Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
LES
DEUX RIVES
DU MÊME AUTEUR
| La Cendre, roman | 1 vol. |
| Charlie, roman | 1 vol. |
| Le Chemin de velours, nouvelles | 1 vol. |
| La Patronne, roman. (Collection Ollendorff illustrée.) | 1 vol. |
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège.
S'adresser, pour traiter, à M. Paul Ollendorff, éditeur,
rue de Richelieu, 28 bis, Paris.
FERNAND VANDÉREM
Les
Deux Rives
ROMAN
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis
1897
Tous droits réservés.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE
TRENTE EXEMPLAIRES DE LUXE
SAVOIR
10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse (1 à 10)
20—de Hollande—(11 à 30)
A
LOUIS GANDERAX
A L'ÉCRIVAIN ET A L'AMI
En témoignage d'affectueuse
et profonde gratitude.
F. V.
LES DEUX RIVES
I
Comme la voiture s'arrêtait devant la grille du Collège de France, Mme Chambannes sauta vivement à terre; et sans prendre la peine de refermer la portière, elle s'achemina d'un pas hâtif, balançant du bras son manchon, à travers la cour solennelle où trois pigeons déambulaient dans une sécurité de désert et de silence.
Par les carreaux de la porte vitrée du fond, M. Pageot, premier appariteur du Collège, la regardait s'avancer, sa grosse moustache retroussée un peu par un sourire de sympathie.
«Encore une!» songeait-il en se remémorant toutes les dames élégantes que, depuis une heure, il voyait défiler. Et gentille qui plus est! Avec sa petite figure fine et hardie, son veston d'astrakan, son toquet de velours pourpre, à bordure d'astrakan pareil s'emmêlant à ses frisons bruns, et piqué sur le côté d'une petite aigrette de plumes blanches, elle lui rappelait, révérence parler, et moins les favoris, une vieille lithographie placée au-dessus de son lit: Murat, futur roi de Naples, à la bataille d'Eylau.
Aussi, fut-ce d'une main empressée qu'il ouvrit devant elle la porte.
—Vous désirez, madame?
—Le cours d'Égyptologie, s'il vous plaît.
—Le cours de M. Raindal? C'est ici, juste en face de nous.
Elle s'élançait. D'un geste d'apaisement M. Pageot la retint.
—Oh! inutile, madame, la salle est comble, archibondée... Du reste, vous ne perdez pas grand'chose... Dans cinq minutes ce sera fini!...
—Je vous remercie! fit Mme Chambannes d'un ton de regret.
Puis après une pause:
—Vous n'auriez pas vu une grande dame en costume bleu... une grande dame blonde, avec une veste à brandebourgs?...
Pageot se recueillait:
—Vue? vue?... Sûrement que je l'ai vue; mais il y en a tellement, madame!... Ma parole, depuis quinze ans que je suis huissier au Collège, je ne me souviens pas d'avoir compté tant de monde à une leçon d'ouverture...
Et, redressant négligemment sa légère chaîne de nickel, il ajouta d'un air compétent:
—C'est rapport, je suppose, à son livre sur Cléopâtre qu'on vient...
Mme Chambannes baissa la tête en signe d'assentiment. Mais en même temps une poussée de gens rabattait la porte du cours, et l'immense vestibule retentit du choc avec une sonorité d'église.
—Tenez, la voilà peut-être, votre amie en bleu! fit Pageot, désignant une dame qui sortait parmi les premières.
Mme Chambannes se précipita pour saisir Mme de Marquesse au passage.
—Vous! se récriait l'autre... Par exemple, vous pouvez vous vanter d'être une fière lâcheuse! Moi qui n'étais venue que pour vous être agréable!
La jeune femme s'excusa:
—Une lettre de Gérald que j'attendais... Je vous raconterai cela... J'en ai assez ragé, je vous jure!... Enfin, était-ce bien là-dedans, au moins? Ça valait-il le dérangement?... A-t-il parlé de Cléopâtre? A-t-il dit des horreurs?
Mme de Marquesse prit un accent gamin:
—I don't know... Vous m'en demandez trop... Je suis comme la petite fille de l'Ambigu... Je n'ai rien vu, rien entendu... Debout, des tas de bonshommes devant moi, et une odeur de respirations!... Oh! on ne m'y repincera pas de sitôt... ou j'enverrai mon valet de chambre retenir mes places d'avance...
—C'est gai!...
—Bah, ce n'est pas la catastrophe!... fit d'un air protecteur Mme de Marquesse... Grand Dieu! Êtes-vous enfant, ma petite Zozé!... Vous le reverrez ici ou autre part, votre M. Raindal... Il n'y a rien de perdu!... Et tout cela parce que M. de Meuze vous a monté la tête avec ses boniments!...
—Il ne s'agit pas de M. de Meuze!...
—Et de qui alors?... De Gérald, peut-être?... S'il ne s'agit du père, il s'agit du fils... Non, mais sincèrement, vous croyez que ça mord sur lui les notoriétés?... Ah! vous avez votre dose de candeur!...
—Comment donc! approuva Mme Chambannes dune voix gouailleuse... Avec ces idées-là, en trois mois je finirais par avoir une maison comme celle des Pums ou des Silberschmidt... Merci!... Allez, mon système n'est pas tellement bête... Je sais ce que je fais!...
Puis d'un ton plus cordial:
—Nous regardons la sortie?...
—Je veux bien! fit Mme de Marquesse.
Elles se rangèrent auprès de l'étroite issue par où s'écoulait l'auditoire.
C'était évidemment un public de parade, une délégation de cette brillante garde citoyenne que Paris entretient autour des gloires à succès, tout le monde des salons littéraires, des revues à fort tirage, des gazettes modérées, illustrations authentiques en tête, académiciens célèbres ou obscurs, penseurs, songeurs, réfléchisseurs, remueurs d'idées, souleveurs de questions et agitateurs de problèmes, maîtresses attitrées des grandes tables à parler,—plus leur sémillante cohorte, petites femmes, petits hommes, petits jeunes, petits vieux, la volée entière de celles et de ceux qui jasent, pépient, caquettent sur les cimes de l'art comme les moineaux sur les hautes branches; de gracieux minois mats de poudre dans le mol évasement des collets de zibeline, des silhouettes fureteuses aux moustaches quasi militaires, des voix disciplinées à la pratique du bien dire, des fronts rayés de plis par les années d'étude ou la recherche constante du mot spirituel, des sourires, des fourrures, des bouffées de bons parfums. Et l'on s'appelait, on se saluait, on se communiquait l'opinion qu'on avait ou que l'on allait avoir, sous les yeux ébahis de quelques profanes qui se citaient à voix basse des noms avec respect.
Mme Chambannes, surtout, paraissait ravie du spectacle. Faire partie de ce clan d'élite ne l'avait jamais bien tentée. Par un hasard de destinée, elle visait ailleurs, vers un objet plus simple, plus humain, plus tendre, où malgré même l'apparence contraire, s'acheminaient toutes ses actions. Mais assister aux papotages, aux coquetteries, aux rassemblements amicaux de ces personnes connues dont si souvent parlaient les feuilles, cela lui constituait un naïf régal, une joie de l'œil et de la pensée qui rendait sa petite figure toute grave d'attention.
Et soudain, dans un involontaire mouvement de surprise, elle poussa du coude Mme de Marquesse:
—Oh! voyez donc celle-là!
Elle indiquait du regard une jeune fille pauvrement nippée qui venait dans leur direction.
Son paletot en drap vert à parements de vison semblait plus défraîchi encore que la capote de tulle poussiéreuse épinglée de travers dans sa chevelure. Et elle avait cette démarche hautaine, cette physionomie agressive et revêche que font souvent aux femmes de science la fatigue, l'orgueil ou des soucis d'homme. Elle passa auprès des deux dames en les dévisageant d'un coup d'œil presque hostile; puis, s'approchant de l'huissier:
—Pageot! demanda-t-elle d'un ton d'autorité... Est-ce que mon père est sorti?
L'appariteur, prestement, avait retiré sa calotte:
—Non, mademoiselle... Faut-il le prévenir que mademoiselle...
