GUERRE D’ORIENT. — CAMPAGNE DE 1877.
ZIG-ZAGS
EN BULGARIE
PAR
Fr. KOHN-ABREST
CORRESPONDANT SPÉCIAL
DU SIÈCLE, DE L’INDÉPENDANCE BELGE ET DU RAPPEL
PRÉFACE
de M. Jules Claretie
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1879
Tous droits réservés.
IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER. — A. CHAIX ET Cie,
RUE BERGÈRE, 20, A PARIS, — 308-9.
PRÉFACE
L’auteur de ces intéressants Zig-Zags en Bulgarie croit à l’efficacité des préfaces. Il tient à ce que je le présente au public français. M. Kohn-Abrest est pourtant de ceux qui se présentent fort bien eux-mêmes, leur livre à la main, en manière de carte de visite, et d’une carte de visite qu’on cornera, pour y revenir, en plus d’un endroit.
Il n’y a rien de moins prétentieux que ce volume — où pourtant tout un monde apparaît, — un monde peu connu, en dépit de tant d’articles de journaux ou de revues, de volumes d’histoire ou de voyages, — cet Orient que, l’an dernier, secouait encore le grondement du canon.
M. Kohn l’a vu et bien vu, ce monde, et je dirai aussi ce demi-monde bizarre, pittoresque, attirant, qui a du vieux monde la passivité superbe, le mépris de la mort, et du monde nouveau le charme, l’esprit, les modes et parfois les vices. Rien de plus curieux, de plus vif et de plus aimable dans ces pages que la peinture de Bukarest. C’est la vie parisienne au bord du Danube. J’ai éprouvé la séduction particulière de cette société bigarrée à Vienne, cette postface de l’Occident et cette préface de l’Orient. Disons, entre parenthèse, que puisqu’il y a ainsi des préfaces en géographie, M. Kohn a raison d’en mettre une à son livre.
Il me l’a demandée parce que je le connais depuis des années. Je l’ai vu et entendu pour la première fois, à Genève, en 1866, lorsque les Genevois donnèrent un banquet à M. Glais-Bizoin, qui allait, près du Léman, protester contre la censure interdisant, à Paris, une de ses comédies. Rigueur niaisement inutile : on eût laissé jouer ici le Vrai Courage qu’il n’y eût eu rien de changé en France ; il n’y eût pas même eu un auteur dramatique de plus. Mais ce Breton de Glais-Bizoin, résolu et militant, tenait à protester contre l’arbitraire. Il fit jouer en Suisse la comédie proscrite à Saint-Brieuc et à Paris ; — et au dessert, un tout jeune homme, qui était précisément M. Frédéric Kohn, lui porta un toast éloquent.
Plus tard, je retrouvai, à Paris, mon orateur de Genève. Il était journaliste, critique et, à l’occasion, auteur dramatique. Il a écrit, après George Sand, un drame sur Molière, où j’ai rencontré de belles scènes, vivantes. A la Presse, où il publie aujourd’hui un grand travail sur la présidence Mac Mahon, il donnait naguère de très-intéressants articles sur Ferdinand Lassalle et le socialisme allemand. Correspondant de plusieurs journaux de Paris et de Bruxelles, M. Kohn était tout naturellement parti, au printemps de 1877, pour les Balkans. Il connaissait déjà la guerre pour l’avoir vue à Paris, durant le siége. J’ai ramené, en sa compagnie, et conduit aux Champs-Élysées, à l’ambulance établie chez Ledoyen, le soir du 19 janvier, un pauvre soldat de la ligne qui venait de recevoir une balle au front dans le parc de Buzenval.
La guerre recommençait en Orient. Vite les malles faites, la plume et l’écritoire dans le sac de voyage, M. Kohn part pour son quartier-général. Quand la poudre parle, ce n’est pas seulement le sang des soldats qui coule, c’est l’encre des reporters. Quelquefois aussi, comme Junot à Toulon, la page toute fraîche que le journaliste écrit sur son genou est saupoudrée de la terre que fait voler autour de lui quelque éclat d’obus. Bref, voici M. Kohn en Bulgarie. Il a beaucoup vu et il a su bien voir. Ce n’est pas sous un titre solennel qu’il nous présente ses souvenirs : Zig-Zags en Bulgarie. C’est la guerre vue par un touriste et sous un aspect intime. M. Kohn emprunte à Toppfer une partie de l’étiquette de ses voyages fantaisistes, mais, sous l’humour du spectateur, il y a la sincérité d’émotion et la sévérité de jugement de l’homme qui compare, observe, pense, et souffre en voyant souffrir.
Ce ne sont pas les Bulgares des premiers chapitres de Candide que nous rencontrons là, dans ce livre chaud encore d’actualité et durable comme une étude de mœurs ; ce ne sont pas ces Bulgares « qu’on fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas », et qui reçoivent, pour récompense, trente coups de bâtons, — Bulgares en qui Voltaire incarnait les Prussiens, comme il donnait aux Français de la guerre de Sept-Ans le pseudonyme d’Abares ; — non, ce sont les Bulgares tels qu’ils sont, les Bulgares d’aujourd’hui, les Bulgares qu’on a brûlés, cette fois comme dans Candide, selon « les lois du droit public ».
« Ici des vieillards criblés de coups, dit Voltaire, regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là, des filles éventrées, après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi-brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupées. »
Depuis un siècle que ces lignes sont écrites, l’humanité n’a pas cessé de se couper bras et jambes et elle a étrangement suivi le conseil de Candide : « Cultivez votre jardin. » Elle l’a labouré, mais avec des obus. Les livres comme les Zig-Zags en Bulgarie n’en sont que plus utiles, car ils font, par le spectacle seul de la réalité, haïr la guerre. Point de déclamation et point de phrases. Mais la constatation pure et simple des faits, avec beaucoup de traits et d’esprit pour les mettre en valeur. Cette guerre où, semble-t-il, le champagne arrose les blessures, — je parle du champagne des états-majors, — est à coup sûr des plus originales, et nous nous étonnerions un peu de ces détonations des bouchons du Cliquot ou du Saint-Marceaux, répondant aux décharges des canons, si nous n’avions le souvenir des rasades allemandes et des toasts germaniques saluant l’incendie de Saint-Cloud ou l’écroulement de Châteaudun.
Je retrouve d’ailleurs, dans certaines pages tout à fait remarquables de M. Fr. Kohn, l’impression saisissante que me cause un tableau de l’éminent peintre russe B. Vereschagin, que j’ai maintenant sous les yeux. C’est un coin du champ de bataille déserté de Plewna. La neige a tout couvert, la plaine, les talus des lignes fortifiées, les lignes bossuées des Balkans qui apparaissent au loin sous un ciel gris, alourdi, implacable. Un puits, comblé par cette neige épaisse, détache sur l’immensité blanche ses maigres bras disposés comme l’armature d’une voile latine. Çà et là, sous la couche lourde, des pointes d’arbres écrêtés, des buissons. Et seul, abandonné dans ce morne coin de terre, un homme est tombé, un Turc, frappé au front, qui est venu mourir là, s’aplatir sur cette neige où ses pieds se sont enfoncés, creusant une double ligne funèbre. Il est perdu, ce cadavre de soldat, dans la désolation de cette solitude blanche où, çà et là, d’autres trous et d’autres tertres apparaissent, dénonçant des morts. Les poings en l’air, les doigts tordus, — paquet de chiffons et de chairs plutôt que forme humaine, — ce mort apparaît, l’uniforme en lambeaux, la giberne vidée, la neige logée déjà, comme avide de le couvrir, dans les moindres plis de la tunique et sur les bottes du soldat, — et là, immobile, regardant ce cadavre comme un gourmet devant un étal, un corbeau se tient perché sur la botte même du pauvre diable abandonné, son bec craquant déjà de volupté, tandis que sur le ciel gris, un autre mangeur de chair humaine apparaît, volant à ailes grandes vers le mort, et pareil, dans l’éloignement, à une chauve-souris.
Jamais peut-être la guerre n’a paru si féroce, si cruellement vraie, si brutale, si atrocement carnassière que dans cette peinture d’un artiste illustre, à Pétersbourg, et qui s’est fait l’historiographe au pinceau de l’expédition du général Kaufmann en Asie. M. Vereschagin exposera quelque jour, à Paris, les toiles rapportées de Plewna, de ces Balkans où, grièvement blessé, il faillit mourir. Les Parisiens sauront alors ce que furent ces terribles tueries où les cadavres se comptaient, en un jour, par trente mille.
M. Vereschagin nous disait naguère quelques souvenirs de cette campagne. En nous montrant dans son atelier de Maisons-Laffite un tableau où, sur la route qui mène en Russie, de longues files de cadavres de prisonniers turcs sont couchés, il nous désignait l’endroit où, grelottant autour d’un maigre feu de branches humides, il avait vu un grand vieillard maigre accroupi à côté d’un jeune homme blessé. Et comme son cheval les frôlait, le plus jeune, d’une voix râlante, implorait secours en répétant : Sidi ! Sidi ! pendant que le vieux, immobile, regardait de ses yeux farouches le cavalier russe. Et lui, impuissant à les secourir, leur montrait alors l’immense ciel morne en leur disant : Allah ! comme pour leur indiquer que c’était de là-haut seulement que pouvait venir le salut. Quelques heures plus tard, ramené à la même place par une nécessité du service, M. Vereschagin retrouvait, au même angle de la route, les deux êtres humains toujours accroupis. Une mince fumée montait encore du feu qui s’éteignait ; le jeune homme avait rendu son dernier souffle, et le vieux Turc, impassible à côté de son compagnon, — de son fils peut-être, déjà roidi, et à demi gelé, — attendait la mort sans bouger.
C’est la guerre, cela, cette guerre dont le lendemain s’appelle la peste, comme si les cadavres voulaient encore combattre les vivants. « Les morts se vengent ! » dit l’auteur de la Haine. Oui, c’est la guerre, mais à côté de ces scènes horribles, quel sentiment de fierté et de sacrifice elle fait germer ! C’est parfois une secousse salutaire. Mieux vaut mourir que pourrir. Et à côté de semblables détails, effrayants et sauvages, M. Kohn, qui sait conter comme M. Vereschagin sait dessiner, a placé bien des tableaux consolants où le charme de la population roumaine, le courage des soldats russes, l’intelligence de leurs généraux, l’abnégation des Turcs, apparaissent et nous frappent tour à tour.
Je parlais de peinture. Le livre de M. Frédéric Kohn est, lui aussi, une peinture sincère, colorée, poignante et vivante de cette guerre. Il mériterait de durer comme document historique, mais il aura encore un autre succès, un succès plus immédiat : il plaira à tous les lecteurs, il les intéressera et (c’est le grand point en toutes choses) il les amusera. Il sera lu même des femmes qui ne prennent pas toujours plaisir aux scènes de la vie militaire. C’est qu’il a, avec l’accent et la saveur de la vérité, tout l’attrait et le sel du roman.
Et, à dire vrai, quel roman plus étonnant et plus passionnant que l’histoire ?
Jules CLARETIE.
12 février 1879.
ZIG-ZAGS EN BULGARIE
CHAPITRE PREMIER
En route pour la guerre. — Quarante-huit heures de Prusse à la vapeur. — Gendarmes, douaniers et tschi russes. — Merci pour nos frères. — Les écumeurs de wagons. — Conversation avec un Balte. — Les étudiants de Dorpat. — Le tsar Alexandre et la sorcière.
J’étais parti de Paris le 22 avril 1877 par le train-poste du soir, ligne du Nord. Le lendemain je fus réveillé pour la troisième fois (les deux autres interruptions de sommeil étaient au compte des douanes belge et allemande) par le bruit assourdissant d’une nuée de gamins qui psalmodiaient sur un rythme traînant et lugubre — Zei-tung-heu-te — Zei-tung-heu-te. Ces deux notes jetées par une demi-douzaine de jeunes stentors, signifiaient que la Gazette de Cologne du jour venait d’être mise en vente. Le journal était tout frais, tout humide encore des baisers de la presse, car le convoi venait de s’arrêter dans la ville même où la volumineuse Gazette s’imprime ; au milieu de cette énorme bâtisse vitrée, la gare de Cologne où le croisement ininterrompu des trains convergeant dans tous les sens le jour et la nuit, provoque un brouhaha perpétuel dont les éclats se perdent dans l’immensité du Hall. Je donnai les 25 pfennigs à l’un des petits braillards, et certes, la Gazette valait cette somme ce jour-là. Elle contenait le discours au Reichstag de M. de Moltke sur la concentration des troupes françaises le long de la frontière — discours célèbre pendant huit jours (où êtes-vous, neiges d’antan !) et un télégramme annonçant officiellement la rupture des rapports diplomatiques entre la Russie et la Turquie, ainsi que l’entrée des Russes sur le territoire roumain. L’avouerai-je ? cette nouvelle me soulagea beaucoup. Jusqu’au dernier moment, d’incorrigibles sceptiques m’avaient inoculé des doutes sur la réalité des préparatifs militaires et avaient même doucement raillé le reporter qui en serait pour son voyage. Maintenant les sceptiques étaient confondus. Le tsar avait bien réellement fermé le temple de Janus, et non-seulement je ne risquai point d’avoir entrepris un voyage inutile, il fallait encore me hâter pour arriver à temps. Mes étapes furent doublées et, après une courte halte à Berlin, je me trouvais quarante-huit heures plus tard aux frontières de l’empire du tsar.
Le temps, tiède à Paris, et même assez doux encore dans la capitale de la Prusse, s’était considérablement rafraîchi ; la verdure avait disparu et les épaisses fourrures dans lesquelles s’emmitouflaient mes compagnons de voyage, contrastant avec mon costume quasi-printanier, indiquaient assez que nous nous rapprochions du Nord, à grands tours de roue. A Eydtkuhnen, on passe la frontière ; la première station russe s’appelle Wyrballow. Vue de loin, la ville, ou plutôt le bourg, n’a pas grand air, mais la gare est positivement monumentale. Le quai est semé de gendarmes, tous grands gaillards larges d’épaules, enfouis dans une vaste capote grise qui leur descend au-dessous des talons et portant suspendue à un ceinturon blanc de buffle, une colichemarde dont la poignée est tournée en dedans. Ces vigilants guerriers sont coiffés d’un casque à pointe en cuir bouilli de modèle prussien, mais plus grand et avec un paratonnerre plus pointu. Je ne sais quel vague frisson fait naître la démarche pesante et l’aspect farouche de ces gendarmes ! C’est comme une évocation de la Sibérie, de la troisième section avec ses mystères, ses lettres de cachet et ses lettres décachetées ; toute une nuée de légendes de police vient assaillir le cerveau du voyageur impressionnable. S’il est vrai que le croyant, à l’instant suprême de la mort, fait un retour sur lui-même pour s’interroger sur ses péchés, il est encore plus vrai que le voyageur scrute les coins et les recoins de sa conscience pour être bien sûr qu’une main ne s’appesantira pas sur son épaule, et qu’au lieu de rouler librement à ses plaisirs ou à ses affaires, il ne sera pas dirigé sous bonne escorte sur la Sibérie. Le fait est que tout le monde est prisonnier pendant quelques minutes ; on ne peut descendre du train avant que les gendarmes aient passé l’inspection des wagons. Chaque voyageur est tenu de remettre son passeport ; il reçoit en échange une petite fiche, après quoi il est libre de se promener dans l’intérieur de la gare. Mais il ne peut ni revenir en arrière, s’il en avait envie, ni continuer sa route. Après la gendarmerie, la douane s’empare de l’imprudent qui a mis le pied dans les États du tsar. La salle de torture est immense, c’est un véritable entrepôt ! Des barrières de bois courent tout autour : au centre un grand pupitre « pour écrire debout », c’est le quartier général du chef des vérificateurs. Autour de lui s’empressent les employés qui viennent soumettre à sa sagacité les différents colis, paquets et simples objets dont l’introduction est frappée d’impôt.
Je ne puis m’empêcher de remarquer la bonne mine, l’élégance de costume et d’allures de messieurs les douaniers. Nos gabelous paraissent de bien pauvres hères auprès de leurs collègues du Nord. La solde doit être bien plus forte, — à moins qu’elle ne soit augmentée indirectement par les petits arrangements à l’amiable entre serviteurs des gabelles et voyageurs nés malins. Du reste, les gens tenant à la forme doivent être satisfaits ; il serait impossible de procéder avec plus de méthode et avec plus de politesse au farfouillement consciencieux des valises. A l’occasion, ces messieurs savent même allier à la politesse une certaine dose de facétie : Parmi les voyageurs, je les appellerais plus volontiers les patients, se trouvait aussi une jeune actrice allemande, qui allait rejoindre à Saint-Pétersbourg la troupe recrutée pour la saison d’été. Elle avait une immense caisse, dans laquelle, à la rigueur, sa petite personne eût trouvé à se caser très-convenablement, avec quelques accessoires en sus. Un employé d’un rang supérieur, très-grand, très-bel homme et très-barbu s’approcha : « Qu’avez-vous dans votre caisse, mademoiselle ? » demanda-t-il en français avec un accent un peu traînant. « Rien que des robes et des vêtements de théâtre » fut la réponse. « Oh ! répliqua l’employé, toutes ces dames disent cela et voudraient ainsi nous priver du plaisir de contempler leurs belles toilettes, ce n’est pas aimable de leur part. » Il fit un signe, et deux emballeurs munis de pinces et de marteaux éventrèrent la caisse. Des flots de vêtements, de chiffons, de dentelles, d’étoffes, de linge, parurent. — « Oh ! superbe, cette robe ! — Quel gracieux déshabillé ! — Le ravissant domino ! Que contient donc ce paquet si soigneusement ficelé ? Un bijou de chapeau, un véritable bijou ; comme cela doit bien vous aller ! » Et tout en complimentant ainsi sa victime, le bourreau bouleversait tout : chemises, habits, costumes, articles de toilette, etc. Il ne fit pas grâce d’un mouchoir et les larmes vinrent aux yeux de la pauvrette, en s’apercevant du tohu-bohu qu’avait causé la curiosité du galant vérificateur. Quand tout fut fini, celui-ci s’inclina d’un air narquois, mais toujours poli. « Vous aviez raison, mademoiselle, fit-il en indiquant du doigt l’amas informe des objets jetés pêle-mêle, vous aviez raison, il n’y avait rien à déclarer ! » O galanterie administrative !
Je m’en tirai à bien meilleur compte. Il est vrai que tout mon bagage se composait d’une petite valise peu susceptible de contenir des costumes de théâtre. Un peu distrait en voyage (l’homme n’est pas parfait) j’avais égaré la clef et je m’attendais certainement à voir ouvrir le coffre manu militari. Il n’en fut rien, l’homme barbu haussa les épaules et ma serrure fut sauvée. On ne songea pas même à me confisquer, selon les règlements, quelques livres formant ma lecture de voyage. Tout imprimé trouvé sur un voyageur doit être envoyé directement à la douane de Saint-Pétersbourg où l’intéressé peut recouvrer sa propriété après une demi-douzaine de demandes et moyennant quelques roubles. Pourtant ces formalités de douane auxquelles on assujettit les passagers arrivant par le chemin de fer, sont douces auprès des vexations que subissent sur les autres points de la frontière, les habitants des provinces limitrophes qui font retentir les bureaux des préfectures et des ministères de leurs plaintes et de leurs doléances aussi justifiées que vaines. Mais passons. La visite enfin terminée, on se rend dans la salle du restaurant, très-élégamment meublée et dont le buffet est admirablement pourvu. Sauf l’architecture de ce réfectoire, tout est plein de couleur locale. Voici dans un coin, au-dessus de la chaise curule où trône la dame du comptoir, l’image byzantine toute enluminée et peinturlurée de la Vierge, qu’éclaire à la fois l’éclat du cadre en cuivre poli et le reflet d’une veilleuse perpétuellement allumée. Cet hommage à la divinité se retrouve partout au pays slave, dans les palais et dans les chaumières, chez le négociant comme chez l’artiste, dans les couvents, dans les casernes — même dans ces lieux où l’image de Dieu peut tout au plus symboliser le pardon à Madeleine. — Le vacillement de cette veilleuse éclaire chaque action du Russe : travail, amusement, le crime et la vertu. Deux hommes, vêtus du costume national à l’air très-doux, humble même, circulent au milieu des tables. L’un porte une sébile en fer blanc, ornée de la croix blanche de Genève, entourée de quelques lignes en caractères slaves. Il l’agite en la mettant sous le nez de chaque convive sans dire un mot, mais avec une mine tellement suppliante qu’il faudrait vraiment être de bois et de fer pour ne pas laisser tomber une piécette.
Le compagnon de l’homme à la sébile hoche doucement la tête, met la main sur son cœur, et dit d’une voix dolente : « Merci pour nos frères ! » Ces quêtes sévissent depuis trois ans ; les fonds, ainsi réunis, étaient destinés d’abord aux insurgés de l’Herzégovine et de la Bosnie, ensuite est venu le tour des Serbes, des Monténégrins, puis enfin, de la Société des ambulances russes. L’organisation de ces collectes était due aux comités slaves, à ces gouvernements occultes désavoués et même traqués un peu pro forma par le gouvernement officiel jusqu’au jour où leur politique a prévalu.
Outre la veilleuse de la Vierge et la sébile nous remarquons un gigantesque samovar, la bouilloire à thé toujours fumante, toujours chantante et remplie. Tout autour du coquet ustensile attendent, rangés en bataille, une centaine de verres « à eau » pouvant contenir chacun environ un quart de litre. Une cuillère d’argent est plantée dans le verre, et sur la soucoupe repose un rond de citron et un seul morceau de sucre. Le véritable Russe considérerait comme une hérésie de prendre le breuvage national dans une tasse ; la tradition du pays veut également qu’au lieu de sucrer le thé en y jetant le sucre on en mette un morceau entre ses dents, et qu’on l’y tienne pendant l’absorption consécutive de trois ou quatre verres. Pourtant, ce procédé économique commence à être un peu abandonné par les gentlemen. Le thé russe est excellent, à la condition de mettre une dose triple ou quadruple d’essence de celle qui forme la proportion habituelle dans le verre. Excellente réfection aussi que le potage aux herbes aromatiques légèrement vinaigré, dans lequel nage un morceau de bouilli. Le tschi arrosé d’un bordeaux authentique fait oublier bien des fatigues ; on se réconcilie même, autant que faire se peut, avec les gendarmes, les douaniers et les quêteurs.
La cloche sonne ; des conducteurs vêtus d’une blouse de soie bleue ou rose retenue autour de la taille par une large ceinture de cuir, d’un pantalon de velours très-bouffant et s’arrêtant à la cuisse, et chaussés de hautes bottes très-reluisantes, ouvrent les portes vitrées. Chacun s’élance sur le quai où le train de Saint-Pétersbourg vient d’être formé. On cherche à se caser de son mieux ; comme j’y suis accoutumé, j’installe d’abord mes menus bagages dans le filet et je me promène sur le quai jusqu’au départ du convoi. « Quelle imprudence vous avez commise, me dit quand j’eus pris place dans le compartiment un compagnon de voyage, d’abandonner vos effets ainsi ! » — Mais en France, en Allemagne, en Italie, répondis-je, je n’ai jamais fait autrement. « Dans ces pays c’est possible, mais en Russie il faut avoir plus que cela l’œil sur ses affaires, ou on risque fort de ne plus les retrouver. Il existe toute une association de filous fort bien organisée, fortement disciplinée, très-répandue, et qui ne « travaille » que dans les stations. Les affiliés voyagent dans tous les sens, ils sont à l’aguet des voyageurs trop naïfs ou trop confiants, et quand leur voisin de coupé a disparu un instant pour tel ou tel motif en oubliant sa valise ou sa sacoche, crac ! le gentleman en question s’en empare, et il ne reste plus à la dupe qu’à crier au voleur. — Et cela arrive-t-il souvent ? — Tous les jours. Ainsi, il y a huit jours à peine, sur cette même ligne, un voyageur d’une des plus grandes maisons de Saint-Pétersbourg a été soulagé de cette façon de sa sacoche qui contenait une douzaine de mille roubles. Aussi, les voyageurs prudents et avisés ne quittent jamais le coupé sans emporter leurs effets ou sans avoir chargé le conducteur, moyennant une petite rémunération, de veiller au grain ». Je remerciai mon obligeant compagnon de son avis et je me promis d’en faire mon profit. Le convoi s’était mis en marche, et nous commencions à rouler dans cet immense désert, tout en forêts et marécages, qui s’étend de la frontière d’Allemagne jusqu’aux portes de Saint-Pétersbourg, désert coupé, il est vrai, de villes et de bourgs, mais dont rien dans cette saison, encore hivernale là-haut, ne saurait rendre la désolation et la tristesse. La terre aride, morne, couverte de frimas, les maigres pins se dressant tout nus, dépouillés de tout ornement, les étangs, les flaques d’eau gelées, et, sur le parcours du chemin de fer, l’aspect misérable des cabanes des aiguilleurs, devant lesquelles se roule dans la boue une bande de marmots à peine vêtus, tout cela vous donne le frisson et vous dispose à la mélancolie. Fort heureusement, on trouve à se distraire dans l’intérieur du wagon. Outre mon obligeant voisin, qui a bien voulu me faire la leçon au sujet des écumeurs de wagons, la société se compose de la jeune actrice allemande qui n’a pu encore se consoler du révolutionnement de sa caisse, et d’un fonctionnaire supérieur du chemin de fer qui va passer un congé dans la capitale. Le premier de ces personnages était un « Balte », c’est ainsi que s’appellent eux-mêmes les habitants des provinces allemandes de la Russie baignées par la mer de l’Est : Finlande, Courlande, Livonie, Esthland. Mon voisin réalisait assez complétement, au point de vue physique, le type vigoureux, coloré, plein de santé, fortement nourri, d’allure un peu massive, mais non dépourvu d’élégance, qu’on trouve généralement dans ces provinces.
Je savais déjà que les habitants de ces régions sont d’humeur fort sociable et très-communicatifs ; aussi n’éprouvai-je nulle surprise quand mon interlocuteur, après avoir décliné sa nationalité, se lança dans une dissertation politique, dont beaucoup de choses m’ont paru utiles à retenir. « La guerre qui vient de commencer, me dit-il, est considérée par tous les Russes comme une entreprise nationale au premier chef. Tous s’y sentent engagés, et tous sont décidés à se sacrifier pour que notre empereur sorte victorieux de la partie qui vient d’être entamée. Le Russe a une grande qualité, c’est son patriotisme, il donnerait tout pour son empereur, c’est là ce qui le sauve. Il nous fallait la guerre actuelle, nous ne pouvions pas rester éternellement sous le coup de l’humiliation de Crimée. Il était impossible de laisser à la Turquie les bénéfices d’une victoire qu’elle devait à la France aujourd’hui vaincue à son tour et d’une Angleterre qui ne compte plus sur le continent[1]. Tout le monde pressentait la lutte, et par suite tout le monde était inquiet, indécis ; les affaires souffraient, tout était arrêté, nous étions menacés de la misère, une fois la guerre finie ; la crise aura également atteint son terme, nous pourrons travailler tranquilles. Maintenant pouvons-nous espérer pour bientôt la fin de la guerre qui militairement n’est pas encore commencée ? On dit la Turquie très-forte, son armée bien pourvue, nombreuse et outillée ! Nous serons condamnés à de grands sacrifices. Qu’importe ! si cinquante, si cent mille soldats succombent avant qu’un résultat soit obtenu, l’empereur en appellera d’autres, voilà tout. Les ressources de la Russie sont infinies, et avec l’absence de contrôle parlementaire qui fait que le ministère n’a de comptes à rendre à personne, avec ce système de gouvernement qui évite les indiscrétions et trouve moyen s’il le faut de cacher la vérité, le public aura à peine connaissance des désastres s’il s’en produit et de l’étendue des pertes. On ne connaîtra que le résultat final qui sera dans un an, dans deux ans ou dans trois ans l’anéantissement de la Turquie. Nous y arriverons. » — Je ne pus m’empêcher de témoigner un peu d’étonnement de ce qu’un habitant des provinces baltiques s’exprimât sur cette question d’Orient avec tout le feu et toute la chaleur chauvine d’un russe panslaviste de Moscou.
[1] Cette conversation a eu lieu au mois d’avril 1877 avant que lord Beaconsfield eût réveillé le lion anglais.
« C’est une grave erreur, répliqua mon nouvel ami, de supposer que les Baltes soient moins bons Russes que les autres sujets de l’empereur. Au contraire, nulle part peut-être dans tout l’empire le tzar Alexandre n’a des serviteurs aussi dévoués et des admirateurs aussi sincères que chez nous. Il respecte nos priviléges, notre langue et notre autonomie. Il nous laisse le droit de régir nos églises et nos écoles, c’est tout ce que nous demandons. Nous voulons être sujets de Sa Majesté Alexandre, mais nous nous fâchons quand on nous appelle simplement des Russes. Nous sommes de mœurs, de langue et de caractère, Allemands, mais prêts à concourir avec ardeur et enthousiasme à tout ce qui peut servir à accroître la grandeur de la Russie et rehausser la gloire de l’empereur. Nous ne songeons pas du tout à nous rallier politiquement à l’Allemagne de M. de Bismarck, surtout autant que nous aurons pour maître un souverain, protecteur de nos anciens priviléges… » La conversation continua sur ce ton. M. X*** m’apprit qu’il était médecin à Riga, et, comme tous ses compatriotes voués à cette profession, il avait étudié à l’université de Dorpat. Les jeunes Baltes qui se forment à cette pépinière, tous pleins de fougue, d’entrain mènent au milieu de leurs études l’existence tapageuse et largement humectée des Bursche allemands. Les duels sont à l’ordre du jour, et leur issue est souvent fatale. L’adversaire survivant va terminer ses études pendant deux ou trois ans dans une forteresse jusqu’à ce que ses parents ou ses protecteurs obtiennent sa grâce. Ces duels sont tellement entrés dans les mœurs de Dorpat que les professeurs et les familles ne font rien pour les empêcher.
Au contraire, on cite comme typique le cas suivant arrivé il y a quelques années :
Deux étudiants, parfaitement liés jusque-là, un peu gris tous les deux, se prennent de querelle. Dans le feu de la discussion, l’un applique un soufflet à son adversaire. Le père du souffleté, ayant appris l’outrage, écrivit à son fils : « Sachez que je vous défends de mettre les pieds chez moi tant que vous n’aurez pas tiré vengeance de l’injure faite à notre nom. » L’étudiant se battit en effet, tua son adversaire ou fut tué, je ne me rappelle plus, car ce n’est pas toujours le droit qui triomphe dans ces jugements de Dieu.
