il eut un tressaillement terrible:
—Mais c'est elle!... c'est elle!...
La voiture tournait dans la direction du boulevard Malesherbes. Il hésita un moment, puis d'un coup se décida, se mit à courir derrière. L'Urbaine allait vite au trot de son petit cheval alerte et canaille. Elle gravit la rue de Naples, traversa la rue d'Edimbourg, s'engagea dans la rue de Berlin.
Mareuil la rattrapait progressivement, ne perdant pas de vue sa caisse au quadrillage jaune, profitant, pour ressaisir haleine, des montées, des encombrements, des moindres obstacles. Il se comparait à ces porte-faix qui suivent les voitures de voyageurs, à la sortie des gares,—essoufflés, épuisés, soutenus uniquement par le désir d'obtenir là-bas, ils ne savent où, leur salaire, leur revanche d'avoir tant peiné; et, les dents serrées, le front en sueur, il murmurait, indigné de cette course humiliante:
—Quelle coquine! Quelle coquine!
Sur son passage, on se retournait intrigué de voir un jeune homme bien vêtu courir ainsi, sans but apparent, le sourcil contracté, le visage rouge de chaleur; mais Mareuil ne s'inquiétait pas de ces curiosités, ne distinguait rien que la voiture jaune qui filait à dix mètres devant lui.
Enfin, elle parvint rue des Martyrs, pénétra dans la rue de la Tour-d'Auvergne et stoppa presque aussitôt.
Mareuil s'était arrêté, observant du coin de la rue, dans une angoisse effroyable.
La portière s'ouvrit; une grosse jambe enserrée d'un bas noir s'avança, et une dame blonde d'une cinquantaine d'années descendit, paya le cocher, disparut.
Mareuil était comme étourdi, partagé entre la joie que ce ne fût pas elle et la déception d'avoir manqué sa vengeance. Il s'épongea le visage, puis, le corps déchiré de fatigue, la pensée molle et détendue, il s'achemina doucement vers les boulevards.
La foule, empressée à ses affaires, le bousculait sans qu'il y prît garde. Il se demandait seulement parfois si tous ces hommes, toutes ces femmes avaient un peu souffert déjà de ce qu'il endurait.
A la hauteur du Gymnase, il retourna sur ses pas, ne découvrant pas où aller, comment finir cette après-midi désastreuse. Mais comme il passait rue Taitbout, il songea: «Hein!... Si je montais chez Brévannes?... Voilà trois semaines que je n'y ai pas mis les pieds ... Ce serait convenable et cela me distrairait ...»
Il s'informa auprès du concierge. On n'avait pas vu sortir Monsieur.
—Je vous remercie, dit Mareuil.
Et il se dirigea vers l'escalier.
II
Mareuil avait été présenté à Brévannes, un an auparavant, à l'occasion d'un conte de l'écrivain qu'un journal le chargeait d'illustrer; et quoique le chroniqueur de la Pure Vérité fût d'une quinzaine d'années plus âgé que lui, ils n'avaient pas tardé à se lier intimement, entraînés l'un vers l'autre par un de ces désirs d'amitié comme il s'en forme fréquemment entre personnes d'âge très différent—et du même genre que la sorte de tendresse qui pousse certaines jeunes femmes vers des hommes plutôt mûrs.
L'aîné trouve là ces plaisirs de domination, de direction qui, au déclin de l'existence, deviennent presque nécessaires. Le plus jeune s'amuse de ce qu'il apprend dans cette familiarité instructive et flatteuse. Puis souvent, les distances s'effacent; l'affection naît, grandit et se fonde.
C'est ainsi que, dés le premier jour, Mareuil avait séduit Brévannes par la candeur ardente de ses sentiments, la courtoisie de ses manières, son aimable verdeur de jeunesse; tandis que lui-même était frappé par le ton d'autorité du journaliste, l'expérience de la vie que décelaient toutes ses paroles, et l'indulgence dédaigneuse qu'il avait pour apprécier les actes d'autrui, les principes, les choses les plus graves.
Brévannes pourtant n'était plus, à quarante-six ans, le chroniqueur en vogue dont, vers 1876, les journaux se disputaient la copie à fortes surenchères. Successivement, il avait perdu la faveur du public, la confiance des confrères, l'estime des directeurs, et maintenant, il se contentait d'une collaboration hebdomadaire à la Pure Vérité—d'une chronique par semaine qu'il se forçait à rédiger, histoire de ne pas paraître vivre des gros appointements qu'il touchait comme membre du Comité du Grand-Art, un tripot riche et achalandé, où il figurait en compagnie de plusieurs notabilités défraîchies de la plume, du pinceau et de l'épée.
