FRANCIS JAMMES
Cloches
pour deux mariages
LE MARIAGE BASQUE
LE MARIAGE DE RAISON
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXXIII
DU MÊME AUTEUR
Poésie. | |
| DE L’ANGELUS DE L’AUBE A L’ANGELUSDU SOIR, 1888-1897 | 1 vol. |
| LE DEUIL DES PRIMEVÈRES, 1898-1900 | 1 vol. |
| LE TRIOMPHE DE LA VIE(Jean de Noarrieu. Existences.) | 1 vol. |
| CLAIRIÈRES DANS LE CIEL,1902-1906. (En Dieu. Tristesses.Le Poète et sa femme. Poésies diverses. L’Eglise habilléede feuilles.) | 1 vol. |
| LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES | 1 vol. |
| LA VIERGE ET LES SONNETS | 1 vol. |
| LE TOMBEAU DE JEAN DE LA FONTAINEsuivi de POÈMES MESURÉS | 1 vol. |
| CHOIX DE POÈMES, avec un portrait | 1 vol. |
| LE PREMIER LIVRE DES QUATRAINS | 1 vol. |
| LE DEUXIÈME LIVRE DES QUATRAINS | 1 vol. |
Prose. | |
| LE ROMAN DU LIÈVRE. (Le Roman du Lièvre. Clara d’Ellébeuse.Almaïde d’Etremont. Des choses. Contes. Notessur des Oasis et sur Alger. Le 15 août à Laruns. DeuxProses. Notes sur Jean-Jacques Rousseau et Mme deWarens aux Charmettes et à Chambéry.) | 1 vol. |
| MA FILLE BERNADETTE | 1 vol. |
| FEUILLES DANS LE VENT. (Méditations. Quelques Hommes.Pomme d’Anit. La Brebis égarée.) | 1 vol. |
| LE ROSAIRE AU SOLEIL, roman | 1 vol. |
| MONSIEUR LE CURÉ D’OZERON, roman | 1 vol. |
| LE POÈTE RUSTIQUE, roman, suivi del’ALMANACH DU POÈTERUSTIQUE | 1 vol. |
| CLOCHES POUR DEUX MARIAGES. (Le Mariage basque. LeMariage de raison.) | 1 vol. |
Ala Librairie Plon-Nourrit et Cie | |
| LE BON DIEU CHEZ LES ENFANTS,album avec illustrationsen couleurs d’après les dessins de Mme Franc-Nohain. | 1 vol. |
| LE LIVRE DE SAINT JOSEPH | 1 vol. |
| DE L’AGE DIVIN A L’AGE INGRAT.Mémoires : I | 1 vol. |
| L’AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE.Mémoires : II | 1 vol. |
| LES CAPRICES DU POÈTE. Mémoires : III | 1 vol. |
IL A ÉTÉ TIRÉ :
Deux cent quatre-vingt-quinze exemplaires sur vergé d’Arches, numérotés à la presse de 1 à 295.
La première édition a été tirée à 1.100 exemplaires sur pur fil Lafuma, savoir :
1.075 ex. numérotés de 296 à 1375
25 ex. (hors commerce) marqués, à la presse, de A à Z.
JUSTIFICATION DU TIRAGE :
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Mercvre de France 1923.
LE MARIAGE BASQUE
A
MONSIEUR L’ABBÉ DIBILDOS
Mon cher ami,
A vous qui êtes le plus basque et le meilleur des hommes, j’offre ce petit roman dont vous avez bien voulu me dire qu’il est de votre province autant qu’il se peut. Je n’eusse osé prétendre réussir où beaucoup ont échoué, bien que je me prévale de votre race par mon origine, ma mémoire et mon cœur.
Le R. P. Lhande, et le doux Virgile et juge de paix Emmanuel Souberbielle, qui font comme vous partie du pays à la manière des chênes et des fontaines, veulent bien partager notre avis. Vous ne sauriez croire combien j’en suis heureux et fier, moi qui reposerai dans cette terre fruste et bénie.
FRANCIS JAMMES.
Hasparren, 1923.
I
Le front bien pris dans l’étroit berret, les poings fermés dans les poches de son pantalon, Manech revient du village dont le clocher recule et s’abaisse derrière sa marche rapide. La séraphique vallée s’ouvre devant lui, avec ses basses montagnes couleur de pensée bleue. Et, entre elles, dans l’espace qui les isole les unes des autres, éclate la neige aveuglante et brisée de la grande chaîne pyrénéenne. Manech ne prête aucune attention au retour animé du marché qui encombre la route, car il se sent bien humilié. Voici quelques jours qu’Arnaud, le petit cocher qui fait le service d’Espelette, lui avait crié : « Je te porte un défi. » Il lui avait répondu : « J’accepte. »
Et Manech s’était répété à toute heure : « Arnaud m’a porté un défi. » Et ni son père qui commandait de haut, avec calme, pour que les brebis et le bétail fussent bien soignés, ni les frères et sœurs dont il était l’aîné, à dix-sept ans, et que l’on voyait patauger, les jambes nues, dans le fumier d’ajoncs, ne l’avaient distrait de cette obsession.
A ce défi, il venait de répondre, mais il avait été battu au blaid. Et il avait dû payer à Arnaud dix francs d’enjeu et une bouteille de vin.
Tandis qu’il s’en revenait, la nuit de mars tombait, éclairée par les blancheurs de l’aubépine. Et, aussi lumineuse que ces fleurs et que la laine du troupeau, la maison familiale de Manech se détachait d’autant plus sur la hauteur qu’un dernier rayon affaibli en pâlissait la chaux.
Cette maison avait nom Garralda. Elle ressemblait à un grand oiseau en train de se poser. L’une des ailes du toit, plus courte que l’autre, semblait faire perdre à l’oiseau l’équilibre. Sa poitrine, en saillie sur sa base, était striée de marron par de légères poutres laissées visibles. Et, comme si des flèches avaient été arrachées de son cœur, on voyait çà et là des blessures triangulaires. C’étaient les ouvertures par où le foin et les céréales prennent l’air. Le portail était fait d’un arc de pierres lourdes. Et au-dessus, dans une niche où le ciel bleu était peint, une Vierge se dressait entre des géraniums et des bluets artificiels.
De cette demeure ailée, deux oncles paternels de Manech étaient sortis. L’un, Jean-Baptiste, missionnaire en Chine où il vivait encore ; l’autre, qui était mort à la Havane avant d’avoir réalisé sa fortune. Si ce dernier eût survécu à la fièvre jaune, on l’aurait vu revenir au village, comme tant d’autres enrichis qu’on nomme « Américains », jouant au trinquet avec des amateurs, ou aux cartes en compagnie du maire et des adjoints. Il se serait parfois rendu à Bayonne, un pli sans défaut à son pantalon et chaussé de cuir jaune.
Le missionnaire était venu passer quelques semaines au pays, dans sa famille, à l’ombre des ailes du vieil oiseau blanc. Ce séjour, réclamé par sa santé chancelante, avait coïncidé avec la première communion de Manech, alors âgé de dix ans. La foi de l’enfant était sans mélange. Il prenait grand soin d’éviter les péchés : à part quelques larcins dans les vergers, et des coups échangés à l’occasion d’une partie de pelote, je ne pense pas qu’il en commît beaucoup. Il possédait une angélique pureté, le respect de son corps net comme du blé. Et il éprouvait une répulsion presque pour tout ce qui blesse, même de loin, la pudeur. Déjà l’on prévoyait cette beauté qui éclosait maintenant : des joues, des yeux et des dents d’un éclat incomparable ; une robustesse qui n’excluait point la grâce et qui le poussait, de préférence, aux jeux les plus mâles, surtout aux parties de rebot où sa maîtrise de plus en plus s’affirmait. C’est pourquoi il était atteint dans son amour-propre d’une blessure que seul un Basque peut à ce point ressentir.
