Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été conservées et n'ont pas été harmonisées.
LA VICTIME
DU MÊME AUTEUR
La Cendre (roman), 1 vol.
Charlie (roman), 1 vol.
Les Deux Rives (roman), 1 vol.
Le Chemin de velours (contes), 1 vol.
La Patronne (roman), 1 vol. illustré.
Le Calice (pièce), 1 vol.
FERNAND VANDÉREM
La
Victime
Deuxième édition
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
1907
A
G. LENOTRE
EN TOUTE AFFECTION
F. V.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:
Cinq Exemplaires sur papier du Japon.
Vingt-cinq Exemplaires sur papier de Hollande.
Numérotés à la presse.
I
Comme on menait «Gégé» au Nouveau-Cirque, Jacques Taillard avait dit qu'on commençât à dîner sans lui, tandis qu'il s'habillerait.
—Naturellement!—s'était récriée Mme Taillard, en passant à table avec Gégé.
Et il n'en avait pas fallu plus pour que celui-ci se sentît envahi par les plus noirs pressentiments.
Non pas que, d'ordinaire, Roger Taillard en fût encore à s'alarmer d'une dispute éventuelle entre son père et sa mère. Malgré ses onze ans et demi, depuis le temps qu'il assistait à leurs querelles presque quotidiennes, il avait fini par n'y plus prendre garde. Il s'y était habitué peu à peu, comme on se fait graduellement aux obligations domestiques, aux charges de famille. Elles lui causaient toujours un profond ennui. Elles ne lui inspiraient plus jamais ni réflexion, ni curiosité, ni crainte.
Mais, les soirs où on le conduisait au théâtre, ce détachement coutumier l'abandonnait soudain. Du coup, Gégé devenait comme un loup de mer sur le point d'embarquer. Les moindres indices d'orage le bouleversaient. Il savait combien deux époux qui tiennent une bonne dispute ont peine à lâcher prise. Et il redoutait sans cesse qu'au dernier moment une scène engagée mal à propos ne vînt compromettre le départ ou ne le fît ajourner à une date indéterminée. Cette catastrophe s'était déjà produite l'année précédente, une fois qu'on devait le mener au Châtelet. Crève-cœur qui marque dans une vie d'enfant et qui ne s'oublie pas de sitôt!
Roger n'avait donc pas noté sans appréhension le petit retard de son père, puis l'adverbe plein d'aigreur dont sa mère avait apprécié ce retard.
Et la figure de Mme Taillard, qu'il surveillait à la dérobée, n'était guère d'aspect à le rassurer. Même pour un physionomiste moins exercé que lui, elle offrait les signes de la plus sombre préoccupation. Mais qu'est-ce qui pouvait affecter si fort Mme Taillard? Sûrement pas une question de coquetterie. Jamais elle n'avait été plus jolie que ce soir avec sa robe de dentelle noire et cette minuscule capote de tulle qui planait sur ses cheveux cannelle comme une gentille fumée bleu pâle. Le retard de son mari peut-être? Non, puisque, sous un prétexte ou sous un autre, Jacques s'arrangeait toujours pour ne figurer qu'aux deux tiers du repas, soit qu'il n'arrivât qu'au second plat, soit qu'il sortît de table, le dessert à peine servi. Il devait donc y avoir autre chose. Quoi donc?
Oh! un accident bien banal, que Gégé avait mille excuses pour ignorer et d'où naît souvent tout le souci de beaucoup de femmes: Mme Taillard n'était pas contente de son dernier rendez-vous avec Alcide Barbier. Et il n'y avait là de sa part ni douilletterie sentimentale, ni folles exigences.
En cédant, six mois avant, à Alcide Barbier, Lucie Taillard ne croyait pas plonger dans ce tourbillon de délices où vous emportent les grandes passions. Elle obéissait plutôt à l'usage qui veut qu'une femme ne se laisse pas tromper indéfiniment sans représailles. Et, sur une nouvelle fredaine de Jacques, elle s'était alors décidée pour Alcide Barbier, qui se trouvait de son entourage, et, justement, ne demandait pas mieux.
Du reste, retenu chaque jour jusqu'à cinq heures par l'importante raffinerie de pétroles que sa femme lui avait apportée en dot, bon musicien, la poitrine large, un souple carré de barbe rousse sous une figure sans âpreté, loyal, docile et très épris, Alcide constituait un choix pratique autant qu'honorable. Mais en amour, la première flambée morte, les qualités cessent de briller. On ne distingue plus que les lacunes. Or si tendre, si délicat que se montrât le jeune usinier, il manquait vraiment de fantaisie et d'esprit à un point qui n'est pas permis. Les caresses, les attentions, la musique ne sont pas tout. Une femme souhaite qu'on l'amuse. Et, cet après-midi, Mme Taillard s'était tellement ennuyée que des remords lui venaient presque avec de vagues idées de rupture.
Elle s'imposa pourtant un effort en faveur de son fils, et, la voix distraite, le regard ailleurs:
—Eh bien! mon chéri,—demanda-t-elle,—tu es content d'aller là-bas?
—Bien sûr, maman!—fit Roger.
Puis ce fut tout. Mme Taillard était rentrée dans sa mélancolie comme dans une cabine. Gégé commença à s'inquiéter sérieusement. Pour peu que son père fût dans des dispositions analogues, voilà qui promettait!
Cependant l'entrée de Jacques Taillard lui rendit quelque espoir.
Ainsi que d'habitude, il s'était assis vis-à-vis de sa femme sans lui adresser la parole et, à présent, il mangeait en hâte pour rattraper. A son tour, il interrogea:
—Eh bien! Roger! tu es content d'aller là-bas?
—Oh! oui, papa,—fit Gégé.
Cet échange de propos ne donna pas plus de résultat que le précédent. Jacques, sans insister, s'était remis à manger. Mais, à l'inverse de Mme Taillard, il y avait sur tout son visage comme un vernis de bonne humeur. Ne venait-on pas avant dîner de le présenter à Nelly Jelly, la petite danseuse américaine des Ambassadeurs, que depuis un temps infini il voulait s'offrir, sans trouver l'occasion? Une veine inespérée, quoi! Avec ça, pas l'ombre de manières: le rendez-vous dans les vingt-quatre heures. Et, en se rappelant cet accord si facile, si rondement conclu, Taillard ne pouvait se défendre de sourire tour à tour à tous les objets qui couvraient la table...
Devant tant de symptômes favorables Gégé poussa un soupir rassuré.
Mais, par malheur, dans l'état de ses nerfs, Mme Taillard n'était pas femme à supporter longtemps le spectacle de cette songerie joyeuse. Tant de gaieté quand elle était si triste lui semblait de la provocation. Sans compter qu'elle connaissait son bonhomme sur le bout du doigt: certainement, il y avait de la femme là-dessous. Et comme Jacques venait encore d'adresser au compotier de droite le sourire le plus bienveillant, elle n'y tint plus. Coûte que coûte, elle avait besoin de soulever un incident, et, se ramassant:
—A propos!—fit-elle d'une voix acérée,—tu as bien téléphoné avenue Marceau le numéro de la loge?
—Totalement oublié!—avoua Jacques en levant la main dans un geste de regret sommaire.
—Comment! Tu savais que papa se faisait une fête d'aller au Cirque avec cet enfant! Et tu oublies de le prévenir! Non, c'est fantastique!
Jacques ne répondit pas. Le petit nez droit de Mme Taillard s'était tout aminci de colère, ce qui précisait sa ressemblance avec un crayon bien taillé. Gégé, au comble de l'angoisse, ne quittait plus du regard les deux adversaires.
—D'ailleurs,—poursuivit Lucie,—je m'explique que tu aies oublié... Un homme qui a tant à faire!...
En toute autre circonstance, cette ellipse eût déchaîné une scène infernale, Mme Taillard sachant mieux que personne les mille occupations qui encombrent la vie d'un désœuvré. Mais rien ne rendait Jacques conciliant comme d'avoir de la dame sur la planche; et, au lieu de se fâcher, au lieu même d'invoquer les deux heures qu'il allait de temps en temps passer sur les marches de la Bourse ou à la charge de son oncle Ernest, il observa modestement:
—Eh bien, il n'y a qu'à faire téléphoner à ton père maintenant...
Puis, se tournant vers le valet de chambre:
—Joseph, posez ce plat et téléphonez tout de suite à M. Lecherrier que nous l'attendons ce soir au Nouveau-Cirque, loge 30.
Après trois minutes qui semblèrent à Roger en durer au moins dix, Joseph reparut et dit:
—M. Lecherrier était sorti... Il ne dîne pas là et on ne sait pas où il dîne.
Mme Taillard déclara:
—C'était à prévoir!... Papa sera désolé!
—Ce qui ne l'empêchera pas d'avoir passé aujourd'hui une soirée excellente!—remarqua Jacques sans acrimonie.
—Qu'en sais-tu?
—Effectivement, je n'en sais rien... Mais je connais ton père... Il n'est pas dans ses us de dîner tout seul... Alors je suis en droit de supposer que ce soir il ne s'ennuiera pas.
—Papa fait ce que bon lui semble et il n'a pas de comptes à te rendre.
—Est-ce que je lui en demande?
—Non, mais tu te permets à son sujet des insinuations du plus mauvais goût, surtout en présence de cet enfant. Tu ferais bien mieux de t'excuser de ton égoïsme et de ta négligence sans nom.
—Dis-moi, en as-tu encore pour longtemps comme cela?—questionna Jacques, chez qui la colère effaçait peu à peu l'image apaisante de Nelly Jelly.
—Pour aussi longtemps que je voudrai. Si cela te déplaît, je regrette. Tu n'avais qu'à ne pas commettre cette goujaterie.
Le terme était excessif, impropre, mais la soulageait. Elle se tut. Jacques tirait sur sa fine moustache dorée, qu'on eût dite tracée à la plume, puis il laissa simplement tomber ces mots:
—C'est curieux comme une femme peut devenir bête, à fréquenter les imbéciles!
—Je ne comprends pas!—fit Lucie qui frémissait de comprendre.
—Mettons «raseurs», et n'en parlons plus!
—Si, parlons-en! De qui s'agit-il?
—Devine!
L'allusion crevait les yeux. Elle ne concordait que trop avec les souvenirs de l'après-midi. Et ce n'était d'ailleurs pas la première fois que Jacques contestait la qualité d'amuseur à Alcide Barbier, dont les assiduités auprès de Lucie, sans l'émouvoir, l'agaçaient.
Mme Taillard cependant cherchait une réponse venimeuse, terrible, et, ne trouvant pas:
—Tiens, tu avais raison... Finissons!... Il y a des gens avec qui il vaut mieux ne pas discuter.
Jacques, satisfait par la faiblesse de cette réplique, haussa les épaules. Joseph rentrait portant le café. Roger profita de la diversion pour demander si on lui permettait un canard.
—Oui, mon chéri!—firent en même temps M. et Mme Taillard d'une voix soudainement angélique.
Puis, le canard pris, Lucie ajouta du même ton:
—Maintenant Gégé, il faut aller achever ta toilette...
—Oui, va t'habiller, mon petit!—approuva non moins suavement Taillard.
Roger glissa à bas de sa chaise; mais cet accent si doux ne lui laissait aucune illusion. Dès le début, il avait eu la nette impression que son Nouveau-Cirque était dans l'eau. Et maintenant, pour un connaisseur tel que lui, il n'y avait nulle chance que la dispute en demeurât là.
Ce fut donc d'une allure nonchalante qu'il regagna sa chambre, comme quelqu'un qui va accomplir le geste inutile et la formalité superflue. Pourtant quand il aperçut bien étalés, au travers du lit, le smoking des galas, les gants blancs, le pardessus clair,—ce résidu d'espoir qui survit aux pires désastres lui souffla que peut-être tout n'était pas perdu. Qui sait, si en se dépêchant, il ne pourrait pas rejoindre ses parents avant une reprise des hostilités, puis étouffer la querelle en précipitant le départ? Et il commanda à la vieille femme de chambre qui cousait sous une lampe, le menton au genou:
—Annette! Nous sommes très en retard! Vite, mes affaires! Vite, vite!
—«S'il vous plaît, mon chien!»—réclama protocolairement Annette, qui tenait à achever le point commencé.
—S'il vous plaît! concéda avec révolte Gégé.
En un instant, il eut revêtu le smoking. Il trépignait tandis qu'Annette lui nouait, sous le petit col carcan, sa correcte cravate de soie noire. Puis, son paletot jeté sur le bras, il s'élança vers la salle à manger comme un jeune pompier qui court au feu.
Mais, dès le seuil de l'antichambre, partant de la pièce voisine, des vociférations frénétiques l'arrêtèrent sur place. Trop tard! La scène avait repris, faisait rage!
Roger hésita. Peut-être qu'attendre une accalmie serait plus malin. Baste! autant en finir tout de suite. Et, comme on ouvre la porte d'un malade, avec de pieuses précautions, il tourna le bouton de la salle à manger. Il n'avait risqué que la tête. Les clameurs cessèrent du coup.
—Une minute, Gégé!—dit Taillard qui était debout, livide.
—Oui, tout à l'heure, mon chéri!—confirma de sa place Mme Taillard avec un geste dilatoire.
Évidemment, on les dérangeait. Ils en voulaient encore. Roger comprit. Il retira sa tête, referma la porte sans bruit, puis, lentement, il se hissa sur la haute banquette Henri II qui, avec un maigre régulateur Louis XIII, était la gloire de l'antichambre.
Il se mit à enlever un à un les doigts de ses gants. Pendant un moment, l'orgueil de voir ses prévisions si exactement réalisées et aussi une sorte d'amour-propre l'avaient soutenu. Mais à présent, il n'éprouvait plus que de l'accablement. Il se demandait ce qu'il dirait, le lendemain, à son vieux Pierre de Ribermont, quand celui-ci l'interrogerait sur les détails de la soirée. Il essayait de se remémorer tous les numéros du Nouveau-Cirque, étudiés la veille sur l'affiche illustrée: et il était contraint à d'extraordinaires clignements pour se conserver les yeux secs.
L'apparition de Joseph, qui allait chercher Annette toujours en retard pour dîner, le rappela à la dignité.
Il se retrouva la force de chantonner un petit air gaillard en tambourinant du talon sur les précieux bas-reliefs du siège.
Puis quand, au retour, Annette s'écria avec compassion: «Eh bien! mon pauvre petit Gégé, pas encore parti!...» il se domina assez pour répondre:
—Ça m'est bien égal!
Mais il était à bout de vaillance. Et, sitôt les domestiques dans le couloir, ses larmes lui échappèrent et il s'en donna, à tout cœur, de sangloter tant qu'il pouvait.
Dans l'ombre, avec son chapeau de travers, ses jambes pendantes contre la banquette, et cette désolation sans frein, il présentait assez l'aspect d'un petit garçon égaré sur la voie publique. Jamais il n'avait ressenti une détresse pareille. Ce n'était plus seulement sur le Nouveau-Cirque qu'il pleurait, c'était aussi sur un tas de choses qu'il évoquait confusément: la tristesse des repas toujours silencieux, la physionomie de ses parents toujours en embuscade, l'incertitude de ses joies toujours menacées.
Il existait pourtant des enfants chez qui cela se passait autrement. Chez beaucoup de ses camarades, chez les Ribermont, chez les Thomas, chez les Bachicourt, par exemple, on ne se querellait jamais, ou pour ainsi dire jamais. Gégé ne l'ignorait pas, les ayant questionnés là-dessus. Alors pourquoi chez lui la dispute était-elle à demeure? Et puis à quoi bon être mariés si c'est pour se faire tout le temps des scènes?
Il allait peut-être, entre deux sanglots, trouver la solution de ces problèmes, quand la porte de la salle à manger livra passage à Mme Taillard. Elle avait les yeux rouges, le nez dépoudré et une grimace oblique qui s'efforçait d'être un sourire. Elle s'approcha de Roger, et, les deux mains à ses épaules:
—Mon cher petit,—dit-elle,—il va falloir être un homme!...
—Bon, ça y est!—pensa Gégé, qui savait tout ce qu'il en coûte aux enfants chaque fois qu'on fait appel à leur virilité.
—Il va falloir être très raisonnable... Nous n'irons pas ce soir au Nouveau-Cirque... D'abord, il serait trop tard... Ensuite, ton père et moi nous avons encore à...
Elle chercha son mot:
—Nous avons encore à causer... Alors, à la place, nous irons la semaine prochaine. Maintenant tu vas te coucher gentiment, et d'ici peu, tu verras, je te promets une jolie compensation... Tu es content comme cela?
—Oui, maman!—répliqua Roger, sentant la vanité de toute dénégation.
Mme Taillard le souleva dans ses bras avec ferveur en murmurant:
—Tu es un bon petit Gégé!
Puis, le remettant à terre:
—Va dire bonsoir à ton père!
Elle le poussa doucement vers la salle à manger. Taillard virait autour de la table, comme occupé à établir un record. Des serviettes en boule traînaient sur le tapis. Un verre renversé avait fait à travers la nappe une large tache couleur d'améthyste. Roger tendit la joue à son père qui, d'instinct, tendit aussi la sienne. Les deux joues se heurtèrent mollement et, après ce baiser rudimentaire, Taillard déclara:
—Allons, je vois que nous sommes un brave petit Gégé, mais avec moi, tu sais, on ne perd rien pour attendre!
Roger hocha la tête en signe d'assentiment et sortit sans en réclamer plus.
Dans sa chambre, Annette, sonnée par Mme Taillard, voulut l'aider à se déshabiller. Il déclina froidement ses offres de service. Mais comme, en rangeant ses vêtements, elle commençait à lui prodiguer des consolations grossières, Gégé l'interrompit:
—Laissez-moi donc tranquille! Je vous ai déjà dit que ça m'est bien égal!
—Oh! mon Dieu! ce qu'il est méchant!—se récria Annette, démontée.
Roger, dans ses couvertures, ne daigna pas répondre. Il n'avait plus qu'une idée: s'endormir, oublier. Il ferma les yeux. Sous le noir des paupières il revit, durant quelques instants, des acrobates en caleçon de satin pailleté, des chevaux galopant sur un tapis fauve, une piste remplie d'eau. Puis tout se brouilla et bientôt il n'y eut plus dans la chambre que le faible bruit de sa respiration, coupé, de temps à autre, par le hoquet d'un restant de sanglot. Gégé dormait.
Plus tard, beaucoup plus tard, il lui sembla qu'une forme qui avait le parfum de sa mère se penchait sur lui en chuchotant des paroles de pitié. Mais, stoïque jusque dans le sommeil, il balbutia encore:
—Ça m'est bien égal!
Un peu après, il crut sentir à son front le baiser léger d'une autre ombre qui ressemblait à son père. Et quoique l'ombre n'eût rien dit, Gégé fièrement bégaya tout de même:
—Ça m'est bien égal!
II
Le lendemain, vers neuf heures et demie, M. Lecherrier était en train de recevoir la dégelée de coups de poing et de coups de savate, que, moyennant trois cents francs par mois, un petit homme trapu venait chaque matin lui allonger à domicile, quand une sonnerie de téléphone interrompit brusquement ces voies de fait.
—Vous m'excusez!—dit M. Lecherrier au professeur, en arrachant vivement sa moufle de boxe.
—Faites donc!
M. Lecherrier était déjà à l'appareil:
—Allô!... C'est toi Lucie?... Eh bien! vous m'avez joliment fait poser hier soir?
—Oui, il y a eu malentendu... Je t'expliquerai,—chevrota au loin la voix de Mme Taillard.—Mais, en ce moment, il ne s'agit pas de ça... Peux-tu me recevoir ce matin?
—Certainement... Mais pourquoi?
—J'ai à te parler... Des choses à ne pas dire par téléphone.
—Rien de mauvais?
—Non! non!—protesta tièdement Lucie.
—Alors, je t'attends... A quelle heure seras-tu là?
—Tout de suite... Je saute en fiacre et j'arrive.
M. Lecherrier, qui saisissait toujours avec empressement les moindres prétextes pour abréger sa leçon de boxe, se tourna vers le professeur:
—C'est ma fille, Mme Taillard... Elle sera ici dans cinq minutes. Donc aujourd'hui, si vous voulez bien, nous nous en tiendrons là...
—A votre disposition, monsieur!—fit le petit athlète, non moins enchanté de couper à la fin de la séance.
Mais, le maître de chausson parti, au lieu de savourer, comme de coutume, les douceurs de la délivrance, M. Lecherrier ne tarda pas à s'égarer dans les conjectures les plus alarmantes.
Que pouvait bien signifier cette visite de Lucie, d'habitude si peu matinale? Quoi qu'elle en dît, sans doute pas grand'chose de bon. Et rien que l'idée d'avoir une fois de plus à flétrir la conduite de son gendre combla M. Lecherrier d'écœurement.
D'ailleurs, depuis qu'il s'était retiré des soieries avec deux cent mille francs de rente, il se considérait comme ayant droit à une félicité sans mélange. Riche, veuf, libre, décoré, choyé des petites femmes auxquelles il le rendait bien,—hormis sa moustache qui tournait au blanc, ses favoris qui grisonnaient trop, et ce commencement de ventre que la boxe ne bridait qu'à demi, il ne voulait pas entendre parler de soucis. Sa crainte des tracas était même si vive, qu'à la mort de Mme Lecherrier il s'était résigné à garder pour lui seul son vaste hôtel de l'avenue Marceau, aimant mieux en laisser tout un étage vide, que de subir les tribulations d'un déménagement. C'est dire avec quelle mollesse il avait pris les mésaventures de Lucie. D'abord révolté, puis attendri, il finissait par être blasé. Ces querelles sans variété, pour des méfaits toujours pareils, lui paraissaient à la longue fastidieuses. Il ne pouvait s'expliquer qu'après dix ans de ce régime, le coupable ne montrât pas plus de bonne humeur et l'innocente plus de philosophie. Aussi, sans Gégé dont il raffolait, ce n'eût pas été tous les jours qu'on l'aurait vu dans ces bagarres.
—Ah! mais non!—conclut-il amèrement, tout haut.
Puis, ayant passé un léger costume d'intérieur en flanelle beige, il alla s'accouder au balcon pour guetter l'arrivée de Lucie.
En dépit de l'heure, la température était accablante. Au milieu de la chaussée, un arroseur découragé faisait de place en place des flaques éphémères. Les marronniers de l'avenue semblaient suffoquer sous leurs lourds falbalas de verdure. Et quoiqu'on fût à peine au début de juin, certaines feuilles, roussies des contours, avaient déjà très mauvais teint.
Du haut de son balcon, M. Lecherrier les examinait avec sympathie. Mais le bruit d'une voiture raclant le trottoir l'arrêta sur la voie de l'élégie. Lucie descendit du fiacre. Elle était tout en piqué blanc, avec une souple voilette crème pleurant autour de son chapeau rose. De la main elle fit à son père un signe d'amitié, puis, rapidement, marcha vers la porte.
—Eh bien, que se passe-t-il?—demanda M. Lecherrier, après avoir embrassé sa fille.
Lucie retroussa sa moustiquaire, et, se carrant dans un fauteuil:
—C'est toute une histoire... Voilà, hier soir, à propos de ce Nouveau-Cirque,—où, soit dit en passant, nous avons fini par ne pas aller,—Jacques et moi, nous avons eu une scène effroyable...
—Pour changer!—fit M. Lecherrier.
—Oh! je t'en prie, papa, grâce des commentaires! Ou je n'en sortirai jamais... Donc, scène terrible. Nous nous sommes dit, de part et d'autre, des choses atroces, irréparables... Et, finalement, nous avons décidé de divorcer...
—Ce n'est pas la première fois!—objecta M. Lecherrier.
—Peut-être, mais ce sera la bonne... Et, du reste, pour ne pas revenir sur notre décision, il a été convenu que ça se ferait aujourd'hui même...
—Quoi? qu'est-ce qui se fera?
—Mais notre rupture, l'incident qui pour les tribunaux et le public la justifiera... Tout à l'heure, à midi, quand je rentrerai, il y aura la chaîne de sûreté à la porte... Et Jacques me refusera, comme on dit, l'accès du domicile conjugal... Nous avons même pris soin de nous munir de deux témoins: le tapissier sera là dans l'antichambre, avec un ouvrier, à réparer le store dont justement les cordons ne marchent plus depuis trois jours... Jacques a accepté cette combinaison qui nous dispensera, dans le procès, de nous traîner réciproquement dans la boue...
—Ah çà! vous devenez fous!—s'écria M. Lecherrier, qui commençait à s'agiter.—Vous croyez que vous trouverez des juges pour donner dans ces balivernes?
—Parfaitement! D'abord, pourvu qu'on ait bien envie de divorcer, les juges n'y regardent pas de si près... Et puis, devant une expulsion en due forme, ils n'auront pas le choix... Aubineau, notre avoué, que j'ai consulté autrefois sans avoir l'air, est formel là-dessus.
—Admettons... Mais Gégé?
—Pour le moment, il continuera à aller dans la journée chez son professeur M. Beaujoint. Le reste du temps, il habitera huit jours avec moi, huit jours avec son père, les dimanches et vacances partagés de même par moitié...
—Et où comptes-tu loger?... Ici?
—Dame!—fit Lucie en courant à M. Lecherrier.
Elle lui enlaça câlinement le bras, tandis qu'il se raidissait un peu contre l'étreinte.
—Mais oui, mon pauvre papa, ici! Tu ne voudrais pas que je donne à d'autres la préférence?... Ah! évidemment, dans tout cela, c'est toi qui vas pâtir, c'est toi qui seras la victime!
—Non!—fit avec force M. Lecherrier.—La victime, ce ne sera pas moi... La victime, ce sera Gégé...
—Écoute, papa!—supplia Lucie.
—Je n'écoute rien... Je n'ai rien à écouter... Si tu ne sens pas ces choses-là de toi-même, tout le monde te le dira: dans le divorce, la vraie victime, la grande victime, c'est l'enfant... Voilà la règle... Et notre petit Gégé, hélas! n'y échappera pas... Du jour au lendemain, pour votre commodité personnelle, vous allez faire de lui une espèce d'orphelin, de déclassé, d'abandonné, sans famille régulière, sans foyer fixe, sans intérieur. Vous allez bouleverser sa vie, gâcher toutes ses joies, détruire tout son bonheur... Alors, dans ces conditions, moi, mes aises, mes habitudes, tu t'imagines si ça pèse lourd!...
M. Lecherrier se tut, car des larmes lui barraient la gorge. Probablement, malgré ses dires, dans cette affliction, il entrait un peu le chagrin de voir pour des mois sa quiétude chavirée, son indépendance en péril, les petites femmes à vau-l'eau. Mais la sincérité dominait. Il adorait son petit-fils, et la pensée des mille souffrances classiques dont ce divorce menaçait Gégé lui paraissait intolérable.
Lucie avait tendrement retenu sa main, puis, quand il donna des signes d'apaisement:
—Je t'assure, papa, que ce que tu me dis là, depuis des années je me le répète... Sans Roger, il y a longtemps que j'aurais fui l'enfer de mon ménage... C'est pour notre enfant que je suis restée, pour lui que j'ai patienté... Tant qu'il n'aurait pas fait sa première communion et renouvelé, je m'étais juré de tout subir... et j'ai tout subi... Mais maintenant je suis à bout... Il ne faut pas m'en demander plus!
Elle avait débité cela sans colère, sans désespoir, comme une femme excédée qui a pris son parti. Devant cette lassitude résolue, M. Lecherrier se sentit plus faible que devant de la violence. Il embrassa longuement sa fille, puis, avec simplicité:
—Alors, quand t'installes-tu chez moi?
—Tantôt.
—Tantôt?
—Oui, papa, puisque c'est à midi que Jacques me refuse sa porte. Après quoi, selon nos conventions, il me permettra de rentrer pour faire mes malles. Je pourrai être ici vers cinq heures et demie.
—Et le temps d'aménager les chambres?
—C'est l'affaire d'une heure... Pour Gégé, un lit dans mon ex-petit salon... Moi, je reprendrai ma chambre de jeune fille...
—Très bien! Je vois que je n'ai plus qu'à exécuter tes ordres.
—Mes conseils pratiques, tout au plus!
—Si tu veux!... Cependant si d'ici là tu découvrais, par hasard, quelque chose de plus pratique encore, comme, par exemple, d'épargner à ton fils ce drame et de rester avec ton mari, ne te gêne pas. Je n'en serais nullement froissé.
Mme Taillard eut un hochement de tête incrédule. Mais, comme elle se levait et rabaissait le rideau de son voile, M. Lecherrier protesta:
—Où vas-tu donc? Tu n'es pas pressée...
—Si, je t'assure; il me reste une ou deux courses urgentes avant déjeuner. J'aurai tout juste le temps.
Et, s'appuyant d'une main à l'épaule de son père:
—C'est égal, papa! C'est effrayant ce que je te fais là... Toi qui aimais tant ta bonne liberté!
—Ne t'occupe pas de moi!—dit avec conviction M. Lecherrier.—Moi, je ne suis plus intéressant... Maintenant, dans notre vie, il n'y a plus que Gégé qui compte... tu entends, rien que Gégé!...
Ces paroles sonnaient encore dans l'oreille de Mme Taillard quand sa voiture l'arrêta devant le rez-de-chaussée de la rue Washington où Alcide Barbier, mandé par télégramme, l'attendait depuis vingt minutes déjà.
Mis en quelques mots au courant, Alcide Barbier eut une attitude médiocre. Opposé pour lui-même au divorce en vertu de ses principes, dont le premier était de ne rien faire qui pût nuire à son industrie, il n'avait pu d'abord réprimer le petit mouvement d'envie que lui inspirait la résolution de Lucie. Quand l'intérêt vous cloue au port, il est toujours pénible de voir les autres gagner le large. Et sa grimace fut telle que Lucie s'en formalisa:
—Tiens, vous avez l'air contrarié?... Moi qui croyais que vous sauteriez de joie!...
—Mais, ma chérie, du moment que cette solution vous plaît, vous pensez bien que je n'ai pas à y redire.
—Non!... Seulement, vous faites une tête!... Voyons, si vous étiez garçon, je m'expliquerais encore... Mais, dans votre situation d'homme marié, d'homme établi, qu'est-ce que vous redoutez?...
Alcide Barbier, durant cette réplique, avait ramené entre ses dents la base de sa barbe rousse, ce qui marquait chez lui le summum du souci et donnait à sa figure ronde l'aspect d'une grosse éponge à tub. Puis, faute de mieux, il simula un grand élan, et, saisissant Lucie dans ses bras:
—Méchante! méchante! méchante!—murmura-t-il sans vérité.
—Vous aurez beau m'appelez «méchante» jusqu'à demain, mon observation subsiste.
Alors Alcide Barbier, rassemblant toutes ses ressources d'esprit:
—Mais pourtant, ma chérie, vous ne vouliez pas que j'accueille en badinant une nouvelle de cette gravité!... Et puis il y a votre fils!... Malgré moi, je songeais à ce pauvre innocent, à cette pauvre petite victime qui demain...
Lucie l'interrompit:
—Oh! je vous en prie, je sors d'en prendre...
Et, s'asseyant au bord du divan:
—C'est étrange comme les hommes, dans certains cas, n'ont pas l'intuition des choses à dire... Vous, aussi bien que papa, vous savez que dans ce divorce Gégé est mon remords, mon point douloureux... Et c'est à qui y insistera, élargira cette plaie!...
Elle pleurait d'énervement. Alcide Barbier s'assit près d'elle, sans plus oser la moindre remarque. Enfin, les yeux séchés, elle se leva:
—Quand reviendrez-vous?—demanda-t-il.
—Je ne sais pas... Je vais être, quelque temps, beaucoup moins libre, vous comprenez... Je vous écrirai.
—Vous m'en voulez?
Elle fit l'effort d'une caresse, et, lui tendant ses lèvres:
—Pas le moins du monde... A bientôt!
Jamais cependant la gaucherie d'Alcide ne l'avait tant indisposée. Pourquoi un garçon doué de si belles qualités était-il tellement dépourvu de charme?... Elle ne quitta cette méditation qu'aux approches de l'avenue d'Antin. Deux maisons, une maison encore, elle serait arrivée! Qu'allait-il se passer? Jacques n'aurait-il pas changé d'idée?
Mais non! Tout se déroula selon le programme. Puis, par l'entre-bâillement de la porte où scintillaient les ondulations de la chaîne, Jacques déclara:
—Soit! Je consens à ce que vous rentriez faire vos malles.
Il détacha la chaîne. Lucie entra. Sur une échelle, près du store, le tapissier et son aide, très amusés, simulaient, l'œil de côté, une activité fiévreuse. A la vue de ces complices inconscients, Mme Taillard ne put retenir un sourire. Jacques, malgré lui, riposta par un sourire pareil.
C'était le premier qu'ils échangeaient depuis cinq ans!
III
Quand, vers six heures trois quarts, au sortir de l'institution Beaujoint, Joseph annonça à son jeune patron qu'on dînait chez M. Lecherrier, Roger ne dissimula pas son contentement:
—Chic, alors!... Mais pourquoi?
—J'ignore... C'est madame qui m'a dit de conduire monsieur...
Gégé n'en demanda pas plus. L'essentiel était de ne pas dîner chez lui. Les lendemains de scène y avaient la tristesse des lendemains de fête. Au tumulte de la veille succédait le morne silence. On se serait cru à un repas de deuil. Et puis, avec le théâtre et le foot-ball, Roger ne connaissait pas de meilleur plaisir que d'aller chez son grand-père. Quoiqu'on doive avant tout aimer son père et sa mère, il ne passait guère de jour sans faire à ses parents quelque secrète infidélité de cœur avec M. Lecherrier. Il ne l'avait avoué à personne, pas même à son vieux Ribermont; mais c'était plus fort que lui, il ne pouvait s'empêcher de préférer un peu ce grand-papa si brave homme, toujours de bonne humeur, et chez qui on ne se disputait jamais.
—Chic! chic! chic!—scandait-il, en gambadant au bras de Joseph.
Et, sitôt arrivé avenue Marceau, il grimpa d'un saut au fumoir, où M. Lecherrier avec Lucie prenaient le frais au près du balcon. Tous deux l'embrassèrent avec fougue.
—Et papa?
—Il dîne à son cercle.
Mme Taillard avait répondu en détournant les yeux. Roger, de même qu'à son grand-père, lui trouvait un air drôle. Elle avançait le menton, comme sur le point de pleurer. Sans doute, du chagrin en retard, des restes de la veille. Pourtant Gégé ne se sentait pas rassuré.
Mais à table, peu à peu, sa mauvaise impression s'effaça. M. Lecherrier s'était mis à conter de ces histoires roulantes dont il avait le secret et qui faisaient pouffer aux larmes. On s'amusait fièrement. Tout le monde jubilait, jusqu'à Firmin, le jeune valet de chambre, qui dut soudain lâcher un plat pour aller rire dans la cuisine.
Aussi, rentré au fumoir, Roger n'hésita pas à proposer comme de coutume la partie de dames à son grand-père.
—Tout à l'heure, mon petit!—fit M. Lecherrier en posant sur un guéridon voisin de son fauteuil la tasse de café qu'il venait d'achever.
Puis, attirant Gégé et le calant droit entre ses genoux:
—Tout à l'heure, mon chéri... D'abord j'ai à te parler.
Roger, dans son étau, essaya vers Mme Taillard un regard d'appel à l'aide. Mais, d'une petite claque affectueuse, M. Lecherrier lui remit la tête en place, et, avec une voix de vieil acteur, comme Gégé n'en avait entendu qu'au Théâtre-Français:
—Par ici, mon chéri! Ne t'occupe pas de ta mère. J'ai besoin de toute ton attention... Écoute-moi bien, mon enfant... Tu vas bientôt avoir douze ans... Tu es déjà presque un homme...
«Encore!» pensa Gégé, plus en méfiance que jamais contre ce genre de flagornerie.
—Tu es presque un homme, et c'est donc comme à un homme que je vais te parler... Mon cher enfant, il t'arrive un grand malheur... Tes parents divorcent, tes parents vont divorcer... Sais-tu ce que c'est que de divorcer?
Roger riposta, en s'inspirant de remarques personnelles:
—C'est quand une femme n'a plus de mari et que son mari n'est pas mort.
—En effet,—approuva M. Lecherrier,—et vice versa. Autrement dit, tes parents ne sont plus d'accord, ils n'ont plus les mêmes goûts. En conséquence, ils ont décidé de renoncer à la vie commune. Et ils habiteront désormais chacun de son côté. Pour l'instant, et probablement aussi dans l'avenir, ta mère habitera ici avec toi... Ton père, je présume, gardera son appartement.
Roger s'écria, un peu pâle:
—Alors, je ne verrai plus papa?
—Certainement que si, tu le verras! Et pas plus tard que demain soir vous devez dîner tous les deux ensemble. Seulement, jusqu'à nouvel ordre, tu habiteras tantôt avec ta mère, tantôt avec ton père, huit jours avec l'un, huit jours avec l'autre. Saisis-tu?
—Oui! oui!—déclara Gégé, qui supputait en dedans les suites de cette combinaison.
—Bien entendu,—ajouta non moins onctueusement M. Lecherrier,—il faudra continuer à aimer tes parents autant l'un que l'autre... Dans ce malheur, il faudra même les aimer plus qu'avant... Tu me le promets, mon petit?
—Oui, grand-papa!—fit Roger sans discuter ce surcroît d'exigences.—Mais aujourd'hui, où est-ce que je coucherai?
— Ici, au second, près de l'ancienne chambre de ta mère.
—Et maman couchera à côté de moi?
—Oui, mon chéri.
Passer la nuit chez son grand-père, avec sa mère comme voisine à la place d'Annette, Gégé n'avait jamais rêvé pareille fête. Il sauta au cou de M. Lecherrier.
—Oh! veine!... Merci, grand-papa! Chic et veine!
Un bruit de sanglots lui fit retourner la tête, et il vit sa mère qui pleurait, un mouchoir plaqué aux yeux.
Alors, sentant l'inconvenance de son enthousiasme, il s'élança vers Mme Taillard, grimpa sur ses genoux, se blottit contre elle. Mais plus il l'embrassait, plus elle pleurait fort. Que faire? Lui aussi, par sympathie, aurait bien voulu pleurer. Seulement, il avait beau presser ses paupières, se contracter le thorax, rien ne venait. Enfin, sous une poussée plus énergique, deux petites larmes daignèrent paraître. Gégé les égoutta sur la nuque de sa mère avec un peu d'ostentation.
—Ne pleure pas, mon amour!—murmura Mme Taillard en l'écartant doucement.—Tu verras, nous t'aimerons bien... Moi, si je pleure, ce sont les nerfs.
Et M. Lecherrier intervenant:
—Allons, Gégé... Tu as été très sage... Maintenant, je suis à tes ordres... Va dans le salon chercher le jeu de dames.
—Est-ce que tu sais l'heure?—objecta Lucie.
—Bah! il en sera quitte pour faire demain grasse matinée. Tu l'excuseras à la pension.
Puis, sitôt Roger dehors, M. Lecherrier ajouta plus bas:
—Que veux-tu! le pauvre petit... nous ne pouvions pourtant pas le laisser sur ces tristesses!
On convint de trois parties. Roger les gagna coup sur coup. Après quoi, M. Lecherrier monta avec Mme Taillard l'accompagner jusqu'à sa chambre.
C'était une pièce spacieuse, avec des tentures bleu de lin encadrées de boiseries blanches. Un petit lustre Louis XVI reflétait dans ses cristaux la lumière discrète de trois lampes dépolies. A chaque côté du lit de cuivre, qu'un tapissier avait loué, deux bergères en satin pâle offraient leurs gros coussins prêts à défaillir. Sur une table Louis XV, on avait disposé une garniture de toilette crème bordée d'or et des flacons pleins de parfums. La porte de communication avec la chambre de Mme Taillard était largement ouverte.
Gégé, en entrant, faillit encore manifester sa joie. Mais l'expérience précédente l'avait instruit: il s'abstint de tout commentaire. Puis, une fois au lit, il rappela sa mère et M. Lecherrier, qui causaient dans la pièce voisine.
—Là, maintenant, il s'agit de dormir, dit Mme Taillard en achevant de reborder le lit.—Onze heures et demie! Si ce n'est pas honteux!...
M. Lecherrier se pencha vers son petit-fils:
—Eh bien, comment trouves-tu ta chambre?
—Gentille! fit prudemment Gégé, en se soulevant pour un baiser.
Mme Taillard tourna le bouton du lustre, et sortit, suivie de son père.
Par-dessus le haut des rideaux, la lune glissait un frêle rayon de la couleur des tentures. Il venait aussi un peu de lumière jaune sur le tapis par l'entrebâillement de la porte.
Mais, même dans l'obscurité complète, Roger n'aurait pas tout de suite cherché le sommeil. L'orgueil d'avoir gagné les trois parties l'enfiévrait. Il se sentait le cœur gonflé de plaisir, si près de sa mère, si près de son grand-père. Enfin, quelle chambre délicieuse!
Par exemple, il aurait préféré avoir plus de chagrin en apprenant le divorce. Puisque c'était un grand malheur, pourquoi n'en éprouvait-il pas plus de peine? Il essaya encore de s'attendrir, de se désoler, de pleurer. Il songea exprès aux choses les plus tristes, à sa soirée de la veille, au Nouveau-Cirque manqué.
Mais les larmes ne se laissèrent pas prendre à cette manœuvre rétrospective et refusèrent de se déranger.
Alors Gégé, las de les provoquer, ferma honnêtement les yeux et s'endormit du plus doux sommeil.