FRANCIS JAMMES

Les
Robinsons basques

PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMXXV

DU MÊME AUTEUR

Poésie.

DE L'ANGELUS DE L'AUBE A L'ANGELUSDU SOIR, 1888-18971 vol.
LE DEUIL DES PRIMEVÈRES, 1898-19001 vol.
LE TRIOMPHE DE LA VIE(Jean de Noarrieu. Existences.)1 vol.
CLAIRIÈRES DANS LE CIEL,1902-1906. (En Dieu. Tristesses.Le Poète et sa femme. Poésies diverses. L'Eglise habilléede feuilles.)1 vol.
LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES1 vol.
LA VIERGE ET LES SONNETS1 vol.
LE TOMBEAU DE JEAN DE LA FONTAINEsuivi de POÈMES MESURÉS1 vol.
CHOIX DE POÈMES, avec un portrait1 vol.
LE PREMIER LIVRE DES QUATRAINS1 vol.
LE DEUXIÈME LIVRE DES QUATRAINS1 vol.
LE TROISIÈME LIVRE DES QUATRAINS1 vol.

Prose.

LE ROMAN DU LIÈVRE. (Le Roman du Lièvre. Clara d'Ellébeuse.Almaïde d'Etremont. Des choses. Contes. Notessur des Oasis et sur Alger. Le 15 août à Laruns. DeuxProses. Notes sur Jean-Jacques Rousseau et Mme deWarens aux Charmettes et à Chambéry.)1 vol.
MA FILLE BERNADETTE1 vol.
FEUILLES DANS LE VENT. (Méditations. Quelques Hommes.Pomme d'Anit. La Brebis égarée.)1 vol.
LE ROSAIRE AU SOLEIL, roman1 vol.
MONSIEUR LE CURÉ D'OZERON, roman1 vol.
LE POÈTE RUSTIQUE, roman, suivi del'ALMANACH DU POÈTERUSTIQUE1 vol.
CLOCHES POUR DEUX MARIAGES. (Le Mariage basque. LeMariage de raison.)1 vol.

ALA LIBRAIRIE PLON-NOURRIT ET Cie

LE BON DIEU CHEZ LES ENFANTS,album avec illustrationsen couleurs d'après les dessins de Mme Franc-Nohain.1 vol.
LE LIVRE DE SAINT JOSEPH1 vol.
DE L'AGE DIVIN A L'AGE INGRAT.Mémoires : I1 vol.
L'AMOUR, LES MUSES ET LA CHASSE.Mémoires : II1 vol.
LES CAPRICES DU POÈTE. Mémoires : III1 vol.

LES ROBINSONS BASQUES

A la mémoire de Goya y Lucientes

IL A ÉTÉ TIRÉ :

56 exemplaires sur papier de Madagascar, savoir :
55 ex. numérotés à la presse, de 1 à 55 et 1 hors commerce

247 exemplaires sur Hollande van Gelder numérotés, à la presse, de 56 à 302

La première édition a été tirée sur papier de fil Montgolfier, savoir :

1075 exemplaires numérotés de 303 à 1377
25 exemplaires (hors commerce) marqués à la presse de A à Z

JUSTIFICATION DU TIRAGE :

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright by Mercvre de France 1924

INTRODUCTION

Il y a quelque trente ans vivait à Bayonne un de ces Juifs qui portent besicles de corne sur nez crochu ; dont le front et les joues ridés reproduisent assez exactement une page criblée de caractères talmudiques et dont les mains, semblables à des araignées, tantôt tissent la toile grise de leur barbe, tantôt arpentent l'oscillante balance du peseur d'or ou du joaillier.

Jacob Meyer était son nom.

Nous étions rejoints, lui et moi, par un goût commun de la pêche et de la poésie. Il arrivait qu'après avoir parlé littérature nous descendissions à l'Adour pour y tendre un filet. Nous nous fortifiions avec l'odeur du goudron et de la mer toute proche. Il ne recevait guère de visites que la mienne et de dames qui venaient lui régler les intérêts d'un emprunt ou l'acompte d'une émeraude.

Avant que de me révéler le début des Robinsons basques, il me dit en tenir la version de sa famille, et que celle-ci, de père en fils, se l'était transmise.

De cette famille, un membre, le premier sans doute qui donna lieu à la souche de Bayonne, repose dans le cimetière de La Bastide Clairence sous le prénom d'Abraham.

Ce qui a laissé entendre à quelques simples d'esprit que le père d'Isaac est enterré dans cette commune.

LES BASQUES ABORDENT EN TERRE VIERGE

La légende rapporte que, il y a vingt-cinq siècles, un navire dont la coque portait le nom d'Eskualdunak pénétra dans les eaux de l'Adour.

Ce navire était magnifique et témoignait que la contrée d'Asie d'où il arrivait connaissait la civilisation la plus raffinée, à l'époque où les habitants de l'Europe future se servaient de haches de pierre et de pieux durcis pour assommer ou percer les ours et sangliers qu'ils dévoraient crus.

Le capitaine de l'Eskualdunak s'appelait Ondicola. Un équipage l'accompagnait qui se ressentait davantage d'une vie passée dans le luxe et la volupté que guerrière ou simplement active. Il se composait de matelots, de leurs femmes et d'un groupe de jeunes gens et jeunes filles dont le moins âgé, Iguskia, avait seize ans, et la plus jeune, Ithargia, quinze.

Si, vivant alors, avec l'esprit d'à présent, nous eussions vu se promener sur la rive gasconne tant d'aimables Orientaux, ils nous auraient fait songer davantage à un débarquement à Cythère qu'à une descente dans les entrepôts de Bayonne.

La saison étant fort belle, Ondicola fit jeter l'ancre et dresser à quelque distance de la mer les tentes d'un campement. C'était dans sa manière de suivre son caprice, et si un nouveau pays lui agréait par son climat et ses aspects, il s'y installait avec sa tribu nomade jusqu'à ce que le froid ou la lassitude les en chassât.

Hommes et femmes déménagèrent le contenu du bateau sur l'arène. Des flancs de l'Eskualdunak jaillirent des merveilles : des hamacs qu'on eût dit tissés de rosée ; des robes d'un azur si transparent qu'on ne les soupçonnait que si les beaux corps s'y enfermaient ; des pierres uniques ; des ivoires sans défaut ; et, dans des cristaux de roche à facettes ingénieuses, des parfums empruntés aux jardins des Mille et une Nuits.

Les jeunes filles vivaient à part, les jeunes gens aussi de leur côté, car Ondicola ne souffrait point que rien altérât leur pureté jusqu'au jour de leurs noces. Non point qu'il eût aucune morale. Toute trace de religion avait disparu de ce peuple : Mais afin que la corolle s'épanouît dans toute sa grâce, tout, son éclat, tout son arome, Ondicola en faisait respecter la pré-floraison. Ainsi le produit serait superbe.

Cette loi mise à part, que tout naturaliste aurait pu édicter, on ne voyait pas régner beaucoup de vertus parmi les hôtes de l'Eskualdunak, ni à bord ni à terre.

Tant de siestes sous les arbres capiteux, de danses lascives, de fruits défendus, de complications du cœur mettaient à nu les nerfs de l'équipage ou le déprimaient.

Ondicola, bien qu'il se laissât aller à ses mœurs, en éprouvait souvent du dégoût. Si imposant que fût le port des femmes, si élancée la ligne des adolescentes, si nette la carrure des mâles : il y avait tout à craindre pour l'avenir. Une lourde inquiétude envahissait Ondicola touchant la descendance de ceux qu'il abritait dans son navire et qu'il avait choisis parmi les types les plus parfaits de sa patrie indienne.

Le seul culte de la beauté l'avait guidé lorsque, par exemple, il avait détaché Iguskia et Ithargia d'un plateau perdu de l'Himalaya où n'habitaient que de rares pasteurs. L'instinct puissant de conserver la race à laquelle il appartenait le dressait peu à peu contre les mœurs qu'il voyait affoler et anémier de plus en plus ceux de l'Eskualdunak.

Lorsque, la nuit, sur le rivage de cet Adour que fait se plisser une brise si pure, il flânait au sortir de quelque débauche, il lui arrivait de rejeter le suc épaissi du pavot qu'il s'apprêtait à fumer.

Alors, plus calme, il contemplait avec attendrissement, dans la diffusion de la lune, deux tentes isolées, en dehors du campement, qui se distinguaient entre toutes par leur blancheur particulière.