Lorsqu’il franchit le seuil de Garralda, son père était déjà rentré avec l’ânesse chargée de ses deux paniers. Le bétail avait bu. Les frères de Manech en avaient pris soin. On soupa. Les femmes servaient. Le père prononçait, à de longs intervalles, une phrase qui était un ordre aussitôt exécuté. Manech ne souffla mot aux siens de la partie qu’il avait perdue. L’eût-il gagnée, il se fût tu de même. Il dormit mal.
Le lendemain fut l’une de ces délicieuses alternatives de pluie et de soleil où, dans un jour de velours gris, se détachent les essaims roses et blancs des jardins fruitiers. Bravant la légère intempérie, l’ondée et le grésil, les oiseaux, n’écoutant que les lois de l’amour, assourdissent la saison adolescente. Les roquettes, l’anémone-sylvie, la consoude, les narcisses, les ficaires, les violettes, les véroniques, les pulmonaires, les myosotis, la clandestine, ornent les prés et les berges. En cette matinée, toute proche de Pâques, mouillée et capricieuse, Manech menait un couple de bœufs au labour où l’attendaient son père et ses frères.
Entre deux haies tout écumantes de fleurs comme de vagues de printemps, il s’entendit appeler. Il reconnut Yuana sa voisine, de même âge que lui. Elle était plus que belle, brune comme un tabac de contrebande, et il s’émanait d’elle cette passion qui ne s’ignore pas et ne se laisse point ignorer des autres. De son large chapeau de moisson s’échappaient les mèches désordonnées de ses cheveux rétifs. Les yeux très grands semblaient deux grains de raisin noir tombés dans du lait bleu et marquaient l’effronterie tranquille. Sous le nez aquilin, charnu et très pur, les grêlons des dents luisaient entre les lèvres épaisses d’un rouge tanné. Elle n’avait pas une réputation intacte. On prétendait qu’elle donnait volontiers rendez-vous, dans les bois, à un Américain assez âgé, et qu’Arnaud, le postillon qui avait porté un défi à Manech, ne la laissait pas indifférente. Mais le seul qu’elle eût aimé de toute sa passion de sauvageonne était précisément ce Manech si loin d’elle par sa retenue. Entre cette dégourdie qui n’eût demandé qu’à le séduire, et ce garçon qui laissait percer tant de candeur, le contraste était saisissant. Il éprouvait une sorte de gêne et de honte lorsqu’il la rencontrait, et cette impression s’était encore accrue depuis qu’il l’avait surprise, un soir de foire, buvant au café, en compagnie du riche monsieur de Buenos-Ayres.
Manech ayant arrêté son attelage, elle lui lança un brin de paille qu’elle avait déchiré entre ses dents et lui dit avec un sourire :
— Je sais qu’Arnaud t’a porté un défi et qu’il est ton maître.
Il répliqua seulement par un regard dédaigneux, et continua sa route. Mais un orage s’amoncelait en lui. A ces mots de Yuana : « Arnaud est ton maître », son cœur avait un moment cessé de battre.
Les fêtes pascales l’apaisèrent. Il communia. Du haut des tribunes qui faisaient ressembler l’église à une caravelle d’or toute sculptée de saints, il mêla sa voix aux chants divins et barbares qui semblaient regagner les lointaines vallées. On l’apercevait, juché comme un mousse sur la hune, étreignant son berret, le menton sur une main. Il considérait sur les vitraux le chemin de croix où Jésus lui apparaissait comme quelqu’un de très naturel, de très personnel, d’infiniment bon. Et les femmes présentes à la Passion étaient à Manech comme des sœurs et des mères du pays basque. Mais tous ces Juifs, oh ! comme il les eût défiés au trinquet, au rebot, à mains nues ou au chistera. Ils étaient noirs comme le démon, et il avait horreur du démon. Le démon ! Soudain il se l’imagina sous la forme de Yuana qui avait la lèvre épaisse, le nez accentué, un teint de bistre. Ne disait-on pas qu’un sang de bohémien coulait dans ses veines ? Et « bohémien », dans la pensée basque, n’est-il pas une épithète méprisante qui n’a rien à voir avec les romanichels, mais qui s’applique à une partie de la population rurale, fixée dans le pays depuis des siècles, volontiers paillarde et voleuse, et qui dérive, tout porte à le croire, de l’invasion mauresque. Ils sont fermiers, métayers, maquignons, vanniers, se reconnaissent à la fixité de leur masque de bronze, se marient entre eux. Néanmoins, ce qui était arrivé dans l’ascendance de Yuana, des unions le plus souvent libres mêlent la race de Mahomet à la douce, mystérieuse et pure lignée euskarienne.
Manech se rendait un mardi vers deux heures au village, lorsqu’il s’arrêta devant la gendarmerie pour renouer sa sandale. L’Américain de cinquante ans auquel Yuana accordait un peu plus qu’à d’autres ses faveurs, flânait de ce côté. S’adressant à un petit groupe :
— Voyez-moi, fit-il en désignant Manech, ce garçon qui ne connaît pas encore les femmes, et qui s’est laissé battre par Arnaud.
Quelle aigreur n’y avait-il pas dans ce propos ! Celui qui le tenait savait que la folle fille qu’il aimait était secrètement éprise de Manech.
Celui-ci riposta :
— J’aurai ma revanche. Mais à vous d’abord je porte un défi.
L’Américain cambra la taille, offusqué de s’entendre provoquer par ce petit. Et, tout pâle :
— Je tiens l’enjeu. Pour l’honneur ?
— Pour l’honneur, fit Manech.
— Quand ?
— Tout à l’heure, au trinquet.
La joute fut ardente. Mais, dès le début, Manech, en proie à un fou désir de triompher, sentit se décupler sa force et son adresse. L’énervement des jours précédents, loin de nuire à ses muscles si souples, le servait. Quelques ruraux et gens du village, parmi lesquels Arnaud, assistaient à cette lutte. Mais ils ne soupçonnaient point que ce qui en causait l’âpreté n’était pas seulement la réflexion mordante de l’Américain touchant la récente victoire d’Arnaud sur Manech, mais encore, et sans que celui-ci le comprît au juste, la jalousie du vieil amant de Yuana.
Dans l’atmosphère chargée du trinquet, les deux rivaux tapaient. La pelote volait au but avec une obstination multipliée qui dilatait la poitrine des combattants et des témoins. Puis elle volait sur les toits des loges, se jouait en capricieux rebondissements, cherchait pour dégringoler jusqu’à terre l’endroit le plus inattendu où elle pût échapper à la main du joueur. Mais celui-ci, comme s’il avait eu son œil au bout de son ongle d’osier, prévenait les ruses de la balle qu’il relevait d’un coup mat. Elle refilait surprise d’elle-même, agile comme un cœur détaché de tout, frappait le but, obliquait à gauche, tambourinait, cascadait, retombait, s’élançait de nouveau, repartait, et soudain s’immobilisait à l’annonce d’un coup faux ou d’un raté. Parfois, sous son dernier choc, qu’entendait la tringle de métal du but tressaillir comme un diapason.
Manech en termina, distançant de beaucoup son adversaire qui entendit cette phrase qui le cingla :
— Le vieux a les reins faibles, le petit l’a compris et jouait bas.
Ce ne fut point, en cet après-midi, le seul triomphe de Manech. Séance tenante, il accepta de prendre sa revanche sur Arnaud qui, sans doute poussé par l’Américain, le provoquait. L’enjeu fut de dix francs comme l’autre jour. Mais cette fois Manech battit Arnaud, ce qui blessa l’Américain autant que le postillon dont il avait souhaité la victoire. Bien qu’il soupçonnât ce dernier de fréquenter Yuana, Manech seul lui portait ombrage. Le cœur humain a de ces mystères.
