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Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
CARNET D'UN INCONNU
(STÉPANTCHIKOVO)
traduit du russe par J.-W. Bienstock et Charles Torquet — 1906
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE I INTRODUCTION II MONSIEUR BAKHTCHEIEV III MON ONCLE IV LE THÉ V ÉJÉVIKINE VI LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN VII FOMA FOMITCH VIII DÉCLARATION D'AMOUR IX VOTRE EXCELLENCE X MIZINTCHIKOV XI UN GRAND ÉTONNEMENT XII LA CATASTROPHE SECONDE PARTIE I LA POURSUITE II NOUVELLES III LA FÊTE D'ILUCHA IV L'EXIL V FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GÉNÉRAL VI CONCLUSION
PREMIÈRE PARTIE
I INTRODUCTION
Sa retraite prise, mon oncle, le colonel Yégor Ilitch Rostaniev, se retira dans le village de Stépantchikovo où il vécut en parfait hobereau. Contents de tout, certains caractères se font à tout; tel était le colonel. On s'imaginerait difficilement homme plus paisible, plus conciliant et, si quelqu'un se fût avisé de voyager sur son dos l'espace de deux verstes, sans doute l'eût-il obtenu. Il était bon à donner jusqu'à sa dernière chemise sur première réquisition.
Il était bâti en athlète, de haute taille et bien découplé, avec des joues roses, des dents blanches comme l'ivoire, une longue moustache d'un blond foncé, le rire bruyant, sonore et franc, et s'exprimait très vite, par phrases hachées. Marié jeune, il avait aimé sa femme à la folie, mais elle était morte, laissant en son coeur un noble et ineffaçable souvenir. Enfin, ayant hérité du village de Stépantchikovo, ce qui haussait sa fortune à six cents âmes, il quitta le service et s'en fut vivre à la campagne avec son fils de huit ans, Hucha, dont la naissance avait coûté la vie de sa mère, et sa fillette Sachenka, âgée de quinze ans, qui sortait d'un pensionnat de Moscou où on l'avait mise après ce malheur. Mais la maison de mon oncle ne tarda pas à devenir une vraie arche de Noé. Voici comment.
Au moment où il prenait sa retraite après son héritage, sa mère, la générale Krakhotkine, perdit son second mari, épousé quelque seize ans plus tôt, alors que mon oncle, encore simple cornette, pensait déjà à se marier.
Longtemps elle refusait son consentement à ce mariage, versant d'abondantes larmes, accusant mon oncle d'égoïsme, d'ingratitude, d'irrespect. Elle arguait que la propriété du jeune homme suffisait à peine aux besoins de la famille, c'est-à-dire à ceux de sa mère avec son cortège de domestiques, de chiens, de chats, etc. Et puis, au beau milieu de ces récriminations et de ces larmes, ne s'était-elle pas mariée tout à coup avant son fils? Elle avait alors quarante-deux ans. L'occasion lui avait paru excellente de charger encore mon pauvre oncle, en affirmant qu'elle ne se mariait que pour assurer à sa vieillesse l'asile refusé par l'égoïste impiété de son fils et cette impardonnable insolence de prétendre se créer un foyer.
Je n'ai jamais pu savoir les motifs capables d'avoir déterminé un homme aussi raisonnable que le semblait être feu le général Krakhotkine à épouser une veuve de quarante-deux ans. Il faut admettre qu'il la croyait riche. D'aucuns estimaient que, sentant l'approche des innombrables maladies qui assaillirent son déclin, il s'assurait une infirmière. On sait seulement que le général méprisait profondément sa femme et la poursuivait à toute occasion d'impitoyables moqueries.
C'était un homme hautain. D'instruction moyenne, mais intelligent, il ne s'embarrassait pas de principes, ne croyant rien devoir aux hommes ni aux choses que son dédain et ses railleries et, dans sa vieillesse, les maladies, conséquences d'une vie peu exemplaire, l'avaient rendu méchant, emporté et cruel.
Sa carrière, assez brillante, s'était trouvée brusquement interrompue par une démission forcée à la suite d'un «fâcheux accident». Il avait tout juste évité le jugement et, privé de sa pension, en fut définitivement aigri. Bien que sans ressources et ne possédant qu'une centaine d'âmes misérables, il se croisait les bras et se laissait entretenir pendant les douze longues années qu'il vécut encore. Il n'en exigeait pas moins un train de vie confortable, ne regardait pas à la dépense et ne pouvait se passer de voiture. Il perdit bientôt l'usage de ses deux jambes et passa ses dix dernières années dans un confortable fauteuil où le promenaient deux grands laquais qui n'entendirent jamais sortir de sa bouche que les plus grossières injures.
Voitures, laquais et fauteuil étaient aux frais du fils impie. Il envoyait à sa mère ses ultimes deniers, grevant sa propriété d'hypothèques, se privant de tout, contractant des dettes hors de proportion avec sa fortune d'alors, sans échapper pour cela aux reproches d'égoïsme et d'ingratitude, si bien que mon oncle avait fini par se regarder lui-même comme un affreux égoïste et, pour s'en punir, pour s'en corriger, il multipliait les sacrifices et les envois d'argent.
La générale était restée en adoration devant son mari. Ce qui l'avait particulièrement charmée en lui, c'est qu'il était général, faisant d'elle une générale. Elle avait dans la maison son appartement particulier où elle vivait avec ses domestiques, ses commères et ses chiens. Dans la ville, on la traitait en personne d'importance et elle se consolait de son infériorité domestique par tous les potins qu'on lui relatait, par les invitations aux baptêmes, aux mariages et aux parties de cartes. Les mauvaises langues lui apportaient des nouvelles et la première place lui était toujours réservée où qu'elle fût. En un mot, elle jouissait de tous les avantages inhérents à sa situation de générale.
Quant au général, il ne se mêlait de rien, mais il se plaisait à railler cruellement sa femme devant les étrangers, se posant des questions dans le genre de celle-ci: «Comment ai-je bien pu me marier avec cette faiseuse de brioches?» Et personne n'osait lui tenir tête. Mais, peu à peu, toutes ses connaissances l'avaient abandonné. Or, la compagnie lui était indispensable, car il aimait à bavarder, à discuter, à tenir un auditeur. C'était un libre penseur, un athée à l'ancienne mode; il n'hésitait pas à traiter les questions les plus ardues.
Mais les auditeurs de la ville ne goûtaient point ce genre de conversation et se faisaient de plus en plus rares. On avait bien tenté d'organiser chez lui un whist préférence, mais les parties se terminaient ordinairement par de telles fureurs du général que Madame et ses amis brûlaient des cierges, disaient des prières, faisaient des réussites, distribuaient des pains dans les prisons pour écarter d'eux ce redoutable whist de l'après-midi qui ne leur valait que des injures, et parfois même des coups au sujet de la moindre erreur. Le général ne se gênait devant personne et, pour un rien qui le contrariait, il braillait comme une femme, jurait comme un charretier, jetait sur le plancher les cartes déchirées et mettait ses partenaires à la porte. Resté seul, il pleurait de rage et de dépit, tout cela parce qu'on avait joué un valet au lieu d'un neuf. Sur la fin, sa vue s'étant affaiblie, il lui fallut un lecteur et l'on vit apparaître Foma Fomitch Opiskine.
J'avoue annoncer ce personnage avec solennité, car il est sans conteste le héros de mon récit. Je n'expliquerai pas les raisons qui lui méritent l'intérêt, trouvant plus décent de laisser au lecteur lui-même le soin de résoudre cette question.
Foma Fomitch, en s'offrant au général Krakhotkine, ne demanda d'autre salaire que sa nourriture! D'où sortait-il? Personne ne le savait. Je me suis renseigné et j'ai pu recueillir certaines particularités sur le passé de cet homme remarquable. On disait qu'il avait servi quelque part et qu'il avait souffert «pour la vérité». On racontait aussi qu'il avait jadis fait de la littérature à Moscou. Rien d'étonnant à cela et son ignorance crasse n'était pas pour entraver une carrière d'écrivain. Ce qui est certain, c'est que rien ne lui avait réussi et, qu'en fin de compte, il s'était vu contraint d'entrer au service du général en qualité de lecteur-victime. Aucune humiliation ne lui fut épargnée pour le pain qu'il mangeait.
Il est vrai qu'à la mort du général, quant Foma Fomitch passa tout à coup au rang de personnage, il nous assurait que sa condescendance à l'emploi de bouffon n'avait été qu'un sacrifice à l'amitié. Le général était son bienfaiteur; à lui seul, Foma, cet incompris avait confié les grands secrets de son âme et si lui, Foma, avait consenti, sur l'ordre de son maître, à présenter des imitations de toutes sortes d'animaux et autres tableaux vivants, c'était uniquement pour distraire et égayer ce martyr, cet ami perclus de douleurs. Mais ces assertions de Foma Fomitch sont sujettes à caution.
En même temps et du vivant même du général, Foma Fomitch jouait un rôle tout différent dans les appartements de Madame. Comment en était-il venu là? C'est une question assez délicate à résoudre pour un profane quand il s'agit de pareils mystères. Toujours est- il que la générale professait pour lui une sorte d'affection pieuse et de cause inconnue. Graduellement, il avait acquis une extraordinaire influence sur la partie féminine de la maison du général, influence analogue à celle exercée sur quelques dames par certains sages et prédicateurs de maisons d'aliénés.
Il donnait des lectures salutaires à l'âme, parlait avec une éloquence larmoyante des diverses vertus chrétiennes, racontait sa vie et ses exploits. Il allait à la messe et même à matines, prophétisait dans une certaine mesure, mais il était surtout passé maître en l'art d'expliquer les rêves et dans celui de médire du prochain. Le général, qui devinait ce qui se passait chez sa femme, s'en autorisait pour tyranniser encore mieux son souffre- douleur, mais cela ne servait qu'à rehausser son prestige de héros aux yeux de la générale et de toute sa domesticité.
Tout changea du jour où le général passa de vie à trépas, non sans quelque originalité. Ce libre penseur, cet athée avait été pris d'une peur terrible, priant, se repentant, s'accrochant aux icônes, appelant les prêtres. Et l'on disait des messes et on lui administrait les sacrements, tandis que le malheureux criait qu'il ne voulait pas mourir et implorait avec des larmes le pardon de Foma Fomitch. Et voici comment l'âme du général quitta sa dépouille mortelle.
La fille du premier lit de la générale, ma tante Prascovia Ilinichna, vieille fille et victime préférée du général — qui n'avait pu s'en passer pendant ses dix ans de maladie, car elle seule savait le contenter par sa complaisance bonasse, — s'approcha du lit et, versant un torrent de larmes, voulut arranger un oreiller sous la tête du martyr. Mais le martyr la saisit, comme l'occasion, par les cheveux et les lui tira trois fois en écumant de rage.
Dix minutes plus tard, il était mort. On en fit part au colonel malgré que la générale eût déclaré qu'elle aimait mieux mourir que de le voir en un pareil moment, et l'enterrement somptueux fut naturellement payé par ce fils impie que l'on ne voulait pas voir.
Un mausolée de marbre blanc fut élevé à Kniazevka, village totalement ruiné et divisé entre plusieurs propriétaires, où le général possédait ses cent âmes et le marbre en fut zébré d'inscriptions célébrant l'intelligence, les talents, la grandeur d'âme du général avec mention de son grade et de ses décorations. La majeure partie de ce travail épigraphique était due à Foma Fomitch.