Comment s'était produite cette baisse, cette déchéance? Brévannes ne s'inquiétait guère de l'établir. Probablement comme tout se produit, par hasard, par suite des circonstances,—car, sauf quelques maîtres, quelques grands écrivains, il n'y a pas de raison pour que l'un soit plus illustre que l'autre et réciproquement. Tous se valent dans le grouillement des inférieurs. Que de reporters qui feraient des académiciens honorables et que d'académiciens qui ne seraient pas fichus de vous tourner proprement une interview! Un jour, on avait trouvé drôle, très original, ce qu'il écrivait, lui, Brévannes. Ensuite, on s'était fatigué; on avait trouvé ses articles idiots, stupides, déplorables. Pourquoi lutter, se débattre? Il s'était rendu compte, avait sauté du piédestal avec un sourire un peu amer, mais sans indignation. N'était-ce pas naturel, dans l'ordre des événements, puisque cela arrivait—comme lui était arrivée la gloire boulevardière—à l'improviste, en une heure de veine inattendue et fugace?
Et, bien qu'il exagérât la veulerie de ses opinions, exprès, pour garder bonne figure dans la disgrâce, il ne manquait pas de sincérité, ayant toujours sacrifié son ambition à ses aises, ayant raté une foule d'aubaines profitables plutôt que de se déranger dans ses plaisirs, de renoncer à une partie avec des amis, à un rendez-vous avec une femme.
Les femmes, les succès de femmes, voilà aussi ce qui avait beaucoup aidé Brévannes à mettre en pratique sa philosophie méprisante.
Longtemps avant d'atteindre à la réputation, quand il n'était encore que vague journaleux, échotier obscur, il avait passé bien des nuits gratuites dans les lits somptueux des dames du demi-monde ou du monde des théâtres. Il était déjà célèbre alors, «le petit Brévannes»—comme on disait malgré sa haute stature—célèbre pour la voracité avec laquelle il avalait, au matin, les abondants cafés au lait, les chocolats réparateurs que lui faisaient servir les admiratrices de son aristocratique tournure d'officier, de sa frêle et longue moustache blonde, de toute sa vaillance sensuelle de beau mâle.
On se chuchotait, entre ces dames, qu'il n'avait pas souvent de quoi dîner, «le petit Brévannes», et plus d'une s'était offerte, sans qu'il acceptât, à lui fournir les trois repas, le surplus même des autres dépenses. Deux comédiennes connues s'étaient publiquement giflées, en son honneur, à une première. Une danseuse italienne avait feint de s'empoisonner au laudanum par amour de lui. Toutes le «demandaient», toutes le voulaient.
Puis l'âge approchant, il s'était alourdi, fixé, collé. Ç'avait été des liaisons paisibles avec des femmes de théâtre que la fête dégoûtait et que tentaient les calmes agréments du foyer. Accommodements qui se continuaient six mois, un an, deux ans, selon que Mme Brévannes, on appelait ainsi l'élue, témoignait dans ses relations avec le journaliste plus ou moins de souplesse d'âme. Car à force d'être choyé, adulé, à force de vivre parmi les hommages serviles des amoureuses, à force d'avoir vu ce qu'on peut faire d'une créature qui vous désire, il n'admettait plus chez les femmes que l'obéissance aveugle, l'humilité sans répliques; et à la moindre rébellion, à la moindre velléité d'indépendance, il rendait Mme Brévannes à la liberté, comme on jette au Bosphore une sultane indocile.
Mais les actrices ont généralement l'habitude des flagorneries, un besoin permanent de réclame, un amour-propre toujours irritable. Dès qu'elles n'étaient plus tenues par l'affection, elle se révoltaient, exigeaient des égards, couraient inconsciemment à la rupture. Si bien que, las de ces recommencements incessants et sentant venir le ventre, les rhumatismes, la calvitie, Brévannes avait fini par se rabattre sur des personnes moins susceptibles, d'humeur plus facile et simplement jolies, choisies dans ce tas de petites femmes inemployées qui rôdent, en quête de relations artistiques et durables, autour des journaux, des ateliers, des théâtres.