Manech ne s’en retourna point chez lui la tête basse, mais fier et sifflant tout au long de la route. Pas plus qu’il n’avait fait part à sa famille de la défaite de naguère, il ne lui apprit sa victoire d’à présent. Il puisa de l’eau, soigna le bétail et les chevaux et, après souper, s’amusa d’une flûte de buis, assis sous l’arc de pierre antique.
Le souvenir de son double succès lui fit trouver plus douce la tâche de la maison. Elle s’accomplissait sous la loi du père qui aimait les siens tout en les tenant sous le joug.
Manech n’avait plus songé à Yuana, lorsqu’il la retrouva, le samedi suivant, non loin de l’endroit où, avec une amoureuse malice, elle lui avait parlé de la défaite qu’il s’était vu infliger par Arnaud. Il allait passer. Mais, à nouveau, elle le retint et, ne dissimulant plus une passion gracieuse, elle lui dit :
— Tu les as tous battus. Quand me battras-tu, moi ?
Et elle lui jeta à deux mains un baiser.
Il en éprouva un choc, non pas de déplaisir. Ce geste n’était-il pas un hommage rendu à son adresse de jeune joueur de pelote, une preuve qu’elle avait eu connaissance de l’éclatante revanche qu’il avait prise ?
Il fut troublé cependant par tant d’audace et s’éloigna sans mot dire.
— Elle a fait un péché, pensa-t-il.
Au cours du bel après-midi, il se sentit caressé par un souffle qui, sans qu’il s’en doutât le moins du monde, était dû au baiser de Yuana qui s’était envolé vers lui. Son cœur en fut gêné. Il lui prit comme une de ces fièvres de la jeune saison qui reviennent par intervalles. Il ne sut qu’en penser. Il dormit agité la nuit suivante, tenu longtemps en éveil par ses sens qu’il ignorait. Il se leva dès l’aube, fit sa toilette du dimanche, assista à la messe, vaqua aux soins domestiques, oublia quelque peu son inquiétude.
Mais, un peu plus tard, il se sentit repris de l’étrange malaise. Pour tâcher de le dissiper, il prit sa canne à pêche et descendit vers le moulin. Il aperçut Yuana qui se dirigeait vers le village. Elle portait un costume de demoiselle et tenait un panier. Elle ne le vit pas, d’autant moins qu’il se dissimula entre les aulnes dont jaillissaient les jeunes aigrettes d’un vert ensoleillé. A ce moment quelques larmes roulèrent de ses yeux sans qu’il en pût définir la cause. Mais il sentit un grand calme se faire dans son cœur lorsqu’il se fut assis sur un mur ruiné, les jambes pendantes au-dessus du torrent qui bondissait léger. Le flotteur désaligné était entraîné par les tourbillons. Il sursautait comme si des truites se fussent acharnées après l’appât : mais ce n’était qu’une illusion causée par les dentelles de l’écume se déchirant aux galets. Manech n’y prenait point garde, laissait le bouchon valser dans le courant. Il lui était bon d’être là. Ce petit coin solitaire l’emplissait d’une douceur sans nom. Et tant qu’il y demeura, en face d’un îlot que formait, entre des réseaux d’argent mobiles, une corbeille de cardamines d’une lumière pourprée et verte, si vive et tendue qu’aucun paysagiste n’eût su la reproduire, sa pensée demeura limpide et calme. Le pouvoir occulte de Yuana, qui s’était imposé à lui sans qu’il le démêlât, les tentations émanées d’elle, éparses autour de lui comme des pollens irritants, étaient conjurés par la vierge poésie de l’eau en fleurs.
Mais, dans la suite, quelques nouvelles rencontres qu’il fit de Yuana, toujours aussi provocante, le replongèrent dans un trouble qui devenait une légère ivresse dans ce ciel où bourdonnaient les abeilles. On y voyait flotter et rouler, succédant à l’aube des fleurs, les épais nuages de lilas se dégageant des haies juteuses. Une nuit, il se sentit oppressé comme il l’était, au fort du mois d’août, lorsqu’il se plongeait en frissonnant dans la Joyeuse. Mais, cette fois, il ne se reprenait point, il n’éprouvait pas cette liberté reconquise, ni cette détente dans la suffocation du nageur qui s’abandonne au courant après un instant d’angoisse. Et cette obscure insatisfaction qui le poignait à cette heure n’allait pas sans remords, elle persistait dans ses rêves dont une fois il s’éveilla en sursaut, croyant que Yuana l’étranglait. Il se jeta au bas du lit, fit un signe de croix et, sans troubler le sommeil de ses frères dont il partageait la chambre, il alla demander à la fraîcheur des ténèbres du dehors de calmer les battements de ses tempes. Il s’assit sur le banc que recouvrait une tonnelle de lauriers, à l’un des angles du potager de Garralda. Et il entendit un rossignol dont le chant s’élevait d’un tilleul qui masquait à moitié, toute tremblante de lune humide, la ferme où demeurait Yuana. Un rossignol, non loin de Manech, répondit. Et l’enfant retrouva dans cette harmonie le même apaisement que la rivière, sous la pourpre des cardamines, lui avait versé. De ces liquides phrases que lançaient les oiseaux, l’on eût dit des murmures d’argent qu’il avait l’autre jour entendus en pêchant à la ligne. Le mauvais songe se dissipait. Le fantôme de Yuana desserrait son étreinte. Le cœur de l’adolescent redevenait libre comme une pelote basque qui, un moment emprisonnée, retrouve l’amour du ciel.
II
Au mois de juillet, vers cinq heures, le cri aigu d’un pipeau déchira le ciel, et un instrument à cordes se mit à ronfler comme un essaim. Manech, pareil à ceux de sa province qui n’admettent que le jeu de pelote si noble, si pur, si dépouillé, considérait avec une curiosité mêlée de dédain les danseurs aux oripeaux multicolores. Sur la place même du rebot, où Basques-Français et Basques-Espagnols venaient de se livrer une rude bataille, les danseurs souletins semblaient se déplacer sans toucher le sol. Il était impossible, sous leurs semelles de corde, d’apercevoir antre chose que le vide. Un personnage, coiffé d’une mitre monumentale, emplumée, fleurie et constellée d’éclats de miroirs, avait le corps passé jusqu’à la taille au travers d’un cheval de bois. Il animait d’un continuel et doux balancement cette monture fantastique à la croupe assez volumineuse, dont la tête réduite jusqu’à la monstruosité rappelait, au bout du col serpentin, une pièce du jeu d’échecs. Ce cavalier danseur était ai sûr de lui qu’il n’avait nul besoin de jeter le moindre regard sur ses jambes chaussées de gros bas et bandées de velours à la cheville. Elles lui étaient d’ailleurs cachées par un ample volant de dentelles qui simulait la housse du destrier. Dès qu’il entrait en action, il faisait, d’un élan circulaire infiniment gracieux qu’il imprimait à ses hanches, se développer autour de lui cette jupe qui ondulait avant de retomber en neigeant. Sa face respirait l’orgueil mâle, la dureté, l’indifférence d’une sauvage beauté qui ne cède qu’au souffle invisible qui monte de la terre. Il était comme un astre qui soumet à sa gravitation de brillants satellites. Il hésitait à prendre l’essor, marquant le pas sur place. Puis, tel qu’un paon blanc faisant la roue, huppé de toutes ses roses pourpres et violettes il s’avançait. La trépidation s’accélérait. Il ne tenait plus au sol. Avec une magique vitesse il croisait et décroisait ses pieds rebondissants qu’une vertu secrète décochait en l’air comme deux flèches multipliées dans le déploiement de sa nébuleuse.
