FRÉDÉRIC BOUTET
Par-dessus le mur
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
- Victor et ses Amis.
- Celles qui les attendent.
- Douze aventures sentimentales.
- Lucie, Jean et Jo.
CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
- Contes dans la nuit.
- Drames baroques et mélancoliques.
- Les Victimes grimacent.
- L’Homme sauvage et Julius Pingouin.
- Histoires vraisemblables.
- La Lanterne Rouge.
Paris. — L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette, Paris. — 9999.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1920
by Ernest Flammarion.
Par-dessus le mur
Le vieux mur du parc, délabré et élevé, couronné d’herbes folles et drapé de lierre, au carrefour quittait la route et, après un pan coupé où il y avait une petite porte basse qui paraissait condamnée, s’enfonçait dans le bois.
A l’entrée du bois, dans une clairière tout près du mur, la roulotte était arrêtée.
Vers cinq heures, comme la chaleur devenait moins forte, une vieille femme qui avait l’aspect d’une bohémienne en sortit et s’en alla du côté du village, là-bas, loin sur la route.
Un garçon de dix-huit ans, élancé et basané, vêtu d’une chemise rouge bâillant sur sa poitrine brune et d’un pantalon de toile serré par une large ceinture dessinant la taille mince, parut ensuite. Il écarta avec nonchalance les boucles de ses cheveux noirs emmêlés sur ses yeux brillants, bâilla en s’étirant, rit tout seul avec bonne humeur et alla s’occuper du cheval. Puis, il vint s’installer sur la mousse, au pied d’un chêne, et se mit à tresser de l’osier en sifflant.
Soudain, il entendit comme un frôlement et leva la tête, surpris.
Du haut du mur, une figure l’observait, parfaitement immobile et se détachant étrangement sur le fond sombre des feuilles, — une figure féminine et presque enfantine sous une extraordinaire masse de cheveux fauves dénoués qui, jusque sur le cou et les épaules qu’ils cachaient, descendaient en nappes lourdes le long des joues délicates, laissant voir seulement de grands yeux brun doré et une bouche rouge que plissait une moue sérieuse.
Le jeune homme se leva et, la main sur son cœur, se courba en un salut théâtral.
Une voix argentine vint du haut du mur.
— Vous êtes bohémien ?
Il eut un large geste vers l’horizon.
— Je suis un nomade, déclara-t-il avec un accent guttural et chantant.
— Un nomade… un nomade…
Les yeux ardents, sous les cheveux fauves, le regardaient avec une curiosité avide.
— Alors, vous allez devant vous, au hasard de votre volonté… Vous allez au bout de la terre si vous voulez…
Il rit en montrant ses dents blanches.
— On va où on gagne sa vie… C’est les riches comme vous qui vont où ils veulent.
Elle secoua la tête.
— Je ne sais pas ce que je veux… Je n’aime pas sortir. J’aime mieux le parc. Il n’y a personne. Si je veux voir loin, je monte sur l’échelle du jardinier… Comme je suis là. C’est en cachette. C’est assez amusant…
Elle resta silencieuse un moment et reprit :
— Est-ce vrai qu’il y a des ducs et des princes parmi vous, et que vous avez une langue que personne d’autre ne peut comprendre, et des coutumes mystérieuses ? La vieille, qui est dans la roulotte avec vous, est-ce une de vos reines ? Sait-elle lire dans la main, tirer le tarot, dire les mots qui ensorcellent ?… J’ai lu des livres là-dessus ! Moi, j’y crois ! Est-ce vrai que vous faites le sabbat chaque année ?
Elle s’arrêta, attendent la réponse. Le garçon semblait embarrassé.
— La vieille qui est avec moi, c’est la grand’mère, dit-il avec un air d’enfant. Elle fait le ménage et la cuisine. Moi, je tresse des paniers. En voulez-vous ? Ils ne sont pas chers.
Elle l’interrompit avec impatience.
— Pourquoi mentir ? Je sais, je vous dis ! Vous faites tous semblant de faire des paniers, ou quelque chose comme cela pour que les gendarmes vous laissent tranquilles… Mais, je sais… je sais… vous avez des aventures extraordinaires… vous enlevez des enfants… vous…
— Mais pas du tout ! C’est des histoires ! On est des honnêtes gens !…
— Taisez-vous ! Je sais ! Ce doit être extraordinaire !…
Elle s’était animée, les joues pâles rosissaient. Il la regardait de bas en haut et soudain lui dit avec simplicité :
— Ce que vous êtes jolie !…
Un éclat de rire moqueur. La figure avait disparu.
— A demain ! cria encore la voix argentine.
Il se rassit pour tresser son osier, mais il restait étonné de l’aventure, et lorsque la vieille bohémienne revint il la lui raconta. La vieille y prit un grand intérêt. Elle se fit redire tous les détails et réfléchit en préparant le fricot. Quand ils eurent mangé, pendant que le garçon fumait une cigarette, elle lui donna à voix basse des instructions minutieuses qu’elle répéta deux fois pour qu’il comprît bien.
Le lendemain, dès quatre heures, la vieille fila vers le village et le jeune homme s’installa au pied de l’arbre avec son osier, en se répétant, comme une leçon, ce qu’il devait dire. Comme la veille, il portait sa chemise rouge et son vieux pantalon. Il aurait voulu faire toilette et revêtir un complet marron qu’il mettait dans les grandes occasions, mais la vieille, avisée, l’en avait empêché.
— Bonjour !
La mince figure, sous les lourds cheveux fauves, en haut du mur, était apparue. Il se dressa, un peu troublé, et sa rougeur allait bien à son teint brun. Elle recommença ses questions et, ce jour-là, il avoua sans trop de réticences tout ce qu’elle voulut. Il reconnut qu’il descendait des ducs d’Égypte et qu’un jour viendrait où il serait lui-même roi des tribus errantes ; il se lança dans des récits emphatiques et s’embrouilla dans sa noblesse déchue et ses projets grandioses, mais elle écoutait la voix chantante et rauque et le trouvait si beau qu’elle n’y prit pas garde.
Dix après-midi, sauf un jour de pluie diluvienne, elle reparut ainsi en haut du mur, sur le fond sombre des arbres touffus. Il restait en bas. Il avait osé, une fois, parler d’escalader pour se rapprocher, mais elle s’était rejetée en arrière avec un tel courroux dans les yeux qu’il avait cru ne plus la revoir. Pourtant, elle revint et l’intimité entre eux grandissait. Il lui racontait maintenant sa vie quotidienne et les longs voyages sans hâte le long des calmes routes. Il lui répétait aussi qu’il la trouvait jolie, et elle ne s’en fâchait plus.
De tout cela, la vieille bohémienne s’enquérait avec soin. Elle réfléchissait et donnait des conseils selon le plan qu’elle mûrissait. Un soir, elle estima que le moment était venu. Le garçon était assis à côté d’elle sur l’herbe et tressait un panier à la lueur de la pleine lune qui passait à travers les branches. La vieille, à voix basse, lui dit ce qu’il devait faire le lendemain. Il fut si étonné qu’il lâcha son osier.
