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[Transcriber's note: Guy Chantepleure (pseudonyme de Jeanne Violet,
Mme Edgar Dussap) (1875-19??), La passagère (1911), édition de 1921.
Observation: this is an abridged version.]

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

GUY CHANTEPLEURE

LA

PASSAGERE

PARIS

CALMANN-LEVY, EDITEURS
3, RUE AUBER, 3

1921

LA PASSAGERE

PREMIERE PARTIE

I

— Vous à Vichy, cher ami!

Roger Lecoulteux zézaye très fort. Un peu courtaud pour l'élégance de son costume d'été, les cheveux trop blonds, la peau trop rose, semblable à un gros enfant joyeusement repû et fraîchement débarbouillé, il s'est dressé devant Kerjean, il l'arrête, gênant les passants au milieu de l'allée bitumée qui, du Hall des Sources au Casino, traverse le Vieux Parc de Vichy.

— Qu'est-ce qui vous attire ici, Kerjean?… Je parierais que c'est le meeting d'aviation.

— Vous gagneriez.

— Moi, je suis venu sur la demande de ma mère qui commençait une cure, puis, la cure accomplie, ma mère est partie… et, sur son conseil, je suis resté… Toute une histoire!

— Vraiment!

Kerjean sourit. Il est rare que Roger Lecoulteux émette de suite trois phrases, sans alléguer les actes ou citer les opinions de sa mère.

— Kerjean, cher ami, j'étais au champ d'Abrest, hier… Comment ne vous y ai-je pas vu?… C'est surprenant!

— C'est très naturel… Dans une réunion de ce genre, on voit les pilotes illustres, on se fait montrer les constructeurs célèbres… et les ingénieux obscurs, comme moi, ne peuvent que demeurer inaperçus…

— Peste! Je sais, dans les milieux aéronautiques, des gens qui ne vous considèrent pas comme un ingénieur obscur!… Vous êtes toujours chez Patain?

— Toujours.

— Content?

— Très content.

— Tant mieux, donc!… Cher ami… Je suis follement épris d'une jeune fille exquise. Ma mère veut que je me marie… Elle pense qu'un homme doit se marier à la fleur de l'âge et que je suis à point…

Lecoulteux s'est emparé de Kerjean; il lui a pris le bras, il l'entraîne dans la direction du Casino.

Guillaume Kerjean est long et svelte, avec cette souplesse heureuse du corps, cette aisance particulière des gestes qu'une saine activité physique et la pratique des sports développent chez les hommes robustes. Il s'habille de vêtements commodes qui ont l'allure anglaise et ne se distinguent par aucun raffinement visible. Dans le monde, les femmes à qui on le présente le trouvent laid. Cependant, elles ne nient pas que ces traits abrupts, cette maigreur brune et chaude, puissent paraître intéressants, sympathiques et presque beaux… Et peut-être regrettent-elles que, trop souvent tournés vers quelque mystérieux problème dont l'énigme les embrume, ces yeux, d'un gris changeant où dort le bleu ardent de la flamme, n'en éclairent que si fugitivement la sculpture maladroite et puissante.

Les voici au café de la Restauration, buvant un cocktail, en plein air.

— Dites-moi, Kerjean, quand vous étiez à l'Ecole centrale, avec
Etienne Davrançay et mon cousin Lignière, — celui qui prospecte à
Madagascar, — vous alliez souvent chez Mme Davrançay?

— Très souvent. Davrançay et moi, nous nous réunissions chaque soir pour préparer les examens. J'étais seul à Paris et récemment arrivé de ma province. Comme Etienne, j'avais, tout jeune, perdu mon père. Ma mère était restée à Fougères, auprès du vieux tilleul… Ce fut, je crois, mon isolement de grand orphelin de vingt ans, livré à lui-même et aux périls de Babylone, qui me valut tout d'abord la sympathie vraiment cordiale et maternelle de Mme Davrançay et m'ouvrit sa maison, où je fus reçu en ami… J'en suis demeuré l'hôte habituel et bien reconnaissant pendant plusieurs années… jusqu'à cette affreuse catastrophe… vous avez su?…

— Oui… une explosion de chaudière… Etienne Davrançay et deux de ses ouvriers tués… une horreur sans nom!… Mais vous voyez toujours Mme Davrançay?…

— Certainement… mais, depuis la mort de son fils, Mme Davrançay n'habite plus guère qu'en passant son hôtel de la rue d'Offémont…

— On m'a dit… Elle ne quitte la Peuplière que pour Monte-Carlo en hiver, Vichy, Aix en été… Etrange cette passion du jeu s'emparant aussi complètement d'une femme de cet âge!

— J'ai toujours vu Mme Davrançay jouer avec fièvre, même dans son salon très familial…

— Heureusement que Mme Davrançay a de quoi faire!

— Mais j'ignorais que vous fussiez en relations avec Mme Davrançay,
Lecoulteux?…

Le visage rose de Lecoulteux exprimait une satisfaction discrète.

— Puisque vous êtes un fidèle de l'hôtel de la rue d'Offémont et du petit château de Montjoie-la-Peuplière, Kerjean, vous connaissez Mlle Phyllis Boisjoli, la filleule, la pupille de Mme Davrançay… C'est elle que j'aime.

— La petite Phyl!

La surprise avait fait sursauter Kerjean.

— La petite Phyl! répéta-t-il. Mais c'est une enfant!

— Elle a dix-huit ans… moi, vingt-cinq… répliqua Lecoulteux. Pas si enfant, d'ailleurs! Quand l'avez-vous vue?

— Mais, hier… J'ai rencontré Mme Davrançay et sa filleule à la laiterie du Nouveau-Parc. La filleule savourait de grande tartines et de la crème… La petite Phyl!… Je crois bien que "Mlle Phyllis Boisjoli", comme vous dites, ne cessera jamais tout à fait d'être à mes yeux la gamine à qui je racontais des histoires et qui, dans les jeux extravagants auxquels je prenais part — le plus souvent avec la mission de délivrer un princesse captive — m'appelait le "Bon-géant"… J'avais vingt ans… j'en ai trente et un… calculez!"

— Depuis ces temps préhistoriques, suggéra Lecoulteux, Phyllis
Boisjoli a quelque peu changé!

— Oh! elle a beaucoup grandi… mais en vérité, c'est toujours ma mignonne et folle petite compagne de naguère… Comment voulez-vous que je puisse voir en elle une demoiselle à marier?

Intérieurement, Kerjean ajoutait:

— Comment voulez-vous que je puisse voir en vous un mari pour elle?

Et soudain, cette idée d'un mariage entre Lecoulteux et la petite Phyl lui parut si absurde qu'il se mit à rire, joyeusement, de ce rire jeune, de ce rire neuf qui lui était propre.

— Ma mère a pensé que Mlle Boisjoli serait une femme pour moi…

— Et avez-vous quelque raison d'espérer que Phyllis partage cette opinion de Mme votre mère?

— Mon Dieu, cher ami, pas encore… Je sais que je ne suis pas ce qu'on appelle un homme séduisant… et je sais que je ne suis pas un homme riche… Vingt-cinq mille francs de rente, qu'est-ce que cela?… Mais Mlle Boisjoli se trouve dans une situation particulière…

— Ma vieille amie chérit et gâte sa pupille comme la plus tendre des mères… Elle la dotera certainement.

— On dit même que, n'ayant plus d'héritier direct, elle compte lui laisser sa fortune… Mais, voyez-vous que j'épouse Phyllis avec une dot de cent ou deux cent mille francs… et qu'un beau jour Mme Davrançay — qui est de complexion apoplectique — meure intestat?… Ah! je serai bien, moi!

Le rire de l'homme primitif sonna de nouveau.

— De ce que l'on soit "follement épris", il ne faudrait pas conclure que l'on fût tout à fait fou, mon cher, protesta Lecoulteux. Et je vous assure qu'on peut, en telle occurrence, raisonner et prévoir sans être pour cela moins amoureux. Il y a ici d'autres jeunes gens qui admirent Mlle Boisjoli autant que moi et qui, jusqu'à présent, ne se sont pas plus déclarés que moi…

— Qui par exemple?

— Le petit docteur Sorbier…

— Un gentil garçon… très intelligent, très sérieux.

— Peuh! Si l'on veut… Puis Fabrice de Mauve.

— Le romancier?

A ce nom connu, presque célèbre, Kerjean avait froncé les sourcils. Il l'avait plusieurs fois rencontré, il revit Fabrice de Mauve, la silhouette jeune, fine, expressive de grâce et de force, le beau visage délicat et viril, les lèvres amoureuses, les yeux d'eau glauque, le regard aigu, insistant, qui observait et voulait séduire.

Kerjean ne méconnaissait point le talent littéraire de Fabrice de Mauve, mais cette psychologie exaspérée, à la fois douloureuse et cruelle, ce parti pris d'esthétisme, mêlé à l'observation de la réalité palpitante, cette sensualité subtile et presque maladive, cette langue nerveuse qui allait de l'extrême raffinement à l'extrême brutalité, avec des mots rares, des images somptueuses, l'irritaient dans ses préférences instinctives pour une conception plus robuste, plus saine et aussi plus harmonieuse de l'art et de la vie. Et ce qu'il savait ou devinait de la personnalité morale de l'écrivain lui était moins sympathique encore. Cette vanité, assoiffée de lucre et de réclame, cet arrivisme insinuant et forcené qu'habitait une élégance un peu hautaine de grand seigneur-poète, rebutaient sa droiture ombrageuse, ennemie jusqu'à l'absurde peut-être de tous les compromis, de toutes les concessions, de toutes les habiletés calculées en vue du succès ou du gain.

— L'homme dangereux, celui-là, hein? dit Lecoulteux qui avait surpris sur le visage de Kerjean le reflet fugitif de sa pensée. L'homme à femmes?

Kerjean eut un léger haussement d'épaules. Rapproché de l'image légère et virginale que, depuis un moment paroles et souvenirs évoquaient en lui, le terme que Lecoulteux venait d'employer lui parut déplaisant.

— C'est possible, dit-il… Mais ma petite amie Phyllis n'est pas une femme… heureusement!

Lecoulteux parut réfléchir:

— Et vous, Kerjean… vous? Vous ne songez pas à épouser Phyllis
Boisjoli?

Kerjean rit de bon coeur.

— Moi, épouser la petite Phyl? Mais, mon pauvre Lecoulteux, je viens de vous dire que je l'ai vue naître, ou à peu près… Sans compter que j'ai déjà toutes les manies d'un vieux garçon endurci…

Il s'était levé et il avait payé les consommations.

Kerjean s'éloigne, d'anciens souvenirs se réveillent.

Cette petite Phyl! N'était-ce pas hier qu'elle accourait au coup de sonnette toujours reconnu?

— Bonjour, Kerjean… Tu as piqué un dix-neuf en descriptive? Bravo!
Et la "colle" avec Louf d'Amphi?

Imitant Etienne, elle disait Kerjean tout court et tutoyait fraternellement son grand camarade. Les noms et les surnoms de tous les professeurs lui étaient familiers, comme aussi l'argot de l'école, dont les mots inélégants étaient gentils dans sa bouche. Elle avait une voix charmante, cristalline, qui donnait à ses paroles une grâce spéciale.

Quand la petite Phyl entre-bâillait la porte du cabinet de travail et montrait son nez rose, Etienne se fâchait, mais Kerjean essayait d'arranger les choses.

Le "Bon-géant" s'avouait l'esclave docile de la toute petite princesse qui l'entraînait à sa suite dans le monde enchanté des contes et des jeux. A Kerjean, un seul rôle était dévolu, celui du Bon-géant: génie puissant et tutélaire, personnage épique et fabuleux, le Bon-géant devait être de toutes les histoires.

Lorsque la petite Phyl avait été grondée, — ce qui arrivait tout de même quelquefois, — et qu'elle avait beaucoup de chagrin, c'était près du grand ami qu'elle se réfugiait: "Console-moi, "Bon-géant", je suis si méchante! Il n'y a plus que toi qui m'aimes!" sanglotait-elle.

Et les années se sont succédé sans que Guillaume Kerjean cessât d'être le meilleur et certainement le plus sincère sinon l'unique ami de Phyllis Boisjoli.

Ils ne se voient plus aussi souvent. Cependant leur intimité a conservé, en dépit du temps écoulé et des conditions de vie nouvelles, le même caractère d'affection confiante et d'allègre camaraderie. Leurs causeries sont aussi amicales, aussi gaies, parfois aussi folles que leurs jeux de jadis.

Le printemps dernier, Kerjean a revu Phyllis à Paris. Elle avait grandi, elle avait embelli sans rien perdre de sa grâce étrange, un peu mystérieuse, ni de cette apparence d'extrême fragilité. Elle avait gardé sa voix enfantine. Toute la jeunesse de son âme riait au coin de ses lèvres innocentes et dans ses yeux ravis.

Kerjean l'a trouvée charmante, claire et fraîche comme l'aube.

Pauvre petite Phyl! Voici déjà que les calculs égoïstes, les basses rivalités, les convoitises des hommes, tant de choses mesquines, viles ou brutales, dont elle ne soupçonne rien, vont s'agiter autour d'elle, l'arracher peut-être à ses limbes heureuses…

Pauvre petite Phyl! Kerjean sourit. La petite Phyl lui apparaît telle qu'hier au nouveau parc, savourant son goûter de tartines et de crème!… Est-il possible qu'en cette enfant on puisse voir une épouse, aimer, désirer une femme?

II

Ce soir-là, Kerjean traversa, au milieu d'une invasion grouillante de chaises et de gens, la terrasse illuminée du casino où le concert de neuf heures allait commencer et se hâta de gagner le jardin. Déjà l'orchestre préludait. Kerjean porta sa chaise au delà des parterres.

Un léger cri jaillit tout près de lui, une voix singulièrement limpide dit: "Bonjour, Kerjean!"

— Bonsoir, petite Phyl! répondit-il étonné et joyeux. Que faites-vous ici toute seule?

— Je ne suis pas venue seule… Mlle Ribes veille sur moi… Tenez! La voici qui s'avise de mon tête-à-tête avec un fantôme masculin et accourt… au risque de se faire voler son fauteuil!… Nous avons conclu un traité, et elle me laisse écouter le concert de ma place favorite.

— Oh! Phyllis, comment pouvez-vous dire que vous écoutez le concert d'ici? Monsieur Kerjean, soyez juge! protesta d'une voix dont la révolte était tendre, Mlle Ribes qui s'était approchée et tendait amicalement la main au jeune homme.

— Kerjean ne peut me donner tort, chère vieille obstinée, puisqu'il avait choisi la même place que moi.

— Que répondre à cela, mademoiselle? demanda Guillaume en souriant à
Mlle Ribes, une grande vieille personne aux yeux naïfs et fidèles, qui
était depuis plusieurs années la demoiselle de compagnie de Mme
Davrançay.

— Un concert au casino, voyez-vous, Kerjean, déclara Phyllis, un concert en plein air, le soir, c'est fait pour être écouté de loin, par des gens qui rêvent… C'est fait pour n'être entendu qu'un peu, en phrases inachevées, en mesures éparses, en notes errantes qui voltigent sans lien, sans but, comme des papillons gais ou des pensées mélancoliques. J'aime qu'on puisse, en fermant les yeux, imaginer qu'on ne sait plus très bien d'où viennent ces sonorités égarées dans la nuit, parce qu'on ne sait plus très bien où l'on est soi-même… Mlle Ribes, puisque Kerjean est là et peut me garder, je vais vous installer, là, au pied de la terrasse… Vous ne perdrez aucune note… Kerjean, vieil ami, allons nous asseoir dans ma forêt parfumée.

Elle se dressait au milieu d'une grande flaque de clarté, fine, précieuse. Sa robe simple et harmonieuse était faite d'une étoffe soyeuse. C'était vaporeux, imprécis et charmant. Un grand chapeau de tulle encadrait d'une nuée sombre les brillants cheveux blonds, bouffants à peine, le visage clair aux pommettes délicates, un peu saillantes, les longs yeux, où riait la douceur innocente d'un très jeune regard.

Kerjean regarda Phyllis.

— Vous avez l'air d'une petite fée de l'aurore qui, par malice, se serait enveloppée des plus jolies lueurs du crépuscule…

— Vous êtes fort galant, Kerjean.

Ils avaient repris leurs chaises, sous les arbres, près de la grille d'enceinte.

Il y eut un silence. Kerjean savait qu'à cette heure, Mme Davrançay, assise à une table de "baccara" ou de "chemin de fer", appartenait toute à son démon, et que Phyllis redoutait toujours d'entendre une parole qui les évoquât.

— Je croyais, reprit-il, que vous ne deviez pas venir au casino, ce soir, Phyllis?

— Qui vous a dit cela?

— Un adorateur.

— Un adorateur?… Lequel?

— Lequel! Voyez-vous cette belle assurance.

— Ne me taquinez pas, Kerjean! "Lequel", ça veut dire simplement le docteur Sorbier ou M. Lecoulteux?… Il n'y a pas là de quoi se montrer orgueilleuse.

Tiens! pensa Kerjean, la petite Phyl oublie un nom… Mais il se garda de toute allusion à celui dont on ne lui parlait pas.

— Alors, c'est le docteur Sorbier que vous avez rencontré aujourd'hui,
Kerjean?

— Non, c'est Lecoulteux.

— Roro?… Pauvre Roro!

— Pauvre Roro! Son affaire est claire à celui-là!…

— Vous ne voudriez pourtant pas me voir épouser Lecoulteux?

— Ni Lecoulteux ni personne… pour le moment. Vous êtes trop jeune, petite Phyl!

Phyllis se tut, la mine songeuse, puis elle se mit à rire très gaiement… Kerjean répéta mentalement: Oui, certes, elle était trop jeune.

— Kerjean… si j'aimais, Kerjean, j'aimerais beaucoup… j'aimerais trop

Trop!… J'espère que non.

— Est-ce que vous avez déjà aimé trop, Kerjean?

— Oh! jamais!

Son accent convaincu amusa la petite Phyl.

— Vous n'avez jamais désiré vous marier?…

— Non. Je crois bien que la carrière d'un vieux garçon me plaît trop pour que j'en change.

— Oh! il est certain que, quand on est arrivé à trente ans sans se marier, dit-elle du ton dont elle eût cité l'âge de Mathusalem… C'est vrai, Bon-géant, que vous avez déjà un peu l'air d'un vieux garçon… Vous savez, le Bon-géant ne se mariait jamais dans les contes… Kerjean, quand j'aurai trente ans et que je serai une très vieille fille, nous nous réunirons pour vivre ensemble…

— Petite Phyl, insinua doucement Guillaume, dans les contes, la princesse se mariait toujours…

— Oui, mais il y avait le prince Charmant qui venait la quérir…
Allez-vous l'amener à mes pieds?

— Non, répliqua Kerjean plus sérieusement que la question ne semblait le comporter. Non, je ne connais pas, tout au moins pas encore, le prince Charmant que je voudrais amener à vos pieds, ma petite amie.

Elle soupira sans rien dire.

— On dirait que vous êtres triste, ce soir… et la petite Phyl triste, c'est si étrange, si contre nature!

— Peut-être y a-t-il une petite Phyl que vous ne connaissez pas,
Kerjean?… Je ne suis pas triste, cependant… Kerjean, vous ne m'avez
rien dit de vous… Vous devez être fier des succès de la maison
Patain?… Vous ne volez pas dans les meetings?…

— Je vole pour faire des essais, et aussi quelquefois, pour ma propre joie… Il faut avoir fait de l'aviation pour connaître l'ivresse de la solitude absolue à sept cents mètres au-dessus du sol…

— Alors, vous ne voudriez pas m'emmener vers les étoiles?

L'orchestre jouait avec emportement une rapsodie inquiète et barbare. — Kerjean, dit Phyllis, allez dire à marraine que je rentre à l'hôtel tout de suite. Je suis très lasse…

Comme Kerjean prenait congé d'elle, elle ajouta:

— C'est demain que vous déjeunez avec nous?…

— Entendu, petite Phyl… à demain.

Kerjean retint un moment la main souple qui s'était abandonnée à sa main.

— …Laissez vos diables bleus dans la "forêt", ajouta-t-il.

S'inclinant légèrement, il chercha les yeux qui n'avaient jamais fui les siens, et, tout de suite, il les trouva, chastes et souriants, mais, pour la première fois, il eut l'impression de n'avoir pas vu le fond de ce regard frais, pur et sombre comme l'eau des abîmes.

III

Penchée au-dessus de la grande boîte ronde que lui présentait un petit marchand, Phyllis faisait jouer le tourniquet grinçant, et gagnait ainsi au hasard ce qu'elle appelait son "goûter du matin".

— Mademoiselle… Voulez-vous des "pliés" ou des "cornets"?…

Les "pliés" avaient l'air de petits mouchoirs bien repassés, bien lisses… Un "plié" valait deux "cornets"… Cependant les cornets avaient la préférence de Phyllis. Elle appréciait leur finesse tentante et jusqu'au petit quadrillage de gaufre qui parait leur blondeur. Ils s'emboîtaient l'un dans l'autre, et elle les emportait ainsi, les croquant un à un, le long du chemin.

Kerjean, qui achetait des journaux au kiosque, vit Phyllis tout de suite et vint à elle.

— C'est bon le "plaisir, Mesdames"?

— Un régal!… goûtez…

La petite Phyl avait obéi à Kerjean; elle avait laissé dans la nuit les mauvais esprits de sa mélancolie.

— Comme vous voilà fleurie! s'écria Kerjean. D'où viennent ces roses?… du même pays que votre sourire du matin?…

— Je ne puis guère vous répondre… Aucune carte n'accompagnait l'envoi…

Ils marchaient indolemment sous les arbres. C'était charmant pour causer en badinage. Phyllis se mit à rire.

— Eh bien… oui, là… mon bouquet était signé. Il y a trois jours, j'ai dit à quelqu'un — sans arrière-pensée, je vous assure — que ma fleur favorite était la rose France… et aussi, que j'aimais passionnément le subtil parfum des freesias… Mon bouquet est signé… une petite signature légère… invisible… Fabrice de Mauve… Etes-vous content?

Kerjean ne sourcilla pas. Il attendait le nom. Il l'avait lu tout de suite dans les yeux ensoleillés, sur les lèvres joyeuses.

— Je le croyais absent, Fabrice de Mauve?

— Il l'est, en effet, depuis deux jours… à cause d'une pièce de lui qu'on représente à Dieppe… Mais les fleurs venaient de Paris… (Elle croqua un nouveau cornet.) Kerjean, tournons à gauche… I y a dans la rue Cunin-Gridaine un petit collier d'améthystes que je veux acheter… Vous connaissez Fabrice de Mauve?

— Très peu.

— N'importe… Que pensez-vous de lui?

— C'est un très joli garçon.