Vers le soir, on arriva près de Wilna. A l’une des stations intermédiaires, mon autre compagnon, l’employé supérieur du chemin de fer, raconta une anecdote dont il prétendait avoir été témoin en 1867 lorsque l’empereur actuel se rendit à Paris à l’Exposition universelle. Le convoi de la Cour s’était arrêté à cette station pour permettre à la machine de faire de l’eau. L’empereur était descendu un instant et recevait les hommages du maire et du conseil municipal de la commune qui étaient accourus pour saluer leur souverain. Soudain, un bruit confus se fit entendre de l’autre côté de la cloison qui séparait le bâtiment de la gare de la campagne. L’empereur leva la tête et aperçut une femme portant le costume des bohémiennes, se débattant avec énergie au milieu des gendarmes et des employés de chemin de fer qui voulaient l’empêcher d’approcher du groupe formé par l’empereur et les conseillers municipaux. Le tsar donna l’ordre de lui amener la tzigane. « Que me voulais-tu ? dit-il. — Je voulais vous dire la bonne aventure. » L’empereur sourit et, se prêtant à la fantaisie de la femme, lui tendit sa main. Elle se prit à étudier les « lignes » avec le plus grand soin. « Sire, dit-elle, ne faites jamais la guerre, car vous en mourrez ! » Ces paroles firent une vive impression sur le tsar, il retira brusquement sa main et s’avança d’un pas rapide vers le wagon-salon où il s’enferma tout rêveur…
A Byalstock, autre réminiscence, celle-là se rapportant à l’insurrection de Pologne de 1863. Un télégramme venait d’annoncer à Saint-Pétersbourg l’extension que prenait le mouvement ; on forme un train spécial à Saint-Pétersbourg qui doit conduire dans la région insurgée toute une cargaison de fonctionnaires militaires et civils chargés de diriger la répression du mouvement. Le train était commandé par un ingénieur attaché à la compagnie, un belge, M. B. Au départ de Saint-Pétersbourg, tout le monde était tout feu et tout flamme ; le juge d’instruction ne parlait que de pendre en masse tous les insurgés ; le général voulait les sabrer et les commissaires extraordinaires rêvaient déjà tout haut des récompenses que leur vaudrait leur zèle. Hélas ! ce zèle se refroidissait au fur et à mesure que l’on approchait du but du voyage, car, à chaque halte du convoi, on apprenait une nouvelle extension du mouvement. Les hauts dignitaires envoyés pour comprimer l’insurrection s’éparpillèrent sur la route ; chacun se rappela une mission importante à remplir dans les villes du parcours. De cette façon, M. B. arriva tout seul à Byalstock.
Là, les insurgés régnaient en maîtres ; ils s’étaient emparés de la gare et prenaient des dispositions pour ramener le matériel roulant en arrière dans leurs lignes. M. B., sans perdre la tête, parlementa, fit valoir sa qualité d’étranger, invoqua l’intérêt des actionnaires, des droits de la Compagnie, etc., etc. Son entrain, sa bonne humeur, et surtout un prodigieux aplomb, qui, en pareille circonstance, emporte le morceau, en imposèrent aux insurgés ; ils entrèrent en pourparlers et laissèrent à l’ingénieur le temps de faire former par les hommes d’équipe qui obéissaient à lui seul un double train, d’y sauter à la dernière minute et de partir dans la direction de Wilna…
Les vingt-quatre heures qui séparent la frontière de la capitale passèrent en causeries, en sommeil et en stations autour des samovars. La journée avait été humide. Vers le crépuscule, le froid ne cessa point ; au contraire, il devint encore plus intense ; mais la brume disparut, la pluie sécha et le soleil des contrées boréales nous montra les forêts de pins baignées dans une onde dorée. Nous approchions de la ville des tsars. Après une foule de noms totalement inconnus, la voix du conducteur jeta ces vocables qui ne sont pas étrangers pour quiconque lit un peu les journaux : « Tsarkoë-Selo ! » Nous nous arrêtâmes quelques minutes dans cette résidence d’été des empereurs, la retraite de prédilection d’Alexandre II. Le château est encore assez loin de la gare ; on le remarque à peine ; une ceinture de jolies maisonnettes l’entoure ; c’est surtout au soin qu’on apporte ici, même en hiver, à l’entretien des jardins et des routes de communication que l’on s’aperçoit de la proximité d’une résidence impériale. Pour moi, l’impression laissée par Tsarkoë-Selo se résume dans un pope, robuste vieillard, bien pris et trapu, tellement emmitouflé dans une énorme pelisse qui lui recouvrait le corps entier et la figure, qu’on apercevait à peine sortant de dessous un capuchon quelques bribes de barbe blanche, un nez fortement bourgeonné, — puis rien. Cet ourson fut hissé à grand’peine dans notre wagon par un diacre complaisant ; il représentait à mes yeux in anima vili le véritable père Hiver de ces régions du Nord, l’hiver frileux de son propre froid, et grelottant le premier sous le poids de ses fourrures avec ses glaçons pendant à la barbe. Oui, c’était bien là le climat russe tel qu’il se grave dans le cerveau populaire d’après les images d’Épinal. Le compagnon du prêtre le serra dans ses bras et appliqua deux solides baisers bien retentissants, deux baisers slaves, sur les collets relevés de la pelisse qui protégeaient les joues du voyageur, en guise de souhait de bon voyage.
Quelques minutes plus tard, nous étions à Saint-Pétersbourg. Neuf heures du soir sonnaient et pourtant il ne faisait pas nuit.
La place devant la gare, un vaste carré dallé où s’agitaient des véhicules de toute espèce, traînés par des chevaux de toute sorte, était noyée dans une demi-lumière blanche indécise, crépusculaire.
Le nouveau débarqué peut croire à une erreur dans l’heure indiquée sur le livret. Il vérifie et s’aperçoit qu’il ne se trompe pas. On est au début de cette saison extraordinaire spéciale aux contrées polaires, où le jour se prolonge d’heure en heure jusqu’à la suppression complète de la nuit pendant deux ou trois semaines. La nature a mesuré d’une main avare les douceurs de l’été aux habitants de ces contrées, mais elle a rétabli l’équilibre en laissant luire pendant dix-huit, vingt et vingt-quatre heures le splendide soleil de juillet et d’août.
CHAPITRE II
Halte à Saint-Pétersbourg. — Première impression. — Églises et brocanteurs. — Saint-Isaac. — La Patti à l’hôtel Dehmouth. — Le retour de l’empereur. — Un discours incendiaire. — A la gare Nicolaï. — Souvenir de Metz. — Un discours manqué. — La bienvenue à Notre-Dame de Kazan. — Une illumination à Saint-Pétersbourg. — Dix mille voitures fantômes.
La première impression que Saint-Pétersbourg fait sur l’étranger a incontestablement quelque chose de grandiose. L’œil est de suite sollicité dans les faubourgs que l’on traverse par l’excentricité des constructions. Une grande caserne d’abord, bâtiment immense et d’aspect aussi peu aimable que les constructions de ce genre dans les autres États de l’Europe ; ensuite une église, bâtie à la grecque avec la coupole gracieuse et luisante. Les portes béantes, malgré le froid, laissent voir dans la nef, agenouillée sur la pierre devant l’autel tout inondé de lumières, la foule des fidèles. Le cocher de notre voiture (l’istvotschik) ne manque pas de se décoiffer avec piété en passant devant la maison de Dieu et de se signer trois fois. Puis viennent les vieilles maisons à arcades basses avec les boutiques les plus diverses sur les arcades desquelles dansent joyeusement les caractères de l’alphabet esclavon, avec les dvors ou cour de marchands encombrés de hardes, de livres, d’épaves de toute espèce, un temple de l’époque où ce marché n’était pas encore devenu une halle monotone. Les revendeurs portent de longues houppelandes et l’inévitable bonnet fourré.
Quels costumes disparates ! quelles coiffures pittoresques ! quel assemblage de samovars, de lames de sabres hors de service, de pistolets à pierre, de boîtes à lunettes et surtout que de vieux bouquins !
La rue se rétrécit, bientôt elle prend les dimensions d’une des ruelles de l’ancien Paris — mais c’est une surprise que l’architecture saint-pétersbourgeoise nous ménage. Tout à coup l’horizon s’élargit, la rue étroite aboutit sur une large place carrée entourée de hautes maisons et de palais. A l’extrémité Sud se dresse au milieu d’un jardin complétement dépouillé par la saison, un immense édifice avec une grande coupole tout aussi dorée que celle des Invalides. Cette orgie de marbre et d’or représente la nouvelle cathédrale de Saint-Pétersbourg placée sous l’invocation de Saint-Nicolas. Mais ce n’est pas au canonisé seul de ce nom qu’appartient la place. En face de la grande porte d’entrée se dresse la statue équestre du père et prédécesseur de l’empereur actuel.
Il est de mode à Saint-Pétersbourg de dire que cette statue ne représentait rien, ne signifiait rien, que c’était un bloc de fer sur un bloc de pierre ; image fidèle d’ailleurs de ce règne si long et en somme peu glorieux. Pourtant, vue dans la pénombre, cette figure allègre et brutale interrogeant le ciel comme pour savoir s’il fera beau temps pour la parade, nous frappe étrangement. Nous y voyons incrustée l’image banale mais saisissante toutefois du despotisme militaire, et cette banalité qui vient paralyser l’élan de l’artiste en s’imposant à lui de par la censure, symbolise encore le mieux le règne de ce monarque.
La nuit s’est enfin décidée à venir, quand le léger véhicule tournant sous l’arc-boutant en face du palais d’hiver, s’engage au milieu des hautes maisons de la « grande rue maritime », tourne sur la Perspective, le boulevard de Pétersbourg et après avoir passé devant la cathédrale de Notre-Dame de Kazan — pâle imitation de Saint-Pierre de Rome, — court à bride abattue vers l’hôtel Dehmouth que signalent de loin les drapeaux arborés aux fenêtres du premier étage.
Dehmouth est le caravansérail à peu près obligé de tout étranger de distinction qui tient à descendre dans un hôtel de bel air où il aura toutes ses aises. Le premier étage se compose d’appartements meublés avec un luxe princier. C’est ici que logent souvent les nombreux parents de la famille impériale qui viennent en visite sur les bords de la Neva. La reine du chant, l’adorable Adelina, tenait pendant trois mois cour plénière dans ce premier étage, et peu de temps avant notre arrivée son appartement fut le théâtre de scènes conjugales mélodramatiques qui ont eu un fâcheux retentissement. Pour le moment l’hôtel Dehmouth était hanté par une demi-douzaine de généraux, qui ne cessaient de recevoir les visites d’autres hauts dignitaires de l’armée. Un mouvement inaccoutumé régnait d’ailleurs le soir même de mon arrivée ; chacun se préparait à la grande cérémonie prochaine : le retour à Saint-Pétersbourg de l’empereur Alexandre qui venait de voir défiler devant lui l’armée de Kischeneff avant de lui donner l’ordre de passer la frontière turque.
La ville était aussi agitée que peut le comporter le tempérament calme, passif et d’allure bureaucratique de la capitale officielle de l’empire russe. La grande affaire, c’était de ne pas rester en arrière de Moscou, ce volcan slave toujours en ébullition, où le tsar venait d’être l’objet de démonstrations enthousiastes et d’ovations pleines d’exubérance. Le télégraphe avait apporté, à trois heures du matin, dans les rédactions de journaux, où le personnel l’attendait avec impatience, le texte même des discours au picrate échangés dans l’enceinte du Kreml entre le tout-puissant empereur et les représentants de la noblesse et de la bourgeoisie moscovite.
Ces discours retentissaient dans tous les cœurs comme les fanfares guerrières de cette nouvelle croisade contre le Turc, croisade dont un empereur du XIXe siècle se faisait le Pierre l’Ermite. Alexandre II venait de déployer à Moscou l’étendard de la chrétienté ; c’est aux passions religieuses qu’il venait de faire appel pour pousser son peuple, — qui n’avait pas besoin de ces encouragements, certes non ! — dans la voie qui mène à « Tsarigrad ». O illusion ! L’Europe libérale croyait avoir enseveli sous le fracas du canon de Castelfidardo la puissance de la papauté, l’empire d’un pontife sur les passions les plus dangereuses des foules. Voici, au Nord, un autre pape-César qui déclare tirer l’épée au nom de la religion, et tout un peuple l’acclame. Il dit à Moscou que c’est bien la guerre telle que Moscou la veut et l’entend qu’il fera, non pas la guerre née d’un incident et pouvant aboutir à un compromis, mais la guerre de principe, la guerre jusqu’au bout, la lutte de la croix contre le croissant, qui ne peut finir que par la destruction d’un des deux principes noyé dans un flot de sang.
A ce discours impérial, qu’aurait pu prononcer tout aussi bien l’agitateur Aksakoff, et que le bouillant Katkoff aurait pu placer en tête de sa « Gazette », Moscou, ivre de joie, avait répondu par de bruyantes ovations. Il ne fallait pas que Saint-Pétersbourg fût accusé de tiédeur et qu’il méritât d’avoir « presque » égalé Moscou.
Le grand jour, le 7 mai, il faisait un froid de loup. Un vent aigu et tranchant nous jetait au visage les grains de sable de la steppe, et le ciel gris et lourd était plein de menaces de neige. Aussi quelle orgie de fourrures sur la perspective Newski ! Une procession interminable de droskis lancés à fond de train faisaient rage sur le boulevard de la capitale russe. La route que poursuivaient ces lestes et pimpants équipages était celle de la gare du chemin de fer Nicolaï, qui se trouve à l’extrémité de la Newski. L’embarcadère porte, ainsi que le chemin de fer, le nom du précédent souverain qui fit construire à son idée le railway de Saint-Pétersbourg à Moscou. Il prescrivit l’itinéraire entre les deux villes en traçant une raie avec l’ongle du pouce, au grand désespoir des ingénieurs. L’arrivée du train impérial était fixée pour dix heures ; à huit heures, les corps de troupes commencèrent à prendre position sur la Newski. Il y avait des députations de tous les régiments en garnison dans la capitale appartenant tous à la garde. Un soldat de la ligne est un être complétement inconnu dans la capitale ; il déparerait d’ailleurs, pauvre hère chétif et malingre enfoui dans sa disgracieuse capote, ce magnifique et luxuriant spectacle militaire qu’offre une réunion de corps d’élite.
Les détachements avaient pris position au milieu de la large chaussée sur quatre hommes de front. Il y avait là des grenadiers habillés d’un pantalon et d’une tunique verte, des voltigeurs des régiments de Paul et Preobrajenski, le chef coiffé de l’immense bonnet de cuivre de forme conique, poli, éclatant et luisant comme de l’or, puis des artilleurs, des cosaques tout de bleu vêtus avec leur lance ornée de banderoles aux cent couleurs diverses, des dragons aux casaques jaunes, etc., etc. Toutes ces troupes y compris la cavalerie étaient à pied et sans armes, c’est l’usage en Russie. Le soldat ne paraît avec son fusil qu’à la parade ; dans les occasions solennelles comme celle-ci, il n’est en quelque sorte qu’un simple spectateur, mais un particulier parfaitement endimanché. Tout était flambant neuf et luisant sur les corps de géant de ces prétoriens. Pas une tache sur les tuniques, pas un défaut dans la buffleterie et les gants d’un blanc immaculé. Mais ce qui manquait complétement à ces soldats c’était l’élégance militaire. Il n’y avait chez eux ni cette raideur martiale, corsetée, serrée de près et archi-bouclée du grenadier prussien, ni le laisser-aller étudié du deutschmeister autrichien qui porte son uniforme avec le chic d’un gandin habillé par Dussautoy, ni l’aisance d’allures, le dégagé du zouave ou du chasseur de Vincennes ; des automates grossièrement travaillés et bien vêtus mais gauchement machinés, voilà l’effet le plus exact que produisent les soldats de la garde russe, surtout quand ils ne savent que faire de leurs bras ballants habitués à tenir le fusil. Faut-il tout dire, l’aspect de ces grands corps lourds et gauches ficelés dans leurs loques a quelque chose qui frise le comique. Heureusement que les officiers, pomponnés, pommadés et coiffés sont là pour donner à l’enfilade de guerriers un aspect plus aimable et on ne peut plus raffiné ! De temps à autre un colonel enveloppé d’un immense manteau à triple collet, passe dans un simple droski devant le front de bandière. Alors un court colloque s’engage entre cet officier et le chœur des troupiers. Ainsi le veut le réglement. « Mes enfants, dit le colonel, vous portez-vous tous bien ? » Le chœur répond d’une voix : « Très-bien, merci, et vous ? » Le colonel reprend : « Avez-vous quelques plaintes à formuler ? — Aucune. »
Il ferait beau voir qu’un soldat, ayant en effet quelque chose sur le cœur, prît l’interpellation au sérieux et s’amusât à porter sa plainte. Il n’y aurait pas assez de bourrades et de salles de police pour l’audacieux. Cet échange de demandes et de réponses, réglé d’avance et lancé dans les airs comme une bouffée, a quelque chose d’étrange.
Mais, pressons-nous, il s’agit de conquérir une place avantageuse d’où l’on peut voir sans être trop vu, car qui sait si la présence d’un simple reporter au milieu de tous les personnages officiels serait tolérée ? Un ami, collaborateur d’un journal pétersbourgeois, qui nous accompagnait dans notre excursion, ne tarissait pas en recommandations ; il fallait être discret, prudent, s’effacer et surtout éviter les regards du général Trépow, le préfet-maire de Saint-Pétersbourg, qui, d’un signe donné à un gendarme pouvait nous faire jeter à la porte de la gare. « Mais, répétai-je, vous avez votre autorisation ? — En effet, mais à quoi cela me servirait-il, si le général était de mauvaise humeur ? » Nous traversâmes la banale antichambre de la gare et nous nous faufilâmes sur le quai. Il était déjà encombré de messieurs et de dames de haut parage tous spécialement invités et revêtus, les premiers de magnifiques uniformes, les autres de lourdes et précieuses pelisses qui cachaient les toilettes de bal blanches ou roses ; les dames de la haute aristocratie et les épouses des fonctionnaires s’étaient mises sous les armes pour faire honneur à leur empereur. Au milieu des uniformes et des fourrures, un groupe d’hommes en habit noir dont plusieurs portent autour du cou pendue à un ruban bleu ou rouge une médaille d’or avec le portrait de l’empereur Alexandre, fait tache.
Ces messieurs sont les membres du conseil municipal de Saint-Pétersbourg, la Duma. L’habit noir va mal à ces négociants en grains et en cuirs, leur large figure fade et bouffie, et leurs cheveux plats s’accommoderaient mieux de la longue houppelande et du bonnet fourré dont ils sont accoutrés à leur magasin. Parmi la foule circulent les gendarmes de la cour, tous des gaillards de six pieds au moins, magnifiquement nourris et vêtus de même.
A l’heure précise un long coup de sifflet retentit, tous les assistants privilégiés se rangent militairement sur le quai, le train entre en gare. Ce convoi d’empereur, composé de superbes wagons, a son histoire. Il appartenait à un autre empereur mort en exil. Napoléon III avait fait construire ces voitures-salons pendant les dernières années de son règne. Elles ne servirent que deux fois, lorsque l’impératrice se rendit en Corse en 1869, et lors du départ de Napoléon III pour l’armée, en juillet 1870. Après la guerre, lors de la liquidation de la liste civile, le tsar dont les wagons de gala menaçaient ruine, fit acheter le convoi désormais inutile de son confrère découronné. On gratta sur les portières les N que l’on remplaça par l’aigle à deux têtes ; du reste, le train servait aux mêmes fins. Seulement, au lieu de conduire les augustes voyageurs sous Metz, il les conduisit à un camp sous Kischeneff.
L’empereur Alexandre occupait le troisième wagon, tout peint en bleu, et dont les stores roses étaient baissés. Il quitta le compartiment d’un pas rapide et répondit par une vague inclinaison de la tête aux saluts qui lui étaient adressées de toute part. Alexandre II a aujourd’hui soixante ans, il a franchi cette passe fatale de cinquante-neuf ans, que sauf Catherine, aucun Romanoff n’a doublée. Il ne marque point dans son extérieur cet âge voisin de la vieillesse. Toute sa personne respire la vigueur ; je n’ai point trouvé dans sa figure cette teinte de mysticisme et de douleur méditative que les apologistes de ce souverain veulent absolument découvrir dans toute son attitude. L’impression que laisse la vue de l’empereur est essentiellement militaire. Au moment de son retour à Saint-Pétersbourg, les traits du tsar contractés par la fatigue et peut-être par la contrariété de quelque mauvaise nouvelle, étaient extrêmement durs. Évidemment une préoccupation l’obsédait. Regrettait-il la détermination qu’il venait de prendre ou prévoyait-il les difficultés et les déceptions de la première période de la campagne ? Le fait est qu’on eût cherché en vain la moindre trace de bienveillance ou de bonne humeur chez l’empereur.
Le général Trépow s’inclina profondément devant son souverain. Celui-ci alors s’arrêta un instant et tendit la main au tout-puissant gouverneur de Saint-Pétersbourg. Mais sa figure se renfrogna tellement quand les membres de la municipalité s’avancèrent vers lui, que le chef du conseil municipal en oublia tout net le discours de bienvenue qu’il avait soigneusement préparé et appris par cœur. Il resta bouche béante devant le souverain en proie à une telle émotion que des larmes lui en vinrent aux yeux, au grand désappointement de ses collègues qui se regardaient d’un air à la fois consterné et piteux. L’empereur mit lui-même un terme à cette scène peu édifiante ; son visage se rasséréna un peu. « Je vous remercie, fit-il, de votre réception, Saint-Pétersbourg n’est pas resté en arrière de Moscou. Quant à votre discours, ajouta-t-il, je le lirai demain dans le Messager officiel ». Le tsar franchit alors le vestibule de la gare. Les officiers réunis sur le quai pour sa réception se précipitèrent sur ses pas en poussant des hourrahs frénétiques, ils l’entouraient d’un immense cordon humain. Quand l’empereur monta dans son petit panier (droski), presque aussi simple qu’une voiture de louage, mais attelé de deux magnifiques trotteurs Orloff, de ces chevaux qui reviennent à 10,000 francs pièce, le cercle se rétrécit autour du véhicule et ne se dispersa qu’après que le cocher eut lancé les chevaux au triple galop sur la Perspective. Le poignard affilé d’un nihiliste aurait eu bien de la peine à se faire jour à travers cette haie de gardes du corps, armés jusqu’aux dents et poussant des acclamations féroces. Rapprochement singulier, c’est également entouré d’une cohorte d’officiers qui courent en avant, en arrière et aux côtés de son cheval que le sultan sort de la mosquée le vendredi.
L’empereur Alexandre se rend dans sa mosquée à lui, à la cathédrale de Kazan. C’est sa dernière halte chaque fois qu’il quitte sa résidence, c’est sa première quand il y retourne…
Salué par les acclamations des soldats, le droski impérial fend en quelques minutes la distance située entre la gare de Nicolaï et le perron de Notre-Dame de Kazan. Quel saisissant spectacle sur les marches de cette église ! Sur la première, le métropolitain de Saint-Pétersbourg, dans ses vêtements couverts d’or et de fines broderies, attend la mitre en tête et la crosse dans la main droite, entouré de son nombreux état-major de popes, aux costumes bariolés, dont les longs cheveux soyeux flottent dans le dos ; des petits enfants de chœur habillés d’une manière fantastique agitent l’encensoir sous le nez des hauts personnages ecclésiastiques. Une foule pieuse et recueillie se pressait sur les autres degrés, et dans cette foule dominait le costume national russe. Non moins pressée était la cohue sur le parvis, se brisant à droite et à gauche contre la double haie de soldats qui maintenait libre le passage du milieu. C’est par là que le droski du tsar s’engouffra pour déposer son illustre voyageur devant le perron. Alors toute la foule sur les escaliers s’agenouilla, se découvrit et répéta trois fois le signe de la croix. De l’église toute grande ouverte et rayonnante de cierges, s’échappaient les sons du Te Deum ; le tsar, précédé du métropolitain, entra dans la basilique, s’agenouilla devant une image sainte, dit sa prière, tandis que le Te Deum continuait, puis sortit au milieu de la foule agenouillée. Peu d’instants plus tard, il rentrait au palais d’hiver. Le soir, Saint-Pétersbourg fêtait par des illuminations le retour de son souverain.
Il n’y a assurément rien d’aussi original qu’une illumination à Saint-Pétersbourg. Cela ne ressemble en rien aux fêtes de ce genre telles qu’on se les imagine en France et telles qu’on les a vues pendant l’Exposition. La lumière électrique n’est pas en usage et les ifs de gaz formant tantôt des guirlandes, tantôt des rangées lumineuses, sont exclusivement réservés aux édifices publics.
Quant aux particuliers, ils témoignent de deux manières leur allégresse. D’abord, en fichant des bougies dans les intervalles qui séparent les doubles fenêtres, puis, en plantant sur le trottoir devant leurs maisons des lumignons qui fument et qui brûlent à la fois. Aussi quel danger pour les passants, mais surtout pour les passantes, dont les robes à traîne pourraient si facilement prendre feu à ces illuminations du rez-de-chaussée ! La lumière fantastique que cet éclairage fait régner dans les rues donne aux maisons, aux palais, aux enseignes et aux promeneurs un reflet des plus étranges, les jambes sont en lumière, le buste reste dans l’obscurité. Dans les rues principales, la foule est aussi compacte, aussi serrée, aussi énorme qu’elle pourrait l’être à Paris sur les boulevards un jour de réjouissance publique et officielle. Seulement la cohue est bien plus pittoresque, car de la vieille ville et des faubourgs, des flots d’ouvriers et des petits bourgeois, restés fidèles au costume national, s’acheminent dans la direction de la Perspective. Tel est le but du pèlerinage général ; aussi comme il est difficile de se mouvoir dans les rues adjacentes qui aboutissent à la grande artère principale ! La Perspective elle-même est relativement peu éclairée ; les boutiques sont fermées et le vent a soufflé sur les ifs de gaz. Il est impossible de se rendre compte de la masse de voitures circulant sur la chaussée aussi large que celle du boulevard Montmartre. Les droskis particuliers ou de maître sont serrés les uns contre les autres, les uns derrière les autres, comme des harengs dans un tonneau. Le cocher ne peut avancer autrement qu’au pas. Pas une seule, parmi ces milliers de voitures, ne possède de lanterne, de sorte que rien ne révèle la présence de ces innombrables véhicules ; on est tout surpris de les trouver devant soi quand on veut traverser la chaussée. Alors les silhouettes des chevaux piaffant sur place, du cocher qui retient le trotteur avec toute l’énergie de ses doigts nerveux, les contours du panier et la pelisse du « bourgeois », tout cela se révèle d’abord une fois, puis deux, puis trois, puis dix, puis cent, puis mille fois, cela n’en finit pas. Quant à la foule, elle observe le plus profond silence ; pas une rumeur, pas un cri, rien de la joie, rien de l’enthousiasme. Si ces sentiments existent, ils ont été aussi soigneusement que complétement dissimulés ; on aurait pu supposer que les nombreux passants et les innombrables voitures étaient tout aussi bien là pour un enterrement que pour fêter un joyeux événement. Je fis part de ma remarque à un Saint-Pétersbourgeois. « On attend la famille impériale qui ne manque jamais de se promener par la ville quand il y a des solennités comme celle-ci. » Mais on attendit longtemps encore. Aucune voiture de la Cour ne se montra à l’horizon. La foule, désappointée, lasse d’attendre, se porta alors sur l’immense place au centre de laquelle s’élève le palais d’hiver. Sa grande masse de pierre et de marbre restait muette et silencieuse, faisant face à l’immense amphithéâtre qui renferme la chancellerie d’État et les bureaux de l’état-major. Pas une lumière aux trois cents fenêtres qui garnissent les quatre façades. On eût cru en réalité que la demeure du tsar cherchait à se dérober aux regards derrière un épais voile nocturne. De plus, le drapeau ne flottait pas sur le faîte du monument ; il n’y avait pas à en douter, la famille impériale s’était soustraite aux ovations et à l’obligation de la promenade. Le tsar, pour se reposer des fatigues du voyage et réfléchir sur les graves mesures à prendre, s’était réfugié à Tsarkoë-Selo et avait ainsi enlevé à la fête du soir la sanction officielle et la plus grosse partie de son attrait. L’illumination s’éteignit promptement et la foule s’écoula peu à peu dans les faubourgs d’où elle était venue, dans les rues adjacentes de la Newski ou dans les cafés, restaurants et brasseries qui sont tellement hospitaliers dans cette bonne ville que l’on trouve à se réfecter plantureusement jusqu’au lever de l’aurore aux doigts de roses.
CHAPITRE III
Zig-Zags dans la capitale russe. — Visite à un journal russe. — Le Hérold. — L’explosion du Lufti-Djelil. — Quatre cents hommes tués par un seul coup de canon. — Chez le général Trépow. — Chez le général Timacheff. — Éloge du frac bleu-barbeau. — Un ogre du journalisme. — Le général Miliutine. — Charbonniers et grands ducs sont maîtres chez eux.
En arrivant à Saint-Pétersbourg, j’étais muni de plusieurs lettres de recommandation ; obéissant à mes sympathies personnelles comme à des affinités naturelles, je m’acheminai d’abord vers la rédaction d’un journal auquel m’attachent des liens de collaboration et d’amitié. Le Hérold de Saint-Pétersbourg est un organe rédigé en langue allemande, qui tend à devenir comme son modèle américain un organe international. Son fondateur, un ancien médecin de beaucoup de talent, M. le docteur Gsellius connu pour ses expériences sur la transfusion du sang, m’exposa lui-même l’idée qui avait présidé à l’installation du journal.
« La Russie, me dit-il, est un pays d’avenir, c’est une nation jeune que l’on n’a pas pu juger jusqu’à présent à sa valeur puisqu’elle n’a pu donner la mesure de son mérite et de ses capacités sous tous les rapports. Mais, laissez la question d’Orient qui pèse si lourdement sur nous, se résoudre, attendez que certaines mesures économiques imminentes à mon avis soient décrétées, que le commerce ne soit plus gêné dans son essor et vous verrez tout le développement que prendra, grâce à l’activité de ses habitants et à la richesse de son sol ce vaste empire. Il y aura besoin évidemment d’établir un trait d’union entre l’Europe et nous ; le Hérold sera ce lien le plus efficace de tous, car il n’est rien au-dessus d’un journal bien pourvu d’informations, bourré de renseignements pour créer des rapports internationaux solides et attrayants à la fois. Eh bien, notre Hérold sera infailliblement appelé à jouer ce rôle — un peu plus tôt un peu plus tard. » En attendant que le Hérold égale, selon les vœux de son actif et intelligent directeur, son homonyme de New-York, ce journal est une œuvre précieuse pour ceux qui veulent des renseignements exacts sur ce qui se passe politiquement, financièrement et socialement, non-seulement à Saint-Pétersbourg et à Moscou mais encore dans la campagne russe que personne ne connaît en dehors de ces grands centres. Le Hérold a planté sa tente sur la place où se trouve le monument équestre de Nicolas Ier ; ses rédacteurs en rédigeant leurs premiers-Pétersbourg, en classant les nouvelles du jour, ont sans cesse devant les yeux l’image du précédent empereur. Mais appartenant tous à l’école libérale, je doute fort qu’ils se sentent inspirés par le voisinage de cet impitoyable ennemi de la presse. De onze heures du matin jusqu’à deux ou trois heures de la nuit les bureaux du Hérold sont une ruche bourdonnante ; on ne se quitte pas dans ces temps de fièvre sans avoir parcouru les dernières nouvelles que le cabinet du ministre de la guerre envoie très-tard dans la soirée.
Au milieu du fatras de dépêches expédiées par les agences rivales et par les correspondants particuliers qui tiennent à être beaucoup et moins à être bien renseignés, c’était à ces communications seules qu’on pouvait se fier pour distinguer la vérité au milieu du salmis de canards qu’on vous servait quotidiennement. Il est vrai que souvent ces dépêches étaient d’un laconisme insignifiant, elles nous rappelaient plus d’un de ces bulletins vides de faits qui rendirent si légendaire pendant le siége de Paris, la signature P. O. Schmitz.
Il est vrai qu’on ne pouvait avec la meilleure volonté du monde donner des nouvelles quand il n’y en avait pas ou révéler des mouvements militaires pour ajouter plus d’attrait aux communications officielles. C’est dans les bureaux du Hérold vers deux heures du matin que j’appris ce premier fait important de la guerre en Europe : l’explosion du magnifique cuirassé turc, le Lufti-Djelil (Joie de la Vie).