Mme Brévannes se nommait présentement Henriette Deflize. Une bouche étroite et rehaussée de rouge, un nez court de jeune dogue, gentille et bien faite quoique un peu grasse pour ses vingt-cinq ans, elle ressemblait avec ses cheveux d'un blond trop blanc, sa physionomie douce et trop poudrée, à ces fées généreuses et muettes, qui, dans les pièces à grand spectacle, font le bonheur de tout le monde, sans jamais rien dire.
Elle ouvrit, elle-même, à Mareuil et eut un mouvement de surprise:
—Tiens, Soif-d'Amour!
C'était de ce sobriquet qu'on désignait Gilbert dans le groupe Brévannes, à cause des préoccupations sentimentales qu'on lui savait.
—Entrez donc!... Vous n'êtes pas mort?
Et se précipitant, en ouragan, dans le cabinet de Brévannes, elle cria:
—Chien vert! Chien vert! Voici Soif-d'Amour!
Le chien vert qui ronflait sur un large divan, souleva sa tête congestionnée, et d'une voix pâteuse:
—Hein?... Quoi?... Qu'est-ce que c'est?... En fais-tu du potin!
Mme Brévannes reprit, d'un air plus déférent:
—C'est Mareuil ... Mareuil qui nous revient ... je croyais que tu travaillais à ta pièce, mon chéri, alors je n'ai pas pris de précautions ...
Brévannes se redressa et tendant la main à Mareuil:
—Parfaitement, Madame, j'y travaillais; j'étais justement en train d'y rêver ...
«D'en rêver» eût été mieux dit—étant donné que, depuis plus d'une heure, il dormait lourdement sous les influences combinées d'une digestion malaisée et d'une incurable paresse.
Mais il ajouta d'un ton protecteur et classique:
—Maintenant, mon enfant, embrassez votre noble maître et nous laissez causer ...
Mme Brévannes exécuta correctement les ordres, se retira avec une soumission qui paraissait devenue pour elle machinale, agréable même.
—Vous permettez? fit Brévannes.
Puis, se recouchant sur le divan:
—Je vous expliquais donc que j'étais en train de rêver à ma pièce ...
—Et cela avance? questionna Mareuil par un effort de politesse.
—Pas mal! Pas mal! Seulement je veux que tout soit bien réglé, bien arrêté là-dedans avant de tracer une ligne.
Il se frappait le front, ce «là-dedans» au-dedans duquel il n'y avait rien que des répliques disséminées, des bribes de scène informes et inajustables, aucune pièce. Mais qu'est-ce que cela lui faisait à Brévannes, puisqu'elle l'amusait, cette chimère lointaine d'une pièce à écrire, un jour, à son temps, à son heure—puisqu'il aimait s'y cramponner à cette épave suprême de ses ambitions naufragées.
Il reprit:
—Et vous, à propos?... Qu'est-ce que vous avez eu?... Encore les peines de cœur?
Mareuil approuva d'un signe de tête.
—Ah! c'est fâcheux!... C'est fâcheux!... fit Brévannes.
Il se doutait sommairement que Mareuil souffrait d'une liaison malheureuse, mais ne s'était jamais enquis du détail de ses chagrins, autant par discrétion native que par indifférence pour cette espèce de mécomptes qu'il jugeait éphémères, puérils, sans grande importance. Il insista cependant:
—Enfin quoi?... Que se passe-t-il?... On vous lâche?... On a soupé de vous?
Mareuil répliqua:
—Ce serait trop long à vous dire ...
—Pas du tout ... Allez donc ... Je vous écoute.
Alors, entraîné par un irrésistible élan d'effusion cordiale et rompant d'un coup cette digue de pudeur intime, de vanité amoureuse, par laquelle il contenait toujours les confidences prêtes à jaillir, Gilbert commença à raconter les dernières semaines, le brutal départ de sa maîtresse—et les souffrances d'avant, sans rien omettre, ni les humiliations, ni les attentes, ni les mensonges—toute la vie lamentable qu'il menait depuis un an.
Quand il s'arrêta, Brévannes dit d'une voix soucieuse:
—J'ignorais que ce fût si grave!... Ah! elle vous en a fait voir, la dame!... Je vous plains beaucoup mon petit Mareuil ...
Il remarquait que Gilbert avait les yeux pleins de larmes et il tenta de le réconforter:
—Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne suis pas à même de vous donner des conseils ... J'ai eu quelques jolies femmes dans mon existence, mais pas une du monde ... Si pourtant, j'en ai eu une ... C'était la femme d'un petit herboriste de la place Blanche ... Elle n'arrivait jamais à l'heure, et elle avait, en outre, une odeur âcre de lavande ... Une vraie botte de lavande sèche comme on en voyait à la devanture de sa boutique ... A la fin, je me suis fâché de ses inexactitudes, et je l'ai mise à la porte ... Ç'a été ma seule femme du monde ...