—Merci, Pageot... Vous lui direz que je l'attends là-bas, devant la grille...
—Bien, mademoiselle!... fit l'huissier qui courait lui ouvrir la porte.
Et, retournant aussitôt vers Mme Chambannes:
—Vous ne savez pas qui c'est? questionna-t-il d'une voix mystérieuse... Non?... C'est mademoiselle Thérèse Raindal, la demoiselle de M. Raindal!...
Dehors, devant la grille dévernie, Mlle Raindal s'était mise à marcher activement, allant, revenant, le cou blotti entre les épaules, le buste courbé en avant, comme une sentinelle qui lutte contre le froid.
Parfois elle s'arrêtait et lançait un regard vers le perron du fond. On apercevait, contre une vitre, la figure méditative de Pageot: et l'air épais, comme peint en ocre, de cette obscure après-midi de novembre lui donnait, à distance, un teint jaune d'hôpital. Mais M. Raindal n'arrivait pas.
Alors Thérèse reprenait sa faction, les coudes appuyés aux hanches, les mains croisées dans son manchon de peluche; et peu à peu la ligne de ses lèvres, minces à peine comme des lisières de soie rose, blanchissait, s'effaçait dans une expression de maussaderie.
Elle songeait, tout en marchant, à la corvée du soir, à cette présentation forcée chez les Lemeunier de Saulvard, de la section des Sciences morales,—à cet inconnu qu'on lui présenterait dans un bal, afin d'en faire son mari, au besoin, l'être qui aurait droit à ses baisers, à son corps, et passerait ensuite toutes les nuits auprès d'elle. Un de plus à refuser! Le neuvième depuis dix ans! «Un jeune savant du plus réel mérite, avait écrit Saulvard, un des espoirs de l'assyriologie française, M. Pierre Bœrzell. Catholique, mais libre-penseur. Pas de fortune, mais honorabilité parfaite et brillant avenir...»
M. Bœrzell! M. Bœrzell! Elle répétait à mi-voix ce nom rude et barbare. Allons, il devait être encore bien campé, bien avenant, cet espoir-là! A peu près comme le petit monsieur bedonnant à serviette d'avocat, qui remontait, en face, l'autre trottoir.
Elle avait stoppé machinalement pour détailler de loin le passant, la bouche pincée de méchanceté, l'œil aguiché comme par une proie.
Puis, faisant demi-tour, les lèvres relâchées d'un sourire de dédain:
—Oui, un gaillard dans ce genre-là, probablement! murmura-t-elle avec un haussement d'épaules.
Elle souffrait. Quelque chose de froid lui harponnait la chair du cœur, comme la bise qui mordait son visage.
Elle se rappelait l'autre—celui qu'elle avait manqué naguère—le fiancé fuyard et félon, cet Albert Dastarac, dont après dix années, certaines nuits, dans ses rêves de vierge, elle croyait encore ressentir les affolantes étreintes ou les baisers à goût de fraise.
Ah! qui aurait prévu qu'il serait aussi perfide, ce jeune agrégé d'histoire, ce Méridional enjôleur, ce séduisant Albârt,—ainsi qu'il prononçait de sa voix grave comme un bourdon? Lui si câlin, si passionné, et dont le directeur de l'Ecole normale avait tellement fait l'éloge! Non, à présent encore, devant la grille, dans le brouillard glacé, Mlle Raindal ne pouvait y croire, à cette antique trahison, se l'expliquer, y rien comprendre.
Il lui semblait,—tant restaient familières, récentes, ces images chaque jour évoquées,—être auprès d'Albârt, dans le petit salon paternel, rue Notre-Dame-des-Champs. Elle revoyait son insolente silhouette de spadassin classique, sa stature élancée et ses jarrets pliants, ses prunelles brunes, énormes, sans nul blanc alentour, pareilles à des yeux de cheval, et la fine moustache noire qu'il épointait de ses doigts aigus, cuivrés par le tabac. Comme il l'avait aimée, durant ces huit jours de fiançailles!
Elle avait la taille plate, la bouche exsangue, menue, rétrécie comme par un lacet, et le visage terni de ce hâle verdâtre qu'on gagne loin du soleil, dans la poussière des livres, la tiédeur des bibliothèques ou l'air fiévreux des salles de cours. Mais de tous ces défauts qu'elle connaissait mieux que personne et dont, plus d'une fois, en secret, elle s'était affligée, Albârt paraissait n'en remarquer aucun. Il n'était frappé que de ses charmes. Il s'extasiait, à tout moment, sur son nez pâle et droit, modelé à l'antique, sur ses terribles yeux gris surmontés de velours noir comme ceux de Minerve, disait-il, ou sur les enroulements massifs de sa chevelure brune qu'il eût voulu défaire pour s'y plonger la face. Et la tendresse de ses propos égalait son talent à flatter.
Sans cesse, sans motif, ardemment, il appelait Thérèse d'un ton d'invocation, de prière: «O ma Thérézoun! O ma chato!» Il lui chantait de lentes romances provençales, plaintives comme des airs de chasse au loin, et que Mme Raindal,—du Midi, elle aussi,—accompagnait tant bien que mal au piano en chevrotant le refrain. Ou, s'il demeurait seul avec la jeune fille, il se postait à ses pieds, sur un tabouret de satin bleu, tandis qu'elle lui confiait des projets d'avenir, comment elle désirait régler le temps de son travail, l'aider dans sa carrière, le pousser aux plus hauts emplois. Et soudain, sauvagement, il vous sautait sur elle, vous l'empoignait entre ses bras en balbutiant: «Ma Thérézoun!» Elle sentait les fermes biceps rouler contre son buste comme des pierres rondes, une moustache fleurant l'œillet s'approcher de sa bouche, des lèvres savoureuses se poser à ses lèvres; et elle renversait la tête, les paupières closes, avec des envies de succomber, laissant couler en tout son être le baume bienfaisant des baisers.
Puis, un matin, on avait reçu une lettre embarrassée d'Albârt. Des affaires de famille l'obligeaient à repartir immédiatement pour Saint-Gaudens, son pays natal, et à ajourner le mariage. Il s'excusait, l'honnête jeune homme, pleurnichait, protestait de son chagrin. Et trois semaines plus tard, au Luxembourg, où M. Raindal l'avait menée, comme une convalescente, prendre un peu de repos, dans l'air printanier du jardin, Thérèse rencontrait son fiancé, un Dastarac pimpant, guilleret, avec une jeune fille au bras, une petite créature malingre et osseuse: la troisième fille de M. Gaussine, le professeur de langue sumérienne à la Sorbonne. En arrière, le père les suivait.
—Viens donc! mon enfant, murmurait M. Raindal pour entraîner Thérèse. Eh oui, ils vont se marier... Je ne le sais que d'hier!... Maître Gaussine a la réputation de bien placer ses gendres... C'est ce qui aura attiré notre mauvais drôle... Viens, je t'expliquerai...
Elle n'avançait plus.
Elle avait failli crier de douleur, tomber là, en public, dans une attaque de nerfs. Quel outrageant souvenir! Et après, les affreuses journées, dans sa chambre tout imprégnée encore des parfums du gredin—ces longues heures de songeries où elle avait, devant elle-même, prononcé ses vœux de renoncement, se vouant désormais à une vie d'études, comme d'autres, par désespoir, entrent en religion!
Mais, malgré l'éloignement—car on le disait enfoui à des lieues de Paris, bloqué dans un obscur lycée de Provence, en dépit des intrigues de Gaussine,—malgré le labeur, malgré les années, malgré tout, elle n'avait pu chasser de son cerveau, si peuplé pourtant de savoir, l'image tenace du charmant Albârt.
Elle gardait de ses caresses une sorte d'éblouissement, comme ces mortelles de jadis qu'un dieu avait aimées. Il demeurait son époux regretté, son seigneur impérieux, occulte. Et lorsqu'on voulait la marier, la livrer à un autre, c'était lui qui s'interposait, la reprenait, ressuscitait en ce corps austère sa folle Thérézoun, sa Thérézoun captivée.
