Visages
DU MÊME AUTEUR
Les Parisiens . . . . . . . . . 1 vol.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
FRANCIS CHEVASSU
Visages
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCCCIV
A Gaston Calmette
Directeur du Figaro
Vous avez, mon cher ami, accueilli ces Essais dans le journal; laissez-moi leur conserver, dans le volume, votre parrainage.
Ils ne sont pas d'un critique. Le Critique a de lourdes responsabilités: il rend des arrêts. Le bohémianisme de l'esprit lui est défendu. Le portraitiste fait de la partialité son privilège, et presque son devoir: il n'annonce que des impressions. Il ne déclare point avec orgueil, en parlant de ses modèles: «Voilà comment ils sont;» il se borne à dire: «Voici comment je les vois.»
Les portraits réunis en ce recueil ne sont que des promenades à travers des caractères. La vie des personnages représentatifs en qui notre âme est éparpillée y apparaît comme une aventure, la plus romanesque des aventures. Il est vrai que les romanciers choisissent de préférence d'autres héros: des sportsmen, des officiers de cavalerie, des ingénieurs des ponts et chaussées, voire des médecins, qu'ils engagent en des péripéties singulières afin de découvrir, au choc des événements, certaines façons de sentir et de comprendre qui sont les nôtres.
Il faut parfois des yeux pénétrants et beaucoup d'attention pour apercevoir le sens secret de leurs apologues. Ma tâche est plus modeste: j'ai entrepris de déchiffrer les signes de l'époque, sur des exemplaires en relief, comme, aux enfants, on fait épeler l'alphabet sur des majuscules.
Ce petit livre est la suite d'un ouvrage publié il y a quelques années. Dans les Parisiens, je regardais des types sans déranger le masque que chacun d'eux posa sur sa figure, m'amusant au reflet brutal de la rampe sur les saillies et les enluminures du cartonnage. Cette fois, j'observe des individus à la lumière tempérée de la lampe, et ce sont des visages. Mon premier soin fut de les montrer sous leur aspect avantageux, comme les amateurs, pour faire valoir un tableau, l'inclinent selon l'éclairage qui lui est le plus favorable.
Il m'est agréable, mon cher ami, d'inscrire votre nom à la première page de ce volume et de vous témoigner, par cette dédicace, ma gratitude et mes sentiments affectueux.
F. C.
FRANÇOIS COPPÉE
Il est certain que la gloire a un âge. Jean-Jacques nous apparaît à quarante ans, Voltaire à soixante, Musset à vingt-cinq, Hugo à cinquante, etc.: cette minute où l'aiguille de l'horloge semble s'être attardée complaisamment et que l'avenir souhaiterait fixer est pour M. François Coppée un peu antérieure à la trentaine. A vingt-sept ans, il a encore de la candeur et il a déjà des regrets. Il vient de publier le Reliquaire, et il porte, à travers les gaietés bruyantes et les ambitions des cénacles, les rêves lourds de sève printanière et de jeunesse en fleur dont bientôt sortira le Passant.
Dans le personnage, élargi par la légende, qui révèle, par instants, des aspects de Dickens ou de Béranger et dans lequel on crut reconnaître vers 1894, quand il chroniquait pour chroniquer, l'enfant prodige de Séverine et de Sarcey, on ne retrouve pas sans effort le sage adolescent qui lisait Rolla sous l'abat-jour d'une lampe familiale. Certains appels de clairon éclatent avec une sonorité inattendue dans son œuvre murmurée...
Il est rare que la soixantaine voit fleurir des idées dont la vingtième année ne portait point le germe. Si l'on observe, en effet, M. François Coppée avec soin, les contradictions s'effacent, les phénomènes s'enchaînent et l'harmonie de la destinée apparaît. Dans le chantre des Intimités il y a déjà le président de ligue pour lequel la patrie est un foyer élargi; et le sexagénaire militant est toujours le poète des Intérieurs. Comme ce chimiste qui découvrait de l'arsenic dans les bâtons de chaise, il a trouvé de l'idéal même dans l'économie.
N'était-ce point une témérité charmante et un peu scandaleuse, pour un jeune aède qui fréquenta chez Baudelaire et chez Mme Sand, d'exalter l'ordre, les vertus domestiques, la douceur des existences étroites? Ce fut l'audace de M. François Coppée. Les lyriques ne nous étonnent point d'ordinaire par une telle mesure. Leurs somptueuses imaginations mènent un train dont l'humble raison ne réussit pas toujours à couvrir les frais. Ces magiciens rappellent parfois les opérateurs qui, dans les foires, étouffent sous le fracas des cuivres les cris des patients: leurs symphonies étourdissantes couvrent les protestations du bon sens ébloui et inquiet. Avec ces délicieux sorciers, on craint sans cesse d'être la victime de quelque magnifique supercherie. De leurs petites douleurs ils font de grandes chansons. Les Orientales évoquent d'abord en notre souvenir le clocher du Val de Grâce... Et «se laisserait-on faire», au spectacle de Ruy Blas, sans le sortilège du Verbe?
M. François Coppée nous rassure d'abord contre de telles surprises: sa probité exacte inspire confiance. Un coin de ciel découpé entre des fenêtres de mansardes lui suffit à confesser les étoiles. La Bièvre est son Permesse et son printemps tient dans un éventaire; les roses du nord qui n'ont pas fleuri sont ses préférées.
Examinez aussi bien le personnage: il affectionne le veston rouge, qu'arboraient insolemment les Jeune-France de 1835; mais le sien est un coin de feu. Il a «le port de tête des romantiques», noté par Flaubert; et parfois les garçons coiffeurs penchés sur son profil de médaille lui disent avec un sourire confidentiel: «Monsieur est artiste?» Mais un regard de grisette éclaire le masque césarien. Et en contemplant ce Bonaparte qui rêve à la lune, on songe au compliment imprévu de Mme Helvétius, recevant le vainqueur de Marengo dans son jardinet d'Auteuil: «Vous ne savez pas ce qu'il peut tenir de bonheur dans quelques pieds de terre!» François Coppée est un homme heureux. Sa Muse honnête et dédaigneuse du péplum garde, sous son mantelet, une grâce de faubourienne alerte, vaillante et fière. Elle a la gouaille rapide, la larme facile, l'enthousiasme prompt,—et elle emboîte le pas à la musique militaire...
C'est pourquoi l'on n'est pas surpris, en somme, de rencontrer une cocarde tricolore parmi les photographies effacées et les papiers jaunis que feuillette l'auteur du Reliquaire, sous des cierges mélancoliques...
*
* *
Aucun homme n'est plus fortement enraciné ni plus étroitement «situé» que cet artiste. Il n'est pas seulement Français, il est Parisien, et de plus il appartient à un quartier. Imagine-t-on M. François Coppée habitant boulevard Haussmann? Une telle hypothèse est intolérable; elle est presque inconvenante. Il est du septième arrondissement, l'arrondissement dont M. Cochin fut député.
On y rencontre des couvents et des hôtels, des parcs seigneuriaux et des immeubles endormis. Des rues tranquilles les séparent; il n'est point rare d'y apercevoir un ecclésiastique et un officier. Le pouls de la Ville bat moins fort qu'ailleurs en ces «bons quartiers déserts» qui suivent paresseusement le mouvement du siècle. Paris, le Paris des affaires et des plaisirs, des tripots et des théâtres, qui gronde à la cantonade, accompagne en symphonie bruyante—Grétry orchestré par Wagner—le joli air vieillot que chante ce coin oublié d'ancienne France...
Avant M. Coppée, Chateaubriand et Lamartine avaient fréquenté dans le faubourg Saint-Germain. Mais ils le traversèrent en carrosse. En se rendant à l'Abbaye-aux-Bois, René ne distinguait point, à travers les vitres du coupé, le menu fretin des figurants qu'inventa la Providence afin d'animer les voies publiques. En cette plèbe, Jocelyn consentit à reconnaître des citoyens. Une sympathie compatissante, à laquelle il donnait des airs de fraternité, parut établir un trait d'union entre la foule et lui. Cependant, que sa pitié tombe encore de haut! Lamartine est un aristocrate pour république, tandis que Coppée est un démocrate pour monarchie. Quel beau républicain il eût fait sous l'Empire! On l'imagine formulant de dures vérités et offrant de sévères conseils au Prince, dans l'intérêt du peuple qui souffre. A ses yeux, les humbles sont vraiment des amis. Sa cordialité populaire ne dédaigne point les rêves du laitier matinal; il aime d'un cœur sans morgue le triste croque-notes et se plaît à confesser les mélancolies du négociant en denrées coloniales...
*
* *
Ah! le petit épicier de Montrouge! comme il est prudent, respectueux, «centre droit»! Dans sa boutique silencieuse, qui ressemble à une épicerie de jouets d'enfants, tandis qu'il empaquette lentement des cacaos sincères ou des bougies pleines et sans artifice, il écoute avec déférence les maîtres d'hôtels des grandes maisons, qui expriment à voix basse des opinions édifiantes et parlent avec gravité de la peine qu'on éprouve aujourd'hui à recruter des valets de pied décents. Son commerce ne révèle pas ces combinaisons de grosse industrie, à dessous de capitalisme et de sociétés anonymes, qu'on pressent chez des confrères fiévreux de l'autre rive. Le petit épicier de Montrouge a une «vie intérieure». Le calme environnant l'invite à la méditation. A-t-on remarqué que cette province de la capitale est le seul endroit où l'on écoute le silence? Il y a diverses qualités de silence que goûtent les amateurs, comme les Espagnols, paraît-il, apprécient l'eau. Tacite parle du silence tragique qui précède les grandes colères du peuple. Celui de la rue Oudinot est pacifique et ouaté. On y entend les cloches qui annoncent les offices ou qui appellent à la table de famille les conservateurs riches. Le roulement lointain des tambours de la caserne de Babylone y arrive en échos amortis pour bercer de somptueux loisirs. Enfin, on y perçoit encore le chant des oiseaux.
Les moineaux de Paris, persécutés par les ingénieurs et par les entrepreneurs, semblent avoir trouvé un refuge dans les jardins du septième arrondissement. Ces chanteurs inutiles sont comme les poètes: ils n'ont guère de place dans nos cités industrielles. Est-ce que, cet hiver, un conseiller municipal ne proposa point d'en décréter l'expulsion? Il avait calculé exactement les frais de leur entretien: 300.000 francs par an. N'accordons pas une foi sans réserve à ces positivistes impitoyables. M. Naquet m'a avoué que le plus beau discours sur les lois constitutionnelles avait été prononcé, en France, par l'auteur de la Chute d'un ange... Il faut savoir écouter les poètes et les oiseaux. En 1842, paraît-il, lors des obsèques du duc d'Orléans, les hirondelles demeurèrent silencieuses et attristées dans les draperies de Notre-Dame, comme si elles avaient compris. C'est une imagination de Toussenel. Cependant nos pierrots sont très intelligents. Quand il habitait son hôtel de la rue de Clichy, Aurélien Scholl forma un jeune merle à siffloter la Marseillaise.
*
* *
En reprenant une image célèbre, on comparerait volontiers M. François Coppée à un moineau parisien qui aurait fait son nid dans un bonnet à poil. Il date de 1869, et son entrée en scène marque une époque dans l'histoire de l'Empire. Les grands viveurs du règne avaient inventé la violette; mais c'est Coppée qui lui donna une âme. On se rend compte malaisément, aujourd'hui, du genre d'émotion dont fut remuée la vieille garde d'Offenbach, un peu lasse, quand, sur la scène de l'Odéon, Sarah jeune chanta la tendresse comme une mélodie inconnue. On eût dit d'une bouffée d'air pénétrant, le matin, par la fenêtre brusquement ouverte d'un cabinet particulier... Zanetto fut le mea culpa des cocodettes. Il mit la sincérité à la mode. Le tendre adultère en robe sombre recueillit les cascadeuses pénitentes, et l'on vit des larmes loyales glisser sur des visages bien fardés. L'amour illégitime apprit les baisers graves.
On peut dire que le régime de Décembre subit son premier échec le jour où la grande duchesse de Gérolstein, avec une candeur retrouvée, releva pudiquement sa voilette dans la garçonnière d'un amant honnête. L'opérette de Meilhac et Halévy était frappée à mort: quelque chose de nouveau venait de naître dans l'Empire.