Mareuil souriait péniblement. Brévannes poursuivit:
—Et, bien entendu, vous ne savez rien? Voyons, franchement, pensez-vous qu'elle vous trompe?
Mareuil hésita:
—Comment vous répondre?... Il est des fois où je me dis que c'est impossible et d'autres où je jurerais que cela est ... C'est si vite fait, d'ailleurs, si aisé à opérer ... Il y a dans une journée tant d'heures, tant de demi-heures pour ça ... Tenez, à l'instant où je vous parle, je me souviens que, certains jours, elle arrive en grande toilette de visites. Elle reste un quart d'heure, vingt minutes. Nous nous aimons et elle s'en va ... Elle ne s'est même pas dégantée! Elle s'en va, sa belle robe de visites retombée par là-dessus, les cheveux bien en ordre, la figure tranquille, et personne dans la rue, dans les salons, ne s'imaginerait d'où elle sort, ce qu'elle vient de faire. C'est à frémir!...
Brévannes interrogea:
—Dites-moi ... Vous ne voulez pas me confier son nom?
—Pourquoi? A quoi cela servirait-il?
—Pourquoi?... En effet, vous avez raison ... Du moment que vous ne quittez pas cette femme après tout ce que vous m'en contez, c'est que sans doute vous êtes incapable de la quitter ...
Mareuil eut une moue d'assentiment.
—Donc ce qu'on vous apprendra sur elle ou rien, cela ne vous changera guère ... Et puis, n'est-ce pas, entre nous, je crois que vous pouvez vous considérer comme trompé ... Oh! je n'en suis pas sûr, évidemment, mais enfin cela m'en a l'air; j'aime mieux vous le dire ... Alors, dans ces conditions, vous réclamer son nom ...
—Et qu'en feriez-vous?
—Est-ce que je sais?... Je m'informerais, je tâcherais de lever des renseignements qui vous permettent de prendre une résolution ... Car cela m'ennuie, moi, de vous voir si désolé ... Voyons, vous ne voulez pas?
Mareuil réfléchissait, confondu de se sentir si faible devant la tentation, si démuni soudain de ces infaillibles forces de mutisme ou de mensonge, qui sont, en amour, comme la garde impériale de certains mots, de certains noms—si près enfin de dénoncer comme une ennemie celle qu'il aimait par dessus tout;—et il se défendait, appelait à l'aide ses scrupules:
—Non, non, je ne peux pas ... Je n'ai pas le droit!...
Brévannes hochait la tête, simulant une mine désintéressée:
—Soit!... Soit!... Comme il vous plaira!... C'est très délicat ... Je ne dis pas le contraire ...
D'un geste Mareuil l'arrêta—et, la voix grave:
—Vous me donnez votre parole d'honneur que ce nom ...
Brévannes l'interrompit:
—Quelle demande!...
—Eh! bien, dit Mareuil lentement et comme à contre-cœur ... Elle s'appelle ... elle s'appelle Mme Hardouin.
Le journaliste se recueillit, à la poursuite de souvenirs fuyants.
—Hardouin?... Attendez donc!... Je connais ça ... Oui, un marchand de fers ... Grosse fortune ... Un individu assez élégant de sa personne, avec une barbiche brune et des yeux ternes ... Un brave jeune homme pas méchant ... Il vient quelquefois au tripot et se fait même souvent décaver ... Il mériterait mieux, à vous en croire ...
Mais un peu honteux d'avoir, dans cette circonstance, mentionné un aussi vulgaire proverbe de club, il ajouta vite:
—Allons, j'aurai bientôt l'occasion de faire causer les gens du cercle et je vous préviendrai tout de suite ...
Mareuil murmura en se levant:
—Au moins, vous serez prudent?
Brévannes haussa les épaules:
—Vous savez bien que je ne suis pas une bête ni un goujat ... Maintenant, mon petit Mareuil, je vous jette dehors ... J'ai un article à écrire ... Seulement, vous revenez à sept heures et demie, pour dîner avec nous! C'est entendu ... Il ne faut pas qu'aujourd'hui vous passiez la soirée sans amis ...
Gilbert refusa d'abord, puis céda.
—A tantôt, sept heures et demie! lui cria Brévannes, sur le palier.
Il était penché contre la rampe, tenant enlacée la taille d'Henriette, toute au plaisir d'embrasser dans le cou son noble maître.