Elle croyait le voir surgir, invisible à tous quoique présent, poing sur la hanche, jarret pliant, dans sa bravache posture de reître, et ses lèvres narquoises murmuraient: «Voyons, ma chato, non, mais regarde, compare!... Est-ce que c'est possible après moi?» Oui, comment déroger? Comment le trahir? Et brusquement, en quelques mots, le prétendant était éconduit.
—Ainsi tu n'en veux pas, mon enfant? demandait d'un ton piteux M. Raindal.
Oh! le refus qui l'accueillait! Un refus sec, rageur, violent comme une bourrade, et dont il chancelait presque, étourdi, réduit au silence, incapable de discuter.
—Hé! fillette, nous sommes prêts?... J'ai été retardé par un journaliste, un reporter, qui m'interviewait sur Cléopâtre, les Anglais en Egypte... est-ce que je sais?... Tu ne t'es pas trop impatientée, dis-moi?
Thérèse, à la voix joviale de son père, avait sursauté:
—Mais non, je réfléchissais, je travaillais, en marchant.
—Bon! bon! tant mieux!...
Puis la prenant sous le bras comme un ami, un collègue, il se dirigea d'une allure rapide vers le boulevard Saint-Michel.
On se retournait à leur passage, intrigué par ce couple étrange, ce vieil officier de la Légion d'honneur, ce vieux monsieur à barbe blanche et cette jeune fille à mine d'institutrice, s'en allant bras dessus, bras dessous, tendrement. On faisait des conjectures, on souriait instinctivement à des idées vagues, sympathiques, et quelquefois des étudiants, qui connaissaient de vue le maître, le fixaient à dessein pour attirer son regard ou le saluaient même comme par élan de respect.
Mais M. Raindal n'apercevait que confusément ces hommages. Maintenant il était tout entier à questionner Thérèse, à savoir sur la leçon d'ouverture son opinion exacte. Était-elle satisfaite? Cela avait-il bien été? Pas trop de longueurs, non? Et la péroraison, qu'en pensait-elle? Leur avait-il convenablement signifié leur congé aux badaudes et aux badauds qui se permettaient d'envahir son cours, sa petite chapelle tranquille?
—Oui, certes, fit Thérèse... Tout ce que je te reprocherais, c'est de t'être montré dans le ton un peu sévère, un peu mordant!...
—Jamais assez... C'est bon pour la Sorbonne tous ces godelureaux, toutes ces belles dames... Chez nous, il ne faut que des travailleurs, de vrais apprentis...
Puis il partit en des commentaires diffus sur les devoirs, la dignité, la destination du Collège de France. La Science! Le Collège de France! Sa foi, son église à lui, qui n'en avait point d'autres! Et Thérèse, qui savait par le menu la marche et les versets de ces fougueuses litanies, le laissait aller sans interrompre.
—N'importe, mon enfant, conclut-il d'une voix essoufflée... Ils sont avertis... On ne les reverra plus, j'imagine... Du reste, cette affluence a ses raisons... C'est encore un miracle de notre Cléopâtre.
—Oh! «notre»! protesta Thérèse.
—Si, si, «notre»! Je maintiens le mot...
Et d'abord, par la pente naturelle qui mène à parler de soi, il se mit à retracer les phases de son déconcertant triomphe: la célébrité venue de la veille au lendemain, la presse entière, les revues, les salons, s'employant ensemble à le rendre illustre, cinq mille exemplaires écoulés en trois semaines, des articles chaque soir, chaque matin, partout,—les retardataires plus chauds que les premiers, cherchant dans la ferveur de l'adhésion une excuse à la honte du retard,—des lettres, des interviews, des demandes de copie, d'autographes, de portraits. Le succès, en un mot, l'investiture impériale que Paris donne parfois à certains de ses élus, avec les théories d'offrandes sans fin, les prétoriens en délire, et même cet enthousiasme intolérant qui force les envieux d'attendre.
Or, à qui M. Raindal devait-il tout cela, hein? Qui donc, trois ans avant, lui avait suggéré le sujet du livre? Qui avait eu l'idée d'une Vie de Cléopâtre, rédigée au point de vue national, égyptien et s'inspirant des documents indigènes, des sentiments populaires de l'époque? Qui l'avait ensuite, jusqu'au bout, secondé fidèlement dans cette lourde besogne? Qui avait classé les matériaux, recopié les papyrus, transcrit les inscriptions, lu et relu les épreuves une à une, sauf les notes en latin? Qui avait...
—Ah çà! mais où me conduis-tu donc? s'écria-t-il en quittant le ton de réquisitoire amical qu'il avait pris pour prononcer ce panégyrique.
Thérèse eut un sourire attendri:
—Voilà ce que c'est, père, que d'exagérer... On oublie le reste, on ne se connaît plus... Je te conduis au Bon Marché, où je vais acheter des gants pour ce soir...
—Ah, oui! ce bal! fit M. Raindal en soupirant, comme s'il venait déjà de recevoir l'estocade du refus coutumier.
Puis il reprit:
—Eh bien! non, je te laisse... Il faut que je monte chez ton oncle Cyprien chercher des nouvelles de son rhumatisme et m'informer s'il dînera tantôt...
Ils parvenaient devant l'église Saint-Germain-des-Prés. Ils s'arrêtèrent au milieu de la foule mélancolique qui piétinait auprès du bureau des tramways,—et, se serrant la main vigoureusement, comme deux camarades:
—Au revoir, ma fille... A tout à l'heure!
—Au revoir, père!
Thérèse traversait. M. Raindal assujettit sous son bras sa serviette de cuir qui glissait et, d'un pas flâneur, comme alourdi par les pensées, il s'engagea lentement dans la rue Bonaparte.
II
M. Cyprien Raindal habitait dans une vieille maison formant le coin de la rue Vavin et de la rue d'Assas. Il y occupait, au sixième étage, un petit logement dont les deux pièces spacieuses dominaient, à perte de vue, les charmilles du Luxembourg.
C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, trapu, sanguin, la moustache grisonnante et la tête rasée de près, comme un soldat d'Afrique.
D'un tempérament irascible, indiscipliné, il avait eu grand'peine à se maintenir dans les bureaux du Ministère de l'Industrie, où, dès 1860, son aîné l'avait placé. Plus d'une fois il eût été révoqué pour insubordination ou propos factieux, sans l'intervention puissante de son frère Eusèbe. Il était né au temps de misère où M. Raindal, le père, chassé de l'Université comme complice de Barbès, courait les leçons à deux francs le cachet; et l'on eût dit qu'il avait hérité de lui le goût de l'opposition.
L'Empire, M. Thiers, le Seize-Mai, l'opportunisme, il avait tour à tour détesté tous les gouvernements que ses fonctions l'obligeaient à servir. Et finalement, en 1889, on saisissait dans la cantine du général Boulanger une carte à son nom, complétée par ces lignes d'exhortation cordiale: «Bravo, général! En avant! Tout le pays est avec vous.»
Il allait, à cette époque, être nommé sous-chef de bureau. Convoqué aussitôt dans le cabinet du ministre, il arrivait souriant, la bouche mâchonnant déjà les paroles de gratitude; et l'annonce de sa révocation l'avait frappé en plein esprit de paix, comme l'insulte imprévue, la gifle sur la joue qui se tend au baiser.
Il était rentré dans son bureau en vociférant des hurlements de rage et de menace. Puis, tout de suite, il avait couru se commander des cartes nouvelles où, au-dessous de son nom, on lisait: «Ancien sous-chef de bureau au Ministère de l'Industrie»,—et il avait même cloué l'une d'elles à la porte de son logement.
Mais sa vengeance s'était arrêtée là. Le fonctionnaire qui subsistait en lui n'avait osé pousser plus loin cette quasi usurpation de titre. Il s'était décidé à brûler le restant des cartes fallacieuses. En outre son frère intriguait pour lui garder, quand même, le bénéfice de la retraite, trois mille francs sans lesquels il fût tombé dans la pire des gênes. Il attendit, se tint coi pendant quelques semaines, et ne recommença de s'exprimer en liberté que lorsqu'on eut officiellement liquidé sa pension.