Dans l'une, dormait Iguskia, seul ; seule, dans l'autre, Ithargia.

Nul n'ignore, reprit à quelques jours de là Jacob Meyer, que les Asiatiques connurent la poudre avant l'ère chrétienne, aussi bien qu'ils avaient inventé la brouette et la boussole.

Je ne dis pas cela pour les Juifs (ajoutait-il), car ils n'ont pas voulu, encore qu'ils ne les ignorassent point, utiliser de telles découvertes : il nous suffit d'une mâchoire d'âne pour remporter la victoire ; du dos du même animal pour transporter notre butin ; de sa queue pour remorquer un captif ; et, quant à la boussole, je vous demande quelle orientation pourrait prendre une race toujours errante?

Donc, il y a deux mille cinq cents ans, Ondicola se servait de fusils de chasse dont l'amorce présentait une autre garantie que l'éclat de silex adapté à l'espingole de vos ancêtres. C'est ainsi qu'Ondicola et ses compagnons se procuraient du gibier, et d'autant plus aisément qu'il était alors peu farouche dans les contrées d'Europe qu'ils visitaient. Ondicola s'adonnait aussi à la pêche au lancer.

Mais, tout de même, cette existence de plein air ne le maintenait point dans cette forme cynégétique, privilège des chasseurs à qui suffisent un croûton de pain, une gousse d'ail, un verre de vin et une femme.

C'est pourquoi il résolut, pour retremper ses muscles, de s'en aller à la découverte, escorté de quatre bons tireurs et marcheurs, par ce pays qui leur était absolument étranger.

Et d'abord il pénétra, par les bords de la Nive, dans la région de l'actuel Cambo. A mesure qu'il portait plus avant ses pas, un curieux phénomène se confirmait : pas un seul habitant n'y apparaissait. Telle était cette absence de l'homme que les écureuils eux-mêmes se montraient familiers jusqu'à sauter sur les épaules d'Ondicola et de ses compagnons. On voyait de ces rongeurs descendre deux par deux vers la rivière, se tenant par les doigts comme de jolis petits ménages. Ils rafraîchissaient leurs pattes. Ondicola admirait leurs mœurs plus simples que celles de l'Eskualdunak où l'on usait, pour se baigner, de cuves d'or emplies d'eaux suaves.

Par une réaction naturelle, au souvenir écœurant de ces parfums, il se jeta dans la Nive à la nage. Et, quand il en ressortit, des gouttes qui n'avaient que l'odeur de l'air pur roulèrent à ses pieds dans l'herbe.

Cette course à travers des bois qui n'exhalaient point les essences de l'Asie, mais à peine une senteur d'averse sous l'orage, le remontait. Il défendit au cuisinier d'épicer davantage les mets, et il proscrivit les sauces. Mais, faisant creuser dans l'argile un four que l'on garnissait de galets demeurés longtemps sur la braise, il ordonnait qu'on y rôtît la chair des lapereaux et des perdrix. La confiserie dont il s'était fait suivre lui répugna bientôt tellement, qu'il la fit abandonner à un ours débonnaire. Mais celui-ci, l'ayant flairée, s'enfuit sur un chêne d'où découla un délicieux rayon de miel.

Un autre charme de cette vie errante était pour Ondicola d'échapper à la polygamie que pratiquaient, selon l'usage oriental, les gens de l'Eskualdunak. Mais que dis-je! Ce lui était un délice de se soustraire même à sa favorite qui, si belle qu'elle fût, et autant qu'elle dît l'adorer, et si fort qu'il crût l'aimer, l'excédait par les caresses qu'elle lui prodiguait, et aussi par sa jalousie. Les nuits étaient douces. On était en juillet. Il s'éveillait au chant des oiseaux et ne se sentait pas de joie, les yeux clos encore, de palper la mousse qu'aucune femme n'avait foulée.

Si la tradition est exacte, Ondicola et ses compagnons remontèrent l'affluent de l'Adour jusqu'à la place d'Itxassou.

Les forêts, quelque peu impénétrables, retardèrent leur marche, bien qu'ils continuassent de longer les rives. Si loin qu'ils aboutirent, ils ne rencontrèrent âme qui vive.

Le chef de l'Eskualdunak se faisait à cette existence élémentaire qui engendrait le calme du cœur, à ce silence que ne troublaient même plus les détonations des armes, puisque les bêtes les plus craintives se laissaient prendre à la main, les truites même.

Je doute, se disait Ondicola, que, placée de bonne heure dans une contrée aussi vierge, une famille humaine, même la nôtre, si encline à la débauche, se fût corrompue. O pays idéal! Terre qui attend son premier couple!

Plus de trente fois depuis leur départ le soleil s'était levé sur Ondicola et ses compagnons. Une tristesse infinie s'étendait sur le cœur du capitaine, cependant qu'il voyait venir le temps de rejoindre l'Eskualdunak.

Il ne le fit qu'à pas lents. Mais lorsque, au soixante-dixième jour, il arriva en vue du navire et du campement, l'acte formidable qu'il allait accomplir avait pris corps dans sa volonté.

L'Eskualdunak se balançait indolemment sur son ancre ; son équipage était en liesse.

Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, la dépravation de ces gens demeurés sédentaires avait atteint son comble. Ondicola éprouva la sensation d'un homme qui, d'une cime vivifiée par l'air le plus pur, chuterait dans un cloaque.

Si dénué qu'il se montrât de toute morale, il imposait aux siens une sorte de crainte et d'ordre dans le désordre. On le savait désireux d'être obéi ; prompt à infliger une sanction et, plus d'une fois, il n'avait pas hésité à brûler la cervelle à des mutins.

Il constata que sa petite colonie avait tout à fait perdu l'équilibre. Les gynécées, mêlés entre eux, avaient changé de maîtres. Et bien que, craignant la mort, la favorite d'Ondicola s'employât à lui prouver qu'elle lui était demeurée fidèle, il s'aperçut bien vite qu'elle le trompait.

Le mal dont il souffrait se fit plus aigu sous sa tente, une nuit que, ne parvenant pas à prendre le sommeil, il entendait au loin le bruit des violons et des flûtes exaspérer jusqu'à la folie les sens de l'équipage.

L'illusion qu'il avait longtemps entretenue d'établir, dans la dissolution même, une sorte de règle, basée sur la notion du beau, se dissipait.

Trop de vices s'étaient insinués même parmi ces adolescents et adolescentes qu'il avait longtemps préservés.

Un contraste insultait à cette dépravation : ce vierge pays qu'il venait de parcourir, ses sommets fiers et doux qui font un second ciel à la vallée.

Il se souvint alors que, depuis son retour, il n'avait aperçu ni Iguskia ni Ithargia.

Sans doute eux aussi avaient-ils sombré dans cette décadence, s'étaient-ils cachés des yeux du maître que, du moins, ils respectaient encore.

Renonçant à dormir, il sortit. L'orgie avait fait silence. Tout semblait au repos. Il se garda bien de se rapprocher de son harem qui, là-bas, se profilait sous la lune. A quoi bon accroître son dégoût? Il savait bien qu'une visite à l'impromptu ne lui eût réservé que déboires. Que lui importait d'ailleurs le mensonge de ces femmes?

Il se trouva sur la grève déserte, à deux heures du matin, lorsque courent des frissons d'argent sur la mer qui n'a qu'un doux clapotement.

Au milieu d'un semis d'étoiles, Phébé était une perle incrustée dans la nacre du ciel. A quelque deux cents mètres se dressait la tente d'Iguskia et, plus loin, à une distance égale, celle d'Ithargia. De chacune sortit une ombre.

Le jeune homme et la jeune fille s'abordèrent à la limite du flot et se donnèrent la main. Ondicola, dissimulé par les rochers, les épiait curieusement.

Ils longeaient la rive, s'arrêtaient parfois, élevaient leurs charmants visages dans l'air vif et salé. Les lignes de leur corps, modestement vêtus, ne se déplaçaient que suivant une grâce calme, d'autant plus sûre d'elle-même qu'elle s'ignorait. Pas un mot, pas un soupir, pas un murmure ne montaient d'eux. Mais il semblait s'exhaler vers Dieu, de ces deux corolles vierges, un immortel parfum, l'essence même de ce que l'amour peut donner de plus pur en ce monde.