Mareuil baissa la tête pour ne pas voir ces démonstrations qui, par contraste, lui rappelaient sa solitude, et comme il était loin des caresses de Jacqueline.
Il éprouvait l'oppression d'un lourd malaise de regret. Il lui semblait qu'il venait de trahir quelqu'un, de manquer à son amour. Il aurait souhaité de retirer à Brévannes le nom de son amie, d'effacer de sa mémoire ces deux syllabes mystérieuses et sacrées, de les lui reprendre comme un bien mal acquis, quitte à continuer de souffrir, à perdre tout espoir de délivrance.
Il s'ingénia à inventer des occupations factices, des courses à accomplir, pour gagner le moment du dîner. Il se traîna, maussade et désœuvré, dans des cafés, chez des fournisseurs. Enfin, la nuit tomba, et il regravit l'escalier des Brévannes.
A son entrée dans l'antichambre, il aperçut plusieurs chapeaux d'hommes, des paletots accrochés aux patères; et sa figure se rembrunit.
—Il y a du monde?
—Non, monsieur, fit la bonne. M. Gendrey qui dîne et M. Labernerie et M. Charleval.
—Rien que ça!
Il grogna: «J'aurais dû m'en douter. Juste ceux-là!... Quelle guigne!» Et il composa vite sa physionomie, s'efforçant d'y faire monter quelque chose comme un sourire, afin de n'avoir pas l'air trop infortuné, trop Soif-d'Amour, devant les convives de Brévannes.
Mais, malgré lui, en ouvrant la porte du salon, il eut un instinctif mouvement de recul, cette timidité subite que donne l'antipathie.
Au milieu de la pièce, Brévannes assis en un vaste fauteuil, tolérait sur ses genoux la présence d'Henriette, qui l'embrassait encore dans le cou, à croire qu'elle n'avait pas cessé, depuis le départ de Mareuil.
Il la repoussait doucement de revers de main qui glissaient le long de son front, retroussaient ses pâles cheveux frisottés et aussi avec ces tours de phrase affectueusement enfantins qu'on emploie envers un caniche trop mobile ou trop caressant.
—Oui, elle était une brave fille! Oh! monsieur, qu'elle était belle! Oh! qu'elle était belle, madame!...
En face d'eux, adossé à la cheminée, un gros garçon à chevelure noire, le veston ouvert, la barbe en fourche, le nez pincé d'un pince-nez—l'aspect à la fois d'un universitaire et d'un politicien—Labernerie, le critique dramatique de la Pure Vérité, lisait, à promptes sautées d'œil, un journal.
Puis, à moitié étendus aux angles adverses d'un canapé, Paul Gendrey, dit le Grand Cob, le viveur fameux célébré par les échos quotidiens, un petit homme brun, sans âge et bedonnant, l'air d'un calme bourgeois avec ses vêtements amples, son crâne chauve et sa bonne grosse moustache roulée en copeaux;—et Charleval, le vaudevilliste, long, blafard, émacié, ayant un je ne sais quoi de militaire dans sa figure mélancolique, usée, désenchantée de boulevardier déveinard.
Tous se taisaient, comme surpris dans une conversation méchante, interrompus dans un débinage.
«Ils parlaient de mes affaires, songea Mareuil ... Ah! ils ont dû en débiter de propres!» Et il se rappelait l'odieuse façon dont ils avaient coutume de causer sur les femmes, de juger les affaires de cœur.
Labernerie, lui, était même renommé pour ses goûts en cette matière. Ancien maître d'études, monté des plus bas échelons du journalisme jusqu'à la puissante dignité qu'il occupait maintenant, il avait conservé là-haut, comme jadis, des habitudes d'homme de travail qui n'a point de temps à perdre aux difficultés des amourettes, qui veut être servi copieusement et sur l'heure. Il n'avait pas la patience d'attendre que les actrices, ses justiciables, vinssent à domicile fléchir sa sévérité ou s'assurer une prolongation de bienveillance. Ces rencontres lui semblaient trop hasardeuses, trop compliquées. Il ne se plaisait que dans les maisons de rendez-vous. Il y allait tous les jours, ponctuellement, comme à l'accomplissement d'une fonction légitime et respectable, comme il allait chaque matin déjeuner chez Joseph ou à la Maison d'Or. Il payait largement ainsi qu'au restaurant, se montrait, dans le privé, bon diable, et insensiblement, avec les années, il avait acquis, parmi ce petit monde de débauche spécial, une manière de popularité. Toutes les matrones de Paris le connaissaient, s'appliquaient à le satisfaire, et celles qui avaient des lettres ne négligeaient pas de l'arrêter, au passage, pour le féliciter de son dernier article ou pour discuter ses théories, en l'appelant «cher maître».