Seulement, alors, la fougue de ses opinions et la violence de son langage éclatèrent terriblement, comme des explosifs trop longtemps comprimés. Trente années d'exaspérations retenues, dans le besoin de vivre et la crainte des supérieurs, firent irruption par sa bouche en avalanches qu'on pouvait croire intarissables.
Au début, il voulait donner une formule à ses animosités, étayer de certains principes son mécontentement; et il inclina vers le socialisme. Par malheur, il se perdait dans les questions de capital et de salaire. Les statistiques l'ennuyaient et l'économie politique le dérouta par ses systèmes instables ou que d'autres démentent.
Bourgeois de goûts sinon d'opinions, irréligieux comme son frère par éducation, rond-de-cuir par accoutumance, il lui fallait une doctrine plus humaine et moins subversive, des théories faciles à embrasser, de la morale plutôt que des chiffres, du sentiment plutôt que de la déduction.
Et peu à peu, de lui-même, inconsciemment, il se fabriqua un credo social où il se trouvait à l'aise, comme dans un habit sur mesure. Persuadé qu'il avait pâti de l'injustice, c'était la justice qu'il désirait voir établir. Le châtiment des méchants, la mort ou l'exil des voleurs, le retour des mœurs probes, l'écrasement de l'iniquité, voilà, en premier lieu, ce qu'on devait poursuivre. Après? Bah! on aviserait. Que l'on obtînt d'abord ces purifications; puis on s'occuperait du reste pour le mieux. M. Raindal cadet n'était pas de ces rêveurs fanfarons qui promettent de détruire et de rebâtir la société comme s'il s'agissait de la hutte d'un cantonnier. Il savait la force de la tradition, la nécessité de la famille, le charme indispensable de la liberté. Avant de supprimer tout cela, qu'on songeât donc à nettoyer le pays de la vermine qui l'infectait. A l'occasion, l'oncle Cyprien ne refuserait pas son coup de main.
Il se déclarait prêt à marcher le jour où les camarades iraient en masse appréhender, jusque dans leurs palais, les prévaricateurs, les juifs et les calotins dont la coalition clouait la France au sol comme une fourche à trois branches. La comparaison était de son cru et il la répétait volontiers, en parlant de se faire casser la tête ou de casser celle de beaucoup d'autres.
La lecture des journaux opposants l'avait d'ailleurs préparé à merveille pour figurer dans cette armée de justiciers sincères que la mort du général rebelle a laissée sans chef, mais non sans espoir.
D'instinct, l'oncle Cyprien était allé aux pamphlétaires qui dénoncent les ennemis des faibles ou soutiennent les victimes contre leurs oppresseurs. Et même, successivement, par une anomalie curieuse, il s'était découvert toutes les haines, souvent disparates, dont ces maîtres attisent la flamme. Avec Rochefort, il avait discerné en son cœur la haine des politiciens; avec Paul Bert ou ses disciples, la haine du prêtre et des dévots; avec Drumont, la haine du juif et de l'exotique. Il relisait sans cesse leurs articles, leurs livres, et en citait de mémoire des passages entiers. Sa conversation s'en ressentait. Les fanfares des injures les plus diverses y croisaient leurs notes discordantes. Les mots de chéquard, de repu, de panamiste, les mots de calotin, de cafard, de ratichon, joints à ceux de youtre, youpin ou rasta, vibraient pêle-mêle comme la basse continue de ses indignations. Et il navrait les siens par sa virulence quand, devant des étrangers, il discutait sociologie.
Au coup de sonnette de la porte d'entrée, il s'élança du petit canapé de reps vert où il somnolait, et, la main appuyée aux reins, il alla ouvrir en boitant un peu.
Un sourire de joie dilata sa physionomie à la vue de M. Raindal. Les deux frères s'embrassèrent selon leur coutume.
Puis Cyprien s'écria:
—Ah! je suis bien content de te voir! Viens par ici... J'avais justement des tas de choses à te lire...
—Et la santé? Comment cela va-t-il? T'aurons-nous à dîner ce soir? questionnait M. Raindal tout en suivant son frère.
—Mais oui, mais certainement!...
Et, comme ils pénétraient dans la pièce qui servait de salon:
—Là, assieds-toi, et écoute, fit-il en appuyant affectueusement sur les épaules de M. Raindal.
Après quoi, il se mit à fouiller d'une main hâtive parmi les journaux qui jonchaient le canapé, dépliés, froissés et s'amputant les uns aux autres leurs vastes titres en lettres grasses. Une gâterie, une débauche de malade, tous ces journaux brouillés,—un luxe qu'il s'offrait quand des rhumatismes le retenaient à la chambre. Mais autrement, il ne lisait les feuilles qu'au café, à la brasserie, et en petit nombre,—deux ou trois gazettes de combat qui lui chauffaient délicieusement le cerveau après déjeuner comme le petit verre de fine dont il se brûlait la gorge. Enfin il eut achevé son triage, trouvé les trois journaux qu'il cherchait, et les brandissant dans un crépitement de papier chiffonné:
—Voilà du nanan! fit-il... Du bon, du meilleur!... De quoi m'amuser et de quoi te faire claquer d'orgueil... Primo, bien entendu, ce qui m'amuse...
Puis il entama d'une voix victorieuse la lecture du premier journal. En termes discrets, quoique impitoyables, on y annonçait à bref délai l'arrestation d'un sénateur, ancien ministre, ancien député, bien connu pour ses tripotages, ses complaisances envers la haute banque, ses tendances cléricales, et l'on félicitait le gouvernement de ce prochain acte d'énergie.
—Tiens, tu vois, s'écria l'oncle Cyprien en terminant... Je ne sais pas qui c'est... J'ai réfléchi pendant des heures sans trouver... Et pourtant, je te l'avouerai, cette nouvelle m'a fait passer une excellente journée... Il n'est que temps qu'on nous balaie toutes ces fripouilles... Un de plus à Mazas! Je le marque!...
Il sourit de cette plaisanterie et ajouta, les deux mains posées sur ses genoux:
—Hein! qu'est-ce que tu en penses? Ça se corse!... Ça crève, tous ces abcès!
M. Raindal hésitait. Il voulait s'épargner une controverse ou tout au moins l'ajourner en bloc jusqu'après la lecture imminente des deux autres journaux. Habitué par profession, par tournure d'esprit, à ne considérer les choses qu'à travers l'immensité du temps, l'infini des siècles passés et futurs, il avait du présent plutôt le dédain que l'insouciance. Et chaque fois que son frère le provoquait à causer politique, il se sentait plus gêné que s'il eût fallu débattre en langue indigène sur une question de tabou avec un chef sauvage de la Polynésie.
Alors il procéda comme il faisait en pareil cas, et déchaînant hypocritement entre eux le flux tiède des généralités:
—Évidemment! Certes!... déclara-t-il. Nous vivons dans une époque fort troublée... Il y a eu beaucoup d'abus... Que veux-tu?... La concussion est la plaie des démocraties... Polybe l'a dit...
—Laisse-moi donc tranquille avec ton Polybe! interrompit l'oncle Cyprien en secouant la tête comme pour se désengluer de ces aphorismes. Dis-moi donc simplement que nous sommes gouvernés par des crapules... Ce sera plus juste et plus vite fait...
Puis un peu honteux d'avoir ainsi gourmandé cet illustre aîné, qu'il vénérait au fond de son âme tumultueuse:
—Bah! ne nous fâchons pas... C'est de ta faute... Tu m'agaces avec tes grandes phrases vagues... Tiens, voici pour gagner mon pardon... Demandez le portrait de M. Eusèbe Raindal, l'homme du jour, le drapeau de la famille, la gloire de l'égyptologie française, avec l'histoire de sa vie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours!... Tara ta ta ta ta ta ta!...
Il avait tendu le second journal à son frère et il fit le tour de la pièce en sonnant, dans sa main roulée en cornet, une marche triomphale, comme jadis au bureau, lorsqu'on célébrait le succès d'un collègue.
M. Raindal demeurait les yeux attachés sur le journal qu'il tenait à bouts de bras, éloigné du buste, en raison de sa presbytie.