Ondicola retenait son souffle. Son cœur battait à peine, d'où s'envolait une prière confuse et muette vers ces bois récemment découverts où il avait vécu les plus belles heures de sa vie.

II lui semblait qu'il n'eût eu qu'à se saisir de ces deux enfants de lumière, et à les déposer dans cette région bénie qu'il avait entrevue, pour que leur race s'y étendît à jamais comme les arceaux renaissants d'un verger aveuglant de fleurs.

La radieuse vision s'éteignit avec l'aurore ou, plutôt, sembla résorbée, quand Iguskia et Ithargia se séparèrent.

Ondicola les vit lentement remonter chacun à sa tente, sans qu'ils se fussent davantage parlé ou touché.

Il ne restait plus d'eux qu'un souvenir, de roses bues par l'azur, dans la phrase interminable et doucement heurtée de la mer.


Lorsque Ondicola retrouva sa couche, le soleil brillait. Il put prendre du repos jusqu'à midi sans être énervé par les échos de la saturnale qui avaient mis en fuite son sommeil. De tristes tableaux ne hantèrent plus son imagination. Bien au contraire, ce fut la promenade étoilée d'Iguskia et d'Ithargia qui enchanta ses rêves.

Quand il s'éveilla, sa résolution, était prise.

Il manda des hérauts auxquels, avec un singulier accent d'autorité qu'il semblait avoir laissé faiblir depuis son retour, il ordonna d'annoncer à son de trompe que l'équipage eût à se grouper sur l'Eskualdunak. Il prescrivit en outre que les femmes et les hommes s'y rendissent dans leurs plus beaux atours ; que toutes les oriflammes fussent déployées aux cordages et aux mâts, que les musiciens fissent entendre, au moment qu'il en donnerait le signal, l'hymne le plus languide et le plus amoureux.

Personne ne manqua à l'appel. Tout le monde fut sur le pont, excepté Iguskia et Ithargia qu'Ondicola fit sagement s'asseoir en face du navire, assez loin sur la plage.

Il monta le dernier à bord.

Lorsque les femmes se furent épanouies de toute leur beauté sous leurs éventails d'autruche ; lorsque le dernier soupir de l'orchestre se fut tu dans la splendeur du soleil qui déclinait sur la mer :

— Orientaux, et vous, Orientales, leur dit-il, fils et filles de la Volupté! J'ai compris, après avoir exploré le pays d'alentour, ce qui vous en sépare. Il est temps de lever l'ancre. Mais en deux mois vous avez rendu la colonie si intéressante que je descends à fond de cale pour y chercher l'ordre du jour dont vous êtes dignes. Je vais vous le dire. Attendez-moi.

Ondicola disparut. Il entra dans la soute et mit le feu aux poudres.

FONDATION DU PREMIER FOYER

Iguskia et Ithargia n'éprouvèrent pas la moindre émotion en voyant tout à coup s'abîmer dans les flots la galante galère. Mais ils rirent, car leurs cœurs étaient neufs.

Cet embrasement sonore, qui précéda le plongeon de l'Eskualdunak, les amusa comme d'un feu d'artifice. La mer immense s'était refermée sur les victimes.

Depuis trois ans qu'Ondicola les avait enlevés à leur plateau pastoral et mêlés à son équipage, il leur était apparu tel qu'un maître assez sévère, mais bon. Jamais ils n'avaient eu de peine à le comprendre, car sa langue était la leur, cette mystérieuse langue basque.

La plupart des souvenirs qu'Iguskia et Ithargia eussent pu conserver touchant la religion de leurs familles, amies l'une de l'autre, s'étaient effacés. Mais ils possédaient une vertu naturelle qu'Ondicola s'était plu à respecter et à cultiver jusqu'à prendre la tragique détermination dont il fut la première et volontaire victime. Il avait craint que, plus tard, ces enfants ne fussent gagnés par l'abomination de ceux qu'ils eussent fréquentés davantage.

Cette perspective lui était devenue d'autant plus insupportable, dès là qu'il avait saisi l'harmonie qui coexistait entre les vertus d'une contrée vierge, inhabitée, et celles qui étaient innées à Iguskia et à Ithargia.

Ceux-ci, tournant le dos à l'océan où venait de sombrer l'Eskualdunak, s'en allèrent prendre ou vêtir, chacun dans sa tente, quelques manteaux de laine qui les préservassent d'une fraîche brise soufflant du golfe.

Ils se réunirent ensuite pour leur repas du soir. Sous les abris nombreux des courtisanes qui maintenant reposaient au sein des flots, des aliments singuliers traînaient parmi les bijoux et les toilettes. De ces toilettes et de ces bijoux, qu'eussent fait ces deux antiques Robinsons? N'ayant point trouvé là ces nourritures simples qu'ils aimaient, ils les allèrent prendre dans la tente d'Ondicola.

Après dîner, Iguskia et Ithargia se séparèrent ; chacun regagna sa tente ayant pris rendez-vous pour le lendemain.

Ils furent debout dès l'aube et gagnèrent le sommet des dunes, couverts des mêmes tuniques de laine qu'ils portaient la veille. Mais Iguskia avait jeté sur l'épaule, en prévision des nuits qu'ils auraient à passer en plein air, deux sacs d'une souple fourrure, empruntée sans doute aux chèvres de la Mongolie. Il emportait aussi son coutelas, et, dans un sac de cuir, des champignons desséchés et le silex avec quoi on les allume.

Ils remontèrent vers le sud-est, choisissant cette même voie tracée par la Nive dans laquelle s'étaient engagés naguère Ondicola et ses quatre compagnons.

Le passage de ceux-ci était encore marqué çà et là par des coupes de fougères et de branches.

En moins de deux mois Iguskia et Ithargia parvinrent, sans grand effort, au gré d'une flânerie charmante, sur les lieux où s'élève aujourd'hui l'ombreux et lumineux village d'Itxassou. Là, ils cessèrent de remonter l'affluent de l'Adour, poursuivirent au nord-est vers Macaye et Mendionde, sans y être autrement poussés que par l'attrait de ces vallées heureuses que protègent de leurs remparts l'Ursuya et le Baygura.

Comme Ondicola et ses compagnons, ils se nourrissaient de truites qui abondaient dans les moindres ruisseaux, et de gibier facile à prendre à la main. Une racine, celle de l'asphodèle, dont Pline nous apprend que, cuite sous la cendre, elle donne un excellent pain, leur fut une ressource. Ils avaient connu, dans leur pays natal, l'utilité de cette même plante qui croît en abondance dans les landes du pays basque. On voit, au printemps, ses quenouilles jaspées filer l'air bleu qui les charge. Des mûres et, plus tard, les fruits du néflier dont la branche flexible et dure fournit à Iguskia le premier makhila, leur furent un dessert agréable.

— Si, observait Jacob Meyer, le calcul est juste de ceux qui, parmi les miens, ont scruté avec le plus de soin les archives de cette histoire, Iguskia et Ithargia se seraient trouvés aux grottes d'Isturitz vers l'été de la Saint-Martin de la même année. Ces grottes, vous m'avez dit les connaître, mon cher poète, et vous avez bien de la chance, car on les dit extrêmement riches en ossements, sculptures et armes préhistoriques. Les propriétaires sont intraitables sur le point de les laisser visiter, et ils ont préposé, à l'entrée, un cerbère vraiment infernal qui ne le cède en rien à ses ancêtres de l'âge de pierre. J'ai causé avec lui, et il paraît tout disposé à assommer quiconque oserait s'aventurer dans cette caverne, sans l'autorisation la plus formelle.

… Et vous seul, m'a-t-on rapporté, l'auriez obtenue?

— C'est-à-dire, répondis-je, qu'une très vieille amitié lie ma famille à celle de M. Passerose, qui est en possession de ce très curieux document d'histoire humaine et de géologie. Il est vrai que, à part moi, je ne sache personne, sinon Pierre Loti, qui a fort bien décrit Isturitz, en faveur de qui l'on ait fait exception. Je suis le conservateur d'une des clefs de la solide grille d'entrée. M. Passerose me la confia, voici deux ans, avant son départ pour l'Abyssinie dont il ne reviendra pas de sitôt. J'ai vu là, de sa part, à mon endroit, une grande marque de confiance. Mais je n'ai guère profité de la permission que me confère la garde de cette clef dont le cerbère, que vous avez l'air de connaître, possède le double.