— J’oserai jamais, murmura-t-il.
La vieille haussa les épaules.
— Qui ne risque rien n’a rien. Faut profiter des occasions. Je ne serai pas toujours là pour te conseiller, et tu es sans malice… Les gens riches, ça donne n’importe quoi pour éviter le scandale… C’est pas toi qui a été la chercher sur son mur… Et puis, quoi ! tu es bien assez beau garçon pour valoir n’importe qui…
Il promit de faire de son mieux.
Le lendemain, lorsque parut, en haut du mur, la figure de la petite inconnue, il leva vers elle un visage si désolé qu’elle lui demanda aussitôt ce qu’il avait.
— Je ne vous verrai plus, murmura-t-il de sa voix tendre. Nous allons partir… loin… On nous attend… des nomades comme nous.
Elle fit un mouvement et devint si pâle sous ses cheveux ardents qu’il put voir combien elle était bouleversée. Il continua :
— Nous, c’est notre vie de nous en aller… Mais qu’est-ce que je vais devenir si je ne vous vois plus ?…
— Quand partez-vous ? souffla-t-elle.
— Ce soir. Je vais rejoindre la mère qui est au village… Je suis resté pour vous dire… pour vous dire…
Il baissa la tête et, tout rouge, osa :
— Je vous aime.
Elle le regardait. Elle ne rougit pas et dit, très bas :
— Moi aussi, je vous aime.
Il eut un éblouissement.
— Alors, venez… partez avec moi…
Elle sursauta.
— Vous êtes fou !
Il frappa du pied.
— C’est ça ! Vous vous moquez de moi ! Vous m’avez fait aller ! Ça vous est bien égal que je sois malheureux ! Les gens riches comme vous, ça n’a pas de cœur ! Vous me méprisez parce que je suis un bohémien ! parce que je suis pauvre ! Vous me méprisez !…
Les yeux pleins de larmes, il s’appuya à un arbre. Elle le regardait d’un air égaré.
— Venez à la porte du parc ! lui dit-elle brusquement. J’ai la clé !
Il y courut. Après deux minutes, l’étroite porte massive, avec un grincement, s’ouvrit. Il eut un mouvement pour s’élancer, mais recula, stupéfait. Elle était devant lui, debout, misérablement petite et décharnée, hideusement contrefaite. Elle rejetait en arrière, des deux mains, les nappes fauves de la merveilleuse chevelure, et il pouvait voir les épaules inégales, la poitrine creuse, la bosse énorme du dos sur laquelle se posait, sans cou, le beau visage délicat et ardent, qui semblait une difformité monstrueuse.
Elle eut un rire sauvage.
— C’est moi qui vous méprise ? C’est moi ! Hein ? Vous croyez ?
Il resta béant. La vieille n’avait pas prévu le cas dans ses instructions, et il ne sut que dire. Déjà, la porte était, entre eux, retombée lourdement, les séparant. De l’autre côté, il entendit le rire désespéré s’éloigner, et il ne savait plus si c’était un rire ou un sanglot.
— Je me disais bien aussi que c’était pas naturel, murmura-t-il, ahuri, en courant vers la roulotte, avec la hâte de s’en aller.
MONSIEUR CRUCHETTE
— Vous avez osé !… Cette bague, le plus illustre de nos bijoux héréditaires que votre père vous a laissé en mourant comme un dépôt sacré, vous, mon fils, vous, Gaston de Porchecroix, vous avez osé la donner à une fille du quartier Latin, à une créature de laquelle je rougis d’être obligée de parler ! Ah ! c’est ineffaçable !
Suffoquée par l’horreur dont frémissait avec dignité toute sa haute figure chevaline, la comtesse de Porchecroix fit une pause. Devant elle, le jeune Gaston baissait sournoisement la tête. Dans son fauteuil roulant, le grand-oncle, qui ne pouvait plus marcher, restait impassible, avec à peine une lueur d’existence entre ses paupières ridées. M. Cruchette, le précepteur, atterré par ce qu’il venait d’entendre, demeurait figé dans sa consternation immobile et convenable, et les ancêtres, accrochés en portraits aux murs du grand salon majestueux, fixaient sur le coupable leurs yeux vernis avec autant de réprobation vertueuse que s’ils n’avaient pas eu jadis, eux aussi, alors qu’ils vivaient, des passions et des vices.
— Si j’avais eu de l’argent, je n’aurais pas donné la bague…, observa faiblement Gaston.
Sa mère eut un regard foudroyant.
— Taisez-vous !… A seize ans, vous osez !… Mais laissons cela qui est révoltant. Le bijou sacré importe d’abord ! Il faut le retrouver. Il le faut ! Quand s’est passée cette chose horrible ? Qui est cette fille ? Où loge-t-elle ? Allons, parlez !
— C’était vendredi. Il y a huit jours. Elle s’appelle Caro. Et j’ai été avec elle, près de la rue Monsieur-le-Prince, dans un hôtel meublé, au second, chambre 21, avoua Gaston tout d’une haleine.
— Mon Dieu !… mon Dieu !… Quelle horreur !… Mon fils dans un hôtel meublé, avec…
Mme de Porchecroix agitait son face-à-main. Soudain, elle se tourna vers le précepteur.
— Monsieur Cruchette, vous avez entendu ! Votre négligence… Oui, je sais… vous ne pouviez penser que votre élève — mon fils — s’enfuirait, un vendredi de carême, du cours de rhétorique pour aller… Néanmoins, votre responsabilité est engagée. Je compte sur vous pour réparer… Il faut que vous alliez réclamer cette bague…
— Moi, madame la comtesse ?
M. Cruchette avait eu un soubresaut d’épouvante. C’était un jeune homme au maintien bénin et réservé. Il avait une figure candide, régulière et rasée, de longs cheveux châtains tombant le long de ses joues roses, des yeux de myope derrière des lunettes graves, une redingote noire et une cravate blanche.
— Oui, vous ! Je vous donne là, monsieur Cruchette, une haute preuve de confiance. Depuis deux ans que vous êtes chez moi, j’ai pu apprécier votre délicatesse et votre éducation. Cette affreuse affaire ne doit pas être ébruitée. Il faut que vous arrachiez le bijou aux mains impures qui le détiennent… Retrouvez cette fille. Offrez-lui de l’argent… Mais, j’y pense, la police…
— Scandale, bégaya le grand-oncle qui avait ouvert les yeux. Et puis, impossible. Gourgandine, entendu, mais femme. Cadeau à une femme, chose sacrée. Un Porchecroix ne fait pas réclamer un cadeau par la police ! Impossible… Allez, Cruchette… Pas difficile… J’irais bien, moi, si je marchais…
Un regret tremblait dans sa voix usée. Un filet de bave coula sur son menton. Il rit à des souvenirs confus.