Oui, cette grossière gravure, à hachures charbonneuses, c'était bien lui, son nez charnu, sa barbe blanche, sa paterne figure,—une vraie figure de sénateur, assurait l'oncle Cyprien.
Et au-dessous s'étageait sa biographie,—des dates, des dates encore ou les titres de ses livres, à la suite, qui n'en disaient pas plus sur son existence, ses idées, ses joies et ses douleurs d'homme, que les bornes de la route ou les poteaux des carrefours sur les pays que l'on traverse. Mais pour lui ces chiffres et ces mots secs vivaient comme de la chair. Un sourire nerveux remua ses lèvres. Des rafales de vanité montaient de son cœur à sa bouche,—et une honte le faisait rougir comme s'il eût vu fixés sur lui les regards de toute la foule qui, ce jour même, contemplait ses traits. Il se maîtrisa pourtant, par pudeur, puis avec calme:
—C'est très exact! fit-il. Je te remercie... J'emporterai cela à la maison...
Il se levait pour partir. D'un geste, l'oncle Cyprien lui commanda de se rasseoir.
—Attends! Attends!... Ce n'est pas tout... Voilà le déplaisir, maintenant! On t'injurie dans le Fléau un sale journal rédigé par des calotins et lu par toute la haute juiverie... Tiens, écoute le morceau... C'est du propre!
Et l'oncle Cyprien commença d'une voix railleuse où tremblait un peu de colère:
INDISCRÉTIONS ACADÉMIQUES
«C'est prochainement que se réunit à l'Académie française la commission chargée de décerner le prix Vital-Gerbert (15 000 francs) au meilleur livre d'histoire paru dans l'année. Si nous en croyons les on-dit, la lutte sera chaude, plusieurs candidats étant en présence. L'un d'eux serait M. Eusèbe Raindal, de l'Institut, l'auteur de cette Vie de Cléopâtre autour de laquelle une certaine presse a mené quelque bruit depuis un mois. Mais la candidature de M. Raindal compte dans les milieux académiques de sérieux adversaires. Plusieurs estiment que le succès de son livre est dû en grande partie aux détails pornographiques qui y fourmillent et qui ont captivé une clientèle spéciale. Or, sans vouloir nous prononcer dans ce délicat débat, force pourtant nous est de convenir que ce livre est un des plus immoraux qui soient sortis, depuis longtemps, de la Coupole. Les notes principalement, quoique rédigées en latin, y sont d'une révoltante obscénité. L'auteur aura beau alléguer, pour sa défense, qu'il n'a fait que traduire des pamphlets égyptiens de l'époque, et même qu'il a eu soin de les traduire en latin, il n'en demeure pas moins acquis que, volontairement ou non, il a publié là un recueil d'authentiques ordures. Nous savons que l'histoire a ses droits et que l'historien a ses devoirs. Mais M. Raindal nous prouvera difficilement qu'il était du devoir de l'historien de nous montrer Cléopâtre râlant des mots de portefaix dans les plus abjects abandons de l'amour ou raffinant en termes immondes sur la débauche comme une Néron femelle. C'est à d'autres œuvres, traitant de plus vastes questions et à un point de vue social et élevé qu'à notre avis sont réservées les récompenses académiques. A MM. les Immortels de décider si nous avons tort. Pour nous donner raison, ils n'auraient cette année, que l'embarras du choix.»
—Eh bien! conclut l'oncle Cyprien, en jetant à terre le papier qu'il avait pétri en boule... Comme éreintement, c'est coquet!... Cela n'a aucune importance, étant donné, je te l'ai dit, que cette feuille n'est lue que par des youpins... Mais, tout de même, si tu m'y autorisais, j'irais de bon cœur tirer les oreilles au cafard dont la plume s'est permis...
M. Raindal, qui avait blêmi de souffrance à mesure qu'avançait la lecture, dressa la main en un geste philosophique et, d'une voix encore mal assurée:
—Inutile, murmura-t-il... Ce sont les petits revenants-bons de la célébrité... Et puis, je sais de qui c'est!...
—De qui donc?
—Je parierais que c'est inspiré, sinon écrit, par mon collègue et concurrent Saulvard, Le meunier de Saulvard, des Sciences morales... Je reconnais sa manière... Il voudrait obtenir le prix, avec son Histoire des affranchis sous l'Empire romain... Je le gêne... Il me fait diffamer... Le coup est classique... Il n'y a qu'à plaindre ce malheureux et à sourire.
M. Raindal effectivement grimaça un sourire avec peine. Mais cette rage qu'on ressent devant l'injustice lui obstruait la gorge comme un caillot amer; et il cracha plutôt qu'il ne proféra:
—Pornographe!
Il avait pris un temps de répit; puis, d'une voix soulagée, il répéta:
—Pornographe!... Non, on ne m'avait rien dit de plus fort dans le métier, où j'en ai vu cependant, des jalousies, et des petitesses, et des calomnies... Oh! si l'on savait quels égouts il y a au-dessous de ce qu'on appelle les pures régions de la science!... et les saletés qui s'y dégorgent! Pornographe!... Après une carrière comme la mienne!... Les misérables!
Il exhala un petit rire méprisant:
—Ha! ha!... Traiter de pornographe un homme qui s'est marié presque vierge!... Un homme qui depuis quarante ans travaille douze heures par jour... C'est tout ce qu'ils ont trouvé... Tiens! j'en ris!... C'est trop drôle! C'est plus comique qu'autre chose.
L'oncle Cyprien se taisait pour laisser libre élan à cette crise de révolte dont la véhémence ravissait ses instincts.
—Voilà qui est parler! approuva-t-il en venant serrer la main de son frère... Allons, tu as encore du sang de Raindal dans les veines... Tu n'aimes pas qu'on te taquine... Tu te rebiffes... A la bonne heure! Et j'espère bien que quand tu reverras ce monsieur...
—Je le verrai ce soir! fit M. Raindal, éteignant soudain son ardeur.
—Ce soir? balbutia avec stupeur l'ancien fonctionnaire. Comment?... Où cela?...
—Chez lui... A un bal qu'il donne...
—Et tu iras?
—Dame! oui... un mariage pour Thérèse... On doit nous y présenter un jeune homme, un jeune savant...
L'oncle Cyprien empoigna de sa main droite la sphère lisse de son crâne, et, le regard songeur:
—Ah! ah! un mariage pour mon neveu!—il appelait ainsi Thérèse, en raison de ses allures masculines—Bon! bon! C'est un motif cela... Moi, j'ai comme une idée que mon neveu n'en voudra pas, de ce jeune savant... Enfin, tu fais bien, il faut voir... Mais de la prudence! Ton Saulvard m'a tout l'air d'un jean-f... et je n'aurais guère confiance en ce qui me viendrait de lui...
M. Raindal se leva:
—Sois tranquille... Je veillerai... D'ailleurs, tu te trompes... En dehors de ses ambitions, Saulvard n'est pas un méchant homme...
L'oncle Cyprien poussa un sifflement d'incrédulité:
—Phui!... C'est possible!... Allons, à tantôt, sept heures!...
Et il accompagna son frère jusque sur le palier.
On allumait dehors les réverbères, quand M. Raindal arriva chez lui, rue Notre-Dame-des-Champs.
Vivement, il avait passé un coin-de-feu en molleton marron, des pantoufles à semelles de feutre, et, dans le noir, à pas veloutés, il se dirigea vers son cabinet de travail.
Deux bureaux de chêne accolés, face à face, comme dans une salle de banque, emplissaient presque la pièce de leurs lourdes masses rectangulaires. Assise à l'un d'eux, Thérèse écrivait auprès d'une lampe à pétrole, et l'abat-jour de carton vert rabattait durement sur elle la lumière que son front incliné reflétait par endroits.
—Déjà à l'œuvre! s'écria M. Raindal.
Il lui avait saisi la tête entre ses deux mains, comme à une fillette, et il l'embrassait avec ce redoublement de tendresse égoïste, ce besoin de rapprochement que vous inspirent les êtres chers, après qu'on a subi la méchanceté d'autrui.