Pendant longtemps, la générale refusa le pardon à son fils révolté. Entourée de ses familiers et de ses chiens, elle criait à travers ses sanglots qu'elle mangerait du pain sec, qu'elle boirait ses larmes, qu'elle irait mendier sous les fenêtres plutôt que de vivre à Stépantchikovo avec «l'insoumis» et que jamais, jamais elle ne mettrait les pieds dans cette maison. Les dames prononcent d'ordinaire ces mots: les pieds avec une grande véhémence, mais l'accent qu'y savait mettre la générale était de l'art. Elle donnait à son éloquence un cours intarissable…cependant qu'on préparait activement les malles pour le départ.
Le colonel avait fourbu ses chevaux à faire quotidiennement les quarante verstes qui séparaient Stépantchikovo de la ville, mais ce fut seulement quinze jours après l'inhumation qu'il obtint la permission de paraître sous les regards courroucés de sa mère.
Foma Fomitch menait les négociations. Quinze jours durant, il reprochait à l'insoumis sa conduite «inhumaine», le faisait pleurer de repentir, le poussait presque au désespoir, et ce fut le début de l'influence despotique prise depuis par Foma sur mon pauvre oncle. Il avait compris à quel homme il avait affaire et que son rôle de bouffon était fini, qu'il allait pouvoir devenir à l'occasion un gentilhomme et il prenait une sérieuse revanche.
— Pensez à ce que vous ressentirez, disait-il, si votre propre mère, appuyant sur un bâton sa main tremblante et desséchée par la faim, s'en allait demander l'aumône! Quelle chose monstrueuse, si l'on considère et sa situation de générale et ses vertus. Et quelle émotion n'éprouveriez-vous pas le jour où (par erreur, naturellement, mais cela peut arriver) où elle viendrait tendre la main à votre porte pendant que vous, son fils, seriez baigné dans l'opulence! Ce serait terrible, terrible! Mais ce qui est encore plus terrible, colonel, permettez-moi de vous le dire, c'est de vous voir rester ainsi devant moi plus insensible qu'une solive, la bouche bée, les yeux clignotants… C'est véritablement indécent, alors que vous devriez vous arracher les cheveux et répandre un déluge de larmes…
Dans l'excès de son zèle, Foma avait même été un peu loin, mais c'était l'habituel aboutissement de son éloquence. Comme on le pense bien, la générale avait fini par honorer Stépantchikovo de son arrivée en compagnie de toute sa domesticité, de ses chiens, de Foma Fomitch et de la demoiselle Pérépélitzina, sa confidente. Elle allait essayer — disait-elle — de vivre avec son fils et éprouver la valeur de son respect. On imagine la situation du colonel au cours de cette épreuve. Au début, en raison de son deuil récent, elle croyait devoir donner carrière à sa douleur deux ou trois fois par semaine, au souvenir de ce cher général à jamais perdu et à chaque fois, sans motif apparent, le colonel recevait une semonce.
De temps en temps, et surtout en présence des visiteurs, elle appelait son petit-fils Ilucha ou sa petite-fille Sachenka et, les faisant asseoir auprès d'elle, elle couvrait d'un regard long et triste ces malheureux petits êtres à l'avenir tant compromis par un tel père, poussait de profonds soupirs et pleurait bien une bonne heure. Malheur au colonel s'il ne savait comprendre ces larmes! Et le pauvre homme, qui ne le savait presque jamais, venait comme à plaisir se jeter dans la gueule du loup et devait essuyer de rudes assauts. Mais son respect n'en était pas altéré; il en arrivait même au paroxysme. La générale et Foma sentirent tous deux que la terreur suspendue sur leurs têtes pendant de si longues années était chassée à jamais.
De temps à autre, la générale tombait en syncope, et, dans le remue-ménage qui s'ensuivait, le colonel s'effarait, tremblant comme la feuille.
— Fils cruel! criait-elle en retrouvant ses sens, tu me déchires les entrailles!… mes entrailles! mes entrailles!
— Mais, ma mère, qu'ai-je fait? demandait timidement le colonel.
— Tu me déchires les entrailles! il tente de se justifier! Quelle audace! Quelle insolence! Ah! fils cruel!… Je me meurs!
Le colonel restait anéanti. Cependant, la générale finissait toujours par se reprendre à la vie et une demi-heure plus tard, le colonel, attrapant le premier venu par le bouton de sa jaquette, lui disait:
— Vois-tu, mon cher, c'est une grande dame, une générale! La meilleure vieille du monde, seulement, tu sais, elle est accoutumée à fréquenter des gens distingués et moi, je suis un rustre. Si elle est fâchée, c'est que je suis fautif. Je ne saurais te dire en quoi, mais je suis dans mon tort.
Dans des cas pareils, la demoiselle Pérépélitzina, créature plus que mûre, parsemée de postiches, aux petits yeux voraces, aux lèvres plus minces qu'un fil et qui haïssait tout le monde, croyait se devoir de sermonner le colonel.
— Tout cela n'arriverait pas si vous étiez plus respectueux, moins égoïste, si vous n'offensiez pas votre mère. Elle n'est pas accoutumée à de pareilles manières. Elle est générale, tandis que vous n'êtes qu'un simple colonel.
— C'est Mademoiselle Pérépélitzina, expliquait le colonel à son auditeur, une bien brave demoiselle qui prend toujours la défense de ma mère… une personne exceptionnelle et la fille d'un lieutenant-colonel. Rien que cela!
Mais, bien entendu, cela n'était qu'un prélude. Cette même générale, si terrible avec le colonel, tremblait à son tour devant Foma Fomitch qui l'avait complètement ensorcelée. Elle en était folle, n'entendait que par ses oreilles, ne voyait que par ses yeux. Un de mes petits cousins, hussard en retraite, jeune encore mais criblé de dettes, ayant passé quelque temps chez mon oncle, me déclara tout net sa profonde conviction que des rapports intimes existaient entre la générale et Foma. Je n'hésitai pas à repousser une pareille hypothèse comme grotesque et par trop naïve. Non, il y avait autre chose que je ne pourrai faire saisir au lecteur qu'en lui expliquant le caractère de Foma Fomitch, tel que je le compris plus tard moi-même.
Imaginez-vous un être parfaitement insignifiant, nul, niais, un avorton de la société, sans utilisation possible, mais rempli d'un immense et maladif amour-propre que ne justifiait aucune qualité. Je tiens à prévenir mes lecteurs: Foma Fomitch est la personnification même de cette vanité illimitée qu'on rencontre surtout chez certains zéros, envenimés par les humiliations et les outrages, suant la jalousie par tous les pores au moindre succès d'autrui. Il n'est pas besoin d'ajouter que tout cela s'assaisonne de la plus extravagante susceptibilité.
On va se demander d'où peut provenir une pareille infatuation. Comment peut-elle germer chez d'aussi pitoyables êtres de néant que leur condition même devrait renseigner sur la place qu'ils méritent? Que répondre à cela? Qui sait? Il est peut-être parmi eux des exceptions au nombre desquelles figurerait mon héros. Et Foma est, en effet, une exception, comme le lecteur le verra par la suite. En tout cas, permettez-moi de vous le demander; êtes- vous bien sûr que tous ces résignés, qui considèrent comme un bonheur de vous servir de paillasses, que vos pique-assiettes aient dit adieu à tout amour-propre? Et ces jalousies, ces commérages, ces dénonciations, ces méchants propos qui se tiennent dans les coins de votre maison même, à côté de vous, à votre table? Qui sait si, chez certains chevaliers errants de la fourchette, sous l'influence des incessantes humiliations qu'ils doivent subir, l'amour-propre, au lieu de s'atrophier, ne s'hypertrophie pas, devenant ainsi la monstrueuse caricature d'une dignité peut-être entamée primitivement, au temps de l'enfance, par la misère et le manque de soins.
Mais je viens de dire que Foma Fomitch était une exception à la règle générale. Homme de lettres, jadis, il avait souffert d'être méconnu et la littérature en a perdu d'autres que lui; je dis: la littérature méconnue. J'incline à penser qu'il avait connu les déboires, même avant ses tentatives littéraires et qu'en divers métiers, il avait reçu plus de chiquenaudes que d'appointements. Cela, je le suppose, mais, ce que je sais positivement, c'est qu'il avait réellement confectionné un roman dans le genre de ceux qui servaient de pâture à l'esprit du Baron Brambeus (Pseudonyme de Jenkovski, écrivain russe très connu). Sans doute beaucoup de temps avait passé depuis, mais l'aspic de la vanité littéraire fait parfois des piqûres bien profondes et mêmes incurables, surtout chez les individus bornés.
Désabusé dès son premier pas dans la carrière des lettres, Foma Fomitch s'était à jamais joint au troupeau des affligés, des déshérités, des errants. Je pense que c'est de ce moment que se développa chez lui cette vantardise, ce besoin de louanges, d'hommages, d'admiration et de distinction. Ce pitre avait trouvé moyen de rassembler autour de lui un cercle d'imbéciles extasiés. Son premier besoin était d'être le premier quelque part, n'importe où, de vaticiner, de fanfaronner, et si personne ne le flattait, il s'en chargeait lui-même. Une fois qu'il fut devenu le maître incontesté de la maison de mon oncle, je me souviens de l'avoir entendu prononcer les paroles que voici:
«Je ne resterai plus longtemps parmi vous — et son ton s'emplissait d'une gravité mystérieuse — Quand je vous aurait tous établis et que je vous aurai fait saisir le sens de la vie, je vous dirai adieu et je m'en irai à Moscou pour y fonder une revue. Je ferai des cours où passeront mensuellement trente mille auditeurs. Alors, mon nom retentira partout et malheur à mes ennemis!»
Mais, tout en attendant la gloire, ce génie exigeait une récompense immédiate. Il est toujours agréable d'être payé d'avance et surtout dans un cas pareil. Je sais que Foma se présentait sérieusement à mon oncle comme venu au monde pour accomplir une grande mission où le conviait sans cesse un homme ailé qui le visitait la nuit. Il devait écrire un livre compact et salutaire aux âmes, un livre qui provoquerait un tremblement de toute la terre et ferait craquer la Russie. Quand viendrait l'heure du cataclysme, Foma, renonçant à sa gloire, se retirerait dans un monastère et prierait jour et nuit pour le bonheur de la patrie, au fond des catacombes de Kiev.
Il vous est maintenant loisible d'imaginer ce que pouvait devenir ce Foma après toute une existence d'humiliations, de persécutions et peut-être même de taloches, ce Foma sensuel et vaniteux au fond, ce Foma écrivain méconnu, ce Foma qui gagnait son pain à bouffonner, ce Foma à l'âme de tyran en dépit de sa nullité, ce Foma vantard et insolent à l'occasion! ce qu'il pouvait devenir, ce Foma, quand il connut enfin les honneurs et la gloire, quand il se vit admiré et choyé d'une protectrice idiote et d'un protecteur fasciné et débonnaire, chez qui il avait enfin trouvé à s'implanter après tant de pérégrinations! Mais il me faut ici développer le caractère de mon oncle; le succès de Foma serait incompréhensible sans cela, autant que la maîtrise qu'il exerçait dans la maison et que sa métamorphose en grand homme.
Mon oncle n'était pas seulement bon, mais encore d'une extrême délicatesse sous son écorce un peu grossière, et d'un courage à toute épreuve. J'ose employer ce terme de courage, car aucun devoir, aucune obligation ne l'eussent arrêté; il ne connaissait pas d'obstacles. Son âme noble était pure comme celle d'un enfant. Oui, à quarante ans, c'était un enfant expansif et gai, prenant les hommes pour des anges, s'accusant de défauts qu'il n'avait pas, exagérant les qualités des autres, en découvrant même où il n'y en avait jamais eu. Il était de ces grands coeurs qui ne sauraient sans honte supposer le mal chez les autres, qui parent le prochain de toutes les vertus, qui se réjouissent de ses succès, qui vivent sans relâche dans un monde idéal, qui prennent sur eux toutes leurs fautes. Leur vocation est de sacrifier aux intérêts d'autrui. On l'eût pris pour un être veule et faible de caractère et sans doute, il était trop faible; cependant, ce n'était pas manque d'énergie, mais crainte d'humilier, crainte de faire souffrir ses semblables qu'il aimait tous.
Au surplus, il ne montrait de faiblesse que dans la défense de ses propres intérêts, n'hésitant jamais à les sacrifier pour des gens qui se moquaient de lui. Il lui semblait impossible qu'il eût des ennemis; il en avait cependant, mais ne les voyait point. Ayant une peur bleue des cris et des disputes, il cédait toujours et se soumettait en tout, mais par bonhomie, par délicatesse et — disait-il, en vue d'éloigner tout reproche de faiblesse — «pour que tout le monde fût content».
Il va sans dire qu'il était prêt à subir toute noble influence, ce qui permettait à telle canaille habile de s'emparer de lui jusqu'à l'entraîner dans quelque mauvaise action présentée sous le voile d'une intention pure. Car mon oncle était follement confiant et ce fut pour lui la cause de beaucoup d'erreurs. Après de douloureux combats, lorsqu'il finît par reconnaître la malhonnêteté de son conseiller, il ne manquait pas de prendre toute la faute à son compte.
Figurez-vous maintenant sa maison livrée à une idiote capricieuse, en adoration devant un autre imbécile jusque là terrorisé par son général et brûlant du désir de se dédommager du passé, une idiote devant laquelle mon oncle croyait devoir s'incliner parce qu'elle était sa mère. On avait commencé par convaincre le pauvre homme qu'il était grossier, brutal, ignorant et d'un égoïsme révoltant, et il importe de remarquer que la vieille folle parlait sincèrement.
Foma était sincère, lui aussi. Puis, on avait ancré dans l'esprit de mon oncle cette conviction que Foma lui avait été envoyé par le ciel pour le salut de son âme et pour la répression de ses abominables vices; car n'était-il pas un orgueilleux, toujours à se vanter de sa fortune et capable de reprocher à Foma le morceau de pain qu'il lui donnait? Mon pauvre oncle avait fini par contempler douloureusement l'abîme de sa déchéance, il voulait s'arracher les cheveux, demander pardon…
— C'est ma faute! disait-il à ses interlocuteurs, c'est ma faute! On doit se montrer délicat envers celui auquel on rend service… Que dis-je? Quel service? je dis des sottises; ce n'est pas moi qui lui rends service; c'est lui, au contraire qui m'oblige en consentant à me tenir compagnie. Et voilà que je lui ai reproché ce morceau de pain!… C'est-à-dire, je ne lui ai rien reproché, mais j'ai certainement dû laisser échapper quelques paroles imprudentes comme cela m'arrive souvent… C'est un homme qui a souffert, qui a accompli des exploits, qui a soigné pendant dix ans son ami malade, malgré les pires humiliations; cela vaut une récompense!… Et puis l'instruction!… Un écrivain! un homme très instruit et d'une très grande noblesse…
La seule image de ce Foma instruit et malheureux en butte aux caprices d'un malade hargneux, lui gonflait le coeur d'indignation et de pitié. Toutes les étrangetés de Foma, toutes ses méchancetés, mon oncle les attribuait aux souffrances passées, aux humiliations subies, qui n'avaient pu que l'aigrir. Et, dans son âme noble et tendre, il avait décidé qu'on ne pouvait être aussi exigeant à l'égard d'un martyr qu'à celui d'un homme ordinaire, qu'il fallait non seulement lui pardonner, mais encore panser ses plaies avec douceur, le réconforter, le réconcilier avec l'humanité. S'étant assigné ce but, il s'enthousiasma jusqu'à l'impossible, jusqu'à s'aveugler complètement sur la vulgarité de son nouvel ami, sur sa gourmandise, sur sa paresse, sur son égoïsme, sur sa nullité. Mon oncle avait une foi absolue dans l'instruction, dans le génie de Foma. Ah! mais j'oublie de dire que le colonel tombait en extase aux mots «littérature» et «science», quoiqu'il n'eût lui-même jamais rien appris.
C'était une de ses innocentes particularités.
— Il écrit un article! disait-il en traversant sur la pointe des pieds les pièces avoisinant le cabinet de travail de Foma Fomitch, et il ajoutait avec un air mystérieux et fier: — Je ne sais au juste ce qu'il écrit, peut-être une chronique… mais alors quelque chose d'élevé… Nous ne pouvons pas comprendre cela, nous autres… Il m'a dit traiter la question des forces créatrices. Ça doit être de la politique. Oh! son nom sera célèbre et entraînera le nôtre dans sa gloire… Lui-même me le disait encore tout à l'heure, mon cher…
Je sais positivement que, sur l'ordre de Foma, mon oncle dut raser ses superbes favoris blond foncé, son tyran ayant trouvé qu'ils lui donnaient l'air français et par conséquent fort peu patriote. Et puis, peu à peu, Foma se mit à donner de sages conseils pour la gérance de la propriété; ce fut effrayant!
Les paysans eurent bientôt compris de quoi il retournait et qui était le véritable maître, et ils se grattaient la nuque. Il m'arriva de surprendre un entretien de Foma avec eux. Foma avait déclaré qu'il»aimait causer avec l'intelligent paysan russe» et, quoiqu'il ne sût pas distinguer l'avoine du froment, il n'hésita pas à disserter d'agriculture. Puis il aborda les devoirs sacrés du paysan envers son seigneur. Après avoir effleuré la théorie de l'électricité et la question de la répartition du travail, auxquelles il ne comprenait rien, après avoir expliqué à son auditoire comment la terre tourne autour du soleil, il en vint, dans l'essor de son éloquence, à parler des ministres. (Pouchkine a raconté l'histoire d'un père persuadant à son fils âgé de quatre ans que «son petit père était si courageux que le tsar lui-même l'aimait»… Ce petit père avait besoin d'un auditeur de quatre ans; c'était un Foma Fomitch.)… Les paysans l'écoutaient avec vénération.
— Dis donc, mon petit père, combien avais-tu d'appointements? lui demanda soudain Arkhip Korotkï, un vieillard aux cheveux tout blancs, dans une intention évidemment flatteuse. Mais la question sembla par trop familière à Foma, qui ne pouvait supporter la familiarité.
— Qu'est-ce que cela peut te faire, imbécile? répondit-il en regardant le malheureux paysan avec mépris. Qu'est-ce qui te prend d'attirer mon attention sur ta gueule? Est-ce pour me faire cracher dessus?
C'était le ton qu'adoptait généralement Foma dans ses conversations avec «l'intelligent paysan russe».
— Notre père, fit un autre, nous sommes de pauvres gens. Tu es peut-être un major, un colonel ou même une Excellence… Nous ne savons même pas comment t'adresser la parole.
— Imbécile! reprit Foma, s'adoucissant, il y a appointements et appointements, tête de bois! Il en est qui ont le grade de général et qui ne reçoivent rien, parce qu'ils ne rendent aucun service au tsar. Moi, quand je travaillais pour un ministre, j'avais vingt mille roubles par an, mais je ne les touchais pas; je travaillais pour l'honneur, me contentant de ma fortune personnelle. J'ai abandonné mes appointements au profit de l'instruction publique et des incendiés de Kazan.
— Alors, c'est toi qui as rebâti Kazan? reprenait le paysan étonné, car, en général, Foma Fomitch étonnait les paysans.
— Mon Dieu, j'en ai fait ma part, répondait-il négligemment, comme s'il s'en fût voulu d'avoir honoré un tel homme d'une telle confidence.
Ses entretiens avec mon oncle étaient d'une autre sorte.
— Qu'étiez-vous avant mon arrivée ici? disait-il, mollement étendu dans le confortable fauteuil où il digérait un déjeuner copieux, pendant qu'un domestique placé derrière lui s'évertuait à chasser les mouches avec un rameau de tilleul. À quoi ressembliez- vous? Et voici que j'ai jeté en votre âme cette étincelle du feu céleste qui y brille à présent! Ai-je jeté en vous une étincelle de feu sacré, oui ou non? Répondez: l'ai-je jetée, oui ou non?
Au vrai, Foma Fomitch ne savait pas pourquoi il avait fait cette question. Mais le silence et la gêne de mon oncle l'irritaient. Jadis si patient et si craintif, il s'enflammait maintenant à la moindre contradiction. Le silence de ce brave homme l'outrageait: il lui fallait une réponse.
— Répondez: l'étincelle brûle-t-elle en vous ou non?
Mon oncle ne savait plus que devenir.
— Permettez-moi de vous faire observer que je vous attends! insistait le pique-assiette d'un air offensé.
— Mais répondez donc, Yegorouchka! intervenait la générale en haussant les épaules.
— Je vous demande: l'étincelle brûle-t-elle en vous, oui ou non? réitérait Foma très indulgent, tout en picorant un bonbon dans la boîte toujours placée devant lui sur l'ordre de la générale.
— Je te jure, Foma, que je n'en sais rien, répondait enfin le malheureux, avec un visage désolé. Il y a sans doute quelque chose de ce genre… Ne me demande rien… Je crains de dire une bêtise…
— Fort bien. Alors, selon vous, je serais un être si nul que je ne mériterais même pas une réponse; c'est bien cela que vous avez voulu dire? Soit, je suis donc nul.
— Mais non, Foma! Que Dieu soit avec toi! Je n'ai jamais voulu dire cela.
— Mais si. C'est précisément ce que vous avez voulu dire.
— Je jure que non!
— Très bien. Mettons que je suis un menteur! D'après vous, ce serait moi qui chercherais une mauvaise querelle?… Une insulte de plus ou de moins…! Je supporterai tout.
— Mais, mon fils!… clame la générale avec effroi.
— Foma Fomitch! Ma mère! s'écrie mon oncle navré. Je vous jure qu'il n'y a pas de ma faute. J'ai parlé inconsidérément… Ne fais pas attention à ce que je dis, Foma; je suis bête; je sens que je suis bête, qu'il me manque quelque chose… Je sais, je sais, Foma! Ne me dis rien! — continue-t-il en agitant la main. — Pendant quarante ans, jusqu'à ce que je te connusse, je me figurais être un homme ordinaire et que tout allait pour le mieux. Je ne m'étais pas rendu compte que je ne suis qu'un pécheur, un égoïste et que j'ai fait tant de mal que je ne comprends pas comment la terre peut encore me porter.
— Oui, vous êtes bien égoïste! remarque Foma avec conviction.
— Je le comprends maintenant moi-même. Mais je vais me corriger et devenir meilleur.
— Dieu vous entende! conclut Foma en poussant un pieux soupir et en se levant pour aller faire sa sieste accoutumée.
Pour finir ce chapitre, qu'on me permette de dire quelques mots de mes relations personnelles avec mon oncle et d'expliquer comment je fus mis en présence de Foma et inopinément jeté dans le tourbillon des plus graves événements qui se soient jamais passés dans le bienheureux village de Stépantchikovo. J'aurai ainsi terminé mon introduction et pourrai commencer mon récit.
Encore enfant, je restai seul au monde. Mon oncle me tint lieu de père et fit pour moi ce que bien des pères ne font pas pour leur progéniture. Du premier jour que je passai dans sa maison, je m'attachai à lui de tout mon coeur. J'avais alors dix ans et je me souviens que nous nous comprîmes bien vite et que nous devînmes de vrais amis. Nous jouions ensemble à la toupie; une fois, nous volâmes de complicité le bonnet d'une vieille dame, notre parente, et nous attachâmes ce trophée à la queue d'un cerf-volant que je lançai dans les nuages.
Beaucoup plus tard, en une bien courte rencontre avec mon oncle à Pétersbourg, je pus achever l'étude de son caractère. Cette fois encore, je m'étais attaché à lui de toute l'ardeur de ma jeunesse. Il avait quelque chose de franc, de noble, de doux, de gai et de naïf à la fois qui lui attirait les sympathies et m'avait profondément impressionné.
Après ma sortie de l'Université, je restai quelques temps oisif à Pétersbourg et, comme il arrive souvent aux blancs-becs, bien persuadé que j'allais sous peu accomplir quelque chose de grandiose. Je ne tenais guère à quitter la capitale et n'entretenais avec mon oncle qu'une correspondance assez rare, seulement lorsque j'avais à lui demander de l'argent qu'il ne me refusait jamais. Venu pour affaires à Pétersbourg, l'un de ses serfs m'avait appris qu'il se passait à Stépantchikovo des choses extraordinaires. Troublé par ces nouvelles, j'écrivis plus souvent.
Mon oncle me répondit par des lettres étranges, obscures, où il ne m'entretenait que de mes études et s'enorgueillissait par avance de mes futurs succès et puis, tout à coup, après un assez long silence, je reçus une étonnant épître, très différente des précédentes, bourrée de bizarres sous-entendus, de contradictions incompréhensibles au premier abord. Il était évident qu'elle avait été écrite sous l'empire d'une extrême agitation.
Une seule chose y était claire, c'est que mon oncle me suppliait presque d'épouser au plus vite son ancienne pupille, fille d'un pauvre fonctionnaire provincial nommé Éjévikine, laquelle avait été fort bien élevée au compte de mon oncle dans un grand établissement scolaire de Moscou et servait à ce moment d'institutrice à ses enfants. Elle était malheureuse; je pouvais faire son bonheur en accomplissant une action généreuse; il s'adressait à la noblesse de mon coeur et me promettait de doter la jeune fille, mais il s'exprimait sur ce dernier point d'une façon extrêmement mystérieuse, et m'adjurait de garder sur tout cela le plus absolu silence. Cette lettre me bouleversa.
Quel est le jeune homme qui ne se fût pas senti remué par une proposition aussi romanesque? De plus, j'avais entendu dire que la jeune fille était fort jolie.
Je ne savais pas à quel parti m'arrêter, mais je répondis aussitôt à mon oncle que j'allais partir sur-le-champ pour Stépantchikovo, car il m'avait envoyé sous le même pli les fonds nécessaires à mon voyage, ce qui ne m'empêcha pas de rester encore quinze jours à Pétersbourg dans l'indécision. C'est à ce moment que je fis la rencontre d'un ancien camarade de régiment de mon oncle. En revenant du Caucase, cet officier s'était arrêté à Stépantchikovo. C'était un homme d'un certain âge déjà, fort sensé et célibataire endurci.
Il me raconta avec indignation des choses dont je n'avais aucune connaissance. Foma Fomitch et la générale avaient conçu le projet de marier le colonel avec une demoiselle étrange, âgée, à moitié folle, qui possédait environ un demi million de roubles et dont la biographie était quelque chose d'incroyable. La générale avait déjà réussi à lui persuader qu'elles étaient parentes et à la faire loger dans la maison. Bien qu'au désespoir, mon oncle finirait certainement par épouser le demi million. Cependant, les deux fortes têtes, la générale et Foma avaient organisé une persécution contre cette malheureuse institutrice sans défense et employaient tous leurs efforts à la faire partir, de peur que le colonel n'en devint amoureux et peut-être même parce qu'il l'était déjà. Ces dernières paroles me frappèrent, mais, à toutes mes questions sur le point de savoir si mon oncle était réellement amoureux, mon interlocuteur ne put ou ne voulut pas me donner de réponse précise et, d'une façon générale, il me raconta tout cela comme à contrecoeur, avec un évident parti pris d'éviter les détails précis.
Cette rencontre me donna beaucoup à penser, car ce que j'apprenais était en contradiction formelle avec la proposition qui m'était faite. Le temps pressant, je résolus de partir pour Stépantchikovo, dans l'intention de réconforter mon oncle et même de le sauver, si possible, c'est-à-dire de faire chasser Foma, d'empêcher cet odieux mariage avec la vieille demoiselle et de rendre le bonheur à cette malheureuse jeune fille en l'épousant. Car le prétendu amour de mon oncle pour elle m'apparaissait comme une misérable invention de Foma.
Comme font les très jeunes gens, je sautai d'une extrémité à l'autre et, chassant toute hésitation, je brûlai de l'ardeur d'opérer des miracles et d'accomplir mille exploits. Il me semblait faire preuve d'une générosité extraordinaire en me sacrifiant noblement au bonheur d'un être aussi charmant qu'innocent et je me souviens que, pendant tout le trajet, je me sentis fort satisfait de moi. C'était en juillet; le soleil luisait; devant moi s'étendait l'immensité des champs de blé déjà presque mûr… J'étais resté si longtemps enfermé à Pétersbourg, que je croyais voir le monde pour la première fois.
II MONSIEUR BAKHTCHEIEV
J'approchais du but de mon voyage. En traversant la petite ville de B…, qui n'est plus qu'à dix verstes de Stépantchikovo, je dus m'arrêter chez un maréchal ferrant pour faire réparer l'un des moyeux de mon tarantass. C'était là un travail sans grande importance, et je résolus d'en attendre la fin avant de terminer mes dix verstes.
Ayant mis pied à terre, je vis un gros monsieur qu'une nécessité analogue avait, comme moi, contraint de s'arrêter. Depuis une grande heure, il était là, suffoqué par la chaleur torride; il criait et jurait avec une impatience hargneuse et s'efforçait d'activer le travail des ouvriers. Au premier coup d'oeil, ce monsieur était un grincheux d'habitude. Il pouvait avoir quarante- cinq ans. Son énorme opulence, son double menton, ses joues bouffies et grêlées disaient une plantureuse existence de hobereau. Il y avait dans son visage quelque chose de féminin qui sautait de suite aux yeux. Large et confortable, son costume n'était pas cependant à la dernière mode.
Je ne puis comprendre pourquoi il était fâché contre moi, d'autant plus que nous nous voyions pour la première fois et que nous ne nous étions pas encore dit une parole, mais je le vis bien aux regards furieux qu'il me lança dès que je fus descendu de voiture. Pourtant, j'avais grande envie de faire sa connaissance, car les bavardages de ses domestiques m'avaient appris qu'il venait de Stépantchikovo et qu'il y avait vu mon oncle. C'était là une occasion favorable de me renseigner plus amplement.
Soulevant ma casquette, je remarquai avec toute la gentillesse du monde que les voyages nous occasionnent parfois des accidents bien désagréables, mais le gros bonhomme me toisa des pieds à la tête d'un regard dédaigneux et mécontent, puis, grommelant, me tourna le dos. Cette partie de sa personne était sans doute fertile en suggestions intéressantes, mais peu propice à la conversation.
— Grichka, ne ronchonne pas ou je te ferai fouetter! cria-t-il à son domestique sans avoir l'air d'entendre mon observation sur les désagréments du voyage.
Grichka était un vieux laquais à cheveux blancs, porteur d'une longue redingote et d'énormes favoris de neige. Tout indiquait que lui aussi était en colère et il ne cessait de marmonner. La menace du maître fut le signal d'une prise de bec.
— Tu me feras fouetter! Crie-le donc plus haut! fit Grichka d'une voix si nette que tout le monde l'entendit, et, indigné, il se mit en devoir d'arranger quelque chose dans la voiture.
— Quoi? Qu'est-ce que tu viens de dire? «Crie-le donc plus fort!»… Tu veux faire l'insolent? clama le gros homme devenu écarlate.
— Mais qu'avez-vous donc à vous fâcher ainsi? On ne peut donc plus dire un mot?
— Me fâcher? L'entendez-vous? Mais c'est lui qui se fâche et je n'ose plus rien dire!
— Qu'avez-vous à grogner?
— Ce que j'ai? Il me semble que je suis parti sans dîner.
— Qu'est-ce que ça peut me faire? Vous n'aviez qu'à dîner! Je disais seulement un mot aux maréchaux-ferrants.
— Oui; eh bien qu'as-tu à ronchonner contre les maréchaux- ferrants?
— Ce n'est pas contre eux que je ronchonne; c'est contre la voiture.
— Et pourquoi donc?
— Ben, pourquoi qu'elle s'est démolie? Que ça n'arrive plus!
— Ce n'était pas contre la voiture que tu grognais; c'était contre moi. Ce qui arrive est de ta faute et c'est moi que tu accuses!
— Voyons, Monsieur, laissez-moi en paix!
— Et toi, pourquoi ne m'as-tu pas dit une seule parole pendant tout le trajet? D'habitude tu me parles, pourtant!
— Une mouche m'était entrée dans la bouche, voilà pourquoi! Suis- je là pour vous raconter des histoires? Si vous les aimez, vous n'avez qu'à prendre avec vous la Mélanie.
Le gros homme ouvrit la bouche dans l'évidente intention de répondre, mais il se tut, ne trouvant rien à dire. Le domestique, satisfait d'avoir manifesté devant tout le monde et son éloquence et l'influence qu'il exerçait sur son maître, se mit à donner des explications aux ouvriers, d'un air important.
Mes avances étaient restées vaines, sans doute à cause de ma maladresse, mais une circonstance inopinée me vint en aide. De la caisse d'une voiture privée de ses roues et attendant la réparation depuis des temps immémoriaux, on vit soudain surgir une tête endormie, malpropre et dépeignée. Ce fut un rire général parmi les ouvriers. L'homme était enfermé dans la caisse où il avait cuvé son vin, et n'en pouvait pus sortir. Il se dépensait en vains efforts et finit par prier qu'on allât lui chercher un certain outil. Cela mit l'assistance en joie.
Il est des natures que les spectacles grotesques ravissent, sans qu'elles sachent trop pourquoi. Le gros hobereau était de ces gens-là. Peu à peu, son faciès sévère et taciturne se détendit, s'adoucit, exprima la gaieté et se rasséréna complètement.
— Mais n'est-ce pas Vassiliev? demanda-t-il avec compassion.
Comment se trouve-t-il là dedans?
— Oui, oui, Monsieur, c'est Vassiliev! cria-t-on de tous côtés.
— Il a bu, Monsieur, fit un grand ouvrier sec, et de figure sévère qui prétendait jouer un rôle prépondérant parmi ses camarades. Il a bu. Depuis trois jours, il a quitté son patron et il se cache ici. Et voici qu'il réclame son dernier outil? Qu'en veux-tu faire, tête vide? Il veut l'engager.
— Archipouchka, l'argent est comme l'oiseau: il s'en vient et il s'en va. Laisse-moi aller chercher mon outil, au nom de Dieu! suppliait Vassiliev d'une voix grêle et fêlée.
— Reste donc tranquille, diable! puisque tu es bien ici. Il boit depuis avant-hier; ce matin, nous l'avons ramassé dans la rue dès l'aube et nous avons dit à Matvéï Ilitch qu'il était tombé malade, qu'il avait des coliques!
Ce fut une explosion de rires.
— Mais où est mon outil?
— Mais chez Zouï, voyons! Un homme saoul, Monsieur, c'est tout vous dire.
— Hé! hé! hé! Ah! canaille, c'est ainsi que tu travailles en ville? tu veux engager ton dernier outil! fit le gros homme, secoué d'un rire satisfait et tout à fait de bonne humeur, maintenant. Si vous saviez l'habile menuisier qu'il est! On n'en trouverait pas un pareil à Moscou. Seulement, voilà les tours qu'il joue! — continua-t-il en s'adressant à moi. — Laisse-le sortir, Arkhip, il a peut-être besoin de quelque chose.
On obéit au gros monsieur. Le clou fut enlevé qui condamnait la portière de la voiture où était enfermé Vassiliev, lequel apparut tout souillé de boue et les vêtements déchirés. Il cligna des yeux et, chancelant, il éternua, puis, se faisant de sa main un abat- jour, il jeta un regard circulaire.
— Que de monde! que de monde! et bien sûr que personne de ces gens-là n'a bu! dit-il d'un ton triste et lent, hochant la tête avec un air de contrition. Bien le bonjour, frérots. Je vous souhaite une heureuse matinée!
— Matinée! mais tu ne vois donc pas que nous sommes après-midi, espèce de fou?
— Ah! tu m'en diras tant!
— Hé! hé! hé! Quel farceur! s'écria encore le gros monsieur, en me regardant avec affabilité et tout secoué de rire. Tu n'as pas honte, Vassiliev?
— C'est le malheur qui me fait boire, Monsieur, répondit le sombre Vassiliev, évidemment enchanté de pouvoir parler de son malheur.
— Quel malheur, imbécile?
— Un malheur comme on n'en a jamais vu. Nous voilà sous les ordres de Foma Fomitch!
— Qui? Depuis quand? s'exclama le gros homme avec animation, pendant que, très intéressé, je faisais un pas en avant.
— Mais tous ceux de Kapitonovka. Notre seigneur le colonel (que Dieu le garde en bonne santé!) veut faire présent de Kapitonovka, qui lui appartient, à Foma Fomitch; il lui donne soixante-dix âmes. «C'est pour toi, Foma, a-t-il dit. Tu ne possèdes rien, car ton père ne t'a point laissé de fortune — Vassiliev envenimait son récit à plaisir. — C'était un gentilhomme venu, on ne sait d'où; comme toi, il vivait chez les seigneurs et mangeait à la cuisine. Mais je vais te donner Kapitonovka; tu seras un propriétaire foncier avec des serviteurs; tu n'auras plus qu'à te la couler douce…»
Mais le gros homme n'écoutait plus. L'effet que lui produisit le récit de l'ivrogne fut extraordinaire. Il en devint violet; son double menton tremblait; ses petits yeux s'injectèrent de sang.
— Il ne manquait plus que cela! fit-il, suffoqué. Cette racaille de Foma va devenir propriétaire! Pouah!… Allez tous au diable. Dépêchez-vous, là-bas, que je m'en aille!
Je m'avançais résolument et je lui dis.
— Permettez-moi un mot. Vous venez de parler de Foma Fomitch; il doit s'agir d'Opiskine, si je ne me trompe point. Je voudrais… en un mot, j'ai des raisons de m'intéresser à cet homme, et je désirerais savoir quelle foi on peut ajouter à ce que dit ce brave garçon que son maître, Yégor Ilitch Rostaniev, veut faire don d'un village à ce Foma. Cela m'intéresse énormément et je…
— Permettez-moi de vous demander, à mon tour, pourquoi vous vous intéressez à cet homme (c'est votre mot). Selon moi, c'est une fripouille et non pas un homme. A-t-il une figure humaine? C'est quelque chose d'ignoble, mais ce n'est pas une figure humaine!
Je lui expliquai que je ne connaissais pas la figure de Foma, mais que le colonel était mon oncle et que j'étais moi-même Serge Alexandrovitch.
— Ah! vous êtes le savant? Mais, mon petit père, on vous attend avec impatience! s'écria le bonhomme franchement joyeux, cette fois. J'arrive de Stépantchikovo où je n'ai pu finir de dîner, tant la présence de ce Foma m'était insupportable. Je me suis brouillé avec tout le monde à cause de ce maudit Foma!… En voilà une rencontre! Excusez-moi. Je suis Stépane Aléxiévitch Bakhtchéiev et je vous ai connu pas plus haut qu'une botte… Qui m'aurait dit?… Mais permettez-moi…
Et le bon gros bonhomme se mit à m'embrasser.
Après ces premières effusions, je commençai sans tarder mon interrogatoire, car l'occasion était favorable.
— Mais qu'est-ce que ce Foma? demandai-je; comment a-t-il pu s'emparer de toute la maison? Pourquoi ne le chasse-t-on pas? J'avoue que …
— Le chasser? Mais vous êtes fou! Le chasser, quand le colonel marche devant lui sur la pointe des pieds! Mais Foma a prétendu une fois que le mercredi était un jeudi et tout le monde consentit que ce mercredi fût un jeudi. Vous croyez que j'invente? Nullement.
— J'avais entendu dire des choses de ce genre, mais j'avoue que …
— J'avoue! J'avoue! Vous ne savez dire que cela! Qu'y a-t-il à avouer? Demandez-moi plutôt d'où je viens. La mère du colonel, bien qu'elle soit une très digne dame et une générale, n'a plus sa raison… Elle ne peut se passer de ce Foma. Elle est cause de tout; c'est elle qui l'a installé dans la maison. Il l'a ensorcelée. Elle n'ose plus dire un mot quoiqu'elle soit une Excellence pour s'être mariée à cinquante ans avec le général Krakhotkine. Quant à la soeur du colonel, la vieille fille, j'aime mieux ne pas en parler; elle ne sait que pousser des oh! et des ah! J'en ai assez; voilà tout! Elle n'a pour elle que d'être une femme. Mais en mérite-t-elle plus d'estime? D'ailleurs il est même indécent à moi d'en parler devant vous car, enfin, c'est votre tante. Seule, Alexandra Yégorovna, la fille du colonel, qui n'a que quinze ans, possède quelque intelligence; elle ne manifeste aucune estime pour Foma. Une charmante demoiselle! Quelle estime mérite ce Foma, cet ancien bouffon qui faisait des imitations d'animaux pour distraire le général Krakhotkine? Et aujourd'hui, le colonel, votre oncle, respecte ce paillasse comme son propre père!… Pouah!
— Pauvreté n'est pas vice, et je vous avoue… Permettez-moi de vous demander… Est-il beau? intelligent?
— Foma? Comment donc, mais très beau! répondit Bakhtchéiev d'une voix tremblante de colère. — Mes questions l'agaçaient et il commençait à me regarder de travers. — Très beau! Non; vous l'entendez; il croit que Foma est beau! Mais, mon petit père, il ressemble à tous les animaux, si vous voulez le savoir. Ah! s'il était intelligent, seulement, on s'en arrangerait… Mais rien! Il faut qu'il leur ait versé à tous quelque philtre de sorcier. Je suis las d'en parler. Il ne vaut pas un crachat. Vous me mettez en colère! Eh bien, là-bas, est-ce prêt?
— Il faut ferrer Voronok, répondit Grigori d'un ton lugubre.
— Voronok? Je vais t'en donner du Voronok!… Oui, Monsieur, je suis en mesure de vous raconter de telles choses que vous en resterez bouche bée jusqu'au deuxième avènement. Il fut un temps où je l'estimais, ce Foma. Oui, je vous le confesse, j'étais un imbécile! Il m'avait séduit, moi aussi. Ça sait tout; ça connaît à fond toutes les sciences. Il m'avait ordonné des gouttes, car je suis malade; vous ne vous en douteriez pas? J'ai failli en mourir de ces gouttes! Écoutez-moi; ne dites rien. Vous verrez tout cela. Ce Foma fera verser au colonel des larmes de sang, mais il sera trop tard. Tous les voisins ont rompu avec votre oncle à cause de ce misérable Foma qui insulte tous les visiteurs, fussent-il du grade le plus élevé. Il n'y a que lui d'intelligent; il n'y a que lui de savant; et, comme un savant a le droit de morigéner les ignorants, il parle, il parle: ta-ta-ta … ta-ta-ta… Ah! il en a une langue! On pourrait la couper et la jeter au fumier qu'elle bavarderait encore tant qu'un corbeau ne l'aurait pas mangée. Et il est devenu fier. Il s'engage dans des conduits où il n'y a pas seulement passage pour sa tête. Mais quoi! il enseigne le français aux domestiques! Je vous demande de quelle utilité la langue française peut être à un paysan? Et même à nous? À quoi ça peut-il servir? À causer avec les demoiselles pendant la mazurka? À dire des fadeurs aux femmes mariées? Ce n'est rien qu'une débauche, voilà! Selon moi, quand on a bu un carafon d'eau-de-vie, on parle toutes les langues! Voilà ce que j'en pense du français! Vous le parlez aussi; sans doute? ta-ta-ta-ta-ta!… — et Bakhtchéiev me considéra avec une indignation pleine de mépris.
— Vous êtes aussi un savant, n'est-ce pas, mon petit père?
— Mon Dieu, je m'intéresse…
— Vous avez aussi tout étudié?
— Oui… c'est-à-dire non… Pour le moment, j'observe les moeurs. Je suis resté trop longtemps à Pétersbourg et j'ai hâte d'arriver chez mon oncle…
— Qui vous pressait d'y venir? Vous auriez mieux fait de rester dans votre coin, puisque vous en aviez un. Là, votre science ne vous servira de rien. Aucun oncle ne vous sauvera; vous êtes fichu. Chez eux, j'ai maigri en vingt-quatre heures. Vous ne me croyez pas? Je vois que vous ne croyez pas que j'ai maigri. Ce sera comme vous le voudrez, après tout!
— Mais je vous crois; seulement, je ne puis encore comprendre, répondis-je, confus.
— Bon! bon! mais moi, je ne te crois pas. Vous ne valez pas cher tous tant que vous êtes avec votre science et j'en ai assez de vous autres; j'en ai par-dessus la tête. Je me suis déjà rencontré avec vos Pétersbourgeois; ce sont des inutiles. Ils sont tous francs-maçons et propagent l'incrédulité; ils ont peur d'un verre de cognac, comme si ça pouvait faire du mal! Vous m'avez mis en colère, mon petit père, et je ne veux plus rien te raconter. Je ne suis pas payé pour te narrer des histoires et puis, je suis fatigué. On ne peut médire de tout le monde et, d'ailleurs, c'est péché. Ça n'empêche pas que Foma a fait perdre la tête au valet de chambre de votre oncle…
— À leur place, intervint Grigori, j'aurais laissé ce Vidopliassov sous les verges jusqu'à ce que sa bêtise lui fût sortie de la tête!