— Alors… même en vous suppliant?

— J'ai compris, insistai-je, que M. Passerose ne m'a choisi, entre ses plus intimes, que parce qu'il compte bien que j'observerai son inflexible consigne.

— Orphée, conclut en souriant le vieux Juif, sans que je comprisse très bien alors son allusion, avait ému les rochers mêmes de l'Enfer…


Iguskia captura à Isturitz beaucoup de palombes. Celles-ci, venant de loin, étaient farouches et filaient haut. Mais, dissimulé dans un chêne, il réussissait à les faire descendre en leur lançant des bâtons qui imitaient le vol du milan. Les Basques les prennent encore ainsi.

Lui et Ithargia passèrent l'hiver à l'entrée de ces cavernes, sans se douter que les chasseurs de l'âge de pierre les avaient habitées. Nul vestige humain autour d'eux, sinon, à quoi ils ne prêtaient nulle attention, des haches et des flèches qui témoignaient d'une barbarie de chasseurs qui s'étaient tenus sur la défensive. Mais ceux-ci avaient si bien disparu depuis si longtemps, qu'à part les oiseaux de passage toute la faune était redevenue familière comme aux jours premiers de la création.

Jusqu'au printemps de l'année qui suivit, Iguskia et Ithargia restèrent dans ces parages.

Quand reparut le mois de mai, leurs cœurs s'emplirent d'amour à tel point qu'il semblait à l'un que les battements du sien eussent lieu dans celui de l'autre. Mais cette ivresse ne troubla point encore leurs corps dissimulés sous les blanches toisons, comme des sources sous la neige.

Ils assistaient à la fête nuptiale que le renouveau fait plus gracieuse et plus grandiose. Tantôt ils voyaient deux fauvettes se fuir en se rapprochant sur une branche trop flexible, tantôt ils regardaient s'allonger l'un vers l'autre, et se rejoindre dans une combe, deux fleuves de brume d'où émergeait la cime découpée des bois.

Quand les fortes chaleurs sévirent, ils se baignaient sous les feuillages de la rivière qui, de nos jours, porte le nom de Joyeuse. Et c'est ainsi que, de branche en branche, ils atteignirent le coteau d'Ayherre, non loin du futur Hasparren. La clémence des nuits leur permettait maintenant de dormir en plein air dans leurs fourrures. Ce fut par un torride jour d'or que la Providence décréta que la race bienheureuse, la race basque, naîtrait de ces deux Robinsons, prendrait racine en eux comme une vigne au flanc d'une belle colline.

Une ruine surplombe aujourd'hui le bourg d'Ayherre et toute la contrée environnante, restes d'un château dont Albert Dürer se fût inspiré, car ils se confondent avec la lèpre même du lierre qu'ils opposent au soleil.

Cette redoute seigneuriale, fréquentée des oiseaux de proie, porte le nom de Belzuncia. C'est sur l'aire de Belzuncia, qui ne devait être édifié que bien des siècles après, qu'Iguskia et Ithargia, au mois de juillet, se trouvèrent en présence d'un tapis dont les plus radieuses soieries qu'ils avaient vues sur l'Eskualdunak n'approchaient point.

Ce tapis vivait, car c'était un champ de froment. Ensemencé par qui? Nul ne l'a jamais su. Mais il suffit d'un coup de foudre sur une terre intègre, et d'une graine apportée par le vent, pour que, d'année en année, se multiplie la moisson comme sur l'échiquier du conte arabe.

Iguskia et Ithargia en furent si éblouis qu'ils s'assirent pour contempler plus à l'aise la merveille. Chaque épi barbelé amenuisait la lumière bleue où criaient les cigales. Iguskia et Ithargia ressentirent que dans la béante profondeur il y avait Quelqu'un. Leur amour éclatait dans un plus grand Amour. Ils comprirent que dans cette splendeur visible, et au delà, Dieu est.

En face de cette Présence qui les illuminait comme le soleil les coquelicots à la lisière du champ tout allumé de cerises sauvages, ils prirent le ciel à témoin de leur union.

LA GÉNÉALOGIE

Ithargia donna un fils à Iguskia. Le second des enfants fut une fille qui mourut à deux ans, et c'est ainsi qu'ils connurent la douleur.

Cette petite étant tombée malade, sa mère pensa la relever de son abattement, ainsi qu'elle faisait à l'ordinaire, en lui présentant quelque fleur. Celle-ci était bien du pays basque. Qu'elle ressemblait peu aux corolles de l'Asie, somptueuses sans doute, mais dont les couleurs et les nectars trop violents fatiguent! Ce fut une digitale pourprée, dont les cloches, à l'intérieur ponctuées comme des pulpes d'abricot, tamisent une lumière d'aube.

Dans la cabane qu'Iguskia avait construite avec des branches, des pierres et de l'argile, l'enfant, étendue sur une peau d'agneau, agonisa doucement. Bientôt elle n'eut plus la force de tenir ni même de regarder la plante que sa mère lui avait donnée.

Elle mourut, bercée par le bourdonnement des abeilles qui s'échappaient du toit comme les braises d'un incendie. Quand elle fut muette, immobile et refroidie, Iguskia et Ithargia se mirent à genoux devant sa couche. Et leur prière, faite de sanglots, monta vers Celui qu'ils avaient pressenti dans la lumière de bluet de leurs fiançailles.

Iguskia ensevelit au pied d'un cerisier sauvage son enfant dont l'âme, aux jours en feu, semblait crier par les voix des cigales.

C'est ainsi que les Robinsons basques surent ce qu'était la mort qu'ils n'avaient jusque-là connue que chez les animaux et les arbres, la mer leur ayant caché les cadavres d'Ondicola et de ses compagnons.

Ithargia souhaitait de ravoir une autre petite fille, mais Dieu ne lui envoya plus que des garçons qui naquirent à peu d'intervalle les uns des autres.

Ils étaient au nombre de six quand leur mère, à peine plus jeune que le père, entra dans sa vingt-cinquième année. Sans l'ombre légère qui s'étendait sous le cerisier, le foyer n'eût été que joie.

La culture était facile autour de la fruste habitation, le blé repoussait de lui-même, comme encore au bord du Nil. Iguskia l'égrenait, le lavait, le broyait, et Ithargia le pétrissait et le cuisait.

Leur basse-cour s'était formée toute seule d'oiseaux, comme de coqs de bruyère et de tourterelles, qui venaient y picorer, et de biches gracieuses et de faons et de lapins et de lièvres.

Jamais ils ne songèrent à quitter cet éden, car, à mesure que grandissaient les six garçons, à qui ils enseignaient la primitive langue basque et les travaux familiers, ils s'attachaient davantage au sol qu'ils avaient consacré avec la mort.

Les trois aînés accusaient un goût plus particulier pour la pêche et la capture des palombes. Il leur arrivait de ne rentrer au foyer qu'après des excursions de plusieurs jours à travers bois. C'est ainsi qu'en suivant la Nive et l'Adour, refaisant en sens inverse le chemin autrefois parcouru par Iguskia et Ithargia, ils atteignirent la plage même devant laquelle, vingt ans plus tôt, avait sombré l'Eskualdunak.

C'est là qu'ils s'endormirent un soir, lassés de leur longue marche, et par une nuit aussi sereine que celle durant laquelle leurs père et mère, adolescents, avaient laissé leur pur amour paraître aux yeux d'Ondicola ravi.

Ces trois frères étaient d'une grande beauté : le plus âgé comptait vingt ans alors, à peine un peu moins les deux autres. Ils se nommaient Zoardia, Aritza et Sua.

Zoardia et Aritza étaient à peu près du même type, souple et brun, aux cheveux un peu crépus et durs, aux yeux bridés et placés presque sur les tempes, l'allure si leste qu'on les eût dits toujours prêts à bondir. Sua était un peu gros et blond, avec d'étranges yeux glauques très obliques et perçants ; d'une taille aussi élevée que ses frères, mais qui paraissait moindre, à cause du développement du torse ; ses épaules étaient étroites. Il ne le cédait en rien aux deux autres pour l'agilité, soit qu'ils exécutassent des danses que leurs parents leur avaient apprises de l'Asie, et pour lesquelles ils se paraient de plumes, de minéraux brillants et de fleurs, et qu'ils accompagnaient d'un fifre de roseau ; soit qu'à de longues distances ils se lançassent et se renvoyassent des projectiles ronds, faits de lames de cuir avec un noyau de silex.