Elle se dégagea en souriant, et doucement:
—Laisse-moi, père!... Je corrige les épreuves de ton article pour la Revue. On vient les chercher à cinq heures et demie. Tu vois que c'est pressé.
—Parfait! J'obéis, fit M. Raindal.
Et, s'asseyant à l'autre table, en face d'elle, il amena des papiers qu'il se mit à annoter. Alentour, la pièce était sombre, sauf quelques fils d'or qui luisaient dans l'algérienne des rideaux fermés, et un mince rond jaunâtre que la lampe faisait frémir au plafond. On n'entendait que la respiration un peu embarrassée de M. Raindal, le craquement du coke dans la grille ou parfois une cloche qui, dans le voisinage, lançait, à longs intervalles, quelques sons isolés et tristes.
—Dis donc! s'écria tout à coup le maître... Et ta mère?... Elle n'est pas rentrée?
—Non, mais elle ne tardera pas, fit Thérèse, elle ne peut pas tarder...
Puis, sans cesser d'écrire, elle ajouta, d'une voix plutôt goguenarde:
—Il me semble bien... Non je ne devrais pas te le dire... Enfin, j'ai commencé, tant pis!... Oui, il me semble bien avoir vu tout à l'heure maman qui entrait à Saint-Germain-des-Prés!...
—Encore! murmura M. Raindal, avec un hochement de pitié... Cela fait au moins deux fois depuis ce matin... C'est déplorable!..
Thérèse fixait son père en souriant:
—Qu'est-ce que tu veux?... Puisque c'est son bonheur, sa tranquillité!
M. Raindal eut une grimace de mélancolie.
Lui, qui dans son athéisme philosophique et rogue, ne croyait à rien qu'à la science; lui que, même chez ses amis, la foi religieuse irritait comme une marque d'incompréhension, n'avait-il pas tout fait jadis pour les procurer à sa femme, ce bonheur, cette tranquillité, ou du moins ce qu'il jugeait tel? Et avec quelle patience, quelle abnégation, madame Raindal, mieux que quiconque, pouvait en témoigner, si encore elle se rappelait!...
La surprise, pourtant, avait été cruelle. A voir mademoiselle Desjannières, si gaie, si rieuse, si enfant malgré ses vingt ans, ou bien à voir son père, un avocat de Marseille venu par aventure tenter la fortune en Égypte, beau parleur, bon garçon, chanteur de chansonnettes, personne n'aurait soupçonné les secrètes ferveurs qui travaillaient la jeune fille. Bah! qu'importait à M. Raindal, puisqu'il aimait sa fiancée! Il la soignerait, la guérirait! Et dès le lendemain des noces à Alexandrie, puis à Paris où le ménage rentrait, la cure commençait, se poursuivait méthodiquement. Chaque jour, des heures durant, il discutait avec sa femme, la sermonnait, la raisonnait. Et elle, de son côté, se prêtait au régime, essayait par tendresse de vaincre ses terreurs. Mais, au bout de trois mois, un matin, elle se jetait aux genoux de son mari, en pleurant, en demandant grâce. Elle le suppliait d'interrompre le martyre, de la laisser retourner au confessionnal; et, devant tant d'affliction, il avait dû y consentir.
C'était une force surhumaine qui la poussait, une peur invincible, la crainte des châtiments que le péché entraîne. Une vieille bonne provençale, sorte de Dante domestique, lui avait, toute petite, infusé le germe du mal. Le soir elle lui décrivait, comme si elle en revenait, les sites rouges, les brûlantes horreurs, les affres éternelles où se débattent les pécheurs dans le pays d'enfer, la peine du dam, la peine du sens, les hurlements, les plaintes, les contorsions diaboliques. Et, à mesure que l'enfant devenait jeune fille, à la flamme de ces récits, son âme graduellement se faisait plus étroite, plus sensible, plus douillette au péché. Le moins grave d'entre eux lui pesait comme une faute irrémissible. Sous cet épineux fardeau, elle sentait son cœur étouffer. Il lui fallait alors courir auprès d'un prêtre, se décharger dans son indulgence de ce poids d'angoisse plus dur qu'un poids de fer. Souvent même, à la porte du sanctuaire, un scrupule l'arrêtait, un semblant d'oubli, qui la ramenait en hâte sur ses pas, pour implorer encore l'assistance de celui qui quittait la clôture sacrée. Et, depuis son mariage, depuis trente-deux ans, elle continuait ainsi, chassée sans cesse vers les églises par des tourments de conscience nouveaux, cachant chez elle ses épouvantes, incapable dehors de les dominer, craignant les railleries des siens et pleurant sur leur damnation.
—Son bonheur! Sa tranquillité! grommelait M. Raindal en écrivant... Ah! si seulement elle avait eu l'énergie de m'en charger!...
Mais deux coups vifs retentissaient au timbre de l'entrée.
—Attention! fit le maître, voici ta mère... Je suis curieux de ce qu'elle va nous dire...
Mme Raindal apparut sur le seuil, enserrée dans une longue douillette noire doublée de petit-gris et dont le drap usé brillait un peu aux épaules. Elle susurra d'une voix essoufflée:
Sous le manteau elle avait porté la main à son cœur pour en écraser les battements, et elle expliqua:
—Je suis montée trop vite...
—Assieds-toi, repose-toi, fit avec flegme M. Raindal.
—Mais non, c'est fini, cela va mieux!
Elle décrocha l'agrafe de la pèlerine, et alla embrasser son mari, puis sa fille. Elle avait les joues glacées par le vent du soir, froides comme une vitre, et sa poitrine haletait encore en se penchant sur eux.
—D'où arrives-tu donc si tard? demanda M. Raindal sans relever la tête de dessus son papier.
Elle se récria:
—Si tard!... Mais il n'est pas si tard... Il est cinq heures un quart tout au plus... Je viens de chez Guerbois commander un vol-au-vent pour dîner... Cyprien dîne, n'est-ce pas?
—Cyprien dîne!
Elle n'insista pas. Un commencement de frayeur l'étranglait, car elle venait de commettre quasiment le péché de mensonge. Alors elle tisonna le coke rougeoyant de la cheminée, abaissa la mèche de la lampe qui filait, et n'y tenant plus sous ce silence imprégné d'ironie, et de soupçons peut-être, elle sortit, les joues en feu maintenant, la poitrine gonflée de soupirs.
Thérèse et M. Raindal avaient simultanément redressé le front et échangeaient un sourire d'entente.
—Hein! as-tu vu... son vol-au-vent?...
Il haussait les épaules d'un air découragé. La jeune fille murmura avec compassion:
—Cette pauvre maman!... Elle est si bonne!...
III
Vers six heures moins le quart, l'oncle Cyprien passa dans son étroite cuisine obscure où il avait coutume de se cirer les bottes avant de sortir.
Il formait le projet d'aller rejoindre à la petite brasserie Klapproth, rue Vavin, son vieil ami, Johann Schleifmann, et de causer une bonne heure avec lui en sirotant l'apéritif.
Les personnes qui connaissaient l'antisémitisme de M. Raindal cadet s'étonnaient de son intimité avec ce juif de Galicie.
Mais lorsqu'on le questionnait à ce sujet, l'oncle Cyprien ne manifestait aucun embarras. Loin de là, il toisait dédaigneusement l'interrogateur, haussait les épaules, puis il vous apprenait—si vous teniez à le savoir—que ce Schleifmann était la plus brave pâte d'homme qui fût. Depuis huit ans qu'il le fréquentait, pas une seule fois il n'avait eu à s'en plaindre; et au reste, ces questions lui semblaient oiseuses, car, assurait-il, Schleifmann, quoique juif, était «aussi antisémite que vous et moi.»
En proférant cette assertion, l'oncle Cyprien exagérait, ou du moins il se méprenait sur les sentiments de son ami.
Schleifmann ne pouvait être rangé parmi ces juifs prudents qui renient leur juiverie par crainte des préjugés, platitude devant la majorité, intérêt professionnel ou mondain.