— Cela me paraît impossible, balbutia Cruchette, agité. Je ne saurais pas. C’est un monde que j’ignore. Madame la comtesse, songez que je suis un homme d’études… Je me suis toujours scrupuleusement gardé…
Il s’arrêta, très rouge. Son élève étouffa un rire. Le grand-oncle semblait s’amuser. Mme de Porchecroix ne comprit pas et reprit :
— Il le faut. Retrouvez la bague. Je vous ouvre un crédit de deux mille francs si c’est nécessaire.
— Les pierres valent plus que cela, dit l’oncle.
— Eh bien, trois mille francs ! quatre mille ! cinq mille !… L’argent, ici, n’importe pas… Mais il faut que la discrétion la plus rigoureuse… Mon Dieu, si l’on savait… quel scandale !… Monsieur Cruchette, vous avez entendu le nom et l’adresse. Partez sur-le-champ. Je vous donne pleins pouvoirs.
— J’en suis honoré, gémit Cruchette en inclinant le front.
Il reçut l’argent, prit son chapeau et sortit.
C’était un matin de printemps, mais Cruchette n’en apprécia pas la douceur. Il songeait aux difficultés de sa tâche et se demandait avec angoisse ce qui allait lui arriver.
Quand il fut dans les parages de la rue Monsieur-le-Prince, il eut envie de prendre la fuite. La seule crainte du courroux de Mme de Porchecroix l’en empêcha.
Comme onze heures sonnaient, il entra dans l’hôtel. Le bureau était désert et Cruchette s’engagea dans l’escalier. Au second étage, il frappa, le cœur battant, au numéro 21.
— Entrez ! dit une voix féminine.
Il entra et recula, terrifié. Dans la chambre en désordre, une jeune personne, nue, debout devant la glace de la cheminée, se coiffait.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle sans se déranger.
— Mademoiselle Caro ? bégaya Cruchette, les yeux baissés.
— Elle n’habite plus ici depuis dimanche. Elle est avec Bordin, un potard, à l’hôtel Printemps, près de Cluny, dit la jeune personne.
Elle regarda Cruchette dans la glace et ajouta aimablement :
— Ça ne fait rien, entre tout de même, va !
— Non… non… C’est elle-même… Je vous demande pardon, madame !…
Cruchette s’enfuit. Il se retrouva, en proie à de vives émotions, dans la rue.
Il alla à l’hôtel Printemps où on lui indiqua la chambre de Bordin. Celui-ci, seul et tout habillé, dormait d’un lourd sommeil que Cruchette, malgré son inexpérience, attribua à l’ivresse. Réveillé avec peine, il se répandit en grossières injures, jurant d’écraser la tête de quiconque oserait lui parler de la méprisable petite grue qui l’avait lâché, dès la nuit de lundi, pour un être infâme habitant rue Cujas et se nommant Sivel.
Ce Sivel, immense gaillard à barbe rousse et qui étudiait le droit, ne put être rejoint qu’au café où il déjeunait. Il accueillit Cruchette avec une politesse fleurie, l’obligea à déjeuner aussi, le fit trop boire, l’ahurit de sa verve intarissable et, vers deux heures seulement, consentit à lui révéler que Caro n’avait été dans sa vie qu’une passagère fugitive. Elle faisait maintenant les délices d’un Roumain qui habitait rue Dauphine et n’était jamais là le tantôt, en sorte que c’était le meilleur moment pour aller voir la chère enfant.
Un quart d’heure après, Cruchette, résigné, était rue Dauphine et frappait à une porte. Elle s’ouvrit. Il vit une petite femme assez jolie, en peignoir mal clos et les cheveux défaits.
— Mademoiselle Caro ?
— C’est moi, dit la petite femme.
Il eut un soupir de soulagement et fut étonné, car il ne se l’imaginait pas ainsi. Elle ne l’intimidait pas du tout, et il expliqua l’affaire en essayant d’être clair, ferme et poli.
— C’est donc pas du toc, cette bague ? dit-elle en ouvrant des yeux surpris. Du reste, toc ou pas, on me l’a donnée, je la garde.
Cruchette insista avec chaleur. Elle le regardait favorablement et, soudain, l’interrompit :
— On t’a jamais dit que tu étais gentil ?
Il devint rouge et resta interloqué. Elle le poussa vers un divan.
— Assois-toi donc… Y a pas de danger qu’y rentre, l’autre… Et puis je m’en fiche bien… J’en ai déjà assez… Je suis tout cœur, moi… Ça m’a fait rater des choses magnifiques… On ne se refait pas, hein ?… T’en as des beaux cheveux… Mon rêve, ça serait de vivre bien tranquille avec un ami qui ait l’air doux et comme y faut… La bague, si tu y tiens, je la rends… mais ça sera pour te faire plaisir… Je suis gentille, pas ?…
Elle s’assit sur ses genoux.
A l’hôtel de Porchecroix, on attendit en vain, pendant six jours, le retour de M. Cruchette. Mme de Porchecroix, très inquiète, se demandait s’il n’avait pas trouvé la mort au fond de quelque bouge où l’aurait entraîné son dévouement à la servir.
Le septième jour, il revint. Il était changé. Une sorte de fierté planait sur lui ; une moustache légère ombrageait sa lèvre supérieure ; ses cheveux étaient parfumés et un lorgnon élégant remplaçait ses lunettes. Il avait toujours sa redingote noire, mais une chemise mauve, une lavallière à pois et des souliers jaunes égayaient sa tenue.
— J’ai rempli ma mission, dit-il avec une orgueilleuse modestie, quand il fut en présence de Mme de Porchecroix. Voici le bijou, et j’ai versé les cinq mille francs selon les instructions que vous m’aviez données, madame la comtesse…
— Mon Dieu ! c’est bien payé (Mme de Porchecroix, en prenant la bague, ne put retenir une grimace). Cinq mille francs pour les faveurs d’une gourgandine…
M. Cruchette eut un geste digne et qui protestait.
— Oh ! pardon… madame la comtesse. Je vous prie respectueusement de parler avec plus de modération d’une personne qui, d’ici peu, sera Mme Cruchette…
Mme de Porchecroix fit un bond, puis resta pétrifiée.
— Nous nous aimons, continua Cruchette avec une ardeur pudique. Oui ! C’est une pauvre enfant qui a beaucoup souffert. Avec la dot que vous avez bien voulu lui constituer et mes économies, nous allons ouvrir une institution à Neuilly…
Il s’interrompit, le jeune Gaston entrait.
— Et j’ose espérer, termina Cruchette avec onction et dignité, que madame la comtesse voudra bien me continuer sa précieuse confiance en me donnant le jeune homme…
SANS-SOUCI
On l’appelait Sans-Souci à cause de son inaltérable bonne humeur, proverbiale parmi les miséreux. Depuis trente ans qu’il vivait, il ne s’était jamais connu d’autre ambition que celle de se procurer chaque jour de quoi manger. Pris entre une paresse invincible, qui lui interdisait le travail, et une peur affreuse de la police, qui lui interdisait le vol, il avait résolu le problème en pratiquant une sorte d’ascétisme vagabond. Il ne pensait pas aux femmes ; il ne buvait pas, et, s’il fumait, c’était parce que cela ne coûtait que la peine de se baisser.
Cette nuit-là, son vieux feutre enfoncé sur sa tête et le collet de son pardessus en loques relevé jusqu’à ses oreilles, il stationnait sur le trottoir devant l’entrée d’un cercle élégant. Dès qu’une auto s’arrêtait, il courait pour ouvrir la portière, car les trois ou quatre journaux maculés qu’il portait sous le bras étaient de l’avant-veille et constituaient seulement sa sauvegarde à l’égard des agents.
Le froid piquait ; il aurait voulu dix sous pour avoir une soupe aux Halles et finir sa nuit assis et à couvert. Mais il avait la guigne : trois heures venaient de sonner, et on ne lui avait encore rien donné. Pourtant il sifflotait un air à la mode, sans s’impatienter ni se décourager, et dans sa face maigre, hérissée d’un poil hirsute, ses yeux n’exprimaient qu’une résignation joviale.
Soudain, il se précipita. Un monsieur très élégant, en habit sous sa pelisse, et qui fumait un havane dans un porte-cigare cerclé d’or, achevait de descendre l’escalier du cercle. Il semblait plein d’allégresse et fredonnait ; mais il fit un faux pas, manqua la dernière marche et, perdant l’équilibre, tomba vers le trottoir la tête en avant.
Sans-Souci, d’un geste rapide, le rattrapa à bras-le-corps et, dans un vigoureux effort, réussit à le retenir et à le remettre sur ses pieds. Puis il lui ramassa sa canne à béquille d’or et son chapeau haut de forme, qui avait roulé.
— Cassé, mon monocle, dit le monsieur, un gros jeune homme rasé qui semblait un peu gris. Ça ne fait rien !
Il se tourna vers Sans-Souci.
— Merci, mon vieux. Sans toi, je m’étalais salement. J’ai la veine, ce soir. Je gagne vingt-cinq billets et tu te trouves là tout exprès pour m’empêcher de me casser la gueule. Tiens, c’est pour toi ça !
Il avait fouillé dans sa poche et tendait un billet de banque.
— Mille balles ? haleta Sans-Souci. C’est pour blaguer ? Mille balles !…
— Quoi, ma gueule vaut bien ça. Prends, puisqu’on te le dit.
— J’ pourrai jamais changer, fringué comme je suis, balbutia Sans-Souci, éperdu. Sûr, on croira que j’ai volé…
— Esprit pratique, constata gravement le gros jeune homme. J’aime ça.
Complaisamment il se fouilla de nouveau.
— Tiens, voilà tes mille balles en billets de cent et de cinquante. C’est plus commode, hein ? Bonsoir. Va faire la noce.
Il regagna en riant son auto, dont Sans-Souci ne songea pas à lui ouvrir la portière et qui l’emporta.
Sans-Souci s’éloigna aussi. Il marchait machinalement, trébuchant comme un homme ivre. Depuis qu’il se connaissait, la plus grosse somme qu’il eût jamais possédée en une fois était cinq francs donnés par une vieille dame généreuse pour laquelle il avait descendu quatre malles fort lourdes.
— Faut être sérieux, se répétait-il en essayant de reprendre un peu de sang-froid et en tenant les billets au fond de sa poche, dans sa main serrée. Faut pas faire de blagues. Attention que je dis ! Faut être sérieux. Avec ça, j’ crains plus les jours de guigne. J’ peux entreprendre quéque chose de bon. Un petit commerce, ça m’irait assez… Faut réfléchir… C’est un coup de veine comme on en a pas deux… Tout de même, y a des chouettes types dans le monde riche. Mille balles pour avoir étendu le bras… Mille balles, à moi…
Il suivait la rue du Quatre-Septembre, allant par habitude vers les Halles. Tout à coup, il s’aperçut qu’il avait faim.
— Bon Dieu ! murmura-t-il, ça creuse, les émotions. J’ vas me payer une bombe, une vraie… Ça m’est jamais arrivé. Quoi, si j’ casse vingt balles, c’est pas la mort d’un homme. Y m’en restera encore plus qu’y m’en faut…
Un appétit de jouissance qu’il n’avait jamais éprouvé l’envahissait maintenant qu’il avait de quoi le satisfaire. Il était rue Montmartre. Devant lui marchait une fille brune, assez jolie, et qu’il connaissait pour avoir quelquefois plaisanté avec elle.
— Ça y est, se dit-il, surexcité. Y me faut une poule. Pour une fois, noce complète.
La fille, tout d’abord amicalement méprisante, dès qu’il lui eut montré un de ses billets le suivit, persuadée qu’il venait de faire un coup fructueux et pleine de considération pour lui.
Ils s’attablèrent dans un cabaret des Halles, et Sans-Souci, avec une soupe à l’oignon, une choucroute garnie et des escargots, arrosés de trois bouteilles de vin cacheté que suivirent quelques petits marcs, atteignit la limite des délices.
L’après-midi suivante, vers deux heures, il s’éveilla aux côtés de sa compagne dans une misérable chambre d’hôtel meublé. Il eut quelque peine à rassembler ses idées. Soudain, une peur terrible d’avoir été volé le fit bondir du lit ; mais les billets étaient toujours dans sa poche, et il se recoucha, rassuré. Il avait la tête lourde ; il était envahi par une voluptueuse paresse.
— Bon Dieu ! soupira-t-il en s’étirant, c’ qu’on est bien dans des draps…
La fille s’éveilla à son tour. Elle lui révéla qu’elle s’appelait Louisa et qu’on allait déjeuner.
Une camarade, du nom de Margot-la-Flemme, survint en compagnie d’un voyou bien mis, à l’aspect équivoque. Ils s’invitèrent.
Après le repas, Louisa prit Sans-Souci à part.
— Pourquoi qu’ t’as des tifs longs comme ça, lui dit-elle, et c’te barbe, c’est tout ce qu’y a de moche. Et pis les fringues, c’en est une dégoûtation… Pisque t’as fait une affaire, frusque-toi. Va au coin, y a un décrochez-moi… Et pis, passe chez le merlan…
— Elle a raison, se dit Sans-Souci. Faut êt’e propre. Quand on veut faire quéque chose, y a que ça de vrai.
Il descendit et revint une heure après, rasé, pommadé, vêtu d’un complet à carreaux, et si changé que Louise put à peine reconnaître, dans ce monsieur qui avait presque l’air d’un bookmaker, sa conquête hirsute et dépenaillée de la nuit.
— Ce que t’es bath ! s’exclama-t-elle en se jetant à son cou avec enthousiasme.
Sans-Souci resta avec elle huit jours entiers qui se passèrent en distractions variées. Chaque matin, il se disait que ce serait la dernière journée, et qu’il allait enfin, avec son argent, réaliser les plans, imprécis d’ailleurs, qu’il avait en tête ; mais les sensations nouvelles qu’il goûtait étaient plus fortes que ses résolutions et lui révélaient confusément que jusqu’alors il n’avait pas vécu.
Au bout de la semaine, il avait dépensé deux cent cinquante-huit francs, et il quitta Louisa pour Margot-la-Flemme, dont le jeune ami venait d’être envoyé au Dépôt.
Margot fut moins chère que Louisa. Indolente, comme l’indiquait son nom, elle prit, avec Sans-Souci, l’habitude de se lever vers six heures du soir. Ils descendaient boire quelques apéritifs, dînaient copieusement et passaient la nuit dans des bars ou dans des caveaux où l’on chantait.
Cela dura une douzaine de jours.
Quand Sans-Souci n’eut plus que cinq cents francs, il eut un sursaut d’énergie. Il lâcha Margot et lâcha les Halles, décidé à faire fructifier enfin la somme qui lui restait. Mais le même soir, rue de la Gaîté, une petite blonde, qu’on appelait, à cause de la douceur de sa peau, la Môme-en-Soie et avec laquelle il lia conversation par hasard, renversa ses projets.
Les cinq cents francs durèrent deux semaines, et le dernier billet de cinquante francs fut perdu chez un bistro qui tenait une agence clandestine de paris aux courses. Deux jours après, l’hôtelier reprit la clef, le marchand de vin refusa le crédit et la Môme-en-Soie s’en alla pour ne plus revenir.
Sans-Souci, ce soir-là, ne dîna pas. Avec les quelques sous qui lui restaient, il prit un amer menthe et ensuite alla chercher des journaux du soir pour les vendre.
Il avait gagné les boulevards. Sans songer à offrir aux passants les journaux qu’il tenait sous le bras, il marchait la tête basse, les mains dans ses poches. Il n’arrivait pas à se rendre compte de sa situation, mais il était oppressé par une indéfinissable détresse où persistait le souvenir luxurieux de la Môme-en-Soie.
Le temps passait sans qu’il y prît garde. Minuit sonna, puis une heure. Subitement, la fatigue sembla l’éveiller. Il se dit qu’il ne savait pas où coucher, et aussi qu’il avait faim. Une horreur le saisit. Il comprit confusément qu’il n’était plus le vagabond résigné et joyeux de jadis. Il sentit que maintenant il ne pourrait plus se passer des jouissances qu’il avait apprises : dormir dans un lit, manger à sa faim, boire de l’alcool, retrouver une femme. Il comprit aussi que pour avoir l’argent nécessaire à tout cela il n’y avait pour lui qu’un moyen. Et il frissonna en sachant que, ce moyen, il allait l’employer au mépris des risques et des possibles châtiments.
Il jeta des yeux hagards autour de lui, comme pour chercher un passant à dévaliser. Il tressaillit. Il était inconsciemment venu à cette même place où, un mois avant, sa vie avait été bouleversée.
Il regarda. Il sursauta. Ses yeux devinrent fixes. Le même jeune homme descendait les marches, la pelisse ouverte sur l’habit, le cigare à la bouche et la canne sous le bras. Sans doute, il avait encore gagné, car son visage respirait l’allégresse, et il fredonnait.
Sans-Souci bondit vers lui.
— Tiens, salaud, en v’là pour tes mille balles ! gronda-t-il en le frappant de toutes ses forces en pleine figure.
UNE CONQUÊTE
Marcel La Haussaye hésita entre l’intérieur du café, qui était éclairé et désert, et la terrasse, sombre, étendue parmi les arbres et peuplée. Il s’assit à la première table venue, non loin de la devanture grande ouverte.
Il avait dix-neuf ans, une structure solide, une figure de poupon et toute la gravité ombrageuse et timide de son âge. Sa mère, veuve et très riche, avait presque réussi à le rendre neurasthénique à force de le défendre avec autorité contre tout ce qu’il y a de plus inoffensif. Le matin, elle était partie pour régler des affaires en province, et Marcel était resté seul pour la première fois.
Alors, ce soir, il était venu là, où il espérait, sur la foi de la renommée, voir des poètes, et puis des peintres, et puis des sculpteurs, et aussi des jeunes femmes étranges, peut-être, et littéraires. Car il était littéraire lui-même, secrètement, naïvement, platoniquement encore, et les revues excessives qu’il se procurait en cachette et essayait de comprendre lui donnaient de l’imagination.
Maintenant, à ce café de la rive gauche où fréquentaient, croyait-il, tant de jeunes génies, il était assis et déçu. Il essayait en vain de mettre, d’après les portraits qu’il avait vus, des noms sur des figures. Il essayait en vain de surprendre autour de lui quelque conversation esthétique. Le soir orageux était étouffant. Marcel s’ennuyait.
Tout à coup, il eut l’impression qu’on le regardait. Il tourna la tête : une jeune femme, accoudée à une table voisine, où buvaient trois jeunes gens, originaires selon toute apparence de l’extrême nord de l’Europe, et dont elle ne s’occupait pas, avait, sur lui Marcel, les yeux attachés.
Brusquement, elle se leva et vint. Une robe de soie indécise, fluide comme de l’eau, moulait son corps svelte, à chaque mouvement, mieux qu’un maillot mouillé ; une cloche verte constellée d’ornements métalliques coiffait ses cheveux pâles comme de la paille et mousseux ; des bagues d’argent lourdes figuraient à ses doigts des monstres extravagants.
En face de Marcel, elle s’assit. Elle mit ses coudes sur le guéridon, son menton sur ses deux mains et, fixement, sans un mot, le regarda avec des yeux qui s’efforçaient d’être à la fois pénétrants et fous.
Marcel, bouleversé, devint très rouge ; puis pâle ; puis rouge de nouveau, et le resta. Le cœur battant, la gorge serrée, il voulut parler, sa voix s’étrangla. Il sortit des cigarettes pour avoir une contenance ; l’inconnue en prit une, l’alluma et continua à fixer Marcel, qui avalait sa fumée de travers et silencieusement s’affolait.
Après cinq minutes, qui parurent cinq heures, elle parla :
— La nuit d’orage, dit-elle d’une voix douloureusement calme, la nuit douteuse et électrique… Pourquoi ce soir ? Que me veux-tu, enfant ?…
Deux kummels glacés, commanda-t-elle de la même voix, au garçon qui passait.
Et le silence retomba, oppressant.
— Vous… vous êtes jolie, put enfin dire Marcel, avec le plus grand effort qu’il eût jamais fait de sa vie.
Mais, inexplicablement, elle eut comme un spasme nerveux qui le terrifia.
— Tais-toi, dit-elle. Je suis moi… Moi… telle que toujours…
Et, désormais déclanchée, elle parla sans arrêt, avec des phrases que Marcel croyait reconnaître, d’art, de lettres, d’elle-même, de ses goûts, de sa vie ; elle devint diffuse, divagua sur la vertu, la simplicité, la force, l’ombre et la luxure. Marcel haletait. Le kummel lui tournait un peu la tête, car elle en avait à nouveau commandé. Il aurait voulu tout ensemble s’enfuir et la faire taire en l’embrassant. Il n’osa ni l’un ni l’autre.
Tout à coup, elle fut debout.
— Paye. Viens.
Il obéit. Elle le prit par la main et, d’une allure rapide, l’emmena à une station voisine. Elle le poussa dans une voiture, dit une adresse et monta à son tour. Alors elle se jeta sur lui et le mordit à la joue.
— Ouille ! cria Marcel.
Mais déjà elle était redressée, toute droite et toute raide, assise à son côté. Il tenta gauchement de glisser un bras sous sa taille. Elle le repoussa.
— Non, non, pas cela entre nous, dit-elle mystérieusement.
La voiture s’arrêta dans une rue. Un éclair illumina leur entrée dans une maison ténébreuse. Le long d’un escalier interminable, la jeune femme remorqua Marcel, qui éprouvait des impressions violentes. Elle murmurait des mots. Il trébuchait sur les marches. Au troisième étage, elle le mordit encore à l’oreille, ayant sans doute dans l’obscurité manqué sa joue. Au cinquième, elle fit halte, ouvrit une porte.
— Respectons l’ombre, chuchota-t-elle en le poussant dans les ténèbres. Mais, à la lueur d’un éclair, Marcel entrevit confusément une sorte d’atelier tendu de rouge, meublé de divans et dont le toit incliné était formé par un vitrage.
La jeune femme avait disparu derrière un paravent, Marcel fit deux pas pour la suivre à tâtons, mais son pied accrocha un objet inconnu et il s’étala.
Une odeur d’encens, issue d’une cassolette, se répandit. L’inconnue reparut : un éclair la montra dans une tunique rougeâtre, les cheveux épars, la gorge et les bras nus. Et ces bras, elle les leva vers le vitrage, où se multipliaient les lueurs de l’orage. Elle parla.
— L’orage… L’orage est maître de la nuit… Vous n’avez pas vu cela, mais vous le verrez… Mes bras sont verts sous le regard vert de l’éclair…
Et, tout à coup, elle saisit par l’épaule Marcel, qui restait comme pétrifié.
— Parle ! cria-t-elle… dis des choses… dis ce qu’il faut dire… Mais non, tais-toi ! C’est l’heure du silence et de la folie… N’entends-tu pas la folie qui rôde ?
Elle resta immobile, contractée, le bras tendu comme pour conjurer quelque invisible péril.
— Ah j’ai peur ! J’ai peur ! râla-t-elle en reculant jusqu’au divan, où elle se jeta, la tête cachée dans les coussins. Mais la pluie, qui maintenant ruisselait sur le vitrage, la fit bondir.
— O volupté de l’eau qui tombe ! cria-t-elle… O fraîcheur de la pluie sur la peau nue… Ouvrons ! ouvrons !…
— Vous allez prendre froid, dit Marcel, dont ce fut la première parole sensée.
Avec un grand élan elle le saisit dans ses bras et l’assit près d’elle sur le divan.
— Ah ! tu es bon ! tu es bon !… Je le savais… Sois bon, ô enfant… sois simple et bon… aime les humbles, les faibles et les pauvres… aime aussi l’audace, le sang et la mort… Non, ne serre pas, contre toi, mon corps, ne m’embrasse pas sur l’épaule. Sois chaste, enfant, soyons chastes… Dis-moi tes rêves et tes espoirs ?… Dis-moi la couleur de tes chimères ?…
Elle continua, chuchotant interminablement des vérités premières, des exhortations entrecoupées et inintelligibles, psalmodiant de vagues chants amorphes et monotones. Marcel, qui n’avait pas l’habitude de se coucher tard et que tant d’émotions brisaient, s’assoupit.
Un pinçon affreux l’éveilla. Il bondit en criant. Debout dans sa robe rougeâtre, ses bras nus rejetés en arrière, elle était droite dans la clarté d’une lune toute fraîche qui traversait les vitres et vers quoi elle tendait son visage.
— Regarde, elle triomphe des nuages dans sa gloire phosphorique… elle, la dame bénie des insomnies… agenouille-toi, adorons…
Elle semblait extatique. Marcel obéit ; il s’agenouilla et adora. Puis il reçut dans une écuelle de bois un thé odieux, saturé des parfums mélangés de l’eau de Cologne et de l’éther. Puis eut lieu une nouvelle adoration, et encore des proses psalmodiées, sans fin.
Les heures passèrent. Marcel avait mal au cœur et envie de pleurer. Enfin, il se rendormit, et cette fois, elle le laissa.
Une saccade à une jambe l’éveilla. Il faisait soleil. Toujours en rougeâtre, mais fraîche comme si elle sortait du bain, sa compagne était assise au pied du divan. Elle tenait le porte-monnaie de Marcel et, d’un air las, comptait l’argent qu’il renfermait.
— Voici cent, et voici trente, soupira-t-elle, d’une voix basse et comme désabusée. C’est peu. Oui, c’est peu… Voici les cent que je prends… ajouta-t-elle avec résignation.
Il y eut un silence. Elle dit :
— Juliette. Souviens-toi : la femme de chambre de ta mère, il y a deux années… Cette Juliette, je la suis… J’étais brune ; ma vraie nature est blonde… Dieu, ai-je souffert… J’ai songé en te voyant à me venger et à punir, mais ta bonté m’a désarmée, enfant… Il faut pardonner ou tuer… Je pardonne à ta mère… Annonce-lui ce pardon…
Elle réfléchit et révéla :
— Je vis ma vie, dont celui qui est venu m’a donné la clef, l’énigme et la nuance.
Et elle dit encore :
— J’ai été bien méconnue…
Soudain, elle se mit debout, montra la porte, et s’écria :
— Va-t’en ! Va-t’en !
Elle prit un temps et ajouta froidement :
— Mon éditeur va venir…
Marcel s’en alla ; mais, sur le seuil, le souvenir d’un corps souple serré un moment contre lui et du baiser pris sur une épaule nue le fit tressaillir et, avec un regard humble, il demanda :
— Est-ce que je pourrai revenir ?
DANS L’OMBRE
— Prends garde, murmura Simone, s’il rentrait…
René Varnèle, qu’elle repoussait sans énergie, se rapprocha.
— Mais non, voyons, il fait son bridge, et tu sais que pour l’interrompre il faudrait un cataclysme…
Ils étaient, dans la soirée douce, côte à côte sur la terrasse dominant la Méditerranée. Simone se sentait langoureuse, elle permit à René de rapprocher son bras, sa jambe et sa figure.
— Simone chérie, pense que, depuis deux jours, je ne t’ai pas eue un moment… Ce n’est pas pour ton mari, si amis que nous soyons, que je suis venu ici à votre suite…
Simone sourit ; il l’attira, et elle se laissa embrasser jusqu’à la suffocation. Puis ils reprirent haleine et restèrent la main dans la main.
Soudain, il y eut un bruit de pas, tout près. La jeune femme, avec un petit cri, tourna la tête et vit son mari. René se dressa aussi. Sa chaise tomba. Ils s’immobilisèrent, gauchement séparés, pâles dans l’ombre, le cœur battant.
Hersant avançait sur eux, les épaules voûtées, les mains dans ses poches, sa grosse tête barbue jetée en avant comme pour mordre. Dans la nuit, où traînait un reflet de lumière venant de la maison, sa puissante stature s’amplifiait encore. Pour la première fois, Simone vit en lui autre chose que l’image même de la lourde et outrecuidante quiétude, trop facile à berner.
Il tourna court avec un vague grognement ; il passa près d’eux et s’éloigna jusqu’au bout de la terrasse.
— A-t-il vu ? chuchota René dont le dos était mouillé d’une sueur désagréablement froide.
— Non… je ne crois pas…
Simone, crispée, la gorge serrée, pouvait à peine parler.
— Taisez-vous… n’ayez pas l’air… Il ne faut pas qu’il soupçonne… S’il n’a pas vu…
Hersant revenait de son pas pesant. Il semblait en proie à une fureur contenue.
— Viens-tu faire un tour ? demanda-t-il brusquement à René, sans s’occuper de sa femme.
— Allez-y, souffla Simone, soyez gai.
— Volontiers, répondit René au mari, d’une voix qui sonnait faux.
Simone voulut dire quelque chose. Elle ne trouva rien. Elle les vit s’éloigner. La stature herculéenne de son mari dominait et écrasait la mince silhouette élégante de son amant. La figure blanche, les jambes tremblantes, elle rentra dans la maison pour attendre…
Les deux hommes marchaient dans la nuit tiède. Hersant, taciturne, alluma sa pipe. René, pour faire montre de sa tranquillité parfaite, prit une cigarette, mais elle lui parut amère, il la jeta.
— Ignoble, ce tabac, grommela-t-il.
Hersant ne répondit rien, et son silence parut à René tellement sinistre qu’au bout de trois minutes il n’y put plus tenir.
— Tu ne dis rien ? demanda-t-il, un peu nerveusement.
— Je n’ai rien à dire de particulier. (Hersant parlait d’une voix rauque qui ne lui était pas habituelle.) Nous sommes d’assez vieux amis pour ne pas bavarder tout le temps… D’assez vieux amis… répéta-t-il, et René crut entendre un ricanement.
— On va au promontoire, reprit tout à coup Hersant. J’ai besoin de marcher… Tu n’es pas fatigué, hein ? Je sais que tu soignes ta petite santé, mais cela fait du bien, les promenades nocturnes. Et puis, c’est très impressionnant, la nuit, sur la route, en haut des rochers… Tu verras… Tu n’es pas fatigué, hein ?
— Non, non ! (René se raidissait pour répondre délibérément) pas fatigué… Je suis solide, plus solide que tu ne crois… Les nerfs… rien que les nerfs… mais c’est quelque chose… quand je suis surexcité… dans un danger, par exemple… je suis d’une force extraordinaire…
Cette fois, Hersant ricana ouvertement.
— Ha ! ha ! ha ! tant mieux pour toi, ça peut servir… Moi, je n’ai pas de nerfs… C’est-à-dire, habituellement, je n’ai pas de nerfs… tu comprends… Mais j’ai des muscles… Jamais je n’ai été si fort… J’assommerais un bœuf… Si j’étais ruiné, je n’aurais qu’à me mettre lutteur… Ils ne pèseraient pas lourd, les champions… Ils ne pèseraient pas lourd !
Il eut encore un rire inquiétant. Colossal, vers le ciel étoilé, il leva ses deux grands bras aux formidables poings. Ses dents blanches luisaient dans sa barbe courte et ses petits yeux semblaient étinceler. René, frémissant, se sentait mince, chétif, sans défense possible, et sa peur grandissait, l’affolait. Il songeait à des histoires analogues à la leur et finissant dans des vengeances sauvages et sournoises, dans le sang et la mort. Le chemin solitaire côtoyait l’abîme noyé d’ombre. Il y eut un silence. René réunit ses dernières forces et d’une voix étranglée :
— Est-ce que… est-ce que nous allons loin ?
— Non… Encore quelques pas. Tu es pressé ? Tu veux rentrer ? Un rendez-vous, peut-être ? Hein ! casseur de cœurs ! Tous les maris ne te laisseraient pas avec leur femme comme je fais, moi… Mais nous sommes de vieux amis… Hein ! de vieux amis ! Et puis Simone…
Il s’interrompit. René, haletant, reculait, mais Hersant lui saisit le bras dans sa main puissante.
— Ne recule pas… Regarde : le trou noir… à nos pieds… et les reflets… là-bas… Hein… cent cinquante mètres… et les rochers… au fond… Quel écrabouillement si on tombait… Hein… Quel écrabouillement… Avance donc…
Depuis que les deux hommes étaient partis, l’angoisse de Simone, de seconde en seconde, était devenue plus affreuse. Qu’allait-il arriver entre eux ? Qu’allait-il lui arriver, à elle, quand son mari rentrerait ? Elle essaya d’imaginer ce que serait sa fureur. Elle ne l’avait jamais vu déchaîné, mais c’était une brute, et il était sans doute capable de tout. Deux fois, pour s’enfuir, elle se leva avec effort du fauteuil où elle restait figée dans une épouvante qui tendait ses nerfs. Deux fois, elle se rassit : elle voulait savoir.
Soudain elle entendit un pas lourd. Elle tressaillit. Hersant revenait. Il revenait seul. Il s’arrêta devant elle. Elle ne leva pas les yeux. Elle enfonçait ses doigts dans les bras du siège.
— Eh bien ? balbutia-t-elle enfin d’une voix blanche, vous vous êtes promenés ?
Il ne répondit rien. Il fit un pas. De son fauteuil, elle se dressa, pantelante, sentant venir le coup qui allait l’écraser.
— As-tu remarqué que René était bizarre depuis quelque temps ? demanda tout à coup Hersant.
Il avait un ton naturel, paisible. Simone sursauta et se sentit baignée de chaleur des pieds à la tête. Elle leva les yeux et le vit parfaitement semblable à ce qu’il était tous les jours.
— Bizarre, M. Varnèle ? réussit-elle à dire. Mais non…
— Ah ! C’est parce que tout à l’heure, pendant notre promenade, au moment où je lui montrais la route en haut des rochers, — la nuit, c’est impressionnant, — eh bien, brusquement, il a arraché son bras du mien et il s’est sauvé en criant. Je n’ai jamais pu le rattraper. C’est drôle, n’est-ce pas ?
Il avait les yeux pleins d’étonnement. Simone, encore bouleversée, restait muette.
— C’est peut-être, continua-t-il, parce que je n’ai pas été très aimable quand je suis rentré ce soir. Dame ! qu’est-ce que tu veux, j’ai eu une guigne ! Ce sacré Lermillac m’a enlevé un sans-atout magnifique en demandant quatre piques et il a perdu trois levées. Ce sont des choses qui vous exaspèrent, n’est-ce pas ? Je ne pouvais pas raconter cela à René. Il n’entend rien au bridge…
Simone le regardait, stupéfaite, soulagée, irritée. Il bourrait sa pipe d’un air pensif, la bouche ouverte et les yeux plissés, comme d’habitude lorsqu’il réfléchissait. Comment avait-elle, une seconde, pu croire que cette graisse, cette barbe, ces petits yeux, cette bouche molle, seraient capables de devenir tragiques ? Comment avait-elle cru que cette tête obtuse rêverait à autre chose qu’à la table et aux cartes, et que ces grandes mains gauches, étalant leur force inemployée, sauraient être homicides ?
Elle eut un petit rire de mépris rageur… Et René qui s’était enfui devant cet imbécile, au risque de lui donner des soupçons, s’il eût été moins borné…
— C’est drôle tout de même, répétait Hersant. Sacré René ! Pourquoi s’est-il sauvé ?
— Parce que c’est un lâche ! jeta Simone, furieuse, en regagnant sa chambre.
Hersant continua à ne rien comprendre, mais il n’aimait pas à se creuser la tête et il s’assit pour finir tranquillement sa pipe sans chercher davantage à approfondir le mystère.
PERSÉCUTION
M. Bollin était depuis longtemps persécuté par la petite vendeuse de bouquets.
Un soir, comme il sortait de son bureau, il l’avait vue surgir de la foule. C’était une petite fille de douze à treize ans, d’une laideur extrême avec ses maigres cheveux jaunes et ses yeux ronds louchant un peu vers son petit nez en pied de marmite, tout criblé, comme ses joues, de taches de rousseur. Sa robe semblait faite d’une toile à matelas déchirée et ses brodequins à clous lui sortaient des pieds. Elle brandissait trois brins flétris d’on ne sait quelle plante, reliés par un fil, et qu’elle avait fourrés sous le nez de M. Bollin en piaulant d’une voix aiguë :
— M’sieur, un joli bouquet !
M. Bollin avait voulu passer, mais la petite, avec plus d’énergie, avait renouvelé sa supplication perçante, et les autres employés qui sortaient aussi du bureau s’arrêtaient pour regarder. M. Bollin était un homme âgé, pusillanime et timide, qui redoutait toujours de se faire mal juger et avait une horreur maladive d’être remarqué. Il avait fouillé dans sa poche pour se débarrasser de l’enfant en lui donnant deux sous, mais il n’avait trouvé que de la monnaie blanche. La petite attendait. N’osant le décevoir, M. Bollin s’était résigné à lui donner une pièce de cinquante centimes.
A la même heure, il la retrouva le lendemain. Assise sur un soubassement du monument, elle semblait l’attendre et comme la veille elle l’avait assailli, brandissant, avec la même prière, un détritus analogue.
M. Bollin, agacé, lui donna deux sous et s’éloigna, mais la petite le poursuivit avec des clameurs plaintives qui attirèrent l’attention. Le spectacle de ce monsieur âgé, qui trottait harcelé par cette enfant si laide, galopant en criant, suscita des ricanements.
— En voilà un vieux grigou ! s’exclama une ouvrière.
M. Bollin se crut ridicule et odieux. Il s’arrêta, un peu essoufflé et, comme la veille, donna cinquante centimes à la petite. C’était ce qu’elle voulait, et elle lui remit le faisceau flétri.
Dès lors, chaque soir, elle fut là, opiniâtre et suppliante, ne consentant à arrêter sa poursuite et ses clameurs que lorsque M. Bollin lui avait donné cinquante centimes. Cette persécution quotidienne fut remarquée par les autres employés qui accablèrent de railleries leur collègue. Celui-ci en souffrit extrêmement. En outre, il avait pour épouse une personne rigide et économe qui lui mesurait strictement ses dépenses personnelles. Cinquante centimes par jour font quinze francs par mois, et M. Bollin ne put satisfaire aux nouveaux frais qu’en se privant de tabac.
Un cauchemar, maintenant, pesait sur sa vie. Se débarrasser de l’enfant était l’objet de ses préoccupations constantes. Il écarta l’idée de s’adresser à la police, ne sachant au juste de quoi se plaindre et redoutant surtout des complications inconnues. Il songea à quitter son bureau par une autre issue, mais il n’osa prendre cette liberté.
Des semaines passèrent ; l’enfant, obstinée, était toujours là. Avant même qu’elle parlât, maintenant, il lui remettait les cinquante centimes, sous le regard railleur de ses collègues qui prenaient plaisir à jouir de ce spectacle. Il aurait bien voulu dire à la petite d’aller l’attendre plus loin, mais cela lui parut impossible. La privation de tabac, l’idée exagérée qu’il se faisait de son ridicule, la crainte, enfin, que cette histoire ne parvînt aux oreilles de sa femme, lui causaient des tourments grandissants et auxquels il ne trouvait pas de remède.
Ses angoisses augmentant, il se décide enfin à aller demander conseil à l’un de ses amis. Celui-ci, personnage administratif, d’esprit avisé, écouta, avec une gaieté discrète, le récit des malheurs de M. Bollin.
— Je voudrais bien en être débarrassé, termina, avec embarras, celui-ci, mais je ne voudrais pas qu’il lui arrivât rien de fâcheux, à cette enfant, et je ne voudrais pas non plus que l’on sût que je me suis plaint…
— C’est bien facile, dit l’ami. Il y a des œuvres nombreuses. Il ne lui arrivera rien de fâcheux, au contraire. Je m’en occuperai moi-même. J’irai où elle attend, à la porte du bureau. Je l’interrogerai, je verrai ses parents, si elle en a, et je la ferai placer… Elle apprendra un métier et je m’arrangerai pour qu’elle gagne quelque chose tout de suite. Ce sera infiniment meilleur pour elle que de mendier dans la rue.
M. Bollin remercia avec effusion et sortit rasséréné. Le soir, c’est avec satisfaction qu’il donna les cinquante centimes et il eut un regard presque amical pour sa persécutrice en songeant que c’était peut-être la dernière fois qu’il la voyait.
En effet, le lendemain, la petite n’était pas là. M. Bollin se sentit redevenir un homme libre. Il respira. Un poids qui, depuis des semaines, pesait sur ses épaules s’envola. Il alluma une cigarette et rentra chez lui rajeuni.