L’occupation de la Roumanie par l’armée russe avait eu lieu sans encombre et sans résistance de la part des Turcs. Ceux-ci n’avaient même pas jugé à propos d’occuper les positions fort avantageuses qui tout d’un coup se trouvèrent dégarnies de troupes sur le Danube. Scrupules diplomatiques paraît-il, mais ces scrupules coûtèrent gros à la Turquie et je ne sache pas qu’ils lui aient valu en retour le plus petit égard ou la moindre indulgence au règlement final. C’est sans doute aussi par scrupule diplomatique que les cuirassés turcs négligèrent de faire sauter le pont de Barbosch sur le Zereth, ce qui eût interrompu les communications par railway entre Bukarest et la frontière russe et causé un retard considérable à l’armée d’invasion. Il est vrai que la construction défectueuse des chemins de fer roumains et les fortes pluies se chargèrent en partie du moins de la besogne de Hobart-Pacha ; un éboulement de terrain rendit la voie impraticable pendant plusieurs jours — mais longtemps après, quand le gros de l’armée russe avait déjà passé.
Pourtant l’amiral anglo-turc, qui commande encore aujourd’hui la magnifique mais bien inutile flotte des cuirassés ottomans, semblait se repentir de son inaction. Ayant manqué son coup au pont de Barbosch, il voulut se rattraper assez impolitiquement sur les villes du littoral valaque. Il commença à bombarder Swegerdek, ensuite Braïla, deux villes très-agréables et très-prospères en temps de paix, la seconde surtout, dont les maisons blanches et d’une architecture presque luxueuse, attestent la prospérité. Hobart-Pacha se vantait de convertir Braïla en un monceau de décombres fumants. En effet, depuis plusieurs jours des steamers détachés de la flottille croisaient dans le canal d’Atschin et gratifiaient la ville de bombes et d’obus. Mais ici aussi l’amiral s’y était pris trop tard : il avait laissé aux Russes le temps d’élever dans les vignes et vergers au-dessus de Braïla des batteries qui dominaient le canal et menaçaient même le cours du grand Danube. C’est d’une de ces pièces que fut tiré, dans l’après-midi du 10 mai, un maître coup de canon qui envoya un boulet se loger tout droit dans la cheminée d’un des plus beaux steamers de la flottille. Un second projectile vint frapper en plein la sainte-barbe ; — il y eut une détonation formidable, une fumée épaisse obscurcit l’air pendant quelques minutes, puis les servants de la batterie russe, quand le nuage se fut dissipé, cherchèrent en vain le moindre vestige du navire qui devait brûler Braïla. On crut d’abord qu’il s’était enfui dans la direction d’Aschin pour aller se cacher dans un repli de terrain, derrière les roseaux qui, dans cette région et dans cette saison, atteignent souvent la hauteur de véritables arbres ; mais le remous à la place où le steamer se trouvait encore il y a très-peu d’instants, et un morceau de la mâture qui émergeait obstinément au-dessus de l’eau ne laissèrent plus aucun doute sur le sort du cuirassé turc et de tous ceux qu’il portait. Bâtiment et équipage s’étaient abîmés dans les flots du Danube aussi profonds que ceux de la mer. Comme entrée de jeu, la terrible flotte turque venait de perdre un de ses plus puissants et en même temps, assurait-on, de ses plus luxueux navires. Un enthousiasme sans bornes s’empara des servants des batteries russes. Des hourrahs que le vent portait en ville firent trembler l’air et de toutes parts les officiers et les soldats s’empressèrent autour du canonnier qui avait si glorieusement ouvert la campagne. Quant aux victimes de l’explosion, on n’y songea que plus tard ; sur quatre cents hommes que le Lufti-Djelil avait à son bord, un seul avait survécu. Et dans quel état ! les mains calcinées, les jambes couvertes de mille brûlures, la peau du visage éraflée en une foule d’endroits, le crâne presque complétement scalpé, — c’est ainsi que le malheureux Turc fut recueilli par une barque envoyée du rivage dans le dessein de sauver, s’il était possible, les épaves de la catastrophe. Le soir même, grâce au télégraphe, on était informé à Saint-Pétersbourg de l’exploit de l’artillerie. On peut juger de l’accueil que les patriotes du Hérold firent aux nouvelles qui annonçaient le premier succès, la première étape symbolique d’un carnage de sept mois. Le journal fut rapidement achevé. Des droskis stationnaient devant la porte ; on s’y entassa pour aller arroser avec du Rœderer le début heureux de la campagne.
Peu de jours après j’usai d’une lettre de recommandation pour un des principaux personnages de la Russie. M. le général Trépow remplissait à Saint-Pétersbourg des fonctions dont l’équivalent n’existe, à ce que je sache, dans aucune des autres grandes capitales de l’Europe. Sous le titre de gouverneur général, il était à la fois le maire, le préfet, le commandant militaire de Saint-Pétersbourg. Véritable Argus, il fallait être partout, contrôler tout et empêcher tout ce qui sortirait de l’alignement officiel, sous quelque rapport que ce soit. Le général Trépow était indépendant de tout ministère et de toute autre autorité hiérarchique ; il ne répondait de ses actes qu’à l’empereur, autrement il était complétement le maître. On le redoutait en conséquence, et tout ce qui, dans une grande ville, se trouve plus ou moins sous la coupe de la police, cochers de place, cantonniers, balayeurs, revendeurs, concierges, etc., etc., tout cela tremblait comme la feuille au nom seul du gouverneur général. Quant aux conspirateurs politiques, aux nihilistes, aux auteurs d’écrits clandestins, M. de Trépow leur faisait la chasse sans trêve ni merci. Il sait que le lourd mécanisme de l’État russe est en somme à la merci du plus petit incident et d’un coup de poignard que l’envie de donner ne manque pas, comme il a pu en faire l’expérience sur lui-même. Un fait qui s’était passé peu de jours avant mon arrivée dans la capitale russe vient à l’appui de mon assertion et prouve en même temps que même la surveillance si soutenue et si rigoureuse du dictateur de Saint-Pétersbourg pouvait être mise en défaut.
Au sortir de l’office du dimanche, devant cette même cathédrale de Kazan, qui a un faux air de Saint-Pierre de Rome, une cinquantaine de jeunes gens commencèrent, avec une sérénité parfaite, à organiser une démonstration communiste aux cris allégoriques, si bien compris par les affiliés de « terre et liberté ».
Les jeunes gens, — qui étaient, comme le procès l’a prouvé depuis, — des conspirateurs régulièrement embrigadés, cherchaient à persuader à la foule que c’était d’une manifestation en faveur des frères slaves qu’il s’agissait. On commençait à les suivre parfaitement, et Dieu sait quelles proportions la chose allait prendre, — sur la Perspective Newski, à deux pas du Palais d’Hiver, et à un moment où les événements d’Orient avaient chauffé les esprits.
Fort heureusement pour le tsar que maître Trépow avait eu vent de l’affaire ; des estafiers de police, qui avaient des instructions spéciales, se ruèrent sur les chefs de la manifestation, arrachèrent à ceux-ci les drapeaux et crièrent à la foule : « Ils veulent tuer l’empereur, ils veulent tuer l’empereur. » Cet appel au sentiment dynastique de la masse ne manqua point son effet ; la foule, qui croyait manifester en faveur des « frères du Sud », recula avec horreur devant des prétendus régicides et, remise de son trouble, se joignit aux agents de police. Les chefs de la démonstration échappèrent avec peine à une application monarchique de la loi de Lynch ; ils furent conduits en prison autant pour être protégés que pour être punis. L’habileté du préfet-maire avait déjoué un complot et provoqué une explosion du sentiment dynastique. Son autorité avait été augmentée d’autant depuis cet incident. L’empereur, qui lui avait déjà fait cadeau d’une magnifique maison, méditait une nouvelle récompense, et l’impératrice Marie déclarait une fois de plus qu’elle ne dormirait pas tranquille si elle ne savait que « son fidèle Trépow » veille sur sa sécurité ! Le général occupe dans la grande « rue maritime » une maison d’apparence ordinaire dont une façade donne sur un canal. Un agent de police se promène devant la porte et vous indique le chemin à parcourir pour arriver aux appartements particuliers du général. Il faut monter un étage. Sur l’escalier on croise des sous-officiers étroitement boutonnés dans leur habit vert, ayant presque tous une décoration, quelquefois deux sur leur poitrine et de grosses liasses de papier sous le bras.
Un de ces sous-officiers m’adressa à un aide-de-camp, lequel me conduisit dans une sorte de galerie-salon donnant sur l’eau et éclairée par une multitude de fenêtres. Cette pièce, très-vaste, était meublée assez richement, mais en style rococo ; des peintures sans grande valeur étaient pendues au mur, et une rangée presque interminable de chaises indiquait qu’il y avait là souvent affluence de visiteurs. En effet, la foule était grande dans l’antichambre de Son Excellence. L’uniforme, comme partout, à Saint-Pétersbourg, dans le monde officiel domine ; je remarque entre autres figures caractéristiques un officier suffisamment vieux, très-blanc de cheveux et la barbe grise, qui joue très-complaisamment avec un petit bambin d’une douzaine d’années habillé en matelot, coiffé d’une toque bleue ornée d’un gland.
Est-ce un effet des mœurs administratives patriarcales ou le gamin voudrait-il déjà solliciter pour son compte ou pour celui de son grand-père ? A côté un pope à figure fine et intelligente vêtu d’une ample toge d’étoffe brune médite, appuyé sur sa canne à pomme d’or ; cinq ou six dames en toilette élégante égayent le paysage, deux d’entre elles babillent avec beaucoup de vivacité, on les prendrait volontiers pour des actrices. Pourquoi pas ! l’autorité de l’Excellence qui est maître de céans s’étend sur les théâtres tout comme sur la voirie.
Mon attente ne fut pas longue, à peine le temps d’examiner les différents types qui attendaient le gouverneur. Celui-ci parut, et traversant la galerie d’un pas rapide il s’arrêta devant moi. C’est un homme de soixante ans environ, d’une taille moyenne bien prise, vigoureuse ; la tête est celle d’un vieux troupier ; des moustaches courtes et drues lui donnent un aspect farouche où dominent surtout l’énergie et la dureté. En un mot on reconnaît l’homme qui, habitué autrefois à bien obéir commande sans réplique. On retrouverait parmi les majors de l’armée d’Afrique, ceux qui se sont hâlés aux rayons du soleil de la colonie et ont toujours vécu au contact des zéphirs, des types semblables à celui du gouverneur de Saint-Pétersbourg.
La figure gagne au relief donné par le costume. Une tunique de couleur verte déboutonnée qui s’ouvre sur un gilet blanc à boutons de métal, un pantalon bleu à large bande dorée et sur la tunique plusieurs décorations, tel était cet uniforme. Je prévoyais bien que l’entrevue ne serait pas longue et je ne prétendais point abuser trop du temps de l’Excellence. — Je remis ma lettre et y ajoutai le compliment d’usage. « Resterez-vous longtemps à Saint-Pétersbourg ? me dit M. Trépow ; tâchez de voir le plus possible notre capitale ; elle est très-curieuse et les étrangers ne la connaissent guère ; avez-vous besoin d’un aide de camp pour vous conduire ? » Je remerciai en objectant que mes relations personnelles me permettaient de me passer du bienveillant concours offert par Son Excellence et j’ajoutai que du reste mon séjour à Saint-Pétersbourg ne serait pas de longue durée puisque j’avais hâte de me rendre sur le théâtre de la guerre.
Le général Trépow me regarda à peu près comme on examine un conscrit à la parade. « Heu, me fit-il, ça n’ira pas tout seul. On ne veut pas d’indiscrétions, on n’en veut pas, et le Grand-Duc a consigné jusqu’à nouvel ordre tous vos collègues. — Mais que faire alors ? — Restez à Saint-Pétersbourg, c’est une ville charmante, vous verrez ! vous verrez ! — Pardon, Excellence, mais je ne suis pas venu exclusivement pour mon amusement, je dois aller sur le théâtre de la guerre ou retourner en France. — Attendez quelques jours, peut-être la consigne sera-t-elle levée ; si vous avez besoin de quelque chose venez me voir. » Et le général, après avoir légèrement incliné la tête en signe de salut, se dirigea vers l’une des dames en longue robe à queue. L’enfant qui jouait avec le vieux militaire, s’arrêta tout interdit en voyant la figure renfrognée du gouverneur. Mais celui-ci sourit au petit qui, abandonnant son grand-père, vint se serrer tout contre les jambes du général. Tout en causant avec la dame, celui-ci s’amusait à pincer les joues roses et bouffies du gamin[2].
[2] Ces lignes ont été écrites immédiatement après mon audience à la préfecture de police. Je ne connaissais rien alors des procédés barbares du général à l’égard des prisonniers politiques. Il fallut l’action criminelle peut-être au point de vue du droit strict, mais courageuse en tous cas, de Vera Sassoulitsch, pour révéler que cet homme, qui passait à Saint-Pétersbourg pour un bourru assez bienfaisant, était un odieux tortionnaire. Voici, à côté de l’esquisse que le lecteur vient de lire, un portrait que je traçais de l’ex-gouverneur, peu de temps après l’acquittement de Vera, dans le journal la Presse :
LE GÉNÉRAL TRÉPOW
« Il peut avoir de soixante à soixante-cinq ans. Il est laid de figure, sa moustache grisonnante coupée ras au-dessus de la lèvre supérieure lui donne, avec ses pointes hérissées, un faux air de chat-tigre guettant une proie. Le front est étroit, déprimé, le profil quelque peu anguleux ; l’âge s’annonce surtout par les plis des joues, insuffisamment dissimulés par des favoris qui s’arrêtent à moitié du visage.
» Après l’avoir vu une seule fois, on peut juger l’homme : c’est le gendarme personnifié ; non pas le Pandore de la chanson, rigoureux et naïf à la fois, aimable avec le prisonnier à qui il vient de serrer les pouces, mais le gendarme quelque peu bourreau bien plus au service de l’arbitraire politique que du Code. Les cheveux coupés en brosse achèvent le caractère de cette physionomie.
» Il ne connaît d’autre costume que son uniforme : un pantalon bleu à large bande d’or et une tunique verte chamarrée de décorations qui emprisonne étroitement son buste court et trapu. Sur cette tunique, le général jette, quand il sort, l’hiver, dans sa troïka, dont le triple attelage peut valoir 1,500 louis, l’immense manteau militaire à triple collet qui pourrait abriter une famille de saltimbanques ; dans son cabinet, quand l’ouvrage le presse et que les calorifères entretiennent une température d’étuve, Trépow lâche un à un les boutons de sa tunique qui s’ouvre alors sur un gilet blanc. Il court ainsi de son cabinet de travail à la galerie d’audience où se tiennent les solliciteurs.
» Quiconque désire parler au gouverneur, soit pour présenter une pétition soit pour un visa, soit pour une demande quelconque, soit comme la célèbre acquittée, pour décharger un revolver à bout portant, peut se présenter de une heure à trois. On fait attendre les solliciteurs de peu de mine dans une sorte de vestibule ; quant aux militaires, aux dames et aux visiteurs biens vêtus, on les introduit dans cette galerie ornée de statues et de tableaux d’une assez mince valeur artistique. Cette pièce reçoit le jour par de nombreuses fenêtres qui donnent sur un des nombreux canaux qui coupent en tous sens la ville de Pierre le Grand et de Catherine.
» Personne, à moins de grandes exceptions, n’est admis dans le cabinet du général, ce cabinet qui recèle assez de mystères pour approvisionner une douzaine de romanciers.
» Le général arrive dans la galerie. Il va d’un des solliciteurs à l’autre, toujours rogue, bref et dur même quand il accorde ce qu’on lui demande.
» On sent, dans chacune de ses paroles, dans chacun de ses gestes, la conviction qu’il possède d’être, lui, représentant de l’autorité, à mille coudées au-dessus du vulgaire. Le général Trépow, armé d’un pouvoir immense, ne dépendant que de l’empereur, professe pour son autorité un véritable culte ; il se considère comme une sorte de divinité vers laquelle il n’est permis d’élever que des regards suppliants et humbles.
» Avec les étrangers, il est vrai, il change d’allures, il craint de laisser percer le Tartare, au besoin il saura, pendant une audience d’un quart d’heure, faire preuve d’une politesse raffinée ou affecter une sorte de camaraderie brusque et enjouée. Alors le visiteur se retire enchanté en disant en lui-même : « Quel brave homme que ce Trépow, quelle bonhomie ! quelle franchise, etc. » Et six mois plus tard le même visiteur tombe de son haut en apprenant que ce bonhomme si rond, si jovial, est un geôlier de mélodrame et qu’il fait fouetter les femmes. Il faut, d’ailleurs, se méfier un peu des effusions humanitaires et libérales de MM. les généraux russes. J’en sais quelque chose.
» Pendant la dernière campagne, je fus présenté, dans une des villes prises par les Russes après le passage du Danube, au général commandant la place. L’Excellence me combla littéralement d’attentions et de politesses, en proclamant la joie qu’elle éprouvait de recevoir le correspondant d’un journal libéral. Elle me raconta sa biographie et insista surtout sur ce point que ses idées avancées lui avaient valu une disgrâce prolongée, — peu s’en fallut qu’on ne l’envoyât en Sibérie. Peu de jours plus tard, j’appris que mon pseudo-martyr de la liberté avait fonctionné en Lithuanie comme aide de camp du fameux Mourawief, et tout en partageant, peut-être, au fond du cœur, les théories de ses victimes avait fait expédier ad patres force insurgés. C’est en Pologne aussi, que Trépow commença sa fortune.
» Est-ce une légende ou est-ce la vérité ? J’ai entendu raconter souvent que le gouverneur de Saint-Pétersbourg était un enfant trouvé, non sur la voie publique, mais sur les marches d’un escalier. De là son nom. La condition d’enfant trouvé en Russie est toute particulière ; elle n’a rien d’inavouable. Le plus grand bâtiment de la ville, à Saint-Pétersbourg, celui qu’on aperçoit le premier en arrivant de la gare pour se diriger vers l’intérieur de la ville, est l’édifice destiné aux petits êtres abandonnés, qui y reçoivent, paraît-il, une bonne éducation et entrent dans l’administration et dans l’armée.
» Trépow servit d’abord au Caucase, comme tant de milliers d’autres Russes, et y acquit rapidement grades sur grades jusqu’à celui de capitaine. C’est en cette qualité qu’il fut envoyé à Varsovie au moment où l’insurrection de Pologne éclatait. Des colonnes de gendarmerie mobile furent organisées pour rechercher les chefs de l’insurrection et surtout pour servir de contrepoids aux « gendarmes pendeurs » du gouvernement national, agents d’une sorte de Vehme, qui frappait les traîtres et les fonctionnaires les plus détestés. Trépow se signala en faisant la chasse à l’homme, et dans ces jours de justice sommaire et d’exécution immédiate sur simple constatation d’identité, il fut un des plus actifs pourvoyeurs des pelotons d’exécution et de la potence. C’est là aussi qu’il fit cet apprentissage de policier, qui devait lui rendre de si grands services plus tard dans la capitale, au poste qu’il occupe aujourd’hui. Pourtant, en admettant que le gouvernement russe ait tenu tout particulièrement à récompenser les aides-bourreaux de la Pologne, la fortune de Trépow prit des proportions fantastiques. On eût dit qu’une protection puissante, mystérieuse et romanesque s’était attachée au nom de celui dont l’origine était restée dans l’ombre, peut-être en raison de cette origine.
» Dépassant rapidement ses supérieurs immédiats qui traitaient en bien petit garçon à Varsovie le simple capitaine de gendarmes, coup sur coup on apprit avec stupeur et non sans jalousie, assurément, les différentes phases de cette élévation qui rappelle la fortune de Potemkin, de Menschikof et autres favoris des tsars. Trépow sautait par-dessus les échelons de la hiérarchie comme un cheval de course par-dessus une banquette irlandaise. En très-peu de temps, il était devenu général de division, aide de camp de l’empereur et gouverneur de Saint-Pétersbourg. Ces fonctions donnent à celui qui les occupe un pouvoir absolu sur tous les habitants de la capitale. Tous les aubergistes, hôteliers, restaurateurs, loueurs de voitures, etc., etc., et, dans un autre ordre d’idées, les auteurs, les artistes sont dans sa main. Il peut d’un trait de plume les priver de leurs ressources.
» Aucun étranger n’arrive à Saint-Pétersbourg sans qu’immédiatement le gouverneur ne sache qui il est et ce qu’il cherche sur les bords de la Neva. D’un trait de plume aussi, M. Trépow peut faire reconduire l’étranger à la frontière. Comme nous l’avons dit, il n’a de comptes à rendre à personne, hors l’empereur, et les ministres ne pourraient même pas soustraire un protégé à la vindicte du gouverneur.
» Au point de vue administratif, les attributions du gouverneur sont aussi étendues que celles du préfet de la Seine, du conseil municipal et du conseil général réunies ; sous ce rapport, au reste, Trépow n’a pas fait mauvais usage de sa dictature. Grâce à son inexorable sévérité agrémentée de coups de bâton appliqués au besoin aux balayeurs, les rues de Saint-Pétersbourg sont aussi propres que la température le permet. Le pavé et l’éclairage sont régulièrement entretenus ; enfin on se sent dans une ville européenne, tandis qu’il y a une quinzaine d’années, malgré les magnifiques palais de Catherine, malgré les quais de granit, la capitale de la Russie laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la voirie. Ces petites réformes ont valu, dans le peuple surtout, une certaine popularité au général. Celui-ci sait, d’ailleurs, soigner la mise en scène. Il se montre beaucoup dans sa troïka, filant rapidement comme le vent ; aussi dit-on de lui comme du fameux solitaire, « qu’il est partout, qu’il sait tout et voit tout ». Pour plus d’un moujik, c’est par l’œil, toujours aux aguets, du gouverneur, que le bon Dieu apprend tout ce qui se passe. Dans les classes plus élevées de la société, au contraire, Trépow compte beaucoup de contempteurs mêlés à des envieux. Beaucoup se comporteraient aussi brutalement que le général s’ils avaient sa place, qui critiquent ses procédés. Peut-être ce sentiment n’a-t-il pas été tout à fait étranger au verdict du jury.
» Nous ne croyons pas que cette décision ébranle la situation du gouverneur. Il faudrait que l’empereur renonçât subitement à une affection qui ne s’est pas démentie depuis douze années, et que l’impératrice Marie consentît à sacrifier le repos de ses nuits, puisqu’elle a déclaré « que si Trépow ne veillait pas sur la ville, elle ne dormirait pas tranquille ». Ajoutons, en passant, que l’affection du tzar pour ce général n’est pas seulement honorifique ; elle a valu au gouverneur des présents superbes et entre autres une magnifique maison qui vaut plus de 600,000 francs.
» Mais, dira-t-on, le tzar est un prince humanitaire ; il a aboli la bastonnade et ne saurait tolérer davantage un homme qui, en dépit de ses ordres, frappe les prisonniers. Alexandre II a bien aboli la peine de mort, et cependant on a fusillé et pendu en Pologne et à Khiva. Alexandre II a proclamé la nécessité de la paix, et cependant son gouvernement sort d’une guerre pour se précipiter dans une autre. On peut bien alors supprimer la bastonnade et garder Trépow. »
Le lendemain je devais me rencontrer avec un autre général, le ministre de l’intérieur, général Timacheff. C’est un autre genre de croquemitaine. Il jouit auprès de la population de Saint-Pétersbourg, mais particulièrement dans les hautes sphères, de la réputation d’être le plus grincheux et le plus désagréable que le ciel ait pu dans sa colère susciter aux administrés du vaste empire. Quand j’appris à différents personnages que j’allais voir M. le général Timacheff, on me regarda d’un air de commisération comme un Daniel qui veut affronter la fosse aux lions. On me plaignait sincèrement. Pourtant la tanière n’avait rien de bien effrayant. Le ministère est situé dans la rue qui continue sur la gauche de l’église Saint-Isaac, et dont l’entrée donne sur le quai d’un canal. Le salon d’attente dans lequel on vous introduit est meublé avec ce luxe banal que l’on retrouve à peu près chez tous les dignitaires. On s’y ennuierait si la station d’attente était longue, mais fort heureusement il n’y a qu’une seule personne chez Son Excellence — l’ours, c’est un conseiller d’État vêtu de ce frac bleu barbeau à boutons d’or, que la mode a proscrit chez nous, mais qui n’en est pas moins un des vêtements les plus élégants et les plus avantageux pour quiconque a un beau torse et les jambes fines et nerveuses ; c’était le cas du conseiller.
Cet important fonctionnaire congédié, un aide-de-camp m’appela dans le salon de réception de Son Excellence. Ici le banal cessait ; on se sentait chez une individualité qui imprime un caractère particulier à tout ce qui l’entoure et à tout ce qui la touche. Les portières et les bois des fenêtres étaient encadrés de plantes exotiques ; le mobilier avait évidemment été fait sur commande expresse et d’après des dessins capricieux. La cheminée et la grande table-pupitre du ministre étaient encombrées de potiches et de curiosités ; et sur un poêle de stuc, au fond de la pièce, j’aperçus, non sans quelque étonnement, le buste de Voltaire « grimaçant son hideux sourire ». Quant au ministre, il se balançait avec nonchalance devant son pupitre dans un de ces fauteuils cannelés, à bascule, qui semblent fabriqués à l’usage des grands enfants qui ne se sont pas déshabitués de jouer, quand la moustache leur a déjà poussé. Disons tout de suite que le ministre ne révélait rien du porc-épic dans ses traits. Bel homme blond élancé ; le trait dominant de la physionomie du personnage était le scepticisme à l’égard d’autrui et une satisfaction complète pour sa propre personne. Ne croire à personne, être toujours content de soi, telle doit être, si je ne me trompe, la devise de M. Timacheff.
Mais si la figure était à peu près aimable, les paroles ne tardèrent point à révéler dans toute sa splendeur l’homme qui tient à tout prix à passer pour un être désagréable ; Saint-Pétersbourg ne m’avait point menti, et l’honorable général mérite bien sa réputation. Il n’aime guère les journalistes et il parut très-heureux d’en avoir un à se mettre sous la dent.
J’appris plus tard la raison particulière de cette animosité. On se rappelle qu’au mois de juillet ou d’août 1876, M. de Girardin publia dans son journal la France, un extrait du traité secret entre la Russie et la Prusse ayant pour objet l’expulsion des Turcs de l’Europe. Or, la veille du jour où cette publication eut lieu, M. Timacheff, de passage à Paris, où il compte de nombreuses connaissances, avait dîné chez l’éminent écrivain. Aussitôt les ennemis du ministre lui attribuèrent l’indiscrétion qui venait d’être commise, et M. Timacheff eut toutes les peines du monde à se disculper.
Notre entretien se ressentit d’abord de cette aigreur à l’égard de la corporation ; le général trouva de bon goût de se livrer à une sortie en règle contre les journalistes en général et les correspondants militaires en particulier.
« Qu’est-ce que ces messieurs viennent chercher chez nous ? Nous n’avons pas besoin de réclame et les attaques nous importent fort peu. Nous ne cherchons pas non plus à influencer la Bourse ; cela nous est complétement égal, et nous n’avons aucun intérêt à lancer des nouvelles à sensation… Allez chez les Turcs, messieurs ! on vous y recevra à merveille. Là-bas, tous les pachas sont sensibles aux compliments et tripotent sur les cours. Pour nous, je le répète, il nous est parfaitement égal d’avoir tous les journaux contre nous ; nous nous soucions de la presse entière comme de la fumée d’une cigarette. On aura beau dire et écrire tout ce que l’on voudra, le résultat est certain, nous vaincrons, et c’est la seule chose qui nous importe. »
Je laissai le sanglier donner tout à son aise des coups de boutoir à droite et à gauche, sans sourciller. Je répondis seulement que la tâche d’un journaliste n’était pas toujours d’envoyer des nouvelles à sensation ou d’influencer les marchés. J’ajoutai qu’en ce qui me concernait, mon but était purement et simplement de raconter de la façon la plus intéressante possible et la plus pittoresque les hauts faits de l’armée russe.
Cette assurance parut calmer un peu l’irritable ministre. « Puisque vous écrivez en France, me dit-il, rassurez donc nos bons amis (ces mots furent soulignés d’un rire ironique) de là-bas au sujet de la révolution en Pologne. Ils peuvent se tenir pour sûrs et certains qu’il n’y en aura pas. Si vous voulez, fit Son Excellence en prenant une plume et du papier, si vous voulez, je vous le donnerai par écrit, il n’y aura pas plus d’émeute en Pologne qu’au Caucase. »
Cette assurance venait fort mal à propos, car ce jour-là même de mauvaises nouvelles étaient arrivées des possessions d’Asie. J’en avais eu connaissance et j’y fis quelques allusions. « Bah ! répondit M. Timacheff, ce sont des histoires sans importance ; il y a toujours des fanatiques qui se laissent entraîner, mais ce mouvement n’a aucune racine dans la population. Au contraire, les musulmans, dans nos possessions d’Asie, sont attachés au régime russe ; j’ai moi-même des propriétés dans le gouvernement d’Orenbourg, qui est peuplé en grande partie de mahométans. Eh bien, tous ces gens me sont très-dévoués ; il en est de même chez les autres propriétaires mes voisins. Les ecclésiastiques, les défenseurs attitrés de la foi mahométane, sont pour nous. Un de leurs prêtres, dont le grade correspond à celui d’un de nos évêques, a envoyé un mandement où il déclare que la guerre actuelle n’a pas un caractère religieux, que l’empereur de Russie combat pour réprimer des abus que le Koran lui-même condamne ; par conséquent, qu’il n’y avait aucune raison de prendre fait et cause pour le sultan. » (En effet, des mandements pareils ont été lancés et ils n’ont pas manqué leur effet sur la population musulmane.)
Il est inutile de fatiguer le lecteur par la reproduction intégrale de cet entretien qui eut lieu pour ainsi dire à l’ombre du buste ricanant de Voltaire, et qui se termina pour moi d’une façon plus engageante que ne le promettait le début. M. Timacheff était devenu presque aimable, et il s’offrit de faire tout ce qu’il pourrait pour faciliter ma tâche. Cependant, ses pouvoirs n’allaient pas jusqu’à obtenir ou même recommander mon admission. J’appris plus tard pourquoi, et je me félicitai de ne pas me présenter à l’état-major avec une lettre d’introduction signée Timacheff, c’eût été le meilleur moyen de me faire renvoyer tout droit d’où je venais.
Le grand-duc et son entourage étaient très-jaloux de leur autorité ; ils n’auraient voulu à aucun prix avoir l’air de céder à une pression du dehors, quand même cette pression aurait revêtu les formes d’une humble recommandation officielle. Cette conviction fut assurée de plus en plus dans mon esprit, surtout après une visite au général Miliutine, ministre de la guerre. Cet important fonctionnaire qui de son cabinet de Saint-Pétersbourg faisait mouvoir alors, à cinq cents lieues de là, des centaines de mille hommes avec leur attirail, leurs munitions, leurs provisions et tout ce qu’il faut pour faire une conquête, reçut le journaliste sur la simple présentation de sa carte. Le général, type de l’officier supérieur russe, d’aspect à la fois aimable et énergique, était enfoncé jusqu’au cou dans les rapports, les paperasses, les comptes. Il travaillait au milieu des cartons, des plans et des cartes qui tapissaient la chambre.