— Tais-toi! cria Bakhtchéiev; on ne te parle pas!
— Vidopliassov! fis-je pour dire quelque chose Vidopliassov! quel drôle de nom!
— Qu'a-t-il de si drôle? Vous vous étonnez facilement pour un savant!
J'étais à bout de patience.
— Pardon, lui dis-je, qu'avez-vous contre moi? Qu'est-ce que je vous ai fait? J'avoue que, depuis une demi-heure que je vous écoute, je ne comprends même pas ce dont il s'agit.
— Tu as tort de t'offenser, mon petit père, répondit le bonhomme. Si je te parle ainsi, c'est que tu me plais. Ne faites pas attention à tout ce que je viens de dire à mon domestique; mon Grichka est une canaille, mais c'est pour cela que je l'aime. Je me perds par mon extrême sensibilité et c'est la faute de ce Foma! Je jure qu'il causera ma mort! Voilà deux heures que je reste au soleil grâce à lui. Je voulais, en attendant, aller rendre visite au pope, mais Foma m'a mis dans un tel état que je ne veux même pas voir cet excellent homme. Et il n'y a pas seulement un cabaret à peu près propre! Je vous dis que ce sont tous des canailles! et, pour revenir à Foma, s'il possédait au moins un grade, ça le rendrait excusable; mais il n'a pas le plus minime grade, j'en ai la certitude! Il dit avoir souffert pour la vérité; je voudrais bien savoir quand? En attendant, il faut être à ses pieds. Le Grand Turc n'est pas son frère! À la moindre chose qui lui déplait, il bondit, jette les hauts cris, se plaint qu'on l'insulte, qu'on méprise sa pauvreté. On n'ose pas se mettre à table sans lui, alors qu'il ne veut pas sortir de sa chambre sous prétexte «qu'on l'a offensé, parce qu'il n'est qu'un malheureux pèlerin. Eh bien, il se contentera d'un morceau de pain noir!» Mais à peine est-on assis qu'il survient et recommence ses jérémiades: «Pourquoi commence-t-on sans lui? On le méprise donc bien?» Il se laisse aller quoi! Je me suis tu longtemps. Il croyait que j'allais aussi me mettre à quatre pattes devant lui; il pouvait compter là-dessus! J'ai servi au même régiment que votre oncle, mais j'ai démissionné dès le grade de major, tandis que Yégor Ilitch n'a quitté le service que l'année passée, étant colonel, pour aller vivre dans ses terres. Je lui ai dit: «Vous êtes tous perdus, si vous vous pliez aux caprices de Foma. Ça vous en coûtera, des larmes!» — «Non, — me répondit-il, — c'est un excellent homme; c'est mon ami; il m'enseigne la vertu!» Qu'est-ce que l'on peut dire contre la vertu? Si vous saviez à quel propos il a fait une histoire, aujourd'hui! Écoutez ça. Demain, c'est la Saint-Élie — ici, M. Bakhtchéiev se signa dévotement, — et, par conséquent, la fête d'Ilucha. Je comptais passer la journée et dîner avec eux. Je fais venir de la capitale un jouet magnifique; ça représente un Allemand baisant la main de sa fiancée qui essuie une larme (je ne le donne plus; je le remporte; il est dans ma voiture; le nez de l'Allemand est même cassé), Yégor Ilitch ne demandait pas mieux que de s'amuser un peu en un pareil jour; mais Foma s'y oppose: «Qu'a-t-on à s'occuper tant d'Ilucha? Alors, moi, je ne compte plus?» réclame-t-il. Qu'en pensez-vous? Le voilà jaloux d'un gamin de huit ans! «C'est bien, reprend-il: en ce cas, c'est ma fête aussi!» Mais c'est la Saint-Élie et non la Saint- Foma! «Non; c'est aussi ma fête!» J'entends ça mais je patiente encore. Ils étaient tous à marcher sur la pointe des pieds en se demandant que faire. Fallait-il lui souhaiter sa fête ou non? Si on ne la lui souhaitait pas, il pouvait se formaliser; si on la lui souhaitait, il prendrait peut-être ça pour une moquerie. Quelle situation! Enfin, on se met à table… M'écoutes-tu, petit père?
— Comment donc, si je vous écoute! mais avec le plus grand plaisir… J'apprends énormément… J'avoue…
— Oui, le plus grand plaisir! Je le connais, ton plaisir… Je crois bien que tu te fiches de moi?
— Que dites-vous? Bien au contraire! Vous vous exprimez avec une telle originalité, que j'aurais presque envie de noter vos paroles.
— Comment ça, noter? demanda M. Bakhtchéiev avec appréhension, en me regardant d'un air soupçonneux.
— Oh! je ne dis pas que je les noterai… c'est une façon de parler.
— Je crois que tu me fais marcher, petit père!
— Je vous fais marcher? demandai-je avec étonnement.
— Oui, tu m'entortilles pour me faire bavarder comme un serin et, un beau jour, tu me fourreras dans un de tes romans!
Je m'empressai d'assurer M. Bakhtchéiev que je n'étais pas homme à agir de la sorte, mais il continuait à m'observer d'un air méfiant.
— Tu dis ça, mais est-ce que je te connais? Foma aussi me menaçait de m'imprimer tout vif.
— Permettez-moi, fis-je, désireux de quitter ce terrain brûlant, permettez-moi de vous demander s'il est vrai que mon oncle songe à se marier?
— Qu'est-ce que ça pourrait bien faire? Qu'il se marie si tel est son bon plaisir; le mal n'est pas là. Il y a autre chose, répondit Bakhtchéiev pensif. Humph! là-dessus, je ne saurais trop vous répondre. Sa maison est actuellement pleine de femmes qui sont comme les mouches autour des confitures. Mais qui sait laquelle veut se marier? Je vous dirai, mon petit père, que je ne puis pas sentir les femmes! Je crois qu'elles ne peuvent que nous faire déchoir et, de plus, elles nuisent au salut de l'âme! Que votre oncle soit amoureux comme un chat de Sibérie, ça, je vous le garantis. Je ne vous en dirai pas plus long; vous verrez par vous- même; mais ce qu'il y a de mauvais, c'est qu'il fait traîner cette affaire. S'il veut se marier, qu'il se marie! Mais non; il a peur d'en parler à Foma et à sa vieille qui va pousser des hurlements dans tous le village, et se regimber! car Foma ne verrait qu'avec peine une épouse entrer dans la maison, parce qu'il n'y pourrait plus rester deux heures. La femme le chasserait sur-le-champ et de telle façon qu'il ne retrouverait plus une place dans tout le district. Voilà pourquoi il fait tant de simagrées d'accord avec la mère et pourquoi ils veulent lui coller cette… Qu'as-tu à me couper la parole, petit père? J'allais justement te raconter le plus intéressant de l'histoire et tu m'interromps! Crois-tu dont poli de couper la parole à un vieillard?
Je m'excusai. Il reprit:
— Ne t'excuse pas. J'allais te raconter comme à un savant que tu est, la façon dont il m'a traité aujourd'hui. Juge-moi, si tu est un homme juste. À peine étions-nous à table que je crus qu'il allait me manger, me noyer dans un verre d'eau! L'orgueil de cet homme est tel qu'il ne peut se maîtriser. Il eut l'idée de me chercher noise, de me donner des leçons de tenue. Il voulait savoir pourquoi je suis aussi gros au lieu d'être mince! Voyons, mon petit père, que pensez-vous d'une pareille question? Y a-t-il du bon sens? Moi, je lui réponds fort judicieusement: «C'est le bon Dieu qui m'a fait ainsi, Foma Fomitch; l'un est gros, l'autre maigre et l'on ne doit pas se révolter contre la Providence.» Je crois que c'était assez judicieux? «Non, me dit-il, tu possèdes cinq cents âmes, tu vis de tes rentes et tu ne rends aucun service à la patrie; au lieu de travailler, tu restes chez toi à jouer de l'accordéon.» Il est vrai qu'en mes jours de tristesse, je joue de l'accordéon. Je lui fais cette réponse sensée: «Quel service pourrais-je accomplir, Foma Fomitch? Quel uniforme pourrait me contenir avec mon ventre? Admettons que je parvienne à endosser mon uniforme et à le boutonner en me sanglant, mais, si j'ai le malheur d'éternuer, par hasard, tous les boutons sauteront; et si cet accident arrivait devant les chefs qui peuvent très bien le prendre pour une mauvaise plaisanterie, Dieu me bénisse! que m'arriverait-il?» Qu'y a-t-il de ridicule là-dedans? Le voilà qui se met à se tordre… Non, vous savez, il n'a pas la moindre pudeur! Et il commence à m'insulter en français: «Cochon! me dit- il. Cochon, je sais ce que ça veut dire. «Ah! maudit physicien, pensai-je, tu me prends pour un imbécile?» J'avais longtemps patienté, mais j'étais à bout de forces. Je me lève de table, et, devant tout le monde, je lui envoie ceci par la figure: «Excuse- moi, Foma, mon cher bienfaiteur, je t'avais pris pour un homme bien élevé, mais tu es encore plus cochon que nous tous!» Je lui flanque ça par la figure et je quitte la table comme on apportait le pudding. Mais au diable le pudding!
— Je vous demande pardon, fis-je quand M. Bakhtchéiev eut fini son récit. Je partage certainement votre avis sur tout ce que vous venez de me dire. Seulement, je ne sais encore rien de positif… mais, j'ai là-dessus quelques idées à moi.
— Quelles idées, petit père? demanda Bakhtchéiev d'un air soupçonneux.
— Voilà, commençai-je en m'embrouillant un peu, le moment est peut-être mal choisi, mais je suis prêt à vous les développer. Je pense qu'il se peut que nous nous trompions tous les deux sur le compte de Foma Fomitch et que toutes ces bizarreries cachent une nature exceptionnellement douée, qui sait? C'est peut-être un de ces coeurs douloureux brisés par la souffrance, et aigris contre toute l'humanité. J'ai entendu dire que, jadis, il avait fait le bouffon; il est possible que les humiliations et les outrages dont il fut abreuvé l'aient assoiffé de vengeance… Vous comprenez: un noble coeur… la conscience de… et réduit au rôle de bouffon!… Alors il se méfie de tout le genre humain c'est-à-dire de tous les hommes… et, il se peut que… si on le réconciliait avec ses semblables… c'est-à-dire avec les hommes, il pourrait devenir remarquable… car cet homme doit avoir en lui quelque chose… Il y a certainement une raison pour que tout le monde s'incline ainsi devant lui…
Je m'empêtrais de plus en plus, chose fort excusable chez un jeune homme, mais M. Bakhtchéiev n'en jugea pas ainsi. Me regardant le blanc des yeux avec une dignité sévère, il rougit, et tel un dindon, me demanda brièvement:
— Alors, Foma est un homme exceptionnel?
— Oh! je dis ça; je n'en suis pas plus sûr que cela! Ce n'est qu'une supposition.
— Excusez ma curiosité: vous avez sans doute étudié la philosophie?
— Mais dans quel sens? demandai-je avec étonnement.
— Dans aucun sens; répondez-moi tout simplement: avez-vous appris la philosophie? ou non?
— J'avoue que j'ai l'intention de l'apprendre? mais…
— C'est bien ça! s'écria M. Bakhtchéiev ouvrant les écluses à son indignation. Avant même que vous eussiez ouvert la bouche, je l'avais déjà deviné. Je ne m'y trompe pas. Je flaire un philosophe à trois verstes de distance! Allez donc l'embrasser, votre Foma Fomitch! Il en fait un homme exceptionnel! Pouah! Que le monde périsse! je vous croyais un homme de bon sens et vous… Avance! cria-t-il au cocher déjà monté sur le siège de la voiture réparée. — Filons!
J'eus toutes les peines du monde à le calmer. Il finit tout de même par se radoucir un peu, mais il m'en voulait toujours. Il était monté dans sa voiture avec l'aide de Grigori et d'Arkhip, celui qui avait si sentencieusement chapitré Vassiliev.
— Permettez-moi de vous demander si vous ne viendrez plus chez mon oncle? m'informai-je en m'approchant.
— Chez votre oncle? Crachez à la figure de celui qui l'a dit. Vous vous figurez donc que je suis un homme ferme, que je saurais tenir rigueur? Je suis une chiffe en fait d'homme et c'est mon malheur! Il ne se passera pas une semaine que j'y serai déjà retourné. Et pour quoi faire? Je ne saurais le dire, mais j'y retournerai et je m'empoignerai encore avec ce Foma! C'est mon malheur, petit père. C'est pour la punition de mes péchés que Dieu m'a envoyé ce Foma. J'ai un coeur de femme; aucune constance! Je suis un lâche de premier ordre.
Nous nous quittâmes amicalement. Il m'invita même à dîner.
— Viens me voir, petit père, viens dîner avec moi; mon eau-de-vie vient à pied de Kiev et mon cuisinier de Paris. Il vous sert des plats, des pâtés dont on se lèche les doigts, en le saluant jusqu'à terre, la canaille! Un gaillard qui a de l'instruction, quoi! Il y a longtemps que je ne lui ai fait donner les verges et il commence à faire des siennes… mais maintenant que vous m'y avez fait penser!… Viens! Je t'aurais invité aujourd'hui même, mais je suis rompu; c'est à peine si je puis me tenir sur mes jambes. Je suis un homme malade et mou. Peut-être ne le croyez- vous pas?… Eh bien, adieu, petit père. Il est temps que je me mette en route, et, d'ailleurs, voici que notre tarantass est aussi réparé. Dites à Foma qu'il ne paraisse jamais devant moi s'il ne veut pas que cette rencontre soit si touchante qu'il…
Mais les derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à moi; enlevée par ses quatre vigoureux chevaux, la voiture avait disparu dans un tourbillon de poussière. Je fis avancer la mienne et nous traversâmes rapidement la petite ville.
«Il exagère sans doute, pensais-je, il est trop mécontent pour pouvoir être impartial. Cependant tout ce qu'il m'a dit de mon oncle me semble très significatif. En voilà déjà un qui le dit amoureux de cette demoiselle… Hum! Vais-je me marier, oui ou non?» et je tombai dans une profonde méditation.
III MON ONCLE
J'avoue que je n'étais pas tranquille. Mes rêves romantiques m'apparurent assez sots dès mon arrivée à Stépantchikovo. Il était près de cinq heures de l'après-midi. La route longeait le parc de mon oncle. Après de longues années d'absence, je retrouvais le grand jardin où s'était si vite écoulée une partie de mon heureuse enfance et que j'avais tant de fois revu en songe dans les dortoirs des lycées. Je sautai de ma voiture et marchai droit à la maison. Mon plus grand désir était d'arriver à l'improviste, de me renseigner, de questionner, et avant tout de causer avec mon oncle.
Je traversai l'allée plantée de tilleuls séculaires et gravis la terrasse où une porte vitrée donnait accès de plain-pied dans la maison. Elle était entourée de plates-bandes, de corbeilles de fleurs et de plantes rares. J'y rencontrai le vieux Gavrilo, autrefois mon serviteur et maintenant valet de chambre honoraire de mon oncle. Il avait chaussé des lunettes et tenait un cahier qu'il lisait avec la plus grande attention.
Comme nous nous étions vus deux ans auparavant lors de son voyage à Pétersbourg, il me reconnut aussitôt et s'élança vers moi les yeux pleins de larmes joyeuses. Il voulut me baiser la main et en laissa choir ses lunettes. Son attachement m'émut profondément. Mais, me souvenant de ce que m'avait dit M. Bakhtchéiev, je ne pus m'empêcher de remarquer le cahier qu'il avait dans les mains.
— On t'apprend donc aussi le français? demandais-je au vieillard.
— Oui, mon petit père, comme à un serin, sans considération pour mon âge! — répondit-il tristement.
— C'est Foma lui-même qui te l'apprend?
— Lui-même, petit père. Il doit être bien intelligent.
— Il vous l'enseigne par conversation?
— Non, avec ce cahier, petit père.
— Ce cahier-là? Ah! les mots français sont écrits en lettres russes!… Il a trouvé le joint! N'avez-vous pas honte, Gavrilo, de vous laisser turlupiner par un pareil imbécile?
Et, en un clin d'oeil, j'eus oublié toutes ces flatteuses hypothèses sur le compte de Foma Fomitch qui m'avaient valu l'algarade de M. Bakhtchéiev.
— Ce ne peut être un imbécile, puisqu'il commande à nos maîtres.
— Hum! tu as peut-être raison, Gavrilo, marmottai-je, arrêté par cet argument. Conduis-moi donc vers mon oncle.
— Mon cher, c'est que je ne tiens pas à me faire voir. Je commence à craindre jusqu'au maître lui-même. C'est ici que je ronge mon chagrin et, quand je le vois venir, je vais me cacher derrière ces massifs.
— Mais de quoi as-tu peur?
— Tantôt, je ne savais pas ma leçon et Foma Fomitch voulut me faire mettre à genoux. Je n'ai pas obéi! Je suis trop vieux pour servir d'amusette. Monsieur s'est fâché de ma désobéissance. «C'est pour ton bien, me disait-il, il veut t'instruire et te faire acquérir une prononciation parfaite.» Alors, je reste ici pour bien apprendre mon vocabulaire, car Foma Fomitch va me faire passer un examen ce soir.
Il y avait là quelque chose de louche. Cette histoire de français devait cacher un mystère que le vieillard ne pouvait m'expliquer.
— Une seule question, Gavrilo: comment est-il de sa personne?
Est-il bien pris? De belle prestance?
— Foma Fomitch? Mais non, petit père! C'est un petit malingre, chétif!
— Hum! Attends, Gavrilo. Tout cela peut s'arranger encore et je te promets que ça s'arrangera. Mais où est donc mon oncle?
— Il donne audience aux paysans derrière les écuries. Les anciens de Kapitonovka sont venus lui présenter une supplique à la nouvelle qu'il les donnait à Foma Fomitch. Ils viennent le prier de n'en rien faire.
— Pourquoi ça se passe-t-il derrière les écuries?
— Parce que Monsieur a peur!…
Et en effet, je trouvai mon oncle à l'endroit indiqué. Il était debout devant les paysans qui le saluaient et lui disaient quelque chose à quoi il répondait avec animation. M'approchant, je l'appelai; il se retourna et nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre.
Sa joie de me voir touchait au ravissement. Il m'embrassait, me pressait les mains, comme s'il eut revu son propre fils sauvé d'un danger mortel; comme si je l'eusse sauvé, lui aussi, par mon arrivée; comme si j'eusse apporté avec moi la solution de toutes les difficultés où il se débattait, et du bonheur, et de la joie pour toute sa vie, ainsi que pour celle de ceux qu'il aimait, car il n'eut jamais consenti à être heureux tout seul. Mais, après les premières effusions, il s'embrouilla et ne sut plus que dire. Il m'accablait de questions et voulait me conduire sans retard près des siens.
Nous avions déjà fait quelques pas quand il revint en arrière pour me présenter tout d'abord aux paysans de Kapitonovka. Soudain, sans motif apparent, il se mit à me parler d'un certain Korovkine rencontré en route trois jours plus tôt et dont il attendait la visite avec impatience. Puis il abandonna Korovkine pour sauter à un tout autre sujet. Je le regardais avec bonheur. En réponse à ses questions, je lui dis que je ne me proposais pas d'entrer dans l'administration, mais voulais poursuivre ma carrière scientifique.
Aussitôt, mon oncle crut devoir froncer les sourcils et se composer une physionomie très grave. Quand il sut que, dans les derniers temps, j'avais étudié la minéralogie, il releva la tête et jeta autour de lui un regard d'orgueil comme s'il eut découvert cette science à lui tout seul et en eut écrit un traité. J'ai déjà dit que ce mot de science le plongeait dans une adoration d'autant plus désintéressée que, pour son compte, il ne savait absolument rien.
— Ah! me dit-il un jour, il est de par le monde des gens qui savent tout! et ses yeux brillaient d'admiration. — On est là; on les écoute, tout en sachant qu'on ne sait rien, tout en ne comprenant rien à ce qu'ils disent et l'on s'en réjouit dans son coeur. Pourquoi? Parce que c'est la raison, l'utilité, le bonheur de tous. Cela, je le comprends. Déjà, je voyage en chemin de fer, moi; mais peut-être mon Ilucha volera-t-il dans les airs… Et enfin, le commerce, l'industrie… ces sources, pour ainsi dire… j'entends que tout cela est utile… C'est utile, n'est-ce pas?
Mais revenons à mon arrivée.
— Attends, mon ami, attends commença-t-il en se frottant les mains et en hâtant le pas. Je vais te présenter à un homme rare, à un savant qui sera célèbre dans ce siècle; c'est Foma lui-même qui me l'a expliqué… Tu vas faire sa connaissance.
— C'est de Foma Fomitch que vous voulez parler, mon cher oncle?
— Non, non, mon ami! C'est de Korovkine que je te parle. Foma aussi est un homme remarquable… Mais c'est de Korovkine que je parlais, fit mon oncle qui avait rougi aussitôt que la conversation était venue sur Foma.
— De quelles sciences s'occupe-t-il donc, mon oncle?
— Des sciences en général. Je ne saurais te dire de quelles sciences, mais il s'occupe des sciences! Il faut l'entendre parler sur les chemins de fer! Et tu sais, ajouta-t-il plus bas en clignant de l'oeil droit, il a des idées un peu avancées. Je m'en suis aperçu à ce qu'il a dit du bonheur conjugal… Il est dommage que je n'y aie pas compris grand'chose (je n'avais pas le temps); sans ça, je t'aurais tout raconté avec force détails. Avec cela le meilleur fils du monde. Je l'ai invité à venir me voir et je l'attends d'un instant à l'autre.
Cependant, les paysans me regardaient, bouches bées et les yeux écarquillés, comme un phénomène.
— Écoutez, mon oncle, interrompis-je, il me semble que je trouble un peu ces paysans. Ils sont venus sans doute pour affaires. Que demandent-ils? J'avoue que je me doute de quelque chose et que je serais très heureux de les entendre.
Mon oncle devint aussitôt très affairé.
— Ah! oui, j'avais complètement oublié… Mais nous n'avons rien à faire ensemble. Ils se sont mis en tête (et je voudrais bien savoir qui a le premier lancé cette idée), ils se sont mis en tête que je les donne avec toute la Kapitonovka… (tu t'en souviens de la Kapitonovka? Nous allions nous y promener le soir avec la défunte Katia)… que je donne toute la Kapitonovka et soixante- dix âmes à Foma Fomitch. «Nous voulons rester avec toi, voilà tout!» me disent-ils.
— Ainsi, ce n'est donc pas vrai, mon oncle? Vous n'allez pas la lui donner? m'écriai-je avec joie.
— Jamais de la vie! Je n'en ai jamais eu l'idée! Qui t'en a donc parlé? Il sont partis sur un mot qui m'a échappé une fois par hasard. Qu'ont-il donc à tant détester Foma? Attends, Serge, je te le présenterai, ajouta-t-il en me regardant timidement, comme s'il eut déjà pressenti en moi un ennemi de Foma. Quel homme!…
— Nous n'en voulons pas; nous ne voulons personne que toi: gémirent en coeur les paysans. Vous êtes notre père et nous sommes vos enfants!
— Écoutez, mon oncle, répondis-je, je n'ai pas encore vu Foma, mais… voyez-vous… certains bruits me sont parvenus… Du reste, j'ai là-dessus mes idées personnelles. J'ai rencontré aujourd'hui M. Bakhtchéiev… En tout cas, renvoyez vos paysans et nous causerons ensuite seul à seul, sans témoins. J'avoue que je ne suis venu que pour cela…
— Précisément! précisément! fit mon oncle, saisissant l'occasion, précisément! Laissons partir les paysans et nous causerons amicalement, raisonnablement, en camarades. Eh bien, continua-t-il en se tournant vers les paysans, vous pouvez vous en aller, mes amis, et à l'avenir, venez toujours à moi quand il sera nécessaire; venez droit à moi, et à n'importe quelle heure.
— Notre petit père! vous êtes notre père et nous sommes vos enfants. Ne nous donne pas à Foma Fomitch! ce sont des malheureux qui t'en supplient! crièrent encore une fois les paysans.
— Quels imbéciles! Mais je ne vous donnerai pas, vous dis-je!
— Il nous ferait mourir avec ses livres! On dit que ceux d'ici sont absolument sur les dents.
— Est-ce qu'il vous enseigne aussi le français? m'écriai-je avec terreur.
— Non, pas encore, grâce à Dieu! répondit un des paysans, beau parleur, sans doute, un homme chauve et roux avec un longue barbiche qui se trémoussait tout le temps qu'il parlait. Non, Monsieur, grâce à Dieu!
— Que vous enseigne-t-il donc?
— Des bêtises, à notre sens.
— Comment, des bêtises?
— Sérioja! Tu te trompes; c'est une calomnie! s'écria mon oncle tout rouge et confus. Ce sont des imbéciles qui ne comprennent pas ce qu'il leur dit!… Et toi, qu'as-tu à crier de la sorte? — continua-t-il en s'adressant d'un ton de reproche au paysan qui avait porté la parole. — On te veut du bien et, sans rien comprendre, tu t'égosilles!
— Pardon, mon oncle, et la langue française?
— Mais c'est pour la prononciation; rien que pour la prononciation! — et sa voix était suppliante. Il me l'a dit lui- même, que c'était pour la prononciation… Et puis, il y a autre chose… Tu n'es pas au courant; par conséquent, tu ne peux juger! Il faut se renseigner avant d'accuser, mon cher… Il est facile d'accuser!
— Mais vous, que faites-vous donc? dis-je aux paysans. Vous n'avez qu'à lui dire tout simplement:»Vous voulez des choses impossibles, voici comment il faut faire!» Vous avez une langue, il me semble!
— Montre-moi la souris qui pendra une clochette au cou du chat! Il nous dit toujours: «Sale paysan, je veux t'apprendre l'ordre et la propreté. Pourquoi ta chemise est-elle sale?» «Mais parce qu'elle est trempée de sueur!» Nous ne pouvons pourtant changer de chemise tous les jours. La propreté ne nous fera pas plus ressusciter que la malpropreté ne nous fera mourir.
Un autre paysan intervint. Maigre, de haute taille, avec des vêtements rapiécés et des sandales de bouleau tout usées, c'était un de ces éternels mécontents qui ont toujours un mot venimeux en réserve. Jusque-là, il était resté caché derrière le dos de ses camarades, écoutant dans un morne silence et grimaçant un sourire amer.
— L'autre jour, dit-il, Foma Fomitch vint sur la place et demanda: «Savez-vous combien de verstes il y a d'ici au soleil?» Qui le sait? C'est de la science pour les seigneurs et non pas pour nous! «Non, vous ne connaissez pas votre intérêt, imbéciles! vous ne savez rien, tandis que moi, qui suis un astronome, j'ai étudié toutes les planètes créées par Dieu!»
— Et t'a-t-il dit combien de verstes il y a de la terre au soleil? fit mon oncle, s'animant tout à coup en me clignant gaiement de l'oeil, comme pour me dire: «Tu vas voir quelque chose!»
— Il a dit qu'il y en avait beaucoup, répondit sans empressement le paysan qui ne s'attendait pas à cette attaque.
— Mais combien?
— Il a dit qu'il y avait quelque cent ou mille verstes… qu'il y en avait beaucoup.
— Rappelle-toi! Et tu te figurais qu'il n'y avait qu'une verste, que le soleil était tout près de nous? Non, frérot, la terre, vois-tu, c'est comme un ballon, tu comprends? continua mon oncle en traçant dans l'espace un geste circulaire.
Le paysan sourit amèrement.
— Oui, comme un ballon! Elle se tient en l'air d'elle-même et elle tourne autour du soleil qui reste en place tandis que tu crois qu'il marche. Comprends-tu le système? Tout cela a été découvert par le capitaine Cook, un marin… (Le diable sait qui l'a découvert! me chuchota mon oncle, quant à moi, je n'en sais rien)… Et toi, sais-tu sa distance qu'il y a entre la terre et le soleil?
— Je le sais, mon oncle, répondis-je, rempli d'étonnement par cette scène bizarre. Mais voici ce que je pense: certes, l'ignorance est une sorte de malpropreté… mais tout de même… apprendre l'astronomie aux paysans!…
—Très juste! c'est de la malpropreté! fit mon oncle ravi, et sautant sur mon expression qu'il trouvait très heureuse. Grande idée! Oui, c'est de la malpropreté! Je l'ai toujours dit… C'est- à-dire que je ne l'ai jamais dit, mais que je l'ai toujours pensé. Vous entendez? — cria-t-il aux paysans — l'ignorance, c'est la même chose que la malpropreté. C'est pourquoi Foma voulait vous instruire, pour votre bien. Mais c'est bon, mes amis, allez maintenant et que Dieu soit avec vous. Je suis très content, très content. Soyez tranquilles; je ne vous abandonnerai pas.
— Défends-nous, notre père!
— Ne fais pas de nous des malheureux, petit père!
Et les paysans se jetèrent à ses pieds.
— Voyons! pas de bêtises! Prosternez-vous devant Dieu et devant le tsar, mais pas devant moi. … Allez; soyez sages, et le reste…
Les paysans partis, il me dit:
— Tu sais, le paysan aime les bonnes paroles, mais il ne déteste pas non plus un cadeau. Je leur donnerai quelque chose, hein? Qu'en penses-tu? En l'honneur de ton arrivée. Voyons, faut-il leur faire un cadeau?
— Je vois, mon oncle, que vous êtes leur bienfaiteur.
— Ce n'est rien; il n'y a pas moyen de faire autrement. Il y a longtemps que je voulais leur donner quelque chose, ajouta-t-il, - - comme pour s'excuser. — Cela te semble drôle de me voir instruire les paysans? C'est que je suis si heureux de te voir, mon cher Sérioja! Je voulais tout simplement leur apprendre la distance qu'il y a de la terre au soleil et les voir rester là, bouche bée; j'adore les voir bouche bée; ça me met le coeur en joie… Seulement, mon ami, ne dis pas au salon que j'ai parlé aux paysans. Je les ai reçus derrière les écuries pour ne pas être vu. Ce n'était pas commode; l'affaire est délicate et eux-mêmes sont venus en cachette. Si j'ai ainsi agi, c'est plutôt pour eux…
— Eh bien, mon cher oncle, me voici arrivé! interrompis-je, pressé d'en venir au point important. Je vous avoue que votre lettre m'a causé une telle surprise que…
— Mon ami, pas un mot de cela! fit mon oncle effrayé et baissant la voix. Tout s'expliquera après! après! Je suis peut-être très coupable envers toi…
— Coupable envers moi, mon oncle?
— Plus tard, mon ami, plus tard! Tout s'expliquera. Mais quel bon garçon tu fais! Comme je t'attendais, mon chéri! Je voulais te confier… tu est un savant… je n'ai que toi… toi et Korovkine. Il faut que tu saches qu'ici, tout le monde est contre toi. Alors, sois prudent; tiens-toi sur tes gardes!
— Contre moi? demandai-je en regardant mon oncle avec surprise, ne pouvant comprendre comment j'avais pu m'aliéner des inconnus. Contre moi!
— Contre toi, mon petit. Qu'y faire? Foma Fomitch est un peu prévenu contre toi… et ma mère aussi. D'une façon générale, sois prudent, respectueux; ne les contredis pas; surtout, sois respectueux…
— Respectueux envers Foma Fomitch, mon oncle?
— Qu'y faire, mon ami? Je ne le défends pas. Il a sans doute des défauts et en ce moment… Ah! mon Sérioja, comme tout cela m'inquiète. Comme tout pourrait s'arranger et comme nous pourrions tous être heureux!… Mais qui n'a ses défauts? Nous ne sommes pas non plus des perfections.
— De grâce, mon oncle, rendez-vous compte de ce qu'il fait.
— Bah! ce ne sont que des chicanes! Ce que je peux te dire, c'est qu'il m'en veut en ce moment, et sais-tu pourquoi?… Du reste c'est peut-être de ma faute. Je te raconterai ça plus tard.
— Vous savez, mon oncle, j'ai là-dessus mes idées personnelles — j'avais hâte de les lui communiquer —: cet homme qui servit de bouffon, s'est trouvé peiné, humilié, blessé dans son idéal; de là son caractère aigri, méchant; il veut se venger sur toute l'humanité. Mais, si on le réconciliait avec ses semblables, si on le rendait à lui-même…
— Précisément! précisément! cria mon oncle avec enthousiasme, c'est précisément cela! Tu as une noble pensée! Il serait honteux, indigne de nous de l'accuser! C'est très juste! Ah! mon ami, tu me comprends! Tu m'apportes la joie. Pourvu que tout s'arrange, là- bas, dans la salle! Tu sais, j'ai peur d'y faire mon entrée. Te voilà arrivé; je vais être bien arrangé!
— Mon cher oncle, s'il en est ainsi… fis-je, très confus de son aveu.
— Non! non! non! Pour rien au monde! s'écria-t-il en me prenant les mains. Tu es mon hôte et tu resteras!
Mon étonnement allait toujours grandissant.
— Mon oncle, insistai-je, dites-moi pourquoi vous m'avez fait venir. Que voulez-vous de moi et en quoi pouvez-vous être coupable à mon égard?