— Oh! n'est-ce pas? approuva-t-elle, ravie, sans pressentir même une intention de sarcasme. Mais ce n'est pas tout, Kerjean…

— Non, certes, de Mauve est un écrivain de grand talent. J'espère, toutefois, que vous ne le savez que par ouï-dire…

Phyllis avait rougi.

— Oh! j'ai lu de lui quelques petites choses… des fragments… Et puis le sonnet qu'il a écrit pour moi… un bijou… une merveille…

— J'en suis persuadé…

— Dites, Kerjean, si peu que vous connaissiez M. de Mauve, il vous plaît?

Le jeune homme hésita. Il était franc, mais pas brutal.

— Eh! bien… Non… pas beaucoup, dit-il pourtant.

Phyllis parut confondue.

— Mais pourquoi?

Les yeux rieurs interrogeaient… Et soudain le jeune homme craignit d'éteindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait.

— Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont très dissemblables, je suppose…. Mais je vous le répète, je connais peu Fabrice de Mauve.

— C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez pas… Et quand on ne le connaît pas, il a l'air… un peu impertinent, n'est-ce pas? Je l'ai trouvé moi aussi… au début!… Mais cet air lui sied.

Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voilà prise!

Phyllis s'arrêta devant la vitrine. Elle acheta le collier convoité, puis des épingles à chapeau dont le modèle l'amusait et donna son adresse pour que tout y fût porté.

— Rentrons dans le parc, maintenant, Kerjean.

— Quand partez-vous?

— Après-demain soir… Marraine a changé… Elle change souvent pour les départs.

La voix de la jeune fille était triste, soudain.

— Kerjean vous l'avez vue, hier… dans cette horrible salle de jeu?

Il eut un signe affirmatif.

Après avoir été l'esclave meurtrie et résignée d'un mari qui l'avait épousée pour sa fortune, elle avait été l'esclave heureuse d'un fils affectueux et loyal mais qui ne l'avait pas toujours comprise. La mort de ce fils l'avait livrée ensuite à un penchant violent, bientôt un vice.

Au milieu de cette vie étrange, Phyllis Boisjoli, fille adoptée de sa tendresse avide, n'avait jamais déçu son coeur. Et Phyllis eût pu faire de ce coeur, comme de cette vie, comme de cette fortune, ce que bon lui eût semblé. Mais, inconsciente du doux pouvoir qu'elle exerçait sans y songer, la filleule adorait et respectait les moindres désirs de sa marraine.

…Après le déjeuner dans l'appartement que Mme Davrançay occupait à l'hôtel Excelsior, Mlle Ribes se retira, puis Phyllis, et la vieille dame demeura seule avec Kerjean.

Ses yeux ravis avaient suivi la petite Phyl jusqu'à ce que la porte se fût refermée.

— Comme elle est devenue jolie, n'est-ce pas, Kerjean? Et quelle grâce!… Il ne manque pas de bons apôtres pour me chanter ses louanges… Mais elle est trop jeune.. beaucoup trop jeune… et je ne veux pas qu'on me la prenne maintenant…

— Oui, fit Kerjean, elle est jeune… et portant…

Il s'interrompit. Mme Davrançay rit:

— Fabrice de Mauve, hein?… Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est sérieux, nous verrons bien… Je ne suis pas sans craindre les coureurs de fortune… Et Phyllis sera riche, très riche, mon ami… Je n'ai plus de famille. Ma nièce, Laure Arguin, une vieille fille revêche que je ne puis souffrir… Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma petite Phyl aura la Peuplière… et tout ce que je possède…

Mme Davrançay parla de Phyllis longuement.

— Il y a déjà longtemps, reprit Mme Davrançay, que je pense à ces choses, et j'ai été… lâche, mon pauvre Kerjean… Oui, c'est stupide, jusqu'à présent le courage m'a manqué pour prendre mes dispositions testamentaires… Mais, dès mon retour, c'est décidé, j'appelle mon notaire…

— Madame, fit Kerjean très affectueusement, voulez-vous permettre à l'ami tout dévoué qui se réjouit profondément de votre résolution généreuse, la hardiesse de vous donner un conseil?… Faites l'impossible pour que tout ceci soit ignoré… Notre petite Phyl sera aimée, elle l'est déjà sans doute… Laissez à celui qui l'aimera le mérite du petit acte de désintéressement, de courage qu'il accomplirait en l'épousant sans connaître vos intentions. Si je vous parle ainsi…

—Compris, mon bon Kerjean!… Vous n'avez pas tort…. Et je me méfierai pour elle…

Elle mit un doigt sur sa bouche; Phyllis rentrait.

IV

Très jeune, muni depuis un an seulement de son diplôme d'ingénieur des arts et manufactures, silencieux, réservé, et pourtant aussi hardi dans ses rêves et dans ses conceptions scientifiques qu'il semblait timide dans ses paroles et ses prétentions, Guillaume avait tout d'abord accepté à Levallois-Perret, chez Patain et fils, les fabricants d'automobiles, des fonctions de débutant et une rémunération médiocre. Mais son intelligence aiguë, son infatigable activité, ses intuitions d'inventeur-né, toute cette personnalité prenante s'était rapidement imposée.

Ainsi, quatre ans à peine après sa sortie de l'Ecole centrale, le jeune homme était devenu le collaborateur principal du grand constructeur qui allait, comme les Farman, les Gastambide, les Blériot, attacher son nom aux recherches aéronautiques.

Dès que cette amélioration considérable de sa situation s'était produite, Kerjean avait obtenu de sa mère qu'elle quittât Fougères et s'installât près de lui, aux Batignolles, dans une vieille maison d'aspect provincial, rue Boursault.

On y avait envoyé de Fougères une partie du mobilier de famille. Guillaume avait disposé les meubles avec le souci de donner à chaque chambre la physionomie qu'avait à Fougères la pièce correspondante. Mais Mme Kerjean ne devait pas goûter la douceur de cet accueil de l'enfant chéri parmi les choses familières. A la veille du jour fixé pour son départ de Fougères, une bronchite compliquée de pleurésie l'avait enlevée brutalement à la sollicitude filiale.

