FRÉDÉRIC BOUTET

Douze aventures
sentimentales

suivies
d’autres histoires d’à présent

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

1918
Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

Il a été tiré de cet ouvrage
dix exemplaires sur papier de Hollande
tous numérotés.

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

Victor et ses Amis, suivi d’autres récits du temps de la Guerre.

Celles qui les Attendent.

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Contes dans la Nuit.

Drames Baroques et Mélancoliques.

Les Victimes grimacent.

L’Homme Sauvage et Julius Pingouin.

Histoires Vraisemblables.

La Lanterne Rouge.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1918
by Ernest Flammarion

DOUZE AVENTURES SENTIMENTALES

LE MESSAGER

La devanture étroite était peinte en vert, l’intérieur tout rempli de plantes en pots et de fleurs tassées sans apprêt dans les vases. Comme le soleil, qui était clair ce jour-là, donnait de ce côté, la petite boutique semblait un coin de printemps prématuré et charmant.

Un soldat qui venait de la direction de Montparnasse s’était arrêté et contemplait une grosse touffe d’anémones.

— Eh bien, militaire, il faut un bouquet ?

Le soldat leva les yeux. C’était la fleuriste ; une jeune femme aux cheveux bruns, aux yeux gris, francs et assurés.

— Un bouquet, non, répondit-il d’une voix posée et un peu traînante. Mais, de mon métier, je suis horticulteur. Alors les fleurs, j’aime ça… Est-ce que c’est vous qui êtes madame Francine Maret ? ajouta-t-il en regardant le nom écrit en travers de la porte vitrée.

— Oui, c’est moi, mais pourquoi ?…

— Moi je m’appelle Antoine Lavaud, et faut vous dire que j’ai eu, l’année dernière, un camarade de section qui s’appelait Maret.

— Ah !… Voulez-vous entrer un peu ? dit la jeune femme qui avait tressailli.

Il la suivit dans la petite boutique sombre et fraîche, qui sentait la terre et les fleurs. Il ôta son képi et resta debout. Il était court de taille, trapu, avec une tête ronde sur ses épaules rondes et un visage extraordinairement grêlé. Ses petits yeux envoyaient de travers un regard avisé, paisible et bon.

— Quel était le prénom de votre camarade ? demanda brusquement la jeune femme.

— Adrien, je crois bien… Oui, c’est ça : Adrien Maret ; un grand brun, beau garçon… Est-ce que vous connaissez ?

— Il y a longtemps que vous l’avez vu ? fit-elle sans répondre à sa question.

— Oh ! des mois. J’ai été blessé…

Après un silence elle déclara :

— Je ne connais pas du tout celui dont vous parlez. Si c’est ça que vous voulez savoir vous le savez…

Elle se détourna pour arranger du mimosa ; ses doigts tremblaient un peu sur les tiges fragiles. Le soldat s’en alla.

Elle le revit quelques jours plus tard. Paisible, il entra dans la petite boutique.

— Excusez si je vous dérange, dit-il à la jeune femme, mais l’autre jour, quand je vous ai parlé d’Adrien Maret, je crois que je vous ai fâchée. C’était pas mon intention. Faut pas m’en vouloir.

Elle leva sur lui ses yeux gris. Il avait vraiment l’air d’un très brave garçon, et puis elle ne pouvait pas s’empêcher, malgré tout, de désirer des renseignements.

— C’est moi qui ai été vive, dit-elle. Mais, voyez-vous, Adrien Maret… eh bien ! il a été mon mari… et, pendant cinq ans, il m’a rendue très malheureuse… J’ai tout enduré… tout, entendez-vous !… Quand il m’a quittée, il y a maintenant quatre ans et demi, j’ai eu l’impression que j’étais une vieille femme tant j’avais souffert. Il était parti trois fois, et trois fois je lui avais pardonné… Nous avions une belle installation et un commerce qui allait bien… Il a mangé tout ce que j’avais et il m’a laissée à la rue avec trois enfants, et le dernier avait deux mois… Depuis, rien, plus un mot… L’argent, ça m’était égal, mais c’était le reste… Je crois que ça l’amusait de me tourmenter… Il faisait exprès que je sache tout à mesure. Alors, quand j’ai été délivrée de lui pour de bon, j’ai réussi à l’oublier, et maintenant ça y est, c’est fini… C’est pour ça que je vous ai dit, l’autre jour, que je ne le connaissais pas…

— Ah ! oui, je comprends, dit Antoine Lavaud, toujours placide. Quand nous étions ensemble, il m’avait dit, sans s’expliquer plus, qu’il avait eu des torts dans son ménage. Probable qu’il avait des regrets. Là-bas, on réfléchit… on change, voyez-vous…

— Allons donc ! (Elle haussait les épaules). Pourquoi aurait-il changé ? Oui, quand ça a commencé, la guerre, je croyais qu’il viendrait me voir avant de partir, qu’il m’écrirait un mot au moins. Rien. Et quand il est venu en permission, il a été retrouver celle pour qui il m’a quittée la dernière fois… Ça, je le sais… Mais ça m’est égal. C’est fini. J’ai mes enfants à élever et mon métier est dur. Il y a des moments, comme quand c’est le muguet, où, avec les Halles, je reste des trois, quatre nuits sans me coucher…

Elle alla servir un client et revint.

— Dites-moi un peu, demanda-t-elle brusquement, auriez-vous fait ça, vous, de lâcher votre femme et vos enfants ?

— Pour sûr que non… Mais, voyez-vous, moi, j’ai personne… dit-il doucement.

A dater de ce jour, il reparut avec régularité. Ses séjours dans la boutique semblaient lui plaire extrêmement. Il insistait pour balayer le carreau ; il renouvelait l’eau des fleurs ; le plus souvent, il s’asseyait pour causer avec la jeune femme. Ils parlaient horticulture, ou bien échangeaient des considérations d’ordre général, et ils s’entendaient parfaitement. De temps à autre, Lavaud proférait des phrases manifestement étudiées d’avance sur le repentir et le pardon, et il y mêlait le nom d’Adrien Maret.

Un jour, il arriva au commencement de l’après-midi, s’assit en face de la jeune femme qui préparait une gerbe, et dit avec le plus grand calme :

— Je suis un menteur…

Ahurie, elle leva les yeux. Il continua :

« Écoutez bien : Maret a été blessé le même jour que moi, et amené ici au même hôpital. Seulement, lui, il a été bien plus blessé, et il est…

— Mort ! Il est mort ! Et je ne l’ai pas revu ! Et je ne l’ai pas soigné !…

Elle s’était dressée, très pâle.

— Non, non, il n’est pas mort, il va bien… On voit que vous l’aimez, dit Antoine Lavaud en l’observant. Ce que j’ai dit, c’était d’accord avec lui. On est amis intimes et il m’a tout raconté. Il pensait que vous ne lui pardonneriez jamais et il m’a envoyé pour essayer d’arranger les choses petit à petit. Il se repent et il a été très abîmé, vous savez…

— Où est-il ? cria-t-elle. Conduisez-moi…

— Il est à la porte, qui attend. C’est la première fois qu’il peut sortir…

Elle n’écoutait plus ; elle s’était précipitée vers la porte et, maintenant, elle sanglotait en étreignant un homme qui venait d’entrer et qu’elle était heureuse, au fond d’elle-même, sans pouvoir s’en empêcher de trouver si vieilli et si changé, en pensant qu’ainsi il serait peut-être tout à elle.

Antoine Lavaud, sans qu’on y prît garde, s’en alla.

« J’ai réussi, je suis content », se dit-il dans la rue. Mais, soudain, il éprouva une âpre détresse et il comprit que dans cette petite boutique fraîche et sombre, sentant la terre et les fleurs, il avait passé des heures plus douces qu’aucune autre de sa vie, auprès de cette femme aux yeux gris qu’il ne pourrait jamais oublier et qui en aimait un autre qu’il lui avait ramené.

UNE RENCONTRE

Le train sortait de Paris. Agnès, dans son coin, regardait obstinément, à travers la vitre, la banlieue sous le crépuscule. Ses yeux en larmes ne voyaient rien. Elle avait pris cependant la ferme résolution de ne plus se permettre le moindre manque de courage, mais quand, après l’ahurissement du départ, elle s’était trouvée tranquille dans le wagon, elle avait éprouvé plus durement que jamais combien elle était seule au monde et elle avait eu un accès d’insurmontable détresse en pensant à la vie dépendante et mercenaire qui, au bout de son voyage, commencerait pour elle chez des inconnus.

Mais elle se gourmanda de cette faiblesse. Après avoir attendu quelques instants que ses yeux fussent secs, elle retourna la tête vers l’intérieur du wagon et resta immobile et droite, enveloppée dans son manteau et sa voilette tirée sur son visage qu’elle s’étudiait à rendre grave comme elle s’était étudiée à supprimer toute grâce de sa toilette et de sa coiffure. Elle était très jeune et assez jolie et la directrice du cours austère qui l’avait placée lui avait dit que cela convenait peu à une institutrice.

Tout à coup, Agnès s’aperçut que son voisin l’observait. C’était un soldat qui, peu avant le départ, avait pris, auprès de la jeune fille, la dernière place libre. Agnès, d’un coup d’œil de côté, vit qu’il avait un visage juvénile et fin, des cheveux blonds et de beaux yeux. Il semblait timide et ne l’observait qu’à la dérobée, mais fugitivement leurs regards se croisèrent ; tous deux rougirent.

Ils découvrirent à ce moment qu’une grosse dame qui leur faisait vis-à-vis fixait sur eux des yeux réprobateurs. Cela amena entre eux l’échange instinctif d’un autre coup d’œil et une sourde sympathie s’établit. Après le premier arrêt du train, la grosse dame s’endormit et ce fut elle encore qui acheva entre eux de briser la glace, car elle dormait d’un air colère et prononçait dans son sommeil des propos sans suite d’intérêt domestique. Agnès et son voisin se regardèrent avec des yeux pétillants d’une gaieté complice et, cinq minutes plus tard, ils causaient ensemble, à demi-voix, échangeant des phrases banales sur le temps, sur le train, sur la nuit froide, sur n’importe quoi.

Le train s’arrêta de nouveau. Cette fois la halte était de dix minutes et le jeune homme proposa à Agnès de venir avec lui prendre au buffet quelque chose de chaud. Offusquée, la jeune fille refusa avec dignité ; mais il parut tellement malheureux de l’avoir fâchée qu’elle accepta à l’instant même sa proposition qui, du reste, à cause de son air d’aventure, la tentait extrêmement. Il descendit le premier, Agnès s’appuya sur son bras pour sauter du marche-pied et, à travers les quais et les voies, ils partirent en courant, ravis et, comme deux enfants, se tenant par la main. Ils revinrent de même, en grande hâte, après s’être joyeusement ébouillantés avec des cafés. Ils escaladèrent le marchepied de leur wagon et tombèrent haletants sur leur banquette. Ils se sentaient plus camarades que s’ils s’étaient connus depuis l’enfance. Agnès remarqua gaiement qu’ils avaient failli laisser le train repartir sans eux, mais son compagnon lui dit, avec un effarement rétrospectif qu’il essaya de dissimuler, que c’eût été pour lui une chose grave ; et il expliqua qu’il rentrait à son dépôt après un congé de convalescence et qu’il avait attendu jusqu’au dernier moment, en sorte que le moindre retard lui ferait dépasser les limites de sa permission. Agnès fut très impressionnée par l’idée qu’il avait risqué quelque chose pour elle et elle le lui laissa entendre.

Le train roulait à travers la nuit noire et des flocons de neige volaient le long des vitres. Les quatre voyageurs qui restaient dans le wagon dormaient. Agnès et son compagnon, assis côte à côte dans leur coin, se taisaient à présent, mais une intimité très douce, plus encore peut-être que lorsqu’ils se parlaient, grandissait entre eux.

Après quelques minutes, le jeune homme se pencha et dit à voix basse :

— Vous étiez triste en quittant Paris… Pourquoi ?

Elle tressaillit et ne répondit pas.

« Oh ! je vous demande pardon, reprit-il d’un ton réservé. Je suis très indiscret, cela ne me regarde nullement… »

Elle crut discerner une jalousie dans sa voix, elle leva les yeux sur lui et simplement lui raconta pourquoi elle était malheureuse : Elle était orpheline, une vieille parente l’avait élevée, qui la gâtait beaucoup et qui était morte quatre mois avant, la laissant seule au monde et sans un sou. Alors il lui avait fallu gagner sa vie et, après un séjour dans un cours où on logeait les institutrices sans place, elle avait été très heureuse de trouver une situation dans une famille de province. Elle y allait. Et elle avait pleuré parce que tout cela était cruel et qu’elle n’avait pas encore eu le temps de s’y résigner ; mais dorénavant elle serait forte…

Elle s’arrêta, prête à pleurer de nouveau. Son compagnon ne répondit pas tout d’abord. Il était bouleversé de pitié et de tendresse pour cette enfant délicate et courageuse, seule à travers la vie hostile.

— Moi aussi, croiriez-vous, dit-il enfin, moi aussi je suis seul au monde… ou presque seul… Enfin, je n’ai plus qu’un vieil oncle… Il est fantasque et je le vois peu. Moi aussi, comme vous, je suis seul… sans affection. Mais non, non, ne pleurez plus…

Il lui avait pris la main et, incliné vers elle, il murmurait des mots de consolation qui devenaient des mots d’amour et Agnès, tremblante, oubliait comme lui qu’ils ne se connaissaient pas quelques heures auparavant et comme lui trouvait que sa vie maintenant prenait un sens nouveau.

Soudain, un voyageur qui s’éveilla demanda où on était. Le jeune homme lâcha la main d’Agnès et regarda par la portière. Dans son émotion, il ne s’était pas rendu compte que le train, depuis deux minutes, était arrêté dans une gare. Et, tout à coup, ses yeux tombèrent sur le nom de la station écrit sur la vitre d’un réverbère. Il bondit, c’était là l’embranchement où il devait descendre et le train sifflait déjà pour repartir. Effaré, il arracha ses bagages du filet, se jeta sur la portière et sauta du train qui se mettait en marche. Il trébucha, se redressa et, à cet instant, s’aperçut qu’il ne savait pas plus le nom et l’adresse de celle qu’il venait de quitter ainsi, qu’elle ne savait son nom et son adresse à lui. Il s’élança en criant, mais le wagon, à la portière duquel il crut voir un visage se pencher, était là-bas, trop loin, et il resta sur le quai, ahuri et désespéré, comprenant qu’aucune chance n’existait pour qu’il la retrouvât jamais et qu’elle ne serait pour lui qu’un souvenir que le train, en s’éloignant, emportait déjà vers le passé.

DANS LE PARC

En sortant de la petite gare de banlieue, Pierre s’éloigna sur la route, d’un pas pressé.

Il était très ému et très heureux : il allait la revoir. Il escomptait la surprise et la joie de la jeune femme et, maintenant, il n’avait plus ces doutes qui, après qu’il eut été séparé d’elle, l’avaient d’abord tourmenté. A force d’évoquer les incidents du passé, il s’était de plus en plus persuadé qu’il ne s’exagérait pas leur signification et son espérance était devenue une certitude.

Quand il vit de loin la longue grille du parc et la maison au milieu des arbres, il eut un tressaillement : il avait connu là, si peu de mois avant, tant d’heures atroces de souffrances et d’angoisse, puis tant d’heures de joie fervente en revenant à la vie auprès d’elle… Mais il fut saisi d’une inquiétude : si elle n’était plus là ? Il se hâta vers la grille, et, quand on lui eut dit qu’elle était venue comme chaque jour et qu’elle se trouvait dans le parc, il eut un frémissement de joie profonde.

Il s’enfonça dans les allées mal tenues, sauvages et charmantes avec leurs herbes folles et leur ombre fraîche où le soleil d’après midi, à travers les arbres, jetait des taches vivantes.

Brusquement, Pierre s’arrêta. Il voyait là-bas celle qu’il cherchait. Il avait tressailli et restait immobile. Elle se trouvait à l’endroit même où ils venaient ensemble, à l’automne dernier : elle était assise sur le banc où tant de fois ils s’étaient assis côte à côte ; mais elle n’était pas seule, un blessé était auprès d’elle… comme auparavant il y était, lui.

Avec précaution, en étouffant ses pas et en se glissant entre les buissons, il s’approcha et, caché dans le massif contre lequel s’adossait le banc, il les observa et les écouta, et il était si bouleversé qu’il craignait que le battement de son cœur ne décelât sa présence.

Bientôt la jeune femme se leva et reconduisit le blessé jusqu’à la maison où elle le confia à une infirmière. Pierre, par une autre allée, la rejoignit, et, quand elle fut seule, il s’approcha d’elle.

— Madame… commença-t-il, d’une voix que l’émotion étranglait.

Elle tourna la tête vers lui. Il pensa qu’elle était plus jolie que jamais, mais, dans les grands yeux sérieux et doux qui le regardaient, il ne vit que de l’indifférence.

— Monsieur ?… répondit-elle d’un ton interrogateur.

Pâlissant, il eut un cri désespéré.

— Vous ne me reconnaissez pas ?

Surprise, elle hésita quelques secondes, puis son visage s’éclaira :

— Ah ! mais oui, oui !… Pierre Marsier… Je me souviens très bien… Vous avez été soigné ici, il y a six mois… Votre bras va-t-il mieux ? Vous avez été gravement blessé à la poitrine et au bras, n’est-ce pas ?

— Oui, mon bras va mieux. Il est encore très faible et ne se rétablira jamais complètement, mais je n’en souffre plus…

Il s’arrêta court. Ce n’était pas pour lui parler de ses blessures qu’il était venu. Après un instant, le visage crispé, il répéta :

— Vous ne m’avez pas reconnu !…

— Je ne m’attendais pas du tout à vous voir… et, dans vos vêtements civils… Alors, maintenant que vous n’êtes plus soldat, vous avez repris vos occupations ?… Vous étiez dans une banque, je crois ? demanda-t-elle avec un ton d’intérêt cordial.

— Non. Je m’occupe d’industrie, murmura-t-il.

Côte à côte, ils firent quelques pas dans une allée, et la jeune femme reprit, aimablement.

— Et vous avez pensé à revenir voir votre maison de santé… C’est gentil, cela !

Pierre s’arrêta et la regarda en face.

— Je suis revenu vous voir, vous…

Elle eut un petit mouvement ; il continua :

— Oui. Et je pensais presque que vous m’attendiez… Vous avez été si dévouée, si douce, si bonne, si tendre pour moi… Vous ne vous souvenez donc pas ?… Et les heures que nous passions ensemble… et nos conversations… Alors, je croyais… Quand je suis parti d’ici, je n’ai pas pu vous parler parce que vous étiez souffrante et que vous n’êtes pas venue pendant quelque temps… J’ai été dans le Midi et je ne pouvais pas écrire… Du reste, je préférais revenir… Et vous ne m’avez pas reconnu… Et, en arrivant, je vous ai vue assise sur le banc, sur notre banc, avec un blessé…

— Eh bien ? fit-elle, étonnée.

Il hésita, mais ne put se contenir.

— Je me suis approché, je me suis caché pour vous voir et vous entendre. Vous lui avez dit les mêmes mots que vous me disiez à moi. Vous avez eu les mêmes manières affectueuses et douces, les mêmes sourires que pour moi… Il vous tenait la main comme je vous la tenais…

— Eh bien ? dit-elle encore, très calme.

— Eh bien… eh bien… Vous ne comprenez donc pas ? Je m’étais figuré… J’avais espéré… Je ne pensais pas être pour vous un indifférent… Je savais que vous étiez libre, seule… comme moi-même… Et je revenais pour vous demander… Et je vous trouve avec les autres comme vous étiez avec moi…

La jeune femme avait légèrement rougi et ses yeux étaient devenus sévères.

— Monsieur Marsier, dit-elle, je m’efforce de consoler un peu ceux qui n’ont personne et qui ont besoin de douceur et d’affection en revenant à la vie…

Il ne répondit rien. Il comprenait toute l’injustice de ses reproches égoïstes. Il comprenait qu’il s’était leurré lui-même en se figurant qu’elle l’aimait parce qu’il l’aimait, et en prenant sa pitié pour de la tendresse. Mais il comprenait surtout qu’il souffrait âprement.

« Voyons, reprit-elle plus doucement, vous savez bien que jamais rien, ni dans mes paroles ni dans mes actes, n’a pu vous laisser croire… Je vous ai soigné de mon mieux, avec sympathie… Vous étiez un blessé…

— Oui, un blessé… comme les autres, dit-il avec amertume.

— Mais maintenant vous n’avez plus besoin de moi… Vous êtes guéri…

Elle lui tendit la main gentiment et rentra dans la maison.

Il s’en alla à travers le parc, regrettant la souffrance ancienne…

RETOUR

Il arriva l’après-midi. A travers la calme ville, une voiture de la gare le cahota jusqu’à sa maison. Il passa le seuil qu’il n’avait pas passé depuis sept ans. La vieille servante qui était gardienne s’empressa.

— Monsieur Georges, c’est pas Dieu possible que vous voilà enfin ! C’est que ça en fait du temps que vous n’êtes pas revenu… Quand je pense que maintenant, de toute la famille, il ne reste plus que vous !… Dire que je vous ai vu tout enfant !… Ça vous va bien l’uniforme… Et vos blessures, ça ne vous fait plus souffrir ?… Vous allez voir comme je vais bien vous soigner, monsieur Georges… Parce que vous êtes ici pour un bon bout de temps, n’est-ce pas ?

Il dit qu’il était guéri et qu’il ne resterait que trois jours, et la vieille s’exclama de nouveau. Il la laissa qui défaisait sa valise et il se mit à parcourir la vieille maison familiale où il était né, où il avait grandi, où, à chaque pas, dans les corridors sombres, dans les pièces muettes, se levaient pour lui tous ses souvenirs d’enfance et de jeunesse.

D’une chambre du premier, qui avait été sa chambre, il ouvrit avec peine les persiennes aux gonds rouillés. Devant lui, sous un soleil pâle dans un brouillard léger, s’étendait le jardin inculte avec ses allées effacées par l’herbe, son bassin tari, ses statues grimées par l’injure du temps et, au fond, la haie. Et dans la haie haute et touffue il put reconnaître, à demi bouchée par les pousses des buissons, la brèche qui communiquait avec l’autre jardin, là-bas…

Et, brusquement, son amour et sa souffrance surgirent du passé, aussi ardents, aussi cruels, aussi éperdus que dans le passé même.

« Je ne l’ai pas oubliée, je ne l’ai pas oubliée… murmura-t-il. Comment ai-je pu croire que je l’avais oubliée ?… »

Elle avait habité, avec une vieille parente, la maison qui était là-bas, au bout du jardin, de l’autre côté de la haie. Il l’avait aimée, enfant lui-même, quand elle était une enfant moqueuse et impérieuse qui le pliait à tous ses caprices et le récompensait parfois en lui permettant d’embrasser sa joue. Il l’avait aimée tout le long de leur adolescence, qu’il fût près d’elle ou loin d’elle, qu’elle fût dédaigneuse ou bonne, selon la fantaisie de sa coquetterie. Il l’avait aimée plus encore, à mesure que le temps passait, qu’elle devenait une femme. Et il avait cru qu’elle l’aimait elle aussi, qu’elle consentait à l’épouser, quand, un soir de juin, à travers la brèche de la haie, elle l’avait écouté, semblant émue, et sans lui répondre par des railleries. Mais il avait, peu de temps après, compris à quel point il s’était trompé lorsqu’il avait appris qu’elle allait épouser un homme qui avait une fortune très considérable et de hautes ambitions. Il avait éprouvé alors une douleur si affreuse, une jalousie si torturante qu’il s’était enfui pour ne pas la voir auprès d’un autre, pour ne plus entendre prononcer son nom. Il avait passé des années à l’étranger et, brusquement, était revenu pour la guerre. Maintenant, dans cette maison où il osait rentrer pour la première fois, les souvenirs et les images de jadis renaissaient plus despotiquement. Il descendit vers le jardin. Sous ses pas, des feuilles mortes, montait une odeur humide et flétrie.

Il s’arrêta auprès de la brèche dans la haie. Il essayait en vain de dominer son émotion et il était irrité en songeant qu’il porterait toute sa vie le fardeau de cet amour dont les rêves et les souffrances ne voulaient pas se laisser oublier.

Derrière la haie, soudain, glissa un pas léger. Il vit une forme svelte dans un grand manteau sombre. Bouleversé, il recula. C’était elle. Elle était là… avec son mari, sans doute… Il allait les voir côte à côte…

« Pourquoi suis-je revenu ? » se dit-il avec angoisse.

Elle s’approcha de la brèche. Il voulut s’enfuir et n’eut pas la force de détourner les yeux de son visage.

— Restez, chuchota-t-elle, je savais que vous deviez venir et j’ai voulu…

Il l’interrompit violemment. Ce qu’il disait c’étaient ses pensées qui continuaient tout haut et sa voix haletait d’émotion.

— Non, non, je ne veux pas vous entendre ! je ne veux pas vous voir ! Je souffre assez, je vous aime assez déjà ! Laissez-moi ! Je vous ai aimée toute ma vie. Jamais je ne pourrai aimer une autre femme. Vous le savez ! Vous m’avez appris la souffrance ! J’étais un enfant quand vous me l’avez apprise, enfant aussi vous-même, mais déjà sans pitié ! Maintenant vous êtes à un autre…

Elle eut un mouvement d’étonnement.

— Vous ne savez donc pas ?…

— Je ne suis jamais revenu ici avant aujourd’hui. Je ne suis revenu en France que pour la guerre… Maintenant j’espérais vous avoir oubliée, après tant de temps… après tant de choses… Mais non, je ne vous ai pas oubliée ! Au milieu du danger, des épreuves, des fatigues, ma vraie souffrance c’était vous… Vous n’étiez pas obligée de m’aimer… Mais j’ai cru… Vous m’avez laissé croire… Et c’est un autre…

Sa voix s’étrangla. Elle dit lentement :

— Je suis veuve depuis trois ans. Mon mari est mort dans un accident. Il était violent et emporté… J’ai été malheureuse… très malheureuse… Et j’ai changé…

Oui, elle avait changé. Il le comprenait à l’entendre et à la voir. Dans l’ombre du soir qui tombait il la regardait ardemment. Elle n’était plus celle de jadis, l’enfant éclatante, capricieuse, dédaigneuse. Elle était peut-être moins belle, mais il se demanda si elle n’était pas d’une séduction plus émouvante, maintenant que la vie l’avait assouplie et meurtrie.

« Je suis revenue seule dans cette vieille maison, reprit-elle. Je voulais y retrouver les souvenirs de tout ce que j’ai dédaigné, de tout ce que j’ai gâché, de tout ce que j’ai perdu… Il faut me pardonner, Georges… Depuis longtemps je sais… je sais… »

Ses yeux étaient baissés et elle tordait une branche mince de la haie entre ses doigts fins. Il se pencha vers son visage, n’osant encore comprendre, tant la détresse du passé l’opprimait toujours, mais elle releva les yeux et alors, suffoquant, il dut rester silencieux avant de pouvoir lui dire ce qu’elle était pour lui et quel bonheur il emporterait quand il repartirait.

— Partir… Oh, c’est vrai… c’est vrai… vous allez partir, retourner au péril…

Elle avait pâli. Une émotion cruelle crispait son visage passionné. D’une voix basse, où tremblait la peur d’une angoisse qui venait de naître pour elle avec son amour, elle ajouta :

« Eh bien, vous voyez, c’est à mon tour… C’est moi maintenant qui vais souffrir à cause de vous… »

CE SOIR-LA…

Ce soir-là, dans un angle du petit salon, terrain neutre, Charlotte Civreuze, assise devant un secrétaire, écrivait. Établi au coin de la cheminée, Georges Civreuze lisait, tout en fumant un cigare. Ayant manqué un rendez-vous, il était rentré dîner chez lui et, après dîner, par convenance et habitude de politesse, il s’était, pour une heure, astreint à rester dans la même pièce que sa femme avant de rentrer chez lui, c’est-à-dire dans l’aile droite du petit hôtel — Charlotte habitant l’aile gauche avec sa mère, qui, impotente, ne sortait jamais de sa chambre.


M. et Mme Civreuze étaient mariés depuis douze ans. Dans ce temps-là, Charlotte avait vingt-quatre ans et Georges Civreuze, — le beau Civreuze, — trente-sept ans. Il était ambitieux et elle était riche. La mésintelligence avait éclaté entre eux dès les premiers jours à cause de questions d’argent, Charlotte ayant, sans en comprendre nettement la portée, redit à son mari, comme venant d’elle, des propos qu’avaient tenus ses parents, bourgeois prudents qui se défiaient de leur gendre. Georges Civreuze, cruellement offensé par les paroles de sa femme, et satisfait peut-être du prétexte, s’était éloigné d’elle avec une détermination inflexible et avait recommencé à vivre comme avant son mariage, apportant cependant une ardeur au travail et une audace aux affaires qui lui avaient édifié rapidement une fortune considérable. Charlotte, si elle avait souffert, ne l’avait pas dit ; elle s’était résignée en tout cas, et, sans bien comprendre pourquoi son mari la délaissait ainsi, elle n’avait jamais cherché ni à se rapprocher de lui, ni à trouver ailleurs une autre affection.


Peu après neuf heures, dans le petit salon, un domestique entra.

— La mère de Madame demande Madame, dit-il.

Charlotte, laissant inachevée la lettre qu’elle écrivait, releva la tablette de son secrétaire et, après un regard vers son mari qui lisait toujours, elle sortit.

Civreuze éprouva un petit soulagement, bien que la présence de sa femme ne l’agaçât même plus. Pendant longtemps, elle avait été pour lui l’image de l’égoïsme inaltérable, de l’étroitesse d’esprit et de la sécheresse de cœur. Il détestait sa figure aux traits un peu effacés sous la chevelure châtaine. Il détestait ses coiffures austères, son manque d’élégance, ses préoccupations assidues d’économie domestique. S’il ne s’était pas séparé d’elle, c’est parce que ses affaires, au début, en auraient souffert et parce qu’il trouvait nécessaire d’avoir un intérieur pour recevoir. Avec le temps, son hostilité et sa rancune s’étaient atténuées et Charlotte n’avait plus eu pour lui la moindre importance.

Il venait d’achever son cigare et quittait son siège pour rentrer chez lui, lorsque, soudain, la tablette du secrétaire, mal fermée, retomba avec violence sur ses charnières. Deux ou trois paquets de lettres se répandirent sur le tapis ; d’autres lettres, également en liasses, restaient à l’intérieur du meuble.

Civreuze, d’un mouvement instinctif, se dirigea vers le secrétaire pour ramasser les lettres. Mais il hésita un moment ; l’idée de se mêler des affaires de sa femme lui était désagréable. Tout à coup, un sentiment le saisit, que, deux minutes auparavant, il n’eût pas cru possible pour un tel objet : un sentiment de curiosité, vague d’abord, ensuite précis et ardent.

Il eut encore une hésitation, puis se pencha, ramassa les lettres et y jeta les yeux. Chaque paquet était d’une écriture différente, mais toutes les lettres étaient adressées à sa femme. Il commença à lire, restant debout ; ensuite, il s’assit et, lorsqu’il eut parcouru les lettres qui étaient tombées, il prit celles qui étaient restées dans le secrétaire. Il paraissait profondément intéressé et de plus en plus stupéfait. Deux fois il s’arrêta, songeur, les sourcils froncés, puis se remit à lire.

Tout à coup, il y eut un bruit léger derrière lui.

— Oh ! mes lettres !… s’écria Charlotte qui venait de rentrer.

Civreuze se retourna vers sa femme. Frémissante, les joues rouges, les yeux animés, elle lui parut plus vivante qu’il ne l’avait jamais vue.

— Vous les avez lues ? continua-t-elle, étonnée davantage encore de l’intérêt que cela témoignait à son égard qu’indignée de l’indiscrétion.

— Oui, je les ai lues, dit simplement Civreuze, sans chercher à expliquer sa conduite. Combien avez-vous donc de filleuls ? ajouta-t-il après une pause.

Elle ne répondit pas.

« Et qu’est-ce que vous leur écrivez donc pour qu’ils vous répondent de semblables lettres ? »

C’était cela qui l’avait ahuri. C’était le ton de ces lettres de soldats. Il y avait des lettres très correctes et bien écrites ; il y avait des lettres d’ouvriers qui cherchent à faire de belles phrases ; il y avait des lettres de paysans presque illettrés, mais toutes se ressemblaient par l’intimité, par l’émotion, par l’affection respectueuse et reconnaissante qui éclataient à toutes les lignes. Il était évident que, pour tous ces hommes qui étaient des isolés dans la vie, les lettres que leur écrivait Charlotte Civreuze étaient ce qu’ils avaient de plus cher. Et ils lui répondaient comme à une amie, comme à une sœur, lui racontant discrètement ou naïvement ce qui leur arrivait et ce qu’ils pensaient, leurs épreuves, leurs tristesses et leurs espoirs. Il était évident que, pour chacun d’eux, elle savait choisir, quand elle-même écrivait, la note juste qui devait le toucher, le réconforter, le distraire.

Civreuze trouvait la preuve de tout cela dans la lettre que sa femme avait laissée inachevée et qu’il venait de parcourir. Était-ce bien cette Charlotte sèche, rigide et en même temps puérile, qui avait écrit ces phrases de gaieté affectueuse, d’encouragement cordial, franc et charmant ? Et Georges Civreuze restait stupéfait de la somme de joie, de confiance, de sympathie qui pouvait émaner de Charlotte. C’était, pour lui, une révélation qui lui causait une surprise, une émotion, une irritation, aussi, au fond de laquelle il y avait une jalousie inavouée et confuse, et la sensation amère qu’il s’était grossièrement trompé sur celle qui, depuis douze ans, vivait à ses côtés sans qu’il l’eût jamais connue.

— Pourquoi celui-ci ne vous écrit-il plus ? demande-t-il tout à coup en montrant un paquet dont la dernière lettre datait de quatre mois.

— Il a été tué, dit-elle à demi-voix.

Elle désigna cinq autres lettres d’une grosse écriture maladroite et ajouta :

« Celui-là aussi… »

Elle était émue. Elle prit les lettres des mains de son mari et les rangea dans les tiroirs du secrétaire.

Entre eux deux il y eut du silence, mais ce n’était pas leur habituel silence d’étrangers en défiance.

Et, tout à coup, Georges Civreuze dit comme pour lui-même, assez bas ;

— Il est trop tard…

Charlotte avait achevé de fermer le secrétaire. Elle ne répondit rien. Ses lèvres tremblaient. Mais elle tourna vers son mari un regard qui voulait dire, que, peut-être, ce n’était pas trop tard si vraiment il comprenait, que ce n’était pas une raison parce qu’ils avaient perdu douze ans pour perdre le reste de leur vie, et qu’ils avaient, jusqu’au bout de leur vieillesse côte à côte, encore le temps d’être heureux.

DENISE

Pendant tout le voyage, dans le train de permissionnaires qui l’amenait vers Paris, André Farel se répéta la même question obsédante : Pourquoi Denise, depuis une quinzaine de jours, ne lui avait-elle écrit que deux fois, alors que, de coutume, elle lui envoyait trois ou quatre lettres au moins par semaine, — et pourquoi ces deux lettres étaient-elles si brèves, quelques lignes à peine, disant qu’elle allait bien et qu’elle avait beaucoup de travail dans les bureaux où elle était dactylographe, au lieu des pages écrites en tous sens, pleines de détails et surtout pleines de tendresse, qu’il recevait habituellement et qu’il passait des heures à lire et à relire ?

Sans qu’il pût s’en défendre il avait de mauvaises pensées. Elle était si jeune et si jolie, et c’était si long cette séparation que coupaient, de loin en loin seulement, ses brèves permissions ! Puis, il rejetait ses soupçons. Il la connaissait bien ; il savait bien qu’elle l’aimait autant qu’il l’aimait. Mais les soupçons revenaient, le torturaient.

Il n’avait pas prévenu qu’il venait. Elle ne pouvait donc l’attendre à la gare. Pourtant il eut un serrement de cœur. Cette arrivée, sans qu’elle fût là, était si différente des autres ! Il se hâta vers chez lui, monta rapidement ses étages, frappa à la porte de leur logement. Rien ne répondit. C’était dimanche, il était une heure à peine. Pourquoi était-elle sortie ? Une jalousie atroce le fit pâlir.

Sur le palier une porte s’ouvrit. Une grosse femme simplement mise, leur voisine depuis quatre ans qu’ils étaient venus habiter là, après s’être mariés, parut.

— Monsieur Farel ! Comment ! c’est vous ? Ah ! bien, on ne pensait pas vous voir avant quinze jours !

— Bonjour, madame Henry. Oui, j’ai changé de permission avec un camarade. Savez-vous où est Denise ?

Mme Henry parut embarrassée.

— Je vais vous expliquer…

— Où est-elle ? cria-t-il avec une violence soudaine.

La grosse femme lui mit doucement la main sur le bras.

— Votre femme a été malade et on la soigne.

— Malade ? Elle est malade ?… Gravement ?… Mais dites ?…

— Ne vous faites pas des idées… Elle va bien, maintenant… Elle est presque guérie… Puisque je vous le jure, voyons, monsieur Farel. Faut pas vous mettre dans des états comme ça. Venez avec moi. Nous allons la voir. C’est tout près.

Ils partirent en hâte. Le long des rues Mme Henry répondit aux questions d’André.

— Oui, elle est à l’hôpital. Dame, vous pensez, pour une opération… Ça l’a prise un soir. Depuis un bout de temps elle n’était pas bien, elle ne mangeait plus. Et puis, à la fin du mois dernier, ça s’est déclaré tout d’un coup. Dans le côté droit, une douleur qui la faisait crier que ça me fendait le cœur. Il a fallu de la morphine pour la calmer un peu. Et puis il a fallu l’opérer tout de suite. C’était chanceux, paraît-il, mais on ne pouvait pas faire autrement et ça a réussi on ne peut mieux…

— Et je ne savais rien, dit André.

— Ses patrons ont été très bien, continuait la grosse femme. Ils se sont occupés d’elle et lui ont fait avoir une petite chambre… Allons un peu moins vite, voulez-vous, monsieur Farel ? Je n’ai plus mes jambes de vingt ans… Du reste nous y voilà. Je vais aller en avant pour la préparer à votre arrivée. Faut pas encore trop d’émotions, vous comprenez…

Dans le lit étroit, Denise, amaigrie, pâlie sous ses épais cheveux blonds en désordre, avait l’air d’une enfant plaintive et, à la voir ainsi, André Farel suffoquait d’émotion. Il comprenait mieux encore qu’il ne l’avait jamais compris combien elle était tout au monde pour lui. La pensée de ce qui aurait pu arriver le remplissait d’une angoisse si aiguë qu’il se raidissait pour ne pas sangloter tandis que Denise, immobile, mais les joues et les yeux animés par la joie, parlait d’une faible voix heureuse :

— Oui, je t’assure. Je vais tout à fait bien… Je recommence à avoir faim… Tout le monde a été gentil pour moi, mais surtout Mme Henry… Crois-tu, elle est venue ici tous les jours… Tu la rappelleras tout à l’heure puisqu’elle a voulu nous laisser seuls… Comme je suis contente de te voir !…

— Et je ne savais rien, balbutia-t-il. Pourquoi ne m’as-tu pas fait prévenir ?…

— Te prévenir ? Non, par exemple ! Tu n’aurais pas pu arriver à temps, même si tu avais pu partir tout de suite. Et si tu n’avais pas pu partir ? Tu vois ça, n’est-ce pas ? J’aurais été t’écrire : « On m’opère. » Pour que tu te tortures d’inquiétude, de chagrin… Non, non, je sais trop ce que c’est, vois-tu, que d’avoir peur pour qui on aime… Et toi, là-bas, au milieu du danger… Ça t’aurait fait perdre la tête de me savoir malade. Qui sait ce qui serait arrivé ? Tu aurais fait une imprudence. Tu n’aurais plus pensé qu’à moi. Tu te serais fait tuer… Et alors, moi… Non, non, je pouvais bien être un peu courageuse, tu l’es assez. Je pouvais bien t’épargner ça… Et puis, du reste, moi, je n’étais pas en danger. Ce n’est rien du tout, cette opération-là…

Un peu lasse d’avoir tant parlé, elle s’arrêta. André Farel la regardait… Il se l’imaginait à la veille de l’opération, seule avec ses souffrances, seule avec la peur qu’elle avait dû éprouver et dont elle ne parlait pas. Mais une pensée subite lui traversa l’esprit.

— Les lettres ! Les deux lettres que j’ai reçues ces temps derniers ! Tu n’as pas pu les écrire étant opérée. Comment se fait-il ?…

— Oh ! je les ai écrites avant, dit-elle simplement. Je ne pouvais pas te laisser sans nouvelles pendant si longtemps. Tu n’aurais plus su quoi penser. Alors, quand on m’a dit que je devais être opérée tout de suite, j’ai profité de ce que j’avais moins mal pendant la morphine et je t’ai écrit trois lettres d’avance… Mme Henry les a mises à la poste. Elle a dû t’envoyer la dernière ce matin. Je comptais pouvoir te récrire d’ici deux ou trois jours et comme je ne t’attendais qu’à la fin du mois tu m’aurais trouvée chez nous et rétablie. Ce n’était pas beaucoup, trois lettres, et elles n’étaient pas longues, mais je n’ai pas eu la force d’en écrire plus…

Il s’était assis, la tête dans ses mains. Denise en profita pour atteindre, sous son oreiller, une enveloppe qu’elle déchira en petits morceaux. C’était une quatrième lettre, dont elle ne lui avait pas parlé, qu’elle avait écrite pour lui, et qui aurait remplacé les autres au cas où l’opération n’aurait pas réussi.

DANS LE PASSÉ

— Mon mari, mon mari !… Claude Erlande ?… haleta Claire, quand elle entra à l’hôpital. Et elle était si égarée par son angoisse qu’elle ne savait pas qui lui avait ouvert ni à qui elle parlait.

— Il est blessé gravement, mais n’est pas en danger, lui répondit-on. Et on dut la soutenir et l’asseoir sur une chaise, car elle défaillait maintenant en sanglotant.

Lorsqu’elle fut un peu remise, au bout de quelques minutes, on lui permit de monter auprès du blessé. Une infirmière la guida le long des grands couloirs nus jusqu’à la petite chambre qu’il occupait seul.

— Oui, je vous assure, il est déjà mieux, répondit l’infirmière aux questions de la jeune femme… Mais, pourtant, vous comprenez, il ne faut pas vous attendre à le trouver rétabli… Il a une forte fièvre et il délire presque tout le temps… Il vous parle, il se croit avec vous… Voyons, voyons, ne vous émotionnez pas comme cela, continua-t-elle, en voyant combien avait pâli le joli visage de Mme Erlande. Je vous jure qu’on répond de lui. C’est grave, bien sûr, mais maintenant on ne peut presque plus dire que c’est dangereux.

Claire ne répondit pas, elle se hâtait. Elle arriva enfin à la chambre de son mari. Elle entra et dut faire un suprême effort pour ne pas éclater en sanglots en le voyant allongé, enveloppé de pansements, la face tirée, livide, rouge aux pommettes, les yeux clos. Sa respiration était rapide, mais il était assez calme.

— Je vous laisse, chuchota l’infirmière. Ne vous inquiétez pas s’il a encore le délire. Ce n’est rien, soyez-en sûre. Si vous avez besoin de moi, appelez.

Claire s’assit silencieusement à côté du lit, afin que le premier regard de son mari fût pour elle s’il ouvrait les yeux.

Mais Claude Erlande n’ouvrit pas les yeux ; une agitation légère le gagnait et ses lèvres commencèrent à remuer. Claire se pencha pour saisir les mots qu’il balbutiait.

— Oui, ma chérie, nous allons sortir, maintenant qu’il fait moins chaud… Alors tu ne regrettes pas d’être venue ici ? La plage te plaît, n’est-ce pas ? Mais n’oublie pas de prendre un manteau. Si nous rentrons tard, tu pourrais avoir froid.

Claire écoutait, les joues inondées de larmes. Son mari parlait avec cet accent caressant et doux qu’il avait toujours en lui parlant. Elle reconnaissait des mots qu’il lui avait dits du temps de leur bonheur, c’est-à-dire pendant les trois années qui s’étaient écoulées entre leur mariage et la guerre. Elle reconnaissait, esquissé comme une ombre de sourire sur ses traits tirés, ce sourire tendre et gai qu’il n’avait que pour elle et qui donnait tant de charme et de bonté à son visage régulier, énergique, habituellement un peu grave. A le voir ainsi, faible, blessé, inconscient, et avec une seule pensée — elle — veillant au fond de lui, Claire suffoquait d’amour et de douleur. Sans oser le toucher lui-même, elle mit sa main doucement sur le drap comme si c’était un peu de lui.

Elle écouta de nouveau, car il parlait encore, plus vite et plus distinctement.

« Eh bien, ma chérie, tu es contente d’être ici ?… Cela te plaît, Dieppe, n’est-ce pas ? C’est une plage où je venais lorsque j’étais enfant et j’ai voulu te la montrer… Mais fais attention au froid, ce soir… Tu as toussé ces derniers jours… Si nous allons voir la cousine Clotilde nous prendrons une voiture fermée… Je ne veux pas que tu fasses d’imprudence. Je suis trop tourmenté quand tu n’es pas bien… »

La voix de Claude Erlande se fondit en un murmure confus.

Claire, très pâle, les yeux dilatés, le visage crispé, s’était rejetée en arrière et, sur sa chaise, demeurait rigide et muette. Une indicible et insolite souffrance lui tordait le cœur. Ce n’était pas à elle que parlait son mari égaré par le délire, et il ne se croyait pas avec elle. A Dieppe, elle n’était jamais allée avec lui, et la cousine Clotilde, dont elle avait entendu parler, était morte sans qu’elle l’ait connue. Mais Claire comprenait, elle savait, elle n’eut pas besoin de ce nom, Geneviève, que murmurait maintenant le blessé, pour apprendre que Claude Erlande était avec sa première femme, qu’il avait épousée quand tous deux étaient très jeunes, et qui était morte après quelques mois de mariage.

Claire, lorsqu’elle avait aimé Claude, avait tout d’abord été cruellement jalouse de son premier mariage, mais cela datait déjà de plusieurs années et Claude l’avait tant aimée, elle, qu’elle avait fini par oublier.

Maintenant, cette jalousie revenait, atroce. Claire éperdue, frémissante, écoutait son mari parler à cette femme qui était morte, qui était celle qu’il avait épousée la première, qui était celle dont le souvenir, si bref et si lointain pourtant, le captivait à présent.

Soudain, Claude Erlande se tut ; il respira profondément, remua un peu et ouvrit les yeux. Il avait repris connaissance. Un instant, son regard se posa, lucide, sur sa femme. Et dans ses yeux passa une joie intense. Claire y vit resplendir tout son amour pour elle. Il fit un faible petit mouvement pour lui prendre la main et murmura avec un accent de profonde tendresse :

— Ma chérie… Claire chérie… tu es là ?…

Puis, de nouveau, ses yeux se fermèrent, sa tête roula un peu sur l’oreiller, le délire le reprit, et il retourna mystérieusement vers les heures du passé et vers celle qu’il avait aimée tout d’abord quand il était très jeune, car, de sa voix faible, un peu haletante, un peu rauque, mais pleine de tendresse, il recommença :

« Prends bien garde au froid, Geneviève chérie, tu sais que tu es fragile… Si tu veux, dès l’hiver, nous partirons pour le Midi… Tu verras comme nous nous installerons bien… »

Il continua, détaillant, en petites phrases familières et caressantes, cette vie de jadis, cette vie qui était en lui un domaine fermé que Claire avait cru aboli, mais qui n’était qu’enseveli.

Et Claire, penchée sur lui, écoutait, pantelante et crispée, et se demandait si c’était pour elle ou pour l’autre qu’il avait eu le plus d’amour.

THÉRÈSE

Dans le beau jardin du pensionnat de Mme Bayle, à Auteuil, les « grandes », une quinzaine de toutes jeunes filles, se promenaient par groupes.

Simone Presles, une petite blonde vive et rieuse, s’était emparée de la « nouvelle » que la directrice venait de présenter.

— Alors, vous vous appelez Thérèse Ferrière ? C’est un joli nom. Est-ce que vous avez déjà été en pension ? Mais je suis bête, il faut nous tutoyer !… Comme c’est drôle, qu’on t’ait mise ici à Pâques !…

La nouvelle restait silencieuse et comme effarouchée. C’était une enfant vêtue de deuil, mince et brune, aux grands yeux sombres et aux lourds cheveux indisciplinés. Elle finit par dire quelques mots d’elle-même : elle avait perdu ses parents quand elle était toute petite, et elle avait été élevée au fond de la Vendée, dans un vieux château solitaire, par une grand’mère fantasque qui venait de mourir, la laissant aux soins d’un tuteur qui habitait Paris et qu’elle connaissait à peine.

— Et qui as-tu à la guerre ? interrompit Simone. Moi, mon père est colonel. Il commande un régiment dans les Vosges. Et j’ai un cousin qui est lieutenant ; il a été blessé… Dis donc, Madeleine, s’écria-t-elle en arrêtant une des pensionnaires, tu ne m’as pas donné de nouvelles de ton frère !

— Oh ! il va bien, maintenant, dit Madeleine. Mais Germaine n’a pas de nouvelles de son père depuis quinze jours, ajouta-t-elle en baissant la voix, et le beau-frère de Lucie est prisonnier…

D’autres jeunes filles s’étaient jointes à elles et elles parlaient de ceux qu’elles avaient là-bas, pères où frères, cousins ou amis. Et toutes avaient tant de hâte à raconter qu’elles ne s’écoutaient pas mutuellement.

Cependant, Thérèse ne disant rien, Simone la prit à part, afin d’avoir une auditrice.

— Mon cousin s’appelle Robert Tréman. Je voudrais bien que tu le voies… Il m’écrit… oh ! pas très souvent, parce qu’il n’a pas le temps… Il est venu une fois me voir au parloir… Toutes étaient jalouses… Mais tu penses si je suis tourmentée !… J’ai mon père, j’ai Robert, et puis j’ai aussi un autre cousin et un oncle… Et toi, qui as-tu ? Raconte aussi.

— Je n’ai rien à raconter, murmura Thérèse.

— Oh ! tu rougis. Comme tu rougis ! s’écria Simone… Oh ! la cachottière !… Raconte tout de suite !…

Un coup de cloche l’interrompit, mais, tandis que la surveillante, Mlle Honoré, une personne sèche et effacée, les faisait rentrer, Simone, persuadée que la nouvelle avait un secret passionnant, continua inlassablement ses instances auxquelles les autres « grandes », mises au courant, joignirent les leurs.

Thérèse, pendant toute une semaine, résista. De temps à autre, elle semblait vouloir parler, mais ne s’y décidait pas. Enfin, un soir, excédée de questions, elle commença quelques confidences qui plongèrent ses compagnes dans l’admiration, tant le secret que Thérèse avait si longtemps défendu était romanesque, d’un romanesque complet, irréel et puéril, tellement conforme à leur idéal à toutes, qu’elles en furent émerveillées et jalouses. Thérèse, les jours qui suivirent, ajouta de nouveaux détails et, mystérieusement, montra des preuves. Dès lors, la curiosité et la sympathie qui l’entouraient allèrent en grandissant, à l’étonnement de la surveillante, qui ne s’expliquait pas la popularité de la nouvelle.

Mlle Honoré ayant fait une petite enquête, fut horrifiée, et la directrice, prévenue, le fut davantage encore. Thérèse, appelée sur-le-champ, comparut devant elle.

La majesté habituelle de Mme Bayle était troublée par une agitation vive.

— Mademoiselle Ferrière, dit-elle avec sévérité, l’on m’a appris sur vous des choses graves. Je représente ici votre tuteur, qui remplace les parents que vous n’avez plus. J’ai besoin de savoir la vérité, toute la vérité… Ne niez pas, je suis au courant… Malheureuse enfant !… Par l’entremise de cette vieille bonne que j’ai eu la faiblesse de vous autoriser à voir parfois au parloir, vous êtes en correspondance avec un officier de marine actuellement aviateur au front. Vous l’avez rencontré une fois en province, par je ne sais quel hasard romanesque, et vous avez dit à vos compagnes que vous étiez fiancée avec lui… C’est insensé ! Vous lui écrivez et il vous écrit ! Et cela se passe chez moi… dans la maison que j’ai créée… que jamais n’a effleuré… De la part de ce jeune homme, il n’y a, j’en suis persuadée, que de l’enfantillage… Mais, avant tout, ses lettres ! Donnez-moi ses lettres !… Non, ne répliquez pas ! A l’instant même ! Je sais que vous les gardez sur vous ! Je les veux !

Thérèse tremblait ; elle fouilla dans sa robe et tendit un paquet de lettres que Mme Bayle se mit à parcourir avidement. Mais elle n’en lut que deux ou trois et releva les yeux, non plus avec indignation, mais avec ahurissement, sur Thérèse.

— Voyons, voyons, Thérèse, que signifie cette histoire ? Qui a écrit ces lettres ? demanda-t-elle.

— C’est moi, Madame, avoua Thérèse, très rouge et la tête basse.

Mme Bayle eut un mouvement, mais Thérèse, qui faisait de grands efforts pour ne pas pleurer, continua :

« Oui, c’est moi. J’ai déguisé mon écriture… Je vais vous en écrire d’autres pareilles si vous voulez. J’ai mis des phrases que j’ai lues dans de vieux livres, chez grand’mère, et que j’ai arrangées de mon mieux… Et la boucle de cheveux, c’est une boucle à moi, Madame…

— Mais alors, toute l’histoire ? L’officier aviateur ? dit Mme Bayle, qui éprouvait un soulagement si intense qu’elle pouvait à peine s’empêcher de sourire.

— J’ai tout inventé, gémit Thérèse. C’est elles toutes ici qui m’ont forcée… Toutes, elles me racontaient leurs histoires. Et elles me demandaient de raconter aussi… Et qu’est-ce que je pouvais dire ?… Je suis toujours restée enfermée, en Vendée, dans le château de grand’mère, et depuis qu’elle est morte, je suis toute seule. Et toutes ici, elles ont quelqu’un à la guerre, pour qui elles s’inquiètent, leur père, ou bien leur frère, ou bien leur cousin… Alors j’ai inventé ce que je trouvais le mieux parce que moi je n’ai personne et que j’avais trop honte !…

Elle éclata en sanglots et répéta :

« J’avais trop honte !… »

LE SOUPÇON

Après avoir acheté les journaux de Paris qui venaient d’arriver, il fit quelques pas sur le quai de la gare. Des voyageurs, se dirigeant vers la sortie, le croisaient et, parmi eux, des soldats et des officiers. Sur l’un de ces derniers, ses regards s’arrêtèrent. Il tressaillit, hésita une seconde, et s’avança :

— Pradil !

L’autre leva les yeux et, voyant un officier d’un grade supérieur, ébaucha un geste de salut. Mais au même moment il le reconnut. Il devint rouge, puis pâle.

— Bernage… bégaya-t-il.

— Oui, c’est moi. Voyons, voyons, calme-toi… Moi aussi, je suis heureux de te revoir, dit Bernage en lui mettant affectueusement la main sur l’épaule.

— Je m’attendais si peu… Il y a si longtemps…

— Quatre ans ! A qui la faute ? Pourquoi ne m’as-tu jamais écrit, depuis ton départ pour ce voyage aux Indes ? Nous étions camarades depuis le collège, il y avait toujours eu entre nous la meilleure amitié, et parce que tu pars pour un long voyage, tu m’oublies… plus un mot, rien…

— Oui, oui, murmura Pradil. Tu as raison et, je t’assure, tu ne me feras jamais autant de reproches que je m’en suis fait. J’étais parti pour travailler là-bas, pour peindre… Mais j’ai été malade, paresseux… Je voulais te donner de mes nouvelles, et de jour en jour je différais… Avec toi qui as toujours été pour moi un ami si sûr, si bon, si sincère, c’est sans excuse… Et les mois ont passé… Tu m’en veux ?

— Mais non. Je suis trop heureux de te revoir…

Ils marchaient côte à côte le long du quai. Bernage, avec sa figure grave et maigre, son visage sévère et ses tempes grises, semblait plus âgé de dix ans que Pradil, dont le visage fin était sans rides, la moustache blonde et les yeux bleus très jeunes.

Pradil reprit :

— Comme je revenais, la guerre a éclaté. J’ai été sous-lieutenant assez vite… Maintenant, je suis en convalescence d’une blessure au bras… Oh ! rien de grave… Toi, je ne te demande pas ce que tu as fait… Je le sais… On m’a parlé de toi bien souvent… Oui, des camarades qui avaient été sous tes ordres ou dans le même secteur que toi… et qui t’admiraient… Du reste, tes décorations, ton grade, à ton âge, c’est épatant… Et quand on me parlait de toi, chaque fois j’avais des remords… J’en ai eu surtout l’année dernière, quand j’ai appris que tu avais été grièvement blessé… Tu es tout à fait rétabli maintenant ?

— Oui, tout à fait…

Ils firent quelques pas en silence, et Pradil, comme pour renouer la conversation, demanda :

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je descends d’un train et je vais, dans dix minutes, en reprendre un autre. J’ai été envoyé en mission. Je dois repasser à Paris et, de là, je retournerai au front… Et toi, est-ce que tu as des parents par ici ? Cela me paraît un pays charmant, tous ces bois, ces jardins, ces villas qu’on voit là-bas enfouies dans la verdure…

— Oui, en effet, cela semble un coin délicieux, répondit Pradil avec indifférence.

Ils traversèrent les voies pour gagner le quai où devait s’arrêter le train pour Paris, et soudain Bernage dit à son compagnon :

— Je vois que tu es au courant de ce qui m’est arrivé.

Pradil eut l’air surpris.

— Au courant de quoi ?

— Tu le sais bien, voyons… Rien que ta figure indique que tu es renseigné… Du reste, si tu ne savais rien, tu m’aurais demandé des nouvelles de ma femme, et tu ne l’as pas fait…

— Mais, je te jure…

— Bon… De toutes façons, écoute-moi. Je veux que tu saches ce qui est arrivé, puisque tu es à peu près mon seul ami… Jacqueline m’a quitté…

Pradil eut un mouvement, mais Bernage ne lui laissa pas le temps de parler.

« Oui, elle m’a quitté… Elle s’est enfuie. Cela s’est passé environ six mois après ton départ pour les Indes. Oui, tu es parti vers la fin de l’été 1913, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est le 12 février 1914 que Jacqueline s’est enfuie… Où ? Comment ? Avec qui ? Je n’en sais rien. Il y avait quatre ans que nous étions mariés, tu le sais, et notre vie me semblait très heureuse. Nous n’avions pas d’enfants, mais si moi je le regrettais un peu, je suis sûr que Jacqueline n’y pensait pas du tout. Je l’aimais, je croyais qu’elle m’aimait, et il n’y avait jamais eu de dissentiment entre nous. Elle semblait heureuse, n’est-ce pas ? Un jour, ce 12 février, en rentrant chez moi, je n’ai pas trouvé Jacqueline. Elle m’avait laissé une lettre où elle me disait qu’elle aimait un autre homme et qu’elle ne voulait pas plus longtemps se partager entre lui et moi. Et elle ajoutait qu’elle disparaissait ainsi parce qu’elle avait peur de ma colère, non pas tant pour elle que pour lui… J’ai cherché, cherché, cherché… en vain… J’étais fou, et c’est alors que j’aurais eu besoin d’un ami à qui me confier, mais tu étais au bout du monde… Voilà ce qui m’est arrivé… L’été d’après il y a eu la guerre. J’avais été officier d’artillerie en sortant de Polytechnique et j’avais donné ma démission pour me marier. J’ai repris mon grade… et j’ai eu d’autres préoccupations… Voilà exactement mon histoire… Non, ne me dis rien à ce sujet-là… »

Le cri d’un employé annonçant le train interrompit Bernage. Il monta en wagon et, penché à la portière, serra la main de Pradil, à qui il allait demander son adresse afin qu’ils continuassent à se revoir, quand, sur le quai, survint un gros monsieur d’aspect affable.

Partageant son salut entre Bernage et Pradil, il aborda celui-ci :

— Monsieur Pradil, je vous salue bien. Si vous le permettez, je vous déposerai à votre villa. J’ai ma voiture. Et comment se porte Mme Pradil ?

Pradil était devenu pourpre. Bernage, penché à la portière du train qui s’ébranlait, avait pâli, assailli par un monde de soupçons. Pradil marié ? Avec qui ? Pourquoi n’en avait-il pas parlé ? Pourquoi n’avait-il pas dit qu’il habitait ce pays ? Pourquoi avait-il montré, par moments, tant de gêne ? Et son silence pendant son voyage ? Mais était-il même parti pour les Indes ? N’avait-il pas, au lieu de cela, préparé la retraite sûre et douce où Jacqueline était venue le rejoindre ?

Bernage eut un mouvement de folle rage. Il retrouva les souffrances de jadis… Il ne pouvait descendre du train qui filait ; il ne pouvait s’arrêter avant d’achever sa mission… Mais il voulait savoir. Il reviendrait plus tard… Plus tard ?… Brusquement calmé, il eut un haussement d’épaules. Vivrait-il plus tard ? Combien de jours d’avenir aurait-il à lui ? Le présent, auquel il s’était donné tout entier, le ressaisissait. Ce passé, qui l’avait torturé, lui sembla factice, futile, vain ; en tout cas chimériquement lointain par delà les trois années de guerre. Et il se rendit compte qu’il était, pour le moment du moins, un autre homme que ce passé ne concernait plus.

PRÈS DE L’EAU

L’usine était aux portes de la ville, mais Étienne Lalier, le nouveau contremaître, quand il en sortit le soir, s’en alla à travers la campagne.

Il marchait lentement, courbant un peu sa haute taille robuste ; une expression de gravité vieillissait légèrement son visage énergique, aux yeux clairs, aux traits réguliers ; absorbé dans ses pensées, il suivait le canal, regardant, sans y prendre garde, l’eau glauque qui reflétait le ciel brouillé d’avril.

Il arriva près d’une écluse. L’éclusier, un vieux à l’air renfrogné, manœuvrait, pour des péniches, les hautes portes sombres.

— Prenez garde ! Ça glisse, l’herbe, au bord, dit une voix presque enfantine.

Lalier se retourna. Une enfant mince et brune, vêtue d’une robe de laine trouée, un châle rouge sur ses boucles sauvages, fixait sur lui ses grands yeux noirs.

« Vous êtes de l’usine ? reprit-elle. Vous êtes nouveau, n’est-ce pas ? Je ne vous ai pas encore vu… Les ouvriers viennent souvent se promener par ici, le dimanche… Mais je ne les aime pas… ils font du bruit… ils se moquent de moi… »

Elle était très grave. Il sourit.

— Par exemple ! ils se moquent de toi ?

— Oui. Ils blaguent toujours. Ils m’appellent la gosse… Ils disent que je n’ai pas des idées comme tout le monde… Ils me taquinent… Moi, ça me fâche et je me cache… Vous êtes de l’usine, n’est-ce pas ?

— Je suis le nouveau contremaître. On m’a appelé ici. Le métal, c’est mon métier depuis toujours… Te voilà renseignée. Est-ce que tu poses des questions comme ça à tous les passants, ma petite ?

Elle devint rouge et tapa du pied.

— Là, vous aussi… Je ne suis pas une enfant du tout ! J’ai quinze ans et demi. Il y a cinq ans que je suis ici avec papa. C’est moi qui tiens la maison depuis que maman est morte. Je n’ai ni frère, ni sœur… papa ne parle jamais… Alors, je m’ennuie… Vous reviendrez, hein ? on causera… Maintenant, il faut que je rentre pour la soupe.

Elle s’enfuit vers une petite maison basse dont un lierre touffu cachait la misère, mais, au bout de trois pas, elle tourna la tête et jeta par-dessus son épaule :

« Je m’appelle Cécile ! Vous reviendrez ? »

Ce fut le début de leur amitié. Lalier, quelques jours après, revint à l’écluse. La petite parut satisfaite de le voir ; le vieux accepta une pipe de tabac et prononça quelques paroles à propos du temps qu’il ferait. Une averse étant survenue, ils s’abritèrent tous les trois dans l’étroit logis qui était extraordinairement en désordre. La fois suivante, Lalier apporta des bonbons à la petite mais elle n’en sembla pas satisfaite. Ce qu’elle voulait, c’était qu’il vienne bavarder avec elle, ou plutôt écouter ses bavardages et répondre aux innombrables questions qu’elle lui posait comme s’il avait dû tout savoir. Lui, fumant une cigarette, regardait l’écluse et la campagne et, quand il paraissait trop distrait, Cécile se taisait et l’observait, son visage mince tout à coup assombri.

Des semaines passèrent, et maintenant Lalier, sans bien s’en rendre compte lui-même, ne se trouvait jamais mieux que quand il était à l’écluse. Le vieux était ours, la petite était bizarre, mais il trouvait là une sorte d’intimité qui lui était douce. Au cours de son labeur quotidien il pensait parfois à la voix puérile, aux yeux noirs, aux cheveux en boucles emmêlées de sa sauvage petite amie. Elle n’était qu’une enfant pour lui. Il ne remarquait pas qu’elle changeait, qu’elle parlait moins, qu’elle avait essayé de discipliner sa chevelure, de recoudre sa robe, de ranger un peu le ménage à l’abandon.

Un soir d’été il arriva en hâte sous les premières gouttes d’un orage.

— Papa est absent pour une demi-heure, lui dit Cécile qui l’attendait, debout sous le lierre de la porte, — moi je suis restée. C’est samedi et j’étais sûre que vous viendriez…

Ils s’assirent sur un banc vermoulu, sous l’auvent de la petite maison et regardèrent l’eau du canal et le vert des bois qui frissonnaient sous l’averse lourde.

Après un silence, la petite, sans tourner les yeux vers son compagnon, lui dit soudain :

« Pourquoi êtes-vous toujours triste ? »

Il tressaillit.

« Si, si, continua-t-elle. J’ai bien vu. Vous êtes triste… Je n’ai jamais osé vous en parler… C’est parce que vous êtes seul que vous êtes triste, n’est-ce pas ? Moi aussi, avant, j’étais triste et je m’ennuyais… »