Son antisémitisme n'était fait au contraire que d'amour pour sa race et d'orgueil atavique. S'il paraissait antisémite, ce devait être à la façon d'un Jérémie, d'un Isaïe ou d'un Amos. En vérité, l'âpre esprit des vieux prophètes soufflait dans son cœur; et il ne maudissait ceux de sa religion que parce qu'ils se dérobaient aux destinées d'Israël et se corrompaient dans les frivoles vanités au lieu de régir le monde par l'influence de la pensée.
Cet orgueil sémitique avait même causé toutes les difficultés de sa vie aventureuse.
Docteur ès-sciences philosophiques de l'Université de Lemberg, il n'avait pas tardé à négliger l'ancienne loi mosaïque pour adopter la foi récente qui s'épandait dans l'univers: le socialisme. De cette loi, selon lui, les juifs avaient été les initiateurs comme de l'autre. Karl Marx et Lassalle lui apparaissaient les modernes délégués de Iaveh sur la terre pour apporter l'évangile nouveau et la religion économique de l'avenir. Il considérait leurs ouvrages comme des livres presque saints, et se réjouissait de voir une fois de plus la divine prépondérance juive s'affirmer par leurs écrits. Il s'était affilié aux principaux groupes socialistes de la ville et faisait, dans les faubourgs, une propagande active. Trois mois de forteresse, dix ans d'interdiction de séjour, l'arrêtèrent soudain dans son zèle sinon dans ses croyances.
En prison, il avait longuement réfléchi sur l'endroit où il se réfugierait après sa libération. En Autriche, en Allemagne, surveillé par la police et exposé aux attaques des antisémites, l'existence, pour lui, s'annonçait très pénible. Il résolut provisoirement de se retirer quelque temps en France et vint s'y installer vers la fin de 1882.
Il comptait subsister en donnant des leçons d'allemand, de philosophie ou d'histoire naturelle. Il arrivait muni de chaleureuses recommandations que lui avaient fournies des israélites de Vienne pour leurs parents et coreligionnaires établis à Paris. Et rapidement ainsi, il eut une petite clientèle d'élèves qui le mit hors du besoin, voire dans une certaine aisance.
Mais aussitôt il allait perdre volontairement ce bien-être par ambition idéaliste, manie de réaliser ses théories tout en ramenant les juifs aux devoirs héréditaires.
Il avait remarqué, dans les pays de l'Est, les contagieux progrès de l'antisémitisme, et il était imbu de cette conviction que le microbe antisémitique continuerait sa marche inflexible vers l'Occident, gagnant successivement la France, l'Angleterre, puis le nouveau monde, toute la chrétienté enfin.
Comment y résister, le combattre, lutter contre? Schleifmann avait là-dessus une doctrine fort nette qu'il déclarait puisée aux sources du plus pur judaïsme. Il fallait simplement, pour les israélites riches, revenir aux traditions de leur race dont la mission providentielle est de fournir aux peuples des exemples moraux, aux cerveaux des idées, aux cœurs une religion.
Dans ce sens, rompre avec les errements passés, quitter la société mondaine et cléricale où ils s'amollissaient au détriment de leur dignité, rentrer dans la démocratie d'où ils étaient issus, employer leurs rares facultés à la défense des humbles, à la victoire du droit, aux conquêtes sur l'injustice, et, finalement, sauf une rente individuelle qui ne dépasserait en aucun cas le chiffre de dix mille francs, opérer l'abandon des richesses acquises dont l'ensemble servirait à des fondations nationales, populaires ou colonisatrices,—tels se formulaient en bref les principaux moyens pratiques par lesquels Schleifmann prétendait assurer le salut et la gloire du peuple élu de Dieu.
Puis, au bout de quelques mois de séjour à Paris, il crut le moment propice pour soumettre aux parents de ses élèves, au clergé et aux notabilités de la juiverie, son audacieux plan de régénération. Mais il ne garda pas longtemps d'illusions sur le succès de l'entreprise.
Les juifs de finance venaient de se heurter contre la catholicité dans la première grande bataille. Une version disait: avec l'appui du ministère. Une autre: avec l'approbation ouverte d'un gouvernement gagné, de longue date, à la cause juive. Une troisième, plus modérée: avec la sympathie officieuse de l'Administration qu'inquiétait la révolte des fortunes catholiques. Finalement, soutenus ou seuls, ils avaient triomphé; et l'enthousiasme de la victoire les aveuglait. Jamais leur arrogance n'avait été plus folle, ni leur confiance dans la loi plus obtuse.
Partout Schleifmann fut éconduit. Les rabbins, effarés à la pensée des ennuis qu'il pourrait leur susciter avec la haute finance, toute-puissante dans le consistoire, le supplièrent de ne pas donner suite à ses dangereuses utopies. Les riches et les demi-riches le congédièrent par des paroles sèches, ou des plaisanteries méprisantes.
Fort peu daignèrent discuter. Ils tapaient d'un air paternel sur l'épaule du têtu Galicien et lui demandaient si c'était sérieusement, voyons, que lui, M. Schleifmann, un homme érudit et sensé, parlait de toutes ces sornettes. L'antisémitisme? Bon pour les pays germaniques, les pays slaves où, soit dit sans vouloir l'offenser, les juifs étaient ce qu'il savait bien! Mais, en France, dans le pays de toutes les libertés, sur la belle terre de France, mère de la Révolution et de la sublime Déclaration des droits de l'homme, jamais, jamais, au grand jamais, il entendait, l'antisémitisme ne fleurirait. Et on éclatait de rire en lui offrant un cigare.
A ces échecs d'amour-propre ne se borna pas la mésaventure du coupable Schleifmann. Beaucoup de parents, effrayés par ses théories, lui retirèrent leurs enfants. Il resta, ayant juste de quoi vivre ou de ne pas mourir de faim, avec le tiers à peine de sa jeune clientèle.
La catastrophe était complète. Il la supporta vaillamment.
Afin de parer aux éventualités, aux maladies possibles, il vendit tous ses meubles, tous ses livres sauf une centaine de volumes indispensables,—la Bible, l'Imitation, Gœthe, Spinosa, Shakespeare, Mendelssohn, Renan, Taine, les poésies de Victor Hugo et les écrivains socialistes.
Puis il loua, au sixième étage d'une maison de la rue de Fleurus, une vaste chambre bien éclairée, où il attendit en lisant que la fortune et l'humanité lui devinssent moins mauvaises.
Trois ans s'écoulèrent ensuite, et il doutait, à la fin, de sa perspicacité prophétique, quand les faits brusquement lui rendirent la foi.
Tout de même, sous le fumier de l'envie et des ressentiments, sous l'engrais des maladresses et des exactions, l'antisémitisme commençait à germer, à fleurir sur la belle terre de France. Et chaque jour, en dépit des grillages et des règlements, des lois écrites et des droits de l'homme promulgués, sa floraison ardente s'épanouissait davantage.
Johann Schleifmann en eut d'abord une joie vaniteuse, puis un vif chagrin. Et il suivit l'affaire, partagé toujours entre ces impressions adverses.
Il s'affligeait des attaques cruelles, partiales, qu'on prodiguait à ses coreligionnaires, mais il ne pouvait se défendre d'un certain orgueil, en songeant qu'il les avait prédites. Plus on les dénigrait injustement, plus sa fureur croissait contre eux. Ah! les imbéciles, les pauvres êtres! S'ils avaient voulu, pourtant! Et, lorsque les journaux mondains racontaient les magnificences de leurs garden-parties, de leurs raouts ou de leurs chasses à courre, il avait des ricanements méchants et navrés, il répétait tout haut d'un ton sardonique comme des mots de malédiction: «Garden-parties, raout, chasse à courre!...» Oui, oui, ils n'avaient qu'à «gardener», à danser, à chevaucher. Ils jouissaient de leur reste, les gaillards! Et l'indignation l'emportait, au calcul de tant d'argent gaspillé par sottise, dont une part seulement donnée de bon cœur au peuple, eût tout refait, tout arrangé, en servant une cause généreuse.
C'était vers cette époque qu'il avait lié connaissance avec M. Cyprien Raindal, à la brasserie Klapproth où ils prenaient tous deux pension.