Quant à Paul Gendrey, dit le Grand Cob, il n'était pas davantage un sentimental. L'origine de son surnom, si peu en rapport avec sa taille et ses dehors physiques, se perdait dans la nuit des fêtes, de ces fêtes légendaires où il avait dévoré, en l'espace de trois ans, la presque totalité d'une fortune assez considérable. Il lui restait de ce bien une quinzaine de mille francs de rente dont il s'arrangeait sans trop de gêne, ayant gardé quelques jolies camarades d'antan, qui, par gratitude pour ses générosités passées, le traitaient en ami, évitaient délicatement de l'induire en frais. Puis il trouvait, en outre, moyen d'alléger ses dépenses, grâce à ces gerbes de faveurs, passes, exemptions, services gratuits, qu'on glane aisément en approchant le monde des journalistes; et il se libérait des gracieusetés que lui faisaient ainsi ses amis de la presse, en les documentant, en les munissant d'historiettes authentiques sur les demoiselles à la mode ou en les invitant à sa table. Il ne permettait pas, d'ailleurs, qu'on suspectât ses informations, qu'on mît en doute son érudition éprouvée. Il se flattait de savoir, à partir d'une époque immémoriale, l'histoire de la courtisanerie parisienne, le moment exact où celle-ci avait débuté dans la noce, pourquoi celle-là était tout à coup désertée par une clientèle jusqu'alors fidèle—et les noms des amants en titre, en sous-titre, clandestins même, de toutes ces dames. Pour se tenir au courant, et par un culte superstitieux, il organisait encore parfois chez lui des soupers, des bals où les anciennes fusionnaient avec les nouvelles. Il encourageait les commençantes, s'intéressait à la chute des gourgandines hors de course, et s'enflammait pour les menues aventures de la grande prostitution, comme un officier pour les mutations de l'Annuaire. Aussi, n'ayant de toute sa carrière fréquenté que les femmes de la galanterie et, d'abord, dans des conditions qui n'étaient pas celles de l'amour désintéressé, il professait envers les dames des autres castes et envers leurs liaisons ce dédain dénigreur, appuyé d'anecdotes, qui constitue souvent toute la compétence, toute l'équité des gens mal disposés.
Enfin, des contrariétés, une brusque virevolte d'esprit, avaient détourné peut-être Charleval de consacrer au sentiment une nature ardente et d'abord sensible. Après deux comédies d'observation cruelle, conçues dans l'ancien style et tombées sous la froideur d'un public ennuyé—les Habiles et l'Esprit de corps—le jeune écrivain, trente-six ans au plus, avait été soudain envahi par un invincible dégoût de l'Art pur, empoigné par l'envie de gagner de l'argent, la forte somme indispensable pour réaliser ses vœux de retraite campagnarde, son rêve d'une maison gaie au bord d'un fleuve agile et solitaire. Et, dès ce moment, il s'était acharné à composer des vaudevilles bêtes, des pièces à gros intérêts, accumulant les sottises, les inventions baroques, intentionnellement, avec une niaiserie recherchée, fasciné par la vision charmeresse de la machine qui rapporte une fortune, qui se joue cinq cents fois, qui, en un an, fait son homme célèbre, d'une célébrité douteuse—mais riche, libéré des besognes, maître désormais de sa vie. Il avait donné sur diverses scènes, avec de faibles résultats, une Femme à Balandard, une Mademoiselle Piston, une Petite Charcutière; et actuellement, il pelotait, il espérait, il guettait son tour de victoire, ce tour qui leur échoit à tous et qui lui adviendrait bien à lui comme aux autres, fatalement, n'est-ce pas? Il était chaque soir avisé des recettes de la veille, pouvait vous dire, à un centime près, ce que Belleville avait encaissé hier, ou la Porte-Saint-Martin, combien de représentations avait dans le ventre l'opérette des Folies, et si la revue des Bouffes s'annonçait comme un succès d'estime ou d'argent. On lui ignorait tout attachement féminin. Dans les théâtres, il ne se risquait à de longues stations que chez le directeur ou la buraliste. Et jamais il n'exprimait d'opinion sur les femmes, sauf lorsqu'elles étaient actrices, pour mentionner leur vogue auprès du public, ou les bénéfices qu'elles rapportaient.
—Allons, Soif-d'Amour! cria Henriette de sa voix zézeyante ... Décidez-vous!... Entrez!... On ne vous mangera pas!... Ce sont des amis ...
Et tandis que Mareuil serrait les mains des convives, elle questionna:
—Eh bien! cela va-t-il mieux, depuis qu'on s'est poussé de l'air?
—Vous avez été souffrant? fit Labernerie.
Mareuil s'excusa. Un peu de mauvaise humeur simplement, dont Henriette avait tort de s'inquiéter. Labernerie n'insista pas. Mais il jeta à Mareuil un sourire de commisération, un sourire qui savait de quoi il retournait et qui se rétracta en des sourires pareils sur les lèvres de Gendrey, et de Charleval, le triste. Puis, comme il affectait, dans l'intimité, une grande grossièreté de paroles, il se mit à pester, à jurer, demandant si on n'allait pas bientôt servir, nom de D...!
Henriette le calma en lui offrant son bras et l'on passa dans la salle à manger.
Pendant tout le début du dîner, Mareuil parla à peine. Il suivait de la pensée Mme Hardouin, la voyant en route vers le centre de la France, vers le milieu de la carte, vers ce petit coin rond où on lit, écrit en courbe, Indre,—entendant presque le galop du wagon lumineux qui la secouait, l'emportait en hâte.
Les autres causaient d'une première qui avait eu lieu la veille aux Menus-Plaisirs, la première de: le Rez-de-Chaussée d'Alfred, dû à la plume de Géraudon, l'émule glorieux de Charleval. Celui-ci critiquait violemment le vaudeville de son concurrent. D'un tempérament autrefois affable, il s'était peu à peu aigri dans son décevant métier, aigri véritablement parmi l'air pesant et putride des couloirs de théâtre, comme une crème dans une atmosphère d'orage. Il analysait la stupidité des caractères, la pauvreté de l'intrigue, la blâmable complaisance du public des premières, tandis que le Grand Cob, sans l'écouter, élucidait l'état civil de Mlle Suzette de Luz, l'étoile de la pièce, qu'en 87 il avait connue sous le nom de Jeanne Bossard, trottin chez une modiste de la rue de la Paix, avec des bas sales, des jupons effrangés et une ignorance complète des subtilités parisiennes.
Cependant, Mareuil ayant refusé de reprendre du gigot, Brévannes l'admonesta sévèrement, déclarant que ce refus était absurde, qu'il n'y avait rien de meilleur pour les peines de cœur que la viande de mouton.
Aussitôt, la conversation se reporta vers Gilbert et chacun se mit à lui donner des conseils d'hygiène sentimentale.
Labernerie vantait sa méthode:
—Voyez-vous, avec mon système, pas d'ennuis avant, pas de tracas après. On a la personne au moment voulu, au moment du désir. Et le lendemain, si le corps vous en dit, vous y retournez ... on vous attend ... C'est une bien belle institution, et qui honore un pays, Monsieur!
Brévannes protesta:
—Nous savons tous, mon ami, que tu as des mœurs de goret, et je me demande quel plaisir tu as à les déployer devant nous ...
Labernerie souriait avec bonhomie. Brévannes poursuivit:
—A moins que tu ne veuilles épater Mareuil ... Pâle idéal, cela, et qui n'empêche pas que les établissements où tu passes ta vie ne soient des endroits écœurants ... J'y ai été quelquefois, moi, oui, mon vieux goret, j'y ai été aussi, je l'avoue, et jamais je n'en suis parti sans dégoût ... Je me rappelle surtout la présentation, une pauvre femme inconnue qu'on vous lance comme une bête de combat par une porte entr'ouverte et qui vous arrive avec un œil effaré et méfiant, un œil de taureau bondissant du toril ... Tu ne vois pas cela, toi, tu penses à autre chose ... Mais c'est un moment déplaisant, un moment vraiment dramatique ...
Mme Brévannes approuvait du regard, trouvait la comparaison de son chien vert joliment juste,—forte du souvenir de scènes analogues où une malheureuse amie à elle avait jadis, contre son gré, joué, à maintes reprises, le rôle angoissant du taureau. Elle approuva plus énergiquement encore, quand Brévannes ajouta:
—Oui, Mareuil, ce qui vous conviendrait, ce serait une petite femme bien aimante, bien gentille, une petite femme, tenez, comme Henriette, qui vous ficherait la paix, qui vous laisserait travailler ... Car, vous ne pouvez pas vous le dissimuler, mon cher maître, voilà un an que vous ne faites rien que de vous abîmer la santé ...