L’entrevue ne put durer que peu de minutes, le journaliste ayant garde de faire preuve d’indiscrétion, le ministre ne pouvant que regretter de ne pouvoir rien accorder.
Charbonnier est maître chez soi, le grand-duc Nicolas entendait l’être chez lui. Il n’y avait donc qu’une seule chose à faire : franchir au plus vite la distance entre la Neva et le Pruth, ce qui représentait quatre jours et quatre nuits de wagon continu. Mais avant que le lecteur suive l’auteur dans ce trajet, qu’il lui soit permis de jeter encore un coup d’œil sur certains détails de son séjour dans la capitale de l’empire russe.
CHAPITRE IV
Autres Zig-zags dans la capitale russe. — La revue de mai. — Le Champ de Mars de Saint-Pétersbourg. — Une collation dédaignée. — Les gongs à cheval. — Un escadron de millionnaires. — Dans l’hôtel d’Oldenbourg. — Un ex-esclave vingt fois millionnaire. — Un ambassadeur populaire. — Le porte-roubles de M. de Caston. — Autre fête de mai. — Changement de chaussures coram populo. — L’eau-de-vie proscrite. — Les bateliers troubadours. — La légende de Stenka Razin le pirate. — Les grenadiers chanteurs. — Un corso de droskis. — Les cheveux sont pour le mari seul. — Promenade aux Iles. — Un conte de nuit d’hiver. — Les théâtres. — L’art à Saint-Pétersbourg.
La saison n’était guère favorable pour apprécier Saint-Pétersbourg à sa juste valeur, comme ville d’hiver endormie sous le vaste et épais manteau de neige, ou comme ville d’été veillant devant les incomparables nuits boréales. La bise vous piquait au visage, tandis que les pieds s’enfonçaient dans la boue produite par la neige immédiatement fondue. Parfois le soleil apparaissait, mais c’était le soleil d’hiver perfide, qui n’a que des rayons sans chaleur. Le temps n’était guère propice aux excursions et aux promenades ; cependant je ne voulus pas me priver du spectacle de deux solennités qui marquent chaque année le retour officiel du printemps, alors même que la réalité serait en retard sur le calendrier. Je veux parler de la revue de mai et de la fête populaire à Katherinenhof.
C’est au « Champ de Mars » qu’a lieu la première de ces solennités. C’est une vaste place à peu près aussi grande que le nôtre. Elle s’ouvre d’un côté sur les quais de granit de la Neva et aboutit dans le sens opposé au vieux-palais-forteresse de Paul Ier. Les fossés, les machicoulis, les ponts-levis qui entourent encore aujourd’hui cette habitation ne préservèrent pas le fantasque souverain du nœud coulant des assassins. Différents bâtiments bordent le « Champ » à droite et à gauche. Les principaux sont la caserne du régiment de Preobrajenski, et le palais du prince d’Oldenbourg, allié de la famille impériale. Pour faire honneur à son nom, le Champ de Mars est orné d’une statue en bronze du dieu de la guerre, coiffé de son casque, une main appuyée sur le bouclier, mais autrement, tout à fait nu. Seulement, en examinant le dieu de bronze de plus près on s’aperçoit que son faciès est agrémenté de moustaches fort peu mythologiques. C’est qu’en effet Mars n’est pas Mars, mais bien Souwaroff, le farouche incendiaire de Praha, le vaincu de Zurich, l’homme aux bottes, que son impératrice, l’auguste Catherine, voulut livrer ainsi dans le plus simple négligé à l’admiration des âges futurs. Les Russes, très-respectueux pour leur dynastie, mais très-sceptiques en ce qui touche les vertus de la « Sémiramis du Nord », font des commentaires rabelaisiens que j’aime mieux ne pas reproduire, sur les origines de cette statue.
Quoi qu’il en soit, grâce au choix de l’emplacement, l’armée russe défile chaque année devant l’homme de guerre qui fut un de ses premiers et principaux organisateurs. Ce jour, la ville est sur pied et en mouvement. 200,000 personnes se portent vers le Champ de Mars. Les heureux, les privilégiés dont les équipages se rangent à la file le long des quais, s’entassent dans les tribunes improvisées, sur les gradins de bois ad hoc adossés au grillage des jardins d’hiver. Au centre, une tribune séparée est destinée à recevoir l’impératrice, sa suite, et les femmes de hauts fonctionnaires. Quant à l’empereur, les princes du sang et leur suite, ils sont tous à cheval et n’en descendent pas tant que dure la revue. Parfois même la suite du tzar ne se compose pas uniquement d’hommes. On cite à la cour de Russie des grandes-duchesses qui ont pris très au sérieux leur titre de « propriétaires » d’un régiment, et qui la taille étroitement emprisonnée dans une casaque brodée de brandebourgs, le shako à plumes coquettement incliné sur l’oreille, un sabre mignon battant la cuisse et la cravache à la main, caracolent à la tête de « leurs » troupes. L’impératrice Feodorowna, femme de Nicolas, se prêtait volontiers à ces travestissements héroïques, et la princesse fille de l’empereur Alexandre, qui est aujourd’hui duchesse d’Edimbourg, n’y manquait jamais le jour de la revue de Mai. C’est là un attrait de plus ; aussi dès midi, les gradins étaient plus que combles et il eût été imprudent d’y laisser monter de nouveaux spectateurs. L’échafaudage de bois se serait certainement écroulé ; aussi les gardiens se montrèrent impitoyables et les retardataires furent condamnés à rebrousser chemin ou à se mêler à la foule houleuse, remuante, et en général d’extérieur peu appétissant, qui se bousculait aux abords de la place refoulée incessamment par les chevaux des dragons de service ou les crosses de fusils des factionnaires.
Me trouvant, par suite d’une confusion d’heures, parmi les retardataires et ne trouvant pas le séjour très-agréable au milieu des moujiks à longue barbe et à la houppelande crasseuse, j’allais rebrousser chemin, quand ma bonne étoile me fit rencontrer M. B…, l’excellent secrétaire du théâtre Michel, dont j’avais pu apprécier, depuis le peu de temps que je le connaissais, l’extrême amabilité et l’empressement à rendre service. M. B… avait des intelligences dans le palais du prince d’Oldenbourg ; grâce à un mot de passe, on lui ouvrit la porte de ce vaste édifice. Cette hospitalité était doublement précieuse ; elle nous permit d’assister sur le pas de la poterne, sans être trop foulés, au défilé des troupes, et nous avions l’espoir de contempler de très près, après la revue, la famille impériale. Car ordinairement, à l’issue de la parade, le tzar et son entourage font honneur à une collation servie dans la grande galerie du palais. Je m’empresse de dire que sous ce rapport notre espoir fut déçu. Il paraît que les graves préoccupations de l’année 1877 avaient enlevé l’appétit aux convives impériaux, car la cavalcade rentra directement au palais, dédaignant les gelinottes truffées et le cliquot de premier choix du prince d’Oldenbourg. Nous dûmes nous contenter de l’aspect du défilé, spectacle imposant en vérité !
La troupe, plus de soixante mille hommes, était littéralement entassée au centre du parallélogramme, présentant à l’œil des files immenses de baïonnettes reluisant au soleil, de casques et de canons ; comme encadrement à cette force imposante et multicolore, aux quatre côtés de la place la foule fourmille, et le fond du tableau est formé par les maisons et les casernes.
Comme ces troupes ont meilleur air avec leurs armes ! Je ne reconnais presque plus les dadais empruntés de l’autre jour, et il semble que le fusil et la cartouchière, le sabre et la cuirasse ont rendu à ces guerriers la tenue et l’élégance qui leur faisaient défaut. Le défilé va commencer. Il débute par les chevaliers-gardes, dont l’approche est annoncée par le bruit sourd et cependant pénétrant du gong qui domine la musique militaire. Les gongs, richement ornés et peints, sont attachés de chaque côté de la selle à la place des arçons. Le cavalier, muni de la courte baguette terminée par un gros pommeau, frappe alternativement à droite et à gauche ; le bruit ne trouble pas d’ailleurs l’harmonie de la musique régimentaire, il rehausse au contraire l’effet produit ordinairement par les différents airs qui égayent et règlent la marche de l’escadron. Quel escadron ! Le luxe est partout, jusque dans les plus petits détails, et ces chevaliers ont l’orgueil de vouloir prouver que dans leurs rangs tout le monde est gentilhomme et un peu millionnaire. La selle, les harnais, les housses, la dorure des cuirasses, sur lesquelles se rehaussent en argent massif les initiales de l’empereur, les épaulettes flamboyantes représentent une fortune ; pour trouver un point de comparaison il faudrait évoquer l’ancien escadron des cent-gardes ; mais les chevaux sont incontestablement d’un plus grand prix. Sous ce rapport la garde impériale russe s’accorde un luxe que l’on trouverait difficilement, je crois, chez d’autres armées d’Europe. Les chevaux de chaque escadron de hussards, de dragons et de lanciers, ont absolument la même robe et le tachetage identique. Ce sont toujours des bêtes superbes. Il n’est pas difficile de juger de l’effet plein d’éclat d’un régiment en marche, en voyant s’avancer d’immenses lignes de chevaux tous blancs ou tous noirs. Le défilé ne dure pas moins de trois heures ; les hurrahs méthodiquement poussés marquent chaque fois l’arrivée d’un escadron ou d’un bataillon devant la tribune de l’impératrice. Les acclamations de la foule y répondent. A quelques modifications près dans le costume, la scène est la même qu’à Longchamps un jour d’exhibition militaire — sauf cependant qu’ici la verdure fait complétement défaut.
Au contraire, l’hiver s’affirme par des giboulées sérieuses qui nous engagent, M. B… et moi, à rentrer dans le palais. Quelques privilégiés y ont pénétré également dans l’intervalle, et parmi ceux-ci se trouve un homme d’une soixantaine d’années, grand, fort, bien planté, avec une belle barbe blanche qui lui descend jusqu’à la poitrine et fait valoir encore davantage la teinte un peu rougeâtre de sa physionomie. Ce monsieur enveloppé dans une grosse pelisse, et tenant à la main un bonnet de loutre valant tous deux quelques milliers de roubles à Nowgorod, tend amicalement la main à B…, et échange avec celui-ci quelques mots en russe. « Je vous demande pardon, fait mon obligeant cicérone ; mais j’avais quelques mots à dire à M. E… » (il désigna le personnage à la pelisse), « au sujet de notre représentation de samedi prochain pour laquelle il a retenu six loges. — C’est donc un Crésus, un prince ? » m’écriai-je.
« Un Crésus oui, un prince non ; c’est tout simplement le premier négociant « importateur » de Saint-Pétersbourg. Tel que vous le voyez, sa fortune est tellement colossale, qu’il serait difficile d’en citer exactement le chiffre. Il possède plusieurs des plus grands immeubles sur la Perspective (il en est qui sont de véritables casernes à loyer) ; il occupe, dans ses comptoirs, plus de trois cents employés…
— Oui, interrompis-je, comme tous les riches négociants ! Du moment qu’il est archi-millionnaire, son train de maison se comprend.
— Attendez, dit mon ami, voilà où E… se distingue de ses confrères en millions : E…, tout premier négociant et tout Crésus qu’il est, a dû rester esclave ou serf, comme vous voudrez, jusqu’au moment de l’émancipation. Son père, simple paysan, était né sur les terres du prince J…; le fils vint à la ville et fit assez rapidement sa fortune. Il établit un comptoir après l’autre, répandit sa signature très-honorée partout, et bientôt devint aussi riche, sinon plus riche que son seigneur. Alors le serf millionnaire offrit des sommes fabuleuses pour obtenir sa liberté, mais le prince J… se refusait, avec la plus grande obstination, à satisfaire ce vœu tout naturel. Non, non, répondait-il à toutes les prières, je suis trop fier de posséder un esclave aussi riche pour m’en dessaisir. Il céda cependant quelques mois avant l’émancipation des serfs.
— Pour combien de millions ?
— Pour rien, c’est-à-dire si, pour un souper offert par E… où chaque convive eut un tonnelet d’huîtres, et au dessert des fraises magnifiques au mois de janvier ! »
Il paraît que ces cas d’un esclave dépassant son maître en richesse et même en notoriété ne sont pas bien rares. On raconte aussi d’autres libérations dues à la simple satisfaction d’un caprice coûteux du souverain. Plus tard j’appris que loin d’avoir exagéré l’importance de M. E., mon ami B. était resté plutôt au-dessous de la vérité.
Les histoires de serfs avaient fait passer le temps, et la revue touchait à sa fin. Déjà, aux masses d’infanterie et aux lourds escadrons de cavalerie avaient succédé les canons de haut calibre, beaux produits de l’humanitaire usine Krupp, noirs de bronze, battant neufs et ornés à la culasse d’inscriptions russes, et suivis de petits caissons verts fort gracieux et parfaitement propres à recevoir la cargaison de gargousses et d’obus nécessaires pour exterminer une petite armée. Ensuite ce sont les voitures du train, les fourgons, les ambulances avec leurs drapeaux clairs et proprets flottant au vent. Pour terminer la fête, l’escadron des Tcherkesses de la garde personnelle de l’empereur s’ébranle, exécutant une farouche fantasia et soulevant un nuage de poussière autour de la voiture de l’impératrice, dans laquelle le tzar vient de monter. Nous retrouverons sur le Danube ces cavaliers qui n’ont de circassien que le nom et le costume. Ils ne quittent jamais la personne de l’empereur et l’accompagneront jusque sous Plewna. Au palais d’Oldenbourg, toute la valetaille est sous les armes et forme la haie des deux côtés de l’escalier. Le suisse a posé dans un coin son immense canne d’or pour ouvrir l’huis à l’approche de la calèche impériale. Mais celle-ci, au lieu de se diriger sur le palais, oblique à droite et file à toute vitesse le long des quais.
Ce départ est le signal d’une débandade générale, qu’une ondée vient encore accélérer et changer en un véritable sauve-qui-peut. En moins de vingt minutes cette place, où s’entassaient soixante mille soldats et plus de deux cent mille spectateurs, est vide. Parmi les retardataires, j’aperçois M. l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, le général Le Flô, gai, vif, pétillant, et dont la figure anguleuse, osseuse et très-mobile, éclairée par deux yeux ardents comme des charbons, est de celles qu’on n’oublie pas. Le costume militaire et notamment le chapeau à larges bords dorés incliné légèrement sur l’oreille assaisonnent encore d’une très-forte pointe de crânerie la figure si pittoresque et si vraiment française du diplomate. Très-répandu et très-aimé dans la société de Saint-Pétersbourg, M. Le Flô salue à droite et à gauche avec autant d’aisance que s’il était chez lui et si la revue avait été passée en son honneur.
Comme la voiture de l’ambassadeur s’est arrêtée et qu’elle ne peut avancer à cause d’un embarras, un écrivain français avec qui j’avais déjeuné le matin même, M. de Caston, s’avance jusqu’à la portière de la calèche et raconte avec beaucoup d’émotion et un grand luxe de détails comment on lui avait dérobé, dans la foule, son « porte-roubles » garni d’une somme fort respectable — sinon pour un millionnaire, du moins pour un journaliste. Le lendemain, M. de Caston promettait, par la voix du Journal de Saint-Pétersbourg, 20% au bon larron si celui-ci était saisi de remords et voulait bien rapporter le « porte-roubles » à son propriétaire. Hélas ! les fripons moscovites n’ont pas l’âme plus tendre ni mieux placée que leurs collègues des autres pays. Notre confrère ne récupéra rien ; il est vrai qu’il put se consoler facilement en supposant avec quelques sceptiques que le vol en question et l’existence du portefeuille n’étaient qu’un produit de sa brillante imagination. Le dimanche qui suivit la revue de mai, j’assistai à « la fête du printemps » à Katherinenhof.
Il faisait un froid de loup. Pour se rendre à cette promenade dont le nom indique une des innombrables créations de la grande impératrice, on longe sur un parcours de trois ou quatre kilomètres le canal, principal affluent de la Neva. On traverse ainsi des faubourgs populeux et contenant d’immenses fabriques. Tous les produits industriels nécessaires à la consommation d’une grande ville y sont représentés, mais ce qui domine, et l’odeur l’indique suffisamment, c’est la production du cuir. Du reste en l’honneur du dimanche et de la fête du jour toutes ces usines chôment, nulle part un filet de fumée, et quant aux ouvriers, nous les trouverons dehors s’esbaudissant à la plus grande gloire du prétendu retour du printemps. Katherinenhof est non-seulement le bois de Boulogne de Saint-Pétersbourg, c’est un véritable bois de Boulogne ; en été il doit être encore plus vert, plus frais et plus touffu. Des bouquets de fourrés épais le partagent en deux parties, l’une est l’allée du Corso, et l’autre la prairie, qui a l’air d’être créée exprès pour les divertissements populaires.
Le Corso ne se développe dans toute sa beauté que le soir tandis que l’après-midi est vouée aux jeux. Je retrouve là le mât de cocagne classique avec une clochette au faîte qui remplace la timbale de rigueur. Si l’heureux moujik est parvenu à grimper jusqu’en haut et qu’il ait pu tirer le cordon de ladite clochette, des applaudissements retentissent dans la foule. Le vainqueur monte sur une estrade de bois, où des conseillers municipaux lui donnent d’abord l’accolade, puis lui remettent la prime due à son agilité : tantôt une montre d’argent, tantôt une paire de bottes neuves ou une belle blouse de velours rouge, bleue ou verte avec une toque assortie agrémentée de plumes de faisans qui l’entoure d’une auréole.
L’heureux lauréat agite d’un air triomphal les objets qui viennent de lui être remis, surtout si ce sont des bottes ou des vêtements. Il faut voir avec quelle agilité le vainqueur se débarrasse coram populo de ses vieilles chaussures éculées, de sa vareuse qui montre la corde, pour enfiler les bottes neuves et la blouse flambante gagnée à la force du poignet. Il jette un regard de dédain sur sa vieille défroque, et agite sa toque en poussant un hourrah en l’honneur du tzar, de la famille impériale, du général Trépow et de je ne sais qui encore. Puis d’un bond il quitte l’estrade pour se mêler à ses amis. On va naturellement arroser la victoire.
L’abus des liqueurs fortes est si répandu et si dangereux dans les rangs inférieurs du peuple russe, que la police doit prendre des précautions. Sinon la fête du printemps dégénérerait en orgie avec accompagnement de bagarres, de coups de couteau, de horions et de batteries à mettre sur pied toute la garnison de Saint-Pétersbourg.
Aussi défense absolue est faite aux innombrables marchands ambulants qui s’établissent le jour de la fête du printemps à Katherinenhof de servir à leurs clients des boissons alcooliques. En effet, sur les éventaires, une planche posée sur deux soliveaux, on ne voit que des liquides inoffensifs, parmi lesquels figure au premier rang une boisson noire comme de l’encre, d’un goût prodigieusement fade, et dont les conséquences ne sont pas précisément des plus réjouissantes pour un estomac occidental. Mais si les marchands observent, plus ou moins scrupuleusement, il est vrai, l’ordonnance sanitaire de la préfecture de police, l’ouvrier, le moujik, s’arrange pour tourner la loi en emportant dans une des vastes poches de sa longue houppelande la redondante amie, la consolatrice, la dame-jeanne pleine de wutky. Plus d’un avait succombé sur le champ d’honneur et après avoir titubé d’arbre en arbre il étalait ses grâces sur l’herbe, bien mince et bien peu fournie cependant…
Voici au pied d’un arbre un groupe compacte, des sons lents et plaintifs s’élèvent du centre. Deux pauvres diables en haillons psalmodient, tandis qu’un troisième les accompagne sur la petite flûte. Ce sont des bateliers du Volga qui, en attendant qu’ils reprennent leur service sur ce roi des fleuves, consacrent à l’art leurs loisirs forcés. Les litanies qui forment le répertoire de ces pauvres gens sont très-populaires en Russie.
Chacun considère comme un devoir de jeter quelques copeks dans les casquettes de loutre de ces chanteurs qui, pendant l’hiver et au printemps, alors que la navigation sur le Volga est forcément suspendue, n’ont pas d’autre ressource pour vivre.
Le thème sur lequel les bateliers troubadours brodent leurs variations est toujours le même : ils chantent les merveilles du grand fleuve, le charme de ses rives, et répètent les centaines de légendes qui, depuis des siècles, défrayent les veillées russes. Voici pour en donner l’idée une de ces légendes. C’est Stenka Razin, le célèbre pirate, l’implacable écumeur du grand fleuve, qui parle :
« O Volga fleuve-roi, chacune de tes vagues vertes est une émeraude du plus grand prix, chaque susurrement de tes eaux est un cantique. Tu es pavé d’or et les poissons qui fendent le tissu de tes eaux se nourrissent de sucs aussi savoureux que le vin.
» Volga, fleuve-nourricier, aussi nombreuses que les étoiles au ciel sont les barques qui se balancent sur ton lit humide. Jusqu’aux confins des pays mystérieux où nul œil humain n’a pas encore pénétré tu les portes. Malheur à ceux qui ont encouru ta colère, les vents fougueux les brisent, tes flots les absorbent ou tu les livres à Stenka ton bien-aimé. Que de trésors, que de richesses il te doit !
» O fleuve-mère, Volga superbe, Stenka ton serviteur n’est pas un ingrat. Depuis longtemps il cherchait un cadeau digne de toi, digne de lui. Vois cette jeune vierge, blanche comme le lys et pure comme lui. La flamme rayonne dans ses yeux noirs. C’est la fille d’un roi persan. Je la lui ai prise et je te la donne. Ouvre tes eaux, ô fleuve magnifique, et reçois ce présent. »
Voilà un échantillon de la poésie des bateliers. En énumérant les réjouissances publiques de Katherinenhof, il ne faut pas oublier les « chanteurs » des régiments de la garde. Ces soldats, choisis exprès, exercés au solfége, précèdent pendant la marche les détachements en chantant aussi bien des hymnes patriotiques que des fantaisies grivoises. De petits fifres accentuent d’une façon aiguë la mélopée des chanteurs régimentaires. On entoure aussi les virtuoses militaires, mais pas autant cependant que leurs collègues en vocalisation, les bateliers du Volga. Mais plus entourées que les uns et les autres sont les promeneuses solitaires, qu’il ne faudrait point confondre cependant avec les Junons non accompagnées de nos boulevards, mais ne demandant qu’à l’être. Le jour de la fête de Katherinenhof et le lundi de Pâques sont pour une certaine catégorie de la société de Saint-Pétersbourg des jours d’émancipation et de licence. Les péchés commis ces jours-là ne comptent pas et les coups de canif donnés dans ces deux occasions n’entament point le contrat. C’est du moins ce que m’ont affirmé plusieurs Russes, venus à la fête en quête de bonnes aventures et pour nul autre motif. Que sur eux retombent les malédictions des femmes qui se croiraient calomniées. Je dois ajouter cependant que les apparences sont contre les belles et blondes filles du Nord, si je dois en juger par les allures libres et dégagées de ces dames, et par le vif commerce de regards qui s’établit et se maintient entre les promeneurs des deux sexes.
Vers le soir les équipages commencent à se montrer dans les contre-allées, et bientôt les files se déroulent comme d’interminables serpents. Tout Saint-Pétersbourg est là, le grand seigneur, le riche marchand, le fabricant de cuirs, le pope, l’officier de tout grade et l’étranger venu pour voir, et l’étrangère, la Française surtout, venue pour être vue.
Mais ne vous représentez pas ce Corso sous des couleurs aussi brillantes que les promenades au Prater, au bois de Boulogne et à Hyde Park. Il faudrait pour cela retrouver à Katherinenhof le chatoiement des livrées et des carrosses merveilleusement construits. L’équipage est beaucoup plus simple ici. C’est toujours et encore le petit panier ouvert à un seul siége, le droski, et comme livrée la longue houppelande brune ou verte du cocher, complétée par la toque entourée de plumes d’oiseau fantastiques, comme le crâne de quelque sauvage. Pas de valet de pied, pas de chasseur ; la place manque, le siége de devant suffit à peine pour recevoir les formes massives du cocher. Beaucoup de paniers sont conduits par leurs propriétaires. Quant aux toilettes, on fait aussi bien peu de frais. Les dandys de l’aristocratie et les étrangers sont habillés comme tout le monde, mais les riches négociants sont coiffés de casquettes de loutre, et les femmes vont au Corso le mouchoir complétement noué autour de la tête. Chez la femme russe la chevelure est du domaine intime, son mari seul doit en jouir ; dès qu’elle paraît en public, la bourgeoise russe orthodoxe est tenue de dissimuler ses cheveux comme la femme turque doit cacher sa figure. La coutume peut être très-touchante, — mais elle ne rehausse pas l’élégance féminine. Le luxe réel d’un Corso à la russe consiste uniquement dans les chevaux ; dans ces magnifiques bêtes de race Orloff à la fière allure, à la croupe élégante et flexible, et qui hennissent d’impatience lorsqu’elles se sentent tenues en bride, n’étant dans leur élément que lorsqu’elles peuvent lutter de vitesse avec le vent. La nuit vient lentement et cependant la file des droskis ne diminue pas, elle se meut à petits pas dans les deux sens aller et retour, au milieu d’un silence solennel, grave et glacial. De l’autre côté de la promenade, au contraire, derrière le rideau d’arbres, tout est plein de vie et d’animation, les appels rauques des marchands de kirass et d’œufs durs redoublent ; les ménestrels du Volga qui piaillaient tout à l’heure, hurlent maintenant, les ivrognes geignent ; dans les restaurants qui viennent de s’illuminer s’agitent les verres, les cristaux, les porcelaines et tous ces bruits sont dominés par le sifflement aigu des fifres et les ra fla du tambour de basque qui forment l’accompagnement des chanteurs militaires dont le ramage nous assourdit encore sur la route de Saint-Pétersbourg.
Dès que la chaleur se fait sentir, ce qui souvent arrive beaucoup plus tard que la prétendue fête du printemps, toute la capitale émigre. Les uns vont dans les bains d’Allemagne, à Trouville, à Étretat ou à Ostende, mais ceux qui par leurs occupations ou par leur situation de fortune ne peuvent quitter le pays se transportent aux « îles », magnifiques oasis où l’on trouve réunis toutes les beautés de la nature et les raffinements du confort. Ces îles sont formées par les confluents de la Néva et de la mer ; elles sont reliées par une foule de petits ponts en bois d’une construction rustique très-élégante. Les terrains sont couverts de parcs, de jardins ou de forêts de pins qui commencent à verdir seulement vers le milieu de juin de sorte qu’elles ont gardé toute leur fraîcheur, quand dans nos climats les bocages commencent à jaunir. Tout cela aboutit à une plage couverte d’un beau sable jaune très-fin et d’où l’on aperçoit se révélant brusquement, comme derrière un rideau tiré tout à coup, les flots bleus du golfe de Finlande. Au milieu de cette verdure, poussent de tous les côtés de belles constructions de tout genre et de toute dimension, mais frappées toutes au coin d’une certaine gaieté architecturale, comme si elles ne devaient réellement recéler que des plaisirs ; on dirait des petites villas d’Asnières ou de Bougival, et pour que l’illusion soit plus complète encore, les nacelles se balancent à « l’ancre » attendant avec patience et sérénité l’arrivée des canotiers et des canotières.
Parfois, dans les nuits d’hiver, comme Théophile Gautier le raconte dans son Voyage en Russie, quand la neige couvre de plusieurs pieds de hauteur les allées sablées, quand les blocs de glace ornent d’une couche cristalline la baie du golfe, quand les étoiles brillent par millions au ciel, des grelots retentissent dans les avenues que l’on jugerait désertes. Emportés comme le vent par un simple attelage, deux, trois, quatre traîneaux glissent comme des ombres sur le blanc tapis. La fumée qui s’échappe du naseau des bêtes et de la bouche des passagers étroitement encapuchonnés dans leurs fourrures trouble par endroits la sérénité bleue de l’atmosphère.
Les traîneaux glissent toujours, puis tout à coup ils s’arrêtent dans leur course furieuse. Au milieu des pins dont les branches décharnées ploient sous la neige on aperçoit une maison. La toiture brille, des glaçons gigantesques pendent aux frises, à travers les volets fermés filtre un mince filet de lumière. L’istvolichik du premier traîneau fait claquer trois fois son fouet. A ce signal la porte de la maison s’ouvre, un maître d’hôtel en habit noir, la serviette sous le bras, s’incline devant les arrivants. Cavaliers et dames sautent à bas du traîneau, ils retirent les fourrures qui cachent des costumes de bal et d’apparat ; on vient de l’Opéra ou d’une soirée officielle. En sortant, le stimulant de la bise, la poésie de la nuit claire et lumineuse ont fait naître le regret d’aller se coucher prosaïquement. Le plus résolu des élégants aura crié : Aux îles, aux îles ! et ce cri répété par tous sera devenu un mot d’ordre. Quelle volupté aussi de se sentir ainsi emporté à travers les faubourgs muets, déserts, morts, de traverser le large fleuve glacé, et de trouver ensuite en plein paysage d’hiver, en pleine steppe, un restaurant bien ordonné, bien pourvu, de passer de la plaine neigeuse dans les salons capitonnés, chauffés au calorifère, resplendissants de bougies, où nous attendent des tables couvertes de linge luxueux et de fine argenterie avec des seaux où le cliquot se frappe, tandis que le thé bout et chante dans le samovar ! Des musiciens tsiganes, graves et de noir vêtus, accompagnés de quelques femmes de leur tribu, viennent égayer le médianoche par leurs accords étrangement mélodieux. Les convives versent à flot le champagne à ces musiciens et leur jettent à la tête des paquets de roubles. Ces libations et ces cadeaux stimulent l’ardeur des virtuoses, ils s’excitent, ils s’animent réciproquement ; leur musique, leur chant s’élèvent crescendo au diapason d’un infernal sabbat ; c’est une danse macabre à faire trémousser les chandelles dans les lustres et les chaises sur le plancher.
Puis, à la fin de la fête, — qui a tourné un peu à l’orgie, — les cochers, qui pendant que les maîtres s’amusaient là-haut, se chauffaient autour d’énormes bûches de bois allumées sur le pas de la porte, remontent sur leurs siéges, et, aussi vite qu’elle est venue, la caravane reprend le chemin de la ville. Le temps passe vite dans les fêtes, car le jour naissant montre déjà, dans un brouillard grisâtre, les hautes cheminées des fabriques, les toits des maisons et la coupole de Saint-Isaac. Sur la Perspective, au moment où les traîneaux bifurquent, le soleil teint de reflets sanglants les immenses maisons, les ponts qui hardiment enjambent les canaux, les monuments, les hôtels ; et, ses rayons, semblables à une colonne de feu mat, désignent la route aux noctambules embarrassés qui ont au moins l’excuse d’avoir vécu un véritable conte féerique d’hiver.
On touchait, à Saint-Pétersbourg, au déclin de la saison théâtrale. Les artistes français du théâtre Michel en étaient aux représentations à bénéfice des coryphées de la troupe. C’est le signal infaillible de la débandade prochaine. Ces « bénéfices » sont de véritables solennités, grâce à la faveur devenue proverbiale dont la société russe entoure les interprètes de l’art dramatique français.
L’artiste dont le bénéfice est annoncé, place lui-même ses billets, et il est de bon goût de les payer beaucoup plus cher qu’au bureau. L’habitué qui, ce jour-là, ne paierait sa stalle ou sa loge qu’au prix officiellement coté, passerait infailliblement pour un élève d’Harpagon.
Chez les artistes femmes, des cadeaux en bijoux viennent toujours s’ajouter à ces primes qui grossissent la recette. Les parures sont tout à la fois des témoignages d’admiration et d’estime, elles n’ont rien de commun avec la rafle de bijoux opérée aux dépens de naïfs adorateurs par certaines divas de la chope ou par certaines artistes dramatiques chez lesquelles ce beau titre est simplement une alléchante enseigne.
L’empereur, un des plus assidus habitués du théâtre Michel, ne manque jamais de faire son présent au bénéficiaire : c’est, pour les dames, une paire de boucles d’oreille, une broche, un bracelet ou tout autre objet de parure, pour les hommes, une tabatière. Mais ces messieurs ont le droit de se faire compter la valeur du bijou en espèces. Il existe même, pour cela, une taxe des plus curieuses.
La familiarité bienveillante du tzar pour le personnel du théâtre Michel est connue ; l’empereur a hérité, sous ce rapport, de son père, le farouche Nicolas, qui s’apprivoisait si bien avec les comédiens et les comédiennes. Sa Majesté est aussi assidue dans les coulisses que dans la salle. On a ménagé un escalier spécial qui fait communiquer sa loge avec les coulisses, dont l’entrée est interdite à tout profane au théâtre Michel. Sous ce rapport, la consigne est formelle : on ne fait d’exception pour personne.
L’empereur est très-prodigue de compliments ; et surtout quand une nouvelle pièce vient d’être jouée, il distribue à chaque interprète sa part d’encouragements. Avec les dames il se montre poli, aimable, — mais rien de plus. Pour que César ne puisse même pas être soupçonné, il n’adresse jamais la parole aux dames artistes qu’à plusieurs à la fois, c’est de l’étiquette rigoureuse. D’autres membres de la famille impériale, il est vrai, vivent sur un tout autre pied d’intimité avec les interprètes de l’art dramatique français. Certaine liaison entre une séduisante comédienne pleine d’entrain et d’esprit et un jeune grand-duc, est même vue d’un bon œil à la cour. Le prince en question montrait des penchants très-marqués, très-fâcheux, à la mélancolie. On craignait sérieusement de le voir devenir hypocondriaque. Les voyages, les fêtes, les amusements les plus variés, rien ne parvint à le distraire ; il était trop jeune pour que l’on songeât à le marier, et d’ailleurs son caractère aurait fait fuir à tire d’ailes la fiancée la moins exigeante. Par hasard, il se trouva un soir en société avec Mlle M…, du théâtre Michel. Le brio endiablé de la Parisienne pur-sang parvint à dérider le Prince-Sombre. Il sourit comme un Prince-Charmant, et, au lieu de se tenir immobile et rêveur dans un coin, il causa. Le remède tant cherché était trouvé. Loin de contrarier le rapprochement des deux jeunes gens, on leur fournit des occasions de se rencontrer. Aujourd’hui, le grand-duc est gai, il parle, il vit, puisqu’il aime. Peut-être aura-t-il de l’esprit un jour, sa maîtresse en a tant !
En dehors du théâtre, l’empereur ne renie pas ses amis les artistes. S’il en rencontre au Jardin d’hiver, quand il fait sa promenade quotidienne, il s’arrête, leur serre la main et s’entretient avec eux ; un honneur dont bien peu de généraux mêmes pourraient se vanter. Voici une petite anecdote qui m’a été contée par un des principaux artistes :
M. Luguet, le directeur de la troupe, soit dit en passant, le frère de Marie Laurent et de René Luguet, du Palais-Royal, et l’excellent Adolphe Dupuis traversaient tous deux le Jardin d’hiver, quand ils virent l’empereur déboucher d’une allée, seul, à pied, et suivi de son terre-neuve. Dupuis, pour ne pas s’enrhumer en ôtant son bonnet fourré — un artiste qui est sur l’affiche doit se ménager — porta la main à sa coiffure, rendant ainsi les honneurs militaires au souverain. L’empereur s’arrêta.
— Oh, oh ! fit-il, comme vous faites bien le salut militaire, monsieur Dupuis ! Vous avez donc servi ?
— Oui, sire, répondit le premier rôle.
— Et dans quel régiment ?
— Dans les chasseurs d’Orléans, sire, sous le roi Louis-Philippe.
— Ah ! j’ai beaucoup entendu parler de votre colonel. Il est mort si jeune ! Quel dommage ! Et vous, monsieur Luguet, avez-vous aussi servi ?
— Mon Dieu, sire, oui, fit le directeur du théâtre Michel, j’ai été dans la garde nationale.
— Oh, oh ! répondit l’empereur en souriant, vous n’avez été qu’un soldat de carton !
Malgré les préoccupations du moment, l’empereur ne voulut pas priver les bénéficiaires de sa présence. Je le vis dans sa loge, attentif et bienveillant, le soir où, pour la représentation de Mme Tholer, une émigrée de la Comédie Française, on donnait pour la première fois, devant une salle splendide, un ruissellement d’uniformes et de diamants, l’Étrangère.
Quelques jours plus tard, les artistes français, désireux de donner un témoignage public de leur gratitude et de leur attachement pour le pays où ils sont choyés et fêtés, avaient organisé une représentation extraordinaire au profit de la Société de la Croix-Rouge. A la fin du spectacle, toute la troupe, depuis les premiers rôles jusqu’aux choristes, se rangea sur la scène et entonna l’hymne national russe, que toute l’assistance écouta debout et fit répéter trois fois. La quatrième fois, ce fut le public qui le chanta en chœur. Dupuis, le principal acteur du théâtre Michel, M. Luguet et l’excellent comique Regnard, portaient au cou la décoration qui leur avait été accordée peu de temps auparavant par l’empereur. Trois soirs plus tard, le théâtre Michel se fermait pour quatre mois, et les artistes prenaient leur volée vers Paris et Asnières, non sans supputer de combien la dégringolade du change sur le rouble ébréchait leurs appointements. Les Allemands (car il existe aussi une troupe germaine l’hiver à Saint-Pétersbourg) se sentirent piqués d’émulation et voulurent aussi apporter leur obole à l’entreprise patriotique et humanitaire de la Croix-Rouge. Par conséquent, une représentation extraordinaire fut annoncée au théâtre allemand qui s’élève sur la place derrière la grande statue de Catherine.
Seulement, il y eut des difficultés avec la censure. MM. les comédiens allemands avaient choisi pour la soirée un drame héroïque, en vers, du poëte patriote de 1814, Kœrner. Cette pièce en cinq actes, Zryni, pouvait, à un certain point de vue, paraître d’actualité aux artistes. Elle raconte en effet les efforts héroïques d’un noble Hongrois qui défendit jusqu’au dernier moment contre les envahisseurs ottomans la forteresse de Szigeth et préféra mourir sur la brèche plutôt que de se rendre. Seulement, dans la même pièce, les Turcs sont représentés à l’apogée de leur gloire et de leur puissance. Soliman le Magnifique parle le langage d’un nouveau Charlemagne et rend grâce à la fortune, qui n’a pour lui et ses amis que des sourires terribles ou de fécondes caresses.
Était-il possible de montrer au public de Saint-Pétersbourg, au moment où l’on annonçait, où l’on espérait du moins des victoires éclatantes sur les Turcs, un sultan resplendissant de triomphes et foulant à ses pieds les peuples et les armées ? Le général chargé de la censure adressa même une assez verte mercuriale au directeur de la troupe allemande, sur le choix d’une pièce aussi inopportune.
Les acteurs soumirent alors au jugement du sévère guerrier la comédie historique : Zopf und Schwert. Le héros de la pièce est le fondateur de la monarchie prussienne, le Grand Électeur. Cette fois, il n’était pas question de Turcs ou de redoutables sultans ; la scène se passait dans un pays ami, et le souverain mis en scène par l’auteur était l’ancêtre de l’allié du tsar. Néanmoins, le général-censeur secoua de nouveau la tête. « Nous ne pouvons pas permettre que l’on fasse en ce moment l’apologie d’un souverain qui appartient à une autre maison que celle des Romanoff », écrivit-il en marge de l’affiche. Nouvelle déconvenue des artistes allemands, qui finissent par offrir à leur public une vulgaire farce en cinq actes sans aucune importance. La recette s’en ressentit et atteignit à peine la moitié de la somme encaissée au théâtre Michel.
Les arts jouent un grand rôle dans la vie élégante des Russes. Les demeures des gens à fortune sont encombrées de tableaux, de statues, sans oublier les coûteux bibelots de prix en bronze ou en métal. Pourtant ce n’est pas d’eux-mêmes que les Russes tirent la production appelée à satisfaire leurs goûts. Ou les tableaux viennent de l’étranger, ou les artistes qui les ont faits sont établis en Russie. L’art officiel lui-même a dû avoir recours à des illustrations exotiques. Le précédent peintre de l’empereur n’était autre que le célèbre maître hongrois Zichy, qui, ayant par un de ces coups de tête familiers aux grands esprits jeté sa démission à la tête des dignitaires de la cour, est allé planter sa tente au boulevard Malesherbes, gardant à la disposition des visiteurs intimes certain portefeuille mystérieux plein de croquis aussi extraordinaires par le talent du peintre que par la hardiesse des sujets traités.
Le successeur de M. Zichy est d’origine française, mais né en Russie, M. Charlemagne. Dans le logement qui lui sert en même temps d’atelier, au rez-de-chaussée de la maison qui touche à l’église catholique sur la Perspective Newski je trouvai le peintre ordinaire de Sa Majesté occupé à retoucher un tableau historique : l’Entrée de l’empereur Alexandre Ier à Paris par la porte Saint-Denis.
La conception et l’exécution de l’œuvre étaient sobres, mais justement cette sobriété avait assuré à l’artiste la précision. C’était une réelle évocation du boulevard de l’époque, que cette petite toile ; avec la haute porte Saint-Denis si peu changée depuis, les maisons enfumées, la foule des Parisiens agitant leurs mouchoirs pour faire fête « à nos amis les ennemis », et dans l’encadrement de la voûte de pierre apparaissant subitement Alexandre à la tête de son état-major de généraux, de haute taille, coiffé d’un tricorne en travers. Sur le dernier plan on démêlait la lance des cosaques. M. Charlemagne espérait consacrer sa renommée comme peintre de bataille en obtenant la permission de suivre l’armée et de retracer par le pinceau les principaux épisodes de la campagne. Mais un autre choix avait déjà été fait, et je trouvai l’aimable artiste désolé de n’avoir pas été mis à même de faire preuve de son talent et de son dévouement à l’armée.
L’émule et l’ami de M. Charlemagne à Saint-Pétersbourg est M. Kohler, un peintre d’un talent original, dont l’atelier, tout rempli de toiles de grande dimension, paysages et peintures de genre, atteste la fécondité. M. Kohler travaillait, au moment de mon passage à Saint-Pétersbourg, à une tête du Christ, plus grande que nature, destinée à l’ornementation d’une église. Mais le véritable événement artistique de Saint-Pétersbourg c’était l’exposition, dans les salons de l’Académie, d’une grande toile d’un peintre polonais, représentant « les flambeaux vivants de Néron ». L’ingénieux tyran de l’ancienne Rome, toujours à l’affût de nouveaux et excentriques genres de supplice à infliger aux néophytes chrétiens, avait imaginé de faire enduire de poix et de soufre des croyants de la nouvelle foi, qui étaient consumés lentement comme des flambeaux. La toile nous montre une des grandes voies de l’ancienne Rome impériale, bordée de palais d’une architecture grandiose et sévère, qu’égaye cependant un peu le lumineux soleil d’Italie. De tous les côtés la foule se presse, foule bariolée et se prêtant admirablement au pinceau d’un romantique ; sur les terrasses des palais apparaissent les habitants : patriciens, patriciennes au front ceint du diadème, serviteurs et esclaves nubiens du plus pur ébène. La litière de l’empereur romain, une maison en or ciselé, se fraye avec peine un passage au milieu de la foule. A demi étendu sur ce lit ambulant, superbement vêtu de lin blanc, la couronne au front, le despote regarde la foule d’un air à la fois hébété et plein de mépris. Son regard se dirige surtout vers le fond de la toile : liés à des poteaux enguirlandés de fleurs, les candélabres vivants apparaissent. Les victimes sont cousues dans des sacs ; la tête seule apparaît, ici tête distinguée et virile, là-bas tête de vieillard vénérable couverte d’une toison blanche, plus loin encore tête étonnante d’une jeune fille au pur profil qu’ondoient des cheveux d’un blond ardent. Dans quelques instants le supplice horrible va commencer ; des bourreaux-esclaves, des nègres à la physionomie farouche et bestiale attisent le feu des bûchers qui servent de piédestal à chacune des torches vivantes. Rien ne saurait inspirer davantage l’horreur du supplice que l’aspect de ces préparatifs si vigoureusement exacts, si techniques. La physionomie des spectateurs prouve chez le peintre le désir exécuté d’une façon heureuse de représenter à grands coups de pinceau les différents types de la Rome impériale. Tout se retrouve dans cette cohue, qui se précipite à un supplice horrible comme à un spectacle curieux. La férocité frivole du patricien, du « gommeux » en toge blanche et en cothurne, et la férocité bête de l’homme du peuple ivre de sang et de vin. L’attitude grave et impassible du légionnaire côtoie les langueurs maladives de la courtisane ; mais au milieu de toutes ces figures merveilleusement comprises et merveilleusement rendues, il en est une qui prime toutes les autres, et qui frappe le regard du visiteur plus vivement que toutes.
C’est une jeune fille au teint hâlé par le soleil ardent de la campagne romaine, mais admirablement belle, avec une figure réalisant la moyenne entre l’idéal du type grec et l’idéal du type italien. Assise par terre, cette créature parfaite considère de son long regard légèrement voilé, les apprêts du supplice ; l’artiste a rendu, on ne peut plus heureusement dans ce regard, l’immense pitié mêlée à une pointe de dégoût. — Est-ce pour le genre du supplice ? est-ce pour cette foule dont elle-même fait partie ? est-ce pour cet histrion omnipotent ? c’est ce qu’il est difficile de dire ; il faudrait pénétrer plus avant dans la philosophie du tableau, ce qui n’est guère possible en une visite. Le tableau de M. S… eut, dans la capitale de la Russie, un immense succès ; peu s’en fallut même qu’il n’y restât tout à fait, le tsarevitsch ayant manifesté l’intention de l’acheter à un fort bon prix[3]. Il demanda d’abord à ce que le peintre lui fût présenté, et, au cours de l’entretien, il dit qu’il fallait féliciter la Russie de posséder un homme d’un aussi grand talent. « Pardon, Altesse, fit S…, je suis Polonais », en insistant sur ce dernier mot. Depuis ce moment il ne fut plus question de l’achat du tableau et même S… devint une persona ingrata à la Cour.
[3] Le tableau de M. S… a été envoyé à Paris, où il a figuré à l’Exposition des Beaux-Arts, section russe.
Ah ! si les événements ne s’étaient pas précipités là-bas sur le Danube, quelle tâche agréable de s’initier davantage à cette existence de Saint-Pétersbourg, de se lier plus intimement avec les connaissances que nous avons seulement pu ébaucher ! — Mais le moment où les opérations vont entrer dans la phase active approche, il est temps de prendre possession de notre stalle, qui va devenir bientôt une selle de cheval, pour assister de visu à ce qu’il faut raconter. Déjà les aigles russes ont remporté leur premier succès à Ardahan. Cette ville est tombée après une courte lutte entre les mains du général Loris-Mélikoff, aide-de-camp du prince Michel, commandant en chef des forces impériales en Asie. Des succès ne tarderont pas certainement à suivre en Europe.
CHAPITRE V
Départ pour Moscou. — Des voyageurs qui vont loin. — Vive le printemps ! — Un coup-d’œil au Kreml. — Une évocation du passé. — Visite au prince Dolgorouki. — Au consulat de France. — Confusion musicale. — Un ami de vingt-quatre heures. — Une économie inopportune. — Un compartiment de première entre Kirsk et Kiew. — Un boulevardier en capitaine russe. — « Ce que les Polonais appellent la Pologne. » — Kiew. — Les ambulancières. — De Kiew à la frontière roumaine.
Le canon de la forteresse Pierre-Paul qui avait éveillé la ville dès le matin, recommence à tonner à cinq heures du soir quand nous entrons dans la salle d’attente du chemin de fer Nicolas. Le train express de Moscou est sous vapeur ; dans la salle d’attente, sur le quai de la gare où chacun pénètre librement, on s’embrasse et on se serre la main. Les yeux sont mouillés, beaucoup de ces voyageurs vont en Sibérie, pas comme déportés, bien entendu, dans l’Oural, en Perse, jusqu’à la frontière du Japon. Ce sont des voyages de cinq, six semaines, auxquels les trois à quatre journées de chemin de fer servent seulement de préface. Je pus me convaincre moi-même combien, sous ce rapport, le tempérament du Russe ressemble à celui de l’Américain. On me présenta à la gare à un jeune homme très-blond et très-correct de tenue et d’allures, admirablement soigné, imprégné d’eau de senteurs et vêtu à la toute dernière mode. Ce gentleman, d’origine allemande, mais établi en Russie depuis son enfance, s’en allait tout bonnement au delà de Tobolsk dans une ville sibérienne dont je ne retrouve pas le nom sur mes notes, arranger une affaire d’héritage excessivement embrouillée. Il s’agissait de mines d’une valeur de plusieurs millions laissées par une dame très-âgée qui devait une somme fort ronde avec des intérêts à une banque de Saint-Pétersbourg, dont mon compagnon était administrateur.
Les héritiers, qui avaient très-bien su s’emparer des mines sans plus de retard, refusaient absolument de purger les hypothèques. Il fallait donc, à trois mille lieues des tribunaux de Saint-Pétersbourg, faire admettre légalement les prétentions résultant de documents que mon élégant partner portait à nu sur la peau, cousus dans un gilet de flanelle, ainsi que la somme très-respectable destinée aux besoins du voyage et à l’achat des juges, des autorités politiques et administratives qui, dans ces régions éloignées, ne se font pas le moindre scrupule de trafiquer de leurs offices. J’appelle les choses par leur nom, parce que ces messieurs ne se donnent pas même la peine de dissimuler, sous des apparences hypocrites, la corruption parfaitement organisée, et on se moquerait joliment du naïf qui s’embarquerait sans biscuits pour soutenir là-bas un procès ou une revendication quelconque. Mon intention n’est pas de faire des révélations, c’est par des Russes mêmes que j’en ai appris long sur l’intégrité et l’honnêteté tarifées des gens de bureau et des magistrats sibériens.
Ne me demandez pas ce que l’on voit entre Saint-Pétersbourg et Moscou. — Je dormis pendant le trajet avec toute la conviction résultant d’un noctambulisme effréné de trois semaines. C’est seulement une dizaine de verstes avant d’arriver dans la seconde capitale de la Russie (qui se vante volontiers d’être la première politiquement), que je revins à la vie active. Le trajet avait duré dix-sept bonnes heures, de cinq heures du soir à dix heures du matin. Regardons par la vitre du coupé. Enchantement ! surprise pleine de délices ! voici de la verdure, des arbres touffus, des coteaux couverts d’une végétation luxuriante. Quel contraste avec les arbres tristes, décharnés, maigres et sans une seule feuille, que j’avais eus sous les yeux à Saint-Pétersbourg où l’hiver régnait encore à la fin de mai. Non, jamais, malgré un goût prononcé pour la villégiature, je ne me serais supposé aussi enthousiaste de la nature qu’en retrouvant ce feuillage. Cela fait l’effet d’un baume ; les poumons se dilatent, le pouls bat plus fort, on respire avec volupté l’air chargé des senteurs encore toutes fraîches et pénétrantes du printemps.
Mais, pareille à une coquette parée de tous ses atours, qui se fait un jeu d’exciter l’admiration, puis qui se dérobe au moment où elle vient d’allumer les désirs, le printemps éblouissant s’était changé en trombe d’eau avant même que nous eussions atteint la porte cochère de l’hôtel Slowensky-Bazar qui est à Moscou ce que Dehmouth est à Saint-Pétersbourg. Quelle averse ! En un instant, le pavé moscovite fut changé en une vaste mare boueuse, le pavage mollit visiblement et les roues de la voiture (nous avions retrouvé le fiacre classique après les éternels droskis) s’enfonçaient à demi dans la fange.
Quel dommage ! Comme nous eussions préféré pénétrer à pied dans la « ville sainte » par la poterne percée dans la vieille muraille mogole, comme nous eussions voulu nous mêler à la foule des Russes de vieille souche, dévoués au Dieu orthodoxe et au Tzar, qui sortaient de la messe !
Comme nous aurions voulu détailler une à une les bizarreries de cette architecture où, par un caprice qu’on retrouve d’ailleurs dans d’autres villes aussi, la petite cabane s’accoude familièrement au palais et où toutes les écoles, tous les siècles sont représentés par des échantillons des plus biscornus, depuis le style ultra-moderne de nos architectes constructeurs de boulevards et partisans déclarés de « la ligne », jusqu’au style chinois transplanté ici par des enfants de l’empire du Milieu qui ont fait souche de marchands rusés et chançards et dont le teint jaune de citron, les yeux caves et les cheveux de jais trahissent l’origine !
Mais le style dominant, grâce aux chapelles, aux églises, aux couvents, c’est le style byzantin. Hélas ! le temps nous est mesuré et la pluie nous gâte le peu de temps donné à l’admiration. Soyez tranquille, lecteur, nous ne découvrirons pas Moscou. Tout au plus, vous prierions-nous de rester en admiration comme nous le fûmes nous-même, comme nous le sommes au moment où la plume évoque ce souvenir, devant les splendeurs du Kreml.
Après avoir copieusement déjeuné dans le restaurant-serre de l’hôtel au milieu des plantes rares, à une petite table dressée sur le rebord de marbre blanc d’un vivier où nagent insouciants les poissons les plus savoureux, — en attendant le couteau du sacrificateur, — nous pénétrâmes dans le château par la « porte sainte ». Le cocher en traversant la voûte se découvre et de sa main restée libre fait maints signes de croix en marmottant des Pater.
Tout bon Russe est tenu d’en faire autant. Les étrangers se découvrent autant par politesse que pour ne pas être exposés à des coups de poings, car la bonhomie très-réelle du Slave fait place à la fureur s’il suppose qu’on a manqué d’égards à la vierge Marie. Par la haute muraille qui l’entoure, par sa position élevée, le Kremlin est une forteresse ; — des canons se dressent d’ailleurs sur la plate-forme et l’œil se heurte contre les pyramides de boulets, — par l’agglomération de constructions de luxe, le Kremlin est une ville, mais une ville de palais ! Le joyau de cette agglomération est la chapelle du couronnement. Vue du dehors encaissée au milieu de constructions de toute espèce, cette chapelle n’a pas trop grand air. Mais à l’intérieur c’est une débauche de métaux précieux, une éblouissante cascade d’or, de platine, d’argent et de pierreries. Les statues des saints, les noires madones byzantines sont couvertes du haut en bas de diamants, de turquoises, de perles, de rubis à approvisionner l’amphithéâtre de l’Opéra un vendredi.
Mais cela ne suffit pas ; outre les statues et les images, les pierreries garnissent aussi toutes espèces de reliques et les cadavres embaumés des métropolitains. Le guide, très-consciencieux, ne veut pas nous faire grâce d’une seule de ces momies, — à mon grand déplaisir, car je ne suis pas de ceux qui s’abîment dans la contemplation de la mort, même quand des diamants enchâssent les cadavres et quand ces cadavres sont des dignitaires de l’Église orthodoxe. C’est par millions qu’il faudrait chiffrer la valeur des pierres de toute espèce qui sont enchâssées dans le velours de la Coupole et dans la couronne qui la surplombe. Voici le dais où, à l’issue de la guerre de Crimée, l’empereur actuel est venu s’agenouiller pour recevoir la couronne. La cérémonie, au dire des témoins qui y ont assisté, a dépassé en éclat tout ce que l’on peut rêver. Les puissances s’étaient fait représenter avec un appareil de très-grand luxe, comme pour montrer qu’elles tenaient à saluer sincèrement l’avénement du règne nouveau. La France, ce récent adversaire, ce vainqueur qui venait de coucher l’Alma et Sébastopol sur son livre d’or, tenait à briller au premier rang, et le duc de Morny, le roi des élégants, s’en chargeait mieux que qui que ce fût au monde. Le souvenir de son faste merveilleux surnage encore aujourd’hui au milieu des réminiscences de la fête ! Mais ce qui domine dans ce Kreml, même pour celui qui n’a pas sur cet homme du destin le jugement de ses admirateurs passionnés, c’est l’ombre de Bonaparte. Involontairement on aperçoit le conquérant, pris à son propre piége, se promener sur ces remparts, la redingote grise jetée sur son uniforme vert et blanc des chasseurs à cheval, la tête coiffée du petit chapeau, les mains derrière le dos et regardant d’un air vaguement inquiet l’océan de maisons étendu à ses pieds, qui s’étage sur les collines jusqu’à ce que les constructions se perdent dans les bois. Sur la place carrée du milieu, la foule sémillante des aides-de-camp s’agite, contrastant par son attitude enjouée avec la gravité chagrine et grognonne des maréchaux, qui commencent à se demander ce qu’ils font en définitive si loin de leurs hôtels de la place Vendôme, de la rue du Mont-Blanc, de leurs commanderies et de leurs terres sénatoriales. Aux poternes des grenadiers au vaste bonnet à poil se promènent devant les guérites, et au haut du palais, où se balance maintenant le drap jaune avec l’aigle noir à deux têtes, flottent les trois couleurs. Malgré les souvenirs de six siècles d’histoire très-pittoresques et très-terribles, malgré les noms retentissants d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, c’est un parfum de 1812 qui frappe le visiteur de cette étrange construction. Cette date pourrait être incrustée dans la pierre des murailles ; les yeux la cherchent et l’esprit en est obsédé.
1812 ! à cette évocation les torches s’agitent au-dessus de nos têtes, l’étincelle voltige au-dessus de nous de place en place, de rue en rue, de maison en maison. Elle se change en lueur et en flamme. Par l’effet d’une hallucination, on croit voir le feu lécher les maisons qui ont été construites à la place de celles réellement brûlées. La colonne de feu se porte partout et dévore partout. Comment se fait-il que ce spectacle se retrace d’une façon aussi vive en présence de cette ville si calme, si sereine alors, et surtout lorsque la pluie tombe ? C’est que cet incendie nous l’avons réellement vu, non pas ici en Russie aux approches de l’hiver, mais à Paris, en plein printemps, sous le soleil radieux de la Pentecôte de 1871…
Quittons le Kremlin. Nous avons deux visites à faire : l’une est pour le plus puissant personnage de la ville et de la province, M. le prince Dolgorouki, gouverneur général de la seconde capitale russe et du vaste territoire dont Moscou est le chef-lieu. M. le prince Dolgorouki est un des grands seigneurs les plus riches de la Russie ; on dit de lui qu’il serait embarrassé d’évaluer ses propres revenus. Cela ne l’empêche pas, au contraire, de nous recevoir, nous un inconnu pour lui, simplement recommandé par notre qualité de journaliste, avec beaucoup plus d’affabilité que beaucoup de merciers retirés des affaires et adjoints de leur commune ne l’eussent fait à sa place. Le commandant de Moscou est un homme d’environ cinquante ans, bien pris de la taille, l’air sagace et bienveillant. Des yeux grands ouverts et une assez abondante chevelure couleur blond pâle donnent à sa personnalité le cachet du Russe sui generis. La façon de parler, un peu pâteuse, est pleine de douceur, le ton bienveillant. Son Excellence habite l’hôtel du Gouvernement, palais d’un aspect sévère et meublé avec une somptuosité réglementaire. Il faut traverser une immense enfilade de salons qui se distinguent tous par des œuvres d’art qui y sont éparpillées, peintures, bustes, statuettes ; sur la table, de magnifiques albums à la reliure rutilante, fortement dorés sur tranche et splendidement calligraphiés à l’intérieur. La plupart de ces albums contiennent des adresses de félicitation et de dévouement dont les comités qui siégent à Moscou et chauffent si souvent l’atmosphère de cette ville sont très-prodigues. M. le prince Dolgorouki fut assez gracieux pour exprimer le regret que je ne restasse pas davantage son hôte dans « sa ville ». Pour le cas où j’y aurais séjourné quelque temps, il mettait à ma disposition un aide-de-camp pour me piloter, ni plus ni moins. Je vous le demande, la tentation n’était-elle pas un peu forte ? Le temps me fit défaut pour y succomber.
« Eh bien ! dit mon interlocuteur, ce sera pour votre retour, si le bon Dieu permet que cela finisse bientôt et bien là-bas. » M. le gouverneur m’engagea à visiter, avant de quitter Moscou, le train des ambulances qui venait d’être formé en gare sous les auspices de la municipalité de Moscou (elle venait de voter 7 millions de francs pour la Croix-Rouge), et il me donna tous les détails par écrit. Je voulus serrer précieusement le papier sur lequel il venait de coucher ces indications ; mais, avec une fermeté très-polie, mon interlocuteur me pria de prendre copie. Le diplomate reparaissait ; on peut être poli et affable pour tout le monde, mais quant à laisser traîner son écriture, c’est une autre guitare. On ne lâche cette proie qu’à bon escient.
La seconde visite, qui me coûta deux courses, puisque j’y dus retourner le lendemain, ayant trouvé d’abord visage de bois, fut pour la ravissante oasis du consul de France, M. Mariani. La colonie française, à Moscou, est très-nombreuse, très-distinguée et, en moyenne même, très-riche. Le consul est quelque peu l’inspirateur, le conseiller, — et passablement l’enfant gâté de cette colonie. La haute société et le monde officiel de Moscou affichaient, avant la guerre actuelle, des sympathies très-hautes en couleur pour la France, et naturellement la position du consul en bénéficiait. Mais toute médaille a son revers : c’est le climat. Bien peu de ces représentants de la France peuvent le supporter ; à la longue et malgré les attraits un peu absorbants et fatigants du séjour, ils s’empressent, au bout de quelque temps, de réclamer leur renvoi dans une zone plus tempérée.
M. Mariani était sur le point d’en faire autant et il avait obtenu, à sa grande satisfaction, un poste en Suisse. Il n’attendait pour partir que l’arrivée de son successeur, mais celui-ci n’était guère pressé, paraît-il, car l’attente durait déjà tout l’hiver. Depuis, j’ai appris que M. Mariani avait pu enfin prendre possession de son poste en Helvétie. Il a dû être certainement regretté à Moscou, comme j’ai pu en juger à mon profit ; sa parole faisait autorité auprès de la colonie française.
Le soir même, mon compagnon de voyage, celui qui partait pour les confins du Japon, devait continuer sa route. Il en avait encore pour trois jours en chemin de fer, près de huit jours de navigation sur le Volga, et je ne sais combien de semaines en carriole, heureux s’il trouvait une voiture convenable et échappait au supplice de la teleka, ce vestige des tortures du moyen âge. Heureux aussi si son procès était terminé, d’une façon ou d’une autre, avant l’arrivée de l’automne. Sinon il était menacé de rester prisonnier tout l’hiver dans la petite ville sibérienne, non pas prisonnier d’État, mais du climat et des avalanches de neige qui forment une impénétrable muraille et ne permettent de sortir à âme qui vive. C’est bien le moins qu’avant de s’embarquer pour de telles aventures, on jouisse un peu de la vie jusqu’aux dernières limites de la civilisation. Aussi dînâmes-nous fort bien et copieusement en arrosant le repas des premiers crus, sans oublier de vider les dernières coupes à la réussite de nos projets et à l’heureux retour de nos pérégrinations. L’orgue monumental, plus grand qu’un orgue d’église, bel instrument sculpté recélant dans ses flancs un orchestre complet, d’une valeur de plus de cent cinquante mille francs, accompagna le festin d’une foule de morceaux variés empruntés au grand répertoire d’opéras et d’opéras comiques. Un programme composé d’une vingtaine de pièces, comme pour un véritable concert donné par un véritable orchestre, était posé sur toutes les tables ; par exemple, le rédacteur ne se piquait guère d’exactitude, car des morceaux de la Muette étaient hardiment attribués à Meyerbeer, tandis que par un juste retour des choses d’ici-bas, une cavatine du Pardon de Ploërmel devenait l’œuvre d’Auber. Mais qu’importe ! les convives du dimanche se pressaient autour des tables si gaiement éclairées par les bougies, rivalisant avec les feux des lustres ; autour de ces tables couvertes de serviettes du linge le plus fin et sur lesquelles s’étalait une argenterie authentique et poinçonnée, ce luxe des établissements de premier ordre en Russie.
L’heure du départ mit fin à nos épanchements réciproques, à ces épanchements mêlés de confidences auxquels on se laisse aller si volontiers en route, alors surtout que le vin vous y aide. M. C. et moi, nous étions devenus des intimes. « A votre procès », « A votre succès en Roumanie et chez les Turcs. » Tels furent les derniers mots échangés. Puis un énergique serrement de main — et la vapeur emporta mon ami de vingt-quatre heures qui, j’aime à le croire, aura fait bon voyage, aura gagné son procès et se retrouvera maintenant riche et victorieux dans ses foyers. Je le souhaite de tout cœur à ce charmant garçon, — mais pour ce qui est de savoir si mes vœux ont été exaucés, c’est là une tout autre affaire ; car oncques je n’entendis plus parler de mon partner.
A deux heures précises le lendemain, j’étais à la gare de Kursk, toujours avec mon modeste mais très-commode bagage, que le matin même j’avais augmenté de quelques brimborions et d’un parapluie achetés de bric et de brac dans le grand bazar de la ville. Le train pour Kiew et la frontière roumaine allait partir dans une demi-heure. Le temps d’écrire quelques lettres, de les jeter à la boîte et d’acheter quelques volumes à la bibliothèque ambulante, volumes payés volontairement en kopeks et involontairement du fameux parapluie oublié dans un coin. Enfin la cloche sonne et on se précipite sur le quai. Obéissant à une pensée d’économie, j’avais modestement pris un billet de seconde classe croyant y trouver une société analogue à celle qui en France et surtout en Allemagne circule dans ces wagons intermédiaires. Funeste erreur. La Pologne juive avait envahi le compartiment avec ses longues houppelandes sales, son odeur particulière et l’absence complète de sans-gêne. Je me souciais très-peu en vérité de circuler pendant quatre fois vingt-quatre heures au milieu de ces patriarches graisseux, très-pittoresques à contempler sans doute, mais avec qui le compagnonnage offrait plus d’un inconvénient. Le tableau fut encore complété par l’invasion d’une famille de paysans dont le chef était engoncé dans une houppelande bariolée encore plus graisseuse et plus dégoûtante que celle des juifs polonais. Madame non plus n’était pas des plus appétissantes, et deux mioches fort mal mouchés geignaient et pleuraient à fendre l’âme. Rester en pareille société pour épargner une centaine de francs, ce n’eût pas été de l’économie, mais de l’avarice. Laissant les Polonais et moujiks, j’empoignai ma valise et, moyennant supplément augmenté d’un pourboire, je pénétrai en première.
Quel contraste avec le compartiment que je venais de quitter. Ici on est dans un véritable salon. L’ameublement consiste en sophas et en fauteuils capitonnés, des bergères d’un moelleux incomparable vous tendent leurs bras. On marche sur des tapis épais et la lampe accrochée au plafond répand une lumière amplement suffisante pour permettre, pendant les longues nuits du trajet, le jeu et la lecture. Chacun peut s’étaler à son aise, et comme le nombre réglementaire des places n’est pas occupé, on est comme chez soi. Puis au lieu du jargon mêlé de jurons qui m’assourdissait les oreilles de l’autre côté, on entend le français le plus pur. Tous mes compagnons de voyage s’entretiennent dans cette langue. Faisons connaissance avec ces messieurs. Voici un délégué de la Société de secours, il va à Kiew surveiller l’établissement d’un hôpital ; un médecin-chirurgien revêtu du costume militaire, le bras orné de la Croix de Genève, suit la même destination. Un jeune homme de moyenne taille, au teint un peu olivâtre, à la moustache naissante, à la physionomie moitié enfant, moitié viveur, vêtu d’un très-collant costume de hussard, est enfoncé dans le « coin » gauche du compartiment. Il met ordre à ses menus bagages, qui se composent d’une foule de pièces, sacs, coffrets, sacoches, valise, sans oublier le petit oreiller finement brodé dont un officier russe bien né ne saurait se passer en voyage. En face de lui, un homme d’une cinquantaine d’années, blond, mince, fluet, d’une physionomie fine, intelligente et un peu dédaigneuse, dont l’allure piquante était rehaussée par un monocle artistement fiché dans l’orbite de l’œil gauche, fumait sa cigarette nonchalamment renversé dans un fauteuil et causant avec le jeune homme, qu’il appelait « prince ». Le voyageur au lorgnon portait lui aussi un uniforme, moins élégant que celui du « prince », puisque c’était simplement celui de l’infanterie de ligne, mais la tunique était du drap le plus fin et ne sortait certes pas des ateliers du tailleur du régiment. Le jeune homme était le prince Dadian des anciens rois de Mingrélie, descendant d’une dynastie qui régnait encore au commencement de ce siècle sur les vallons poétiques et embaumés de la Géorgie. La Russie vint avec sa force d’expansion. Elle engloba avec son vigoureux appétit aussi bien les pays chrétiens que les contrées musulmanes qui se trouvaient à sa portée. Quelques-uns des souverains se firent tailler en pièces ou cherchèrent un refuge dans les montagnes. D’autres, au contraire firent leur soumission à l’aigle à deux têtes et vécurent à la cour de Russie de pensions et de dignités, en échange de leur souveraineté. Le grand-père du jeune Dadian, prince de mœurs douces et d’humeur pacifique, se soumit, il envoya ses enfants à la cour. Sa petite-fille épousait il y a quelques années le comte Adlerberg, le ministre intime, l’ami du tzar, et son petit-fils, le lieutenant de hussards assis en face de moi, se rendait, sur l’ordre de l’empereur, à Tiflis se mettre à la disposition du grand-duc Michel, commandant du Caucase.
L’autre officier portait un des premiers noms de la Russie et il peut se vanter d’avoir eu une carrière excessivement romanesque. Retiré du service militaire depuis environ dix-huit ans, M. de K…, sauf une apparition nécessaire dans ses terres pour se rendre compte de leur bonne administration, était devenu tout à fait Parisien. Il habitait la rue Taitbout, dînait au café Anglais, ne manquait jamais une première et se plaisait dans la société des gens de lettres et des artistes. Il est d’ailleurs par alliance parent d’un des plus célèbres auteurs dramatiques de notre époque. Voici que la guerre éclate, l’écho des tambours parvient jusqu’au perron de Tortoni. Les instincts patriotiques du Russe et de l’ancien capitaine d’infanterie se réveillent avec une force irrésistible. D’ailleurs, cette vie d’oisiveté élégante lui pèse, les multiples aventures galantes fatiguent à la longue les plus intrépides. M. de K…, sans égard à ses cinquante ans et à une blessure reçue dans des circonstances très-dramatiques, s’arrache à ses amis, à ses habitudes, à l’existence de sybarite du boulevardier ; il court à Saint-Pétersbourg où il fait agir toutes ses influences de famille pour obtenir de pouvoir reprendre du service avec son ancien grade. C’est là une faveur très-enviée, très-courue et M. de K…, tout apparenté qu’il est, ne considère pas comme un mince triomphe le fait d’avoir obtenu gain de cause. Le voici donc en route pour le quartier général à la recherche de son régiment. Eh bien, faut-il l’avouer, M. de K… n’est pas sans regretter un peu la décision qu’il a prise, il se demande s’il a bien fait de quitter son entre-sol pour l’échanger contre la tente humide tapissée de paille fraîche pendant les bons jours encore qui l’attendent là-bas, et si on n’aurait pu vaincre le Turc sans son aide. Mais d’autre part la perspective de revenir à Paris colonel n’était pas dépourvue d’attrait, et la croix de Saint-Georges est bien tentante.
Aucun incident ne signala le voyage, jusqu’à Kiew. A Kursk, le matin après notre départ de Moscou, le prince Mingrélien, qui lui aussi se souvenait de Paris, — selon sa propre expression « il y avait fait une rude noce » — transborda ses valises et son oreiller, qui pendant la nuit lui avait rendu d’excellents services, dans un autre train et prit congé de nous. Dans trois jours il comptait être à Tiflis. Le chirurgien et le chef des ambulances s’étaient égarés en route, de sorte que je restai seul dans l’aimable et instructive société de M. de K… En revanche j’avais oublié tous mes livres sauf un seul, l’Histoire de l’Autriche, que venait de faire paraître mon regretté ami M. Louis Asseline, si subitement enlevé depuis. Mon carnet de voyage était également resté sur quelque banquette ; fort heureusement que M. de K… tint à le remplacer immédiatement par le sien, que j’ai là sous les yeux tout barbouillé de notes et que je garde comme précieux souvenir d’un intéressant voyage.
« Nous sommes dans ce que les Polonais appellent la Pologne » me dit M. de K… En effet, si je l’avais oublié, la population et la langue me l’eussent rappelé. A toutes les stations des groupes de négociants, de revendeurs et de brocanteurs juifs polonais stationnaient devant les gares assez proprettes construites dans le style des chalets suisses et entourées de jardins. Ces constructions d’ailleurs se ressemblaient toutes. Ce n’était pas seulement la curiosité des petites villes qui avait attiré cette société aux gares, mais bien un intérêt quelconque, car ces messieurs en longue houppelande avec les tire-bouchons retombant devant l’oreille jusque sur le collet graisseux, se précipitaient avec beaucoup de hâte au devant du train dès qu’il venait de s’arrêter, les uns pour y monter et les autres pour échanger quelques mots avec un de leurs compatriotes qui descendait régulièrement à chaque arrêt. Il semblait être porteur de quelque mot d’ordre, ou plutôt de quelque cote de bourse ou de marchandises, qu’il avait hâte de communiquer à ses congénères.
Quant au paysage, n’en parlons pas ; il est d’une désespérante monotonie ; mais en revanche il commence à accuser cette richesse qui constitue le plus clair des ressources de la Russie. C’est une terre noire, boueuse, que la pluie des jours précédents a fortement détrempée. Vers le soir le panorama change, voici des montagnes qui couronnent l’horizon, les champs sont coupés de bois très-verts, puis viennent des jardins, des vergers, des enclos, la glace est rompue, nous ne sommes plus dans les âpres régions du Nord.
La nuit vient, le convoi ralentit sa marche, on pourrait le suivre à pied ; nous passons les affluents du Dnieper produits par les inondations printanières, puis le fleuve lui-même, sur un pont gigantesque mais qui, pour l’instant, se trouve en réparation, de là la lenteur du convoi. Ne nous plaignons pas. Peu de villes ont d’aussi jolis environs que Kiew. La ville tout entière, avec ses couvents historiques juchés au haut des collines et dominant paternellement les maisons, sort d’un véritable massif de verdure ; une ceinture de cottages tout à fait anglais entoure les antiques murailles, et le convoi roule au milieu des jardins avant de pénétrer dans la gare. On nous accorde une heure de répit pour souper. Dès ce moment notre voyage prend une tournure militaire des plus accentuées. Notre personnel va d’abord s’augmenter d’une vingtaine d’ambulancières qui babillent et rient entre elles comme de véritables pensionnaires, tout en mangeant de bon appétit. Ces dames et demoiselles sont toutes très-jeunes ; sur vingt, quatre sont très-jolies et pas une n’est laide, toutes sont intéressantes. Elles déploient des trésors de coquetterie pour se rendre avenantes sous leur cornette blanche et dans leur robe de bure grise qui serre le corps de la façon la plus rigoureuse. Presque toutes sont blondes, de ce blond slave plus pâle d’une nuance que la tresse de Marguerite et qui donne à la physionomie une expression à la fois sentimentale et dégagée. La tablée est présidée par une dame très-âgée dont l’aspect vénérable est consacré par une magnifique chevelure blanche. Sur sa robe de bure s’étale le ruban bleu d’un ordre pour dames et plusieurs médailles d’or brillent sur sa poitrine. Cette dame, la supérieure du service des ambulances, est la princesse Schafkoskoï. C’est une vétérane du service humanitaire. Elle a déjà fonctionné à l’époque de la guerre de Crimée et certes plus d’un officier ou soldat blessé sous Sébastopol lui doit la vie. Aussitôt qu’il fut question d’une nouvelle guerre, la princesse se remit à l’ouvrage, elle organisa les hôpitaux ambulants, fit suivre des cours de médecine pratique aux jeunes filles qui désiraient l’aider dans son entreprise et qu’elle avait recrutées dans les rangs les plus élevés de la société. Elle avait voulu se mettre à la tête de la première expédition d’ambulancières qui partaient pour Jassy. Un médecin accompagnait ces dames, un jeune homme encore, très-affable et très-savant, qui raconte de l’air le plus simple qu’il a traversé à cheval toute la Chine à la recherche de différentes plantes propres à la médecine. Il a gardé la meilleure opinion des Chinois, n’ayant eu qu’à se louer de son séjour dans l’empire du Milieu. Les bons Chinois n’ennuient personne pourvu qu’on ne les ennuie pas.
Au départ de Kiew le train est presque doublé ; nous emmenons non-seulement les ambulancières, mais encore deux ou trois wagons pleins de troupes.
Mais c’est le lendemain seulement, en approchant de Charkow, que nous nous trouvons en pleins transports militaires. Les gares commencent peu à peu à être encombrées et dans les stations principales, notre convoi passe devant de longues files de wagons de 3e et de 4e classes ou simplement à bestiaux. Ils sont remplis, les uns de soldats qui boivent ou qui chantent, les autres de chevaux ou de munitions. Allons, nous sommes dans l’antichambre de la guerre. Nul incident pendant le reste de la route. Peu à peu le juif polonais se fait plus rare aux stations, et le contingent militaire augmente. Le pays redevient monotone ; après quelques collines et quelques forêts entrevues çà et là, voici l’uniformité des champs noirs et limoneux. Partout des indices d’une excellente moisson. M. de K…, mon aimable compagnon, rayonne de joie. « Allons, dit-il, nous autres propriétaires, nous n’aurons pas à nous plaindre de la Providence, si toutefois elle nous permet de jouir de ses dons. » Ainsi soit-il.
Le matin du 24 mai nous arrivions à Kischeneff, capitale de la Bessarabie. A la gare, nous fûmes informés que l’état-major avait déjà quitté cette ville dont on parlait tant depuis six mois et qu’il s’était transporté en Roumanie, à Plojesti, petite ville à une distance peu considérable de Bukarest. Il ne restait pour barboter dans la crotte épique de l’ex-quartier général, que le service des vivres, du train, des bagages, etc., etc. C’était assez pour emplir encore la ville d’uniformes, mais non pour justifier une curiosité quelconque de notre part. Aussi nous partons sans répit pour la frontière de Moldavie, songeant aussi à effectuer notre passage du Pruth. Selon le programme de l’horaire nous aurions dû franchir le célèbre fleuve à deux heures de l’après-midi ; mais grâce à un arrêt très-prolongé dans la station frontière d’Ungheni, station encombrée de soldats tartares, pillards farouches et barbus qu’on dirigeait sur leurs foyers après les avoir désarmés[4], c’est seulement vers cinq heures du soir que nous fûmes sur le territoire des Principautés.
[4] Aussitôt l’entrée en campagne, des symptômes peu rassurants se manifestèrent parmi les soldats musulmans de l’armée russe. On prit le parti de leur enlever leurs armes et de les renvoyer en Russie.
CHAPITRE VI
Jassy. — Un hôtel peu engageant. — La pâque en Moldavie. — Tohu bohu à la gare. — Un voyage avec obstacles. — Halte à Foksani. — Un déserteur. — Dans une diligence roumaine. — En wagon.
La ligne d’Ungheni à Jassy avait été ouverte seulement quelques mois auparavant, reliant les chemins roumains et par conséquent autrichiens, avec les grandes voies ferrées de l’empire russe. La nécessité de ce petit embranchement s’était fait sentir depuis très-longtemps, et pourtant il avait fallu la guerre pour réaliser un vœu que formulaient tous les voyageurs forcés d’échanger pour une demi-journée le confortable coupé contre les véhicules les plus excentriques. Différents indices trahissent la récente construction de la voie, le train tremblote un peu en s’engageant sur les rails, et la prudence commande la lenteur en passant sur le pont à peine achevé sur le Pruth. Ce fleuve est coupé de marécages, submergés dans cette saison, dont l’existence est révélée par l’extrémité des roseaux qui se balancent gracieusement. Des flamants aux ailes blanches et noires avec un duvet rosé s’envolent gracieusement et tout effarés par l’arrivée du train. Bientôt les herbages dont la croissance est déjà énorme s’entr’ouvrent et des fenêtres nous apercevons coquettement étalées sur leur lit de fleurs et de verdure les habitations de Jassy. Il nous tarde d’aborder sur cette rive promise ; la fatigue du voyage, la poussière dont nous sommes couverts, mais par-dessus tout un cruel malaise dû à l’étrange cuisine si variée des différents buffets du parcours nous le font vivement désirer. A six heures et demie nous sommes en gare et quelques minutes plus tard une voiture nous dépose dans un hôtel, dont l’aspect nous eût fait fuir dans toute autre circonstance. De la cour dans la salle commune et de celle-ci dans les chambres réservées aux voyageurs, la saleté montait par degrés, et le réduit qui nous fut destiné pour la nuit ressemblait à un chenil meublé, tapissé d’impénétrables toiles d’araignées.
Le personnel de service masculin était à l’avenant, et le maître d’hôtel, le sommelier et le garçon de salle paraissaient avoir la même répulsion pour le savon que pour les balais et les plumeaux. La politesse n’était pas non plus le fait de ces officieux Moldaves qui avaient tous un faux air de Fra Diavolo en tablier et en frac graisseux, pour qui le voyageur échoué sur leur plage était une proie facile à saisir, taillable, corvéable et découpable à merci. Aussi est-ce avec un véritable enthousiasme que j’acceptai l’offre d’un jeune médecin militaire attaché à l’ambulance russe de Jassy, qui me proposa l’hospitalité dans une sorte de pavillon dépendant du « cercle de l’aristocratie ». Ce pavillon se composait de deux toutes petites pièces assez gentiment meublées, et outre cela, d’une espèce de cahute de feuillage dans laquelle couchait le brosseur du médecin, une sorte de baskir à la tête toute ronde, pelée, rasée, au nez camus et plat, des grands yeux très-étonnés et par-dessus sa figure un air dolent, pleurnicheur, la mine allongée d’un barbet que l’on vient d’étriller et qui geint, bon garçon et excellent serviteur, tout à son affaire d’ailleurs, brossant à tour de bras bottes, tuniques, pantalons et poussant des hurlements à fendre l’âme parce qu’il avait cassé un verre en le remplissant au samovar fumant et en constante ébullition qui se trouvait dans la cour. Le matin, quand je quittai fort allègrement l’hôtellerie poussiéreuse et nauséabonde où je m’étais fourvoyé, le printemps sous ses aspects les plus riants se montrait dans les rues de l’ancienne capitale moldave. Ce ne sont partout qu’arcs de triomphe de verdure, branches de lilas et de rosiers, rameaux de pins et de hêtres s’enlaçant au-dessus de l’encadrement des portes et des fenêtres. Le pavé était littéralement jonché d’herbes, de feuilles et de fleurs des champs, les toits de beaucoup de maisons aussi étaient enguirlandés, et le ciel d’un bleu inaltérable souriait à cette fête du renouveau. Nous étions au dimanche de la Pentecôte russe, et de temps immémorial on célèbre cette fête en parfumant les maisons et les rues de la flore qui est arrivée à son plus grand degré d’épanouissement. La plus humble demeure veut sa part de cet infiorata. Klasko, le baskir de mon ami le médecin, avait rapporté de je ne sais où deux énormes brassées de sainfoin, d’herbe et de verdure. Il en avait tapissé les deux petites pièces et avait triomphalement suspendu au-dessus du lit de son maître plusieurs arbustes entrelacés. Et il riait de joie et d’orgueil en montrant cette rustique décoration, il en faisait admirer l’ordonnance en poussant des petits cris et en tapant dans ses mains comme un grand gamin demi-sauvage qu’il était.
Toute la ville chrétienne (cela ne veut pas dire toute la ville entière, car les juifs forment au moins la moitié de la population de Jassy), était sur le chemin des églises. Jassy n’est point après tout une ville désagréable. La partie haute, celle qui domine assez fièrement les maisons de campagne et les habitations superposées sur le coteau est régulièrement bâtie, les rues y sont larges et le pavé n’inflige pas aux piétons cette torture qui est un supplice habituel dans les petites villes de la Roumanie. Aussi on cite avec orgueil les trottoirs dallés et les chaussées macadamisées de la capitale moldave. Tout cela disparaissait sous les foins coupés, les herbes et les fleurs. Dans les églises, les cierges blancs brûlaient au milieu des corbeilles de fleurs cravatées de nœuds de satin.
La foule des fidèles n’avait nullement les allures bigotes des dévots de la Russie. En priant, en psalmodiant les chants, tous avaient l’air heureux de vivre, on se sentait près du Midi, il y avait un rayon de soleil printanier sur les visages des femmes, et leurs toilettes fraîches et élégantes respiraient le gracieux mois de mai dans chaque pli de la robe et dans chaque nœud de ruban. Les soldats russes semblaient dépaysés ; mais ils n’en priaient pas moins avec ferveur.
Quel contraste entre la ville faisant ainsi la Pentecôte et le mouvement incessant plein de bruit et de variété de la gare ! Ce bâtiment, situé en contre-bas de la ville et séparé de celle-ci par un large fossé de boue, ne désemplissait pas.
Le propriétaire du buffet faisait des affaires d’or ; ce digne dispensateur de victuailles ne devait pas au point de vue de ses intérêts désapprouver la politique belliqueuse de M. Ignatieff. Son établissement ne chômait pas, les garçons de salle avaient la plus grande peine à répondre aux appels des clients, pour la plupart militaires, qui arrivaient avec un appétit doublé par les longues étapes. Une nuée de négociants, véritables sauterelles dont les plus jeunes avaient à peine quinze ans, se faufilaient entre les jambes au milieu des tables, ne tarissant pas en offres les unes plus avantageuses que les autres, présentant tour à tour ou ensemble des selles de chevaux, des manteaux cirés, des bretelles hygiéniques, des plastrons à l’épreuve de toute espèce de balles et une foule d’autres choses.
Tous ces industriels avaient mis leurs prix sur pied de guerre et ils établissaient entre l’acheteur civil et l’acheteur militaire une différence qui n’était pas à l’avantage du dernier. C’est ainsi que l’on m’offrit un manteau de toile cirée pour 20 francs, tandis qu’on réclamait 20 roubles, c’est-à-dire plus du double, du même objet proposé à un officier, le rouble valant alors 2 fr. 60 c. Plusieurs de ces industriels offraient à côté de leurs marchandises des articles d’une autre espèce ; mais de ceux-là pouvaient seuls profiter les officiers dont le séjour à Jassy se prolongeait au moins pendant une nuit. Dédaigneux de toute entremise, plusieurs de ces « articles » venaient exposer leur museau fardé et leurs falabalas sur les banquettes peu rembourrées de la gare.
Les rails étaient toujours occupés ; deux ou trois trains militaires étaient constamment en gare, tous bondés de troupes qui s’entassaient dans les wagons à bestiaux tandis que, pour faire écouler plus rapidement les heures d’attente, une musique militaire ne cesse de se faire entendre sur le quai. Puis ce sont les voyageurs civils qui s’entassent comme ils peuvent dans l’unique train destiné à les emporter soit vers Bukarest soit vers Suscawa, la frontière autrichienne. Ce train part quand il peut et sans que les heures désignées par l’indicateur aient quoi que ce soit à y voir ; puis, sans compter les retards mis sur le compte des mouvements de troupes, il y a les accidents des ponts rompus, les éboulements de terrain, les interruptions de rails. Enfin il faut compter avec les boulets tardifs des cuirassés turcs. Le grand-duc Nicolas lui-même n’a pas été à l’épreuve de ces projectiles, il y a échappé comme par miracle.
Le convoi qui l’amenait en Roumanie franchissait le pont de Barbosch près de Braïla, deux obus sont venus éclater à quelques mètres de la voie. Le prince n’a rien eu, mais on a cru à un guet-apens, et on s’est mis à chercher partout les espions qui auraient fait des signaux à Hobart Pacha. On ne trouva qu’un journaliste italien tout frais débarqué de Rome. Il avait appris le passage du prince et il s’était rangé le long de la voie, son calepin d’une main et son crayon de l’autre, comme un astronome qui veut se rendre compte du passage de Vénus. On le mit au violon pour quelques heures et il n’eut pas de peine à se disculper. En raison de ce petit intermède, la compagnie se sentit moins d’humeur que jamais à garantir aux voyageurs la sécurité et l’intégrité du trajet, puisque, quand je me présentai au guichet pour prendre à très-beaux deniers comptants (la ligne Bukarest-Jassy est assurément une des plus chères de l’Europe) mon billet pour la capitale de la Roumanie, on ne consentit à m’en délivrer un que pour une station intermédiaire, à peu près à moitié chemin. Nous y arrivâmes avec un retard considérable au milieu de la nuit. La compagnie nous débarqua sur le quai d’une infime localité en nous signifiant que nous n’irions pas plus loin.
Pourquoi ? Parce que les trains ne marchent plus. Quand marcheront-ils de nouveau ? C’est là une question oiseuse, sans doute, à laquelle les agents se seraient fait un scrupule de répondre, en vertu de l’adage bien connu : sotte demande… etc. Bref, nous en fûmes réduits à tenir conseil entre nous voyageurs, de quelle manière nous ferions pour ne pas être obligés de rester en quelque sorte en gage au buffet de ***. Il y avait bien quelques voituriers du pays qui nous offrirent, moyennant un nombre insensé de « ducats » (11 fr. 75 c. la pièce) et de pauls (abréviatif de napoléons), de nous transporter au delà d’un pont, celui de Barbosch, dont on parlait tant depuis le commencement des hostilités. Mais puisque ce pont, comme le racontaient en criant et en gesticulant les automédons, s’était écroulé et ne pourrait pas être rétabli avant huit jours, comment ces messieurs nous transporteraient-ils au-delà du Zereth, grossi par les pluies de printemps ? Ne nous déposeraient-ils pas tout bonnement sur la rive peu fleurie du fleuve, comme le chemin de fer nous avait déposés sur le quai d’une gare perdue ? Ceci fit réfléchir même les plus pressés d’entre nous, des fournisseurs d’Odessa, appelés à Bukarest pour une grosse affaire de gilets de flanelle et de viande de boucherie, qui avaient déjà sorti leur bourse en filigrane et se disposaient à passer sous les fourches caudines des birjars (cochers).
Il y eut de nouveaux conciliabules dans lesquels MM. les cochers intervinrent énergiquement pour jurer leurs grands dieux que s’il le fallait ils feraient passer la rivière à la nage à leurs chevaux. Ces promesses quasi-mythologiques ne furent pas d’un grand effet. On préféra s’en remettre à la science topographique d’un officier roumain qui, accompagné d’une dame à l’air intéressant et langoureux, cherchait à sortir d’embarras en étudiant avec toute la science voulue une magnifique carte d’état-major étendue devant lui. Ces recherches ne restèrent pas infructueuses. Au bout de quelques instants, l’officier nous communiqua le plan de campagne résultant de son investigation qui se résumait en ceci : Prendre le train suivant partant à quatre heures du matin, et rétrograder d’une station. Là, nous trouverions la diligence avec ses cinq chevaux pour nous conduire à Foksani — une ville, une grande ville, assurait patriotiquement l’officier. Il faudrait par exemple accepter pour une journée l’hospitalité de cette illustre capitale, car c’est le soir seulement que la diligence repartait. — De cette façon, après avoir passé la nuit en voiture, nous arriverions au point du jour à Buseo et l’après-midi à Bukarest. Le voyage durerait soixante-douze heures au lieu de vingt, mais nous arriverions. Le programme ne tarda pas à être mis à exécution. Après deux heures d’attente, le train qui nous avait amenés nous ramena d’une station en arrière.
A la gare de… il fallut faire preuve d’une certaine souplesse de musculature pour prendre d’assaut la diligence assaillie de tous les côtés et échapper de la sorte aux birjars locaux qui tondaient les passagers à pleine toison. Mais quand je me hissai sur l’antique et vénérable guimbarde et que j’y fus installé aux côtés du capitaine dont l’intéressante compagne s’était réfugiée dans le coupé, quand le dorobantz (gendarme de la milice chargé d’accompagner les diligences pour que malheur ne leur arrive) se fut juché sur l’impériale comme sur un siége, assis à la turque sur un monceau de malles et de sacs de peau dont plusieurs à lourdes ferrures compliquées, contenaient le courrier, quand le postillon eut fait claquer son fouet dans l’air et que les cinq petits chevaux secs, nerveux et alertes se furent ébranlés, au premier mouvement d’humeur succéda un complet ravissement. C’est qu’un paysage d’une rare beauté, majestueusement encadré par les cimes vertes des Karpathes, se déroulait devant nos yeux baigné dans les splendeurs dorées d’une incomparable matinée de printemps. Jamais trajet ne parut aussi court que ce voyage matinal au milieu d’un semblable paradis que l’on ne soupçonnait pas ; car, venant en Roumanie, je ne croyais pas trouver un coin de Suisse. Mon compagnon d’impériale, l’officier, paraissait très-flatté dans son patriotisme ; il était enchanté d’entendre parler avec enthousiasme de son pays. Il renchérissait encore : « Ah ! si vous connaissiez Piatra ! — Quelle est cette dame ? — Ce n’est pas une dame, c’est une ville, une petite ville où mon régiment est en garnison. C’est splendide ! Et comme on s’y amuse ! Mais, ajouta-t-il, Foksani non plus n’est pas à dédaigner, nous y avons eu un carnaval très-agréable pendant la « concentration ». Je vais même faire visite à plusieurs dames — et, ajouta-t-il en clignant de l’œil, réveiller d’anciens souvenirs. » Comme je le regardais non sans quelque surprise, il comprit à demi-mot. « Oh ! madame n’est pas ma femme — grâce à Dieu, je ne suis pas marié : c’est l’épouse de mon capitaine qui me l’a confiée pour ce voyage. » Touchante fraternité d’armes !
Le postillon s’arrêta devant une petite auberge ; nous trinquâmes, et la voiture repartit de nouveau pour ne faire halte que devant la maison de poste de Foksani. Ce n’était pas assurément une « grande ville », comme me l’avait assuré le lieutenant, mais c’était une cité assez coquette, avec des maisons blanches et quelques villas entourées de jardins soigneusement entretenus, et dont la plus belle, — pendez-vous, Normands ! — appartenait à l’avocat de l’endroit. Du reste, le calme partout, un seul petit incident qui parle de la guerre. Des miliciens conduisent à travers la ville un déserteur qu’on vient de capturer. Le pauvre diable et son escorte sont vêtus de la même façon : un bonnet de peau ; sur le corps un haillon informe de couleur indescriptible, un pantalon de toile mainte fois déchiré et pas de chaussures aux pieds. Les « soldats », revêtus de ce costume peu militaire, sont armés de vieux fusils à pierre, le déserteur porte une longue chaîne soudée à son bras et dont un soldat tient l’extrémité ; il ressemble ainsi à un ours qu’on mène à la foire. Du reste, le prisonnier ne se fait pas de bile, il mord à belles dents dans une énorme miche de pain dont la moitié est « enserrée » entre sa vareuse et sa peau bronzée comme celle d’un nègre. Ce fut là tout l’épisode belliqueux de mon séjour à Foksani. Cependant le soir, au moment de nous mettre en route, nous vîmes arriver à la poste, tout couvert de poussière, dans un cabriolet, un officier prussien qui donna à haute voix et très-impérieusement des ordres pour la continuation de son voyage. Cet officier était M. de Liegnitz, attaché spécialement au prince Carol pendant la guerre. On disait qu’il apportait au jeune souverain maints conseils signés de de Moltke. Nous retrouverons peut-être le major qui, suivi de son brosseur à moustaches, un gaillard qui malmena rudement le personnel des postes, n’a pas voulu rester spectateur passif des événements et a poussé avec le général Gourko au delà des Balkans pour y décrocher la croix de Saint-Georges !
Mais nous n’en sommes pas encore là. Il faut d’abord accepter, pendant une nuit entière, les épreuves multiples d’un voyage en diligence dans le pays roumain. La diligence est une voiture des plus primitives, elle pourrait avoir été exposée sous Noé, s’il y avait eu alors des expositions universelles de carrosserie. C’est informe, c’est lourd, c’est grotesque, mais c’est surtout mal commode. Il ne faudrait pas non plus songer à classer cet objet dans une des catégories prévues par l’art de la carrosserie ; dans le temps, on aurait pu l’appeler calèche ou berline, mais c’était sans doute sous le règne des anciens hospodars. Quant au postillon, il n’a rien du gracieux et coquet costume de son confrère de Longjumeau ; son accoutrement ressemble beaucoup à celui du déserteur que j’ai vu ce matin, il est tout aussi bronzé de peau, et de plus complétement ivre. Debout sur son siége, il laboure les côtes de ses cinq bêtes à coups de fouet en y ajoutant une foule de jurons ou de plaintes dont l’effet sur l’attelage est certainement problématique, mais qui nous empêchent absolument de dormir à l’intérieur. Au surplus, mon nouvel ami l’officier a fait appel à ma galanterie pour dégager un peu les pieds de « Madame » et lui permettre de s’étendre à son aise. Pour cela, il fallut mettre de côté les innombrables paquets, cartons à chapeaux et autres accessoires dont une jolie femme ne manque jamais de s’encombrer en voyage et qui furent religieusement relégués de mon côté. Bientôt je fus pris dans l’encadrement formé par toutes ces belles choses comme dans un étau. Mes jambes serrées contre les parois de la voiture ne pouvaient pas bouger puisqu’elles rencontraient partout le bois d’une malle ou le carton d’une boîte. De plus, l’officier, voulant jouir également des immunités réclamées au nom de la galanterie, prenait ses aises aux dépens des miennes, de sorte que, lorsque je me croyais dépêtré des bagages de la dame, je tombais de plus belle sur les jambes raides et osseuses du guerrier. Ajoutez qu’un énorme marchand de bestiaux installé à mes côtés dans la diligence avait une tendance très-marquée pour dodeliner sur mes épaules, en ronflant comme une contrebasse. L’agréable voyage ! Jamais nuit ne me parut aussi longue ; aussi était-ce pour moi une véritable jouissance de sauter bas à chaque relais et de me dégourdir les jambes. Enfin, quelques instants après le lever de l’aurore, les chevaux, exténués de fatigue, nous firent faire une entrée très-piètre à Buseo. La gare était au bout de la ville et les cahots exécutés par notre guimbarde sur le pavé fantastique de la ville, furent le digne couronnement du supplice enduré. Oh ! la volupté d’échanger la mauvaise diligence contre l’excellent wagon ! A huit heures, ce rêve fut une réalité et à dix heures du matin nous étions à Plojesti, le quartier général du grand-duc.
CHAPITRE VII
Un quartier général au calme. — Bukarest ou Plojesti ? — A l’hôtel de Moldavie. — Une aventure de voyage. — Histoire d’un véritable espion et de deux autres espions prétendus. — Un aventurier. — Chez le grand-prévôt. — Une dépêche à double sens. — La villa du Grand-Duc. — Le colonel de Hasenkampf. — Les attachés militaires. — M. le colonel Gaillard. — Un café-concert. — Conférence de journalistes. — Un exigeant. — Le camp des Bulgares.
Ce qui a dû frapper surtout le voyageur arrivant à Plojesti au mois de juin 1877, c’est la physionomie calme et placide de cette ville de province. Le mot de quartier général éveille toute une mise en scène de drame militaire de l’ancien Cirque. Quartier général ! ces deux mots sonnent la charge ! on croit entendre battre les tambours, retentir le clairon et il semble que le pavé s’effondre sous le trot d’innombrables et de fringantes ordonnances courant dans tous les sens, bride abattue, pour porter des ordres urgents dont dépend peut-être le salut d’une armée, d’un État. Quartier général ! ne voit-on pas caracoler à ce mot le commandant en chef, celui qui tient dans sa main la destinée de cent, deux cent, trois cent mille hommes, ne se figure-t-on pas un étincelant état-major juché sur une colline et suivant à travers une excellente lorgnette les évolutions de sa propre armée et de celle de l’ennemi, tandis que la poudre donne de la saveur à l’atmosphère et que le canon gronde dans le lointain ?…
Le quartier général de Plojesti avait tout ce qui était nécessaire pour détruire les illusions. Disons d’abord ce qu’est Plojesti et comment le grand-duc Nicolas fut appelé à s’y installer. Le quartier général de l’armée qui, depuis le mois de novembre 1876, était destinée à opérer contre la Turquie se trouvait parfaitement à l’aise (sauf la boue atroce qu’il y faisait) dans la spacieuse capitale de la Bessarabie, Kischeneff. Le général en chef, l’intendance, tous les bureaux, les officiers étaient répandus dans les auberges, les hôtels et les maisons particulières de la ville. Les troupes campaient en grande partie dans les environs. La guerre était considérée par tous comme inévitable et on s’attendait à entrer en campagne dès que la température le permettrait. Aussi l’ordre de marche n’avait surpris personne, seulement on s’était demandé où l’on porterait ses pénates. Tout d’abord Bukarest paraissait l’endroit le plus rationnel pour installer le commandement et l’administration militaire. On était là près du Danube qu’il faudrait franchir et on avait sous la main toutes les ressources développées d’une véritable capitale. Le prince de Roumanie, devenu par la fameuse convention du 15 avril l’allié du tzar, avait été au devant des intentions du grand-duc en lui offrant la résidence princière de Cotroceni, magnifique maison de plaisance des environs de Bukarest où le prince et sa femme se réfugient pendant les grandes chaleurs de l’été. Tout d’abord le commandant en chef russe accepta avec beaucoup d’empressement cette offre et il se mit en devoir de s’y installer, non pas en invité, mais comme dans sa propre maison. Le cabinet de Bukarest, qui voulait éviter tout ce qui aurait pu donner à la présence des Russes en Roumanie le caractère d’une vassalité, mit certaines conditions à la résidence du grand-duc à Cotroceni. Il y eut, en particulier, un chapitre de sentinelles qui gâta tout. Les Roumains tenaient absolument, je crois, à monter la garde aux portes extérieures du palais ; le grand-duc ne voulait avoir à sa poterne que des sentinelles russes. Il rompit brusquement les négociations entamées et fit louer pour son compte une très-jolie villa appartenant à un négociant de Plojesti. Là il serait complétement chez lui, pour son argent, et pourrait se faire garder par des cosaques à l’exclusion de toute autre troupe. Plojesti (prononcez Ployeschti) est à une cinquantaine de kilomètres de Bukarest. La ville est traversée, c’est là son importance stratégique, par la grande route de Cronstadt (frontière de Transylvanie) à Bukarest et par la chaussée qui coupe en long toute la Moldo-Valachie. Avant l’établissement du chemin de fer qui passe également à Plojesti, cette voie fut la principale, sinon l’unique artère du transit.
Comme ville, Plojesti peut compter environ 5 ou 6,000 habitants. L’espace compris entre la gare et le centre a un aspect tout à fait rustique, le pâté central de maisons, au contraire, qui se groupent autour de la place du marché est des plus moderne. Les constructions sont assez élevées et d’une architecture correcte. Il y a aussi quelques bâtiments de luxe et je dois ajouter à la louange des habitants de Plojesti, que la plus belle de ces maisons neuves est une école. Derrière la place du marché il en est une seconde qui possède comme ornement le principal café de la ville et deux hôtels, l’un d’apparence élégante, un faux air de villa, avec un jardinet soigneusement entretenu, et l’autre dénotant de suite l’hôtellerie primitive, où il ne faut pas regarder de si près au confort et surtout à la propreté ! Le propriétaire, cela va sans dire pour quiconque connaît un peu l’intérieur de la Roumanie, était juif, et il avait recruté son personnel de service parmi ses coreligionnaires. Le garçon d’écurie seul était Roumain.
Après bien des embarras et une foule de discours pleins d’importance sur l’encombrement de son immeuble, le gargotier de « l’Hôtel de Moldavie » consentit à me louer, moyennant 6 francs par jour, un petit réduit de deux mètres et demi de long sur cinquante centimètres de large. Cette cellule prenait jour sur une sorte de vérandah-balcon en bois grossier qui faisait le tour du premier étage. Le peu d’air qu’il pouvait y avoir au dehors arrivait par conséquent à travers la cloison de bois brûlée par le soleil et chargée des miasmes qui se dégageaient d’un respectable tas de fumier amoncelé dans la cour. C’était donc un brasier empesté que cette pièce, dont l’ameublement se composait d’un lit de fer délabré, d’une table de toilette bancale dont le pot à eau était absent. Après des prodiges d’habileté et à force de réclamations diplomatiques, j’obtins aussi une petite table cousine germaine de celle de toilette et un vase contenant une eau assez saumâtre. C’est pourtant dans ce logis, plus que modeste, qu’il était arrivé à un confrère une aventure des plus piquantes. X…, qui nous conta lui-même l’historiette quand nous l’eûmes trouvé devant une table de café de l’hôtel Victoria, venait d’arriver très-fatigué et tout couvert de la poussière de la route. A l’imitation de nos confrères anglais, X… voyageait muni d’une de ces baignoires en gutta-percha qui se déploient et se resserrent à volonté au moyen d’un piston avec lequel on insuffle l’air. De cette façon on a les thermes chez soi. X… se fait apporter de l’eau, remplit à moitié sa baignoire et, avant de s’y plonger, il descend la jalousie mais sans fermer la fenêtre elle-même ; puis il se déshabille et entre dans « l’onde liquide ». Il a à peine goûté les premières délices du bain, qu’il entend, sur le balcon, un caillement de voix de jeunes filles ; puis, à sa grande surprise, une main délicate soulève la jalousie pour la laisser retomber immédiatement en poussant un cri effaré que deux ou trois voix répètent à l’instant. Or, dans l’hôtel, demeuraient deux familles de banquiers de Bukarest, composées, en dehors des parents, d’une quinzaine de jeunes filles de dix à vingt-deux ans, les plus petites sous la surveillance d’une gouvernante française. L’appartement occupé par les Plutus roumains et leur progéniture féminine était à l’extrémité de la vérandah, c’est sans doute une de ces demoiselles, curieuse comme Ève en personne, qui avait soulevé l’extrémité de la jalousie. On sait comment elle fut punie ou récompensée de cette fatale curiosité. Du reste, il paraîtrait que l’examen involontaire dont X… avait été l’objet n’était nullement à son désavantage, car il vit à plusieurs reprises les curieuses passer deux par deux sur la vérandah et s’arrêter devant sa fenêtre en souriant d’un petit air futé. A son tour, X… sentit sa curiosité s’éveiller, il se demandait laquelle ou lesquelles des quinze l’avaient vu ainsi dans ce costume dépouillé d’artifice. Et le hasard voulut que deux fois par jour, pendant notre séjour à Plojesti, X… se trouvât nez à nez avec la smala dans les restaurants-jardins où nous déjeunions et dînions. C’était alors, à la table des deux familles, des chuchotements, des regards moqueurs ; de son côté, en songeant à la situation, il se sentait tourmenté d’une telle envie de rire qu’il était forcé de changer de place avec l’un d’entre nous pour ne pas éclater au nez de ses voisins.
Voici maintenant une aventure moins plaisante qui arriva le surlendemain de mon arrivée à un négociant de Brême venu en Roumanie dans l’espoir d’y gagner gros avec des fournitures.
Cet opulent Hanséate avait fait, dans un café de Bukarest, la connaissance d’un autre Allemand qui s’était occupé de fournitures pendant la guerre de 1870-71. Il offrit ses services au Brêmois et le mit en rapports avec un certain baron de K…, homme de très-bel air, de grandes manières, se prétendant correspondant militaire d’une importante agence télégraphique de Berlin, et faisant état de ses relations avec les grands personnages de la Cour et de l’armée en Russie. Ce gentleman proposa au Brêmois de le présenter à son ami, le général Nepokotschisky, chef d’état-major de l’armée russe. Avec la protection d’un semblable personnage, on ne pouvait manquer d’obtenir les plus belles fournitures. On but force champagne à la réussite des beaux projets qui avaient germé dans la cervelle des deux Allemands et dont le baron de K… devait faciliter l’exécution. Rendez-vous fut pris pour le lendemain à la gare afin d’aller à Plojesti. Le trio y débarqua dans la matinée ; on s’en fut d’abord à l’hôtel où attendait un confortable déjeuner probablement commandé par télégraphe, grâce aux soins du Brêmois. A deux heures de l’après-midi, un fiacre, rudement cahoté, s’arrêtait auprès d’une maisonnette devant laquelle se promenaient, l’arme au bras, deux factionnaires. Le baron de K…, ganté de frais, vêtu avec recherche et le chef orné d’une casquette plate qui lui donnait un faux air d’officier, sauta lestement en bas de la voiture en recommandant à ses deux compagnons de l’attendre peu d’instants. « Je vais vous annoncer à Son Excellence, dit-il, et demander, pour la forme, la permission de vous présenter ; attendez-moi, je reviens de suite, on me connaît ; j’ai mes petites et grandes entrées. »
Le Brêmois alluma un des excellents cigares qui sont une des spécialités de son pays, il en tendit un autre à son compatriote, et tous deux, mollement renversés sur les coussins de la voiture, suivaient les spirales bleues de la fumée. Un quart d’heure se passe, une demi-heure, puis une heure. Les messieurs commencent à s’impatienter, la longueur de la conférence leur paraît inusitée ; mais, enfin, le chef d’état-major peut bien être occupé, et se voir forcé de faire faire antichambre à son ami. Un quart d’heure, puis une demi-heure se passent. Pour le coup, le Brêmois, qui aime avant tout ses aises, déclare qu’il veut retourner à l’hôtel, il ne saurait remettre plus longtemps sa sieste. Ordre est donné au cocher, qui rebrousse chemin. Toute l’après-midi, les deux Allemands attendent leur introducteur, mais en vain. Enfin, ils se décident à sortir pour avoir des nouvelles. Sur le pas de l’hôtel ils trouvent un officier de gendarmerie avec deux de ses hommes : « Lequel de vous, demande-t-il, est M. R…, négociant de Brême ? » Le personnage ainsi interpellé s’avance et se fait reconnaître. « Alors, au nom du grand-duc, je vous mets en état d’arrestation. » On peut s’imaginer la stupéfaction et la terreur qui se peignirent sur les traits du malheureux Hanséate. Il ne put faire usage de la parole. L’autre Allemand s’avança alors : « C’est une erreur, messieurs, c’est une méprise sans doute, veuillez attendre un instant, je cours rejoindre mon ami, M. de K…, qui doit être chez le général Nepokotschisky, et je reviens à l’instant pour faire éclaircir ce malentendu. » Il voulut sortir, mais sur un signe de l’officier, les deux gendarmes s’étaient mis en travers de la porte.
— Vous connaissez aussi M. de K…, fit-il.
— Parfaitement, puisque c’est avec lui que nous sommes venus ici.
— En ce cas, je dois vous arrêter également.
Les deux Allemands se regardèrent comme deux augures, à cette différence près qu’ils n’avaient nulle envie de rire. Ils voulurent protester. « Vous vous expliquerez devant le grand-prévôt de l’armée. Je vais vous y conduire. »
Le Brêmois était littéralement atterré, et les consolations que son compagnon d’infortune s’efforçait de lui prodiguer restèrent sans résultat. Au contraire, pendant toute la route, il fut hanté par toute espèce de terreurs, il rêvait casemate et fusillade sans jugement. Enfin, on arriva tout au bout de la ville, dans le bâtiment où avait été installée la prévôté. C’était une maison avec large perron et donnant sur une grande place plantée d’arbres. Une plaque de métal couverte de caractères russes indiquait la destination du local.
Le grand-prévôt, général Stein, campait au fond de la maison dans une pièce assez vaste, encombrée de malles et de valises de toutes dimensions, et dont le meuble principal était le lit de camp sur lequel s’asseyaient les visiteurs du grand-prévôt. Celui-ci avait tout à fait le physique et le tempérament de son emploi. La figure était « mauvaise », pour nous servir d’une expression populaire, et le tempérament cassant, tracassier, désagréable au possible. Comme au début de toutes les campagnes, les cervelles étaient hantées par des histoires d’espions. On se croyait surveillé et épié de toutes parts, bien à tort, comme l’a prouvé l’événement, puisque les Russes ont pu franchir le Danube presque sans être inquiétés. Mais enfin, au commencement de juin 1877, on voyait des espions un peu partout, et le grand-prévôt ne demandait qu’à en faire fusiller le plus possible. Je m’empresse d’ajouter que son envie était quelque peu contrariée par le grand-duc Nicolas, peu partisan des exécutions sommaires. En résumé, malgré les airs de fier à bras du général Stein, on n’avait exécuté personne à Plojesti. Quand on lui amena les deux Allemands, le général était de l’humeur la plus maussade qu’il fût possible de voir, — il s’était aperçu, en faisant couler le thé de son samovar, que la qualité en était gâtée… L’officier des gendarmes lui dit quelques mots en langue russe ; le général fouilla dans des papiers et en tira une carte de visite portant le nom du Brêmois. Puis, pour faire durer chez les prisonniers le plaisir de la première incarcération, il mordilla sa moustache, huma quelques gorgées de thé brûlant, et fit une scène horrible à un vivandier ou marketender, dont la patente n’était pas tout à fait en règle.
Les Allemands purent juger ainsi de l’extrême irascibilité du grand-prévôt, et ils ne pouvaient pas augurer grand’chose de bon de leur entrevue avec ce terrible homme. Après avoir infligé une très-forte amende aux vivandiers défaillants, qui s’en furent tout penauds, le général adressa très-brusquement la parole aux prisonniers. « Vous connaissez M. de K… », demanda-t-il. Le Brêmois ne bougeait pas ; son ami dit d’une voix assez assurée : « Oui, Excellence. Mais quel crime y a-t-il dans le fait d’avoir des relations avec un personnage qui connaît les généraux, qui est au mieux avec S. Exc. le général Nepokotschisky ? »
Le grand-prévôt se fâcha sérieusement. « Silence, vous, là-bas ! Me prenez-vous pour un enfant que vous me contiez de telles sornettes ? Tout est découvert, on a les preuves que votre compagnon est un espion. On sait qu’il se faisait passer à tort pour un correspondant de journal. — Mais, général, ce n’est pas possible. — Nous avons les preuves, vous dis-je. — Mais, général, protestait l’Allemand, nous ne connaissons M. de K… que d’avant-hier ; même, s’il y a des charges contre lui, nous sommes innocents… — Certes, certes, innocents, grommelait le Brêmois. — Allons donc ! les amis des espions sont quelque peu espions eux-mêmes ; d’ailleurs on a trouvé de vos cartes sur lui ! Et puis qui vous a autorisé à venir au quartier général ? Où avez-vous eu votre permission ? » Le Hanséate était toujours de moins en moins à son aise ; son compagnon répondit pour les deux qu’ils croyaient n’avoir pas besoin d’autorisation, puisqu’ils étaient venus avec une connaissance du chef d’état-major.
Le général Stein ne s’apaisait point. « Comment, s’écria-t-il avec colère, vous êtes Allemand, monsieur, vous devez, par conséquent, avoir servi et vous ne savez pas qu’il est défendu de pénétrer dans une ville où se trouve, en temps de guerre, l’état-major général ? Mais votre présence ici suffit pour vous faire fusiller ! » — Sur un signe du général, les deux Allemands furent conduits dans la prison militaire provisoirement installée dans les combles d’une auberge. Les prisonniers s’empressèrent d’écrire au consul allemand à Bukarest, envoyèrent des lettres à des connaissances qu’ils avaient dans cette ville et qui pouvaient répondre d’eux, mais tout cela en vain. On les oublia pour ainsi dire pendant huit jours, puis on leur offrit de les relâcher s’ils voulaient signer une demande en grâce qui couvrirait l’état-major russe contre toute réclamation diplomatique. Le Brêmois, qui gémissait sur l’absence de toute espèce de confort dans sa cellule, s’empressa de signer de deux mains ce qu’on lui demandait et rentra à Brême.
Son compagnon voulut faire le fier et l’indigné et se refusa d’abord à toute transaction. Mais enfin, voyant qu’il n’y avait pas moyen de sortir autrement des griffes de la prévôté, il se résigna et signa. Quant à K…, il ne fut pas fusillé, comme le bruit en courut quelques jours plus tard à Bukarest, mais les charges relevées contre lui (il avait dessiné les plans des batteries construites à Giurgewo), parurent assez graves pour motiver son internement dans une forteresse de l’intérieur de la Russie. Il a dû y séjourner jusqu’à la fin de la guerre.
Avant de continuer notre promenade dans Plojesti, je veux raconter une autre historiette d’espions qui me fut communiquée plus tard à Bukarest.
La police avait remarqué que, parmi les dépêches adressées à deux fournisseurs, il en était qui contenaient des indications par demi-mots accompagnés de chiffres. On surveille les deux munitionnaires, et, comme les dépêches mystérieuses ne cessaient pas d’arriver, un beau soir on les arrête tous deux. De plus on découvre chez eux des cartes à jouer sur lesquelles se trouvaient reproduits les chiffres et les mots des dépêches. Plus de doute : il s’agit d’une communication secrète ! Les dépêches partant d’Odessa donnent des renseignements sur les mouvements de troupes en Russie ; ces renseignements sont transmis à Vienne et de là en Turquie. Les prévenus cependant fournissent une explication assez plausible de leur mystérieuse correspondance : les dépêches ont pour but unique de faire connaître aux intéressés les variations de la bourse des céréales, et, pour faire des économies, de même que pour ne pas donner l’éveil aux autres spéculateurs, ces messieurs avaient imaginé de se servir d’un langage particulier.
Bien entendu on ne voulut pas ajouter foi à cette version, mais une enquête minutieuse faite sur les lieux mêmes démontra que les négociants avaient parfaitement raison. Ils furent relâchés au bout de huit jours. Je n’ai pas entendu dire qu’on ait trouvé et fusillé un véritable espion.
La villa habitée par le grand-duc Nicolas était située au centre de la ville. Le bâtiment un peu petit avait un aspect fort gentil et propret. Deux tourelles toutes blanches dans lesquelles sont percées des fenêtres en ogive lui donnent un faux air de château. Devant l’aile du milieu, l’aile principale, règne une balustrade en stuc agrémentée de vases ornés de belles fleurs. La porte d’entrée est grillée ; devant la grille se promène majestueux à défier Artaban en personne un heiduque de taille gigantesque, avec des moustaches de cinquante centimètres de long de chaque côté, un costume doré sur toutes les coutures et bariolé sur tous les tons. Ce magnifique chien de garde à face humaine lance de tous les côtés des regards excessivement féroces ; il semblerait qu’il veuille dévorer tous ceux qui approchent de trop près de la demeure de son auguste maître. Tandis qu’un bouledogue n’a que ses crocs, ce gardien a, dans la ceinture de son opulente tunique, tout un arsenal entier composé de pistolets damasquinés, de poignards à longue lame et de coutelas dont l’un est plein de pierreries. A côté de lui des cosaques en petite tenue, des Tcherkesses engoncés dans leurs longues houppelandes et suant à grosses gouttes faisaient également sentinelle devant le quartier général dont l’attribution spéciale était marquée par un grand drapeau russe — l’aigle à deux têtes se déployant sur fond jaune — hissé au haut d’un mât colossal.
Pour entrer dans ce sanctuaire, il fallait passer au milieu de cette double haie de gardes de tous grades dont les yeux vifs et ardents vous fouillaient jusqu’au fond de l’âme. Pourtant après un long et minutieux examen l’un des cosaques me prit des mains la carte de visite que je lui tendis ainsi qu’une lettre pour M. le colonel de Hasenkampf. Il la remit à un domestique en livrée, qui, au bout de peu d’instants, revint accompagné d’un officier auquel il me désigna.
Cet officier avait une tête d’expression singulière. Toutes les finesses, toutes les ruses, tous les sous-entendus semblaient s’être donné photographiquement rendez-vous sur sa figure. Avec ses petits yeux de chat en éveil, dont il comprimait l’éclat par des lunettes, avec son nez pointu s’avançant comme le museau correctement taillé d’une fouine, avec ses lèvres minces et sa barbe soyeuse, le crâne légèrement bombé — complétement rasé, avec les deux oreilles se tenant droites de chaque côté comme des sentinelles, M. le colonel Hasenkampf avait un air tout à fait méphistophélique.
Un acteur hors ligne ayant à jouer au naturel un personnage fatal ne se fût pas fait une autre tête.
Il y avait de tout dans ces traits — sauf du militaire. M. de Hasenkampf pouvait passer, selon qu’il contractait ses lèvres, qu’il plissait son front et voilait ou découvrait ses yeux, pour un diplomate, un professeur ou un viveur un peu éteint. N’allez pas croire que M. de Hasenkampf était un invalide ; bien loin de là, à en juger par la figure, par la membrure nerveuse du corps que faisait valoir avec avantage l’uniforme collant dans lequel il était sanglé, le colonel pouvait avoir à peine quarante ans.
Ses fonctions étaient des plus délicates, des plus importantes et des plus multiples, il était à la fois le chef du bureau des renseignements, euphémisme qui signifie directeur de l’espionnage, il avait les rapports officiels avec les journalistes attachés au quartier général et enfin il servait de secrétaire au grand-duc, étant également habile à manier la plume en français, en allemand et en russe. La première entrevue fut courte. Le colonel prit connaissance de mes lettres de recommandation et me pria de venir le voir le lendemain dans son logement particulier en ville.
J’allais me retirer quand la porte de l’une des pièces donnant sur le vestibule de la villa s’ouvrit. Le grand-duc Nicolas commandant en chef de l’armée d’opération contre les Turcs, parut. « Monseigneur », comme l’appelait officiellement M. de Hasenkampf, est le second frère de l’empereur Alexandre. Il a quatre ans de moins que son souverain et, par le fait, il ne paraît pas son âge. C’est de la tête aux pieds une vigoureuse nature de soldat. L’attitude, la tenue, les mouvements, tout est « d’ordonnance ». La tête rasée selon les règlements, toute rude, sévère et même brutale qu’elle puisse paraître, ne manque pas d’élégance. Le cachet particulier lui est imprimé par la moustache fortement fournie et qui se termine des deux côtés par d’amples bouquets de poils. Quant au costume, rien de plus simple, un « complet » de toile blanche et pour complément une casquette plate et de hautes bottes à l’écuyère. Le colonel Hasenkampf se rangea sur le passage du prince et salua militairement. Le grand-duc parut l’interroger des yeux. « Quel est ce civil ? — Monseigneur, répondit le colonel, Monsieur est un correspondant qui nous est chaudement recommandé par des amis de Saint-Pétersbourg. » « Ces Messieurs seront tous les bienvenus », dit le grand-duc, résolvant ainsi toutes les questions qui paraissaient si graves et si difficultueuses à la chancellerie du ministère des affaires étrangères et au ministère de la guerre. Puis le grand-duc se retira et sortit sur la terrasse pour voir défiler un régiment qui débouchait par la route de Moldavie, musique en tête, drapeaux déployés et en poussant des hourrahs vigoureux.
Pour la première fois je vis des troupes de ligne russes sans leur affreuse capote grise, en tunique verte et pantalon blanc. La présence du quartier général avait attiré à Plojesti les attachés des nations étrangères, et parmi ceux-là l’attaché français, M. le colonel Gaillard, jouait le principal rôle. M. Gaillard, un vieux soldat d’Afrique, d’Italie et de Crimée, avait su gagner à Saint-Pétersbourg, où il était attaché à notre ambassade, la confiance la plus complète du grand-duc Nicolas. Sur sa demande expresse, M. le colonel Gaillard partit pour Kischeneff à l’époque où le frère de l’empereur prit le commandement de l’armée. Cette préférence accordée à un militaire français à l’exclusion de tous les autres attachés donna beaucoup d’ombrage à la Prusse, il y eut même des réclamations ; mais le grand-duc tenait énormément au colonel, dont la science militaire unie à une humeur enjouée, une rondeur de bon aloi et une grande élégance de manières, lui plaisaient énormément. Le colonel dînait tous les jours à la table de Monseigneur et on assure que son avis était d’un grand poids dans la balance. De cette façon, M. le colonel Gaillard était mieux qualifié que qui que ce fût pour juger les qualités et les défauts du soldat russe ; il se trouvait également aux premières loges pour suivre les événements et en rendre compte au ministère. Si M. le colonel a déployé, bien plus à propos cette fois, le zèle et l’activité pleine d’acharnement dont il fit preuve comme directeur de la justice militaire auprès des conseils de guerre en 1871, assurément on a dû être instruit mieux que partout ailleurs à l’hôtel du boulevard Saint-Germain sur les leçons utiles de la guerre d’Orient. M. le colonel Gaillard, que nous aurons du reste occasion de retrouver souvent dans le cours de ces récits, est un homme d’environ cinquante ans, de belle prestance, figure moitié militaire moitié diplomatique, portant l’empreinte de l’énergie contenue mais pouvant être poussée au dernier degré. Lors de la visite que je lui fis dans son appartement de la place du Marché, il me raconta une excursion qu’il venait de faire en compagnie du prince Charles aux batteries de Kalafat, petite ville roumaine sur le Danube, d’où l’on échangeait force coups de canon avec les retranchements élevés autour de Widdin.
Le prince Charles s’était rendu à Kalafat avec tout un état-major auquel s’étaient joints les reporters de beaucoup de journaux. Le voyage avait été interrompu par un incident. A quelque distance de Bukarest, le pont du chemin de fer sur la rivière de l’Aluta avait été emporté par les flots. Peu s’en fallut même que tout le train et ce qu’il contenait, prince, escorte, journalistes ne culbutât dans le fleuve. On dut passer la nuit très-mal à l’aise dans un village à moitié inondé et tout à fait envahi par les troupes. Le lendemain seulement des voitures furent prêtes à emporter le prince et ses « invités ». A Kalafat il y eut un véritable essai de bombardement. Le prince voulut diriger lui-même le pointage de plusieurs pièces et l’un des projectiles lancés suivant ses indications mit le feu au milieu d’un pâté de maisons dans la ville. Aussitôt l’ennemi riposta à toute volée. Carol fit courir à ses « invités » un danger très-sérieux, car des bombes éclataient l’une après l’autre sur le gazonnement de la batterie, des éclats commençaient même à joncher l’intérieur et à malmener les servants. L’excuse du prince était qu’il courait lui-même et le premier le danger.
Enfin, après deux heures d’échange actif de politesses internationales, la représentation fut achevée, la cavalcade retourna dans la capitale. M. le colonel Gaillard s’exprima en termes très-favorables, chaleureux même, sur le compte de la jeune armée roumaine, pronostiquant très-justement le rôle efficace et glorieux même qu’elle pouvait être appelée à jouer prochainement. « On ne peut jamais juger le soldat, dit le colonel, qu’au lendemain d’une bataille ; mais les cadres sont bons, les officiers sont instruits, pleins de bonne volonté, affamés de travail. » Je quittai le colonel Gaillard pour aller rejoindre quelques camarades que j’avais retrouvés entre temps, et après dîner, pour achever dignement la soirée, nous nous laissâmes allécher par le programme d’un café-concert installé dans un jardin-restaurant. Les « artistes » débitaient leurs couplets au fond du gradina, sur un petit théâtre coquettement et rustiquement orné. A la chaleur accablante du jour avait succédé une nuit tiède et étoilée. Aussi le spectacle ne manquait pas d’amateurs, qui savouraient la musique en dévorant des biftecks et en ingurgitant force boissons variées. Naturellement, les trois quarts des spectateurs étaient des officiers, et tous, même les plus âgés et les plus barbus, s’amusaient comme des enfants en écoutant le répertoire de l’Eldorado et de l’Alcazar. Les cabotins et les cabotines, tout à fait suffisants comme articles d’exportation, avaient un succès énorme, — que dis-je ! Thérésa et Judic n’ont jamais eu d’ovations aussi tapageuses.
Une petite Parisienne pouponne et rondelette, à l’air fort éveillé, dut répéter au moins quatre fois une vieille chansonnette du répertoire : la Clef. Il est vrai qu’elle était passée maître dans l’art de souligner ses effets, et que sa moue au refrain était d’un croustillant à réveiller les futurs morts de la campagne. J’ai encore dans les oreilles ces marques d’enthousiasme et d’allégresse, qui retentissaient à quelques lieues seulement du théâtre de la guerre, poussées par des auditeurs qui pourraient être appelés, d’un moment à l’autre, à risquer leur peau… C’est vers une heure seulement que les amateurs quittèrent le jardin en fredonnant :
Ma clef ! ma clef !
On m’a chipé ma clef !
Le lendemain, de bonne heure, je ne manquai pas de me rendre à la villa, où le colonel Hasenkampf avait installé le bureau volant de la presse. L’institutrice de la famille à laquelle la villa appartenait, faisant office d’introducteur, me conduisit au fond d’un jardin, devant une tourelle.
Autour d’une table en bois et assis sur des escabeaux, je retrouvai une dizaine de mes confrères ; le colonel en petite tenue, tout vêtu de coutil blanc, présidait ce cénacle et expliquait méthodiquement, comme il avait du reste l’habitude de le faire tous les matins, qu’en fait de nouvelles on ne savait rien, absolument rien. Libre à nous de broder des variations sur ce thème peu nourrissant. Pourtant, si les nouvelles étaient aussi rares que la marée le jour du suicide de Vatel, M. Hasenkampf daigna nous dédommager en nous faisant part des conditions définitives concernant l’admission des reporters au quartier général.
En premier lieu, il fallait justifier d’un répondant diplomatique, c’est-à-dire ministre, ambassadeur ou attaché militaire ; en second lieu, l’admission ayant été prononcée, il fallait déposer trois portraits carte-visite, dont l’un revêtu de la griffe du prévôt, le général Stein, devait servir de passeport, le second serait incorporé dans l’album du commandant en chef, et le troisième déposé dans les archives du ministère de la guerre.
En outre, le reporter s’engageait purement et simplement, sur l’honneur, à ne révéler aucun mouvement de troupes, ce qui était bien naturel, puisque nous étions journalistes et non pas espions ; enfin, comme on avait reconnu que la plaque de cuivre, marquée aux armes impériales, et qui devait tout d’abord nous servir de signe de ralliement, manquait totalement de prestige, un dessinateur français avait été chargé de confectionner un brassard d’un modèle plus élégant, mais que les intéressés devraient acquérir de leurs deniers. Ce brassard nous fut servi plus tard moyennant 35 francs, à Bukarest, chez un marchand d’équipements militaires. Finalement, M. de Hasenkampf nous dit qu’on statuerait dans la huitaine sur nos demandes d’admission. Cette dernière partie de sa communication ne parut être nullement du goût d’un nouvel arrivant. C’était le correspondant d’un journal anglais, d’origine grecque ou levantine. Il pouvait avoir soixante ans à peu près, et il devait être content de cet âge comme, du reste, de sa barbe grise, de ses cheveux de même couleur, de son costume, qui le faisait ressembler à un capitaine de steamboat par un gros temps, satisfait de la large rosette tricolore de l’ordre de Tacova, qui s’épanouissait sur sa poitrine, aussi large que le sourire de béatitude sur ses lèvres. Bref, ce personnage était plein de complaisance pour lui-même, et on devait s’apercevoir aisément que lorsqu’il avait ouvert la bouche, les paroles qui en sortaient étaient des perles précieuses qu’il fallait soigneusement recueillir, de même que ses prières étaient des ordres. M. M… exprima d’abord à M. le colonel son mécontentement de ce que l’on n’avait pas jugé à propos de statuer le pied levé sur l’admission d’un aussi important personnage. Et comme le colonel invoquait la règle :
« Mais est-ce qu’il peut y avoir une règle pour moi ! Est-ce que je ne dois pas être admis d’emblée ? Est-ce qu’il y a besoin de formalités pour un homme qui a rendu des services à la cause slave, des services signalés ? Vous me parlez de recommandations, mais est-ce que celle-ci n’est pas la meilleure de toutes ! » Et d’un geste fiévreux il montrait l’immense ruban de Tacova, qui ornait sa boutonnière.
— Vous croyez que cette décoration vous recommande ? fit le colonel en souriant finement.
— Mais certainement, et si cela ne vous suffit pas, continua l’impétueux réclamant, n’ai-je pas des lettres de M. Ristisch ? n’ai-je pas les meilleures attestations ? ne suis-je pas l’ami du général Fajedeff ? Est-ce que par hasard la recommandation de M. Fajedeff ne vaudrait rien non plus ? mais voilà, on n’a des égards que pour les adversaires de la Russie. Je rencontre ici des gens qu’on devrait mettre à la porte, tandis que moi, un défenseur de la cause slave, je suis forcé de me poser en quémandeur ! » Et il allait, allait toujours sans s’arrêter… C’est le colonel, dont la mine, depuis quelque temps, montrait une certaine inquiétude, qui arrêta ce débordement de paroles.
— Pardon, monsieur, dit-il à son interlocuteur… je crois que vous êtes assis sur mon uniforme.
L’Anglo-Grec se leva instinctivement. Et en effet, il s’était assis sans crier aucunement gare sur la tunique de gala du colonel, et depuis un quart d’heure il se trémoussait à l’aise dessus, car pour donner à son éloquence une plus grande force, il l’accompagnait d’une gesticulation effrénée. La tunique était dans un pitoyable état, et en homme soigneux de ses effets, le colonel ne songea pas à dissimuler sa mauvaise humeur. Je ne fus pas étonné, plus tard, d’apprendre que lorsque nous eûmes obtenu notre autorisation, l’Anglo-Grec, malgré sa faconde et ses services rendus à la cause slave, courait toujours après la sienne.
On avait établi à Plojesti un camp de réfugiés bulgares, composé de 6,000 hommes, tous commandés par des officiers russes et destinés à former le noyau, ainsi le disait-on alors, de l’armée de la principauté de Bulgarie. Ces apprentis guerriers campaient sur une colline en dehors de la ville. Ils portaient un uniforme de fantaisie de couleur sombre, et une petite croix rouge sur leur bonnet fourré. L’armement était de premier choix et il ne restait qu’à les exercer dans le maniement des Vetterli qu’ils avaient entre les mains. De plus, pour les stimuler, on leur avait remis de très-jolis drapeaux, brodés, disait-on, de la main des dames et bénits par les popes. L’emplacement du camp était très-pittoresque, et à travers les monticules et les arbres, messieurs les légionnaires pouvaient aisément voir ce fleuve aimé, le Danube, qu’ils avaient passé pour la plupart en proscrits fugitifs, et qu’ils allaient repasser les armes à la main et en conquérants. Ce moment ne devait pas trop tarder à venir, car le camp était levé et les légionnaires partis en vertu d’ordres secrets pour une destination inconnue.
CHAPITRE VIII
La gare de Plojesti. — Les deux princes et l’ambulancière. — Arrivée à Bukarest. — Premières impressions. — La camaraderie négative des Russes et des Roumains. — Les jeudis de Mme Rosetti. — Profils d’hommes politiques, de journalistes et d’invités.
Un épisode que je rangerai volontiers dans le genre charmant, signala notre départ de la gare de Plojesti. Les abords du petit édifice étaient occupés des troupes à pied et à cheval ; des sergents de ville en tunique noire et shakos, gantés avec des gants blancs de filoselle, se promenaient le long de la route, et une trentaine de cosaques, dont les chevaux étaient attachés au piquet, se vautraient sur les dalles du débarcadère. Sur le quai même de la gare, un monsieur très-noir, très-nerveux, se démenait comme un beau diable afin de placer à droite et à gauche d’autres sergents de ville également gantés de filoselle, chargés de faire reculer quelques curieux trop empressés.
Ce personnage était commissaire ou plutôt, pour parler le langage officiel un peu pompeux, le préfet de police de Plojesti. Sa présence, comme celle des gardes urbaines et des cosaques, était motivée par l’arrivée du prince Charles de Roumanie qui était attendu par le train de Bukarest. Le grand-duc Nicolas était venu à sa rencontre et les deux altesses partirent pour le quartier général russe dans la troïka attelée de trois trotteurs couleur d’ébène, appartenant au grand-duc. L’entretien, destiné à régler plusieurs détails relatifs à la convention d’avril (car, comme toute convention qui se respecte, elle laissait prise aux contestations), ne dura qu’une heure ; aussi vîmes-nous revenir la troïka à point pour permettre au prince Charles de prendre le train suivant se dirigeant sur la capitale.
Mais si l’exactitude est la politesse des rois, elle n’est pas toujours, surtout en temps de guerre, où les prétextes ne manquent pas, celle des Compagnies de chemins de fer. Ainsi, non-seulement le train attendu arriva d’une bonne demi-heure en retard, mais encore il fallut attendre une autre demi-heure avant que l’état de la voie lui permît de démarrer et de continuer sa route.
Pendant tout ce temps, les deux altesses se promenèrent le long du quai, et j’eus tout le loisir pour regarder de fort près le souverain de la Roumanie. Carol Ier, élu prince en 1866 à l’âge de vingt-trois ans, en avait par conséquent trente-quatre en 1877. C’est un beau garçon d’une taille bien prise et comme faite exprès pour l’uniforme de coupe française, qu’il porte avec chic. On ne reconnaît pas du tout en lui l’ancien lieutenant de cavalerie prussien, il n’a rien de raide et de guindé dans son allure ; au contraire, ses manières dégagées, son laisser-aller de bon goût et surtout une excessive mobilité dans les mouvements, font ressembler Son Altesse à un pétillant capitaine de chasseurs de Vincennes. Le teint mat du visage qui contraste très-vivement avec la couleur très-foncée de la barbe donne à l’ensemble de la figure du prince un parfum d’étrangeté qu’ambitionnerait certainement un « homme à femmes. »
Carol Ier causait non sans vivacité avec le grand-duc Nicolas quand celui-ci, qui écoutait son interlocuteur avec une indifférence plus ou moins étudiée, le quitta brusquement pour aller au-devant d’un groupe composé d’officiers, de dames et de voyageurs qui causaient au bas de l’escalier d’un des wagons. Une dame déjà âgée, avec des cheveux blancs s’échappant par flots d’argent d’un bonnet de linge fin orné de dentelles et portant sur sa robe d’étoffe noire très-simple, un ruban bleu auquel pendaient une décoration et plusieurs médailles étalées sur la poitrine, formait le centre du groupe. C’est à elle que le grand-duc, fendant les flots de la foule, s’adressa après l’avoir embrassée cordialement sur les deux joues. Les assistants se découvrirent avec respect et le prince, donnant le bras à la dame, la conduisit auprès du souverain de la Roumanie : « J’ai l’honneur de vous présenter une héroïne de dévouement, dit-il, la providence de nos blessés, que j’aime comme une mère depuis ma plus tendre enfance : madame la princesse Schafkoskoï. » Le prince Charles s’inclina avec autant de cordialité que de respect devant la dame aux cheveux blancs, notre ancienne connaissance de Kiew, et la conversation continua sur un ton familier presque intime. Comme le soleil était très-ardent, le prince Ghika, aide-de-camp de S. A. de Roumanie, prit une ombrelle et la tint toute grande ouverte au-dessus des têtes des trois interlocuteurs jusqu’à ce qu’il plût au train de se mettre en mouvement. Comme tout arrive, ce moment vint également, et deux bonnes heures plus tard, nous entrions en gare à Bukarest.
Les Roumains ont su faire de leur capitale une des villes les plus agréables de l’Europe, une véritable oasis au milieu d’une civilisation relativement peu avancée. Mais la nature les a beaucoup aidés ; la capitale entière est semée de buissons odorants, de parterres de fleurs et de grands arbres prodigues d’ombre, qui remplacent plus ou moins efficacement les grands cours d’eau, car, sous ce rapport seulement, Bukarest est déshérité ; on n’y possède, en fait de rivière, que l’étroite Dombovitza, une sorte de ruisseau qui, l’hiver se conduit mal envers les riverains, mais qui, en été, pourrait accepter, avec reconnaissance, le verre d’eau offert par l’auteur des Impressions de Voyage au Mançanarès et à l’Arno.
Tout Bukarest vit à la campagne sans sortir de chez soi. Chaque maison a son jardin ou jardinet, les églises sont entourées d’un espace de verdure, et la plus petite gargote a son gradina où l’on peut consommer en plein air et à l’ombre d’un sycomore ou d’un acacia. Ce luxe de végétation est le trait distinctif de Bukarest ; c’est celui qui me charme le plus, et on le retrouve dans toute l’étendue de cette ville peuplée de 240,000 habitants, mais qui occupe un espace où l’on pourrait loger très commodément le double. Singulier assemblage où on ne se lasse pas de regarder de tous côtés, de se complaire et d’admirer ! Tantôt on suit une rue droite, à peu près tirée au cordeau et traversant la ville tout entière, bordée de belles maisons avec des magasins européens ; quelques pas à droite on est en pleine campagne : des maisonnettes minuscules émergeant au milieu de jardins forment un aspect bucolique ; par ci par là, on trouve dans un quartier des masures misérables, mais toujours relevées par quelques guirlandes fleuries qui empêchent de sentir trop vivement la misère de ces constructions.
Encore quelques pas, et l’on est au bas d’une colline qu’il faut escalader pendant plus d’un quart d’heure pour arriver à un cloître tombant à moitié en ruines. Le palais de la Chambre des députés, dont l’aspect rappelle avec beaucoup de vivacité les burgs des bords du Rhin, se trouve sur l’un de ces monticules ; ce sont des avenues où les arbres séculaires alternent avec les poteaux du télégraphe, des rues d’une longueur démesurée toutes bordées de restaurants, de cafés chantants ; enfin, pour ne rien oublier, notons, discrètement, cachée derrière des massifs, toute une Cythère formellement noyée dans les jardins.
L’architecture de Bukarest est ondoyante et diverse. Aucune réglementation ni sujétion ; chaque siècle a laissé subsister son empreinte, et chaque constructeur a agi à sa fantaisie. Jusqu’aux derniers temps, il manquait à cette bigarrure la véritable maison moderne, la caserne à loyer de cinq ou six étages. La spéculation a comblé tout récemment cette lacune, mais d’une façon assez restreinte, en édifiant trois ou quatre hôtels de cinq étages. Les particuliers, heureusement, ne se sont pas encore décidés à se percher à plusieurs pieds au-dessus du niveau de leurs pavés. Les maisons confortables, où se sont installés, avec tout le luxe d’ameublement parisien, les boyards, comptent un, tout au plus deux étages. Les habitations ordinaires n’ont pas d’étage ; on habite au rez-de-chaussée, on y dort, on y mange et on y passe sa vie. Quant aux domestiques des familles moins aisées, ils couchent tout bonnement dehors, selon l’usage répandu dans les campagnes.
En vertu de la convention conclue au mois d’avril, ratifiée par les Chambres roumaines, et qui devait régler les rapports entre les deux gouvernements, les troupes russes pouvaient camper autour de la capitale, mais elles n’avaient pas le droit d’y pénétrer. La garde de la ville était entre les mains des milices nationales et de l’armée princière. Mais celle-ci était concentrée autour de Kalafat ; elle n’avait laissé dans la capitale qu’un détachement de chasseurs, infanterie légère vêtue à la bersaglieri, dont la principale destination était de constituer la garde d’honneur du prince.
Mais si l’entrée de Bukarest était interdite aux corps de troupe russe, les officiers pouvaient s’y rendre isolément et y séjourner. Ils usaient largement de cette faculté, et le commerce de Bukarest s’en trouvait fort bien. Le militaire russe gradé pullulait partout. Dès le matin il promenait ses chevaux le long de la « chaussée » construite en 1829 par Kusseleff, et qui donne à Bukarest un admirable lieu de promenade, un bois de Boulogne et un prater. A midi, nous le retrouvions attablé dans les salles à manger des différents hôtels ; l’après-midi, prenant des glaces devant les cafés et confiseries du pogo mogosaï ; la nuit, dans l’infinité de jardins où, moyennant une rétribution modeste, on vous offre à la fois la musique, la comédie, la chansonnette et l’occasion de faire connaissance avec toutes les Vénus de la capitale roumaine.
Je remarque de prime abord un fait qui du reste me frappera pendant toute la campagne et qui explique très-clairement les événements du lendemain. C’est l’antagonisme ardent entre Russes et Valaques, qui faillit prolonger la guerre et qui, loin d’être éteint aujourd’hui, constitue un élément nouveau d’inquiétude pour le repos de l’Orient. Jamais dans tous ces endroits publics on ne vit un Roumain et un officier russe assis à la même table, jamais à la promenade je n’aperçus des officiers des deux nationalités dans la même voiture. Ces militaires, frères d’armes, dont les souverains venaient de conclure une alliance et qui se préparaient probablement à la sceller sur le champ de bataille, n’échangeaient ni un mot, ni même un salut. Chez les Russes il y avait du dédain brutal pour ces « petits Roumains » qui s’amusaient à jouer aux soldats. Les bons alliés n’avaient, il faut leur rendre cette justice, que des railleries hautaines pour leurs futurs compagnons de lutte.
Quant aux Roumains ils haïssaient le Russe, malgré eux ils le regardaient comme un envahisseur en dépit de toutes les conventions et de tous les arrangements, en dépit des incontestables avantages matériels qui résultaient du passage d’une armée qui payait tout comptant en belles pièces d’or reluisantes.
Avec la remarquable intuition politique dont ils sont doués et que chacun leur reconnaît, les Valaques flairaient dans le Russe le spoliateur qui plus tard se paierait des services reçus au lieu d’en être reconnaissant. Les rapports officiels n’étaient guère meilleurs que ceux d’officiers à officiers individuellement. On attendait avec une certaine impatience l’arrivée de l’empereur pour créer un modus vivendi plus amical.
L’arrivée du tzar était annoncée pour le 8 juin. La veille de ce jour je me trouvais dans le salon de M. C. M. Rosetti qui, outre les fonctions de président de la Chambre des députés qu’il remplissait déjà, venait d’accepter celles de maire de Bukarest. En cette qualité c’est à lui qu’était échu le devoir de souhaiter la bienvenue au tzar et de lui présenter, selon l’usage des pays slaves, le pain et le sel.
Par conséquent le lendemain devait faire époque dans la vie du vieux patriote, d’autant plus que c’était un républicain qui allait recevoir le seul souverain absolu de l’Europe. Ce n’est pas ici le moment de donner la biographie de M. Rosetti ; je dirai seulement que parmi les créations que lui doit la Roumanie se trouve le premier journal quotidien du pays, le Romanul. Fondé en 1856 après l’émancipation du pays par le Congrès de Paris, ce journal vigoureusement dirigé et écrit avec le brio méridional que l’ardente nature du directeur a su communiquer à tous les collaborateurs, s’est créé rapidement une clientèle ; il est devenu non-seulement un instrument de polémique et de propagande, mais comme tous les bons journaux une bonne entreprise. En cette qualité le Romanul est dans ses meubles. Sa maison, sans être un palais, est assez vaste pour contenir, outre l’imprimerie et les laboratoires des rédacteurs, des appartements habités par le propriétaire, directeur, et par le rédacteur en chef, — depuis longtemps M. Costinescu, député de Bukarest ; — un beau jardin planté d’arbres magnifiques s’étend derrière la maison et permet aux rédacteurs de se recueillir et de songer en tout repos au premier Bukarest du lendemain. C’est donc dans la maison du Romanul que s’ouvrait tous les jeudis soirs le salon hospitalier de Mme Rosetti. Les nombreux étrangers, mais surtout les écrivains que les événements avaient attirés en Roumanie, étaient invités de droit à ces réunions dont tous ont gardé, j’en suis sûr, le plus charmant souvenir. Les dames et les gracieuses jeunes filles, de la meilleure société de Bukarest et dont quelques-unes avaient autant par patriotisme que par coquetterie adopté le mignon costume national en étoffe légère laissant transpercer les chairs et couvert de paillettes d’argent scintillantes comme des étoiles, formaient dans ce salon un cadre avantageux dans lequel nous rencontrions les personnages politiques du pays dont la connaissance nous était précieuse. Si le nombre des invités devenait trop grand, on laissait ces dames causer entre elles, en faisant de la charpie dans les appartements particuliers de Mme Rosetti, tandis que les hommes réfugiés dans la grande salle de rédaction ornée des portraits de Mazzini et de Garibaldi avec autographes, causaient guerre et politique tout en buvant de la bière et en fumant. Le français était la langue universellement adoptée par tous les invités quelle que fût leur nationalité.
On trouvait là réunis autour du bureau de chêne des collaborateurs du Romanul, dans l’embrasure des fenêtres ou accoudés sur la balustrade qui donne sur le jardin, éclairé par la lune : le président du Conseil, M. Bratiano, belle tête romanesque de penseur et de poëte, parlant toujours avec une éloquence naturelle et trouvant des images chaudes et frappantes pour rendre toutes ses idées. Son collègue le ministre de la justice, M. Eugène Statesco, écoutait les déductions hardies de quelque orateur de salon qui se croyait un grand politique, en penchant sa tête blonde empreinte d’une douce mélancolie ; le colonel Pilat, gendre de M. Rosetti, tout heureux de carrer son buste crotonien dans l’uniforme qu’il venait de revêtir, après l’avoir quitté au lendemain des désastres de l’armée de Bourbaki (il gagna le grade de lieutenant-colonel et la croix de la Légion d’honneur), raconte en riant du bon gros rire des honnêtes gens, quelque anecdote datant de l’école d’application de Metz dont il fut un des plus brillants élèves.
Cet autre officier, à la figure énergique, vive et très-mobile, est le préfet de police de Bukarest, M. Radu Mihaï, un conspirateur de la veille qui n’en connaît que mieux son métier et l’exerce avec toute l’ardeur d’un néophyte. Il ne fait qu’une courte apparition dans le salon, le temps de communiquer à M. Rosetti les dernières dispositions prises en vue de la journée du lendemain. Aussitôt après il disparaît.
La charge du préfet n’est pas une sinécure : des bruits funestes ont été répandus, on sait que la ville est pleine de réfugiés polonais et hongrois qui ne portent pas précisément le tzar dans leur cœur. M. Radu Mihaï a cependant répondu des hôtes de la Roumanie. Puis voici des juges au tribunal, des députés, des sénateurs, appartenant au parti libéral. Tous des jeunes gens très-distingués, de tenue élégante, connaissant leur Paris sur le bout du doigt.
Les étrangers sont confondus au milieu des hôtes indigènes de M. Rosetti : voici des correspondants anglais, ils ont dépouillé le vêtement de coutil et la casquette plate pour se mettre en habit noir et cravate blanche. Ils causent peu mais écoutent beaucoup et tâchent de profiter autant que possible.
De temps en temps ils s’échappent et reviennent au bout de dix minutes. Le télégraphe, ouvert toute la nuit, est en face du Romanul, il ne faut donc guère plus de temps pour mettre au guichet la dernière induction tirée d’une phrase qu’aura laissé tomber un homme politique. Avec la disette de nouvelles qui régnait alors, la plus petite bribe d’information n’était pas à dédaigner par des correspondants désireux de gagner les appointements royaux qu’ils touchaient. Ces reporters offraient du reste des types bien variés. Voici M. Forbes du Daily-News, déjà célèbre dans les fastes du reportage par différents tours de force exécutés lors de la guerre franco-allemande. La campagne qu’il se propose de suivre va consacrer sa réputation et la rendre universelle.
Il y a sur sa figure unie, osseuse et légèrement hâlée par le soleil des Indes (M. Forbes a suivi le prince de Galles pendant son voyage) le je ne sais quoi goguenard qui sur le type anglais brode l’écossais. Chose singulière, le roi des reporters est le seul parmi ses confrères qui ne sache pas le français. Aussi cause-t-il de préférence avec ses compatriotes, avec cet élégant jeune homme dont le nom, la figure, qui semble empruntée à une toile de Van Dyk, les façons gentilhommesques, rappellent les raffinements de la cour de Charles Ier. C’est M. Villiers, dessinateur du Graphic, et on se représente volontiers de la sorte le sémillant duc de Buckingham, tandis que plus loin un bon gros vivant nous montre Falstaff un peu aminci et spirituellement bien au-dessus de son modèle dans la personne de M. Boyle, correspondant du Standard. Cet autre en habit bleu barbeau à boutons d’or, constellé de décorations, qui parle sans cesse et gesticule des bras comme un télégraphe en regardant chacun avec des regards dédaigneux de Jupiter olympien, n’est ni un arracheur de dents, ni un marchand de vulnéraire ; mais bien le tonitruant correspondant d’un journal anglais qui se vante, dans les affiches, d’avoir « the largest circulation of the croeed ». On l’a exclu du quartier général à cause de ses opinions turques bien connues ; — ne pouvant rendre compte de visu des opérations, il s’en vengera en télégraphiant au jour le jour à sa gazette des combats purement fantastiques, des batailles imaginaires, des opérations conduites par lui seul et toutes au désavantage des Russes dont il massacre impitoyablement des centaines et des milliers. Cet autre enfin, qui émet des aphorismes d’un ton sentencieux et lance des prédictions comme s’il était un devin infaillible, est un ex-général de l’Union. La France est représentée par des écrivains de toute nuance. Mais tandis que les Anglais sont tout entiers aux Russes et aux Turcs, nos compatriotes se préoccupent bien davantage des prouesses exécutées à demeure par les housards du Seize Mai, bien plus intéressantes que toutes les probabilités relatives au passage du Danube. Aussi, dès que la discussion s’engageait sur ce thème, rendu inépuisable par la multiplicité des actes arbitraires des exécuteurs des basses œuvres de la raison sociale Fourtou et Cie, elle prenait sans que l’on s’en doutât une tournure ardente, et comme nous commencions déjà à ressentir l’influence de notre genre de vie sur le système nerveux, les limites des convenances parlementaires étaient assez promptement atteintes.
M. Rosetti, le maître de la maison, intervenait alors avec quelques paroles habilement conciliantes et les polémiques s’arrêtaient où elles doivent s’arrêter, dans un salon, entre gens comme il faut. Il est vrai qu’on s’en dédommageait parfaitement ailleurs, où on n’était pas astreint à autant de retenue. Loin d’être affaiblies par la distance, les infamies qui se commettaient alors en France faisaient bouillonner le sang de tout Français patriote et libéral. Ce n’est plus de l’indignation seulement qu’on ressentait, c’était de l’humiliation aux yeux des étrangers qui nous entouraient, l’humiliation de donner un asile forcé à toutes les fantaisies réactionnaires, d’autant mieux que dans le pays où nous étions la guerre même n’avait pas forcé le gouvernement à voiler la statue de la Liberté. Il y avait aussi pour tout dire la rage d’être contraint de parler des Turcs et des Russes quand on aurait voulu enfoncer sa plume, comme un stylet, dans les chairs de la réaction, quand on eût donné dix mille combattants des deux armées pour tenir seulement au fond de son encrier un sous-préfet du Seize Mai. Comme nous portions envie à ces brillants polémistes des journaux républicains qui avaient au moins la consolation de houspiller chaque matin et chaque soir les tyranneaux d’alors, et quand parfois, le soir au campement, dans quelque hutte bulgare ou sous la tente ruisselante de pluie on nous demandait d’un air fin et entendu : « Vous regrettez Paris, n’est-ce pas ? » Nous aurions pu répondre « oui » en toute conscience. Mais ce n’était pas, pour dire vrai, le home, les boulevards ruisselants de lumières, les restaurants, les théâtres que nous regrettions, c’était la salle de rédaction où nous aurions pu jouer notre modeste partie dans le concert de légitime colère et de malédictions mille fois méritées qui s’élevait de toute part contre l’entreprise sacrilége. O polémistes de la République française, des Débats, de la Presse, du Siècle, de la France ! vous ne vous douterez jamais quel baume vos articles, et justement les plus violents, les plus impitoyables, ont étendu sur les plaies de notre fureur ! C’était un soulagement que de retrouver dans les colonnes de ces journaux, si bien exprimé et avec tant de virulence, ce que nous avions sur le cœur.
Mais fermons cette parenthèse qui nous éloignerait trop du salon Rosetti. Quand les hommes étaient fatigués d’avoir fait de la polémique et d’avoir fumé, on allait dans l’appartement du maire de Bukarest rejoindre les dames. La conversation prenait alors une autre tournure ; on parlait théâtres, artistes — et peut-être philosophait-on aussi sur l’amour. La discussion d’une semblable thèse ne cause aucun effroi aux Roumaines. Puis une des jeunes personnes quittait sa charpie, se mettait au piano et recueillait de légitimes applaudissements. Vers minuit, on se retirait après avoir salué la maîtresse de la maison, la femme désormais historique que Michelet a immortalisée dans ses « Légendes du Nord ». Quand Mme Rosetti quitta Bukarest pour se rendre sur les champs de bataille afin d’y diriger les ambulances créées par elle, son salon se ferma forcément. Mais au commencement de juin, on en était aux préludes de la guerre, le sang russe avait coulé très-peu et l’on pouvait espérer encore d’épargner le sang roumain.
CHAPITRE IX
Un voyage mystérieux. — Suicide d’un officier. — Le directeur des chemins de fer et le grand-duc. — A la recherche d’un régicide. — Les dénonciateurs malgré eux. — Un ex-conspirateur agent de police. — Le 8 juin 1877 à Bukarest. — Question d’étiquette. — Une illumination manquée. — La petite pièce militaire avant la grande.