Six ans avaient passé. Rien n'avait été changé dans la demeure où Mme
Kerjean n'était jamais entrée, et où, cependant, tout parlait d'elle.
La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mère qui ne
viendrait plus.

Anaïk, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays, tirait vanité du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un grain de poussière. On se mirait dans ses parquets.

Les établissements Patain avaient été reconstruits, très agrandis, à Levallois. Dès le matin, Kerjean s'y rendait, à moins que des essais d'appareils ne dussent avoir lieu à Issy-les-Moulineaux. Le soir, le vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait doux et hospitalier.

Il aimait son tranquille intérieur de célibataire, les soirées qu'il y passait en études et en lectures.

Il était resté Guillaume le Taciturne. Il était devenu l'obscur chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point à prendre de passager.

Kerjean n'avait revu avant leur départ de Vichy ni Phyllis ni Mme Davrançay. Toutes les deux étaient sorties, lorsqu'il s'était présenté à l'hôtel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperçu Phyllis, reconnu son rire… Mais d'autres voix se mêlaient à ce rire, d'autres chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve.

La semaine d'aviation finie, il ne prolongea pas son séjour.

Comme il rentrait rue Boursault, on lui remit une dépêche. Elle était datée d'Aix. Elle disait:

"Mme Davrançay, frappée d'hémiplégie dans la salle de jeu, morte deux heures après, sans avoir repris connaissance."

V

Comme Kerjean s'arrêtait dans la rue d'Offémont pour sonner à la grille de l'hôtel que Mme Davrançay avait habité vingt ans, Lecoulteux en sortait.

— Cher ami! s'écria le bon jeune homme… Je viens de déposer ma carte, pour la petite Phyl… Je vous assure que j'ai beaucoup de chagrin!… J'aimais cette jolie enfant, Kerjean… et si ma mère…

Kerjean l'interrompit:

— Mon cher, laissez donc là Mme votre mère… Et si vous aimez
Phyllis, épousez Phyllis…

Lecoulteux prit le bras de l'ingénieur et l'entraîna de quelques pas plus loin.

— Alors… c'est vrai?… Elle n'a rien… rien, la pauvre petite?

— Trop vrai!… Elle n'a rien… Mme Davrançay n'a pas laissé de testament. Selon la loi, sa nièce, Mlle Laure Arguin, est son unique héritière.

— Quelle misère! murmura Lecoulteux… Quelle misère…"

Il se tut. Puis:

— Vous savez, Kerjean… même maintenant, elle ne voudrait pas de moi, la petite Phyl… C'est un autre qui lui plaît… A Vichy, les deux derniers jours, quand de Mauve est revenu, je croyais qu'on allait nous annoncer les fiançailles. Je vois encore le sourire de la petite Phyl… Mais je connais de Mauve… Maintenant il la demandera encore moins que moi… Pauvre petite Phyl!… Vous l'avez revue, Kerjean, depuis cette journée funèbre?

— Deux fois… Elle adorait sa marraine et la pleure désespérément… Je ne crois pas qu'elle se fasse une idée très exacte des difficultés matérielles de sa situation.

— Elle vous aime beaucoup, Kerjean… C'est elle qui a voulu qu'on vous télégraphiât en même temps qu'à Mlle Arguin.

— Oui, elle sait qu'elle peut compter sur ma fidélité… Je ne l'aime pas d'amour, moi!… Mais, hélas! que peut-on pour elle?

— Je pense qu'elle ne va pas rester ici ou à la Peuplière…

— Oh! soyez tranquille, on ne le lui proposera pas… L'attitude et toute la manière d'air de Mlle Arguin sont inqualifiables… Phyllis est subie quelques jours… Voilà tout.

— Que va-t-elle devenir?… dites, Kerjean?

— Mlle Ribes, la demoiselle de compagnie de sa marraine, lui cherche une place d'institutrice… ou de lectrice…

— Une place? Pauvre gosse!…

— La petite Phyl institutrice! Cela semble absurde, n'est-ce pas?

— Quelle misère! Quelle misère!

Et prenant congé de Kerjean, il s'éloigna. Celui-ci le suivit des yeux un moment, et alla sonner à la grille de l'hôtel.

Une anxiété, presque une angoisse, l'étreignait. Il aimait cette enfant comme une petite soeur, très doucement, très précieusement, de l'affection que les forts donnent aux faibles.

Maître Baudin, à qui Mme Davrançay avait maintes fois confié ses intentions testamentaires, avait rappelé à Mlle Arguin qu'en recueillant Phyllis la défunte avait entendu s'acquitter d'une dette contractée au lit de mort de Marcel Boisjoli. Il lui avait suggéré la possibilité d'une mesure qui, en l'occurrence, semblait assez équitable: reporter sur la tête de la jeune fille la petite pension qu'elle-même, alors dans le besoin, avait reçue de sa tante, pendant près de trente années. Mais Mlle Arguin s'était montrée irréductible.

Kerjean s'était à son tour autorisé de sa dernière conversation avec Mme Davrançay pour risquer une démarche. Il avait parlé avec chaleur, il s'était cru persuasif. Ses arguments s'étaient brisés contre l'aversion froide et inflexible qui avait découragé maître Baudin.

— Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle déclaré. Comme tant de jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mère, elle gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire…

Guillaume avait regardé la vieille fille.

— Le travail est la plus belle et la plus saine des écoles, mademoiselle, mais il est difficile aux femmes qui n'y ont pas été préparées… Avez-vous pensé à tous les dangers qui peuvent guetter une jeune créature abandonnée dans la lutte, sans argent, sans gagne-pain, jolie… et innocente comme un petit enfant?

Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'était pris à la croire touchée, émue peut-être dans sa terreur sacrée du mal. Mais presque aussitôt ces paroles étaient tombées glaciales:

— Une honnête fille, une bonne chrétienne n'a rien à craindre des pièges du monde, monsieur… Aussi bien ne me semble-t-il pas que Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonnée si elle compte beaucoup d'amis aussi ardents à la défendre que… vous!

Une portière se souleva, la jeune fille entrait.

Elle tendit ses deux mains à Kerjean qui les serra et les garda un moment dans les siennes.

— Oh! Kerjean, mon ami!… Comme vous êtes bon!

Elle avait maigri. Elle s'assit sur une petite chaise basse.

Devant ce visage navré, dire: "Avez-vous décidé quelque chose? Quels sont vos projets?…" Il n'osait pas… il ne voulait pas… Jamais il n'avait mieux compris l'impuissance profonde de son amitié d'homme.

Le silence pesa sur eux.

Puis la voix fragile reprit:

— Un emploi m'a été proposé… Des gens qui passent deux mois à Houlgate veulent emmener une jeune institutrice pour surveiller leur petite fille et la faire travailler… S'ils sont contents, ils garderont l'institutrice à Paris…

Kerjean prit une des mains pâles et, sans un mot, y appuya ses lèvres.

— J'aurai voulu pleurer en paix… Et voilà… cela ne m'est plus permis…

— Ma pauvre enfant, fit Kerjean, vous me faites plus de peine encore avec votre calme d'aujourd'hui qu'avec vos sanglots éperdus d'il y a trois jours… Vous êtres très courageuse pourtant…

— La pauvre Ribes a cherché, en même temps pour elle et pour moi… Mlle Arguin m'avait également offert son appui… Elle compte sur le travail pour me régénérer… Et peut-être est-elle bien aise de se débarrasser de moi.

— Cette créature est odieuse!…

Un petit sourire triste parut sur la jeune bouche.

— Mon vieux Kerjean, vous êtes furieux qu'elle ait tout cet argent… qui, par le fait, lui revenait de droit.

— Oh! ce n'est pas son argent que je lui reproche, corrigea le jeune homme.

— Vous lui reprochez aussi ses mauvais sentiments envers moi… Mais sont-ils sans excuses? Marraine, la chère marraine, si bonne pourtant, n'a jamais aimé sa nièce… qui le sentait bien… Moi, je trouvais Mlle Laure infiniment sévère, horriblement ennuyeuse… j'étais polie avec elle, rien de plus… Comment eût-elle aimé la fillette indifférente qu'elle accusait de lui avoir pris le coeur… et aussi, Kerjean, — oh! oui! maintenant je le comprends!… — la fortune de sa tante? Elle était la parente pauvre, oubliée, négligée, à peine supportée.. J'étais l'étrangère heureuse, aimée… oh! si aimée! si aimée!… Oh Kerjean, maintenant, je n'ai plus personne qui m'aime, personne… que vous, mon ami!

Le coeur serré, Kerjean pensait au temps où, toute petite et tendrement chérie, Phyllis lui disait les mêmes paroles.

— Ma pauvre enfant, le Bon-géant tient à rester votre "meilleur et unique ami". Cependant, vous avez d'autres amis, Phyllis…

Les yeux brillants de Phyllis s'arrêtèrent sur les siens.

— Kerjean, si vous aimiez une jeune fille et qu'elle se trouvât dans l'horrible situation où je suis,… est-ce que vous l'auriez laissée plus d'une semaine sans un mot de vous?… Est-ce que vous ne viendriez pas la voir?… Est-ce que… dites, Kerjean?

— Petite Phyl, il y a des questions de bienséance, de correction… Peut-être, après tout, est-il plus discret, plus délicat de la part d'un homme qui aime de ne pas choisir un moment…

Phyllis l'interrompit:

— Oh! Kerjean… Dire ou écrire à une pauvre enfant: "Vous n'êtes pas seule dans la vie, je vous aime… Faites un signe et je… Kerjean, vous, vous auriez…

— Ma petite Phyl, fit Kerjean avec une douceur tendre et quasi paternelle, ces mots-là, quelqu'un avait-il le droit de vous les dire?

— Mon ami, vous savez déjà qu'il s'agit de M. de Mauve… Je l'avais rencontré le printemps dernier à Paris… Nous l'avons retrouvé à Vichy… Il me plaisait beaucoup!… Le monde entier prenait un air de fête, parce que je pensais : "Il m'aime!". Les derniers jours, surtout!… J'étais si heureuse! Il ne s'occupait que de moi… Il ne voyait que moi!… La veille de notre séparation, à Vichy, il a saisi ma main et l'a effleurée de ses lèvres… Oh! à peine!… Mais il ne m'a jamais dit un mot d'amour… Depuis… il ne m'a plus donné le moindre signe de vie…

Une telle angoisse tendait le regard qui interrogeait les yeux de
Kerjean que, troublé par cette supplication muette, le jeune homme dit:

— Je vous répète que de Mauve a pu craindre d'être indiscret… Des scrupules…

— Si je m'étais aussi cruellement trompée sur Fabrice de Mauve, Kerjean, reprit la jeune fille, je ne pourrais plus l'aimer, parce que… je le mépriserais… Mais il y aurait quelque chose de brisé… de mort en moi… Maintenant, il faut que je parte… dans trois jours!

Kerjean la regardait avec une pitié infinie.

— Vous m'écrirez.

— Oh! très souvent… Je vous raconterai les choses… Peut-être la fillette sera-t-elle gentille…

— Mlle Ribes connaît les parents?

— Je ne crois pas… Ce sont, paraît-il, des gens très honorables… J'espère que je leur plairai… Mais quelle drôle d'institutrice je ferai, Kerjean! Je ne possède pas le moindre parchemin, je dessine un peu, je chante un peu, je joue un peu de piano… Si mon élève allait être plus instruite que moi?