—Et où décrocherait-il cela? s'écria amèrement le Grand Cob. Chez moi, à mes dîners, à mes soupers. Seulement, on n'y vient plus, on ne répond même plus aux cartes d'avis. On ne veut que de la femme du monde. Eh bien! on vous en aura, mon ami ... Non, mais combien vous en faut-il? Dix, vingt, trente? Ne vous gênez pas ... Dites votre chiffre ... Je n'ai qu'à les inviter ... C'est enfantin! N'est-ce pas, Labernerie?... Raconte donc à Monsieur combien tu en rencontres là-bas, par semaine, de femmes du monde!
—Est-il rigolo, ce Grand Cob! déclara Henriette, au comble de l'enthousiasme.
On continua de discuter le cas de Mareuil. On parlait de ses sentiments passionnés, de son amour exclusif et vivace comme d'une anomalie surprenante et complexe, comme d'une maladie exotique ou disparue de nos climats.
Charleval y entrevoyait, à part lui, le sujet d'une pièce très drôle. Labernerie affirmait qu'on n'aimait plus, que l'amour tombait en désuétude, que les jeunes générations ignoraient sensément ces folies surannées. Madame Brévannes n'osait dire à quel point elle eût été satisfaite que son noble maître fût un tout petit peu atteint de ce ridicule mal-là. Quant à Brévannes, devant Henriette, il s'abstenait toujours de se prononcer avec précision sur les choses du sentiment par crainte de questions indiscrètes qui l'eussent amené, envers elle, à des actes de répression publics et pénibles pour les invités.
Bientôt le Grand Cob fut seul à soutenir le poids de la causerie, et légèrement gris, enhardi aussi par le silence des autres, il prodiguait à Mareuil les offres amicales, les conseils expérimentés.
—Ecoutez-moi, jeune homme, et vous vous en trouverez bien. Nous ferons ensemble des petites fêtes de premier ordre ... Allons, allons, Mareuil, un peu de sourire, mon ami!
Mais Gilbert ne répliquait pas, tâchant à grands efforts de cacher son agacement, tout meurtri par les phrases de ces gens, qui lui marchaient sur le cœur avec leurs mots maladroits comme des pieds lourds d'aveugles.
Enfin, le dîner se termina et l'on rentra au salon.
On n'y demeura que le temps de fumer un cigare, en buvant le café. Brévannes avait des épreuves à corriger; le Grand Cob désirait assister aux débuts d'une danseuse américaine aux Folies-Nouvelles; et Charleval s'était promis de surveiller la seconde du Rez-de-Chaussée d'Alfred, dont il augurait beaucoup de mal.
On quitta donc Mme Brévannes qui accepta ces adieux de bonne grâce, en femme accoutumée à l'abandon.
Au bas de l'escalier, Brévannes arrêta Mareuil par la manche et à mi-voix:
—Vous savez! Comptez sur moi! Dès que j'aurai quelque indication, je viendrai vous voir ...
Mareuil lui serra la main avec force.
Sur le seuil de la porte, Labernerie prit congé de ses amis. Une affaire importante l'appelait. On ne le retint pas, et il s'en alla à larges pas, le ventre en avant, la tête en arrière, dans la direction de la rue Lafayette. Le Grand Cob le regardait s'éloigner:
—Je parie, s'écria-t-il ... je parie qu'il y va encore!
III
Mareuil passa une semaine assez calme.
Il en était ainsi chaque fois que Jacqueline s'absentait. Son imagination prenait alors comme des vacances, ne travaillait plus sur des données fermes et matérielles à vouloir deviner ce que Mme Hardouin pouvait bien faire loin de lui. Quand il la savait hors de Paris, aux eaux, à la campagne, sa jalousie se rassurait, s'apaisait, incapable de se figurer, comme d'habitude, des choses précises,—de souffrir des rencontres, des souvenirs, des moindres associations d'idées. Il marchait librement dans les rues, se distrayant au spectacle des promeneurs, des voitures, sans songer, à tout moment, que dans une des maisons qu'il longeait, dans une de ces bâtisses de pierre muettes et impartiales, elle était peut-être à le tromper, à le regarder passer, en souriant, derrière les rideaux blancs d'une croisée inconnue.
Jamais même il n'avait considéré la possibilité d'une rupture avec autant de flegme et de résolution.