Vingt ans plus tard, Zanetto était un gros personnage de la République des Lettres. Le gouvernement lui donnait la rosette; il s'attaquait aux problèmes sociologiques et il avait appris à sourire. Henri Meilhac, par contre, avait découvert la mélancolie. Il confessait les tristesses de célibataires sur le retour, sans trouver le seul sujet de pièce qu'eût rempli son charmant génie: le Sceptique imaginaire. Or, un hasard piquant mit enfin face à face le tumultueux parodiste de la Belle Hélène et le délicat poète du Passant. Le premier souhaitait entrer à l'Institut. M. Ludovic Halévy, confus de ses victoires, avait intéressé François Coppée aux ambitions de son collaborateur. On se réunit dans un cabaret du boulevard—peut-être au Grand-Seize!—et Henri Meilhac, afin de marquer sans doute l'humilité de sa contrition, fit servir au dessert... une croix d'officier de la Légion d'honneur en pâtisserie!
Elle dégage je ne sais quelle grâce de poésie automnale, propice aux furtifs examens de conscience, la rencontre, à cette heure et dans ce lieu, des deux charmants artistes, des deux vieux garçons si voisins et cependant si éloignés l'un de l'autre! Quinze cents mètres à peine séparent la place de la Madeleine de la rue Oudinot; mais c'est la distance de ces grands restaurants dont les maîtres d'hôtel, cérémonieux et confidentiels comme des ambassadeurs, présentent à des épicuriens soigneux de leurs jouissances les menus, tels des protocoles, à ces petits cafés qu'on appelle encore là-bas des estaminets, où des rêveurs insensibles à la qualité des «consommations» et à la vulgarité du voisinage, poursuivent une noble chimère d'art dans la fumée du maryland.
J'écris mes vers ainsi qu'on fait des cigarettes,
chante le nonchalant flâneur du Reliquaire, qui rôda longtemps autour de la religion et de la vertu, avant d'y entrer, laissant tomber la cendre de ses cigarettes sur les mythes profanes et chrétiens... Et comme le «petit fait» cher à Stendhal ne doit jamais être dédaigné, on note avec plaisir qu'il s'approvisionne de cigarettes «à la main» chez le frère portier d'une congrégation.
JULES LEMAITRE
Jules Lemaître offre à l'observateur un modèle redoutable et un peu déconcertant. Le portraitiste officiel dont la palette sage immobilise à loisir, sous des pâtes solides, des figures de tout repos, perdrait sa sérénité à poursuivre cette physionomie mobile: elle échappe sans cesse par un aspect nouveau à l'artiste qui croit la saisir. Pour la rendre avec quelque fidélité, il faudrait la fine poussière de pastel qui surprend la vie et en fixe les apparences fuyantes. Il a connu les enthousiasmes discrets et les applaudissements bruyants, la double volupté des ovations et des injures. Cependant le politique qui s'enveloppe dans les plis du drapeau est bien le même homme que l'essayiste qui drape ses paradoxes en des étoffes Liberty et dont la pensée accuse ses contours, nets et purs, sous une ironie transparente. Entre leurs idées, on découvrirait peut-être, comme dit Gœthe, ce lien semblable à une chaîne d'acier qu'une guirlande de fleurs dérobe à la vue.
C'est par le feuilleton des Débats qu'il entra, avec nonchalance, dans la célébrité. En 1886, Sarcey occupait l'Empire. Sous sa tutelle avunculaire, l'ordre régnait à Cabotinville. Il veillait avec une jalousie ombrageuse à la séparation des genres. Sa critique robuste, qui entourait le gros drame ou le frêle vaudeville de lourds travaux de circonvallation, à la Vauban, ignorait les faiblesses charmantes de l'hésitation. Il semblait que M. Nisard lui eût confié, à son lit de mort, le secret de la vérité. Cependant, tandis qu'il faisait la police des grandes routes, encourageant les recrues, souriant aux briscards et gourmandant les insoumis avec une brutalité cordiale, son jeune confrère entraînait les amateurs, loin des chemins connus et des sites officiels, devant des «points de vue» ignorés des agences. Et ainsi Sarcey était notre conscience, mais Lemaître était notre péché. On était satisfait et reconnaissant de le suivre en ses vagabondages hardis où parfois il donnait l'impression de frôler des précipices, comme si de le comprendre vous classait déjà dans une aristocratie.
Ce Lemaître de la première période, c'est, si j'ose dire, le Lemaître des «opinions à ne pas répandre». Comme il paraît peu tenir à ses idées! On dirait qu'il les sait, telles les femmes, impuissantes à donner ce qu'elles promettent. Il les aime pour leur charme et pour leur danger. De toutes il fait son plaisir. Et afin de rendre les nuances de cet intellectualisme voluptueux et inconstant, qui cueillit la fleur de nos façons de penser et de sentir, on souhaiterait disposer d'une formule inédite et on l'appellerait volontiers «un homme à idées», dans le sens où l'on dit: un homme à femmes. Est-ce que le XVIIe siècle n'usait point du même terme pour signifier ces différentes curiosités, exemptes d'attachement?
Ces «libertinages» sont des jeux exquis et dangereux. Le coup de passion guette sans cesse les êtres charmants et volages qui, à force de posséder, finissent par être possédés à leur tour. M. Jules Lemaître connut, lui aussi, la crise qu'il contribua à rendre classique, car l'Age difficile, au fond, sonne à tout âge. C'est le théâtre qui éveilla en lui l'homme de tempérament: il fit à des idées fécondes de beaux enfants. Le Pardon, le Député Leveau et l'Aînée comptent, à mon sens, parmi les chefs-d'œuvre de la scène contemporaine. Mais bientôt une pensée plus tyrannique l'occupa tout entier... Devant ce nouvel avatar, ses admirateurs, d'abord surpris, songeaient: «Comme il est devenu fidèle!...» Et ce fut une grande aventure.
*
* *
Le plus minutieux analyste ne distinguerait pourtant pas, en cette évolution, la moindre parcelle de dilettantisme (que ce mot, jeune encore, paraît aujourd'hui ridé!). Elle ne procède point d'un désir, plus ou moins obscur, d'alimenter sa sensibilité avec des émotions inconnues, mais au contraire d'un instinct profond et ingénu. Si pour Coppée le patriotisme est un foyer élargi, s'il semble être né, en Forain, derrière des portants de coulisses, de certaines hostilités de contact, chez Lemaître il vient directement des bords de la Loire.
La Providence qui arrangea les paysages de l'Orléanais est un dieu qui ne s'en fait pas accroire. On imagine qu'il dut les exécuter le septième jour,—le jour du repos. Ces molles collines dessinées d'une main indolente, ces petits bois jetés çà et là avec une habile négligence et sans effort apparent de composition ont une beauté familière dont on ne découvre que lentement la secrète harmonie. C'est une création facile et sans prétentions à la majesté: elle ne déclame point, mais elle cause. Et l'on se plaît à croire qu'un demiurge intelligent guida vers l'abbaye de Beaugency les restes du délicieux Sérénus, le plus sage et le plus réfléchi des martyrs, afin que son ombre, accablée par la grandeur romaine, trouvât enfin sa patrie véritable et la terre qu'elle pouvait porter. M. Jules Lemaître a peint avec une piété fraternelle ce patricien qui aima la vérité sans être sûr de la tenir, et s'immola par tendresse, j'allais dire par obligeance—héros discret dont la figure idéale offre aux néo-chrétiens un saint excellent: car, en somme, qu'est-ce que le néo-christianisme, sinon une façon attendrie d'être incrédule?
Dans cette campagne aimable, le patriotisme ne s'impose pas: il s'insinue... Quand on étudie la psychologie de M. Jules Lemaître, il faut tenir compte de Tavers. Tavers est une commune du Loiret (1,089 habitants, postes et télégraphes) où la sobriété de la nature se reflète en une administration économe et en des budgets équilibrés. L'auteur de Mariage blanc y remplit les fonctions de maire; et ce fut une date considérable dans sa vie que celle où il revint de la capitale, le front ceint des lauriers tout frais cueillis rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois et rue Drouot, afin de siéger au Conseil municipal.
Sans doute, au début de son mandat, l'ironie inquiète du philosophe dut énerver parfois l'énergie et la décision de l'édile, hésitant entre deux projets de voirie également avantageux. On ne saurait demander au disciple affectionné d'Ernest Renan la superbe intrépide du P. Didon, qui dans les ingénieurs des ponts et chaussées romains découvrait les délégués secrets et les fourriers du Christ, préparant des chemins commodes aux évangélistes. Mais bientôt le paysan prit sa revanche. La terre, toujours voisine, écarta doucement le penseur des arrangements impérieux et des dures disciplines qui font un Saint-Just ou un Brunetière. Sous son inspiration, il fut un critique sans orgueil et un apôtre prudent.
*
* *
Ce sont là deux personnages que séparent d'anciens malentendus. M. Jules Lemaître les habitua à vivre côte à côte en bonne harmonie, comme l'instituteur et le curé de Tavers, à se soutenir et même à s'entr'aider. L'apôtre enseigna au critique la modestie; le critique apprit à l'apôtre la curiosité.
La curiosité est la plus rare des vertus apostoliques. Les hommes d'action et les croyants s'abaissent rarement aux petites misères de la méthode expérimentale. Les mots qui, dans le commerce des idées, ont une valeur fiduciaire de billets de banque sont reçus par eux comme argent comptant. Ils se soucient peu de vérifier l'actif de leurs bilans ni les réserves de réalités auxquelles ils correspondent. Or il arriva qu'en inventoriant la notion de patrie, M. Jules Lemaître découvrit d'abord une menue monnaie d'humanité où il reconnut, profondément gravée, l'empreinte nationale.
Il est des patriotes qui se décident sur d'éclatants spectacles et dont la sensibilité veut être mise en branle par de magnifiques parades, des arcs de triomphe, des gestes superbes et violents. On imagine que M. Jules Lemaître subit le charme de la patrie avant d'en sentir la grandeur. Et ce n'est pas dans des figures imposantes et augustes qu'il en retrouva d'abord l'image, mais plutôt en ces âmes polies et nuancées, fines et fortes, miroirs délicats où se reflète aussi l'histoire de la race.
On n'a pas oublié les fêtes anniversaires de Port-Royal-des-Champs où l'illustre académicien célébra la gloire de Jean Racine. La veille, en l'église Saint-Étienne-du-Mont, où un prélat officiait pontificalement, les sociétaires en redingote, les dames de la Comédie en costume tailleur de coupe sévère et de couleur sombre, encadrés par de somptueux chanoines, avaient apporté des condoléances décentes, comme à un bout de l'an de parent riche. Mais dans le paysage où se forma le génie du divin poète, M. Jules Lemaître organisa pour quelques dévots un service intime, et sa parole pénétrante parut rattacher à leur sol les fleurs altières qu'il cultivait, jardinier passionné, dans les serres des théâtres officiels. Et ce fut une méditation spirituelle en même temps qu'une oraison patriotique.
Si M. Lemaître n'était pas conseiller municipal de Tavers, c'est à Port-Royal qu'on se plairait à le voir exercer les fonctions édilitaires,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée!
On découvre ainsi avec plaisir, parmi les intercesseurs de sa foi, à défaut d'un Marbot ou d'un La Tour d'Auvergne, une Junie et une Bérénice. C'est le privilège des vieux pays d'associer le passé d'un peuple à la grâce d'une femme. Devant ces modèles de perfection, M. Jules Lemaître admira les singulières fortunes et les prodigieux hasards, le long enchaînement de réussites qui avaient produit de telles combinaisons d'humanité. Cependant il connut aussi que la Beauté est la fille de la Force et que les âges de fer portent les chefs-d'œuvre, comme les anciens chevaliers arboraient des fleurs des champs au défaut de leurs cuirasses. C'est dans un silence assuré par les armes, quand Louis XIV fait la police de l'Europe, que montent majestueusement vers le ciel les fureurs ordonnées de Phèdre et les plaintes harmonieuses d'Andromaque. M. Jules Lemaître, après avoir souri naguère au vers de Boileau sur le regard de Louis, qui enfante des merveilles, se prit à respecter cet honnête courtisan.
*
* *
Depuis quelques années l'homme d'action aux propos énergiques masqua un peu le moraliste au geste hésitant et dont l'indécision charmante, soulignant les remarques de l'intelligence la plus lumineuse et la plus ornée, semblait avoir une grâce d'artifice. C'est néanmoins en ce dernier portrait que l'avenir reconnaîtra M. Jules Lemaître. L'écrivain est si peu industrieux que c'est à peine si l'on sent en lui l'homme de lettres. Sous les formes souveraines de l'art, il poursuit toujours l'humanité qui répand dans le monde les copies hâtives, les répliques bâclées et les reproductions à la grosse des effigies parfaites ciselées par le génie. Ainsi sa dévotion aux belles figures qu'animèrent Racine, Molière ou Marivaux n'est point un culte idolâtre: il admire en elles la vitalité des petits contrats, faits de préjugés consentis et d'illusions magnifiées, qui constituent la physionomie morale de la France.
L'an dernier, je rencontrai M. Jules Lemaître en province, à la table d'un conseiller général. On s'entretenait d'un adversaire politique, romancier encore peu notoire; quelqu'un fit observer qu'il ne manquait pas de mérite.
—Oui, fit l'auteur des Contemporains avec une gaieté narquoise, c'est un fin lettré!
Et en l'écoutant je songeais à cet évêque de Nantes disant au jeune comte de Bouteville qui frisait sa moustache avant de recevoir l'absolution:
—Je vois, mon enfant, que vous pensez encore au monde!
M. Jules Lemaître aurait-il renoncé à briller et à plaire? La terre maternelle qui alimenta son talent d'une sève généreuse le reprendrait-elle au point de l'absorber tout entier? Ce serait un grand dommage. En demeurant dans le siècle, il peut contribuer aussi utilement à enrichir le patrimoine national. Quand ce délicieux artiste, qui fit le tour de toutes les idées et se plut à tous les paysages de la pensée, parle, comme un Père de l'Église souriant, de la vanité de la gloire, il a peut-être raison. Mais il ne faut pas le dire. Ne décourageons pas les innocents qui rêvent d'entreprendre, à leur tour, le beau voyage. L'ambition, après tout, est une illusion féconde, et quelle serait la valeur du jour si l'on ne croyait pas au lendemain?
ANATOLE FRANCE
Si M. l'abbé Guitrel, devenu par l'entremise de M. Worms-Clavelin, évêque de Tourcoing, s'ingéniait à fournir une preuve de l'existence de Dieu qui fortifiât saint Anselme sans désobliger les pouvoirs publics, j'imagine qu'il la trouverait dans le dessein prémédité de la Providence qui fit naître le romancier de Sylvestre Bonnard entre le palais Mazarin et le ruisseau de la rue du Bac, en face du Louvre des Valois. Partout les pierres parlent, pourvu qu'elles aient un passé; mais, en ce petit coin de l'univers, elles font des discours. Une majesté familière, des souvenirs tragiques et galants, de la splendeur et de l'ordre: c'est en ce paysage chargé d'histoire que devait se former le génie du plus mesuré de nos écrivains.
Dans les salons de l'Étoile et de la Plaine-Monceau, goûtant l'automne de sa gloire charmante, ce bibliothécaire passionné connut les dissipations spirituelles du monde et les molles douceurs d'une sorte de patriarcat. Cependant les conseils de prudence que sa jeunesse pensive reçut d'une beauté harmonieuse et disciplinée tinrent toujours son talent en garde contre les nouveautés du siècle. A la clarté des lustres, de jeunes étrangères, ignorant encore l'art d'éblouir sans étonner, resplendissent de mille pierreries; de même, d'éclatants poètes, de somptueux prosateurs dont le romantisme ne s'est point assagi, ne consentent jamais à paraître en public s'ils ne se couvrirent d'abord de tous leurs bijoux. L'auteur de l'Anneau d'améthyste sait que la pureté de la forme possède une vertu plus sûre que ces ornements d'emprunt pour insinuer dans les âmes l'image de la beauté. Sur sa pensée unie, aucune surcharge de luxe barbare: un seul diamant, mais incomparable, que le long et obscur travail des âges prépara.
*
* *
Par là, M. Anatole France apparaît comme le plus illustre représentant de la tradition, l'un des derniers conservateurs de la langue. Nul artiste ne mêla plus âprement le Temps à ses pensées. Qu'il raconte une anecdote mondaine ou une «histoire comique», le Passé se dresse toujours devant son esprit, tel un témoin; il en pare la minute fugitive et la forme fragile, rendues plus émouvantes par l'idée qu'on a de leur mort prochaine. Son imagination pathétique, qui accable du Cosmos des cerveaux de comédiennes, étend avec complaisance sur de faciles adultères l'ombre des cathédrales. Et le lys rouge plaît, au corsage de Mme Martin Belleyme quittant les fresques de Ghirlandajo, l'âme encore frissonnante des pieuses ivresses de Santa Maria Novella, pour chercher une voilette. Et le cilice sied à la courtisane Thaïs, sainte ingénue qui flagelle son corps gracieux, surprise de sentir sa chair tressaillir avec délices sous des brutalités qui ne sont point des caresses. Personnes adorables auxquelles notre dévotion reste attachée, inquiète seulement de décider laquelle des deux est la plus vivante...
Ce sentiment de l'écoulement des choses, M. Anatole France en a fait sa grâce sévère. Le long de son œuvre, où tant de fines voluptés nous ravissent, on retrouve les membres dispersés d'un tragique poète. L'hymne précieux qu'avec une terrible allégresse il dédie à la Nature et au Néant fait songer à quelque végétation neuve jaillissant entre des ruines ciselées...
C'est ainsi qu'en son enfance, sur ce quai Malaquais où les maigres arbres poussiéreux semblent eux-mêmes souffrir des livres, le futur ami de l'abbé Gérôme Coignard aperçut le docte M. Pigeonneau, portant avec peine les conceptions du monde qu'inventa au cours des siècles l'ingéniosité des philosophes, et le père Crainquebille, poussant ses laitues. Cependant M. Anatole France ne semble point gêné par le noble fardeau sous lequel pliaient les épaules du vénérable archéologue. Sa main légère se joue parmi les chartes et les papyrus. C'est qu'il sait que la science a d'abord pour but de soutenir des jolis contes. Des boîtes de bouquinistes, cimetières où gisent tant de rêves humains, sa magie évoque à plaisir de claires et rayonnantes visions.
*
* *
Un jour, sur le pont des Arts, en compagnie de deux Immortels,—un grand poète et M. le duc de Broglie,—le confident de M. Bergeret développait des remarques abondantes et subtiles. Quand il fut parti, l'homme d'état académicien exprima son sentiment en une phrase où la pudeur du doctrinaire fortifie la réserve du gentilhomme:
«Il est charmant, mais bien pervers!»
On conçoit qu'un peu de surprise se soit mêlée à l'admiration de M. le duc de Broglie écoutant son nouveau collègue qui, en une forme polie, avec des phrases élégantes et discrètes, exposait tranquillement des opinions formidables. Le ministre du Maréchal était préparé contre tous les assauts des ennemis de la société,—il demeurait sans défense devant cet adversaire imprévu: un nihiliste souriant.
C'est que le noble écrivain du Secret du Roi était le plus généreux et peut-être le plus téméraire des idéologues: conférant à sa théorie de «l'ordre moral» une sorte de vertu rétroactive, il avait entrepris d'introduire le sens de la dignité dans les jugements de l'Histoire. Son rigorisme impérieux réglait celle-ci comme une maison solennelle et bien tenue où les Faits, introduits cérémonieusement par un invisible maître des Cérémonies, se succèdent à distance respectueuse et trouvent aussitôt dans l'harmonie préétablie la place qui leur était réservée. De cette façon de voir, les menues conjonctures prennent un caractère de nécessité et les rencontres fortuites reçoivent une grande considération. Peut-être la mauvaise humeur persistante de M. le duc de Broglie contre Frédéric II fut-elle moins excitée par les coups de force de ce monarque que par ses incorrections; il ne lui pardonna point d'avoir, avec son insolente franchise et sa désinvolture brutale, donné à l'Histoire des airs de bohémianisme.
Mais le romancier de l'Orme du Mail ne se contenta pas de troubler la majestueuse ordonnance en montrant dans l'enchaînement des phénomènes le jeu du hasard et quelque frivolité. Il fit pire: il entra avec déférence dans le génie des mystiques chrétiens.
Un tel hommage semble plus redoutable que n'eût été une honnête violence. Quand Mme Worms-Clavelin fouille les paroisses afin de découvrir les vieilles étoles dont elle couvrira ces sortes de sièges appelés poufs, son âme de collectionneuse est sans malice. C'est qu'elle n'est point théologienne. M. Anatole France se plaît aussi à décorer ses livres d'ornements ecclésiastiques. Cependant il sait, lui, que la religion offre à un artiste la plus belle morale à façonner selon le goût d'Épicure...
Stendhal rapporte qu'une marquise italienne lui dit un jour:
—Voilà un bon sorbet; néanmoins il serait meilleur s'il était un péché!
Plus heureux que cette dame, M. Anatole France connut les joies du sacrilège sans cesser d'être incrédule: son art, expert en voluptés savantes, enrichit le pauvre amour d'ingénieuses hérésies et de discrets blasphèmes. Des feux de l'enfer il garda juste ce qu'il faut pour cuisiner de délicats plaisirs. En mettant une goutte d'huile sacrée dans l'esprit de Voltaire, l'auteur du Mannequin d'osier réalisa ce chef-d'œuvre vraiment pervers: l'Imitation de Notre-Seigneur le Malin.
*
* *
Sans doute deux époques nous apparaissent dans la vie de M. Anatole France: celle où le chat Hamilcar, gardien de la cité des livres, somnolait sur les Bollandistes, et le temps, plus voisin de nous, où le petit Riquet se glissa sur le coussin de M. Bergeret, tandis que le maître de conférences édifiait les subtiles hypothèses de son Virgilius nauticus.
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires!
Malgré l'avis de Baudelaire, M. Anatole France ne réserva point le chat pour son âge mûr; il en fit son premier ami. Aristocrate et dédaigneux, dans sa gravité circonspecte, risquant vers le monde de rares et prudentes démarches, ce compagnon est bien le confident de l'écrivain qui s'amusait à suivre les élans sournois de la concupiscence et les ruses timides de l'ambition dans les âmes des grammairiens et des paléographes, et goûtait des jouissances égoïstes aux festins silencieux où la Grèce et Rome et la Renaissance sont servis. M. France approchait de la cinquantaine quand Riquet lui ouvrit son âme obscure et gentiment sociable; et il apprécia sa cordialité plébéienne, son désir de plaire, son facile altruisme qui recherche le commerce des hommes.
Par quels détours de sa sagesse buissonnière le conteur de Thaïs et de l'Étui de nacre, qui enveloppait d'une ironie compatissante les martyres puérils et les vains efforts, fut-il conduit des sensualités bibliographiques de M. Gérôme Coignard aux rêves intrépides de M. Jaurès?
Aux fêtes des universités populaires, ce dernier convie volontiers M. France à poser l'abeille de Platon sur la fleur socialiste,—une fleur, hélas! artificielle: à côté du fougueux tribun qui ouvre pour ses ouailles les perspectives du futur Éden et invective contre la société pourrie, le grand artiste auquel notre corruption fournit la matière de pures images, étendu en son fauteuil d'honneur avec une élégante nonchalance, a l'air d'un répondant. Et les suprêmes paroles du maître de Jacques Tournebroche remontent du fond de notre mémoire, comme une obsession: «Mon fils, crains les femmes et les livres pour la mollesse et l'orgueil qu'on y trouve. Sois humble de cœur et d'esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en peuvent communiquer. N'écoute pas ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beauté et par la finesse de leur discours...»
Peut-être, en somme, ce philosophe au pessimisme savoureux, plus confiant dans la vertu des humbles que dans la prévoyance des sages pour préparer la Cité idéale, caresse-t-il, en un coin secret de son cœur, l'espoir que le peuple fera un jour aux sociologues la jolie surprise d'une formule de bonheur universel, comme la petite Mme Coccoz, de ses mains innocentes de bonne fille, offrit le manuscrit de la Légende dorée à M. Sylvestre Bonnard, membre de l'Institut.
LÉON BOURGEOIS
On distingue en M. Léon Bourgeois deux antagonistes qu'avec toute sa diplomatie le président de la Chambre ne parvint pas toujours à accorder: c'est l'intellectuel et c'est l'homme. Le député de la Marne présente cette anomalie paradoxale d'avoir le tempérament d'un modéré et l'esprit d'un jacobin. Tandis que sa nature facile le pousse secrètement aux solutions amiables, son intelligence se raidit en d'orgueilleuses formules. Sous l'embonpoint confortable qui lui donne l'aspect d'un haut fonctionnaire, rembourré de chaufroix truffés des galas officiels, M. Léon Bourgeois cache des tourments d'idéologue.
Ce conflit du bon vivant et du philosophe se poursuit depuis quinze ans sous les yeux des observateurs intéressés, avec des alternatives de fortune changeante. Tantôt le premier l'emporta sur le second, et tantôt c'est le second qui eut l'avantage. Les adversaires se firent même, de temps à autre, quelques niches; cependant, sous la forte discipline du maître, ils apprirent à s'entr'aider et à se secourir. Ainsi l'apprentissage familier de la dignité d'arbitre préparait M. Léon Bourgeois à la haute magistrature dont l'investit la confiance de ses collègues quand ils l'appelèrent à la présidence de la Chambre.
*
* *
L'émulation de ces compétiteurs raconte toute l'histoire, politique et intime, de l'homme d'État. Elle explique ses grands succès et ses menues disgrâces. Dans un monde où les caractères sont communément dépourvus de nuances, la physionomie de M. Bourgeois prend par là une originalité qui retient l'attention. Ce radical ombrageux qui dégage de la tolérance, ce sectaire cordial dont le sourire semble négocier encore quand son esprit se retranche dans de sévères non possumus, a je ne sais quel charme redoutable.
Avec M. Mesureur, on est tout de suite prévenu. M. Trouillot est sans mystère et M. Combes se confesse à première vue. Par son seul aspect M. Brisson vous garantit contre les surprises. Certains même, comme M. Pelletan, poussent la coquetterie jusqu'à se donner bénévolement des airs terribles; tels les guerriers gaulois, afin d'étonner l'ennemi, se paraient de têtes d'animaux. Dans la congrégation de la Maçonnerie, qui a hérité de la Compagnie de Jésus le goût du pouvoir, on distingue des cardinaux, des théologiens et des inquisiteurs: M. Léon Bourgeois en est le prélat. Le grand Architecte lui a donné l'onction, vertu romaine. Comme Berryer, qui emplissait ses poches de dragées, il aime les sucreries; et les modérés notent cette faiblesse humaine avec complaisance. Cependant ce charmeur ferait avec un sourire passer la révolution. Qu'est-ce en effet que la solidarité, telle qu'il l'envisage, sinon un essai de socialisme par la cordialité?
En 1896, j'eus l'honneur de le rencontrer à la table d'un spirituel écrivain. M. Léon Bourgeois était alors président du Conseil. Parmi les convives, se trouvait Mme Aubernon. Quand elle apprit que le farouche protagoniste de l'impôt sur le revenu allait venir, l'aimable femme, dont la sagesse réprouvait cette mesure fiscale, ne dissimula point son sentiment, et avec l'entrain de brave cantinière qui lui était familier elle déclara:
—Comment recevez-vous cet homme affreux qui nous menace de couper un plat sur nos menus? Je ne me gênerai point pour lui dire son fait!
En rentrant au salon, après le dîner, Mme Aubernon disait tout bas au maître de la maison, avec une stupéfaction comique:
—Savez-vous qu'il est très bien élevé?
Elle n'en revenait point. Deux heures de causerie avaient suffi à la conversion. En quittant le président du Conseil, la grande bourgeoise conservatrice était tout à fait conquise et, loin de lui marchander un rôti, elle lui eût, par surcroît, accordé un entremets.
L'éminent homme d'État opéra d'autres miracles. Quand il était préfet du Tarn, la puissance de sympathie qui émane de sa personne et de son talent suffit à ramener au calme les mineurs déchaînés. Et les deux aventures prouvent que, dans les occasions périlleuses, M. Léon Bourgeois sait toujours ce qu'il faut dire. Elles attestent surtout que l'éloquence peut guérir les blessures qu'elle fait, unissant ainsi les vertus de la lance d'Achille aux avantages du sabre de M. Prudhomme.
*
* *
La parole est l'arme, brillante et dangereuse, de M. Léon Bourgeois. Il la manie avec une finesse, une prudence, une possession de soi et un brio singuliers. Examinez-le à la tribune, solide et ramassé, tandis qu'avec sa belle voix enveloppante de baryton grave il glisse en douceur, parmi des ronrons rassurants, une petite mesure radicale. On a comparé M. de Freycinet à une souris blanche: M. Léon Bourgeois évoquerait plutôt l'idée d'un angora. Il pelote l'argument et le retourne avec volupté, comme s'il jouait. Cependant, même quand il fait le gros dos, on le devine, sous sa feinte indolence, souple, agile et prêt à rebondir. M. Jaurès et M. Millerand le caressent avec précaution, car ils savent que sous sa patte de velours cet orateur cache des griffes vigoureuses. Et M. Méline, de loin, le regarde avec considération.
Le secret de son action oratoire est peut-être dans la surprenante faculté qu'il possède de s'adapter aux milieux, grâce à laquelle il peut modeler son personnage comme dans son atelier de sculpteur il pétrit ses bonshommes de glaise, quand la politique lui laisse des loisirs. De même qu'il ne parle pas le même langage à des artistes ou à des sous-vétérinaires, il est autre, physiquement, dans les salons diplomatiques ou dans les clubs. Son habit, qui aux soirs de banquets populaires a des illusions de lustre, des défaillances de fraternité, et semble presque mal coupé, retrouve dans le monde une élégance assouplie, des flottements aisés et des revers orgueilleux; tant il est vrai qu'une âme forte est vraiment maîtresse du vêtement qu'elle habite! Ainsi, à certaines fêtes de la rue Cadet, sa rhétorique s'habille humblement et sa pensée se fait modeste, par charité.
*
* *
Ces dons réunis expliquent comment M. Léon Bourgeois obtint ses plus vifs succès dans les circonstances où l'on réclamait, plutôt qu'un homme d'action, un artiste capable, par son intelligence, d'envisager les différentes faces d'un problème, et, par son talent, d'en ajourner la solution avec une élégante maëstria. Quelle est, aussi bien, l'assemblée où s'affirmèrent avec le plus d'éclat la remarquable virtuosité et l'éloquence dilatoire de M. le président de la Chambre? C'est le congrès de La Haye en faveur du désarmement.
Il fallait un esprit particulièrement subtil et prudent pour sortir, sans rien casser, de cette entreprise généreuse qui faisait marcher les vieux diplomates, dans leurs escarpins vernis, sur des pointes de baïonnettes. Le rapprochement, en une petite ville de Hollande, de tant de ministres dont chaque parole d'apaisement semblait appuyée par des régiments invisibles éveillait vaguement dans la mémoire le refrain de Barbe-Bleue:
J'ai là-haut dans la montagne
Un petit gros de cavaliers...
Auprès de cette conférence pacifique sur une poudrière, la danse sur un volcan de M. de Salvandy prend des airs de polka de famille...
M. Léon Bourgeois était mieux placé que tout autre, en sa qualité de Français, pour sentir le danger de l'aventure: c'est en effet au lendemain de l'abolition officielle de la peine de mort que la guillotine fonctionna, dans notre pays, avec le plus d'entrain. La Terreur sortit tout armée d'un rêve d'idylle. Quelles surprises redoutables ne ménageait point à l'Europe le contact de tant de dignitaires internationaux animés d'intentions conciliantes?
Notre délégué comprit aussitôt que les plénipotentiaires attendaient moins des résolutions positives que des méditations philosophiques. A la conférence organisée selon le vœu d'un jeune et charmant monarque, il n'y eut qu'un conférencier, et ce fut lui. Ainsi se vérifia, sous une forme imprévue, la justesse de l'observation faite par lord Dufferin, ambassadeur d'Angleterre, sur le ministre des Affaires Étrangères en 1896:
«Avec celui-là, on peut causer.»
*
* *
Nous reverrons sans doute quelque jour, sur la scène, dans un rôle qui sera nécessairement le premier, les deux personnages qui se disputent l'empire de M. Léon Bourgeois; ce sera un spectacle attrayant dont les amateurs peuvent attendre beaucoup de plaisir et les amis de l'ordre un peu d'espoir.
Le politique, en somme, reste attaché aux vieilles conceptions de la propriété individuelle et du groupement patriotique. C'est déjà considérable. Mais l'artiste qui triompha à La Haye autorise d'autres espérances. Au congrès diplomatique de la Paix, il a rempli les fonctions de président; au fauteuil du Palais-Bourbon, il a fait office de diplomate.
L'orateur qui réussit à émouvoir un parterre d'ambassadeurs—le public le moins sensible du monde—est bien capable de faire «pleurer de tendresse» les loups de la Montagne. Et ce serait un curieux sujet, pour un peintre symboliste, que cette adaptation moderne du mythe d'Orphée: M. Léon Bourgeois accordant sa lyre entre les collectivistes et les radicaux de gouvernement.
Sans doute, il n'obtiendra pas plus le désarmement des partis qu'il n'obtint jadis le désarmement des peuples. Cependant sa belle chanson, qui berce harmonieusement le prolétariat, contribuera peut-être à ajourner les catastrophes.
PAUL DESCHANEL
Dans la série de portraits qui décore, au Palais-Bourbon, la salle de billard, la figure de M. Paul Deschanel met une note originale. A côté de M. Henri Brisson, de M. Burdeau, de M. Floquet et de M. Ch. Dupuy, il n'a pas l'aspect d'un successeur. M. Brisson, avec son air de condoléance distinguée, incarne «l'austère intrigant» de la troisième République. M. Floquet, pompeux et vide, spirituel et un peu sot, représente la noblesse du régime: insurgé décoratif et honoraire devenu un bousingot repenti qui sourit, du fauteuil, aux dames de la tribune diplomatique, et n'a conservé du rouge qu'à ses talons. M. Burdeau égaie ce Musée administratif par un profil embusqué d'homme d'affaire. Avec sa grosse franchise plébéienne et sa bonhomie très surveillée, M. Charles Dupuy est d'abord plus cordial. Son large dos auvergnat, dont on distinguait des galeries les vagues remous quand M. Jules Guesde agitait ses banderilles à la tribune, trouva tout de suite au fauteuil la courbe favorable à la sérénité. Certaines de ses répliques sont des modèles de bonne grâce meurtrière. Il distribuait les rappels à l'ordre comme des pensums, avec une brutalité distraite. Je sais un député qui, étant monté au bureau pendant une séance de tout repos, le surprit lisant les Mémoires d'outre-tombe. Le président Dupuy ne dissimula point son sentiment:
—Je m'ennuie ici, fit-il; je veux redevenir ministre de l'Intérieur!
On ne remarque sur le visage de M. Paul Deschanel aucun des traits qui frappent chez ses prédécesseurs. Il est remarquablement dénué d'ironie, de frivolité ou de dilettantisme. Durant ses quatre années de présidence, aucun geste, nulle parole, ne permirent de supposer qu'il eût conçu de doutes sur la toute-puissance de la raison. Il croit à la dignité de la Tribune, à la mission de l'orateur, à l'efficacité des beaux débats contradictoires, avec la foi d'un libéral de 1840. Et cette confiance est à la fois un phénomène de tempérament et d'éducation.
*
* *
Aujourd'hui, quand on analyse la fortune d'un homme politique, on est contraint le plus souvent d'en chercher les causes en dehors de lui-même. Les traits de sa psychologie sont épars sur cinq cents visages d'électeurs ou de clients. Représentatif et anonyme, il est le délégué d'un syndicat d'intérêts ou le dépositaire d'un bloc de rancunes. M. Paul Deschanel, lui, connaît le privilège d'avoir une personnalité. Sa carrière se développe sans heurts et sans à-coups. Si on l'examine aux différents âges de sa vie, on aperçoit que chaque exemplaire prépare le suivant et le produit sans efforts. Le petit collégien que M. Émile Deschanel conduit par la main, aux sorties du dimanche, en des endroits où d'augustes libertinages revêtent une sorte de dignité historique, contient déjà le futur portraitiste des Figures de Femmes et des Hommes d'État. On se rend en famille à la Vallée-aux-Loups et au parc de Sceaux, devant la petite maison où Chateaubriand faisait de l'exégèse religieuse avec Pauline de Beaumont, et au château où la duchesse du Maine réunissait une cour galante d'académiciens et de beaux esprits.
A vingt-cinq ans, lorsqu'il entre à la Chambre, il est vraiment un joli fils de la Révolution. Celle-ci n'a guère produit encore que des héros et des bohèmes. Dans le personnel hasardeux formé au club ou au café—le salon du peuple, disait le bon Spuller,—ce député aux manières discrètes et polies, qui fréquente des économistes éminents et qui a des maîtresses presque respectables, détonne gentiment. Loin de promettre un nouveau couplet à la chanson du petit père Lepère sur le Quartier Latin; ses aventures semblent préparer les éléments d'un piquant feuilleton pour de jeunes essayistes distingués du Journal des Débats. Les vieux parlementaires dont le ralliement à la République garde la mélancolie d'un second mariage, les Dufaure, les Rémusat, républicains fidèles mais sans entrain, regardent avec complaisance ce jeune homme qui a le sens de l'État, qui parle de l'Europe avec réserve et de la civilisation avec assurance, qui semble avoir toujours Turgot de moitié dans ses rêves de sociologue, et Vauvenargues en tiers dans ses liaisons.
A cette époque, M. Paul Deschanel est encore un peu grêle. On voit en lui une sorte de jeune premier de l'économie politique, admis à s'asseoir sur un tabouret devant le canapé fameux des derniers doctrinaires, et trempant avec déférence les tartines de Léon Say dans le thé d'une secrétaire perpétuelle. Sa vie, arrangée avec une symétrie un peu froide, s'appuie d'un côté sur le palais Mazarin et de l'autre sur le Palais-Bourbon; elle promet à la démocratie un élégant ministre de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, capable de parler avec un égal bonheur d'expressions à des universitaires, à des actrices et à des évêques.
Cependant, à travers les marivaudages de son adolescence politique, s'accuse déjà l'homme d'État. Au moment où ses premiers discours sur les céréales exaltent sur le problème du pain les belles parlementaires qui d'habitude s'intéressent surtout aux frivolités de la brioche, il écrit de fortes pages sur Frédéric II et M. de Bismarck, sur le second Pitt et sur Talleyrand, dans lesquelles on discerne déjà l'étroit accord de l'écrivain, du philosophe et du politique. Ces études n'attestent pas seulement une maturité, mais encore une âpreté singulières. Elles ne révèlent point un bon jeune homme d'État couvé par des idéologues afin de transposer dans l'action leurs doctrines orgueilleuses. Si l'on observe les visages de MM. Émile et Paul Deschanel comme on examine, sur les profils superposés d'une médaille les deux instants d'une race, on reçoit au contraire l'impression que la Providence commit une interversion de types et produisit, par mégarde, le premier avant le second.
Dès vingt ans, M. Paul Deschanel paraît l'aîné. Alors que dans sa verte vieillesse l'éminent écrivain du Romantisme des Classiques conserva la foi intrépide des vieilles barbes parmi lesquelles il promenait, un demi-siècle plus tôt, sa barbe finement taillée en pointe—exilé souriant qu'un scrupule de goût préserva de l'attitude prophétique et dont la main, au lieu de manier les foudres à la mode, lançait avec grâce les flèches brillantes d'un Athénien de la belle époque,—l'historien des Orateurs et des Hommes d'État, à peine au sortir de l'école, montre une prudence qui, chez l'héritier spirituel d'un républicain de 48, ressemble presque à une capitulation,—si la sagesse implique toujours quelques faillites sentimentales. Il compose avec Hobbes; il défend Frédéric II contre le duc de Broglie, qui juge avec des scrupules de salon le dur ouvrier de la grandeur prussienne; il vante Louvois et ses «coups de main».
On éprouve toujours quelque curiosité à voir marcher en bottines vernies, sur les pavés égaux et comme scellés des quartiers riches, un jeune politique dont les éducateurs furent de grands architectes en barricades, sous les pieds desquels les pavés de Paris ne tenaient jamais solidement en place. Mais M. Émile Deschanel naquit à la vie intellectuelle en 1849, tandis que son fils promena d'abord ses regards sur les réalités de 1871. Le premier admira la République dans la gloire de ses fiançailles, parée des illusions dont lui avaient fait présent, comme d'un cadeau de noce, de généreux utopistes; le second la vit, fille de l'Idéal guérie de ses chimères, succédant après une effroyable catastrophe à l'Empire qui, né de la Force, avait été conduit aux désastres pour avoir suivi les philosophes...
Et c'est peut-être pour cela que le rire de M. Paul Deschanel est sans gaieté.
*
* *
Ces nuances de physionomie ne furent point discernées par tous les collègues de M. Paul Deschanel. Ce député dont les soucis étaient singuliers, qui parlait familièrement de grandes dames mystérieuses et de ministres morts depuis cent ans, qui affectait de ne pas être troublé par l'odeur du maroquin, leur inspirait un respect mêlé de défiance, une admiration jalouse où il y avait presque l'amertume d'un reproche. Les parlementaires dont l'intrigue confesse avec une candide franchise les petits calculs lui tenaient secrètement rancune de sa réserve, comme s'ils lui eussent confié un secret sans recevoir de confidence en échange. Le menu fretin le soupçonnait d'entretenir avec la marquise Du Deffant des relations réactionnaires. Et l'on percevait vaguement autour de lui le cri fameux du 16 juin 1848: «A bas les gants!»
Le malentendu n'est point inexplicable: les Chambres, riches de politiciens, sont d'ordinaire très pauvres d'hommes d'État. Ces deux variétés de personnages se proposent des tâches différentes. Les uns ne craignent point d'engager l'avenir afin d'assurer l'équilibre de forces menaçantes; ce sont des praticiens qui parfois pétrissent en cuisiniers habiles la pâte électorale: leur horizon est borné par la législature. Les autres se sentent responsables devant l'histoire, et la conscience d'être les dépositaires d'un long dessein les rattache plus étroitement aux anciens gérants de la France qu'aux gouvernants successifs de l'heure présente. Ils ont le sens de la continuité.
Par son tempérament, M. Paul Deschanel appartient à la deuxième catégorie. Et l'on note avec surprise que sa hauteur de vues coutumière fut distinguée d'abord par les socialistes. En 1896, lorsqu'il prononça les beaux discours où la passion brisait enfin l'équilibre harmonieux de ses jolies harangues, un député d'extrême-gauche déclara:
—C'est le seul homme de son parti qui ait des idées!
L'hommage est un peu exclusif. Il signifie sans doute que, dans son souci de l'ordre public, l'ancien président ne confesse aucune de ces arrière-pensées égoïstes qui prêtent à certains chefs du centre des figures d'avoués montant la garde devant un coffre-fort,—basochiens qui opposent à la Révolution des exceptions de procédure et comptent l'empêcher de passer en lui demandant ses papiers. Dans ses deux manifestations les plus retentissantes, le discours de Carmaux et le discours sur le socialisme agraire, on trouve le mot: idéal. C'est une rencontre qui plaît dans le langage d'un modéré.
Ce tourment du noble but à atteindre parmi la diversité des obstacles, perce toujours dans les entreprises politiques de M. Paul Deschanel. La mutualité dont il se fait l'apôtre aurait ravi La Fayette comme «le meilleur des socialismes». C'est le socialisme raisonnable. Il renferme peut-être une solution. Mais il ne monte pas à la tête... Il lui manque sans doute, pour faire prime, d'être mis en valeur par les banquiers de Salente.
A. NAQUET
Dans le concert des orateurs et des romanciers qui prêchent la croisade pour l'élargissement du divorce, il est une voix qu'on est surpris de ne pas entendre: celle de M. Naquet. L'ingratitude des hommes, sinon des femmes, l'a rejeté dans l'oubli, ce Purgatoire des gens qui firent trop parler d'eux. Et aujourd'hui, dans le recul de sa gloire légendaire, l'auteur de la loi de 1884 semble être un personnage symbolique et lointain, un patriarche biblique et un peu bohème, le patriarche des petites divorcées. Cependant, avec sa belle tête de prophète et ses gestes menus de guignol, M. Naquet réalise encore, dans les mélancolies de l'honorariat, un des types les plus significatifs et les plus amusants de l'époque.
J'ai souvent songé à l'admirable compère de revue qu'on ferait avec le personnage de M. Renan. On se le figure aux Champs-Élysées, en une bouffonnerie grandiose montée par Ézéchiel et mise en scène par Lucien de Samosate, faisant défiler devant sa bonhomie amusée les gros faits divers de l'histoire et les tragédies futiles de l'humanité. A côté de lui, M. Naquet serait une commère d'une ampleur et d'une dignité merveilleuses. Autour de cet apôtre flotte un vague parfum de demi-monde. Les caricaturistes de la monarchie de Juillet imaginaient volontiers M. Guizot partant en voyage avec un faux-col, une paire de chaussettes et le grand cordon de la Légion d'honneur enveloppés dans un journal. On se représente d'abord M. Naquet muni d'un cabas. En ce meuble intime, qui est son accessoire de théâtre, sont entassés pêle-mêle des théories et des potins, des projets de constitution et des recettes d'élixir. Ce n'est pas un fait indigne de remarque qu'au moment même où il forçait le Code avec la loi du divorce, M. Naquet inventait une excellente teinture de cheveux, offrant ainsi une suprême ressource de séduction aux épouses incomprises. Il tient à la fois de l'abbé Sieyès et de Mme Cardinal, du législateur et de la revendeuse à la toilette. Du premier il a le goût des constructions idéologiques; de la seconde, le liant, l'absence de morgue, la force persuasive, la cordialité un peu molle et l'obligeance insidieusement transactionnelle.
C'est dans son arrière-boutique, propice aux abandons des confidences, qu'il reçut, un jour de 1888, la visite d'un charmant général qui musardait aux devantures. Avec sa courtoisie empressée, M. Naquet étala devant lui ses occasions.
—Voici une bien jolie constitution, fit-il: elle est en excellent état et elle fut à peine portée...
*
* *
Envisagée sous cet aspect, avec son comique sérieux, son intelligence supérieure et son dédain des partis pris, la figure, si complexe, prend une sorte d'unité qui impose. On ne saurait prétendre, en toute justice, qu'il ne se montra pas versatile; il fut surtout achalandé. Les idées n'offrent à ses yeux qu'une valeur d'échantillon. Et, s'il ne parvint jamais à fixer son choix entre les opinions des hommes, ce n'est point indigence intellectuelle, mais plutôt excès de richesse: une sorte de scrupule lui fait tenir la préférence pour une injustice. Son souci constant fut d'habiller les époques avec les systèmes qui leur seyaient le mieux.
M. Naquet me conta jadis une anecdote qui marque agréablement son honnête soumission aux circonstances. C'était chez Victor Hugo, quand l'auguste poète, encore un homme et déjà presque un dieu, semblait une statue vivante que le bronze gagnait. M. Édouard Lockroy, qui était un peu son secrétaire, un peu son ami et un peu son gendre, servait sa gloire avec la piété d'un lévite et le zèle d'un ménager. Il introduisit un soir dans le sanctuaire son ami M. Naquet. Hugo l'accueillit avec bienveillance et, tout de suite, se montra familier.
—Que pensez-vous, fit-il, de l'immortalité de l'âme?
La question troubla M. Naquet, qui aperçut d'abord un conflit entre sa philosophie et sa politesse; il s'appliqua à être sincère avec prudence:
—Mon cher maître... fit-il timidement, s'il faut vous dire le fond de ma pensée... non... je ne crois pas à l'immortalité de l'âme!...
Mais aussitôt, confus de son audace et de sa partialité, il esquissa, par décence, un mouvement de retraite.
—Je n'y crois point, ajouta-t-il, d'une manière générale. Sans doute, certains êtres d'exception, comme vous, par exemple, peuvent prétendre à vivre éternellement; toutefois, pour mon compte, je ne me vois pas immortel!
Impassible, énigmatique, olympien, Hugo demeurait abîmé en sa méditation. Enfin une voix de basse profonde sortant de sa poitrine rompit le silence sacré:
—Ça peut se soutenir!
M. Naquet écouta la déclaration avec la gravité qui lui est habituelle, car il est remarquablement réfractaire à l'ironie: un augure qui ne rit pas. On peut même dire qu'il fut inconstant sans légèreté. Quand on observe la suite de ses actes publics, on aperçoit sans doute des sautes brusques et des raccourcis violents qui déconcertent; néanmoins, si, dans sa carrière, les phénomènes se succédèrent sans ordre apparent, les syllogismes qui constituent la trame de cette tapisserie bariolée s'enchaînent avec force. M. Naquet fut volage, mais sa versatilité resta rationnelle. Les raccords de ses évolutions furent cimentés avec soin. Après la défaite du boulangisme, pareil à Encelade sous sa montagne, il soulevait de loin en loin, avec de patients efforts, le poids des malédictions dont les parlementaires l'accablaient: «Il faut que je vous dise...» murmurait une voix sortant des décombres. Et le commentaire était toujours ingénieux et compliqué.
*
* *
L'histoire des variations de M. Naquet ne serait pas un livre frivole. En 1889, il déclarait, avec une énergie communicative: «J'aimerais mieux me couper le bras que d'avoir écrit ce livre!» faisant allusion à une œuvre de jeunesse, Religion, Propriété et Famille; d'inspiration nettement libertaire. En 1900, il eût volontiers coupé l'autre, en se rappelant ses péchés de 1889. Cependant M. Naquet possède toujours ses deux bras qu'il agite avec une vivacité méridionale pour ramasser, dans le cercle de sa dialectique, ses conceptions aventureuses.
On croirait qu'une divinité maligne, un Tentateur facétieux, goûtant un plaisir égoïste au spectacle de cet acteur exceptionnel, l'élut par décret nominatif en vue de se donner la comédie, et prépara les événements avec une sollicitude jalouse, à seule fin de ménager à M. Naquet des rôles dignes de sa souplesse et de sa fantaisie. De fait, ses efforts successifs vers la sincérité furent sans cesse trahis par les circonstances. Ennemi de toutes les armes à feu, des revolvers passionnels comme des artilleries internationales, il devint, par un concours imprévu d'incidents, le chef d'un parti où s'entre-choquaient les épées. Philosophe secrètement nihiliste, il fut convié par la fortune à plaider la cause de l'ordre et de la discipline. C'est de la même écriture cursive et fortement liée qu'il mandait à la Croix: «Nous autres catholiques, nous devons voter... etc.» et que, dix ans plus tard, il notait cette pensée charmante, dans la préface qu'il composa pour l'Aurore de la civilisation de Spence: «Le livre que je crois intéressant de faire connaître aux lecteurs français est fort loin d'être conforme à mes doctrines et à mes idées...»
En vérité, quand on observe cet acharnement diabolique du Destin contre M. Naquet, on se demande si l'on doit l'admirer comme un éminent virtuose ou le plaindre comme une illustre victime.
*
* *
Son nom n'en demeure pas moins attaché à l'une des deux ou trois lois importantes de ces trente dernières années. Notre dessein n'est pas de produire ici un réquisitoire contre le divorce, ni un plaidoyer en sa faveur. Cependant on éprouve une sorte de satisfaction à reconnaître en M. Naquet son père légitime. C'est à ce philosophe qu'il appartenait d'introduire dans la famille le provisoire dont il fit la loi de la République. Tandis que les anciens ministres sanglaient la société dans des conventions rigides (M. Guizot, dont j'évoquais, pour l'amusement du contraste, l'austère image, ne signa-t-il point l'Amour dans le mariage et la Démocratie en France?) M. Naquet dénoue les ceintures des épouses et les liens de l'État. Un seul article manque à son étalage: le corset.
On devine aisément le tour que prendrait la causerie entre M. Naquet et Renan.
—Sans doute, dirait le premier, le problème de «l'amour organisé» (excusez-moi si je n'ai pu me défaire encore des mauvaises habitudes de langage prises dans les Parlements) peut être réduit à cette alternative: est-il préférable de partir pour le provisoire avec l'idée du perpétuel ou d'aller au perpétuel avec l'idée du provisoire? A ce banquet des Mânes du bon vieux temps, où j'eus l'honneur de vous être présenté, je connus aussi deux écrivains qui furent célèbres sur la terre au XIXe siècle: MM. Benjamin Constant et Alphonse Daudet. Or le premier raconte, en son Adolphe, l'aventure d'un jeune homme infiniment distingué qui abandonna, après une courte liaison, une femme charmante en laquelle il avait cru voir la compagne de sa vie; et le second nous montre au contraire, dans Sapho, un amant qui ne peut se résoudre à quitter, dix ans après, un modèle dont il avait pensé faire le divertissement d'une semaine. Ce double phénomène, bien que ressortissant à la catégorie des passions illégitimes, ne vous paraît-il pas remarquable?
—Je n'entreprendrai jamais, quant à moi, répliquerait M. Renan, de révoquer en doute la puissance de l'habitude. C'est une maîtresse astucieuse et tyrannique. Elle enserre hypocritement en des liens subtils l'amoureux désarmé, comme les habitants de Lilliput surent captiver Gulliver endormi. C'est pourquoi Jupiter, sans être, il faut bien en convenir, un esprit supérieur, témoigna de quelque sens lorsqu'il rangea l'Habitude parmi les suivantes de Vénus. Je compatis aux malheurs de M. Jean Gaussin et de cette demoiselle Sapho. Néanmoins un attachement fondé sur l'hygiène et la cordialité ne saurait me satisfaire. Avec ce charmant Adolphe que vous évoquez si fort à propos, M. Constant s'écrie: «Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle...» Voilà une belle pensée.
—Elle ne l'empêcha point de lâcher Ellénore.
—Il est vrai que cette dame éprouva, par la suite, de graves ennuis à cause de ses complaisances. Comment une personne, malgré sa séduction qui paraît certaine, monsieur, aurait-elle prétendu fixer une amitié qui échappa tour à tour à Bonaparte et aux Bourbons? Ce M. Benjamin Constant était un infidèle. Les abonnés des Débats ne le virent point sans surprise, dans un court espace de temps, se déclarer avec une égale aisance impérialiste et royaliste...
—C'était un excellent républicain.
—Il n'en est pas moins remarquable que l'égoïsme d'un libertin se rencontre, sur ce chapitre, avec la prudence de l'Église. Et l'événement ne m'étonne pas: seuls les libertins savent parler de la pudeur avec convenance. Nos meilleurs saints furent d'éminents pécheurs. Les anathèmes et les cantiques, les cérémonies dont ils aggravent les volontés de la nature, prêtent à l'amour une sorte de beauté terrible et de grandeur inhumaine. Les hommes comme vous et moi, qui connaissent surtout les nobles passions de l'esprit, montrent d'ordinaire plus d'innocence. Ils estiment téméraire de placer une chose fragile comme l'œuvre de chair en face de l'éternité. C'est que la nature offre de faibles ressources pour égaler ces sublimes promesses... Ne regretteriez-vous point, cependant, la charmante illusion qui permit à une La Vallière de s'abîmer vingt ans en un cloître afin d'expier la faiblesse d'avoir obéi au désir d'un auguste amant?
—Je le regretterais!
Et la conversation continuerait ainsi, sévère et futile, entre les célèbres partenaires: M. Naquet négligé de langage et de tenue, M. Renan étalé en son fauteuil avec une majesté familière et roulant les pouces agiles de ses mains jointes sur son ventre de chanoine...
*
* *
Toutefois si M. Renan, nihiliste onctueux, parut se complaire parfois à dire la messe devant des autels vides, M. Naquet, destructeur cordial, méprise les jeux illusoires. Quand il trottine de son pas menu, l'air grave et la tête penchée sur l'épaule, cet apôtre infatigable des Gentils parmi les Fidèles sait toujours où il va. Que des législateurs se rencontrent avec des gens de lettres afin de réclamer la revision de l'article 298 et s'emploient à rendre l'adultère respectable en instituant le principe de la fidélité par report, M. Naquet accueille leur concours avec gratitude; pour obliger les complices, il trouverait au besoin, dans son bric-à-brac, de l'estime en solde. C'est qu'en tombant tour à tour, chacune des petites barrières protectrices du mariage ouvre la voie à la réforme qui reste l'objet véritable de son apostolat: l'union libre.
Du moins, il est logique. La logique fut son tourment, sa débauche et sa bonne foi. Les vieux docteurs reconnaissaient en elle un jeu démoniaque et le prince de Talleyrand confessait avoir appris au séminaire l'art de persuader les chancelleries. Produit brillant des laboratoires de toxicologie, agrégé précoce des facultés de médecine, M. Naquet a le tour d'esprit d'un théologien: longtemps il se plut, avec une joie presque coupable, au commerce des évêques et à la fréquentation des casuistes. C'est sans doute pour ce motif que le comte Dillon déclarait en 1889:
—Naquet, ce sera notre ambassadeur auprès du Saint-Siège!
PAUL DÉROULÈDE
Monsieur Paul Déroulède a été l'objet des égards particuliers de la démocratie française. Celle-ci lui réserva une faveur qu'elle accorde d'ordinaire aux seuls membres des familles régnantes: elle l'exila. Et ainsi elle le montre, isolé comme un prétendant, aux trente-six millions de citoyens qui sont libres de circuler dans les limites des frontières nationales.
On se rappelle l'équipée qui valut à M. Paul Déroulède cet hommage exceptionnel. Un jour il arrêta dans la rue un cheval par la bride. Malheureusement il y avait un général dessus. Et ce fut un grand désarroi dans le monde parlementaire...
Ce geste provoqua naturellement, entre le tribun et le général, quelques paroles d'explication auxquelles d'aucuns entendirent attribuer un sens criminel. A l'inverse de la Grande-Duchesse, les politiques n'aiment point les militaires; ils les couvrent d'or, de passementeries et de croix; ils ne réclament d'eux que le silence. L'appareil pompeux et le caractère entier de ces fonctionnaires leur inspirent à la fois du respect et de la défiance.
Quand la République était mineure, elle eut un flirt avec un soldat de fortune; Boulanger lui avait murmuré à l'oreille les paroles qu'on dit en dansant. Elle sembla prendre plaisir à ces déclarations. Aussi bien, dès qu'elle devint une grande personne, ses tuteurs usufruitiers employèrent-ils leurs talents à la convaincre que les meilleurs mariages sont les mariages de raison. Seul Félix Faure lui permit d'accrocher sa robe de mousseline à des éperons d'officier, dans les sauteries officielles. Et entre ces vieillards jaloux, la petite songeait, comme les héroïnes de la fantaisie de Musset: A quoi rêvent les jeunes filles.
Elle lut, dit-on, en cachette, le récit d'une belle aventure appelée l'Histoire de France, puis s'exalta, pendant des nuits, aux péripéties d'un feuilleton mal écrit, comme sont d'ordinaire les feuilletons, mais palpitant, et qui a pour titre: l'Histoire du Consulat et de l'Empire... Les bibliothèques des hommes publics sont pleines de mauvais livres.
C'est sans doute pour avoir remarqué sa mélancolie, ses facultés romanesques et son goût de la lecture que M. Paul Déroulède lui proposa de l'enlever.
*
* *
Le geste était chevaleresque, charitable et imprudent. Quand on examine l'homme et non le politique, avec la seule curiosité de décrire une physionomie autour de laquelle s'agitent des passions, il est permis de prêter un sens arbitraire aux gestes. Et le geste de M. Paul Déroulède était esthétique. L'amoureux ne se proposait point d'enlever Marianne pour faire d'elle une gourgandine. Après lui avoir donné son bras, il lui eût offert sa main.
M. Déroulède n'est pas, à proprement parler, un soldat. On ne distingue sur sa personne aucun des brandebourgs qui sont les signes manifestes d'une âme héroïque. Nul de ces artifices extérieurs ne fortifie sa séduction. Cependant les larges plis de sa redingote flottent au vent comme des drapeaux. Il porte à la boutonnière de son habit un énorme ruban rouge, à la façon des officiers en demi-solde. Il est le seul Français, enfin, qui puisse laisser tomber sur la nappe, à la fin d'un dîner intime, de grands mots solennels sans provoquer le sourire. Il est à l'aise dans la magnificence. M. le général Hervé a très justement marqué sa place dans nos effectifs de réserve: comme La Tour d'Auvergne était le premier grenadier de France, il en est le premier clairon. Et tout cela lui donnait, aux yeux de la pupille des Bartholos constitutionnels, la grâce martiale d'un jeune premier de Brumaire, dont les intentions seraient honnêtes.
Le sympathique exilé me disait un jour: «Henri Martin aima la France comme un mari, mais Michelet l'aima comme un amant.» Parole profonde et charmante qui révèle tout de suite dans quelle catégorie il convient de ranger son auteur! Oui, M. Paul Déroulède apporta dans l'amour de la patrie des nuances de sensibilité que nous réservons d'ordinaire à l'amour tout court. Il ne se contenta point d'avoir pour la France une affection conjugale. Comme Michelet, il est un amant (non d'ailleurs dans le sens où l'on prend vulgairement ce titre, car il est des maris qui sont des amants et, d'autre part, des amants qui ne seront jamais que des maris): je veux dire que sa passion demeura toujours à l'état de crise et ne s'apaisa point dans l'accoutumance...
Et c'est pour cette raison qu'il est téméraire et casse-cou. Peut-on demander à un amant de témoigner dans ses hommages la déférence conjugale que place dans les siens M. Wallon? Le poète dont les premiers vers à Ninon sont adressés à l'Alsace-Lorraine ne peut respecter comme une œuvre définitive les proses d'une Constitution.
*
* *
Fort heureusement, ces nuances de sentiment ne furent point comprises—le jour de la Folle Journée—par le général Roget lui-même. Quand le barde, en proie au lyrisme, se précipita au-devant du brigadier, celui-ci se contenta d'indiquer au caporal-sapeur, avec son sabre, le chemin de la caserne de Reuilly. Et l'impassibilité superbe du général assura, sinon le salut de la République, du moins l'acquittement de M. Paul Déroulède.
Le jury avait traité le séducteur avec l'indulgence d'un bon oncle; les Pères conscrits, assemblés en conseil de famille, voulurent donner à son coup de tête la gravité d'un coup d'État. Ils l'expulsèrent de la maison. Et la rigueur de l'ostracisme prolongé dont on l'honore incline les sceptiques eux-mêmes à admettre que l'auteur des Chants du soldat pourrait bien être un homme dangereux...
Que faut-il croire? M. Déroulède est-il un charmant et éloquent toqué capable de belles imprudences, un Don Quichotte fonçant au hasard sur les moulins à vent parlementaires, ou un citoyen en même temps généreux et adroit, enthousiaste et habile à diriger ses emballements? Qui le saurait, et le sait-il? En somme, Corneille lui-même a un fond de basoche... M. Paul Déroulède a l'œil bleu et aigu, il est poète et son père était avoué.
M. BRUNETIÈRE
Ferdinand Brunetière revint, un jour, de Rome avec une bénédiction du Pape et la cravate de Commandeur de Saint-Grégoire le Grand dans sa valise. Il avait prêché sur Bossuet, au Vatican, devant une assemblée de princes de l'Église, comme Talma interprétait Corneille à la Comédie, devant un parterre de rois. Ce fut peut-être la minute suprême de sa carrière. Le succès qu'obtint dans la Ville Éternelle notre compatriote n'est point pour surprendre. Rome, la Rome moderne, avec ses cathédrales, ses palais et ses maisons de rapport, et où les tramways électriques balaient de la poussière d'histoire, est bien le cadre d'un théoricien qui aime à envisager les choses sous l'aspect de l'éternité et sous l'angle de la polémique.
Sa phrase se pare naturellement du vertugadin et porte sans faiblir la gloire de la papillote; elle se trouve à l'aise dans les berlines de gala, munies de valets poudrés. C'est pour cette raison que, le rencontrant vers le pont des Arts—à l'époque où il fréquentait dans le quartier,—le romancier de Pot-Bouille, dont la Muse traîna toujours un peu la savate, comme ce «torchon d'Adèle», l'interpella en l'appelant chienlit de la langue.
Cependant, M. F. Brunetière n'est point un doctrinaire apaisé que la majesté du cortège assoupit dans les doux cahots d'une allure solennelle. De même que M. de Vogüé, il se plaît aux «regards historiques». Mais il ne se contente pas d'observer le monde à travers la buée d'un songe mélancolique et lointain, derrière les vitres relevées d'une portière. Il abaisse le carreau afin d'apercevoir plus exactement le remous et le tumulte de la rue: au besoin, il descendrait sur le trottoir.
M. Brunetière est un homme étonnant. Il évoque assez l'image d'un de ces gardes nobles, immobiles dans la pompe archaïque du costume dessiné par Michel-Ange, qui serait armé d'une carabine Lebel. D'ailleurs, pour être informé sur les progrès de la balistique, l'écrivain de «Science et Religion» n'en demeure pas moins attaché aux vieilles disputes d'école, qui offrent un vaste champ de bataille: la science est-elle en faillite? la chimie organique se suffit-elle à elle-même? la mécanique céleste ou la géométrie transcendante sont-elles capables d'élucider le mystère dont nous sommes entourés? voilà les problèmes qui éveillent sa passion et stimulent les merveilleuses ressources de sa stratégie.
Les beaux travaux d'approche, les rares mouvements tournants, les rudes assauts, les vigoureux appels de triomphe!
*
* *
On comprend que la curie romaine ait accueilli M. Brunetière avec des égards singuliers. De toutes les recrues qui lui viennent des chefs de la pensée contemporaine, celle-là est sans doute la plus précieuse. Mgr Dupanloup disait un jour de M. Jules Simon, en souriant: «Il sera cardinal avant moi!» M. Brunetière n'est pas de ces hommes égarés sur leur véritable vocation qui forcent un prêtre à reconnaître, dans l'enveloppement d'un geste, dans la caresse d'un accent, dans l'hésitation d'un regard, la complicité secrète d'un allié, un frère qui s'ignore ou qui se réserve. J'imagine, au contraire, qu'à la fin des dîners romains où l'on honore le Seigneur au moyen de rares volailles et de subtils coulis, ses signes de croix énergiques surprirent d'abord les monsignori qui escamotent un bénédicité distrait en glissant une main molle sur des surplis soyeux. Sa voix, qui déjà éclate dans un fumoir, déconcerta peut-être les familiers de la Cour pontificale, la cour du monde où l'on parle le plus bas et où, pour cette raison, le gouvernement de la République envoya un ambassadeur très remarquable et, dit-on, atteint de surdité.
M. Brunetière n'est pas né «d'Église»: c'est visible. La perspective d'une belle direction d'âmes, une imposante armée de consciences à guider peuvent séduire un esprit comme le sien, né pour le commandement. Mais il ne montre ni l'humilité du curé de campagne qui poursuit sans bruit le train-train de son sacerdoce, ni la sérénité du chanoine qui accomplit paisiblement sa besogne de propagande, garanti par des douillettes ouatées contre les courants d'air du siècle. On ne lui découvre pas davantage cette patience, admirable de sécurité, du dignitaire ecclésiastique qui manie la faiblesse humaine comme un virtuose, en pressant d'un doigt discret un ressort subtil de vanité ou d'orgueil, et dont les sages lenteurs sont un si bel acte de foi dans l'avenir. Ces grands prélats opportunistes, qui se parent de nos misères comme les missionnaires de Chine s'habillent en mandarins, excellent dans l'art de différer les solutions avec grâce. L'évêque de Pékin, interviewé par un journaliste, déclarait: «Croiriez-vous, monsieur, que, sur les cinq mille élèves formés par nos Pères, nous n'avons pas eu, en dix ans, une seule conversion. Est-ce beau?» Cette diplomatie à longue échéance qui, d'aventure, s'attarde dans les sentiers de traverse en savourant des foies gras, comme l'armée de Grouchy, le jour de Waterloo, mangeait des fraises, cette manœuvre de temporisateurs qui laisse à la Providence tout le travail, ne nourrit point la combativité de M. Brunetière. Il est pressé d'agir par lui-même, de donner son coup de pouce personnel aux événements... Ainsi que les médailles, les événements ont une valeur propre, mais ils portent toujours l'effigie d'un maître. M. Brunetière ambitionnerait de les frapper à son image. Pour le surplus, son génie ambitieux nous garantit qu'il s'arrangera ensuite à les faire cadrer avec les desseins du Très-Haut.
*
* *
On a dit: «Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» M. Brunetière fit mieux: il rajeunit la Providence. Il s'institua son confident, son tuteur, son directeur de conscience—j'allais écrire: son imprésario—grâce au crédit exceptionnel dont jouissent toujours les conseillers auprès des souverains en exil. Avant que l'éminent doctrinaire ne prît en mains ses intérêts, celle-ci semblait se résigner à l'effacement. En l'amenant à douter de soi, Renan avait énervé sa puissance. M. Janvier de la Motte m'a raconté la jolie distraction de son doyen de Normandie qui, sur les instances d'ouailles alarmées par cinquante jours de sécheresse, avait organisé une procession afin d'attirer l'eau du ciel. Comme on rentrait au presbytère, des gouttes commencèrent à tomber. Le digne prêtre considérait les nuages avec extase: «Il pleut! fit-il; quelle heureuse coïncidence!» Avec la collaboration de M. Brunetière, la Providence est encore capable d'accomplir de grandes choses. Il lui donnera de l'esprit de suite, de l'ingéniosité, la foi en soi-même, le sentiment de son rôle, mais surtout la notion de l'ordre et le goût de la volonté. N'est-ce point par ces vertus que le célèbre académicien s'impose d'abord à l'admiration?
Ce critique césarien, réduit par les circonstances à gouverner des ombres, a le tempérament d'un homme d'État. Dans l'idéologie, il n'est pas seulement un maître, il est un monarque. De même que Louis XIV, il dirait volontiers: «Mes belles lettres.» Notez aussi bien comme, sous sa discipline, les créateurs, qui ne sont pas toujours dans le secret de leur fécondité, viennent se ranger docilement à la place qu'il leur assigna! Ils font presque figure de fonctionnaires: préfets corrects, ou somptueux ambassadeurs du génie français, illustrant, à leur date et dans leur ordre, les systèmes de M. Brunetière. Molière paraît-il? Il l'attendait. Lesage sort-il du néant? Sa place était prête. Beaumarchais éclate-t-il? Sa venue était inévitable. M. Brunetière examine le défilé de ces illustres «témoins» d'un regard paternel, mais sans tendresse. Seules les incartades de l'individualisme ne trouvent point grâce à ses yeux. Malheur à l'imprudent que l'esprit de révolte ou le goût de l'indépendance poussent à s'évader de la règle ou à rompre la solidité de l'armature sociale! Tel que Gœthe, à des désordres il préférerait un crime.
C'est ainsi qu'il fit comparaître devant son tribunal, en qualité de schismatiques, doña Sol et Marie de Neubourg, et qu'il requit contre Pauline, l'admirable Pauline de Polyeucte, comme entachée de romantisme. Que les rigueurs de cette juridiction impitoyable nous semblèrent tristes, parfois! A l'égard de Baudelaire, encore, notre pitié ne s'émeut pas trop: il commit, d'autre part, assez de péchés pour mériter de menus désagréments. Mais l'abbé Jérôme Coignard poursuivi pour vagabondage, voilà qui alarme notre sentiment de la gratitude! Tenez pour certain que nous apercevrons sur le banc, un de ces jours, M. J.-K. Huysmans, prévenu d'avoir cherché, aux matines du cloître, des jouissances équivoques. Et ce moine étrange, qui laisse émerger des poches de sa robe de bure des épreuves d'imprimerie, ne sera pas épargné...
*
* *
On peut détester M. Brunetière,—la haine d'ailleurs n'est point un si banal hommage!—trouver son joug insupportable, sa tyrannie impertinente: il ne saurait laisser indifférent. Il est une force, et la force aussi est une grâce chez un homme. Néanmoins ce virtuose qui soulève, sans apparent effort, des paradoxes considérables, laisse au lecteur subjugué une sorte d'inquiétude. Son prosélytisme est-il l'acte de foi d'un croyant ou le scrupule d'un directeur de conscience soucieux de ses responsabilités, qui se propose d'assurer, par une obligeante tutelle, notre bonheur, sans nous mettre dans la confidence de sa politique?
On conçoit que sa nature l'ait porté spontanément vers l'aigle de Meaux. Comme Bossuet avait offert le concours de Dieu à la monarchie absolue, son historiographe apporta l'appoint de la critique évolutive à la Providence. En cette conjoncture, M. Ferdinand Brunetière fut mieux qu'un éloquent moraliste: un habile tacticien. J'imagine toutefois que les succès d'Académie ne doivent pas apaiser sa fougue. C'est dans les luttes violentes du Parlement qu'on souhaiterait le voir dépenser son exubérance oratoire, ses vigoureux syllogismes et sa dialectique impérieuse. Si ceux de ses pairs qui tournent aujourd'hui leurs curiosités vers la chose publique semblent avoir des tempéraments de sénateurs, c'est à la chambre des députés qu'on aperçoit d'abord M. Ferdinand Brunetière, comme à sa vraie position de combat.
HENRI LAVEDAN
De tous les écrivains que la grâce de Paris a touchés, M. Henri Lavedan est le seul qui ne soit pas un sceptique. Examinez-le dans la rue, tandis qu'il raconte à quelque ami une anecdote édifiante et scabreuse: c'est toute une comédie. Il la joue et il la mime avec un entrain surprenant. Le scénario posé, l'action se hâte vers le dénouement; et à travers le récit passent des silhouettes de snobs et de viveurs: on saisit une grimace furtive, une remarque d'une savoureuse drôlerie. La figure pétillante de malice, le narrateur invoque le témoignage du juge improvisé, le presse de goûter la joyeuse amertume de l'histoire. Mais bientôt les feux de la rampe s'éteignent. Le visage de M. Henri Lavedan prend une expression recueillie et presque confidentielle. Alors de l'épisode qu'il vient de conter—contribution inédite à la Haute ou à Leur Beau Physique—il détache avec précaution un trait de muflisme innocent, de vanité ingénue, de cordiale sottise, qu'il vous présente du bout des doigts en amateur, avec une joie triomphante et une légère consternation.
*
* *
L'œuvre entière de M. Henri Lavedan révèle cette inquiétude. Derrière ses fantaisies les plus débridées on devine, dans la coulisse, un régisseur attentif qui dirige la mise en scène, règle les entrées et vient saluer au dénouement: c'est le moraliste. On ne consentit point toujours à l'apercevoir, et lui-même sembla parfois garder son programme dans sa poche. C'est que les moralistes ne cherchent plus à s'afficher. Jadis ils officiaient avec apparat. Le siècle leur accordait de la faveur; ils étaient d'accord avec l'État. En surveillant d'un regard ironique les jeux des passions, ces dignitaires de la pensée gardaient par devers eux des secrets importants, comme font les ministres. Leur raison sûre de soi se plaisait à resserrer les forces contrariées de la nature en des formules élégantes, comme les ingénieurs des ponts et chaussées maintiennent le cours d'une rivière entre les maçonneries des quais. Et les initiés souriaient avec orgueil à ces jolis travaux d'art.
Aujourd'hui l'État ignore les moralistes; les philosophes les chicanent; le peuple ne subit pas leur prestige. Le noble privilège dont ils étaient revêtus est devenu une tâche ingrate. Pour avoir quelque chance d'être entendus, il leur faut renoncer les signes extérieurs de leur dignité. Aussi apportent-ils autant de soin à se travestir sous des vêtements modestes que leurs prédécesseurs montraient de morgue à se parer de leurs titres. On ne distingue plus guère que M. Paul Desjardins qui se hasarde encore à dire le bien avec effronterie. Les autres moralisent avec précaution et, pour ainsi parler, en s'excusant. Au lieu de proposer une sagesse comminatoire, ils s'emploient à retenir les libertins, surpris et apprivoisés par des propos fraternels.
La conscience avec laquelle, en leur apostolat utilitaire, ils adoptent les manières et le ton des épicuriens donna souvent le change, même aux personnes les plus recommandables. Néanmoins un avertissement détourné, une menace sournoise, démasquent bientôt, jusque dans le tapage des petites fêtes, ces faux compagnons de l'armée de la noce, solides à leur poste, appliqués à leur besogne et amenant à résipiscence un clubman fatigué: ainsi les anciens sergents de recrutement enrôlaient, la bouteille en main, les mauvais sujets dans les contrôles du Roy.
Ce genre de propagande est périlleux. Car le consommateur qui ne contracte point d'engagement a fait un pas de plus dans le chemin de l'ivrognerie. Ah! c'est un métier difficile que le métier du moraliste! Sa tâche était aisée quand la Vérité sortait sans façon, à la première requête, de son puits, reconnue aussitôt et traitée avec égards par tout le monde, en un mot très incessu patuit, comme parle Huguenet dans Georgette Lemeunier. A présent il faut la dévoiler avec prudence tandis qu'elle se lève, fardée et demi-nue, d'un cocktail-champagne... Ce délicat sacerdoce n'exige pas seulement un esprit fécond en ressources et bien armé, mais encore un estomac à toute épreuve et aussi une rare prudence. Il arrive, en effet, que la peinture la plus vive des inconvénients, et je dirai des dangers du vice, flatte ceux qu'elle voudrait indigner. La malice des pécheurs est si subtile que certains éprouvent aux plus énergiques flagellations les joies hypocrites du petit Jean-Jacques fouetté par sa gouvernante.
*
* *
M. Henri Lavedan épargne à sa clientèle de semblables surprises. Ce moraliste très ferme ne se laisse pas longtemps oublier. Alors qu'il paraît suivre avec complaisance les instincts qui folâtrent, sa volonté vigilante les rappelle par des détours hardis à un enseignement positif. Dans les Nocturnes les plus montés de ton, on s'étonne parfois d'entendre un mot grave qui tombe sur le marbre d'un bar avec un bruit clair de sain métal. Et, tout le long de ses fantaisies outrancières, il y a des haltes dans l'honnêteté qui ressemblent à des reposoirs.
Au début de sa carrière, il avait cru pouvoir se mettre en règle avec sa mission providentielle en écrivant allègrement des idylles bourgeoises où il avouait ses préférences, sans laisser au lecteur la tâche de les découvrir. Et j'apprécie autant que quiconque les délicieux petits romans où l'auteur d'Une Cour fait fête à la candeur, exalte le décorum et habille la vertu d'ajustements avantageux... Il comprit vite que ces jolies pratiques d'un culte nonchalant, messes basses bonnes à édifier des fidèles de tout repos, ne sauraient suffire aux exigences complexes de l'évangélisation moderne. Et alors les gentils alléluias du moraliste triomphant firent place aux âpres ironies du moraliste militant.
C'est dans ce dernier avatar qu'il décèle avec le plus de force ses intentions. Il est remarquable, en effet, que les satires les plus poivrées de M. Henri Lavedan ne sont pas seulement d'un excellent moraliste, mais encore d'un moraliste orthodoxe. A l'outrance de ses dialogues on reconnaît la frénésie et la dureté que montraient les grands sermonnaires et qui faisaient dire au prince de Condé se rendant au prône du P. Bourdaloue: «Allons entendre notre ennemi!»
*
* *
Lui non plus, M. Henri Lavedan ne ménage point ses ouailles. Pour les créatures de son esprit, il est un père sans faiblesse. Et parfois, en considérant les fantoches qu'il tombe avec une verve intrépide, on songe avec admiration: «Je ne les croyais pas si grands!» Cependant, alors même que le psychologue du Nouveau Jeu tire du cœur de ses fêtards des richesses que ceux-ci peut-être ne soupçonnaient pas, il use d'un artifice habituel aux prédicateurs sacrés: il les appelle en témoignage contre eux-mêmes. «Que ne connaissons-nous mieux le péché ou que n'en perdons-nous toute connaissance!» s'écrie Bourdaloue dans son Exhortation sur le jugement du peuple en faveur de Barrabas. Le confesseur de la Haute, au moins, ne nous laisse rien ignorer: c'est déjà la moitié du salut. Et il ne lui suffit pas d'illustrer les méditations spirituelles du célèbre jésuite par de vives peintures où s'agitent «des hommes amateurs d'eux-mêmes» et de démontrer par de copieux exemples «les artifices et les prestiges de la chair, adroite à défendre ses intérêts»; il se propose, en outre, de faire sentir la pauvreté des désirs, le peu de ressource qu'offre la vie à l'épicurien le plus entreprenant. A côté des charmants héros de Capus, si ingénieux à faire de la joie, si cordialement optimistes, pour avoir mesuré avec prudence leur idéal aux moyens de la nature, les viveurs d'Henri Lavedan s'étourdissent plutôt qu'ils ne s'amusent; il leur manque quelque chose. «Ça ne biche pas!» dirait Bobette... Et n'est-ce point là l'expression familière du pessimisme chrétien? La tragédie guette sournoisement ces Marionnettes; et, dans les fantaisies légères du moraliste des Petites Fètes, on croit surprendre l'écho lointain des bonnes vieilles foudres divines qui grondent à la cantonade parmi les oraisons des moralistes de la chaire. Les fêtards ne l'entendent point toujours,—comme les Parisiens habitant sur le boulevard et qui s'accoutumèrent au bruit des voitures. Toutefois, de loin en loin, une oreille attentive le perçoit... C'est le clubman qui s'en va lire l'Imitation sur le Bosphore, «avant de tout lâcher». C'est le Vieux Marcheur qui fait répéter le catéchisme à une petite pensionnaire du docteur Charcot. Et quand Labosse, avant d'écrire son testament, murmure: «Dieu n'est pas myope,» il semble que tout bas une voix timide ajoute: «mes frères!»...
*
* *
Oh! je ne prétends point que ces honorables efforts désignent M. Henri Lavedan pour la canonisation. Il lui manque certaines des vertus qui ornent agréablement une âme pastorale. L'esprit avec lequel il répand la bonne parole et qui éclate, pétille, fait sauter le mot comme un bouchon de champagne, est un vin trop capiteux pour la messe d'un curé de village. Mais un curé de village eût-il été de taille à remplir un sacerdoce si redoutable? Ses catéchumènes l'auraient vite dévoré.
Les Hébreux, paraît-il, avaient interdit à leurs filles d'écouter Ézéchiel, parce que, dans son zèle pour le bien, ce prophète tenait des propos inconvenants. Et certes, M. Henri Lavedan n'est point non plus un prophète pour demoiselles. Il se plaît aux petits chemins et s'amuse d'aventure à écrire le menaçant Mane, thecel, pharès, avec des diamants de jolies pécheresses, sur des glaces de cabinet particulier. Il est le dernier apôtre chez les Gentils.
Cet apôtre «nouveau jeu» a une doctrine solide: sur les idées de religion, de famille, de patrie, de devoir, il est inébranlable. Ses moralités transposées indiquent que le mariage est une affaire sérieuse, que l'existence manque de signification en soi et que la cohésion de l'État garantit la vertu des pactes particuliers où s'alimente la vie morale des citoyens. Son irrespect ne ménage ni le Sénat, ni la Chambre des députés, ni le gouvernement parlementaire, ni l'enseignement laïque, ni le divorce, ni la bicyclette, ni la démocratie; il ne craignit point de donner à l'honnête et sage Marseillaise une allure galante d'entremetteuse, berçant les transports équivoques d'un jeune «progressiste» et d'une institutrice, dans un bal du 14 juillet. Il désarme comme par enchantement devant les représentants du vieil ordre social. Les magistrats qui dénouent les intrigues de M. et de Mme Paul Costard ont une respectabilité sans défaillance; et, parmi les nombreux ecclésiastiques qu'on rencontre dans l'œuvre d'Henri Lavedan, il n'en est pas un dont l'attitude ne soit décente et le ton parfait.