— Elle vous adorera… Maintenant, petite Phyl, écoutez… Promettez-moi que vous n'hésiterez jamais à vous adresser à moi… si quelque difficulté surgissait…

— Je vous le promets… Vous viendrez me dire adieu, à la gare?

— A la gare, non… Vous ne partez pas seule… et l'on pourrait trouver étrange…

Elle ne put s'empêcher de rire.

— J'oubliais…

…"Pauvre petite," pensa Kerjean lorsqu'il l'eut quittée. Ainsi que Lecoulteux, Kerjean considérait comme certaine la défection de Fabrice de Mauve. Quel piège avait été, pour l'âme naïve de Phyllis, cette duplicité banale!… Que la pauvre enfant connût, en même temps que l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le déchirement de l'abandon; que si jeune, si sincère, elle eût heurté déjà son coeur à la froide lâcheté d'un homme… c'était par trop cruel!

VI

"Houlgate, Villa des Vagues, 18 août.

"Vous m'avez recommandé de vous écrire, mon ami Kerjean… A peine arrivée à Houlgate, à peine installée dans ma chambre de Pichin, je m'assois à ma table, devant la fenêtre ouverte toute grande sur la mer, et je prends ma plume…

"Ce n'est pas qu'il me semble avoir beaucoup à vous conter… Mais je suis seule, je suis triste… Tout est froid et noir autour de moi, et j'ai besoin de sentir présent, malgré la distance, votre coeur d'ami, votre grand coeur si fort, si chaud, si bon.

"Kerjean, combien j'étais insouciante et gaie ce matin du mois dernier où je croquais des cornets de plaisir… Je croyais au bonheur, alors; j'y croyais comme on croit à quelque chose dont on n'eût jamais songé à douter…

"Et ma marraine est morte!… Et quand je cesse de penser à ma pauvre marraine que je ne verrai jamais plus, c'est pour penser à quelqu'un dont je suis peut-être plus séparée maintenant que si mort était entre nous. Alors je n'ai plus de courage.

"Mais je vous écris des choses sans but… Mon élève est gentille, pas très jolie, mais toute souriante et bonne à embrasser comme un bébé. Vous aviez raison, je crois qu'elle m'aimera. Elle m'a dit: "Je suis contente, vous avez l'air d'une grande petite fille!"

"Mme de Valois doit être remarquée partout comme une fort belle personne. Ses traits sont réguliers, sa taille superbe. Elle est très froide mais extrêmement courtoise.

"M. Valois est beaucoup moins bien que sa femme. Je ne crois pas qu'il appartienne au même milieu social. Son aspect physique, ses manières, son langage sont lourds et assez vulgaires, mais il a l'air d'un très brave homme. Il adore sa fillette et me témoigne une bienveillance cordiale. Quand il parle de la petite Liliane et de moi, il dit "les enfants"… En route, il nous a acheté à toutes les deux des bonbons… C'était gentil… Mais comme ces gens me sont étrangers, indifférents à moi et à mes peines!

"Au revoir, mon ami, répondez vite.

"Bon-géant, aimez toujours votre petite

"Phyl."

"Villa des Vagues, 20 août.

"Merci, mon bon Kerjean; votre lettre qui me parle, votre lettre qui me gronde, votre lettre qui m'aime, votre lettre est vous tout entier!… Elle me fait du bien.

"Vous dites: "La vie est là qui nous prend, qui nous entraîne; il nous faut marcher, poursuivre notre route…" Vous dites: "A votre âge, le devoir est aussi d'espérer…"

"Je ne sais pas si j'espère, mon ami, mais je vis et les jours passent. La petite Liliane est charmante. Ses paroles, ses rires, ses baisers me sont doux. Nous jouons ensemble sur la plage. Je raconte les histoires d'autrefois, les histoires du Bon-géant.

"Mon élève? Je me demande ce que lui enseigne… Elle est paresseuse comme une chenille… et il fait si chaud! C'est cruel d'imposer aux enfants un travail de vacances. Je lui ai donné un très bien… Mme Valois a jugé mon indulgence excessive et me l'a reprochée. Elle est assez hautaine et ne me plaît guère. Ses belles manières, son beau langage, sont véritablement les plus fastidieux, les plus insipides du monde. Je crois qu'elle ennuie aussi son mari, mais il est très patient avec elle.

"Au revoir, mon ami. Je vous promets d'être vaillante.

"Bien affectueusement.

"Phyllis."

"Villa des Vignes, 27 août.

"Vous êtes bon de me répondre si fidèlement. Je voudrais vous écrire des lettres intéressantes, mais je ne suis libre que le soir…

"La plage fait les frais de nos plus grands plaisirs, à Liliane et à moi. Puis nous prenons des bains. Je nage comme un poisson, vous savez? C'est un instinct chez moi. M. Valois pense qu'il doit y avoir, dans ma plus lointaine ascendance, une petite sirène dont je porte la ressemblance mystérieuse.

"Nous faisons aussi de longues promenades à travers la campagne, au hasard des plus ravissants chemins creux… Quelquefois, M. Valois nous accompagne. Il manque décidément de toute espèce de distinction, mais je le préfère à sa femme, parce qu'il est simple, cordial, et toujours de bonne humeur. Il a connu beaucoup de gens, d'hommes politiques, d'hommes de lettres. Sa grosse tête fourmille de souvenirs anecdotiques, et ses récits très vivants, sa manière de conter m'amusent. Le soir, quand Mme Valois ne parle pas d'aller au casino, Liliane va chercher son père, et nous jouons au jeu d'oie tous les trois, à moins que ce ne soit au Nain jaune…

"Mon cher Kerjean, voilà ma vie! La vôtre est peut-être plus paisible encore, mais votre lettre est un hymne au travail! On vous devine pris, conquis, enivré… De "chercher" vous passionne.

"Vieux Kerjean, comme j'aimerais vous voir.

"Je vous aime bien.