Autour de cet empereur, ou de cet évêque guerrier, divers baladins tournaient, vêtus d’un rouge, d’un bleu, d’un jaune et d’un blanc si criards que l’on eût cru voir vivre d’anciennes images d’Epinal. Chacun des personnages avait un rôle nettement assigné, accomplissait des rites dont la tradition a conservé les gestes, mais sans doute perdu le vrai sens. L’un d’eux, tenant un martinet en guise de sceptre, semblait, tant son vol était rapide, se laisser porter par un cyclone. Il souriait d’un air sensuel, montrant des dents de carnassier, les yeux perdus vers le zénith, entraînant dans son orbite l’un de ses compagnons dont la robe coquelicot laissait paraître d’étroits pantalons de femme empesés. Tous semblaient soutenus par une puissance diabolique. Et il est vrai que cette danse bizarre s’appelle la danse des satans.
La danse des satans ! Manech en avait souvent entendu parler. On la pratiqua toujours à Mauléon et à Tardets, mais il ne l’avait jamais encore vue. La municipalité la produisait ici, pour la première fois, en l’honneur de la fête patronale.
Lorsque ces hommes infatigables qui, depuis l’avant-veille, avait traversé huit villages en y dansant, et en dansant sur leur trajet, tout au long des routes poudreuses, laissèrent se dissiper le charme qui les élevait dans les airs, l’un d’eux se plaça au milieu de la haie de curieux qui les entourait.
Un grand silence majestueux et triste planait au-dessus des platanes qu’accablait encore la canicule dans le soir tombant.
Une phrase monta, une phrase chantée par celui qui venait remercier le Labourd d’avoir invité la Soule à danser devant lui, une phrase sans limites, aux modulations variées comme les nuages du couchant où elle allait se fondre, une phrase si ample qu’on l’entendait dépasser les crêtes, descendre au bas des vallées et remonter, une phrase sans reprise faite de soupirs ou d’appels.
C’est alors que Manech aperçut, à vingt pas de lui, Yuana qui, de ses yeux d’amoureuse, le provoquait. Elle portait des bas fins, des souliers à la mode, une rose noire au corsage. Elle lui sourit. Mais il ne répondit pas à cette agacerie. Et, lui tournant le dos, les mains aux poches, le berret en arrière, il alla retrouver ses camarades qui s’amusaient aux tirs et aux loteries. Il se sentait libre à ce moment. Il ne pensait pas à grand’chose. Depuis la fin du printemps, il avait peu rencontré Yuana et ses sens s’étaient tus, sa fièvre s’était éteinte. Il était encore le sage adolescent auquel son père avait permis d’assister, ce soir, au feu d’artifice.
Il ne reprit que vers dix heures le chemin de Garralda. La nuit était si lourde qu’il avait enlevé sa veste, la laissant pendre négligemment sur une épaule.
Il n’avait pas franchi le premier kilomètre qu’il crut apercevoir, à quelques pas de lui, Yuana qui revenait de la fête. C’était bien elle, mais pas seule. Il la distança et reconnut, sans hésiter, dans le jeune homme qui la tenait par la taille, le danseur souletin qui, tantôt, les yeux perdus, porteur d’un sceptre comique, valsait vertigineusement. La lune était trop claire pour qu’il pût se méprendre, quoique le baladin eût substitué à son costume de parade un simple pantalon de toile blanche et l’une de ces blouses que, dans le pays, on appelle chamar.
Manech passa devant eux, sans avoir l’air de les reconnaître. Mais il s’entendit nommer presque aussitôt. Yuana courait à lui avec beaucoup de grâce, ayant abandonné son accompagnateur.
— Manech, dit-elle, tu retournes à Garralda ? Veux-tu que nous fassions route ensemble ! Mais ralentis ton pas, je suis un peu essoufflée.
Il n’osa refuser, ne lui fit d’abord aucune réflexion, mais elle la prévint :
— Cet homme avec qui tu m’as rencontrée…
— Est un danseur.
— Oui, un danseur qui a connu mon cousin au régiment et qui m’en donnait des nouvelles.
— Est-ce que ton cousin n’est pas déserteur ?
— Une nuit, répondit-elle, il était en permission, il a aidé à passer des chevaux par Espelette. Une fois en Espagne, il n’est plus rentré à la caserne.
— Et le danseur, fit Manech ironique, est-ce qu’il n’a pas déserté avec lui ?
— Je vois que tu te moques d’un brave garçon ; pourquoi veux-tu qu’il ait déserté ?
— Parce qu’il est d’une race de fainéants et de sauteurs qui ne sauront jamais jouer à la pelote, d’une race de bohémiens.
Yuana, qui connaissait les bruits mis en circulation sur ses origines, sentit passer l’affront comme une gaule qui eût cinglé sa figure. Mais elle n’était point méchante, ni rancunière, ni colère. Elle répondit, les larmes aux yeux :
— Ah ! certes, je sais que je ne suis pas née à Garralda. Vous êtes l’une des plus anciennes maisons du pays, où il y a le plus d’honneur.
— J’ai un oncle et j’ai eu des cousins prêtres, prononça-t-il avec orgueil.
— Je le sais, Manech.
— Un autre de mes oncles est mort aux Amériques…
— Je le sais, dit-elle, et qu’une fille de mon sang, que tu dois mépriser, n’aspirera jamais à devenir même ta servante.
Il la regarda avec hauteur.
— Oui, reprit-elle. Je sais ce que tu vaux, Manech, et ce que je ne vaux pas. Et c’est pourquoi je t’appartiendrai, tant que tu le voudras, dans la forêt.
Il comprit mal cette expression « je t’appartiendrai », encore qu’elle la traduisît en basque ; mais tout de même assez pour lui répondre :
— Tu es une fille de péché ! Laisse-moi.
Et, pressant le pas, il fut bientôt devant Garralda, la laissant rentrer seule chez elle.
Il commençait de pleuvoir à grosses gouttes. Il éclairait et tonnait.
Manech entra dans la chambre où dormaient ses frères.
La chaleur était suffocante. Ce ne fut plus la fièvre légère du printemps dernier, que le riant îlot de cardamines et le chant des oiseaux avaient suffi à faire tomber, mais une tentation qui causait un vertige comme celui qu’engendrent les fumées du vin nouveau. Et la grappe sombre qui distillait cette ivresse, Manech n’en douta plus, c’était Yuana. Tout le mal venait d’elle et se fixait dans son fantôme nocturne.
Autour de Manech, sous les ailes du grand oiseau Garralda, tous reposaient doucement. Il n’en pouvait qu’être ainsi pour ses jeunes frères dont tout l’émoi ne passait pas le cadre de l’étable où une génisse était née, ou les mailles du filet qui servait à prendre de menus poissons ; de même pour ses sœurs aux sourires innocents, contentes de si peu, appliquées à leur humble besogne, et pour ce père et cette mère étendus l’un à côté de l’autre.
Manech avait fini par céder au sommeil. Mais il se réveilla bientôt en sursaut, en proie à une crise qui surprit la netteté de son âme et de ses sens. Il avait pourtant prié Dieu avant de se coucher. Pour tenter d’échapper aux feux de cette nuit d’été, il se vêtit et sortit comme il avait fait au printemps. L’averse noyait toutes choses, et il grelotta dans l’épaisse obscurité. L’eau découla tout le long de son corps, pénétrant par le col mal ajusté de sa chemise. En peu de minutes il fut trempé de la tête aux pieds.
Le visage tourné vers la ferme hantée, il maudissait le fantôme qui l’avait poursuivi jusque dans ses rêves.
Un coup de vent plaintif balaya les cimes des chênes du petit bois où il se trouvait. La pluie redoubla. Les fougères lui envoyaient leur âcre odeur. Il demeura dans la rafale, de plus en plus transi, mais peu à peu triomphant de son mal mystérieux. Le calme succédait à l’agitation, un rythme régulier au battement désordonné de ses artères. L’incendie de son sang faisait trêve. De plus en plus s’estompait dans sa pensée la trop vivante image de Yuana. La vision spécieuse s’évanouit, la hantise étrange céda aux éléments. Il alla se recoucher, s’endormit paisible, bercé par les voix de la nature qui continua de lui verser le calme qu’elle-même peut-être ne parvenait pas à retrouver.
Durant les jours et nuits qui suivirent, Manech fut encore éprouvé parfois, mais pas avec cette violence. Cependant il s’intéressait moins à la vie quotidienne, il se décourageait. Naguère, il lui suffisait d’un peu de soleil dans l’eau pour qu’il ressentît une joie sans mélange qui le poussait à siffler ou à chanter. Il prenait moins d’action aux parties de pelote, malgré la double victoire qui l’avait classé très haut parmi les joueurs.
Sans doute, maintenant que sa réputation était bien assise, quelques défaites essuyées çà et là, comme il arrive aux plus experts, n’avaient guère d’importance : mais, peut-être aussi, n’était-il plus stimulé par les traits qu’à l’occasion lui avait lancés Yuana. Celle-ci, depuis le soir où il l’avait traitée si durement, avait à son égard changé d’attitude. Elle était bonne comme ne le sont que trop souvent ses pareilles. Et le profond sentiment qu’elle lui gardait l’eût préservée de la rancune, même si elle y avait appliqué sa volonté. Elle aurait donné sa vie pour lui. Elle l’aimait de tout le refus qu’il lui avait opposé, de toute la condamnation qu’il avait portée contre elle en lui disant : « Tu es une fille de péché, laisse-moi », et qui l’avait laissée pleurante, durant cette même nuit qu’il avait tant souffert lui-même.
A chaque nouvelle rencontre de Manech, le bonjour de Yuana se faisait plus grave, plus doux et plus respectueux. Elle semblait implorer son pardon, et il le sentait si bien que cette attitude le touchait dans ce que son cœur avait de plus tendre.
Un jour, il la trouva assise au pied d’un châtaignier et, comme elle ne lui disait rien et continuait d’enguirlander son chapeau avec des fleurs de la prairie, il lui parla, cette fois, le premier :
— Yuana, lui dit-il, je t’ai fait de la peine ? Mais je reste ton ami quand tu ne veux pas faire ce qui est défendu.
Elle leva vers lui ses yeux chargés de nuit brûlante :
— Avec toi, dit-elle, oh ! non… Je t’aime trop : je ne veux pas faire ce qui n’est pas permis.
Les assourdissantes cigales accompagnaient ce dialogue étrange qui fit à peine frissonner le ciel pesant et bleu. La campagne trônait dans sa gloire patriarcale. Non loin de ces deux enfants, les brebis dormaient debout, formant un cercle dont le centre était formé de leurs museaux et de leurs fronts qui recherchaient ainsi l’ombre mutuelle. Une innocente grandeur se dégageait de cette immobilité animale. Une onde ombreuse et dorée gloussait sous les aulnes qui la cachaient. C’était la marée haute de la lumière qui accuse les angles des montagnes suspendues dans l’espace comme des jougs reluisants. Elle vibrait sur les fleurs jaunes des coteaux broussailleux où se perdent les sentiers difficiles ; elle soulignait le courbe sillage du pivert ; elle lustrait l’aile du geai qui, lourdement, passait d’un bocage à l’autre ; elle projetait, dans une échappée, à l’est, sur les collines hérissées de pins, l’ombre de quelques nuages blancs d’autant plus épaisse que le reste du paysage flamboyait.
Un strident coup de sifflet retentit.
A la lisière de cette même forêt où quelques jours auparavant, Yuana avait proposé à Manech de la suivre, une forme claire et souple surgit entre les fûts des chênes. Manech reconnut Arnaud, qui, l’ayant vu avec Yuana, se replongea dans le fourré.
— Je ne sais qui ce peut être, dit la jeune fille.
Manech ne répondit point. Il n’avait pas regagné Garralda, qu’il entendit un deuxième coup de sifflet plus impérieux.
III
Yuana était allée rejoindre dans le bois Arnaud qui l’avait battue. Elle avait éprouvé une joie sauvage à souffrir à cause de Manech, encore que la jalousie de l’autre fût bien vaine dans son grossier motif. Mais il était bien impossible au postillon de concevoir que Yuana, qui déjà partageait ses faveurs les plus osées entre lui et l’Américain — sans compter le danseur et les autres — pût tenir un autre langage que celui dont elle se servait avec eux. Il semble que des raisons intéressées engageassent Arnaud à montrer de l’indulgence à son amie, lorsqu’il s’agissait de l’homme mûr et riche. Mais il n’était pas d’humeur à tolérer qu’elle se livrât à un rival du même âge que lui, et au sujet duquel, par cette agacerie qui lui était naturelle, il s’était entendu reprocher de s’être laissé vaincre en compagnie de l’Américain.
Arnaud ne voulut pas que Manech ignorât qu’il s’était vengé sur Yuana de ce qu’il les avait surpris causant ensemble, au pied d’un arbre. Il le taxa d’hypocrisie et lui dit qu’il ne ferait croire à personne, malgré la bonne opinion que pouvaient avoir de lui les abbés, qu’il fût dans les prés avec elle pour lui apprendre le catéchisme. Manech, après avoir repoussé l’insinuation, se tut, sentant bien qu’il ne serait pas cru. Mais il souffrit en silence de ce que la jeune fille eût été soupçonnée, à tort, de s’être mal conduite avec lui.
Il se faut bien pénétrer de cette forte vie religieuse au pays de Manech. Dans la maison de Garralda, comme dans la plupart des fermes, chez Yuana même, la foi est un de ces rayons qui traversent sans hésiter les plus sombres nuages. Dans la chambre des père et mère de Manech on se réunissait avant le repos de la nuit pour sanctifier la journée. Il y avait, sur la cheminée, au pied du crucifix, de nombreuses photographies de parents plus ou moins éloignés. Celle de l’oncle missionnaire en Chine occupait la place d’honneur. Çà et là quelques religieuses, des prêtres. Ceux-ci reposaient dans les cimetières de leur paroisse, dans les villages primitifs enfouis dans d’épaisses et frustes vallées que n’égayent que les cigales sur la torpeur des cerisiers sauvages. A Garralda, durant cette oraison du soir, petits et grands courbaient le front devant ces ombres vénérables.
Arnaud avait donc reproché à Manech de se faire bien venir des abbés et d’être indigne de cette confiance qu’ils lui accordaient. Il est vrai que, tant à cause des saintes gens qui avaient honoré sa famille qu’en raison de sa sagesse, on le citait aux autres en exemple. Et, précisément, cette chasteté dont ailleurs on sourit volontiers, et qu’Arnaud soupçonnait bien à tort d’être feinte, le faisait respecter même des plus hardis. Entre les jeunes prêtres et lui, existait cette camaraderie charmante qui fait qu’on se relance la balle à tour de bras dans le trinquet où les soutanes flottent. A cette rude et saine vie l’âme apprend à ne point mépriser la force d’un sang vierge. Manech faisait partie de la fanfare. Et le cœur de Yuana battait lorsqu’aux processions elle le voyait s’avancer vêtu de toile blanche, portant sur son berret d’une laine candide un petit rameau de chêne, et sonnant d’un naïf clairon. Son amour pour lui s’épurait. Elle en arrivait, croyait-elle, à l’aimer comme aime une sœur.
Pour récompenser de leur zèle quelques enfants du patronage, un de leurs maîtres les emmena voir la mer. C’était un spectacle nouveau pour Manech. Lorsqu’il se trouva devant elle, tout d’abord elle lui parut absente quoiqu’elle barrât toute une rue. Il la confondait avec le ciel. Ce ne fut qu’après un moment qu’il se dit : « C’est la mer. » Il la portait tellement en lui qu’elle lui apparaissait comme une chose dont on a l’habitude et qu’on ne remarque plus. L’oncle de Chine, et l’oncle mort à la Havane, et tant d’ancêtres ignorés de lui, ceux qui montaient la barque légendaire qui aborda sur la plage basque étaient nés avec cette rumeur et cette lumière dans les veines. Maintenant, tandis que la plupart de ses camarades se distrayaient autour de lui, Manech demeurait immobile et pâle devant ce développement de clarté.
L’abbé qui les conduisait lui demanda :
— Eh bien ! Manech ?
Il ne répondit pas. Il ressentait une paix infinie. Il lui semblait que les hommes qui vivaient sur ce pâturage mobile et sans arbres, où l’écume éparpillait ses brebis, possédaient la plénitude de bonheur que peut donner le monde. Des voiliers qui se rapprochaient peu à peu étaient comme de blanches métairies qui se fussent détachées de la terre, planant dans leur liberté. Certes, belle et douce était Garralda, la maison natale, mais pourquoi ne remuait-elle pas ? Pourquoi ses grandes ailes inégales demeuraient-elles abaissées dans cette mort ? Ah ! partir ! plonger son âme dans cette rumeur semblable au chant lointain d’une église ; se perdre dans cette pureté qui planait au-dessus des eaux ; échapper aux malaises qui l’avaient tourmenté, à Yuana, aux malices d’Arnaud et de l’Américain. Il voulait aller sur la mer. Il se disait cela.
Il préféra, pendant que ses compagnons et leur maître allaient visiter la ville, de demeurer sur un rocher, sans même songer à prendre la nourriture qu’il avait apportée. Et le déroulement de ces prairies infinies et transparentes, labourées par d’invisibles charrues, sous ses yeux se déployaient en courbes écumantes qui rentraient en elles-mêmes pour s’épandre à nouveau. L’abbé dut l’arracher à sa rêverie. Il suivit les autres, tout étonné de n’apercevoir qu’alors, sur la plage, tant de personnes qu’il n’y avait pas remarquées. Des femmes allaient et venaient.
L’une lui sourit en passant. Il l’aurait prise pour Yuana. Mais ici ?… Il se retourna et elle se retourna.
Que lui importait d’ailleurs ? Il y avait maintenant, sur l’océan qui se fonçait, de longues traînées semblables à des bancs de sable jaune et, entre elles, des flots qui luisaient et sautaient comme des poissons. Ce lui fut une journée inoubliable et, le soir, à Garralda, il s’endormit comme s’il venait de naître à une vie nouvelle.
Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en se jetant aussi facilement à la mer que dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le désir de s’enrichir qui hante chaque Basque se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce fut un songe diffus, plein d’ambition et d’allégresse.
Bien qu’il occupât fort peu son esprit de Yuana, il s’était plusieurs fois demandé comment il se pouvait qu’il eût rencontré sur la plage une jeune fille qui lui ressemblait tellement et qui lui avait souri. Mais la supposition lui parut vite absurde que cette élégante à chapeau et Yuana ne fussent qu’une même et seule personne, puisqu’il venait de surprendre celle-ci, nu-pieds, comme elle était le plus souvent, et s’amusant à faire galoper sous elle une petite jument que l’on soignait pour l’élevage et les primes. Elle la montait sans selle, s’accrochant à la crinière et poussant des exclamations qui se changèrent en fous rires lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put s’empêcher de la trouver charmante, quoique dans son admiration elle demeurât toujours « la fille de péché ». Il est vrai que cette amazone brune et nerveuse devait ressembler bien davantage à une Sarrazine qu’à une Chrétienne. Comme elle s’excusait en ramassant son chapeau et en défroissant sa robe, il se mit à parler avec elle, lui racontant qu’il était allé voir la mer. Et il lui demanda si elle ne s’absentait jamais que pour se rendre au village.
— Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à Bayonne pour acheter une bicyclette.
C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée sur la plage, voisine de la petite cité.
— Tu as donc maintenant une bicyclette ?
— Oui.
— Tu es bien heureuse !
— Tu n’avais pas encore été à la mer ? demanda-t-elle.
— Non, jamais. Et toi ?
— Moi, oui. Mais je l’avais déjà vue de loin.
— D’où cela ? demanda-t-il.
— D’Ursuya. Es-tu monté à Ursuya ?
Et elle indiquait de la main la petite montagne qui s’étend au sud avec sérénité.
— Non, fit-il. Qu’aurais-je été y faire ? Nos brebis n’y pacagent pas.
— Il y a des granges et une source sous un arbre.
— Alors, de là, on voit loin ?
— Quand on commence de monter, le pays devient grand, grand.
— Tu y es allée toute seule ?
— Je connais le chemin. Lorsqu’on est à moitié de la montagne, on voit les flèches de la cathédrale de Bayonne et des fumées. Puis, en s’élevant encore… Oh ! tout d’abord je ne pensais pas que c’était la mer, tout le bas du ciel devient luisant. Je ne sais pas comment le dire, c’est comme du lait qu’on trait dans une terrine.
Il demanda encore :
— Est-ce qu’il faut longtemps pour arriver en haut ?
Elle répondit :
— Pour toi, il ne faudra pas deux heures.
Il la quitta. Sans doute avait-elle espéré qu’il lui demanderait de l’accompagner un jour à Ursuya. Non certes qu’elle voulût essayer de le tenter de nouveau. Elle s’en tenait, avec un respect aussi scrupuleux que singulier chez une fille de son espèce, à la défense qu’il lui avait faite. Mais elle l’aimait tant qu’elle eût tout sacrifié pour une promenade sentimentale avec lui, comme en rêvent les femmes aux sens les plus passionnés, et qui l’eût changée d’un buissonnage qu’elle se permettait dans la montagne avec Arnaud, l’Américain et d’autres.
Un dimanche de septembre, après déjeuner, Manech sortit de Garralda sans dire où il allait. Quelque remords le prit de manquer les vêpres auxquelles d’habitude il assistait. Mais la belle journée, l’attrait de cette mer que Yuana lui avait dit être visible du haut de la montagne le décidèrent. Il contourna le village et fut bientôt à la base d’Ursuya. Il était assez accoutumé aux pâturages élevés pour qu’il ne déviât pas de la route qu’il devait suivre pour atteindre le sommet. Cette course était un jeu pour lui. Il fut aux premières granges vers trois heures. Çà et là des brebis abandonnées à elles-mêmes broutaient. Il ne semblait pas que pût être plus complète, se faire sentir davantage que dans ces lieux déserts, la paix bucolique. Manech ne se fût certes pas attendu à rencontrer âme qui vive sur ce flanc crépu de fougères qu’il abordait pour la première fois. Quelle ne fut pas sa désagréable surprise quand, parvenu aux deuxièmes bordes, il se trouva face à face avec Yuana et l’Américain, goûtant ensemble à l’ombre d’un rocher. Ils avaient retiré d’un panier posé près d’eux quelques gâteaux, une bouteille, un verre. Un éclat de rire de l’Américain salua l’apparition imprévue de Manech auquel il cria de venir boire à la santé de la jeune fille. Celle-ci ne savait quelle contenance faire, ennuyée d’être ainsi découverte dans une compagnie dont elle n’était point trop flattée, par cet enfant de son âge qu’elle aimait de la façon la plus vive, la plus désintéressée et qu’elle n’eût point voulu scandaliser.
A l’offre de l’Américain, Manech ne répondit que par un haussement d’épaule. Il continua de monter, tournant le dos au couple. Et bientôt la distance et les vallonnements, une grange aussi peut-être, lui eussent caché, s’il eût regardé en arrière, ce qui lui avait paru une tache au milieu du paysage vierge.
Arrivé aux dernières bergeries, il s’assit sous le petit arbre et auprès de la source que Yuana lui avait signalés l’autre jour en le poussant à cette excursion. Elle était donc venue jusqu’ici ! Il comprenait maintenant les absences qu’elle faisait le dimanche, manquant les vêpres. Il se la rappela en toilette de ville, comme aujourd’hui, se dirigeant sans doute vers Ursuya, en cet après-midi de printemps où il allait pêcher à la ligne afin d’échapper aux charmes dont elle l’ensorcelait. Il se souvenait d’un petit panier qu’elle tenait à la main. Il eut un mouvement de dégoût, chassa la vision de tantôt qui lui paraissait revêtir un caractère bestial : ce monsieur et cette paysanne, dans l’atmosphère des troupeaux qu’il avait souvent respirée lorsqu’il allait prendre soin d’eux dans les granges perdues qui dépendaient de Garralda. Et certains détails se précisèrent, qui lui avaient toujours répugné, touchant les mœurs des béliers et des brebis.
En ce moment il se perdait en de vagues pensées, il n’avait pas su apercevoir encore, il n’en fut ébloui que peu à peu, le désert de lumière qui s’ouvrait devant lui dans le fond du ciel même ; plus près, ce blanchissement laiteux dont lui avait parlé Yuana et, plus loin, suspendue dans l’espace, cette voûte noire : la mer. A cette distance on n’entendait pas chanter la coquille irisée du golfe dont l’éclat surpassait celui du soleil. Manech ressentit que son cœur, ainsi que ce flot interminable qui s’évanouissait et reprenait sur la plage, débordait. Il prit dans sa poche son chapelet sous un croûton de pain. Il donnait toute sa foi basque à ces humbles grains depuis que, toute jeune, sa mère les lui avait passés au poignet. Il usait, matin et soir, de ces pauvres mots de bois enseignés par l’Ange au peuple qui verra Dieu. A peine les lèvres de Manech murmuraient-elles, infléchies comme des vagues légères. Il priait cette Vierge dont l’image est partout au pays basque, non point dans les diverses attitudes que l’on s’est plu à lui donner ailleurs, mais dans une plus particulière. Ce n’est point la fiancée qui s’avance vers la maison d’Elisabeth, à travers la plaine d’Esdrelon chargée d’abricotiers, mais la Mère, cette chose infinie qui comprend le cœur tout entier. Elle reposait dans le cœur de Manech comme dans une niche fruste et belle.
Lorsqu’il redescendit, il baignait dans la paix. Dieu et l’Immaculée étaient venus sur la mer aussi bien que dans la légère nuit d’avril, dans le courant du ruisseau fleuri de cardamines, dans l’orageuse et ruisselante nuit d’été. Il n’eût même pas resongé à Yuana ni à son protecteur si, en repassant devant la grange qui les avait abrités, il n’avait donné un regard distrait aux débris du goûter.
Mais il n’en fut pas ainsi de la jeune échappée, à l’égard de Manech. Surprise ainsi, elle éprouva de la honte et un sentiment d’hostilité pour l’homme qui n’avait à ses yeux d’autre prestige que la fortune. Elle eût bien moins souffert dans son amour-propre d’avoir été rencontrée de la sorte en compagnie d’Arnaud. Elle n’en eût pas moins été « la fille de péché », mais elle se serait donné cette excuse de s’être laissée entraîner par un enfant de son âge. Et peut-être que Manech, qu’elle aimait par-dessus tous, en eût conçu plus de dépit que de dégoût. Elle venait de se sentir méprisée à fond, condamnée sans appel par cet être dont la pure beauté la dominait. En l’entendant interpeller près de la grange d’une façon aussi grossière par l’Américain auquel il n’avait pas daigné répondre, une folle rage lui avait serré le cœur. Et la fin de cet après-midi que Manech avait passée si calme, à regarder la mer et à prier, la mit de fort méchante humeur vis-à-vis de son vieil amant. Celui-ci, malgré les frais qu’il fit, dut essuyer cette colère en même temps que les assiettes. Son aversion pour son platonique rival s’en accrut, mais il se réserva de ne régler qu’un peu plus tard cette affaire avec Yuana qui s’emporta jusqu’à le griffer. Il fut quelques jours sans la revoir, se faisant non pas désirer d’elle, mais exploitant sa vanité de jolie fille. Éprise de robes bien coupées, en cela comme dans le reste elle rejoignait les petites Arabes qui cèdent facilement à quelque amulette, à une ceinture, à un flacon d’eau de rose. Ici, l’amulette devenait une montre, la ceinture une jupe, et le flacon d’eau de rose un parfum à la mode. Il semblait qu’elle apportât chaque jour davantage d’acharnement à retirer le plus d’argent possible de cet homme déjà fané. Cela, non seulement pour se prouver sa puissance sur lui, mais encore pour le brimer. Elle ne supportait plus cette union sans une secrète colère qui entretenait la passion que lui inspirait Manech. Arnaud, le sauteur et quelques autres, c’était pour se distraire, elle n’y attachait nulle importance. Du moins ne l’enchaînaient-ils pas avec de l’or.
Au cours de l’un de ces rapides voyages où Yuana l’accompagnait, l’Américain prétexta d’un caprice pour lui signifier ou qu’elle dût renoncer à ses exigences, ou consentir à s’en aller vivre à Bayonne dans un appartement qu’il louerait pour lui rendre visite de temps en temps. Il avait craint de l’opposition, non point des parents de la jeune fille, qui fermaient volontiers les yeux et voulurent trouver naturel qu’elle devînt soi-disant une femme de chambre à gros gages, mais de sa part à elle, qu’il savait éprise de Manech, d’une manière qui l’irritait d’autant plus qu’il ne la comprenait point. Arnaud, il eût encore excusé… Il sentait que ni lui ni les autres n’étaient en puissance de donner à la jeune fille le frisson qui la parcourait à la seule vue du fils de Garralda.
Conseillée par sa futilité, son désir d’être admirée dans les rues et sous les arceaux où l’on prend du chocolat, et guidée par son étourderie de fauvette, elle se laissa installer à Bayonne dans un logement plutôt sommaire. Elle ne revenait que rarement à sa ferme.
IV
L’existence continuait la même à Garralda. L’honneur, la sobriété, l’obéissance à la loi paternelle fondue avec celle de Dieu, y présidaient. Mais bien que Manech ne s’en rendît pas tout à fait compte, ce qui entretenait sa mélancolie, c’était l’arrachement, de ces champs de blé voisins, du beau pavot sombre qu’était Yuana. Ce n’était point qu’il la recherchât, mais il ne l’y retrouvait plus, et la nuance est aussi délicate que possible. Elle revenait dans ses rêves, quoiqu’il fît tout pour bannir le gracieux fantôme.
Sans doute avait-il parlé de son mal au jeune abbé qui le dirigeait et qui avait comme lui la candeur des lis paysans. On les voyait ensemble jouer à la balle ou se promener, sûrs l’un de l’autre, laissant ainsi que des flocons de neige les paroles tomber doucement de leur cœur. Ils se recueillaient sur les collines, au pied des croix des rogations que le printemps recouvre de buis et de soucis, vers lesquelles tout un peuple se dirige au pas de course en répondant aux litanies. Tous deux aimaient ces hauteurs choisies d’où les prêtres bénissent la rose des vents dans la fraîcheur de l’aube. Ils s’arrêtaient auprès des sources vives qu’ils mêlaient à leurs élévations, et tout se faisait prière pour ces âmes contemplatives, et jusqu’à la pelote même qui s’envolait vers le but couleur de brique, telle qu’une petite planète tout encerclée d’azur.
Parfois, devant des fermes semblables à Garralda, ils saluaient quelque Vierge de bois, ils nommaient un missionnaire qui en était parti ou un Américain de retour. La même simplicité régnait dans ces demeures basques. On eût en vain recherché des mystères sous ces toits. Là, croissaient de hautes vertus et, s’il y avait des pécheurs, ils se faisaient repentants et humbles, en redescendant les gazons trop glissants où l’on croyait entendre les clarines elles-mêmes prononcer les mots si doux : « Pais mes brebis, pais mes agneaux. »
C’était le poème vécu, ressemblant jour par jour à l’almanach du colporteur : le soleil, la lune, le beau temps, la pluie, la grêle, la neige, les nuées, les semailles et les récoltes. Et d’abord, les renoncules avaient salué de leurs continuelles révérences les graminées de la prairie. Ensuite, la voix de la batteuse s’était enflée dans la cour de Garralda où les petites sœurs de Manech avaient lutté à bras le corps avec leurs sœurs les gerbes. Il y avait eu le repas où l’on mange la poule au pot, le veau en sauce, le boudin de brebis et les piments. Les voisins y assistaient. Plus d’une fois Yuana y avait pris part. On devinait sa présence lorsque la voix de cuivre des jeunes moissonneurs sonnait plus fort, cependant que son rire leur répondait, brillant comme un coquelicot.
Elle ne viendrait plus maintenant, celle qui égayait les vieillards eux-mêmes. En la voyant, il leur semblait revivre leur adolescence, chausser de blanches sandales pour danser sous les chênes luisants, au son d’une musique naïve et confuse, dont le vent brise les éclats. Eux, en apprenant son départ pour Bayonne, avaient hoché la tête. Elle s’en était allée avec la belle saison.
Une singulière solitude pesait sur le cœur de Manech tandis que l’année s’avançait. Mais cette solitude même n’allait pas sans un redoublement d’angoisse. Ne lui avait-elle pas jeté un sort ? Elle avait su lui dire certains mots, le regarder d’une certaine manière. Pour exorciser son ombre, il lui arrivait de faire le signe de la croix, et aussi de s’exposer encore aux éléments dans la violence des attaques. Il recourait à ces remèdes afin d’apaiser une fièvre dont la nature l’inquiétait comme d’une présence diabolique. Il redoutait bien moins que le fantôme de la nuit le fantôme du jour. Il savait que, pour conjurer celui-ci, il suffisait d’une promenade vers le moulin, de regarder couler l’eau du torrent dont il avait reçu un si doux bienfait quand la cardamine était en fleurs.
Il trouvait maintenant, à la place des fraîches corolles, lorsqu’il allait s’asseoir sur le mur en ruine, la fille la plus jeune du meunier.
Elle avait quatorze ans. Elle se nommait Kattalin. Elle était encore une enfant qui, à la saison nouvelle, dépouille de son écorce, pour en faire un sifflet, le bois tendre de l’aulne ou du peuplier. Elle était rousse et bleue, telle qu’une poignée de froment que la faulx rase en y mêlant deux campanules. Elle courait nu-pieds, dépeignée, après le bétail et les canards, mordant avec des dents sans ombre à la chair neigeuse des pommes ou dans un lourd morceau de pain. Elle n’avait rien de commun avec Yuana qui, trois ou quatre ans plus tôt, au même âge, était déjà comme la palombe fougueuse, au col changeant, qui fait naître la guerre dans la forêt où elle roucoule. Kattalin n’était que l’humble bergeronnette qui longe sans bruit la berge sableuse et caillouteuse. Rien ne l’avait le moins du monde émue. Elle était faite d’innocence et portait aux garçons de son âge, qui grimpaient avec elle aux arbres, la même amitié qu’à ses compagnes. Au catéchisme, on lui avait parlé de la vertu de modestie. Elle en avait retenu que, pour assister aux offices, il lui fallait enfermer, en des bas tricotés par sa mère, ses jambes aux hâles d’or, jeter une mantille sur la paille de ses cheveux rétifs. Elle regardait tout avec simplicité. Elle s’intéressait aux mules qui traînent les chariots du moulin, à l’entrée des sacs de blé, à la sortie de la farine qui souvent la poudrait ; au départ d’une génisse pour le marché ; au prix qu’on en avait retiré ; à la recherche des œufs ; aux couvées dans le foin des étables ; à la bonne cuisson de la soupe qu’elle allait servir aux hommes quand ils désertaient un moment le blutage pour les travaux pressés des champs. Elle était née dans le bruit d’argent des roues qui déchirent l’eau claire. Dès son premier jour, elle en avait été bercée. La rivière lui parlait comme une nourrice qui montre des images : la truite qui se dissimule en chassant, dont on doute si elle n’est qu’une ombre sur les galets et qui happe la sauterelle et le grillon ; les petites lamproies qui ondulent sur place et que l’on confond avec les herbes submergées ; les légions d’alevins, pareils à de courtes épingles ; les insectes savetiers, si légers qu’ils marchent à la surface sans enfoncer ; le rat qui glisse, plonge et ressort ; la poule d’eau qui s’envole en faisant jaillir des perles, et en laissant à peine admirer le jade de ses pattes ensoleillées ; la nacre, plus belle que tous les arcs-en-ciel, de la grosse moule d’eau douce ; les aulnes qui poissent les doigts, mais dont l’ombre est reposante.
Manech disait à Kattalin :
— Je crois que tu passes ta vie au bord du ruisseau.
Elle disait :
— Oui, plutôt que de lire et d’écrire, j’aime mieux faire briller le cuivre des chaudrons avec le sable. Je suis heureuse lorsque je vois le soleil danser dedans. On ne peut pas le regarder longtemps.
Il disait :
— L’oiseau-bleu qui vient de passer est celui qui va le plus vite. As-tu jamais vu son nid ?
Elle disait :
— Il fait son nid au fond de la Joyeuse où il emporte du ciel sous ses ailes. Là, il pond et il couve ses œufs. Il se bat avec les anguilles.
Il disait :
— Ton père et tes frères sont habiles à pêcher la truite. Moi, avec cette gaule, je n’attrape rien que de tout petits poissons qui sont amers au goût. Je suis un maladroit.
Elle disait :
— Non, tu n’es pas un maladroit. Ta réputation de pilotari est venue jusqu’à notre moulin. Tu as battu, le même jour, un monsieur d’Amérique et Arnaud le postillon. Je le sais. Mais tu as l’air triste, et tu ne joues presque plus.
Il disait :
— Je n’aime pas jouer avec ceux qui y mettent de la malice. Je joue avec monsieur l’abbé du patronage.
Elle disait :
— C’est lui qui m’a fait apprendre le catéchisme. Il sait comment on fait la farine, parce qu’il est, comme moi, l’enfant d’un meunier, du meunier de Hélette.
Il disait :
— Je le sais.
Elle disait :
— Il vient quelquefois à notre moulin pour voir ma grand’mère qui ne se lève plus. Il lui a apporté plusieurs fois la sainte communion.
Il disait :
— Je le sais, et je sais encore que ton père lui a fait don d’un sac de farine pour que les religieuses préparent les hosties.
Elle disait :
— Et ton père a donné du vin et deux agneaux à monsieur le curé.
Il disait :
— On ne parle pas de ce que l’on donne, mais mon père est juste.
Elle disait :
— On ne voit plus Yuana. Elle venait parfois jusqu’ici. Elle échangeait avec moi des sucres d’orge contre du miel de nos ruches. Elle est gourmande, on dit qu’elle est placée à la ville.
Il disait :
— Peut-être. Il y en a qui s’en vont. Il y en a qui restent.
Elle disait :