Donc Zoardia, Aritza et Sua s'étaient endormis sur la plage.

— Ici, observa le narrateur Jacob Meyer, qui n'hésitait jamais, paraissait connaître par cœur la légende basque, et ne faisait appel qu'à de rares notes, je me trouve fort embarrassé. Il me faudrait vous soumettre le manuscrit qui est à Aix, chez un mien neveu, qui en est fort avare. En effet, tout le passage suivant est écrit dans la même langue, mais en vers heptamètres, et constitue une sorte de nocturne.

Ce chant commence après que Zoardia, Aritza et Sua viennent de s'assoupir sur cette arène d'où leurs parents partirent pour gagner les vallées de la Nive et de la Joyeuse. Ma mémoire n'est pas telle que j'en aie pu conserver les nuances, n'ayant point ce don qui est vôtre. Vous n'aurez donc qu'un faible écho du génie d'un koblari[1] lointain qui mêla sans doute sa propre inspiration aux documents laissés dans un rocher par Ondicola, et à ceux que nous ont transmis les premiers foyers qui s'allumèrent aux flammes de l'Eskualdunak.

[1] Improvisateur basque.

Voici le récit de ce barde et comme il s'enchaîne à ce qui précède.

FORMATION DES PRINCIPAUX COUPLES

Il y avait six jeunes filles dans une contrée d'Asie, plus belles les unes que les autres, longues et gracieuses comme les feuilles de l'iris.

Et lorsqu'elles riaient, on eût dit d'une averse de grêlons dans des roses vermeilles.

Toutes étaient brunes, toutes avaient les bras en arc, et leurs longues jambes rivalisaient de vitesse à la poursuite des chèvres égarées, car elles appartenaient au peuple pastoral.

L'une avait vingt ans et les autres dix-neuf, dix-huit, seize, quatorze et quinze.

Un prince, frère d'Ondicola, les avait aperçues en chassant, et il s'en était épris tellement qu'il avait demandé de les mettre dans les jardins de son palais à leurs parents qui avaient consenti.

Il espérait bien d'en faire ses femmes. Mais elles étaient si belles, quand elles se penchaient hors de leurs pavillons de roses, qu'il n'osa les approcher.

Et il tomba malade, comprenant qu'il est vain de poursuivre un amour dont on ne se sent pas digne.

Lorsqu'il les considérait, il était comme un homme qui n'ose porter à ses lèvres la coupe, tant elle exhale un parfum enivrant.

Durant six mois qu'aux portes de son harem elles furent ses prisonnières, il les fit combler de faveurs et de soins. Et le respect qu'il témoignait à leurs grâces était tel que, de la partie du bosquet où elles se baignaient, il était défendu de s'approcher sous peine de mort. Et lui, tout le premier, observait sa consigne.

Mais il continuait de dépérir. Il consulta les sages qui guérissent avec des simples, mais ils lui déclarèrent qu'il n'était nul philtre qui pût venir à bout de son mal, et que le seul remède était, ou bien de s'exiler soi-même, ou de renvoyer ces beautés.

Il opta pour ce dernier moyen, et les six jeunes filles retournèrent à leur plateau natal, le même où Iguskia et Ithargia avaient vu le jour.

Mais son agonie continua, parce que, la nuit, le parfum des fleurs lui semblait être celui des bien-aimées, apporté par la brise. Il songea à s'expatrier, mais la dynastie des Ondicola le supplia de n'en rien faire, lui représentant que son frère avait mystérieusement disparu, il y avait un quart de siècle, avec l'Eskualdunak.

Il resta, mais il résolut de donner la mort à celles qui l'empêchaient de vivre, et dont il n'aurait pu supporter qu'elles appartinssent à quiconque.

Sur son ordre une galère appareilla — ainsi en avait décidé son frère jadis de l'Eskualdunak. Mais le luxueux équipage n'était, ici, que des six vierges.

Néanmoins il para le navire de roses. Il en fit un jardin suspendu sur la mer. Il l'emplit d'autant de merveilles qu'en avait connu le vaisseau de son frère, et il fit peindre sur la coque ce mot : Amodioa.

Puis, ayant fait s'embarquer les jeunes filles, il les abandonna seules, sans pilote, au gré des vents.

Mais de ceux-ci, le plus doux, le Zéphire, s'étant épris de la plus jeune, ne cessa de souffler avec douceur dans la voilure, si bien que la navigation ne fut pas le moins du monde mouvementée ; que les passagères purent descendre sans peine sur diverses plages, s'y approvisionner, et continuer leur voyage aussi facilement que si elles avaient eu, pour les conduire, le patron des nautoniers.

Ainsi, et plus d'un an, elles naviguèrent sans que les récifs entamassent les flancs de l'Amodioa. Elles étaient plus gracieuses que jamais, tannées par l'embrun, dorées par les soleils, quand elles ressentirent les traits du dieu qui ne pardonne pas. Il souleva leurs seins comme des voiles, et, maintenant, elles tendaient leurs mains vers l'inconnu.

Par une calme nuit l'Amodioa entra dans la baie de Biscaye, toujours poussé par le vent qui ne cessait de caresser les cheveux de la cadette.

Mais les mortelles aux Immortels préfèrent les mortels.

Et c'est en vain que Zéphire étendit l'éventail de ses pennes au-dessus de celle qu'il chérissait. Lorsqu'elle fut descendue à terre avec ses sœurs, il comprit qu'elle était désormais perdue pour lui. Et, jaloux, il fit appel à Borée qui coula le navire aussitôt.

Ainsi, l'un avec son équipage dont Iguskia et Ithargia avaient été réservés — l'autre sans ses passagères, — à plusieurs années de distance, l'Eskualdunak et l'Amodioa subirent, par des moyens différents, le même sort.

Le Destin suivait son plan.

L'embellie revint après cette tempête qui n'avait point altéré le visage des jeunes filles qui s'étaient endormies.

La première, qui s'éveilla en bâillant et en étirant ses bras ronds, ne s'émut pas davantage de ne plus apercevoir le bateau qui les avait longuement promenées, puis déposées enfin sur cette nouvelle plage. Elles étaient, toutes les six, des païennes pour qui le passé compte à peine, l'avenir pas du tout, le présent seul. Maintenant, debout et radieuses, hors de leurs légères couches improvisées, elles écoutaient les chansons du golfe et leurs bouches et leurs cœurs avaient faim.

A travers l'ombre épaisse de leurs cils, leurs regards glissèrent vers les trois jeunes hommes qui les aperçurent et vinrent vers elles avec des fraises, des cerises, du fromage de biche et du pain. Elles mangèrent en riant, et, dans la joie et l'espoir de l'amour, elles les suivirent quand ils s'en retournèrent chez eux.

Ici, me fit observer Jacob Meyer, en compulsant un cahier, la prosodie s'interrompt, et le récit reprend son cours naturel en langue vulgaire jusqu'au deuxième chapitre.

Ces belles créatures s'unirent aux six frères dont le plus jeune comptait environ dix-huit ans.

Iguskia et Ithargia moururent nonagénaires, laissant une postérité si nombreuse que déjà elle formait la colonie de Hasparren.

C'est ainsi que, soustraite à la civilisation corrompue de l'Orient, rattachée à une sorte de morale naturelle que fortifia la saine et pure solitude d'un pays en équilibre, la race basque fut fondée.

Sans effort, comme Iguskia et Ithargia, les merveilleuses jeunes femmes s'adaptèrent à cette simple vie, toute faite de tâches faciles, et d'un amour sans mélange qui de lui-même proscrivait la polygamie. Aux nectars lydiens, tout de suite elles préférèrent l'eau qui stille des rochers d'Ursuya.

Les deux ancêtres furent ensevelis à Ayherre, non loin du lieu où reposaient leur unique petite fille et tous ceux qui, dans la suite, trépassèrent avant eux.

Ils transmirent à leur lignée une sorte de culte des cieux, mi-spirituel, mi-matériel, dont on retrouve la trace encore dans les signes des pierres tombales actuelles.

Bien avant la conquête romaine, des groupes familiaux, dérivant de cette souche primordiale, se formèrent çà et là. Les trois fils aînés, Zoardia, Aritza et Sua, occupèrent le premier le Labourd, le second ce qui devait être la Basse-Navarre et le troisième la Soule. D'autres, parmi les cadets, se fixèrent en Espagne, dans l'actuel Guipuzcoa, où ils trouvèrent un peuple mauresque habile à corroyer, auquel ils ne s'unirent jamais, qu'ils méprisèrent, mais dont les instruments et méthodes les initièrent à une industrie qui se continue, et qui leur permit encore de se perfectionner dans l'agriculture et l'élevage. Ils en instruisirent ceux de leurs parents qui n'avaient point quitté la terre natale, quand ils les y allaient voir, et c'est ainsi que se développa rapidement, chez les uns et chez les autres, le génie commercial qui appartient au pays basque.

LE JOUR ET LA NUIT A ASCAIN

J'ai une excellente nouvelle à vous annoncer, me dit Jacob Meyer peu de jours après qu'il eut fini de me narrer, en s'aidant du peu de notes que l'on sait, la première partie de la légende basque. Le légataire de notre manuscrit familial, ce neveu dont je vous ai parlé, qui habite Aix, va descendre sous peu chez moi. Il doit examiner, à Biarritz, le projet d'adduction d'eaux salées que l'on a découvertes à Briscous, et dont il voudrait se rendre concessionnaire. Mais n'allez pas croire que ce fils de mon frère aîné, encore qu'il soit sorti le premier de l'Ecole Centrale, dédaigne la poésie. Il est parfaitement digne d'être le gardien de notre trésor, bien que je vous aie déclaré qu'il ne tient pas à le communiquer. Je lui ai écrit de vous ; il apprécie, autant que je les prise, vos œuvres, et, sachant que vous vous êtes intéressé à la légende basque, il consent à nous en apporter le texte tout entier. Que ce second chapitre, où nous en sommes, soit ou non une interpolation, il est souvent conçu dans cette forme lyrique dont nous fournit un exemple le passage qui a trait à l'histoire des six jeunes filles, dont chacune épouse l'un des fils d'Iguskia et d'Ithargia. Vous vous souvenez qu'à ce moment j'étais navré de n'avoir pas le manuscrit original, et de ternir les nuances de cet épisode, déjà affaiblies par la traduction du basque au français. Il ne faut plus qu'il en soit de même. Je parle d'interpolation : il est certain que brusque est le saut qui, du foyer primitif, nous introduit dans une Eskuarie christianisée, encore que je ne doute point que votre religion n'ait pénétré dans cette partie de la Gaule dès le voyage de saint Saturnin. Une poétique fontaine, située sur le bord de l'antique route qui joignait Hasparren à Alphat-Hôpital, porte le nom de cet apôtre envoyé par saint Pierre. Mais cela ne veut pas absolument dire que l'œuvre ne soit pas d'un seul poète, qui a pu l'écrire à l'aide de très antiques documents attribués au premier Ondicola et de récits recueillis çà et là chez les koblaris. Que des professionnels débrouillent l'écheveau de la vérité! Quant à nous, il ne nous importe que de le tenir bien en main en admirant ses variations infinies. Peu nous chaut que, dans une chevelure toute ruisselante d'or, quelques cheveux aient été emmêlés par une folle brise.

Je marquai toute ma reconnaissance à Jacob Meyer de ce qu'il m'avait admis à la confidence de cette sorte de romancero dont je consignais par écrit le moindre fragment dès que je me retrouvais seul avec moi-même, et le félicitai de l'élégance de sa traduction.

Je n'attendais plus que la venue du Juif aixois, et je me trouvai là précisément lorsqu'il arriva chez son oncle qui le bénit en l'appelant Eliézer.

C'était un homme de trente ans dont on ne pouvait dire qu'il manquât de race, quoique son profil fût d'un dromadaire dont le front serait couronné, et la joue encadrée d'un astrakan blond. Ses yeux avaient la couleur de liards devenus verts à toutes les intempéries. Il portait un vêtement de confection, qui n'eût présenté rien d'étrange sans une musette de soldat, passée en bandoulière, et dont il me dit qu'elle contenait le fameux manuscrit et ses instruments de minéralogiste.

Il m'avisa que, le lendemain, il désirait se rendre à Ascain pour assister à une importante partie de pelote.

Voulant dès l'abord me montrer aimable, je lui offris, ainsi qu'à son oncle, de me joindre à eux, mettant à leur disposition une voiture qui nous emmènerait de Bayonne, conduite par mon loueur habituel. Jacob Meyer se récusa, mais engagea son neveu à accepter, qui d'ailleurs ne se fit point prier.

Je le pris donc avec moi, et tandis que nous roulions vers le but en traversant les délicieux trumeaux émaillés que sont les villages du Labourd, notre conversation ne tarit pas sur la légende basque. Eliézer Meyer connaissait à fond la langue de ce pays où il était né quand son père était officier d'administration à la forteresse de Bayonne.

— Oui, disait-il, elle est vraiment belle, n'est-ce pas, cette légende d'Ondicola que nous gardons aussi précieusement qu'Aladin sa lampe merveilleuse? Et vous dirai-je que, depuis que je l'approfondis davantage, ma grande occupation est d'en faire la synthèse, et mon grand attrait d'y réussir, c'est-à-dire de voir revivre dans ce peuple tous les germes en puissance dans les héros de cette charte?

Et comme, assis tous deux sur un mur, les jambes pendantes, tout près du fronton d'Ascain, nous venions de suivre du regard, saisis d'un frisson sacré, la pelote gravissant, tel qu'un astre d'ombre, dans l'azur immaculé :

— Regardez, mais regardez donc cette assistance, me dit Eliézer. Admirez ces femmes de la race d'Ithargia, cette suprême et fine grâce mouvementée comme la vague qui l'apporta ; ces mantilles pareilles à de légères voiles déployées sur la nuit des cheveux et des yeux ; ce corail et ces perles des bouches ; tout ne décèle-t-il pas l'origine orientale, l'aristocratie d'une race éclose au pays des gazelles?

— Quant aux Orientaux, reprenait Eliézer, la partie terminée, et tandis que nous nous rafraîchissions dans la naïve auberge, les voici, mais reconstitués par Ondicola, rapprochés de notre paradis terrestre. Ils n'ont guère conservé de défauts que cette indolence qui les porte à laisser leurs femmes se substituer à eux dans les travaux et les comptes de la cordonnerie, le premier de leur art. Et puis, n'aiment-ils point, à l'exemple de leur ancêtre Hafiz, de goûter sous les tonnelles un vin de la couleur des roses? Et, puisque nous parlons de Hafiz, voyez Hafiz ressusciter en eux!

Deux hommes s'étaient levés gravement et se faisaient face d'une extrémité de la salle à l'autre, tandis que la multitude, se massant pour les entendre, s'imposait silence.

Leur chant mélancolique monta.

Ils se répondaient tour à tour, et la lumière baignait dans l'ombre leurs masques inspirés.

Leurs voix vibrèrent longtemps dans le crépuscule.

Pour prolonger l'extase d'une si belle journée, nous décidâmes de ne regagner Bayonne que le lendemain ; et d'ailleurs, la nuit, le col de Saint-Ignace est dangereux.

Nous flânions avant souper :

— Voilà, me dit Eliézer, de la digitale encore en fleur. C'est une digitale, vous en souvenez-vous, qu'Ithargia plaça entre les doigts de sa fille expirante.

— Comment, répondis-je, ne me rapellerais-je pas le moindre détail de cet admirable poème?

— La digitale, reprit-il, habite le silex qui lui donne peut-être cette divine flamme rose qu'ont aussi les étincelles qui jaillissent de lui.

Je regardai Eliézer. Avait-il du génie? Il ne paraissait point s'en douter.

Nous revînmes à l'hôtellerie du Jeu de l'Oie, où l'on nous servit de la truite et du confit.

Nous errâmes ensuite dans le clair de lune. Eliézer semblait devenu muet, mais il était impossible de ne pas s'apercevoir qu'il avait la connaissance détaillée des lieux où nous nous trouvions.

Peut-être la recherche des métaux et des sources l'avait-elle conduit déjà là? Il se baissait, de temps à autre, prenait pour l'examiner à la lueur de la lune quelque fragment de roche éruptive où, parmi les noires constellations du mica, fulgurait un éclair de cuivre.

Minuit sonna au clocher d'Ascain.

Eliézer entra au cimetière. Je le suivis.

Quelle calme poésie dans ce jardin des morts! L'Israélite qui s'était découvert me fit un signe du doigt, me montrant, sur une vaste pierre tombale que pâlissait le soleil de la nuit, ces huit lettres gravées : ONDICOLA, sans date, ni autre indication.

— Ce nom, me dit-il enfin, est d'une famille célèbre par ses pilotaris. Je ne sache rien de plus, sinon, comme vous l'avez appris vous-même, qu'il est le plus vieux du pays basque, celui du fondateur que la légende nous révèle ; et je ne serais point surpris que l'un des six fils d'Iguskia et d'Ithargia l'eût porté, et que la longue lignée l'ait conservé par respect des ancêtres. Les Ondicola sont maintenant de pauvres hères, mais qui sait?

Nous reculâmes, car nous voyions la vieille pierre se soulever d'elle-même et Ondicola sortir du sépulcre.

Il regagnait le ciel, vêtu splendidement comme une constellation.

Il était suivi de tout son peuple. En tête s'avançaient, d'une incomparable beauté, tels que dans leur pure adolescence, Iguskia et Ithargia ; puis leurs fils, et les femmes de ceux-ci, et leurs descendants dont l'un se faisait remarquer par son audace : il montait seul un esquif sous qui roulaient les nuages et, soudain, il lançait le harpon. Des flottilles escortaient ce marin qui semblait être l'amiral de ces Basques, épris de contrées lointaines et qui ne cessent d'affronter l'inconnu.

Certains sombraient avec leurs barques, mais d'autres abordaient en des archipels de lumière.

Puis venaient les agriculteurs qui labouraient l'espace, d'une simplicité d'attitude et de mise qui regagnait celle des pasteurs dont on voyait neiger les brebis dans l'aube naissante.

Un groupe de guerriers menaçait de makhilas des fils de Mahomet.

A la suite de saint Léon, processionnaient les innombrables enfants du pays qui ont épousé le Christ. Ils portaient des vêtements noirs ou blancs dont quelques-uns étaient tachés de sang. Ils étaient les martyrs de Chine et d'ailleurs, qui avaient quitté la maison bien-aimée aux longues ailes pendantes. L'un d'eux portait le Sacrement autour duquel, comme à Hélette encore, les hommes dansaient, graves de joie. Des pilotaris l'ombrageaient avec leurs gants de cuir ou d'osier.

Puis venait le troupeau des fidèles, l'humble peuple au cœur d'or des petits négociants qui taille le cuir, débite la viande, fait griller le café devant les portes.

L'angélus m'éveilla. Je m'étais laissé gagner par le sommeil dans le champ des morts, la tête contre une touffe de romarin. Eliézer dormait à quelque distance. La tombe d'Ondicola était toujours là, mais close.

La sonnerie des cloches reprit en s'accentuant. La douce vallée était bercée par elle. C'était au matin de la Fête-Dieu.

Une louange sans nom monta de la matinée.

De vivants chemins, à onze heures, se mirent en marche : on ne savait plus si c'étaient les cerisiers qui s'avançaient, où la foule. On entendait l'orage des tambours et, par moment, entre leurs batteries et celles des clairons, l'hymne montait et s'affaissait comme la mer. Puis le grondement reprenait dans le rire des cloches en extase, et le regard bleu du ciel se reposait avec amour sur les blés.

Que ce paysage était simple! Simple comme cette race unique fondue à la sérénité des collines, à la clémence du climat, à la frugalité des terres! Elle suivait ce morceau de Pain qu'est son Seigneur et son Dieu. Elle le suivait sans hésitation, le cœur au large et tout baigné d'une rosée angélique. Ils allaient, leurs grains de bois sec dans une de leurs mains calleuses et, dans l'autre, le béret dont ils montraient la belle doublure neuve, vêtus du court chamar ou de la veste commune, le pantalon arrêté au-dessus de la cheville pour que la poussière ou la boue n'atteignît que les gros souliers.

Es-tu content de ton peuple ; est-ce ainsi que tu l'as voulu, Ondicola?

Lorsque, dans la soirée, Eliézer et moi nous nous en retournâmes, les sentiers étaient jonchés d'herbages et de fleurs et tout parfumés de menthe.

Nous relayâmes à Hasparren où nous couchâmes. Ville délicieuse, charme premier du pays basque où les magasins bas, avec leurs porches romans, leurs naïves enseigne, la pauvreté de leurs denrées exposées aux devantures, suffiraient à nous guérir de la croyance qu'il est nécessaire, pour vivre, de se trouver aux portes du Louvre ou de l'Institut Pasteur!

Le lendemain matin, Eliézer ayant la migraine demeura au lit. Je me dirigeai seul, à pied, vers cet Ayherre où la légende situait le foyer d'Iguskia et d'Ithargia.

J'aperçus le château démantelé de Belzuncia. L'air était blond et argenté comme une perle, où les blés prenaient déjà la teinte sombre de la terre.

Au flanc de la colline était un champ modeste où vinrent deux faucheurs, un jeune homme et une jeune femme. Je songeai à Iguskia et à Ithargia qui s'étaient épousés dans les flammes de la moisson.

Je me rapprochai de ce couple qui était d'une indicible beauté, transmise à travers les âges sur l'aile de l'Amour selon le vœu d'Ondicola. Leurs regards étaient tels qu'ils donnaient à penser que la lumière peut être noire.

Je leur dis que j'étais venu de Hasparren, visiter les ruines proches de leur ferme, ce dont ils ne s'étonnèrent point car elles éveillaient parfois la curiosité des promeneurs. Ils ne souffrirent point que j'allasse prendre mon repas à l'auberge et, avec cette simplicité habituelle à leur race, ils m'invitèrent chez eux.

La femme nous servit, après quoi leurs quatre petits garçons, qui se suivaient de tout près par l'âge, vinrent manger debout la soupe qu'on leur présenta dans une écuelle. Ils burent de l'eau dans un bol ébréché, puis s'en allèrent satisfaits. Sur deux chaises, l'un en face de l'autre, un aïeul et une aïeule somnolaient.

Je sortis pour aller contempler l'ancien château, mais plutôt pour évoquer le premier foyer eskuarien qui l'avait précédé de bien des siècles.

Les remparts tombent, mais la terre ne meurt pas. Aussi magnifique était peut-être cette campagne qu'aux jours premiers d'Iguskia et d'Ithargia.

Avant de regagner Hasparren, j'allai remercier mes hôtes. Ils étaient assis sous un noyer qu'on eût dit tout chargé de nuit fraîche. Ils se tenaient par la main avant que d'aller reprendre leurs faucilles. Une caille au loin appela.

Je ne fis part ni de mon rêve ni de mon excursion aux ruines d'Ayherre à Eliézer.

LE SIÈGE DE PAMPELUNE

Peu de jours après notre course a Ascain, je me retrouvai avec Eliézer chez son oncle dans ce vieux Bayonne si pittoresque où jadis aborda, au retour des Indes occidentales, l'une des caravelles de Christophe Colomb.

Pays de Robinsons, d'explorateurs, de pêcheurs, de corsaires, que n'as-tu ajouté cette devise à ton blason, lue sur un vieux pot anglais : « Les aventures sont pour les aventureux. »

J'attendais avec une certaine impatience la suite, à laquelle j'avais été convié, de la légende basque.

Le début du deuxième chant me surprit.

C'était une sorte de préambule, davantage un exposé qui semblait, plutôt que d'un poète, l'œuvre, eût-on parié, du copiste.

Quel copiste? Que, dans une langue non écrite, ou dont le graphique a disparu, il y ait quelques exceptions, soit! Il n'en est pas moins vrai que ce Juif aux yeux verts, affublé d'un prénom si extravagant, me donna un léger choc lorsque je l'entendis, comme on va le voir tout à l'heure, employer le mot curé dans sa traduction.

A la vérité, ce mot ne semble avoir que faire avec, je ne dis pas la religion, mais l'esprit d'une époque aussi reculée. Ce pouvait être une faute de goût de la part du neveu de Jacob Meyer, tout au moins une bizarrerie. Mais je dois prévenir les lecteurs, afin qu'ils ne me tiennent point pour un naïf, qu'à partir de cet instant, je fus assailli par le doute. Eliézer ne m'étonna pas moins que, dans la même séance, après avoir ouvert une parenthèse explicative que je n'ai pas consignée, mais qui avait trait au procédé d'Ondicola pour sélectionner la race eskuarienne, il prononça : « Et, d'ailleurs, la diplomatie est la science de l'amour. »

Allais-je me lever, faire éclater mon mépris, ou m'esquiver sans bonjour ni bonsoir? J'eus la sagesse de n'en rien faire.

Je remis à plus tard la clef d'or du mystère. Qu'importait son auteur véritable si l'œuvre continuait de me ravir, et ne faut-il pas, après tout, que toujours par quelqu'un le Robinson commence?

— En Labourd, en Soule, en Basse-Navarre, traduisit Eliézer qui semblait suivre le mot à mot du texte rapporté d'Aix, on vit, huit cents ans après la destruction de l'Eskualdunak, s'élever çà et là de jolies églises à triple clocher, adossées à leurs presbytères dont les jardins produisaient des légumes, des fruits, des lys blancs et des pois de senteur.

Ces paroisses naissantes vécurent longtemps en paix, mais les curés (sic) représentèrent à leurs brebis, capables de se transformer en lions, que le diable donnait depuis longtemps le siège à leurs frères basques d'Espagne.

On sait que ceux-ci avaient appris des Maures l'industrie du cuir et l'agriculture raisonnée, qu'ils avaient transmises à leurs parents restés en France quand ils les y allaient visiter. Mais ils ne furent pas longs à s'apercevoir que la race maudite de Mahomet, pleine de dissimulation, ne leur voulait que du mal. Et ce qui mit le comble à leur indignation, ce fut le martyre que de tels barbares infligèrent à la chrétienne Eurosie qui s'était refusée à épouser l'émir. Les Basques de France se portèrent au secours de leurs frères outragés et, les secondant, s'emparèrent de Pampelune.

Le texte de la légende, observa ici Eliézer, emploie le style lyrique dans le passage qui suit et qui a trait précisément à la prise de cette ville. Il y a même, dans la seconde partie, un essai que je crois devoir traduire en en respectant la prosodie.

Quand les descendants d'Iguskia et d'Ithargia arrivèrent sous Pampelune, le crépuscule était comme un grand oranger parfumé.

L'émir reposait dans son pavillon avec ses femmes couronnées de fleurs de grenadier. Le bourdonnement des guitares énervait leurs amours.

Ah! l'on te retrouve bien là, mollesse orientale dont Ondicola vint à bout lorsqu'il fit exploser son Eskualdunak d'or, après avoir lâché sur une terre incomparable un couple vierge!

Les fils d'Iguskia et d'Ithargia sont sous tes murs, ô Pampelune! Ils viennent enfin brûler les dieux qu'ils eussent adorés sans un maître audacieux qui anéantit son équipage avec lui.

Voici les principaux comtes basques : Arnaud de Macaye ; Sanche d'Espelette ; Ramoun de Tardets ; Bernard d'Iholdy ; Auger de Mauléon ; Ondicola d'Ascain.

Qu'ils ressemblent peu à ces païens, obèses la plupart, vautrés dans l'orgie, empêtrés dans leurs tuniques, gavés de confitures de roses!

Arnaud de Macaye descend de Zoardia, l'aîné de ceux qui avaient épousé les belles enfants dont l'une avait séduit le Zéphire à bord de l'Amodioa. Après avoir navigué au long des côtes, il est revenu dans son village au milieu de sa tribu. Et, avec ses mules, passant et repassant la frontière, il fait commerce d'huile et de vin.

— Où est, s'écrie-t-il, en avançant vers le rempart, l'émir, que je le crève comme une outre?

Arnaud de Macaye ne porte casque ni cuirasse, ni autre vêtement de guerre, mais le petit béret basque, le chamar, et un pantalon aussi léger qu'une feuille. Ses longs cils ombragent son regard :

Il tient serré son makhila flexible

Dont on voit bien qu'un seul coup abattrait

Le Sarrazin avec son minaret.

Il porte un cor de chasse à la ceinture

Ses compagnons sont armés comme lui

Du makhila qui ne sait faire grâce.

Sanche est celui qui descend d'Aritza.

Son fief domine un sommet d'Espelette

Qu'on a nommé le mont du Mondarin.

Navigateur intrépide il s'en fut,

Accompagné de ceux de la Bretagne,

Depuis le cap extrême de l'Espagne

Jusqu'au pays que l'on ne connaît plus.

Quand il revint, Gachucha fut sa femme.

Et depuis lors il tisse des lainages,

Qu'un de ses fils va vendre en Oloron.

Quant à Ramoun, qui descend de Suâ,

Dedans Tardets, la céleste vallée

Qu'il n'a jamais jusqu'à ce jour quittée,

On ne peut pas dénombrer ses brebis.

Il vend sa laine à Sanche d'Espelette.

Il est danseur et, toujours sous ses pieds,

On voit le vide et le soleil briller.

Après s'en vient Bernard, chef d'Iholdy,

Qui fit, dit-on, premier le tour du monde,

Puis s'enrichit à bien tanner le cuir.

Et, plus que tous, il en veut à l'émir,

Parce qu'il est beau-frère d'Eurosie.

Auger qui sort de Mauléon la terre

Contre la gent est si fort en colère

Que l'on croirait qu'il porte le tonnerre.

Et cependant, par ordre de Clotaire,

De père en fils sont en leurs lieux notaires.

Ondicola d'Ascain paraît ensuite

Toujours lequel fut un pilotari.

Au makhila s'adjoint sa plus rude arme,

Son chistéra qu'il porte sur le dos.

Qu'on le redoute, il est si fort qu'il peut

Lancer la balle aussi loin qu'il le veut.

Dans leur fureur vengeresse, ils étaient tellement sûrs de leur triomphe, ces comtes et leurs vassaux, qu'ils avaient demandé aux plus jolies filles basques de les accompagner.

Le choix ne fut point facile, elles sont légion. On en dut réduire le nombre et faire pleurer de doux yeux. Les favorisées partirent donc, le cœur léger.

Que l'on n'aille pas croire que ce fut pour bafouer la morale. Elles étaient honnêtes. Mais Arnaud, mais Sanche, mais Ramoun, mais Bernard, mais Auger, mais Ondicola d'Ascain avaient jugé que le plus dur supplice qu'ils puissent infliger à des mahométans enchaînés était de faire défiler devant eux ces beautés merveilleuses. Ce qu'ils firent. Et l'émir en mourut.

Je ne savais, tandis qu'Eliézer suspendait là cette partie de la légende basque, s'il me fallait éclater de rire ou me fâcher, ou garder mon calme. J'optai pour cette dernière attitude. Jacob Meyer, opinant du bonnet, applaudit cette fin du chant.

CHANT D'AMOUR DE TIRUZTAYA ET DE LÔRÉA

J'ai dit que le prétexte qui avait été donné par son oncle, de la venue d'Eliézer, était d'une eau salée dont on s'occupait fort en ce moment pour la conduire à Biarritz.

Des hommes autorisés tels que MM. Raymond Baron, Hézard et Bergeroo, étaient parmi les membres de la Société qui s'était fondée.

Il me serait bien impossible d'informer sur le rôle que joua dans cette affaire le neveu de Jacob Meyer durant les quelques semaines qu'elle le retint ici. Il semblait s'intéresser alors à la minéralogie du système cantabrique, mais je ne pus me défendre d'une certaine méfiance touchant ses capacités, quand il me fit part, à propos d'un soulèvement d'ophite d'une théorie qui ne tenait pas debout. Je n'en jugeai pourtant que par les vagues leçons d'histoire naturelle apprises par moi au lycée de Bordeaux, d'un professeur, il est vrai fort distingué, M. Kuntsler.

Eliézer me montra un perforateur à pointe de diamant, dont il me dit qu'il lui servirait à atteindre une nappe de pétrole située à Saint-Boës, près d'Orthez.

Il ne me parla plus, momentanément, de la suite de la légende basque.

Etait-ce que, cette suite, il prenait le temps de la composer ou qu'il voulût me la laisser désirer? Mystère. Je n'y fis aucune allusion, encore qu'un mot de Jacob Meyer m'eût fait entendre naguère que l'un des plus sublimes passages des Robinsons serait un duo d'amour, chanté par des descendants de Zoardia, au printemps, à l'entrée de ces grottes d'Isturitz, dont je possédais la clef.

Cette clef, combien je sentais l'oncle et le neveu vivement possédés du désir de l'introduire dans la serrure interdite!