Dès les premiers mots, ils s'étaient plu, ils s'étaient sentis mutuellement attirés. De nationalités différentes, de religions antagonistes, de tempéraments divergents, ils se trouvaient, sans avoir les mêmes rancunes, détester les mêmes castes. La curiosité, de plus, les avait associés, l'oncle Cyprien découvrant dans Schleifmann pour ses haines une mine de documents exceptionnels, et Schleifmann dans l'oncle Cyprien un spécimen inappréciable des ennemis de sa race. Puis, ils mûrissaient, en cachette, des projets l'un sur l'autre. Le Galicien voulait convertir son ami aux doctrines de Karl Marx, tandis que M. Raindal cadet s'était juré d'arracher l'exilé à ses opinions internationalistes. Et enfin, par surcroît, la Pauvreté les unissait, la Pauvreté qui de ses mains rugueuses malaxe tous les humbles en une pâte identique, les coagule en une famille pareille, les transforme en frères et alliés, malgré l'âge, l'origine et tout ce qui s'y oppose. De sorte que, depuis huit ans, ils n'avaient presque pas passé un jour sans se rencontrer dehors ou s'aller visiter dans leurs mansardes respectives.
L'oncle Cyprien, ayant achevé sa toilette, ouvrait la porte pour sortir. Il recula de stupeur en apercevant, sur le seuil, la main au cordon de la sonnette, Schleifmann, Johann Schleifmann lui-même.
—Comment, c'est vous?
—Oui, c'est moi! fit Schleifmann de sa voix que la pratique de l'hébreu avait rendue un peu nasillarde et traînante... Je ne vous ai pas vu hier et je venais savoir si vous étiez malade...
—Oh! rien, un brin de rhumatisme, mon sacré rhumatisme... Mais, entrez donc, mon cher,—fit M. Raindal cadet qui enlevait son chapeau.—Il me semble qu'il y a des siècles que nous n'avons causé!...
Il referma la porte, en tirant par la manche son vieil ami Johann.
—Soit! Causons... Je vous apporte, du reste, une surprise, que je vous avais annoncée l'autre jour! répliqua Schleifmann avec un sourire... Tenez, savourez!...
Et il jeta sur la table une sorte de dictionnaire à couverture de toile rousse au dos duquel se lisait en lettres noires: Annuaire de la Finance française.
Pendant que l'oncle Cyprien examinait, palpait le volume, Schleifmann s'était à moitié étendu sur le petit canapé de reps et semblait suivre des pensées narquoises. Il avait le type des juifs asiatiques, une figure de kalmouk au teint cireux, le nez camard, retroussé du bout, largement ouvert, des yeux jaunâtres, petits et scintillants de malice. Sa barbe et sa chevelure grises étaient crépues, floconneuses comme une toison de mouton, et, pour atténuer sa myopie, il portait de larges lunettes d'or, suprême élégance des universitaires teutons.
—Hô, mon garçon! s'écria-t-il tout à coup de sa voix traînarde... Il y en a là-dedans, des noms!... Et des juifs, et des musulmans, et des chrétiens, des goys aussi... Des noms de tous les pays et de toutes les religions... Oui, c'est à tous ces noms-là qu'appartient la richesse du pays... C'est tous ces noms-là qui signent ce qui nous tond et nous gruge, vous comprenez, mon bon Raindal?... Un de ces noms-là au bas d'un papier, c'est plus qu'une cartouche de dynamite au bas d'une maison... Ça vous fait sauter, danser les millions comme des oranges aux mains d'un jongleur... Mais, le Seigneur soit loué, cela ne durera pas toujours, mon ami!...
—Ouais! vous êtes un malin, Schleifmann! murmura M. Raindal cadet en décochant au Galicien un regard scrutateur par-dessus le livre qu'il tenait entr'ouvert... Nous savons votre jeu... Vous voulez de nouveau m'allumer sur votre socialisme... Eh bien, non! bernique! Cela ne prendra pas encore ce soir... Je suis pour la liberté, moi, et pour la propriété, et pour tout le tremblement de notre sale société, à condition qu'on soit honnête, par exemple... Ah! mais oui... Sans ça, pan, pan! Au mur, messieurs les chéquards!...
Schleifmann protesta avec mollesse du désintéressement de ses remarques; puis, approchant de l'oncle Cyprien qui s'était attablé pour mieux consulter l'annuaire, il s'assit à côté de lui et se mit à le guider dans ses fouilles parmi le réseau terrible des banques, conseils d'administration, comités, sous-comités et autres mystérieux groupements de combat.
M. Raindal cadet, progressivement, se surexcitait à cette lecture. Quand un même nom se répétait en deux, trois, quatre conseils, il poussait des cris de détresse comme un homme qu'on égorge ou qu'on pille. Mais surtout les noms à désinences hébraïques l'exaltaient d'une joviale colère.
—Encore un! lançait-il à Schleifmann.
—Il me semble! ripostait mélancoliquement le Galicien... Est-ce de ma faute?
Ils reprenaient leur lecture et, à les voir de dos, ainsi penchés sur le gros volume, les têtes proches, les coudes entreserrés, on eût dit deux sages petits garçons parcourant avidement ensemble quelque livre d'images ou un passionnant recueil d'aventures.
Mais, soudain, l'oncle Cyprien redressa le buste et frappant son front bombé aux angles:
—A propos, Schleifmann, vous qui connaissez tout Paris, connaissez-vous un nommé Lemeunier de Saulvard?...
—De l'Institut?
Si Schleifmann connaissait Saulvard? Mais il ne connaissait que cela. Justement, Saulvard déposait ses fonds à la banque Stummerwitz; et, plus d'une fois, le Galicien en avait entendu parler chez les Stummerwitz, car il enseignait l'allemand aux petits de la maison, ou plutôt il les affermissait dans la science de cette langue, dont, dès le berceau, ils avaient reçu les rudiments de leur grand-père maternel, né à Stuttgart, ainsi que de leur aïeul paternel, originaire de Cologne. Et, vivement, en une centaine de mots acerbes, le compte de Saulvard fut réglé.
Un monsieur, soit dit sans reproche, peu catholique, ce Saulvard!... Savant de troisième ordre, esprit des plus médiocres, écrivain anémique, flagorneur en outre, intrigant et rapace, il s'était servi de ses relations avec la haute finance pour parvenir à l'Institut, puis de son titre d'académicien pour pénétrer dans les conseils d'administration. On n'avait, d'ailleurs, qu'à se reporter à la table de l'Annuaire. (L'oncle Cyprien, fébrilement s'y reporta.) Il y figurait trois fois, comme membre de trois conseils lucratifs, quoique discrédités. Quant à sa femme...
—Une cafarde, probablement? interrogea M. Raindal cadet.
Non, pas une cafarde:—une dévergondée. Schleifmann, mieux informé d'habitude, ignorait le nom de ses amants divers: mais il en citait deux, tout au moins, au sens symbolique et sommaire, affirmant qu'elle avait forniqué avec Dieu et avec le diable. Vaniteuse, d'autre part, menée par le snobisme, peinte et poudrée jusqu'aux reins, médisante, aigrie par une maladie d'estom...
M. Raindal cadet n'en put écouter plus, il étouffait, débordait.
—Pardonnez-moi, Schleifmann, fit-il, en posant amicalement sa main sur l'épaule du Galicien... J'oublie l'heure... Je dîne avec mon frère, qui, précisément, va ce soir au bal chez ce coquin... Je suis bien aise d'être si complètement renseigné; non, je vous jure... bien satisfait... Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas? Je n'ai que le temps! Je file... Vous venez!...
Et au bas de l'escalier il précipita les adieux, tant la hâte le talonnait d'être arrivé rue Notre-Dame-des-Champs et de déverser là, sur l'indolence fraternelle, la masse d'immondices dont libéralement Schleifmann l'avait empli.
M. Raindal ne vit pas entrer son frère sans une certaine appréhension.
Il le savait en un de ses jours de crise discoureuse et pressentait pour la soirée une reprise d'hostilités, de controverses, qui d'avance l'indisposait. Il l'accueillit donc d'un air froid, comme afin de prévenir toute nouvelle tentative d'attaque; et, lui tendant distraitement la main: