FRANÇOIS MAURIAC
LA CHAIR
ET LE SANG
PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
PLACE BEAUVAU
1920
A François Le Grix,
Son Ami,
F. M.
I
Claude Favereau, après qu'il a interrogé les porteurs, découvre enfin la voie, en dehors du hall, où le train omnibus aligne de vieux wagons, se gare avec un air abandonné. Claude aurait dû choisir l'express du soir qui n'a besoin que de trois quarts d'heure pour atteindre Toulenne; mais le jeune garçon a mieux aimé ce petit train d'après déjeuner qui le long de la Garonne, rampe, s'attarde à chaque gare, et dont on dirait que la chaleur ralentit la marche, l'oblige à se traîner au milieu des vergers et des vignes accablées. Aux haltes indéfinies, on entend, à travers la cloison du compartiment, des conversations patoises. Le chef de gare approche le sifflet de ses lèvres, avec importance, parce que c'est l'acte essentiel de sa journée. Claude aime ces heures vagues où rien ne le détourne de penser à soi. Il n'en finit pas, il n'en finira jamais de mettre dans son cœur de l'ordre; quelle confusion en lui, à cette minute, où, pour toujours, il quitte le séminaire! Il songe qu'il ne perdra plus ce goût de reploiement, cette manie d'examiner sa conscience, ce don de transformer en cellule, en oratoire, le wagon de troisième classe où il rêve seul: ce lui est presque une volupté qu'avec impatience il appelle, alors que, sur le quai du départ, le volubile abbé de Floirac le retient.
Selon le vœu de ses maîtres, Claude a quitté le séminaire sans avertir aucun camarade sauf celui-ci: son ami officiel. Quand il a fallu décider qui raccompagnerait à la gare, Claude, en même temps que M. le Supérieur, prononça le nom de Floirac, mais le jeune homme sait bien que cet abbé est le seul qu'il ne regrette pas et qu'il se fût plus ému de dire adieu, sur ce quai, au gros Parmentier, le dernier de sa classe, qui l'entretenait de chasse à la palombe, d'histoires de chiens d'arrêt et de bécasses. Immobile sur l'asphalte souillé, M. de Floirac ne souffre point de la température; des livres déforment les poches de sa soutane où, au long des boutons, des taches s'égrènent; il parle à Claude, comme naguère aux promenades, du père Tyrrel et de l'abbé Loisy. Sait-il que dans six minutes, ce train emportera pour toujours le seul de ses camarades préoccupé des problèmes qui l'obsèdent? Peut-être se connaît-il malhabile à rien exprimer de ses sentiments et, avec le résumé d'un article du dernier fascicule de la Revue d'apologétique, il comble les silences. Le train se détache; Claude, un instant, imagine le retour solitaire de son ami: «Floirac se consolera avec des excès de métaphysique», se dit-il.
Déjà le train s'arrête devant une gare de banlieue, mais repart à l'instant; le voyageur attribue à une volonté particulière de la Providence cette solitude qui lui est départie; personne, en haine du soleil, ne lui confisquera, sa journée de Juillet avec un store bleu. Claude amoureusement accepte la chaleur; voici une propriété où trois marronniers ne forment qu'une sphère dense de feuilles; à chaque trajet, il reconnaît et salue ces frères immobiles en songeant que jamais ses mains ne se rafraîchiront contre leur écorce lisse. Déjà les coteaux se soulèvent; la plaine garonnaise se gonfle, aspire l'air brûlant.
Au delà du paysage reconnu, Claude considère la vie qu'il abandonne: il n'ira plus, dès l'aube, vers la chapelle, avec des versets de psaumes sur les lèvres. Ses directeurs exigent qu'il renonce au sacerdoce ... mais ses directeurs, toujours ce fut lui qui les dirigea; il les a aiguillés vers la décision souhaitée: non qu'il y ait eu chez Claude une crise de la foi, ni que M. de Floirac lui eût communiqué sa fièvre touchant l'auteur du Pentateuque ou celui du quatrième Évangile. Seulement, vers sa dix-huitième année, il avait connu son propre cœur, ses puissances redoutables. Si les hypothèses de M. de Floirac sur l'interpolation du verset Tu es Petrus le laissaient froid, les vers de Lamartine et de Hugo dans les «morceaux choisis» par l'abbé Ragon, ruisselaient en lui comme un torrent de délices; une seule journée à la campagne, dans l'herbe juteuse et foulée, dangereusement l'alanguissait pour une semaine.
Dès cette époque, déjà clairvoyant, il avertissait M. Garros, son directeur: «Le temps n'est plus, lui disait-il, de ces abbés romantiques, aimés du père Lacordaire, ou du père Gratry, cœurs résignés d'avance à tous les sacrifices mais non à celui de n'être plus aimés, et qui morts—le plus souvent poitrinaires —au seuil même de l'adolescence, nous ont légué de trop fiévreuses prières... Je craindrais de devenir un René du sacerdoce, dans un temps où, vicaire de banlieue, il faut se livrer en pâture à des patronages, des syndicats.»
Ce fut au régiment que Claude vit clair en lui, connut qu'il devait renoncer à toute sublime vocation. M. Garros l'avait mis en garde contre la grossièreté de ses camarades, lui avait prédit un martyre de vingt-quatre mois. Or, Claude n'en avait pas souffert. Fils du maître-valet de ce domaine de Lur où il rentrait aujourd'hui, le jeune homme s'était avoué que les plus lourdes farces en lui trouvaient un écho. D'abord, il avait dû se surveiller pour ne point rire de certaines indécences. Au long des randonnées de nuit, les refrains chantés sur des airs liturgiques sans doute le désolèrent. Mais bien vite, aucune obscénité ne le détourna de marcher le visage levé vers les étoiles. «Et j'avoue, se disait-il, que le soir, autour d'un litre et le dos au poêle, j'éprouvais une joie animale, une gaieté énorme et qui ne différait guère de la joie des autres... Toutes les puissances de ma jeunesse, ma chair et mon sang se soulevaient en moi, détruisant mes attitudes cléricales. Mes lectures ne servirent qu'à me rendre lucide... J'assistais, grâce à elles, clairvoyant et intéressé à cette émeute de mes forces d'en bas...»
Souvent le dimanche il avait amené à Lur des camarades. Il se rappela dans la cuisine maternelle, autour de la table où les verres avaient laissé des ronds, ces après-midi de vin blanc avec son père et le bouvier Abel. L'appel aux vêpres battait doucement et vainement dans la lumière et Claude n'avait pas la force de s'arracher à cet abrutissement derrière les volets mi-clos.
Cadaujac, Podensac, Barsac, Preignac ... les villages girondins s'égrènent au long du fleuve: leurs petites gares pareilles vibrent, dans la chaleur et lorsque le train s'en éloigne, un «drôle» aux pieds nus, le regarde, la main à la hauteur des sourcils. Claude emplit ses yeux de vignes soufrées, de murs croulants, de routes blêmes et tigrées. Il tire de sa poche la petite glace ronde achetée aux grandes manœuvres et arrange le nœud en ficelle de sa cravate groseille. Devant son visage désormais séculier, il éprouve une joie ivre d'oiseau lâché—la même qu'au régiment, il connut à ses premiers dimanches de sortie. Ah! qu'il avait souffert de ce reniement, de son plaisir à n'être plus reconnu pour un de ceux «qui étaient aussi avec cet Homme». Honteuse joie de s'attabler dans une auberge au milieu des servantes et des soldats, sans que personne en lui ne discernât le signe de ceux qui suivent le Galiléen! Désormais, à cette joie comme il s'adonne! Au rythme du wagon, il chante des paroles folles sur un air du Joseph de Méhul...
M. Garros avait mis du temps à comprendre ces raisons de Claude, que d'abord il jugea saugrenues. Il ne se résignait pas à perdre ce garçon, si vivant qu'autour de lui les autres jeunes clercs paraissaient mornes. Il avait voulu le garder une année encore après son temps de service, et Claude se rappelle ces mois perdus à d'inutiles disputes. Dans la fumée de sa cigarette, il évoque M. Garros, ce visage charnu où les yeux tiennent le moins possible de place et en dépit des plus tristes conjonctures n'arrivent pas à n'être pas malins; de même, son informe bouche ne sait pas ne pas sourire; à ces yeux, à cette bouche, M. Garros est redevable de cette réputation de finesse qu'il soutient d'ailleurs avec des histoires d'un effet sûr. Ce placier d'anecdotes, ce commis-voyageur en drôleries cléricales a tout de même le goût pieux des âmes,—mais qu'il les manie avec de gros doigts! Claude se remémore le dernier assaut qu'hier encore il dut subir et, pour son plaisir, en arrange le dialogue, se donne à lui-même cette comédie:
—Mon enfant, je sais votre désir de rentrer chez votre père et de ne point vous servir du don d'intelligence que Dieu vous a départi. Je ne puis pourtant vous céler que M. le Supérieur a reçu une proposition vous concernant, dont les avantages sont considérables.
—... Sans doute, monsieur, s'agit-il d'un préceptorat?
—Oui, mon enfant...
—Si vous m'aimez, je vous supplie de ne pas insister: n'espérez pas que j'entre jamais dans les bagages d'une famille. Je sais que la mort de M. le marquis de Lur, qui m'employait pendant les vacances à classer sa bibliothèque, ne me laisse d'autre ressource que de travailler aux potagers ... mais j'y suis excellent et peut-être l'acquéreur de Lur voudra-t-il me rendre à mes chers bouquins...
Mais, selon M. Garros, il n'y fallait pas compter: le nouveau propriétaire, Bertie Dupont-Gunther (de la maison Dupont-Gunther et Castagnède) était un marchand plein d'arrogance et qui n'avait pas son pareil pour la grossièreté, sur la place de Bordeaux. Il ajoutait à tous ses vices celui d'appartenir à la religion prétendue réformée...
—Bien qu'il ait épousé une demoiselle Casadessus, d'une vieille famille catholique de la paroisse Saint-Michel, avait ajouté M. Garros, ses deux enfants furent élevés dans l'hérésie. On dit même que sa femme est morte de douleur et de remords...
Mais Claude ne redoutait pas ce monstre retenu par ses affaires à Bordeaux et qui n'habiterait Lur que les dimanches d'été.
M. Garros se rabattit sur de plus lourds arguments:
—Vous souffrirez, Claude, vous serez à chaque instant choqué, froissé...
Le jeune garçon sourit de la théâtrale réponse dont il regrette, aujourd'hui, d'avoir affligé M. Garros: «Je ne rougis pas de mes parents!» Il regarde, sur son pantalon de coutil, ses mains énormes et rouges... Le train, entre Preignac et Toulenne s'emballe, se croit l'express,—et Claude se rappelle une semaine de Pâques vécue à Floirac, chez son ami; qu'il avait souffert! A table, l'emploi de chaque fourchette devenait un problème à résoudre immédiatement sous le regard attentif des jeunes filles prêtes à pouffer. Ah! certes, il souffrirait moins dans la cuisine maternelle; d'ailleurs, il comptait bien retrouver la bibliothèque et ses saouleries de lectures, d'imaginations et de songes; enfin l'église toujours serait ouverte, si douce, le soir, et où jamais en vain Claude n'apporta un cœur blessé. S'avoue-t-il cet arrière espoir que sa retraite à Lur lui sera une attente? Doute-t-il que sur cette colline la vie vienne le chercher? L'oreille tendue vers il ne sait quel appel. Claude veut demeurer là disponible... Il ne redoute pas ses parents; ils ne parleront guère ensemble, n'ayant rien à se dire, séparés, mais unis par leurs racines, comme les chênes de Lur.
Claude comptait qu'à l'arrivée de ce train omnibus, la gare de Toulenne serait déserte. Et d'abord, sur la place rongée de soleil, où les mouches dansent, il ne voit en effet que la carriole de son père, qui occupe toute l'ombre sphérique d'un acacia boule: la jument Mignonne agite contre les taons ses oreilles et sa queue de mulet. Il aperçoit la coiffe noire et le dos de sa mère immobile. Son père, sans col, l'estomac et le ventre hors du pantalon, prend Claude par ses épaules et fait claquer deux «bises» sur ses joues; il va chercher lui-même la malle noire pareille à celle d'un domestique et la porte à la main ainsi qu'une valise. Maria Favereau ne fait guère fête à son fils; elle se résigne moins que son mari à n'être plus la mère d'un monsieur prêtre, chez qui on finit économiquement ses jours, entourée de vénération; elle ne doute pas qu'il y ait en tout ceci une histoire de jupon; elle s'est entendue avec Favereau pour ne pas brusquer le petit et lui laisser le temps de la réflexion, mais vers l'automne, ils espèrent le décider à ne pas perdre le profit de tout ce qu'il a lu dans les livres, à devenir un monsieur.
Claude, assis sur la banquette de derrière, tourne le dos à ses parents; la route sort de la voiture comme un mètre enroulé de sa petite boîte. Devant chaque porte de Toulenne, un tas de poussiéreuses immondices attirent les mouches; des femmes en jupon et mal peignées paraissent au seuil des corridors voilés de lambeaux d'étoffes. Le pont suspendu tremble sur la Garonne fauve où, toujours à la même place, des enfants nus s'ébattent. Maintenant, Mignonne va d'une allure plus lente, car la route monte; on peut causer. Dominique Favereau n'est guère parleur. Il est au monde un vignoble, six hommes, deux femmes et quatre bœufs sur lesquels il a autorité et qu'il commande du ton d'un chef qui se souvient de son temps d'adjudant. Il se tient devant M. Gunther, la main à la couture du pantalon; sa raideur militaire lui permet de ne pas broncher même avec trois litres de vin blanc dans l'estomac. L'œil droit où jadis il reçut un plomb, est toujours fermé; pourrait-il au besoin s'en servir? Mais l'autre œil, sans cils ni sourcils, petite goutte vitrifiée, voit tout ce qui se passe à Lur.
Claude profite de la montée pour interroger son père sur les nouveaux maîtres; il n'obtient rien que ceci: «Pour un homme dur, c'est un homme dur,—il n'a pas peur de l'ouvrier,—avec lui, il faut que ça marche, un sou est un sou.» Claude n'a rien à espérer de sa mère, qui ne parle guère plus: un foulard noir cache ses cheveux; elle ressemble à ces religieuses de qui la coiffe empêche que l'on devine l'âge. Sa figure étroite, fermée, exprime un parti pris de silence, de claustration. Elle vit dans le souvenir de ses deux fils aînés morts à sept et neuf ans. L'existence paysanne de travail et de solitude ne saurait lui dispenser l'oubli; pendant des années, Maria Favereau a vécu d'une seule idée: avoir un caveau, une concession à perpétuité où mettre les deux cercueils; pourtant la fosse commune est ici inconnue, mais ces cercueils, pour cette mère, contiennent tout ce qui reste de ses fils; bien qu'elle récite son chapelet et parle du bon Dieu, elle croit qu'ils sont dans la terre et non ailleurs.
Pour soulager Mignonne, Claude descend de la voiture et, regardant le couple dont il est né qui se découpe en noir sur le ciel, il se dit (sans aucune pensée de moquerie): il est arbre, elle est volaille. Un souffle chaud qui ferait croire à l'orage enveloppe trois peupliers frémissants. Au bas du coteau, Saint-Macaire déjà s'enténèbre autour du vaisseau roman de l'église, ancrée depuis des siècles dans les saules du fleuve. Les cloches de Viridis, devant Claude qui marche les bras écartés, la tête un peu levée, projettent son enfance qui s'éveillait et souffrait surtout le soir; elle est en lui vivante, inépuisable et tout à l'heure, l'odeur de la cuisine, le froid des carreaux de sa chambre à ses pieds nus, et plus tard encore le battement de l'horloge et le ronflement de son père emplissant la maison endormie, feront affleurer de son enfance d'autres régions submergées.
Les grands arbres de Lur retiennent entre leurs troncs la mourante et oblique lumière; Claude se dit qu'ils retiennent aussi les jours inconnus de sa vie, ce qui, de toute éternité, l'attend ici... Une douleur, une joie sans nom, dans les cimes agitées des vieux chênes, lui font signe. Il sent, il voit confusément que le calme de cette fin d'après-midi, ces bœufs accablés qui rentrent une dernière charge de sulfate, tous les symboles de la sérénité le trompent peut-être et que son heure est proche.
La lampe Pigeon se reflète sur la toile cirée, déchirée par le petit couteau d'enfant de Claude. Le bouvier Abel et sa femme Fourtille, invités en son honneur, sont immobiles devant les assiettes creuses: Maria les emplit jusqu'au bord d'une soupe brûlante, épicée, parfumée d'ail, nourrie de couenne. Les moustaches d'Abel ruissellent; il a vingt-cinq ans, peut-être quarante; qu'il est sérieux devant la nourriture! Mais sa face exprime soudain une convoitise plus forte: il annonce qu'il va faire «chabrot» et, dans ce qui reste de soupe, verse le vin sanglant où le bouillon élargit des yeux de graisse; puis, élevant l'assiette entre ses mains, il y ensevelit un mufle hirsute; chacun écoute la nourriture envahir ce corps puissant autour duquel flotte l'odeur du bétail, de la sueur; de la terre; du revers d'un bras noir de poils, il essuie sa bouche, et devient grave, attendant le petit salé.
Claude, assoupi dans l'ivresse du vin blanc et des souvenirs s'éveille pour écouler Fourtille parler des nouveaux maîtres. M. Dupont-Gunther lui apparaît tel qu'un monstre; il a fait mourir sa femme de chagrin... Sa fille Mlle May est «fiérotte», quant à son fils Edward, on ne l'a pas encore aperçu... Tout ce monde doit passer ici le mois de juillet, une gouvernante arrive demain pour préparer le château... Claude ne s'inquiète guère de ces gens dont il espère n'être pas connu. Abel et Favereau ont allumé leurs pipes; une brume noie les jambons pendus aux solives, les pots de confit sur les étagères; les calendriers-réclames qu'aiment les mouches, les diplômes de certificat d'études, les cachets de première communion. Maria range les assiettes et les plats qu'elle a nettoyés. Seule Fourtille continue de parler, s'étonne que Claude n'essaye pas de gagner sa vie dans les écritures, de s'habiller avec une jaquette et de coiffer un chapeau melon. Favereau ne veut pas aborder ce sujet et dit à Abel:
—Tu as vu sur le journal qu'un savant de Bordeaux a inventé une nouvelle maladie de la vigne?
Maria s'est assise sur la chaise basse et maintenant tricote, le buste droit; un souffle entré par la porte ouverte fait vaciller la lampe; sur la table, des papillons nocturnes titubent.
—Je vais prendre l'air, dit Claude.
Une nuit épaisse, sans lune, ne laisse rien voir que les lueurs de Toulenne, le serpent de feu lent d'un train sur le viaduc. La vibration des grillons est si soutenue qu'on ne l'entend plus. D'invisibles mares coassent. Claude irait les yeux fermés dans ces allées; il semble que les arbres le reconnaissent et s'écartent, pour ne pas heurter ce front si souvent appuyé naguère contre leur écorce. La pierre de la terrasse est tiède encore aux mains. Par instants, les ramures, d'un seul élan, frémissent. Claude, au milieu de ses frères immobiles, demeure attaché au sol, face aux longs pays muets, où le grondement du train s'éloigne.
Ah! si les battements de son cœur pouvaient se régler sur les constellations sereines, qui ne dévient jamais de leurs routes! Mais sa sœur n'était-elle pas plutôt l'une de ces étoiles errantes que ses yeux d'enfant cherchaient aux nuits de quinze août, et dont la course est si brève qu'avant qu'il ait eu le temps d'exprimer un vœu, elle s'était déjà perdue à jamais dans la dormante immobilité de l'azur?
II
Le château de Lur est l'une de ces basses et longues maisons girondines que dans le pays l'on nomme communément «chartreuses». Le défunt marquis y avait ajouté un pavillon à toit d'ardoises où il installa sa bibliothèque, reste encore magnifique de celle qu'avait réunie son aïeul vers 1750. Au nord, un perron arrondi, construit sous Louis XVI, laisse entre ses pierres déjetées fleurir les résédas. Une rangée de tilleuls, demeurés grêles à cause des vents d'équinoxe, sépare la maison d'une longue prairie en pente. Au delà, le pays de Benauge, «l'entre-deux mers», renfle ses douces collines rapprochées, striées de vignobles rectilignes et où les touffes isolées des ormeaux prennent une valeur singulière à cause de leur rareté. Au midi, deux ailes dont l'une est l'orangerie et l'autre les chais avec le logement des Favereau, limitent une cour étroite, où l'hiver même demeure si tiède qu'y fleurissent les mimosas. Deux murs bas, surmontés chacun d'une colonne que devaient couronner jadis les attributs sylvestres et réunis par un portail de lierre centenaire, séparent la cour des charmilles qui sont la gloire de Lur. Une large nef centrale et deux nefs latérales aboutissent à une longue terrasse, où la vallée de la Garonne se déploie. Un pavillon octogonal à demi-ruiné flanque à l'ouest cette terrasse. Le parquet à rosace se soulève, les boiseries rongées par l'humidité tombent. Des rateaux, des pelles, des arrosoirs hors d'usage y sont confondus... Du côté de l'ouest, d'épais massifs de chênes, de hêtres et de marronniers où des allées savamment tracées tournent et s'enchevêtrent, bornent ce qui dans Lur est concédé à l'agrément; au delà s'étendent les vignes luxuriantes, épaisses dans la lumière et la torpeur de juillet. Seules les dominent à l'horizon les trois croix du calvaire de Viridis... A l'est des charmilles, toujours face au point de vue, un verger offre au soleil les fruits qui, par instants, tombent et s'écrasent sur le sol durci.
Claude, dès six heures, est au jardin; son père lui laisse une journée de repos. Il va savourer chaque minute couché sur le domaine argileux, sur la terre grasse que les quatre bœufs péniblement défoncent. Il resterait des heures à la terrasse devant cet horizon que depuis l'enfance il déchiffre sans lassitude, car les saisons, les jours y laissent des empreintes diverses. Touchant le ciel, les Landes apparaissent, ligne d'ombre immobile et de silence, où l'on voit, dans les soirs calmes, fulgurer de lointains orages et des incendies soufrer le ciel.
A l'heure de la sieste, Claude, qui a la clef de la bibliothèque, ouvre la petite porte du pavillon donnant sur la cour et monte par l'escalier de bois à la haute pièce qui, de ses quatre fenêtres, commande l'horizon. Une fraîcheur fade, une odeur de poussière et de moisi, mais une odeur surtout de vieux livres emplit le silence, ce silence effrayant des pièces où l'on n'entre jamais, qui demeurent plongées dans la nuit et gardent au fort de l'été l'humidité glaciale de l'hiver. Claude ouvre les fenêtres à guillotine, pousse les pesants volets; tout l'après-midi emplit en une seconde cet espace clos depuis des mois, indifférent aux saisons, immuable dans sa nuit avec sa cargaison de philosophies, de poèmes. Claude a vécu là d'innombrables journées d'été; il s'est gorgé de lectures; personne que lui n'aimait cet asile. Une table grossière, un divan de cuir qui perd son crin, un escabeau pour atteindre aux dernières étagères: c'est tout l'ameublement. Le marquis de Lur ne lisait rien, hors le catalogue du chasseur français de la manufacture d'amies de Saint-Etienne. Claude songe que les nouveaux maîtres auront sans doute plus de goût pour son refuge. Un jeune homme, une jeune fille, que feront-ils à Lur s'ils ne lisent pas? Il sait qu'Edward Dupont-Gunther s'occupe de peinture, en amateur, selon M. Garros. Claude se rappelle que ce sont des protestants: il les imagine obligés par le libre examen à recréer sans cesse pour eux-mêmes la vérité, à chercher indéfiniment, à travers les livres, une règle de conduite. Ce paradis peut-être lui sera fermé, et sans doute cela vaut mieux ainsi; la terre devra lui suffire; il faut qu'il apprenne à ne plus rien déchiffrer que les horizons où s'inscrivent le mauvais temps et les signes des constellations.
Pourtant, de même que la cuisine fumeuse restitue à Claude son enfance, ici, sur ce divan poussiéreux et frais, c'est son adolescence, c'est l'aube de son adolescence qui surgit telle qu'il la porte encore en lui: heures tristes et bénies où il acceptait d'un cœur inquiet le péché des mauvaises lectures. Il se souvient... Autour du pavillon, l'août flambait sur les vignes oppressées et les cigales n'étaient que la plainte monotone des végétaux mourant de soif; des bourdons ivres se cognaient au plafond; des volets clos jaillissait une flèche fulgurante de feu qui tremblait, comme fichée au plus épais de l'ombre. Il se rappelle un jour... Quel était ce livre? Ah! le premier volume des Mémoires d'Outre-Tombe qui le rendait conscient de son adolescence; il se sentait avoir seize ans. La même sylphide qui enchantait François-René de Chateaubriand troublait le cœur de l'enfant campagnard, défendu contre la canicule, dans cette bibliothèque déserte et froide.
Au miroir bas d'un trumeau, Claude se reconnaît presque pareil au fort garçon qui rêvait là naguère: il y appuya son visage brûlant de sang, les paumes humides de ses mains. Est-ce du fond de son passé ou des jours qui vont venir que monte et l'envahit cette ardeur mélancolique? Dernier adieu de son adolescence finissante, ou bien souffle brûlant qu'à l'approche d'une terre inconnue les matelots reçoivent en plein visage? Quelles choses le menacent ici? Il s'arrache au divan, descend l'escalier intérieur qui le conduit au premier étage du château. Sur le long corridor voûté, les chambres muettes attendent et redoutent l'arrivée des maîtres inconnus. Les trumeaux, les étranges verres d'eau de couleur tendre, l'odeur des vieilles cretonnes lui faisaient éprouver des sensations autrefois familières à des personnes mortes. Au rez-de-chaussée, on avait commencé d'aérer le salon et la salle à manger, que sépare le hall où est le billard.
Une fille balayait, tandis qu'une forte dame brune donnait, d'une voix de contralto, des ordres contradictoires. Claude s'arrêta interdit, et la dame choisit, parmi les breloques étalées sur son ventre, un face à main d'écaillé qu'elle braqua comme une arme à feu:
—Qu'est-ce que tu viens faire ici, mon bonhomme?
—Madame, je suis le fils de l'homme d'affaires... Je demande pardon à Madame... J'étais, sous le défunt marquis, chargé de la bibliothèque. Je venais voir si tout en était en ordre.
—Ah! ah! tu es le petit séminariste?
Elle montra, dans un sourire, des aurifications alternées. Une veine bleue se dessina sur son front mat où deux accroche-cœurs, comme tracés au pinceau, témoignaient de la conscience qu'avait la dame de son type espagnol.
—Alors on a trouvé le régime de la sainte maison un peu austère, hein?
Trois de ses mentons, écrasés contre sa poitrine, elle considère le jeune homme en dessous, avec complaisance; puis, d'un geste mutin, elle croise les mains derrière le dos, tend sa croupe et familièrement:
—Vous m'avez l'air de n'avoir pas froid aux yeux.
Claude s'étonne et pense que cette virago devrait, selon le précepte, arracher son œil droit et même son œil gauche.
—Vous vous demandez qui je suis? Apprenez à connaître Mme Gonzalès, dame de compagnie de Mlle May Dupont-Gunther. Vous n'en revenez pas, mon ami, de voir une dame de ma sorte, dans cette position subalterne?
Et vite, comme si elle avait hâte que son interlocuteur ne se fit pas plus longtemps une fausse idée touchant l'importance sociale d'une Gonzalès, elle l'avertit que, fille d'un grand d'Espagne et veuve d'un important banquier de Rayonne, elle fut obligée de gagner son pain. Mme Gonzalès s'exprimait avec abondance, avec une loquacité voluptueuse, comme une bavarde qui depuis deux jours n'avait personne à qui parler; elle mettait dans son discoure la complaisance d'une dame de qui la manie est d'éblouir les gens par la peinture de ses splendeurs passées et de les attendrir par l'étalage de ses misères présentes: elle avait la prétention d'avoir été, à la fois, la femme la plus heureuse et la plus malheureuse; admirait que son mari se fut ruiné pour lui faire une vie royale; mais assurait qu'après les désastres survenus, elle avait stupéfié ses relations par son aisance à gagner sa vie et celle de sa fille.
Claude se rendait, compte qu'un des fauteuils eût mieux que lui rempli son rôle de confident; il redoutait de montrer un excès d'intérêt ou un excès d'indifférence, mais il s'attardait au plaisir de renifler les saines émanations de la dame, cette odeur d'une personne très soignée et un peu forte:
—Voilà comment, conclut-elle, je loge depuis dix ans chez M. Dupont-Gunther, qui m'a chargée de rendre habitable cette masure. Ce n'est pas un homme commode, mais je le ferais passer par le trou d'une aiguille.
D'un geste, qui pouvait paraître maternel, elle tapota la joue du jeune homme, et, l'assurant de sa protection, elle héla la fille de chambre, gagna le premier étage.
Claude regarda le salon où presque rien n'était changé depuis la mort du marquis. Le vieux damas des murs montrait une teinte plus vive aux endroits que les portraits de famille ne protégeaient plus. Ce piano à queue avait été apporté quelques jours avant l'arrivée de Claude: peut-être un peu de musique lui viendrait le soir à travers les branches... L'escalier retentit sous les pas de Mme Gonzalès et le jeune homme n'eut que le temps de fuir. Le soleil déclinant le frappa en plein visage: c'était l'heure où les cigales descendent au long des troncs avec la lumière. Il s'arrêta devant un cep, souleva les feuilles violacées de sulfate, cherchant sur les grappes vertes des traces de maladie. Des herbes allumées au milieu de l'allée, la fumée s'élevait comme sur les images des histoires saintes où l'on voit le sacrifice d'Abel. Claude descendit le coteau vers Viridis, dont le clocher italien avait des anneaux d'hirondelles sifflantes et de pigeons. Sur la place, les boutiques étaient vides où l'on débite, les jours de pèlerinage, des médailles et des chapelets. Dans l'église noire, un peu de jour demeurait pris aux guirlandes des petits cœurs bombés, aux cadres dorés qui entourent une couronne de mariée, des épaulettes pareilles à celles du duc d'Aumale, une peinture où le lit du malade a des rideaux blancs avec la Vierge dans un coin du plafond. Claude déchiffre machinalement l'inscription qui l'aidait à ne pas s'endormir aux nasillardes et somnolentes vêpres: «En 182.... Mme la duchesse d'Angoulême vint à Viridis avec une suite nombreuse, pour mettre sous la protection de Notre-Dame, les armes de son auguste époux.» Il salue, au centre des lampes perpétuelles, la Vierge dans sa robe de tous les jours, car elle a une garde-robe nombreuse et change d'atours, les dimanches et jours fériés. Claude se recueille aux pieds de celle dont chaque angélus, à l'aube et au crépuscule, fait fleurir le nom sur ses lèvres. Ah! plus que jamais qu'elle le garde, aujourd'hui qu'il n'aura d'autre compagne que la terre chaude et douce et complice de la chair des hommes et de qui l'odeur, aux soirs orageux, est celle même du désir... Que la Vierge le défende contre nos frères païens, les arbres, contre la superbe des chênes et contre les tilleuls qui sentent l'ardeur et l'amour; qu'elle lui apparaisse plus consolatrice que les aveugles et sourdes constellations, avec leurs noms de mauvais dieux!
Il se souvient du vicaire, l'abbé Paulet, qui est son ami; il s'étonne de sa joie lorsque la servante l'avertit que le vicaire est parti en vacances pour un mois; paresse d'expliquer son cœur, de réfuter des objections vaines. Au retour, une large étoile tremble au couchant et, comme un reste de chaleur, les insectes vibrent. Des paysans disent bonsoir à Claude et se retournent parce qu'ils ne le reconnaissent pas. Il monta tôt à sa chambre, ce soir là et, selon le vœu de M. Garros, fit oraison. De tous les villages du pays de Benauge, les hommes purent contempler sa lampe qui éclairait le colloque d'un enfant campagnard et de Dieu.
III
Dès l'aube, Claude est éveillé par les oiseaux, ceux des charmilles: merles et rossignols que le jour n'arrête pas, ceux des poutres et des tuiles: moineaux, hirondelles, ces dernières si près de lui qu'il les pourrait croire dans sa chambre; elles y entrent d'ailleurs et étoilent de blanches fientes, les carreaux. De sa fenêtre, Claude domine les chais où il reconnaît les tuiles cassées par ses pieds de petit garçon, du temps qu'il courait les toits comme un chat maigre. Au delà, dans l'azur de l'aube, la masse épaisse des charmes se révèle trempée de lumière naissante, et toute bruissante de vols empêtrés, de roulades ivres. La lune s'est levée si tard que sa lueur se mêle d'aube, résiste au soleil levant; les cimes balancées apparaissent dans cet irréel mélange de lune et d'aurore qui fait rêver aux premiers âges du monde.
Le feu de l'été déborde l'horizon, le soleil monte dans une lente victoire. Claude, les cheveux sur les yeux, les pieds nus dans des espadrilles, descend le raide escalier de bois qui aboutit, à la cuisine. Déjà son père est assis devant un litre à demi vide; mais le vin qui n'est plus dans la bouteille est visible sur ses joues; il se lève pour embrasser Claude qui reconnaît que son père a déjeuné d'une croûte de pain frottée d'ail. L'air frais du matin gonfle la toile à camaïeu tendue devant la porte.
—Il y a de l'ouvrage pour toi, mon drôle. Le patron m'a fait arracher la vigne dans la pièce qui touche aux charmilles pour y installer un terrain de tennis, qu'il appelle ça. Si encore c'étaient de vieux ceps; mais le défunt monsieur les avait greffés il n'y a pas dix ans. Il faut faire comme il le dit; la grosse dame qui est au château attend tout son monde pour aujourd'hui. Va, mon drôle: le terrain est déblayé; tu n'as plus qu'à porter la terre de route et à passer le rouleau.
Claude accepte de tuer le ver avant d'aller à l'ouvrage; puis, dans la cour, sous les grenadiers dont les fleurs sanglantes évoquent des lèvres de cigarières, Claude fait grincer la pompe; le puits ventru a sa margelle usée là où naguère une chaîne remontait le seau, il écarte sa chemise, l'eau coule par un tuyau rouillé sur les cheveux, dans les oreilles; elle emplit l'auge creuse et réfléchit ce visage penché. Fourtille, un seau dans chaque main, s'approche; elle rappelle au jeune homme l'image d'une Athénienne dans ce manuel d'histoire grecque à l'usage des maisons d'éducation chrétienne par M. l'abbé Gagnol; mais il n'aime pas ce cou de bétail, ni ces mains d'homme, ni la vivacité stupide qu'a cet œil rond de volaille. Il s'inquiète de ce que, chaque matin, Fourtille guette son arrivée; avec une grosse rouerie, elle essaie d'établir entre eux une complicité. Aujourd'hui, elle se plaint parce que le puits se trouve tout contre la maison: les nouveaux maîtres arrivent, on ne pourra plus causer le matin.
—Enfin tu peux toujours m'aider à porter les seaux.
Claude a eu la faiblesse de lui rendre une fois ce service; il en connaît les inconvénients: pour aller chez le bouvier depuis la cour, il faut traverser les chais obscurs et le jeune homme se méfie de ce passage; il trébuche, ne trouve pas la porte et Fourtille, avec une maladresse appliquée, le secourt.
Aussi déclare-t-il rudement qu'il a de la besogne pressée et, les mains dans les poches, sifflotant, s'éloigne. Il contourne les charmilles où de petites flaques de soleil tigrent la terre. Voici le terrain où, à la place d'une vivace vigne, un jeune homme et une jeune fille inconnus trouveront du plaisir à se renvoyer des balles. Pas d'ombre. Le soleil tape férocement sur la nuque de Claude, tandis qu'il emplit de terreau le baquet qu'inventa Pascal. Au ras des vignes, pêchers et pruniers font d'inutiles touffes d'ombre. La voix traînante d'Abel excite les bœufs dont l'un, depuis des siècles, s'appelle Caubet et l'autre Lauret. La chaleur s'installe; Claude la voit, du côté de la Benauge, danser sur les routes vides; du côté de la plaine, comme une alose entre des joncs, la Garonne luit. Claude n'aperçoit pas la prairie, mais il vient d'elle, vers la vigne, avec une odeur de vert, de mous papillons blancs qui se poursuivent au hasard. Le facteur, courbé comme un damné sur sa bicyclette, sans s'arrêter jette deux lettres au jeune homme, qui reconnaît sur une enveloppe cette sage et renversée écriture de M. Garros, naguère si indiscrète en marge des dissertations. Il décacheté la seconde sans impatience et lit sans plaisir quatre pages aussi nettes que de l'imprimé, où M. de Floirac l'invite à partager son enthousiasme touchant la thèse de M. Leroy sur le symbolisme des dogmes. Tout le détourne de ces mois abstraits: des effarouchements de merles à travers les arbustes et, en lui, le bruit de son sang. Fourtille passe là-bas, une bêche à l'épaule; sa marche fait remuer ses hanches, ses reins que sangle un tablier bleu sombre.
Claude accablé s'asseoit sur sa brouette, attendant le fricot, le vin blanc, puis la sieste dans le grand silence de la campagne où Pan sommeille. Là-bas, sur la route, dans un nuage, un point bouge, le son d'une trompe annonce l'approche d'une auto; sans effort, elle grimpe le coteau: comme s'il eût regardé la moindre charrette, Claude la suit des yeux; maintenant, des arbres la cachent mais le ronflement du moteur se rapproche. Elle doit atteindre le grand portail... Elle le franchit... Voilà donc sans doute les étrangers, les nouveaux maîtres. Le cœur de Claude ne bat pas plus vite. Il se remet à l'ouvrage, puisque le maître est là. A onze heures, il va dans la cour où la lumière a l'odeur des héliotropes sombres, dilatés, entourés de bourdonnements. De nouveau il se lave au puits; alors, derrière les volets mi-clos du rez-de-chaussée une voix nasillarde déclare:
—Je ferai combler ce puits.
Claude pour la première fois comprend qu'une puissance étrangère désormais règne à Lur. Il rejoint Favereau, Maria, Abel et Fourtille qui en oublient la soupe. Favereau, que vient de harceler M. Gunther dans ses vignes, exprime son opinion:
—Ça ne connaît rien à la vigne et ça veut me faire la leçon.
—C'est bien vrai, dit Abel: il trouve que les règes sont trop larges, que nous perdons du terrain, qu'il en fera planter trois là où maintenant il y en a deux. J'ai répondu qu'en temps de sécheresse, la terre est si dure qu'on n'a pas trop de deux bœufs à la charrue, qu'il faut donc laisser de l'espace entre les règes. Faut voir comme il m'a reçu!
Favereau, les yeux injectés, interpelle Maria:
—Eh bien! feignante, on ne dîne pas aujourd'hui?
Elle se lève et bientôt les faïences blanches luisent sur la table. Claude, la miche contre sa poitrine, penché vers la soupière, coupe le pain. Ils mâchent à lentes bouchées, sans lien se dire. Une poule, deux poules hésitent, puis s'enhardissent, circonspectes et voraces. Claude mange à peine, boit beaucoup, pose quelquefois ses mains au flanc de la cruche suintante. Sa mère, édentée, moud la nourriture à la manière des ruminants et son œil cherche au mur les photographies jaunies, où les visages s'effacent des deux frères que Claude n'a pas connus. Il se réfugie dans la prairie du nord qui descend vers la Benauge,—le meilleur endroit pour la sieste. C'est bien près du château, mais Claude songe qu'à cette heure-ci aucun Dupont-Gunther ne saurait mettre le nez dehors. À travers les paupières baissées, la lumière viole ses yeux, emplit sa nuit de soleils, d'astres qui montent et se diluent. Avec une monotone furie une seule cigale grince, comme pour donner la mesure de ce silence de la deuxième heure, dans la campagne, l'été.
Soudain un étrange accord éclate et, des volets mi-clos, une tumultueuse musique s'épand dans la lumière. Claude se redresse et la tête renversée contre un tilleul écoute passer cet orage; il revoit la salle aux murs blancs du séminaire, qui contenait un piano antique et un harmonium poussif: là, outre le plain-chant, il apprit à aimer Bach, César Franck ... mais ils ne l'avaient pas préparé à cette musique sauvage.
La porte s'entr'ouvre: Mme Gonzalès paraît dans une robe de toile blanche si étroite que de descendre le perron donne de l'émotion à la dame. Claude juge qu'il est trop tard pour s'enfuir et s'étonne qu'un corps si considérable, des jambes apparemment vigoureuses fussent soutenus par ces pieds minuscules et mous mal équilibrés sur des talons tordus. La musique cesse et Claude entend le bruit d'un piano refermé. Mme Gonzalès s'avance et, à la vue d'une forme humaine à demi soulevée dans l'herbe, s'indigne.
—Voilà l'inconvénient du voisinage des communs ... on trouve toujours quelque paysan aux alentours du château.
Claude se lève, gauchement fait un geste d'excuse. La dame le reconnaît, se radoucit:
—Ah! c'est vous, petit curé? Je n'en voulais qu'aux rustres qu'on heurte ici à chaque pas... Comment supporter d'avoir à sa porte les paysans et le bétail? Je trouve à tout ce que je mange une odeur de fumier... Comme je me déclarais incommodée par les mouches qui nous disputent la sauce dans nos assiettes, M. Dupont s'en est excusé sur les bœufs dont nous entendons, depuis la salle à manger, les chaînes racler les mangeoires.
Claude, pressé de fuir, vainement essaye de s'en tirer avec un vague assentiment, mais la dame le retient d'un geste:
—Cet homme n'aurait pas l'idée de reconstruire ailleurs ces bâtiments, il est incapable d'une dépense qui ne lui rapporterait pas. M. Gonzalès, lorsqu'il achetait une propriété, avait accoutumé de tout démolir pour tout reconstruire selon ses goûts, ou plutôt selon les miens. Vous me comprenez, vous, une âme délicate. C'est dur de vivre avec les Béotiens.
Claude dit sottement:
—Oh! non, Madame, oh! non.
—Des ladres qui ont horreur de l'Art.
—Pourtant, Madame... M. Edward n'est-il pas peintre? Et j'ai entendu tout à l'heure le piano...
—C'est cette musique qui m'a fait fuir, mon cher. J'ai la prétention de m'y connaître un peu: j'obtins naguère un premier accessit au conservatoire de Bordeaux. Non que j'aie jamais été une professionnelle, mais mon père exigea que mon talent fût consacré par de compétentes autorités. Ces auteurs qu'affecte de préférer Mlle May, ce n'est que du bruit, mon cher, et vous pouvez m'en croire: la pécore fait semblant de s'y complaire par snobisme et pour me fronder; mais retenez qu'ici l'essentiel est de s'entendre avec le maître de céans.
Un sourire sournois fripa son visage. Elle ressemblait à une vieille actrice d'un théâtre provincial dans le rôle de Carmen.
—Je vous prie, Madame, de m'excuser, mais je dois passer le rouleau sur le tennis.
Mme Gonzalès continua sans l'entendre:
—Tu parles de musique? Dans quelques jours tu écouteras ma fille Edith qui doit me rejoindre ici, au mois d'août. Elle te jouera, mon cher, avec un éclat, un brio: c'est autre chose que toutes ces dissonances!
Elle s'avisa de sa familiarité avec un paysan, pinça les lèvres, gonfla son jabot, et d'un ton superbe:
—Au travail, mon garçon, tu perds ton temps ici.
Elle rentra dans la maison, et Claude, s'attelant au rouleau, passa et repassa sur le rectangle du tennis. Un plaisir animal le possède; il dépense un excès de force et n'atteint jamais à l'épuisement; bien loin qu'elle l'accable, la chaleur, comme une eau le porte. Soudain une voix crie derrière lui:
—Mais c'est un terrain mouvant! Les balles ne rebondiront pas!
Claude relève sa face ruisselante. Un jeune homme et une jeune fille de haut le regardent. M. Edward est vêtu de flanelle blanche; une chemise molle et basse rend son cou plus allongé; la manche large découvre au poignet un bracelet de platine; Claude, d'abord, ne peut détourner les yeux de l'étrange bijou. Une ligne drue de cheveux rejetés et collés limite haut le front d'Edward, ce visage coloré, doré, presque roux. Aux lèvres du jeune homme, un long fume-cigarettes donne à cet après-midi une odeur de ville, de quartier riche. May tient par la bride son chapeau de soleil; Claude ne voit rien d'elle que l'eau grise, glacée, d'un regard non fuyant, mais peureux et qui ne se pose pas... M. Edward dit avec nonchalance:
—Avant de passer le rouleau, il conviendrait d'ajouter de la terre de route, c'est un travail idiot que vous faites là.
Et May, du talon, creuse un trou dans le tennis. Edward ajoute:
—Prenez la brouette, une pelle. Allez chercher de la terre de route, il faut que nous puissions jouer demain.
Déjà Claude obéit, lorsque Favereau survient, congestionné d'une longue sieste, le pantalon si bas qu'on ne sait comment il tient:
—Où vas-tu comme ça, Claude?
Le jeune paysan rejoint son père et entend l'exclamation d'Edward:
—Sommes-nous gaffeurs! C'est le petit curé!
Ce soir-là, Claude regarda de sa chambre monter un orage: les arbres tous à la fois frémirent: le vent du sud y creusa des houles. Un contrevent claqua, mais dominant la rumeur des végétations et la persistante vibration des insectes, cette même musique qui avait troublé sa sieste emplit la nuit, y mêla comme la voix d'un océan invisible. Le piano se tut, le vent tomba: «l'orage n'est pas pour nous», murmure Claude. Il pleut sur les feuillages qu'aucun souffle ne froisse plus; l'odeur de la terre monte comme un obscur élan de joie végétale; Claude éprouve dans sa chair la volupté des labours exténués que l'eau pénètre, amollit. Demi-nu sur son lit non défait, il s'endort dans le bruit de ce ruissellement sur la campagne.
IV
Le lendemain le soleil ne se leva pas. Favereau, en face de son vin blanc, émit les phrases consacrées pour le temps de pluie:
—La vigne aime la chaleur; c'est la maladie qui tombe, plus qu'on sulfate, plus que l'eau en enlève.
La cuisine a l'odeur de graisse de confit et des paysans qui ne prennent d'autres bains que de soleil. Claude lit Graziella. Favereau, tout à coup, se met au port d'arme: d'un air timide, M. Edward est entré; il serre les mains en retirant trop vite la sienne, et prie le jeune paysan de bien vouloir le suivre sous le hangar:
—Quand je vous ai parlé hier au tennis, j'ignorais qui vous étiez. Je n'ai pas d'ordres à donner au fils de notre régisseur, à un ... (Il hésita, cherchant le mot convenable) à un jeune homme de votre mérite...
Claude répondit qu'il trouvait tout naturel de recevoir des ordres. Ils demeuraient l'un en face de l'autre, ainsi que deux petits garçons qui ne se connaissent pas et à qui l'on a dit: allez jouer. Edward, le premier, reprit son assurance et déclara—comme dans un salon, il l'eût fait à la dame qui n'a aucune espèce de conversation—que cette pluie était la plus désagréable du monde. Poliment, Claude espéra qu'elle ne lui rendrait pas Lur odieux, et Edward notait qu'en dépit d'un corps de jeune géant, d'un teint cuit, ce garçon baissait vers la terre le plus intelligent visage. Il se dit que ce petit paysan cultivé devait valoir qu'on s'en inquiétât: cependant que Claude admirait que ce bourgeois, son maître et son aîné, ait montré tant de délicatesse.
—Je vous envie de supporter encore cela, dit Edward, en désignant Graziella. Mais, ajouta-t-il, c'est l'édition de 1852.
Claude, tout heureux que son maître fût un amateur de livres, répartit qu'il aimait Lamartine à force de l'avoir lu, et rougit de ne pas connaître les noms des auteurs qu'Edward déclara préférer à tout; il reçut l'assurance que la bibliothèque lui resterait ouverte. Autour d'eux les gouttières débordaient, les eaux ravinaient l'allée; des hirondelles rasaient la terre, puis se cachaient dans les poutres du hangar pleines de piaillements.
Il fallut que la cloche du déjeuner sonnât une troisième fois pour appeler Edward. Claude, à table, laissa monologuer son père. Il songeait qu'Edward était pareil à ces jeunes gens entrevus chez son confrère de Floirac; il échafauda à l'instant une de ces vies qui lui seraient à jamais inconnues. Il imagina de vifs adolescents aux chemises molles, des parties de chasse, les départs à l'aube, les puérils chasseurs guêtrés de cuir jaune, les abois de chiens autour du grand breack, toute cette joie dans cet air vierge que les belles nuits laissent flotter derrière elles sur la campagne réveillée.
Après le déjeuner, la pluie ne cessant pas, il revint sous le hangar, et debout, au milieu de l'universel ruissellement, il se disait: c'est là que tout l'heure nous causions. Cependant, il entendit des pas précipités de quelqu'un qui se hâtait sous la pluie. Il n'osait espérer que ce fût Edward, mais il le vit apparaître courant, la tête nue et rejetée. Le jeune maître lui dit, d'une voix entrecoupée par l'essoufflement, qu'avec sa sœur ils avaient imaginé, pour tuer le temps, de ranger la bibliothèque et qu'ils avaient besoin de ses lumières.
Ils gagnèrent l'escalier extérieur, pénétrèrent dans la salle où l'avant-veille Claude s'était penché sur sa seizième année. Il vit d'abord, appuyée près de la fenêtre, la jeune fille May. Derrière elle un ciel lourd de nuées montrait par des déchirures un métallique azur. La pluie cessait, mais le vent faisait s'égoutter les arbres; les oiseaux avaient leurs voix particulières des fins d'orage. Claude eut peur que May, comme son frère, ne s'excusât; elle lui tendit seulement la main. Edward parlait des éditions intéressantes qu'il avait entrevues: Claude, sans l'entendre, se regardait dans le trumeau où lui était apparu, l'avant-veille, l'écolier songeur et grave qu'il avait été; aujourd'hui le miroir révèle à Claude,—pour la première fois, lui semble-t-il,—des cheveux trop frisés, une cravate rouge toute faite, des mains gonflées aux ongles terreux, et cette chemise de flanelle grise.
Dès lors, tandis que pour la forme il demande à Edward s'il veut placer les livres par ordre alphabétique des noms d'auteurs, il n'éprouve plus qu'un désir: disparaître. May, jusque-là silencieuse, d'une voix un peu haletante et pressée, comme les gens timides et qui ont hâte de se taire, dit qu'à Paris, chez son frère, les livres sont rangés selon la couleur des reliures. Sur son cou, une masse de cheveux semblent tirer en arrière sa trop petite tête; on ne voit que par intervalles l'eau glacée de ses yeux que recouvrent presque toujours des paupières un peu malades. Claude, interdit, et pour ne pas rester muet s'informa assez niaisement si elle avait du goût pour la lecture:
—Oh! la lecture et moi! fit-elle. Peu de livres me suffisent. Mme Gonzalès, abonnée d'une «bibliothèque circulante» s'indigne parce que «je ne me tiens pas au courant de ce qui paraît».
—Quels sont les livres qui vous suffisent? demanda Claude soudain intéressé et incapable de discrétion.
Elle fronça les sourcils, dit du bout des lèvres que c'était sans importance, se rapprocha, d'un pas traînant, de la bibliothèque.
Claude ne s'aperçut pas de la leçon; mais Edward, craignant qu'il fût blessé, se hâta de lui dévoiler que les saintes Écritures, Eschyle et, parmi les modernes, le seul Baudelaire, composaient la bibliothèque de sa sœur.
—Ne soyez pas ébloui, dit-elle; sauf ma Bible, je ne les ouvre guère.
Edward ajouta:
—La musique lui tient lieu de tout.
Claude, très à l'aise et un peu pompeux, déclara qu'en effet il avait été réveillé «par des flots d'harmonie», que, lui aussi, l'aimait passionnément, mais que, hors le grégorien et des morceaux d'orgue, son ignorance était extrême. Edward, accroupi sur le divan, alluma une cigarette qui sentait l'ambre, l'encens, la rose sèche; affectant de chercher ses mots, il exprimait des choses que Claude portait depuis longtemps dans son cœur. Il dit que pour ceux qui ne peuvent se résigner aux apparences, la musique arrache les voiles, les jette face à face avec la mort, et de cette confrontation crée une volupté; il raconta qu'à des jeunes gens qui se tuèrent et, qui furent ses amis, elle apparut comme le dernier lien qui attache à la vie. Il nomma l'un d'eux qui, dans ses derniers jours, couché sur le tapis du salon, ne voulait point que sa sœur quittât le piano, et la suppliait: encore! encore!
Claude ne songe pas à s'en aller, les yeux fixés sur les lèvres d'Edward, comme ceux d'un enfant qui écoute une histoire; et furtivement, ils s'arrêtent sur May, assise auprès de son frère, les bras relevés et les deux mains nouées contre la nuque. Claude se rappela plus tard qu'il avait répondu que la musique pouvait être aussi une prière, un cri de joie et d'amour, un acte de foi, et qu'Edward l'avait approuvé, lui parlant de Beethoven et de la neuvième symphonie: «Mais à Paris, disait-il, on commence de réagir contre toute musique trop chargée et qui s'écoute la tête dans les mains: on la veut dépouillée, simple et nue».
La pluie avait recommencé de les isoler dans son réseau traversé de fugitifs coups de lumière. Au centre de cette haute pièce qu'embaumaient les vieilles reliures et ce tabac blond, Claude se retrouvait, hors du temps et comme si cette minute dût être éternelle. Il dit que, dans le parti qu'il avait choisi de revenir à ses origines, la musique, plus qu'aucune autre joie, lui manquerait. Il raconta qu'une seule fois, chez les Floirac, il avait entendu une voix de femme et qu'elle continuait de chanter en lui.
—Quel dommage, dit Edward, que May ne veuille jamais chanter pour un autre que pour moi... Ce vous serait une telle révélation ...
Et May, d'une voix un peu âpre, ajouta:
—J'ai horreur d'aider à la digestion des gens, de laisser à leurs voitures le temps d'arriver; plutôt mourir que de chanter au sortir de table comme on donne le café et les liqueurs; mais pour vous, Monsieur, si vous y pouviez trouver quelque plaisir...
Claude interdit, ne put faire qu'un geste. Avec une hâte fiévreuse, une joie étrange et disproportionnée, Edward les entraîna au salon. May s'assit au piano, son frère choisit lui-même la partition.
Il parut à Claude que le ruissellement de l'eau sur le feuillage, que le vent dans les tilleuls, que toute la campagne submergée faisaient silence autour de ce chant, ou plutôt que les rumeurs du pluvieux après-midi étaient passées dans la voix du la jeune fille. Cela s'appelait l'Invitation au voyage. Chaque cri le frappait au cœur comme une petite vague; il entrevoyait d'inaccessibles joies; des bonheurs déchirants.
La porte s'ouvrit: May ferma le piano et se leva; Claude vit un homme corpulent, court, avec des cheveux en brosse presque blancs qui rendaient terrible l'aspect de ses joues violacées, de sa tête à mort subite.
—Qu'est-ce que vous faites ici, mon garçon?
Il arrêta sur Claude son regard glauque où le jeune homme, malgré son trouble, reconnut la couleur des yeux de May. M. Dupont-Gunther, vêtu de cover-coat, portait au petit doigt un solitaire; une trop lourde chaîne barrait son ventre. La voix de Claude s'étrangla, et ce fut Edward qui répondit nonchalamment:
—J'avais demandé à Claude Favereau de nous aider pour le classement de la bibliothèque ...
—Ce n'est point ici la bibliothèque.
Sur le front de M. Dupont-Gunther la colère gonfla une veine, et derrière son dos fit trembler ses mains:
—Personne ici n'a le droit de disposer de mes gens. Et, se tournant vers Claude: Vous n'avez d'ordres à recevoir que de moi, mon garçon; je vous avertis une fois pour toutes; allez dire à Favereau qu'il m'attende aux chais.
Lorsque Claude eut quitté la pièce, M. Dupont-Gunther, tourné vers Edward, ramassé, eut l'air d'un bull-dogue prêt à fondre. Edward dit à sa sœur:
—May, mon petit, va dans ta chambre, va.
Elle s'éloigna droite, sans regarder son père.
—Tu oses... Tu oses ... balbutia-t-il.
Edward, appuyé contre le piano, les mains dans ses poches, sa grande bouche rouge, élargie encore par un sourire voulu, la tête rejetée, s'installait dans le calme en face du gros homme déchaîné.
—Vous avez raison, mon père, je reconnais mes torts; j'eusse mieux fait de ne pas amener ici ce jeune homme; veuillez agréer mes excuses.
—Et voilà ... et voilà... Tu t'imagines t'en tirer ainsi...
—Vous n'avez pas la prétention, n'est-ce pas, de me donner le fouet ni de me mettre au pain sec? Adieu: je pense qu'un peu de solitude vous est nécessaire.
Il inclina la tête, s'éloigna de son pas glissant, ouvrit la porte avec si peu de bruit qu'il heurta presque la poitrine de Mme Gonzalès aux écoutes. Elle balbutia:
—J'entrais justement au salon...
Edward s'excuse, avec une insolence appuyée, de déranger ses habitudes, puis se retire.
Mme Gonzalès s'arrête en face du maître de céans toujours immobile, les jambes un peu écartées et tel qu'un homme abruti qui écoute son sang battre. Suavement, elle sourit, cache ses mains dans les poches d'un tablier de linon et, d'une voix de tête un peu chantante:
—Cher Monsieur, ne souhaiteriez-vous pas de prendre un bain de pieds sinapisé?
Imprudente parole! Bertie Dupont-Gunther, avec des onomatopées rauques, des aboiements, demanda à la dame s'il était gâteux, cria qu'il en avait assez d'être à ce point ravalé dans sa propre demeure, que d'ailleurs il ferait maison nette et ne souffrirait plus, toujours en face de lui, le museau d'une vieille...
Le mot lancé fit tressauter la dame qui se rengorgea, pinça ses lèvres, se dressa sur ses hauts talons en murmurant qu'elle n'était qu'une faible femme sans défense et qu'elle savait ce qui lui restait à faire. Mais Dupont-Gunther soulagé se rappela sa profession d'homme du monde. On lui connaissait cette politesse excessive par quoi les gens coléreux et qui ne se possèdent pas, se rattrapent, donnent le change; impulsif et grossier comme pas un de ses maîtres de chais, toujours Bertie joua au gentleman.
—Vous m'excuserez, Mélanie; vous m'avez surpris à un mauvais moment. Je vous prie de ne pas douter de mes sentiments à votre égard.
Sa lèvre trop courte, hérissée de poivre et sel, découvrit ses incisives de rongeur. Mme Gonzalès n'avait point acquis, au long d'une aventureuse carrière, une connaissance des hommes aussi approfondie qu'on l'eût pu croire. Elle imagina un retour de tendresse chez ce Bertie sur qui elle n'avait pas tort de se croire quelque influence, bien que depuis nombre d'années il ne lui demandât plus rien de ce qu'elle avait eu tant de plaisir à ne lui jamais refuser. C'était du temps que vivait Mme Dupont-Gunther si orgueilleuse, si douloureuse, que Mélanie ne se lassait pas de blesser, d'humilier, de regarder saigner; sous prétexte d'apprendre la musique aux enfants, Bertie l'installa dans la maison: vieille, grotesque, elle s'y maintenait encore. Depuis qu'il avait atteint sa cinquantième année, le goût de M. Dupont-Gunther pourtant se détournait chaque jour un peu plus de telles maturités; aussi fut-il à mille lieues de comprendre la raison qui, à cette minute, faisait tumultueusement s'élever et s'abaisser la poitrine de la dame:
—Oh! Bertie, Bertie, quoique vous disiez, comment douterais-je jamais de vous? Nos liens sont indissolubles.
Ici elle parvint à éclater en sanglots.
—Il n'est plus question de cela, ma chère: l'histoire ancienne est l'histoire ancienne. Souffrez que j'allume un cigare.
Elle tapota ses yeux, le temps de mesurer sa bévue, et reprenant son rôle de confidente presque maternelle, fit asseoir Bertie auprès d'elle, sur le canapé:
—Voyons, mon ami, qu'y a-t-il? La présence d'Edward peut-être?
Bertie gronda:
—Un orgueilleux, un propre à rien, un barbouilleur de toiles! mais depuis que les enfants jouissent de la fortune maternelle, je n'ai plus barre sur eux; impossible de les mater.
Mme Gonzalès émit l'opinion que le code était abominable; et Bertie:
—Il n'y a pas à récriminer: Edward a déjà exigé ses capitaux; ceux de May restent encore dans mon commerce, mais la voilà bientôt majeure.
—Le cas est grave, Bertie...
—Plus que vous ne sauriez croire, ma chère, mais c'est par vous que tout s'arrangera. Écoutez-moi: May vous déteste.
—Chère petite! Je ne cesserai jamais de lui rendre le bien pour le mal...
—May vous déteste, répéta Gunther, et mes plans exigent que vous lui deveniez, à la lettre, insupportable.
La dame protesta qu'elle y aurait de la peine, mais Bertie lui déclara tout de go que cela ne lui coûterait rien que de rester naturelle. La dame se piqua, prétendit ne pas entrer dans la nécessité d'être haïe.
—Comprenez-moi, ma chère: pour que l'argent de May reste dans la maison, il faut qu'elle épouse le fils Castagnède, de qui le père fut, de son vivant, mon associé. La mère Castagnède, très flattée de cette alliance, la désire en dépit de nos religions différentes; il suffirait que May eût vent de mon désir, pour ne point consentir à ce mariage.
Mme Gonzalès assura qu'en effet, la jeune fille souvent tourna en ridicule «ce garçon qui certes la valait bien»!
—C'est un imbécile, dit M. Dupont-Gunther, et c'est tant mieux. Lorsque vous aurez exaspéré ma fille au point que la maison lui sera devenue odieuse, Marcel Castagnède apparaîtra. Vous n'y perdrez rien, Mélanie; et tenez, je suis ravi de ce projet que vous avez d'installer ici votre fille, cette jolie Edith que je n'ai point revue depuis le temps de ses robes courtes, les enfants seront furieux.
Sous la lèvre retroussée, les incisives parurent. Mme Gonzalès le regarda, soupira, sourit:
—Qu'en savez-vous? On ne peut voir Edith sans l'aimer, fût-ce même la jalouse May...
—Alors, gare à moi! risqua M. Dupont-Gunther qui, au moment de regagner Bordeaux jusqu'au dimanche suivant, chargea la dame d'épier «les enfants», leurs paroles, leurs gestes. Sémillante, et l'arrière-train balancé comme du temps qu'elle était une jeune personne avec une tournure rembourrée, Mélanie alla méditer dans sa chambre devant le portrait de sa fille.
Dans cette pièce meublée d'un vieux lit laqué, tendue de toile de Jouy, des pots de fard, des bâtons de rouge, une odeur de seau à toilette et les vastes cartons à chapeaux dénonçaient la sorte de dame déshonorant le vieux logis. Un dernier rayon joua sur ses cheveux luisants de teinture, éclaira la danse innombrable d'une poussière de poudre de riz. Avec amour, avec orgueil, la dame contemplait cette photographie, sa plus sûre, sa suprême carte.
A la même heure, Edward et May prenaient le thé dans la chambre du jeune homme. Ils avaient clos les volets. Une basse lampe de cuivre faisait un cercle étroit de lumière, rapprochait leurs chaises, les invitait à causer à voix basse. Sur le divan d'acajou en forme de lyre, Edward avait jeté une étoffe de Perse noire et or; dans un grès de Decœur, pareil à un caillou bleui par l'eau des gaves, une seule rose. Au mur, il avait accroché une aquarelle d'Eugène Lamy: salon 1840, jeune fille au piano, sièges capitonnés, dames perdues dans leurs jupes; à la cheminée, quelque Lucien de Rubempré s'accoude.
—Tu as tort, je t'assure, Edward, de combler ainsi ce garçon: que de fois t'ai-je vu éblouir un camarade, une jeune fille, puis les laisser à jamais déçus, appauvris. Mais aujourd'hui, ce serait pire.
Edward jeta sa cigarette, ouvrit la fenêtre, poussa les volets: les feuilles s'égouttaient, et les douces flûtes des crapauds se répondaient dans l'herbe.
—Tu es injuste, chérie: Claude m'inspire plus de sympathie qu'aucun de ceux que tu m'accuses d'avoir dédaignés et qui ne surent pas garder le visage qu'ils m'avaient montré la première fois que je les vis. Tu sens trop comme moi (il sourit de cette expression qui revenait sans cesse entre eux), pour ne pas aimer infiniment cet esprit de finesse chez un garçon si fruste, étranger à ce que nous haïssons le plus au monde: la pose, l'affectation, tout l'artificiel qui m'exaspère en moi, chez les autres, en moi surtout, en nous. D'ailleurs, ne fus-tu pas, aussi, séduite? Tu as chanté pour lui, toi qui ne chantes pour personne.
May sourit et ne répondit pas. Ils entendirent ronfler l'auto qui ramenait M. Gunther à son travail et à ses maîtresses. Tout près d'eux, la cloche sonna pour le repas dans un bruit de vigne vierge et de jasmin remués. A table, Mme Gonzalès mangea, les coudes rapprochés du buste, et ne tint son verre qu'avec trois doigts, l'auriculaire levé. Elle savait aussi qu'il ne faut pas montrer ce que l'on a dans la bouche et ses lèvres hermétiques l'obligeaient de moudre longuement la nourriture. Vers la fin du repas, des bouffées lui montèrent aux joues; elle se détourna, frotta ses chairs couperosées d'une feuille de papier poudre. Les jeunes gens passèrent au salon où Mme Gonzalès ne les suivit pas; mais ils la savaient tapie dans l'ombre du vestibule, faussement somnolente, attentive.
Edward parla bas à May, ouvrit le piano, choisit une partition, et sa sœur lui dit à mi-voix:
—La fenêtre est-elle assez ouverte pour qu'il entende?
Claude, ce soir-là, mangea sans dire un mot, en face de son père très appliqué à garnir des rectangles de pain avec de petits morceaux de lard. Le gros homme, d'un coup, vidait son verre, s'essuyait les moustaches du revers de la main; Maria, à chaque instant, se levait pour le service. Claude la supplia de s'asseoir. Elle dit qu'elle n'avait jamais mangé tranquille que chez les autres, à des repas de noce ou d'enterrement. Le jeune homme monta à sa chambre, et, devant la fenêtre ouverte, attendit. Il reconnut, à un bruit de pas sur la route de Viridis, que le vent venait de l'est. Enfin le chant attendu s'éleva, car il l'attendait sans qu'il eût osé se l'avouer, cette supplication, ce nostalgique désir, cette ardeur du désespoir. Malgré la distance, deux vers du poème qui reviennent sans cesse lui parvinrent distincts et il les répéta bien longtemps après qu'eut cessé le chant triste. Il négligea, pour les redire encore, sa prière du soir.
V
Sieste: Claude regarde les hommes, comme une armée anéantie, joncher la prairie. Autour des meules, ils étendent leurs bras crucifiés. Des mouchoirs protègent leurs visages. Lui, il ne veut pas dormir, mais s'abandonner âme et corps à cette chaleur qui perd sa vie dans la Vie. Il rêve que ses pieds s'enracinent, que ses mains étendues se tordent et que sous la poussée de la sève, sa tête, dans les nuées, agite une chevelure de feuillages sombres. Son père lui a ordonné de ratisser les allées, et il ramasse un bout doré de ces cigarettes que fume Edward, et indéfiniment contemple dans l'argile sèche de la terrasse l'empreinte d'un pas menu. Il voudrait s'avancer vers ces marronniers où il a suspendu, ce matin, deux hamacs: il rôde alentour et de loin envie les cimes immobiles, qui font silence sur le sommeil des jeunes maîtres. Une cigale éclate, grince longuement, puis trouve son rythme et bat comme le cœur souffrant de Cybèle engourdie. En dépit de lui-même, le garçon se rapproche.
—Est-ce vous, Claude?
Il accourt. Edward est assis sur le hamac, ses cheveux ébouriffés, le col ouvert. May demeure étendue, sa robe blanche la couvre chastement jusqu'aux chevilles, et l'enfant paysan s'émerveille, de deux pantoufles d'argent qui pèsent au filet du lit aérien, comme deux poissons minuscules. Il s'étonne que la jeune fille le considère avec un sourire, que sa main un peu forte,—sa main de pianiste, dit son frère,—se tende. Edward regarde la plaine où la chaleur tremble:
—Qu'est-ce donc cette tache qui luit, là-bas?
Et Claude, dans un grand rire:
—Mais monsieur, c'est la Garonne!
—Comme elle est près! Claude, connaissez-vous un endroit où nous pourrions nous baigner?
Claude répond que dans sa petite enfance il allait entre Saint-Pierre-d'Aurillac et Saint-Macaire où est une plage sous les saules, mais il fallait compter trois quarts d'heure de marche, et tel était le retour qu'il y perdait la fraîcheur acquise dans l'eau du fleuve.
—Nous irons en automobile! s'écrie Edward.
La promesse de ce plaisir le ressuscite; il saute à pieds joints le hamac d'où sa sœur ne s'est pas levée, il l'oblige de courir à la salle à manger pour préparer la collation. Cette fiévreuse joie déroute Claude, lui semble sans proportion avec le plaisir d'une baignade, il aime mieux voir son maître accablé et sombre qu'en proie à cette gaîté frénétique.
Voici Edward au volant et Claude à ses cotés. Au fond de la voiture, May demeure seule; l'auto glisse et, sous les roues, la route se décompose en nuage. Dans le pare-brise, l'image vacillante de May se reflète; au rythme du moteur, Claude poursuit cette apparence inaccessible. L'auto lentement s'engage dans un chemin qui conduit au fleuve. Tandis que May prépare le goûter, les deux jeunes gens sous les saules s'enfoncent. Avec tant de mollesse le fleuve se répand, que d'abord ils ne discernent pas sa pente. Dévêtus et, après quelques brasses, étendus la face vers l'azur dormant, tous deux s'abandonnent à la vie du fleuve, à cette circulation de la terre vivante. O bien-être! Le vol mou d'un oiseau trouble l'azur; l'oblique soleil les oblige de ne plus rien voir du monde qu'au travers de leurs cils rapprochés. Entre l'eau et l'éther, leurs minces corps sont pris. Un poisson saute comme une goutte de mercure. Enfin, arrachés au tiède embrassement du fleuve, les jeunes gens envahis d'orgueil physique, gonflent leur poitrine, tendent vers la lumière des bras musculeux qui déjà ne ruissellent plus.
May ordonne le goûter, affairée et soudain puérile, rieuse comme toutes les jeune filles.
—Dépêchez-vous! Il ne vous restera plus de reines-Claude.
Les jeunes gens se couchent dans l'herbe qui les porte comme, tout à l'heure, l'eau. Edward s'étonne que «les beautés de la nature» servent à la fois d'argument à ceux qui veulent y trouver une intelligence créatrice et à ceux qui ne croient qu'à la matière, à des lois aveugles. Claude, selon sa coutume, pose candidement une question directe:
—Et qu'y voyez-vous, monsieur?
Edward déclare éprouver, plutôt, le sentiment d'une absence. Le théologien que fut Claude, le garçon dès l'adolescence assoupli aux controverses, à ce mot «sentiment», s'emporte. Il ose risquer une allusion à l'hérésie de ses jeunes maîtres; il se rappelle un cours très bien fait de M. Garros qui, né dans le Lot-et-Garonne où les huguenots pullulent, avait étudié sur le vif, la religion prétendue réformée.
—A vous, Monsieur, il ne vous est donné que de «sentir» une présence ou une absence: sevrés des sacrements—et du sacrement essentiel—par des discours et encore des discours qu'ils veulent brûlants, vos ministres essaient de créer en vous des étals de sensibilité.
Edward, amusé, observait ce soudain retour de métaphysique chez ce jeune être fruste—si animal tout à l'heure dans le fleuve—puis, nu et appuyé à un saule, pareil au berger David, et maintenant, sa chemise entrouverte laissait voir sur sa poitrine la brûlure d'un coup de soleil. May levait vers le controversiste une anxieuse figure, tandis qu'Edward objectait:
—Votre Pascal ne parle-t-il pas du Dieu sensible au cœur, non à la raison?
Rouge, hérissé, comme le séminariste qui naguère arpentait la cour, aux côtés de M. de Floirac, Claude fit front: oui, par une touche intérieure, et, d'un mot, par l'amour, la Grâce pénétrait le chrétien; mais une fois cette connaissance au dedans de lui acquise, le fidèle en dehors de lui découvre de cet amour la Source: Quelqu'un existe, distinct de la chose créée qu'il sait où prendre, et qu'il mange et qu'il boit.
Edward sourit encore, tellement indifférent à ces sortes de questions qu'il n'essaie pas de poursuivre le colloque. La jeune fille, au contraire, interroge:
—Si vous me vouliez convertir, Claude, que me diriez-vous?
—Je vous demanderais d'abord si, dans votre Église, rien ne vous manque. Vous êtes en face de Dieu, et, de vous à lui, il n'est pas de routes. Des exhortations, des prières communes très pathétiques vous peuvent donner la sensation de sa présence; hors ces minutes d'ardeur collective. Il vous demeure inaccessible.
May, devant les mois, hésite comme toute femme aux prises avec des formules abstraites:
—Peut-être est-il vrai que notre faiblesse est de ne savoir jamais si nous sommes justifiés. Sans doute, je crois bien que vos dogmes sont puérils, et toute cette idolâtrie!
Claude, trop familier, se rebiffa:
—Vous parlez de ce que vous ignorez.
Le mépris du séminariste pour la femme était sensible, mais la jeune fille ne parut pas entendre et, comme se parlant à soi-même, elle dit:
—Si j'étais catholique, j'aimerais cette règle extérieure, ce repos de croire ce qu'on me dirait de croire, et surtout cette assurance d'être pardonnée.
Claude joignit les mains et, ce cri lui échappa:
—Oh! vous, Mademoiselle, quelles fautes pouvez-vous commettre?
Edward éclata de rire, à la lois inquiet et curieux de ce que répondrait son orgueilleuse sœur, mais elle ne prit point ce masque de froideur et de morgue qu'on lui voyait communément après ses échappées de confiance, et dit rêveusement:
—Je me souviens qu'enfants, nous répétions cela à maman: qu'elle ne pouvait commettre de péchés ... n'est-ce pas, Edward?... Claude (il tressaillit de l'entendre prononcer son nom) vous êtes resté un naïf petit garçon, malgré toute votre science.
Elle ajouta, craignant qu'il fût blessé:
—Mais c'est une louange que je vous donne.
Edward avertit sa sœur que Claude, bien qu'il la crût sans péché, ne doutait pas qu'un jour elle serait damnée ainsi qu'il convient à une hérétique. Le jeune paysan protesta: il ne pouvait souffrir qu'on touchât plaisamment à ce sujet, et tandis qu'avec précision il exposait que beaucoup appartiennent à l'âme de l'Église, sinon à son corps, il souffrait du sourire d'Edward, de cette cruauté dans ses yeux et, aux coins tombants de sa grande bouche, de cette lassitude; pourtant il ne s'arrêta point de parler, flatté et troublé par l'attention de May dont il songeait qu'elle devait avoir la face ardente d'une Jacqueline Pascal au milieu des docteurs jansénistes. Comme il avançait que chercher Dieu c'est déjà, sans doute, l'avoir trouvé, Edward l'interrompit:
—Je vous en prie, mon cher, faites-nous grâce de la citation du Mystère de Jésus qui, à cet endroit de la conversation, ne rate jamais.
Claude détourna les yeux du railleur et se tut.
—Ne vous scandalisez pas, dit May qui, s'étant levée, entoura de ses deux bras le cou de son frère, voyez-vous, il a cette pudeur, lorsque la conversation tourne à la grandiloquence, de la clore par une fausse note.
—Oui, dit-il, (et il appuya les lèvres sur les cheveux de sa sœur), nous tenons à éviter toute ritournelle.
Ils rirent ensemble de ce mot qu'ils employaient souvent entre eux. Claude essayait de comprendre; il s'étonnait de souffrir et ne savait pas de quoi il souffrait, ni pourquoi ce brusque désir d'être seul. Edward ramassa dans l'herbe un exemplaire des Fleurs du Mal que May, pendant leur baignade, avait lu.
—Voilà, dit-il, le finale qu'à cette après-midi il convient de donner.
Claude ne connaissait rien de cet auteur, hors l'Invitation au Voyage que Mademoiselle avait chantée. Edward se proposa pour une lecture à haute voix, mais la jeune fille ne le voulut pas.
—Ce sera moi, dit-elle, tu lis trop mal.
Elle essaya de lui arracher le livre des mains, il s'échappa en suffoquant de rire, elle le poursuivit; on eût dit des enfants, un soir de grandes vacances. Claude souhaitait passionnément que ce fût la voix de May qui lui apportât cette révélation. Edward se laissa vaincre, mais il fallut attendre que sa sœur ne fût plus essoufflée. Elle relut l'Invitation au Voyage, puis la Vie antérieure, le Balcon, d'autres poèmes encore, avec monotonie. L'ombre de longues herbes traversait les pages du livre. Ils rentrèrent en silence. Claude regardait la lune qui d'arbre en arbre suivait l'auto. Mme Gonzalès guettait leur retour. Elle leur annonça avec pompe qu'Edith, sa fille bien-aimée, lui avait fait la surprise de débarquer au train de quatre heures. Edward et May qui, depuis longtemps, s'attendaient à la surprise, ne daignèrent pas s'informer du voyage de la jeune fille, ni de la chambre qu'on lui avait préparée. Mme Gonzalès, à qui Edith avait interdit de la venir troubler dans ses ablutions, soulagea son cœur avec une longue épître à M. Dupont-Gunther:
«Vos enfants, lui mandait-elle, vont se baigner et faire mille folies avec le petit Favereau; mais cela est excellent: pour des raisons que j'ignore, ce garçon rôde autour de moi; je lui tirerai les vers du nez. Enfin, mon ami, Edith est là. Elle renonce à sa situation de gérante au Splendid Hôtel de Biarritz, où les clients, par trop d'assiduités, eussent risqué de la compromettre. Il suffit de la voir pour s'assurer qu'on ne se peut défendre de l'adorer. A samedi, mon cher Bertie.»
Claude, à la fenêtre de sa chambre, se penchait dans le clair de lune. Il répétait l'un des vers que May lui avait enseignés au bord du fleuve:
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses...
Qu'il retentissait en lui ce vers si simple! La lueur du ciel réveilla les coqs. Les minutes heureuses... Claude voulait les évoquer, les garder pour qu'elles le soutinssent au long des mois sans joie qui allaient venir. Une étoile filante glissa, s'anéantit. Peut-être, par le monde, d'autres enfants rêveurs l'ont vue et, à voix basse, ont fait un vœu. L'obscur désir qui est en toi, oserais-tu l'avouer, pauvre cœur?
VI
La présence d'Edith Gonzalès détourna Edward de Claude: ces cheveux oxygénés, cette figure peinte lui rappelaient Paris, comme il commençait de trouver bien monotone le séjour à Lur. Il y était venu enthousiaste, lorsque après des mois d'agitation, rien n'attire plus le cœur qu'une maison des champs, l'isolement, le silence. La rencontre de Claude avait, de quelques semaines, empêché un retour offensif de l'ennui. Mais on a vite fait le tour d'un petit paysan, même s'il fut lévite: Edward commença donc d'ouvrir sa boîte à couleurs et de nettoyer ses pinceaux. Lorsqu'il songeait au travail, c'était vraiment qu'il n'avait plus rien ni personne avec quoi jouer; l'art lui fut toujours un pis-aller: d'aucune de ses toiles, il n'avait à attendre de surprise; qu'il usât de la déformation, ou qu'il reproduisit avec exactitude ce qu'il voyait, il n'échappait pas au procédé. Aucune sincérité: ses pommes étaient de mauvais Cézanne. Pas une touche, sur sa toile, qu'il ne reconnût. Il se rendait exacte justice. Quelques louanges qu'il reçut à Paris tombèrent à faux: on l'admira pour ce qu'il y avait de médiocre en lui ou pour ce qui ne lui appartenait pas en propre. Au contraire, il souscrivait à toutes les condamnations subies, et même il reconnaissait la justice de ce silence, de cet oubli qui déjà l'enveloppaient, qu'il sentait éternels.
Donc, cette belle fille survint, lorsque Edward commençait d'être inoccupé et dans ces après-midi de grande chaleur où un jeune être sans discipline intérieure connaît la tyrannie de sa chair. Il tourna autour de la jeune femme de qui l'indifférence forcée le piqua au jeu. Les gloussements de poule inquiète de la Gonzalès l'avertirent que sa manœuvre en déjouait une autre plus secrète. Les efforts d'Edith, dès le samedi soir et jusqu'au mardi matin, pour ne plus le connaître et pour ne s'occuper que de Bertie Dupont-Gunther, avertirent Edward qu'il accomplirait une œuvre pie en troublant cette arrogante personne, cette belle pièce de fille, comme disait le père Favereau.
Ainsi, tout à son intrigue, il laissa Claude et May à leurs propos de théologie. May ne se lassait pas d'interroger l'ancien séminariste qui eût mieux aimé de moins abstraites questions. Tout de même, cet enfant chrétien gardait trop de scrupules pour ne pas éclairer la petite calviniste anxieuse de qui d'ailleurs les idées touchant l'Église étaient telles que Claude s'indignait, mettait à les réfuter toute sa passion. Il lui montrait les limites de l'infaillibilité papale et qu'elle n'implique pas l'impeccabilité. May fut bien contente d'apprendre que les catholiques n'adoraient pas la Vierge, et que les indulgences, dont le trafic déclencha la Réforme, s'annexent au dogme admirable de la communion des saints.
Leurs conversations avaient lieu, le plus souvent, sur la terrasse, à l'heure où la sieste vide la campagne, où le soleil oblige hommes et bêtes à chercher la nuit de leurs tanières, du sommeil afin que sur les vignes et sur les routes pâles, il demeure seul. Mais les deux jeunes gens ne le redoutaient pas, et peut-être bénissaient-ils ce feu, cette férocité complice qui les enveloppait d'une solitude enchantée, qui les isolait au centre de la fournaise universelle. La Gonzalès elle-même, qui toujours épie, redoutait la congestion et jamais, avant cinq heures, ne se fût aventurée hors de sa chambre. Claude voulait et ne voulait pas s'évader de la théologie qui était le prétexte de ces colloques. Chaque jour il décidait de pousser une pointe à côté de ces hauts sujets, mais jamais il ne put s'y résoudre; au contraire il s'y cantonnait, comme si, hors le débat religieux, tout n'eût été pour lui qu'embûches; d'ailleurs May, à peine flairait-elle l'approche de moins austères propos que, par une question directe, elle y ramenait Claude. D'abord elle le fit d'instinct, puis, s'y appliqua, dès qu'elle eut pressenti le désir de Claude et discerné, dans son propre cœur, une complicité. Elle s'en admirait, sans se rendre assez compte que d'abord il s'agissait pour elle de se donner un prétexte, de légitimer ces entrevues, d'empêcher qu'une seule parole imprudente les rendît à jamais impossibles. Non qu'elle cessât un instant de se passionner pour ces pieux débats: Claude, après s'y être laissé traîner, atteignait toujours à les traiter de bon cœur. Vainement leurs jeunesses s'attiraient et l'une l'autre s'émouvaient, il fallait qu'ils parlassent de cela: à cet obscur drame charnel, un autre s'ajoute qui le dépasse.
Claude apparut sur le seuil du hall, pressant contre son cœur une botte de roseaux qu'il cueillit à cette mare aux grenouilles dont le vacarme, chaque soir, fait regretter à Mme Gonzalès le temps où les serfs battaient les fossés du château.
—Ah! ah! voilà ce qu'il nous faut, crie la dame à croupeton sur le billard d'où elle peut atteindre la suspension de porcelaine. Au-dessus de son toupet mal ajusté, elle tend de gros petits bras, mais ils sont trop courts. Edward et May ont levé les yeux de l'album qu'ils regardent ensemble, sourient à peine, échangent des regards que, sur le divan d'en face, Edith Gonzalès, du coin de l'œil, surveille. Elle quitte enfin sa pose d'odalisque, monte aussi sur le billard, recommence l'ouvrage de sa mère; celle-ci, dans un grand souffle, proclame qu'elle y renonce, se laisse choir sur le divan, s'évente avec un grand mouchoir qu'elle dit être «de rhume de cerveau».
—Vous n'avez plus besoin de moi, Madame? demande Claude qui sait bien qu'à peine sur les marches du perron, il sera rappelé par la dame.
—Si j'ai besoin de vous?... (Elle le toise du regard, l'esprit ailleurs.) Nous faut-il d'autres fleurs, May?
Elle braque son face-à-main sur la jeune fille qui, auprès de son frère, sur le divan d'en face, a l'air d'être dans l'autre camp comme au jeu de barres. May répond qu'elle n'a cure d'aucune espèce de fleurs, continue de feuilleter l'album avec une grande affectation de ne rien éprouver de cette fièvre d'arrangements.
Edward et May savent pourquoi viennent, aujourd'hui, les Castagnède, quand même la jeune fille n'aurait pas été assiégée, depuis sa seizième année, par le timide mais tenace désir de Marcel Castagnède, que nulle rebuffade, aucun dédain ne découragèrent. Il avait toujours suffi que Mme Gonzalès fût dans le secret d'un projet de M. Gunther pour que, sans qu'elle en dît un mot, ce secret émanât d'elle: il suintait en quelque sorte de son importante personne. A table, elle avait une façon de mettre, à propos de rien, la conversation sur les Castagnède, de dire, tout d'un coup, que les yeux de Marcel Castagnède comptaient parmi les plus beaux qu'elle eût jamais admirés...
—Vous plairait-il, risqua Edith Gonzalès avec un sourire affable, que nous allions voir les dahlias?
May répondit qu'elle se sentait lasse et, deux minutes après, accrut son impolitesse en demandant à Edward s'il ne voulait point faire un tour au jardin.
Claude s'oubliait, au milieu de la pièce, les bras ballants, prodigieusement intéressé par ce drame dont les racontars d'office lui avaient fait connaître les dessous: Mme Gonzalès vivait avec sa femme de chambre dans une grande familiarité et le service était fort au courant de toutes les histoires des maîtres.
Il serait resté là plus longtemps encore, si Mme Gonzalès ne l'avait congédié avec un: «Vous pouvez vous retirer, mon garçon». où l'on sentait, la foudre prête à éclater...
D'ailleurs l'après-midi lourd s'emplissait d'un silence et comme d'une immobilité qu'expliquait au sud, là-bas, dans l'encadrement épais et sombre des charmes, cet horizon d'ardoise qui, peu à peu, montait, ternissait l'azur.
Edward et May se levèrent à leur tour. Ils marchaient, côte à côte, sans rien se dire. Voyant Claude au loin, occupé à sarcler l'allée qui longeait «le point de vue», ils voulurent l'éviter et, malgré le pesant soleil, se dirigèrent vers les vignes.
—Quelle vie! quelle vie! murmure May. Tout ce qu'il y avait déjà pouvait suffire, ne penses-tu pas. Edward?... et voilà cette nouvelle persécution qui va fondre sur moi à propos de Marcel Castagnède, cet imbécile...
Le mot, entre ses lèvres, siffla. Edward ne répondit pas; la jeune fille reconnut ce sourire mauvais qui agrandissait la bouche de son frère jusqu'à enlaidir ce visage. Le regard du jeune homme prit aussi cet éclair équivoque et méchant qui, petite fille, lui faisait dire: «Ne prends pas tes yeux de chat», ces yeux qui étaient les yeux paternels...
—Voyons, mon petit, dit-il, ne fais pas de drame. Avoue que tu adores mettre le drame dans ta vie.
—Tu es dur aujourd'hui, Edward.
Et les yeux de May s'emplirent de larmes, car, avec son frère, l'orgueil ne la soutenait plus. Sans s'émouvoir et du même ton coupant, Edward lui déclara qu'il voyait bien que les grands mots allaient commencer...
May s'arrêta. Une immense nuée orageuse couvrait maintenant le ciel; un lourd souffle s'éleva tout d'un coup; les hirondelles nageaient au ras des hautes herbes où s'exaspérait la vibration des insectes.
—J'aime mieux rentrer, dit-elle. Quand je songe que tu es venu à Lur pour moi, pour m'aider, parce que je suis toute seule...
Elle pleurait maintenant, rien ne restait de l'impassible visage contre quoi venaient se briser les fureurs paternelles, les grosses perfidies de Mme Gonzalès. Le vent avait un peu défait ses cheveux; avec ses yeux gonflés, cette grimace de petite fille en larmes, elle était si laide, si pitoyable, qu'Edward s'étonna de n'éprouver aucune pitié, de ne rien sentir en lui qui fendît ce bloc de sécheresse, de dégoût, d'ennui: son cœur des mauvais jours.
Il ne trouva ni un geste, ni une seule parole, tandis que vers les charmilles, elle s'éloignait. Elle traversa la terrasse, presque en courant, la tête basse, toute abandonnée au vent du sud qui séchait sa figure, brûlait ses paupières. Elle heurta Claude au tournant d'une allée, perdit contenance, balbutia:
—Je crois que l'orage monte. Il ne va plus tarder maintenant.
Claude n'essaya pas de répondre: la bouche entrouverte, ses deux grosses mains pendantes et gonflées, il la regardait. Du revers de sa manche, il essuya un front ruisselant, puis regarda encore ce pauvre visage. May s'éloignait, frappée de ce qu'elle avait lu sur cette face de paysan, toute cette ardeur de compassion et (elle osait se le dire à elle-même) d'amour. Réfugiée dans sa chambre, où les persiennes étaient demeurées closes, étendue sur la chaise longue dont elle aimait l'odeur de cretonne, elle se dit qu'elle était venue là pour souffrir et qu'au fond, pourtant, elle ne souffrait pas, et que même, malgré ses inquiétudes, ses tristesses, ses haines, elle éprouvait une joie honteuse à se savoir aimée, une joie mêlée d'angoisse, d'humiliation surtout, mais enfin une joie.
Sa sœur s'étant éloignée, Edward s'assit entre deux règes de vigne, face à la plaine, les deux poings appuyés à ses joues et regarda au fond de lui-même, se disant: c'est vrai que je vins pour la soutenir et c'est vrai qu'à cette minute, rien d'elle ne m'intéresse plus. Dès longtemps il se connaissait cette faculté atroce de ne plus trouver soudain en lui, à la place d'un sentiment qu'il avait cru profond, qu'un trou, le vide. Ah! misérable, se dit-il, aurais-tu quelque scrupule, aujourd'hui, de l'abandonner à sa misère, de partir n'importe où, vers quelque palace à musiques, à rastaquouères, et quêtant l'aventure? Mais je reste, je n'ai point envie de m'en aller. Quel être est ma joie ici?
Il ne chercha pas longtemps: d'abord il nomma Claude. Il ne goûtait rien dans la vie comme ces espèces de rencontres: l'amour de Claude pour May, l'amitié que lui-même était assuré d'avoir fait naître dans ce jeune cœur. A cela certes il trouvait du charme; mais il y avait plus: depuis huit jours qu'Edith Gonzalès était venue ici pour des fins que sa mère croyait ignorées de tous, mais qu'Edward avait, dès le premier jour, entrevues, cette jeune fille l'intriguait, et toutes ses manœuvres. Tant qu'il l'avait vue, obéissante à la grosse diplomatie maternelle, tourner autour de Bertie, il admira d'abord ce qu'Edith avait su y ajouter de science et de rouerie et comme Bertie avait tôt happé l'hameçon. Puis il s'étonna d'apercevoir qu'Edith se détournait un peu de sa besogne, devenait distraite, rabrouait le vieux plus qu'il n'était politique, et cela, parce qu'elle avait levé les yeux sur lui, Edward.
«Cette lutte cornélienne entre la passion et le devoir, se disait-il (si l'on admet que le devoir d'Edith est de séduire le maître de céans, et sa passion d'être par moi séduite), cette lutte a de quoi me divertir.»
La sincérité d'Edward n'alla pas jusqu'à lui faire dire: cette lutte à de quoi me flatter. Dieu sait pourtant qu'il l'était! En dépit de son visage, de ce mélange de bonne santé et de délicatesse qu'on voit aux étudiants de Magdalen-College, Edward ne connut qu'un très petit nombre de ce qui s'appelle bonnes fortunes. Peut-être manquait-il de simplicité, d'abandon. Aucune femme ne put jamais se donner l'illusion de le dominer;, de lui être nécessaire. Toujours il fut à mille lieues de leurs habituelles préoccupations. En bref, il ne savait ni donner le plaisir, ni le recevoir; «animal triste» s'il en fut, trop tôt il ne pensait qu'à s'évader. Les femmes n'eurent pour lui qu'une valeur d'usage: en dehors de «ça», répétait-il, elles m'assomment. Il redoutait leurs rires, ces propos, ce mouvement à vide qu'elles établissent dans une existence; il ne s'intéressait ni à leurs servantes, ni à leurs couturières,—et les pédantes, les savantes, plus encore l'exaspéraient: il lui fallait une vie de conversations, de discussions sans fin avec des jeunes gens de son âge.
«Si je me suicide jamais, disait-il, ce ne sera pour aucune d'elles. Aimer au point de désirer mourir, au fond quelle raison de vivre! On se tue parce qu'on n'a plus rien, pas même cela». Ainsi songeait-il devant l'horizon chargé. Certes jamais les manœuvres d'une femme ne l'amusèrent autant que celles d'Edith; pourtant que cela demeurait peu de chose dans sa vie: l'espèce de plaisir qu'on peut trouver à une pièce bien faite.
«Je m'y intéresse et aussi à Claude, mais c'est qu'aujourd'hui ils sont mes seules branches.»
Il employait volontiers avec lui-même cette expression, se comparant à un homme soutenu par des branches de hasard sur l'abîme. Chaque fois qu'il éprouvait le moindre sentiment d'amour ou d'amitié, il lui semblait qu'en dehors de cette émotion rien n'existait entre la mort et lui.
«Si je quittais Edith et Claude, dans une chambre d'Aix ou de Biarritz, devant la fenêtre ouverte, ce serait là que je...»
Que de fois il s'était raconté à lui-même les circonstances de son suicide, jusqu'à composer les notes dans les journaux, jusqu'à imaginer le visage de son père, à entendre le cri de May, à mesurer l'indifférence de tel camarade.
Il se leva, suivit l'allée par où tout à l'heure sa sœur s'était enfuie. Silence étonnant des oiseaux! hors l'immense vibration des prairies, nul autre bruit que celui de l'acier sur les cailloux de l'allée où Claude enlevait les mauvaises herbes. Edward s'avançait, traînant ses sandales, la tête un peu rejetée parce que le vent renvoyait dans ses yeux la fumée de sa cigarette; le sourire que May redoutait, enlaidissait le bas de ce visage soudain méchant, vieilli. Il allait vers Claude; à la hauteur des charmilles, il aurait pu remonter vers la maison; il ne doutait pas que cela valut mieux; il ne pourrait rien dire à Claude qui ne blessât cet enfant; mais un attrait plus fort l'entraînait vers le jeune paysan déjà redressé et qui lui souriait de loin. D'abord ils échangèrent quelques mots inévitables à cause de l'orage qui ne crevait pas. Puis Claude brusquement dit:
—Il faut me pardonner, Monsieur Edward, mais Mademoiselle est passée tout à l'heure près de moi, avec une figure si triste ... sans doute, je me mêle de ce qui ne me regarde en rien...
Son regard vers Edward appelait au secours; mais le mauvais garçon s'amusait trop pour lui venir en aide; il le remercia seulement de l'intérêt qu'il portait à sa sœur; peut-être avait-elle des préoccupations certainement, rien de grave. Claude insista: