GUY CHANTEPLEURE
LES
RUINES EN FLEURS
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
| FIANCÉE D’AVRIL, 31e édition (Ouvrage couronné par l’Académie française) | 1 vol. |
| MA CONSCIENCE EN ROBE ROSE, 24e édition (Ouvrage couronné par l’Académie française) | 1 — |
| AMES FÉMININES, 16e édition | 1 — |
| SPHINX BLANC, 22e édition | 1 — |
| L’AVENTURE D’HUGUETTE, 16e édition | 1 — |
| LE BAISER AU CLAIR DE LUNE, 20e édition | 1 — |
| LA FOLLE HISTOIRE DE FRIDOLINE, 20e édition | 1 — |
| MALENCONTRE, 23e édition | 1 — |
| LE HASARD ET L’AMOUR, 15e édition | 1 — |
| LA VILLE ASSIÉGÉE, 9e édition | 1 — |
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
A UNE JEUNE FILLE
Qui m’avait demandé d’écrire pour elle « une histoire très romanesque et un peu invraisemblable. »
G. C.
LES RUINES EN FLEURS
PROLOGUE
— D’un frais chaperon de verveine,
Mes blonds cheveux seront coiffés,
Sur mon corselet de…
Un fichu blanc…
… Dans le petit salon qu’elle appelait son cabinet de travail et où se pouvait, effectivement, deviner, en dépit des tentures à bouquets roses, des étagères frivoles, des bonheurs-du-jour ouvragés et de mille inutilités délicieuses les habitudes d’esprit d’une jeune fille intelligente et studieuse, mademoiselle Irène de Champierre apportait toute son attention à chercher, sous les yeux de son « maître de poésie », une rime qui répondît au mot « verveine » et s’adaptât congrûment au troisième vers de la chanson qu’elle composait.
La beauté de mademoiselle de Champierre contrastait fort avec la joliesse des bergères et des colombines qui folâtraient, vêtues de clair et baignées de lumière blonde, sur les trumeaux de son boudoir. Sa taille un peu haute, sa grâce un peu fière, eussent paru mieux faites pour le luxe somptueux du grand siècle que pour les élégances raffinées du siècle suivant ; cependant la poudre seyait singulièrement à son teint de brune et surtout à ses yeux veloutés — des yeux admirables qui étaient aussi des yeux charmants et qui avaient bénéficié à la cour d’une sorte de célébrité sympathique, depuis le jour, déjà passé d’un an, où, voyant par hasard le comte de Champierre sans sa fille, la tout aimable Dauphine Marie-Antoinette avait amicalement exprimé l’espoir que rien de fâcheux n’eût retenu au logis « les plus beaux yeux du monde ».
— « D’un frais chaperon de verveine… Mes cheveux blonds seront »… Monsieur Antonin, est-ce que « futaine » rime avec « verveine » ? parce que… au lieu de corselet on mettrait… et puis… Monsieur Antonin… monsieur Antonin… ne m’entendez-vous pas ?
A cet appel, réitéré d’une voix bienveillante et presque rieuse, M. Antonin sursauta.
— Oh ! pardon, mademoiselle, fit-il.
— Comme vous êtes distrait ! s’écria la jeune fille. Tandis que je m’impatientais de ne point trouver ma rime, vous restiez là, immobile, fasciné par je ne sais quelle belle pensée, les yeux fixés sur moi… sans me voir très probablement ! Jamais cependant, si vous ne m’aidez, je ne viendrai à bout de ma strophe… La muse aujourd’hui ne me veut guère de bien !
— Veuillez me pardonner, répéta Antonin en prenant des mains de mademoiselle de Champierre le papier déjà tout raturé.
Quand Irène avait manifesté le désir de se familiariser avec les lois de la prosodie française, afin de composer elle-même les romances et les chansons qu’elle aimait à mettre en musique, M. de Champierre avait aussitôt pensé que nul ne serait plus apte à la diriger dans cette étude qu’Antonin Fargeot — un fort honnête garçon que d’aucuns disaient doué d’une intelligence rare et qui, se recommandant auprès des grands seigneurs autant peut-être par ses manières polies, ses vêtements toujours propres et son linge irréprochable que par son érudition, enseignait le latin au frère de la jeune fille depuis plusieurs années déjà.
Antonin Fargeot devait être jeune, mais jamais l’idée ne fût venue à personne de donner un âge quelconque à sa silhouette chétive, à son pâle visage allongé, à son vague sourire dont la douceur résignée se crispait souvent d’un peu d’amertume. Mademoiselle de Champierre avait su juger tout de suite à sa valeur cet homme pauvre, laborieux et fier, et elle l’avait apprécié pour l’élévation de son esprit et l’originalité de ses vues comme pour la dignité de son caractère. Aussi lui témoignait-elle de l’estime et lui parlait-elle toujours avec la plus grande bonté.
— Vous savez, reprit-elle ce jour-là, tandis que l’humble humaniste griffonnait nerveusement quelques mots, vous savez que S. M. la reine Marie-Antoinette a bien voulu accepter à l’avance la dédicace de ma romance et que même elle daignera chanter, au premier soir de musique, les vers que vous corrigez en ce moment ? N’êtes-vous pas très fier de cette faveur accordée à votre élève ?
— J’en suis heureux si vous en êtes heureuse, oui, certes, mademoiselle ; mais il y aurait de ma part, une grande présomption à en être fier !
Comme Antonin Fargeot répondait ainsi en souriant, Irène remarqua que le visage de celui qu’elle appelait gentiment son « maître de poésie » était plus pâle et plus tiré que de coutume et elle s’avisa tout à coup que certains sourires sont plus expressifs de douleur qu’un sanglot.
— Vous me semblez aujourd’hui fatigué et même triste, monsieur Antonin, fit-elle avec sympathie. Souffrez-vous ?
Une lueur de joie passa dans les yeux mornes de Fargeot.
— Je vous remercie, mademoiselle, répliqua-t-il, je ne souffre pas, mais je suis, en effet, très fatigué. J’ai travaillé ces derniers temps beaucoup et presque chaque nuit.
— C’est un tort, déclara mademoiselle de Champierre, votre santé ne résisterait pas à ce détestable régime. Quel est donc le travail qui vous absorbe si complètement ? Vous écrivez un livre, peut-être ?
— Oui, mademoiselle.
— M. de Vaudreuil qui vous a présenté à mon père et qui est, vous le savez, grand amateur des choses de l’esprit, tient en estime l’ouvrage que vous avez déjà publié, une sorte de conte philosophique, je crois ; mais il attend de vous plus et mieux encore, il attend de vous… beaucoup, en vérité ! Il dit — pardonnez-moi de vous rapporter son jugement — continua la jeune fille, que votre cerveau est un merveilleux instrument dont vous n’avez pas encore appris à jouer aussi hardiment qu’il conviendrait. Il vous reproche de manquer d’énergie, de trop douter de vous-même.
— Hélas ! mademoiselle, peut-être devra-t-il bientôt m’accuser d’outrecuidance ! Cette première œuvre n’est en effet qu’un essai timide, mais l’autre…
Mademoiselle de Champierre encouragea la confidence :
— L’autre ? répéta-t-elle.
— L’autre, reprit Antonin Fargeot d’une voix basse et frémissante, l’autre, ce sera le grand, le suprême effort de ma vie… Il y a des années que je la porte en moi. J’y mettrai tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je rêve ! Quand j’y travaille, ma tête s’exalte, s’enflamme comme si j’étais ivre ou fou… et les nuits passent sans que j’en aie conscience… Raillez-moi, si vous voulez, mademoiselle, mais ce livre-là sera un chef-d’œuvre… ou ne sera pas. Écrire et publier un livre quelconque, à quoi bon, en vérité ?
— Bien loin de vous railler, je vous envie ! s’écria ingénument Irène. Être l’auteur d’un beau livre, exercer par la seule force de la pensée, à travers l’espace et le temps, une action qui peut être heureuse et bénie, sur des milliers et des milliers d’êtres humains… quelle admirable destinée !
En parlant, la jeune fille s’était à son tour animée ; « les plus beaux yeux du monde » brillaient d’un éclat éblouissant.
— Oh ! je voudrais pouvoir écrire en ce moment, murmura Antonin Fargeot.
Puis il ajouta très vite :
— J’ai grand besoin d’être encouragé.
— Je suis sûre que vous le serez bientôt par votre œuvre elle-même et c’est là le meilleur des encouragements, fit mademoiselle de Champierre ; mais, si vous ne vous ménagez pas plus, où trouverez-vous la force qui vous est nécessaire pour continuer, pour terminer votre belle tâche ?
Antonin Fargeot sourit encore de son sourire triste.
— Je vais vous surprendre beaucoup, mademoiselle, dit-il, car je n’ai point la mine d’un amoureux. Cependant, cette force, cette persévérance, cette volonté qui ne me sont point naturelles et dont j’ai besoin pour achever mon œuvre, je les ai trouvées jusqu’à présent, je les trouverai jusqu’à la fin, j’espère, dans une grande tendresse… ou plutôt dans le désir ardent que j’éprouve de me rendre digne, à mes propres yeux, d’une femme, d’une jeune fille… que j’aime.
— A vos yeux… et aux siens, je pense ? observa doucement Irène intéressée par cet humble roman.
— Aux siens ?… non… ce serait trop beau !
— Pourquoi ? N’espérez-vous pas l’épouser ?
— L’épouser, moi !… Non, mademoiselle.
— Est-ce donc qu’un obstacle sérieux vous sépare d’elle ?
— Un obstacle… oui.
— Mais les obstacles se franchissent… ou se renversent, insinua avec un sourire confiant la jolie chansonnière.
— Pas celui-là.
— Cependant, si vous deveniez très célèbre, par exemple ?… Mais je suis peut-être indiscrète ?
— Indiscrète, vous, mademoiselle ? Bonne, plutôt, trop bonne…
— Est-ce que ce sont les parents de cette jeune fille qui vous ont refusé sa main ? ou elle qui ne vous aim…
Elle s’interrompit, n’osant pas achever de peur d’être cruelle, attirée pourtant par cette histoire vraie, comme par une fiction séduisante qu’elle eût pu lire.
— Elle ! ah ! Dieu !… jamais la pensée ne m’est venue d’être aimé d’elle… seulement… c’est ma joie, malgré tout, de l’aimer… Je ne la vois pas chaque jour, non… mais chaque jour je sais qu’il se pourrait que je la visse… Puis quelquefois, j’entends son pas, son rire, sa voix qui chante… Plus tard, j’espère qu’elle lira mon livre… je ne puis rien espérer de plus… rien.
Il s’arrêta.
— Pas même qu’un jour elle se montrera touchée d’un amour si profond, si fidèle ?
Antonin secoua la tête.
— Pas même, répondit-il, car elle ne le comprendrait pas, cet amour dont je vis et je meurs tout ensemble… et peut-être y verrait-elle…
Il hésita :
— … une offense, acheva-t-il.
— Ah ! fit mademoiselle de Champierre, tandis qu’une ombre passait sur son front, elle n’est pas…
— Elle n’est pas de ma classe, non mademoiselle, reprit Antonin avec une sorte d’emphase douloureuse. Elle est née, comprenez-vous… moi, je ne le suis pas ! Alors, je pourrais devenir aussi célèbre que M. de Voltaire que je continuerais à ne pas exister pour elle… Et elle épousera sans doute, — avec joie ou indifférence, qu’importe ! — un gentilhomme qui n’aura peut-être jamais eu d’ambition plus haute que d’assister au coucher et au lever du roi et qui considérera comme un honneur d’y faire métier de laquais… Ainsi est le monde !
— Je vous plains, répliqua mademoiselle de Champierre, les yeux fixés sur le papier de la chanson… mais, reprenons… ou plutôt, non… je suis fatiguée…
Et elle se leva.
Sa voix s’était glacée ; son visage s’était fait sérieux, presque sévère.
La figure pâle d’Antonin se bouleversa.
— Ah ! mon Dieu, quelle folie de vous avoir dit tout cela, s’écria le malheureux. Oui, quelle folie… Peut-être un jour, un autre jour, l’auriez-vous su… mais je voulais qu’auparavant mon livre fût achevé, parce que… parce que je vous l’aurais donné… Et maintenant, tout est fini, tout est brisé… Ah ! mon Dieu, mon Dieu, comme on s’entend à se dépouiller soi-même du peu de bonheur qu’on a !
La jeune fille ne répondit pas. Sa contenance était très froide. Cependant ses yeux n’étaient point durs : ils avaient pitié. Debout, à quelques pas d’elle, Antonin Fargeot était si blême qu’on eût pu le croire prêt à défaillir.
— Écoutez, mademoiselle, murmura-t-il, le souffle pénible, oppressé, je vous ai bien aimée… Vous étiez mon âme… Mon âme ! comprenez-vous ? C’est par vous que je vivais, que j’agissais… par vous et pour vous, seulement… Je vous souhaite… oh ! sans amertume, je vous le jure… je vous souhaite d’épouser un homme qui vous aime aussi profondément, aussi absolument que je vous aimais… Adieu.
Irène répéta :
— Adieu.
Alors, éperdu, le jeune homme se précipita vers la porte ; mais là, il se heurta au comte de Champierre qui l’attendait sur le seuil, les bras croisés, un sourire d’ironie pinçant ses lèvres pâlies par la colère.
— Halte-là, fit le vieux gentilhomme comme Antonin s’arrêtait épouvanté, halte-là, monsieur le drôle !… Ah ! M. de Vaudreuil choisit bien ses protégés… Et c’est un joli coquin, en vérité, celui que je comble de mes bontés et qui m’en remercie en insultant ma fille !…
Antonin s’était ressaisi.
— Vous êtes dans votre droit en me reprochant d’avoir trahi votre confiance, monsieur le comte, dit-il, car jamais, ah ! jamais, je n’aurais dû parler… mais vous l’outrepassez en m’injuriant, car je m’enfuyais comme un coupable, après avoir fait l’aveu, non pas d’un espoir quelconque, mais de ma profonde misère… Et ce n’est pas une insulte que l’amour respectueux d’un honnête homme.
Le comte souriait toujours.
— Les voilà bien, messieurs les philosophes ! s’écria-t-il. Je ne serai vraiment pas fâché d’apprendre à l’un d’eux le cas que nous faisons de leurs phrases !
Et, ouvrant la porte, il appela du geste quatre grands laquais qui devisaient en flânant, dans la pièce d’attente.
— Ici et promptement, vous autres ! ordonna-t-il. Qu’on me jette ce drôle à la rue, après l’avoir bâtonné comme il faut !
Irène poussa un cri d’horreur.
— Ah ! pitié, pitié, mon père !…
Mais, brusquement et sans lui laisser le temps d’intercéder pour le pauvre diable qu’elle jugeait plus malheureux que coupable, son père l’entraîna dans une autre chambre.
Quelques instants après, Fargeot se retrouva dans la rue, ivre de douleur et de rage.
Écrasé par le nombre et la force brutale, il avait été bâtonné et chassé par les laquais du comte de Champierre.
Son premier mouvement fut d’aller au lieutenant de police et de l’aviser de l’indigne traitement qu’il avait subi, mais il pensa que jamais justice ne serait rendue contre un gentilhomme, à un pauvre maître de latin.
Alors, il projeta d’attendre le fils aîné du comte dans un lieu public et de l’outrager impudemment au vu et su de tous ; mais il recula à l’idée d’expier, dans un cachot, un défi qui ne serait certainement pas relevé…
Non, pour venger la plus avilissante des injures, un homme tel que lui ne pouvait songer à se faire justice que dans l’ombre, ignominieusement, comme un malfaiteur, par le guet-apens et l’assassinat !
Antonin Fargeot n’espérait plus se venger du comte de Champierre, lorsqu’il rentra dans son triste logis.
Sur sa table, le manuscrit de son livre inachevé semblait l’attendre. Il le prit, il le regarda un moment, immobile… et de grosses larmes roulèrent sur les pages.
— C’est bien fini… murmura-t-il. A quoi bon ? M. de Vaudreuil a raison, je suis faible, timide… sans énergie.
Et lentement, feuille à feuille, il brûla son manuscrit.
Puis il songea sérieusement, comme aussi bien personne ne l’aimait ou ne se souciait de sa misère, à se pendre aux poutres de la mansarde… Mais, ce jour-là même, une longue lettre lui arriva de Roy-lès-Moret, le village où il était né, où ses parents dormaient leur dernier sommeil.
Et cette lettre avait été écrite par Manon Fargeot, la sœur de son père, une vieille tante qui l’avait bercé quand il était petit, qui avait surveillé ses jeux, quand il était devenu plus grand et qui, par la pensée, l’avait suivi de loin, avec amour, depuis qu’il avait quitté le pays…
« … Mon cher Tonin, disait la lettre, je crois bien que tu m’oublies, car tu ne m’écris plus ! J’en prendrais mon parti si je pouvais supposer que ce sont des événements heureux qui détournent ta pensée du village et de ta pauvre tante ; mais, je te connais, va, mon enfant, je te connais bien, et je sais que, joyeux, tu aimerais à me faire partager ta joie !…
» Que t’arrive-t-il dans ce grand Paris ?… Tu travailles et tu souffres, j’en suis sûre ! La vie est dure pour tout le monde, mon fils, et les cœurs comme le tien apprennent vite la douleur ; il est vrai qu’ils trouvent à se donner, à se dévouer, des joies que les méchants ignorent.
» Écris-moi une petite lettre, mon bon Tonin, et conserve-toi pour ta vieille tante qui n’a plus au monde d’autre affection que la tienne… »
En lisant la lettre de Roy-lès-Moret, Antonin Fargeot se rappela son enfance heureuse, son père, sa mère, la bonne tante, seule survivante du passé, et il pleura sur ce passé et il pleura sur lui-même.
Alors, peu à peu la raison lui revint ; il se jugea faible, il se jugea lâche, il pensa que la mort volontaire ne pouvait être considérée, en son cas, que comme une désertion, il essaya de se pénétrer des paroles naïves de Manon Fargeot, de se féliciter de ce que certains cœurs, plus fatalement malheureux que d’autres, fussent par contre favorisés de joies inconnues aux « méchants »… et il résolut de continuer à vivre.
Quelques semaines plus tard, il apprit, par hasard, les fiançailles d’Irène de Champierre.
PREMIÈRE PARTIE
I
LES BAVARDAGES DU CITOYEN POUPONNEL
Tout en découpant sur la table les viandes succulentes qu’il avait lui-même accommodées, tout en versant dans le verre de Pierre Fargeot une jolie piquette rose aussi parfumée que les vignes en fleurs, maître Pouponnel, l’aubergiste des « Armes de la Nation », se gardait de ménager ses mots, car il pensait que, sans causerie, il n’est pas de bon repas.
— Vous me croirez si vous voulez, citoyen colonel, disait-il, — conciliant par ce vousoyement déférent joint à cette appellation égalitaire son respect pour le grade supérieur avec les exigences de ses convictions républicaines, — mais quand vous êtes entré à l’auberge, quand vous m’avez demandé à dîner, comme tout autre voyageur passant par les Audrettes, vos vêtements civils ne m’ont pas trompé un instant… A votre attitude, à votre geste, à je ne sais quoi, j’ai compris tout de suite que vous apparteniez à l’armée et que vous y aviez un beau grade… Pour un peu j’aurais aussi deviné votre nom… On l’a prononcé souvent ces temps derniers, en parlant de l’Italie !… Eh ! oui, citoyen, vous voilà quasi célèbre !… C’est un joli sort d’être colonel à votre âge… et d’avoir conquis son grade à Marengo, sous les yeux du Premier Consul !… Je vous en félicite, en bon patriote !
— Merci beaucoup, citoyen… répliqua le voyageur.
Mais il semblait distrait, soucieux, et l’aubergiste, qui se flattait de dérider ce front grave, s’occupa d’apporter quelque variété à une conversation qui durait déjà depuis un moment.
— … Et vous venez de Paris, citoyen colonel ? interrogea-t-il d’un ton d’heureuse humeur.
— J’y suis arrivé en même temps que le Premier Consul, mais je n’y ai guère séjourné, répondit l’officier, essayant de secouer un absorbement pénible… De Paris, je me suis rendu sans tarder à Brémenville, un village du Nord… C’est de là que je viens.
— Et maintenant, vous retournez à Paris ?
— Non, je vais plus loin… je vais à Moret.
— En tout cas, je suis charmé que les Audrettes se soient trouvées sur votre chemin, citoyen colonel… Quand avez-vous quitté Brémenville ? Hier ?
— Hier matin.
— C’est que je connais bien ce village-là… Un joli pays, pas vrai ?… Des cousins à moi l’habitent et, quoiqu’on ne voisine guère à de si grandes distances, j’ai moi-même passé quelque temps à Brémenville l’année dernière, pour des affaires de famille…
— Ah ! vraiment, fit le colonel Fargeot.
Et il était visible que les affaires de famille du citoyen Pouponnel ne l’intéressaient pas plus que ne l’exigeait strictement la politesse.
L’aubergiste s’étonna sans doute de cette indifférence persistante, car il regarda plus attentivement son jeune client.
— Si la chose n’était pas bien invraisemblable au lendemain d’une victoire qui doit vous avoir mis le cœur en fête, reprit-il, je dirais que vous paraissez triste, citoyen…
Pierre releva la tête.
— Je suis triste, en effet, répondit-il, je suis même plus que triste… je suis malheureux… car, tandis que j’accourais à Brémenville tout fier, tout joyeux de mon grade nouveau, mon père, malade depuis plusieurs jours sans que j’eusse pu en être averti, était à l’agonie… quelques heures à peine après mon arrivée, il est mort dans mes bras…
— Oh ! c’est affreux… et je vous plains bien sincèrement…
Il y eut un silence. Puis, incapable de contenir longtemps la naturelle agilité de sa langue, l’aubergiste demanda :
— Votre père était de Brémenville ?
— Non, mais il y remplissait depuis deux ans les fonctions de maître d’école…
Pouponnel tressaillit, le visage illuminé.
— … De maître d’école… attendez donc ! s’écria-t-il. Fargeot… le citoyen Antonin Fargeot… c’est cela !… Mais je l’ai connu votre brave homme de père… Je l’ai vu à Brémenville, chez mes cousins précisément… Suis-je étourdi de ne pas m’en être souvenu tout de suite ?… Ce n’est pas d’ailleurs que vous lui ressembliez au citoyen Antonin Fargeot, ajouta-t-il enveloppant le jeune homme d’un regard amusé. Il était aussi frêle et mince que vous voilà grand et solide… Et je ne pouvais guère m’imaginer qu’il eût pour fils un aussi bel officier… Ah ! oui certes, un officier fièrement beau !… Je ne voudrais pas vous flatter, citoyen colonel, mais s’il y en a beaucoup de bâtis comme vous dans les armées de Bonaparte, je me figure que les ennemis de la nation n’ont qu’à bien se tenir !
Et, satisfait de sa péroraison, l’aubergiste brandissait d’un geste martial le couteau et la fourchette dont il venait de se servir pour détacher l’aile d’un poulet.
Il est vrai de dire que son jugement admiratif n’avait rien d’excessif et que c’était en effet un très bel officier que Pierre Fargeot — beau non pas seulement par l’ensemble de son être physique, sa haute taille, la sveltesse robuste de ses vingt-quatre ans, beau encore de toute la loyauté, de toute la fierté, de toute la noblesse de l’âme jeune et ardente dont le pur rayonnement éclairait ses traits mâles et transparaissait, en dépit d’un chagrin profondément ressenti, sous la douceur veloutée de ses yeux bruns.
L’aubergiste se tut encore un instant, mais, comme Fargeot ne lui répondait que par un très pâle sourire, l’idée lui vint que l’orphelin attendait un retour courtois au souvenir du maître d’école.
— Pendant ces dernières heures que vous avez passées à son chevet, votre pauvre père possédait-il encore toute sa tête ? questionna-t-il.
A ces mots, l’officier parut sortir d’un rêve, et une singulière réplique lui échappa.
— Je ne sais pas… murmura-t-il comme malgré lui.
— Vous ne savez pas ? répéta Pouponnel étonné.
— Je veux dire que les phrases les plus sensées furent souvent interrompues par le délire, pendant cette triste nuit d’agonie et que le…
Ici, le jeune homme s’arrêta, saisi par une émotion dont il voulait réprimer les manifestations visibles.
— Alors… vous avez connu mon père, citoyen ? demanda-t-il pourtant au bout d’un instant, lorsqu’il sentit que sa voix s’était raffermie.
L’aubergiste était toujours disposé à répondre et à répondre copieusement.
— Je l’ai connu comme on peut se connaître quand on s’est vu deux ou trois fois, citoyen… mais je sais qu’il était fort estimé à Brémenville, pour son savoir d’abord, puis pour sa bonté, sa charité, puis enfin pour ses opinions républicaines qu’on savait de bonne marque… Tenez, je me rappelle maintenant… il m’a conté qu’il avait un fils dans l’armée… et à ce propos, comme je le plaignais d’être séparé de son gars, il m’a dit de belles paroles : « — Vous avez raison, citoyen, depuis huit ans que l’enfant s’est engagé, je suis bien seul et souvent bien triste ; mais quand je pense que c’est moi, le pauvre diable de maître d’école qui ai donné à la République un soldat comme celui-là, je prends en patience le chagrin, l’isolement et j’en arrive à oublier beaucoup d’autres choses encore… » Ah ! oui, c’en était un bon, un pur le citoyen Fargeot !… Et par le temps d’aujourd’hui, an VIII de la République, il ne faudrait pas croire qu’ils courent les rues, les vrais républicains… Il y a même des gens qui disent comme cela que le citoyen Premier Consul…
— Eh bien ? questionna Pierre.
— … qui disent que le citoyen Premier Consul ne l’est pas républicain autant qu’on voudrait, voilà !
— Ah ! vraiment, fit l’officier, ces gens-là disent que le citoyen Premier Consul n’est pas républicain ! Que disent-il donc qu’il est ?
— Ils disent qu’il est… bonapartiste, citoyen colonel, avoua l’aubergiste.
Fargeot souriait plus franchement, amusé de ce verbiage.
— Peut-être l’est-il, en effet, concéda-t-il. Pourquoi la qualité de bonapartiste et celle de républicain seraient-elles incompatibles, puisque nous sommes en république et que Bonaparte est à la tête du gouvernement ?… Mais combien vous dois-je, citoyen, pour votre excellent repas, ajouta le jeune homme, en reculant un peu la table.
— Allons, citoyen colonel, un bon mouvement, décidez-vous à passer la nuit ici, s’écria maître Pouponnel sans plus répondre à la demande qui lui était faite. Je vous donnerai la plus belle chambre de l’auberge et, sans me flatter, vous y serez aussi bien logé que le général Bonaparte aux Tuileries.
Pierre Fargeot secoua négativement la tête.
— Je vous remercie, dit-il, mes moments sont comptés et mon voyage réglé heure par heure, étape par étape jusqu’à Moret. Sous peine d’être infidèle à cet itinéraire rigoureusement tracé, je dois, ce soir même, atteindre le village de Mons-en-Bray. C’est donc là que je passerai la nuit.
— Mons-en-Bray, ce soir ! Mons-en-Bray ! répéta l’aubergiste en levant les bras au ciel. Mais vous n’y pensez pas, citoyen colonel ! Si longs et clairs que soient les jours de thermidor, jamais vous n’atteindrez Mons-en-Bray avant la nuit ! Il faut compter, des Audrettes à Mons, quatre bonnes heures… en marchant bien !
— Mettons-en donc trois en marchant très bien, citoyen. Nous en avons vu de plus dures !… Et cette course à pied sera la dernière que j’aurai à fournir puisqu’à Mons-en-Bray, je retrouverai mon ordonnance et mes chevaux.
— Vous ne pouvez pas arriver en trois heures à Mons… il faudrait pour cela posséder les bottes du Petit Poucet, citoyen. Et, entre les Audrettes et Mons, vous ne rencontreriez pas seulement une grange où dormir, si vous vouliez vous arrêter en route.
— Je ne m’arrêterai pas en route, je marcherai jusqu’à ce que j’arrive et j’arriverai toujours une fois, déclara l’officier avec une belle assurance juvénile. L’essentiel est que je ne me trompe pas de direction et connaisse le chemin le plus court. Pouvez-vous me l’indiquer ?
— Citoyen colonel, insinua maître Pouponnel de son ton le plus enjôleur, je saurais mieux vous l’indiquer à la lumière du matin.
Mais le visage de l’officier se fit plus grave.
— N’insistez pas, citoyen… je suis attendu à Moret par la seule parente qui me reste au monde, une tante de mon père, très âgée déjà et qui m’a élevé… Le malheur dont je viens d’être frappé et qui l’atteint presque aussi douloureusement que moi est encore ignoré d’elle… Tout retard de ma part serait coupable, vous le comprendrez.
— J’aurais eu grande joie à loger aux « Armes de la Nation » un de nos vainqueurs de l’armée d’Italie ; mais je vois que vous êtes incorruptible, citoyen colonel, fit l’aubergiste avec un geste résigné. Il ne me reste donc plus qu’à vous enseigner le chemin de Mons-en-Bray.
II
LE CHEMIN DE MONS-EN-BRAY
Maître Pouponnel avait entraîné Pierre Fargeot dans l’embrasure de la fenêtre qui s’ouvrait à deux battants sur un jardin fleuri de roses et riche en légumes, mais point assez pourvu d’arbres pour qu’il fût difficile d’embrasser de ce point d’observation l’étendue doucement vallonnée des champs, à travers lesquels courait la route.
— Vous allez suivre la route que voilà… Dans une heure environ, vous rencontrerez une petite rivière, la Chanteraine, que vous longerez sur votre droite jusqu’aux roches de la Cachette où elle se perd…
— Où elle se perd ? interrogea Fargeot.
— Oui ; c’est une des curiosités du pays, expliqua l’aubergiste. La Chanteraine s’en va sous les rochers et peut-être sous la terre ; on cesse de la voir pendant un bout de temps, puis elle reparaît toute claire, toute vive et comme joyeuse de se retrouver au soleil… Mais reprenons notre voyage. Quand vous serez aux rochers de la Cachette, vous apercevrez, à une demi-lieue de là, le bois du Hautvert et vous prendrez le chemin qui y mène et s’y enfonce bientôt… Ainsi, vous atteindrez le pied du monticule abrupt où se dresse — en plein bois toujours, car c’est un petit monde que le Hautvert — le château de Chanteraine. Vous contournerez ce monticule… Du côté opposé au chemin que vous aurez suivi, le château domine presque à pic, et de toute la hauteur du rocher sur lequel il est construit, une grande route où vous vous engagerez… à gauche. Alors, vous n’aurez plus qu’à marcher droit devant vous jusqu’à Mons-en-Bray… Mais il fera nuit et vous commencerez à regretter d’avoir dédaigné l’excellent gîte que vous offrait avec joie l’aubergiste des Audrettes !
— Si mes raisons de le regretter sont par trop puissantes, s’écria Pierre avec bonne humeur, j’en serai quitte pour demander l’hospitalité au château de Chanteraine et ce sera bien le diable si l’on n’y accorde pas à un officier français, une botte de paille dans un coin de grenier, pour dormir jusqu’au matin.
Un brusque éclat de rire, claironnant comme un chant de fanfare, fit resplendir la face rubiconde de maître Pouponnel et trembler les panneaux boisés de son auberge.
— Si vous comptez, pour dormir à couvert, sur le château de Chanteraine, citoyen, vous n’avez plus qu’à rester aux « Armes de la Nation », car, depuis les temps de l’émigration le château de Chanteraine est désert… et, entre nous, je serais surpris que l’on y trouvât encore un grenier, comme vous dites, où l’eau de pluie ne tombât pas aussi dru qu’en plein champ.
— Depuis le temps de l’émigration ?… mais alors, le château de Chanteraine n’a-t-il pas été vendu comme bien national ? questionna Pierre.
— Il l’a été vendu, comme bien national, oui, certes, répartit l’aubergiste toujours prêt à se montrer renseigné. Vendu pour un morceau de pain ! Aussi bien, il y avait beau jour que la famille de Chanteraine ne possédait plus une fortune assez brillante pour entretenir ces vieilles pierres…, puis, au début de la Révolution, des bandes de fanatiques s’étaient diverties à faire sauter la moitié du château en mettant le feu, dans les caves, à toute une réserve de poudre. Dès 1791, on ne pouvait guère compter comme logeable que le côté nord des bâtiments, celui justement, qui surplombe la grande route de Mons-en-Bray… Alors, ce délabrement a permis aux habitants du village — Mons faisait partie autrefois du domaine de Chanteraine — de réunir, en se cotisant, une somme assez forte pour acheter la noble bicoque… qu’ils espèrent rendre un jour à leurs seigneurs bien-aimés !… Dame ! que voulez-vous objecter à cela ? Ceux de Mons ont payé ; ils sont libres de disposer de leur bien, comme bon leur semble.
— Assurément, acquiesça Fargeot.
Et, intéressé par cet acte de fidélité, il ajouta :
— En attendant le retour de leurs anciens maîtres, ces braves gens n’ont-ils pas songé à tirer quelque profit de leur acquisition ?
— Un profit ! Vous ne les connaissez pas ! ce sont des têtes à vieilles idées et il faudrait pour les convertir plus d’une révolution… Selon leur jugement, le château n’a pas cessé d’appartenir aux ducs de Chanteraine… Un duc de Chanteraine pourra seul l’habiter et s’en dire propriétaire… Ils attendent donc patiemment qu’un duc de Chanteraine leur tombe du ciel… Le plus admirable de l’affaire, c’est qu’à l’heure présente, il n’existe plus de par le monde le moindre duc de Chanteraine ! Un an ou deux avant la Révolution, le dernier de la lignée — un vieillard qui avait depuis pas mal de temps déjà, l’esprit plein de choses folles et qui passait la majeure partie de son temps à construire, par imitation de son patron Capet, des serrures que personne ne pouvait ouvrir — le dernier duc, dis-je, est mort sans laisser d’héritier mâle, ses deux fils et son petit-fils l’ayant précédé dans la tombe… Mais les gens de Mons-en-Bray ne sont pas cœurs à s’abattre pour si peu ! Une légende très ancienne a prédit que la race des Chanteraine disparaîtrait un temps aux yeux du monde, comme la petite rivière du même nom, pour reparaître ensuite dans un siècle nouveau, plus robuste et plus glorieuse que jamais… Et nos acheteurs du château croient à la légende comme ils croient au droit de leurs seigneurs et à la protection de leur bon Dieu ! Le château a été abandonné en 1791 ou 92… il y a donc huit ou neuf ans déjà ; dans dix ans, dans vingt ans d’ici, les gens de Mons attendront encore et leur foi n’aura pas faibli !
— C’est très bien, fit Pierre. Mais, vous m’avez dit que le vieux duc était mort avant 89 ; par qui donc Chanteraine fut-il habité ensuite ?
— Par les ci-devant demoiselles de Chanteraine, mademoiselle Charlotte, une vieille fille, la sœur du défunt, et mademoiselle Claude, une enfant, la fille de son fils cadet… Il y avait encore, en ce temps, à Chanteraine, un cousin et une cousine, âgés déjà, M. et mademoiselle de Plouvarais, puis l’ex-précepteur des fils morts, qu’on hébergeait à la fois par habitude et par charité. Tout ce monde subsistait tant bien que mal des bribes d’une fortune qui, du vivant du vieux duc, avait toujours été décroissant… L’ancien valet de chambre du grand-père et sa femme suffisaient au service… Puis, un beau jour, on s’aperçut à Mons que les demoiselles de Chanteraine et leur suite avaient profité de la nuit pour quitter le château et se diriger vers la frontière, comme tous leurs semblables, ces satanés émigrés que le diable ou Bonaparte confonde !… C’est alors que le domaine fut vendu comme bien national. Et voilà toute l’histoire.
— Une histoire fort intéressante, fit complaisamment le jeune homme. Je vous remercie de me l’avoir contée.
Puis il paya ce qu’il devait à l’aubergiste et prit congé.
— Salut et fraternité ! s’écria maître Pouponnel qui l’avait conduit jusqu’à la porte extérieure du petit jardin.
— Salut et fraternité, citoyen !… répondit l’officier, souriant à cette formule solennelle et usée.
Et, très jeune, dans ses vêtements sombres, de coupe militaire, il s’empressa de s’éloigner, les yeux fixés sur la petite route blanche qui dévalait avec un air de se presser, à travers les champs dépouillés de leurs moissons.
III
LE DÉLIRE DU MAITRE D’ÉCOLE
Pierre Fargeot éprouva d’abord, à marcher, à se dire que chaque pas le rapprochait si peu que ce fût, du terme de son voyage, une sorte de fièvre. Puis, bientôt, tandis que son cerveau s’exaltait à ressasser les mêmes souvenirs, les mêmes pensées, il perdit toute notion des réalités de la route, et sa marche en avant ne fut plus qu’une action instinctive et inconsciente.
Il atteignait la ligne grise des saules qui bordaient la Chanteraine, longeait la petite rivière dont l’eau claire et murmurante allait, au dire de l’aubergiste des Audrettes, disparaître sous les rochers de la Cachette, mais, en pensée, il était encore dans la chambre assombrie où, quelques jours auparavant, il était entré pâle, les lèvres tremblantes, et il revivait les heures d’angoisse qui s’étaient écoulées pour lui auprès d’un lit d’agonie, heures douloureuses par lesquelles s’était achevée l’existence de l’être qu’il aimait le plus au monde, heures terribles dont les brumes sinistres et mystérieuses l’avaient enveloppé, lui aussi, comme d’un suaire et lui obscurcissaient encore l’esprit.
— Avait-il encore toute sa tête ? demandait Pouponnel.
Cette question banale, dans la bouche de l’aubergiste, combien de fois Pierre se l’était-il posée, tout bas, seul en face de lui-même !
Antonin Fargeot avait reconnu son fils, il l’avait embrassé, puis il lui avait parlé longtemps, tantôt maître de ses idées, tantôt ressaisi par son rêve de mourant ; il avait parlé à voix haute, à voix basse, passant du calme à l’exaltation et réciproquement, l’exaltation la plus fiévreuse ne semblant point incompatible, à de certains moments, avec une lucidité complète, le calme prêtant parfois au délire une apparence affolante de sens et de vérité… Comment, devant le souvenir de ces alternatives de conscience et d’aberration qu’enchaînaient de confuses associations d’idées, comment, parmi tant de paroles dites pendant l’entrevue suprême, faire la part du délire, oser déterminer celle de la pleine raison ?
— Mon enfant, il y a des choses que tu dois savoir… Mais tu vas dire que j’ai commis un crime… Et moi je ne veux pas… Puis j’ai oublié le nom, vois-tu… j’ai oublié tous ces noms d’autrefois… Oh ! le nom, le nom, qui me le dira ?…
Appartenaient-ils au délire ces propos étranges qui avaient interrompu brusquement le discours décousu — sorte de diatribe féroce à l’adresse des préjugés nobiliaires — que le maître d’école avait cru prononcer du haut d’une chaire ou d’une tribune ?
Les ayant balbutiés, Antonin Fargeot s’était mis à parler de la Révolution et des massacres de Septembre avec les divagations et les gestes d’un fou ; puis, peu à peu, à des mots sans suite avaient succédé des phrases qui, bien qu’elles n’offrissent pas un sens très clair pour Pierre, s’équilibraient à peu près entre elles et semblaient correspondre logiquement à une idée précise que le malade laissait inexprimée.
— Vois-tu, mon petit, disait-il en hochant la tête, la Révolution s’est quelquefois trompée et nous avec elle… On avait tant souffert. Moi j’ai été un républicain de la première heure. Oh ! je n’aimais pas la monarchie… mais surtout je haïssais la noblesse… Ah ! oui, je la haïssais !… Quand tu sauras tout, vas-tu dire que je ne vaux pas mieux, à ma manière, que les septembriseurs ?… Ah ! ce nom que j’ai oublié… Je suis coupable… très coupable, Pierre… Ce nom me fait bien mal à la tête… Tante Manon ne pourra pas te le dire, tante Manon ne le sait pas… mais elle sait bien des choses… Il faudra l’interroger… et puis me pardonner… Quand tu auras aimé, à ton tour, tu me pardonneras mieux… J’ai trop aimé ta mère, mon pauvre enfant… ah ! je l’aimais, je l’aimais !… Ne perds pas la bague que je t’ai donnée, mon petit Pierre… et qui vient d’elle !…
Alors le jeune homme avait parlé doucement, affectueusement, puis, pour calmer, pour distraire le malade, il avait sorti de l’étui où elle reposait, jadis achetée à Paris pour madame Fargeot, la bague si joliment travaillée qu’Antonin avait destinée plus tard, après la mort de sa femme, à la fiancée future de son fils bien-aimé.
— Je ne l’ai pas perdue, mon père… je la garderai, je vous le promets ; c’est mon trésor le plus précieux… affirmait l’officier penché sur le lit.
Mais déjà, le délire reprenait dans toute son incohérence première…
— Toi, tu sers la République… Et tu es un bon soldat… que t’importe le reste après tout ?… Qu’est-ce que cela te fait les aristocrates ?… Les vois-tu passer les vainqueurs de Valmy… là-bas… là-bas… avec les trois couleurs ?…
Et, toujours, aux errements de cette imagination dévoyée par la fièvre, se mêlaient l’angoisse de ne point retrouver un nom que la tante Manon ignorait et la crainte de n’être point absous par Pierre d’une mystérieuse faute. Cette faute, Antonin Fargeot ne la précisait jamais cependant, et même on eût dit qu’il évitait, jusque dans son délire, les paroles qui eussent permis au jeune homme d’en concevoir la nature.
Il en avait été ainsi toute la nuit ; Pierre essayait en vain d’apaiser les affres morales qui se joignaient tragiquement à la souffrance physique et torturaient l’agonisant. Vers le matin seulement, le maître d’école s’était laissé dominer par cette profonde et mâle tendresse qui l’exhortait ; alors il avait paru presque calme… puis, tout à coup, il avait ouvert des yeux immenses où semblait passer l’horreur d’un inconnu redoutable, il avait dit encore : « Manon… Tante Manon »… et il était mort.
Avait-il vraiment emporté dans la tombe un secret ? Ce remords, qui avait tourmenté sa conscience, était-il l’effet des illusions de la fièvre ou l’inéluctable rançon d’une faute grave et bien réellement consommée ?… Pierre ne savait pas !
Antonin Fargeot avait parlé, dans son délire, des massacres de Septembre et, d’une façon générale, des excès de la Révolution… Se reprochait-il alors une participation quelconque à la perpétration d’un de ces crimes collectifs que les sophismes d’une morale de circonstances glorifient ou absolvent, mais qui apparaissent sous leur véritable jour dès qu’une morale plus simplement humaine reprend ses droits dans le cœur des honnêtes gens ?
Jamais ! jamais ! s’écriait la raison de Pierre.
Jamais ! eussent dit tous les hommes qui avaient connu le maître d’école.
Rien n’était plus juste que l’hommage rendu par l’aubergiste des « Armes de la Nation » à l’ardente sincérité des opinions républicaines d’Antonin Fargeot. L’humble philosophe s’était passionné bien avant 89 pour les idées nouvelles, il en avait salué le triomphe aux premières journées de la Révolution avec une joie émue, et, le 21 septembre 1792, lorsque la République avait été proclamée, il n’avait pas été loin de s’écrier comme le vieux Siméon des récits bibliques : « Seigneur, tu peux maintenant laisser mon âme aller en paix, car mes yeux ont vu le salut… » Mais l’ardent convaincu n’était qu’un timide, prompt à douter des autres et de soi. Jamais cet homme de pensée, dépourvu de toute énergie agissante, de tout esprit d’initiative, n’eût songé à s’emparer d’un rôle militant dans le drame social auquel il avait assisté, du fond de sa petite bibliothèque, avec enthousiasme et terreur. En eût-il été autrement que Pierre n’eût pu facilement l’ignorer, n’ayant, d’ailleurs, quitté le village qu’habitait alors son père, dans les Cévennes, qu’en 1792 pour s’engager.
Quant à l’hypothèse d’une action mauvaise plus personnelle, commise par Antonin Fargeot, et dont l’exacerbation des passions populaires n’eût pas été l’excuse sinon la justification, l’officier ne voulait même pas l’envisager.
Un coupable, cet homme calme, honnête et doux, ce rêveur dont la vie presque tout entière s’était écoulée au milieu des livres, ce pauvre maître d’école de village que les enfants aimaient parce qu’il leur souriait avec bonté et leur contait de belles histoires toutes bleues ?
Cette fois, le cœur de Pierre s’unissait à sa raison pour dire : Jamais !
Hanté dans son délire par la vision des hideuses tueries que son esprit épris d’un idéal avenir n’avait peut-être pas absolument condamnées à l’heure où elles enivraient une foule féroce, Antonin Fargeot en était venu, par une de ces aberrations que crée la fièvre, à se reprocher, comme une complicité effective, l’adhésion tacite que l’ardeur de ses convictions avait quelquefois donnée aux violences que sa générosité devait ensuite réprouver.
Ce nom qu’il cherchait avec une persistance morbide, c’était peut-être celui d’un Marat, d’un Fréron, d’un Carrier… Un instant le pauvre maître d’école s’était cru éclaboussé par le sang qu’avait versé l’un de ces atroces énergumènes…
Mais alors, que signifiaient ces mots étranges : « J’ai trop aimé ta mère »… suivis d’une allusion au mariage à venir de Pierre ?
Peu de chose, en vérité !… Rien ne disait même qu’ils se rapportassent directement aux paroles précédentes.
Un homme affolé par le délire prononce une phrase bizarre, inexplicable… belle raison de s’étonner !
Cependant, ce n’était pas seulement le devoir de porter les consolations de son affection à une vieille et chère parente, ce n’était pas seulement le besoin de confier sa douleur d’orphelin à un cœur ami qui avait poussé Pierre Fargeot à précipiter son départ, c’était l’obsession d’une curiosité poignante !
Il voulait interroger la tante Manon… oh ! discrètement, sans préciser, mais sûrement… Il voulait savoir ce que — peut-être ? — elle savait…
Il avait passé indifférent auprès des rochers de la Cachette où se perdaient les eaux de la Chanteraine et qui étaient, selon le citoyen Pouponnel, une des curiosités du pays de Bray.
Il suivait le chemin qui lui avait été indiqué, sans jamais s’arrêter pour reprendre haleine, impatient, les nerfs tendus comme s’il eût pu atteindre, le soir même, le petit village, voisin de Moret, où s’étaient écoulées ses premières années et où il allait retrouver un peu plus maigre, un plus jaune, un peu plus cassée, cette douce et vénérable tante Manon qui lui avait tenu lieu de mère, qui était la seule mère qu’il eût connue.
Veuf, pauvre, sans famille, se sentant faible et bien inexpérimenté devant la lourde tâche d’élever le petit enfant que sa femme morte toute jeune lui avait laissé, et à qui des soins maternels étaient encore si nécessaires, Antonin Fargeot avait confié son fils, son bien le plus cher, à une sœur de son père, mademoiselle Manon Fargeot, qu’il aimait beaucoup et dont le cœur sensible et bon ne demandait qu’à s’ouvrir à une affection nouvelle.
Aussi loin qu’il remontât le cours de ses souvenirs, Pierre se voyait auprès de tante Manon qui le chérissait, l’appelait : « mon roi, mon ange, mon Jésus », et lui servait des soupes exquises dans des assiettes à dessins éclatants… Il n’avait quitté la maisonnette de Roy-lès-Moret qu’à l’âge de dix ans, quand son père était venu l’y prendre pour l’emmener avec lui dans ce village très humble des Cévennes où tous deux avaient vécu, calmes et heureux, en dépit des crises politiques qu’étudiait passionnément le maître d’école, jusqu’au jour où cet appel avait retenti d’un bout de la France à l’autre, comme une immense clameur : « La Patrie est en danger ! »
Maintenant, l’enfant choyé par la tante Manon, le fils et l’élève du pauvre maître d’école, le volontaire de 1792 venait d’être fait colonel sur le champ de bataille de Marengo. Il avait vingt-quatre ans.
Hélas ! ce dernier grade acquis n’avait pas éveillé dans l’âme d’Antonin Fargeot la joie émue, un peu orgueilleuse et pourtant si douce, qui avait accueilli les premiers… Pauvre Pierre ! Oh ! la triste chose ! accourir, le cœur et les yeux en fête, heureux pour son pays, heureux pour soi-même, se sentir tout enveloppé, tout pénétré de gloire, d’héroïsme, être jeune avec exaltation, espérer avec toutes les fiertés de la certitude, quelque chose de trop beau, de trop éblouissant pour être précisé… et puis ne plus trouver au foyer qu’un moribond et le mystère affolant d’une énigme peut-être insoluble !
IV
LE CHATEAU ENDORMI
Le colonel Fargeot marchait toujours vers Mons-en-Bray, mais il n’eût pas fallu qu’on lui demandât le lendemain de décrire les sites de la route qu’il avait parcourue.
Le jour pâlissait, il n’en avait cure ; la pluie se mit à tomber, une pluie d’été, lourde et chaude, il ne s’en préoccupa point.
Il marchait, il marchait… puis, soudain, l’idée lui passa par l’esprit de consulter sa montre qui marquait sept heures et demie. Alors il s’avisa de l’eau qui ruisselait tout autour de lui, le long des sentiers, sur les feuilles, et de l’humidité qui commençait à pénétrer ses vêtements et il vit qu’il venait d’atteindre le pied de la colline qu’escaladaient les arbres du bois et au sommet de laquelle apparaissait, parmi les décombres des murs effondrés, ce qui restait encore du château de Chanteraine.
Ainsi que l’avait annoncé l’aubergiste des Audrettes, la plus grande partie des bâtiments qui regardaient ce côté du bois avait été maltraitée pendant la Révolution et — le temps s’étant chargé de continuer l’œuvre de destruction ébauchée par la main des hommes — s’en allait en ruines. Si le château de Chanteraine était encore habitable, ce ne pouvait être qu’à l’opposé du chemin où s’était arrêté Pierre.
La pluie tombait toujours, aussi abondante, moins chaude ; le vent faisait rage… Le jeune homme attacha un moment, sur les débris de l’ancien manoir seigneurial, des yeux un peu voilés par les méditations de la route.
« Tout espoir d’arriver à Mons-en-Bray avant une bonne heure serait vain, pensa-t-il. Cette marche sous la pluie et contre le vent m’excède ; je suis transi ; dans un instant, je n’y verrai plus… Pourquoi ne profiterais-je pas de l’hospitalité que m’offre si à propos cette vieille demeure déserte ?… Dès l’aube, je me remettrais en route et j’aurais vite fait de franchir la distance qui me sépare encore de Mons-en-Bray… Si, d’ici là, l’horreur d’abriter un défenseur de la République devait faire trembler les murs de Chanteraine, je le verrais bien… »
En moins de vingt minutes et, bien que l’ascension du monticule pierreux et embroussaillé présentât quelque difficulté sous cette pluie battante à tout moment compliquée de bourrasques, Pierre Fargeot eut atteint le château ; là, de nouveaux obstacles l’attendaient. L’abondance des matériaux écroulés rendait malaisé l’abord des bâtiments qu’entourait, en outre, une épaisse ceinture d’arbustes et de buissons dont les racines s’étaient, avec le temps, solidement agriffées dans les pierres cimentées de glaise et dont les branches, reliées entre elles par l’enchevêtrement des plantes grimpantes qui s’y fortifiaient ou s’y renouvelaient chaque année, formaient une muraille épaisse… Sous le ciel brumeux, cette muraille verdoyait et s’épanouissait superbement, défiant la pluie qui tombait grise et laide et ne parvenait pas à ternir l’éclat des feuilles nouvelles et des corolles entr’ouvertes, défiant le pouvoir invisible qui, d’année en année, arriverait à consommer la destruction du géant de pierre édifié par les hommes et qui n’était pas assez puissant pour empêcher la nature de fleurir jusque sur les ruines.
Devant le rempart exubérant de sève qui semblait défendre l’accès de la demeure abandonnée, le colonel Fargeot se rappela l’un des contes que tante Manon disait autrefois et que le petit Pierre écoutait, les yeux écarquillés, retenant son souffle pour ne pas perdre un mot du récit : le conte de la Belle au bois dormant.
Mais comme sans doute la baguette magique n’avait point touché le château de Chanteraine, comme sans doute la jolie princesse endormie ne reposait point en robe d’aïeule entre les murs que gardait cette végétation sauvage, les hautes broussailles ne s’ouvrirent point d’elles-mêmes sur les pas du colonel Fargeot, qui dut renoncer à toute intervention surnaturelle et se résigner très vulgairement à pratiquer une brèche dans l’enchevêtrement des lianes.
Il parvint ainsi à franchir l’enceinte feuillue et, ayant traversé successivement plusieurs salles dont il ne restait plus que les murs, puis une vaste cour intérieure, pleine de débris, il se trouva devant une façade grise que les plantes pariétaires avaient envahie comme les autres parties du château, mais que la destruction avait épargnée. La porte et les fenêtres, soigneusement fermées, semblaient attendre que la main d’un duc de Chanteraine fît jouer leurs serrures.
Obligé de reconnaître le bien fondé de cette précaution des humbles propriétaires actuels, Pierre ne songeait plus qu’à chercher un refuge dans les ruines.
Un escalier sans rampe, dont les marches paraissaient encore solides le conduisit au premier étage ; comme il se préoccupait d’y choisir, aux lueurs déjà pâlissantes du crépuscule, un coin sûr où aucun éboulement nocturne ne fût à redouter, il suivit au hasard un couloir qui s’enfonçait à travers le château et déboucha dans une grande pièce où le plafond et les boiseries s’étaient conservés intacts. Une porte s’y encadrait au milieu d’un panneau dont l’humidité avait respecté les peintures ; il l’ouvrit… mais, alors, il se trouva dans l’obscurité la plus complète et il comprit qu’il avait pénétré par une voie détournée dans le corps de logis qu’il avait vu l’instant d’avant si hermétiquement clos.
Ses pas rencontrèrent un tapis, sa main heurta le coin d’un meuble. Une vague odeur de vieux bois, d’étoffes fanées, d’essences oubliées, une odeur de passé flottait dans l’atmosphère tiède… A l’aide de son briquet, Pierre enflamma une allumette et regarda autour de lui.
La pièce où il venait d’entrer était vaste : des cabinets de bois de rose marqueté, des sièges de diverses formes la garnissaient assez maigrement. Dans les ténèbres auxquelles on venait de les arracher, les rideaux brochés et la soie à rayures mauves des chaises avaient gardé un reste d’éclat ; cependant, des traces d’usure s’y distinguaient au premier coup d’œil et le tapis à fond pâle, semé de bouquets, montrait par endroits sa trame.
Aux murs étaient appendus des portraits richement encadrés qui paraissaient, comme les meubles, dater du milieu du XVIIIe siècle.
A la lueur précaire et imparfaite des allumettes que l’officier devait renouveler à chaque instant, le sourire, l’expression fugitive que l’art avait fixée sur toutes ces lèvres peintes y tremblait soudain et les silhouettes claires qui se détachaient brusquement de l’ombre semblaient tout à coup se pencher hors des cadres comme au-dessus d’un balcon. Et tous ces yeux un moment réveillés, ces yeux de gentilshommes et de nobles dames regardaient l’ancien volontaire de la République avec une bienveillance étonnée, comme si leur rêve de trente ou quarante ans ne leur avait rien révélé de ce qui s’était passé en France depuis le jour où ils s’étaient endormis.
Pierre se prit à examiner quelques-uns de ces portraits.
Debout dans une loggia largement ouverte sur un parc, les mains occupées d’un coffret d’où s’échappaient en masse des colliers de perles et d’or, une jeune femme, brune sous la poudre, avec des traits réguliers quoique assez forts et d’admirables yeux veloutés que l’intelligence et la loyauté illuminaient, semblait sourire au portrait qui faisait face au sien, celui d’un homme jeune comme elle, blond, un peu pâle, l’air heureux.
Le colonel Fargeot contempla longtemps l’image de cette femme et il lui parut que ce sourire de bonté aimante et franche avait dû ensoleiller les vies sur lesquelles il avait rayonné… Puis il s’amusa de l’habit à ramages verts et roses, de la perruque à cadenettes extravagantes d’un petit gentilhomme, point jeune et pourtant coquet et menu comme un bibelot ; du costume fleuri, des fanfreluches mignardes et bucoliques d’une dame un peu mûre déjà pour être peinte en bergerette, un agneau sur les genoux ; et du regard extasié d’une mince personne, vêtue d’atours clairs qui chantait, au clavecin, la tête renversée…
Seul, au milieu du panneau principal, un grand portrait présidait cette assemblée d’effigies. C’était celui d’un vieillard dont le visage doux et fin s’ennoblissait encore des blancheurs neigeuses d’une barbe, portée longue en dépit de la mode. Ce vieillard se tenait assis devant un livre ouvert, mais ses yeux semblaient suivre bien au delà quelque rêve. Et il y avait comme un rapport mystérieux, une affinité subtile entre la belle main, aux doigts fuselés, qui reposait sur la page et les yeux pleins de chimères qui ne la lisaient pas.
« Le vieux duc de Chanteraine, sans doute, » pensa Pierre, se souvenant de ce que l’aubergiste lui avait conté.
Dans la chambre des portraits, deux portes s’ouvraient, sans compter celle qui avait tout à l’heure livré passage à Pierre ; la première conduisait à une galerie où d’autres seigneurs et d’autres dames, d’époques plus lointaines, disaient, du haut de leurs cadres précieux, l’histoire de la race aujourd’hui disparue ; la seconde donnait sur un salon où se devinait à la disposition, au choix des meubles, un passé d’intimité ; où une épinette, des cahiers de musique, une bibliothèque pleine de livres, un jeu de tric-trac encore ouvert, un métier à broder portant encore l’ouvrage inachevé, racontaient les soirées familiales des Chanteraine pendant la période de tristesse morne ou inquiète qui avait dû suivre pour eux la mort du duc et qu’avait diversifiée sinon interrompue, le grand exode de l’émigration.
L’officier continua quelques instants encore son voyage d’exploration dans le château de Chanteraine. Il visita ainsi les trois ou quatre pièces que desservait la galerie et qui toutes offraient le même aspect de luxe déjà ancien et de délabrement. Mais, il était visible que, par un sentiment délicat de vénération pieuse, on avait laissé chaque objet à la place occupée jadis ; il semblait que les habitants de ce mystérieux manoir jalousement gardé par les arbres du bois, vinssent seulement de le quitter.
La noble demeure n’était pas morte, elle n’était qu’endormie, on eût dit que soudain, d’une minute à l’autre, comme ce château de la Belle au Bois auquel Fargeot pensait tout à l’heure, elle pouvait se réveiller.
Le souvenir de la légende racontée par Pouponnel revenait à Pierre et, par moments, il s’attendait presque à voir paraître ce duc de Chanteraine dont le village de Mons-en-Bray espérait le retour et qui devait ressusciter les gloires passées, rendre au vieux nom son éclat.
Dans ce grand silence d’abandon, devant le sommeil étrange de ces choses inertes que des vies jadis avaient animées de leur souffle, le jeune homme ne savait se défendre tout à fait d’un malaise superstitieux ; le craquement d’un meuble, la vision de sa propre image dans un miroir d’abord inaperçu le saisissaient brusquement, et faisaient vibrer ses nerfs comme des cordes trop tendues. Puis il se moquait de lui-même et l’effort de sa volonté dissipait ces folles imaginations.
Cependant, la provision d’allumettes diminuait fort et Pierre commençait à ressentir quelque fatigue. Il retraversa donc les pièces qu’il venait de visiter et retourna dans celle où il était entré tout d’abord.
Là il s’étendit dans une vaste bergère et, sous la protection occulte des portraits qui avaient paru sourire à sa venue et qu’une fois encore les ténèbres avaient ensevelis, il s’endormit profondément.
V
LA BELLE AU BOIS DORMANT
Il y avait environ quatre heures que Pierre dormait lorsque le timbre d’une pendule qui sonnait minuit le tira de son sommeil.
Point encore assez lucide en cette première seconde de réveil, pour avoir conscience de l’endroit où il se trouvait et s’étonner immédiatement de ce qu’une pendule annonçât l’heure dans une maison inhabitée depuis près de dix ans, il s’attendait vaguement, en soulevant ses paupières alourdies à rencontrer le décor simple de la petite chambre de Brémenville.
Ce fut un spectacle bien étrange qui lui rappela, dès qu’il eut ouvert les yeux, sa halte nocturne au château de Chanteraine.
Dans le salon où il s’était auparavant représenté les réunions intimes de la famille de Chanteraine et dont il avait, au retour de ses pérégrinations à travers les appartements déserts, négligé de fermer la porte, un lustre de cristal s’était allumé comme par miracle et, sous la clarté qui tombait ainsi du plafond d’azur enguirlandé de roses, le petit gentilhomme à cadenettes extravagantes et la dame mûrissante en atours bucoliques, tous deux descendus de leurs cadres, jouaient paisiblement au tric-trac.
Tout d’abord, l’officier crut être la proie d’une hallucination, conséquence du trouble qui l’avait envahi avant le sommeil ou prolongation, en pleine veille, d’un rêve oublié déjà dont ses yeux voilés avaient conservé la vision. Mais, le premier moment de stupeur passé, il dut s’avouer que les deux joueurs ne paraissaient pas plus appartenir au monde des illusions qu’à celui des fantômes et même qu’ils avaient vieilli depuis le temps où leurs portraits avaient été peints, ce qui prouvait bien qu’ils n’avaient pas encore échappé au joug de la loi commune à tous les vivants.
Ils parlaient, très occupés de leur jeu, mais à voix basse comme s’ils eussent craint, eux aussi, d’éveiller des souvenirs ou des ombres dans la demeure déserte, et Pierre ne pouvait, à distance, saisir le sens de leur dialogue.
Tout à coup, sans qu’il fût possible au jeune homme de voir qui s’était assis devant le clavier, l’épinette se mit à chanter une très ancienne romance sur laquelle, instinctivement, les mouvements des vieilles gens se rythmèrent.
Il y avait encore dans la pièce, au coin de la cheminée, un petit bonhomme vêtu de noir et perruqué de blanc qui avait l’air d’un magister de comédie et lisait attentivement, avec le secours d’énormes lunettes d’or, un livre qui paraissait d’autant plus gros et plus lourd que le lecteur était plus léger et plus mince.
De quelle trappe s’étaient échappées ces silhouettes falotes ? D’où venaient-elles ? où s’en iraient-elles ?
Ces mystérieux personnages appartenaient sans doute à la famille de Chanteraine. Vivaient-ils là avec la complicité des gens de Mons-en-Bray ? Mais, en ce cas, comment le secret de leur présence avait-il pu être gardé si longtemps et si complètement ?
Une quantité de questions de ce genre se pressaient dans l’esprit de Fargeot et y restaient sans réponse. L’aventure lui paraissait étrange et quelque peu inquiétante. Peut-être cette gentilhommière à demi ruinée et soi-disant déserte était-elle devenue, à la faveur de son aspect désolé, un repaire d’émigrés, un foyer de conspiration ?
Certes, les amusants portraits, le paisible lecteur et même l’invisible musicien ne s’annonçaient pas comme devant être des conspirateurs bien dangereux, mais rien ne prouvait que leur présence fût seule à réveiller, dans le mystère de la nuit, le vieux manoir de Chanteraine, rien ne prouvait que, tandis que ces aimables fantoches se livraient aux calmes délices de la lecture et du tric-trac, en écoutant d’une oreille le refrain sentimental d’une romance, des êtres moins inoffensifs, de même caste sinon de même race qu’eux, n’étaient pas occupés en ce moment précis, à débattre, dans une pièce voisine et sous la sauvegarde de leur bizarre hospitalité, la marche, les risques et les chances d’une partie d’un autre genre — plus périlleuse à jouer !
Pierre voulait en avoir le cœur net. Aussi bien, si le château de Chanteraine servait subrepticement de lieu de réunion à un groupe de partisans royalistes, le hasard qui y avait conduit un officier du Premier Consul méritait, aux yeux du jeune homme, le nom de Providence.
La difficulté était d’agir utilement et dans le plus complet silence. Étouffant ses pas, le colonel Fargeot parvint à sortir de la pièce où il se trouvait et à gagner la galerie latérale, sans être entendu.
Là, l’obscurité était profonde. Il longea le mur sur un espace d’une quinzaine de mètres, reconnaissant à tâtons la place des portes qui donnaient accès dans les pièces visitées par lui tout à l’heure.
Cependant, aucun bruit, aucun murmure, aucun frôlement suspect n’annonçaient que ces pièces fussent habitées.
Un peu découragé, Pierre pensa d’abord à retourner dans la pièce d’où il venait, afin d’y surveiller, faute de mieux, les faits et gestes des vieux portraits ; mais il craignit d’être découvert et de perdre, en troublant la sécurité de ces personnages plus drôles qu’inquiétants, du moins par eux-mêmes, toute chance de pénétrer le mystère qui l’intéressait.
Le parti le plus sage était encore de quitter, pour l’instant, sans toutefois s’en trop éloigner, cette partie du château et de remettre au lendemain des investigations plus complètes et plus raisonnées.
L’officier se disposa donc à reprendre sa marche en suivant cette fois, car il avait traversé la galerie, le mur opposé.
Bien qu’il s’orientât difficilement, la prudence la plus élémentaire lui interdisant d’avoir recours à ses allumettes, il espérait rencontrer à l’autre extrémité de ce vaste passage une issue qui le rapprochât des ruines.
Mais, après quelques pas, il s’arrêta brusquement, saisi… Il venait de remarquer qu’en face de lui, l’une des portes qu’il avait tout à l’heure touchées de ses mains hésitantes d’aveugle laissait filtrer une faible lueur.
Cette lueur, était-ce la lumière atténuée du lustre qu’une main inconnue avait allumé dans le salon de l’épinette ?
Non ; la porte du salon de l’épinette, Pierre la voyait à une grande distance de là, bien reconnaissable précisément à la clarté plus vive qui s’en échappait.
Avec un redoublement de précautions, le jeune homme regagna l’autre côté de la galerie et alla appliquer son oreille contre la mince paroi. Le silence le plus profond semblait régner au delà.
Alors, mesurant chacun de ses mouvements, tressaillant au moindre craquement du bois ou des ferrures, le colonel Fargeot ouvrit la porte.
Au premier regard jeté dans la chambre il comprit qu’il s’était fourvoyé et que sa raison et que tous ses instincts de délicatesse exigeaient qu’il s’éloignât aussi prudemment qu’il était venu, mais une force puissante, irrésistible le retint…
Par quelle étrange illusion était-il conduit et abusé ? Lisait-il — en rêve — un conte délicieux, ce conte de la « Belle au bois » que la vieille voix de tante Manon lui avait tant de fois redit jadis et auquel, l’instant d’avant, il avait par hasard songé ?
Un pouvoir surnaturel l’avait guidé jusqu’au seuil du château enchanté ; à sa vue, les murailles vertes s’étaient abaissées, les horloges, immobiles depuis cent ans, s’étaient remises à sonner, les vieux portraits étaient descendus de leurs cadres pour reprendre leurs habitudes anciennes, tandis qu’une chanson d’autrefois frémissait sous des doigts invisibles… Et maintenant, c’était la princesse, la princesse endormie par les fées, qui allait s’éveiller à une vie nouvelle !
Elle était là… la lueur voilée d’une lampe d’argent, lueur douce, presque rose, l’enveloppait toute. C’était elle, c’était bien elle qui apparaissait, frêle et jolie sur les coussins clairs du canapé où le sommeil l’avait surprise, étendue à demi, un livre dans la main.
Sa coiffure surannée, la forme de la robe rayée de satin rose et brochée de bouquets qui la vêtait, le chaste fichu de dentelles qui se croisait sur sa poitrine eussent fait sourire, comme appartenant à un âge éloigné, les merveilleuses de l’an VIII ; mais ses cheveux mousseux se devinaient adorablement blonds sous le léger nuage de poudre ; son teint délicat de fleur blanche, ses longues paupières frangées de sombre, sa petite bouche qui souriait ingénument à un rêve, avaient vingt ans. L’abandon, dans l’inconscience du repos, de tout son corps délicieux exprimait une candeur fine et sereine…
Et la grâce était si pure, le charme si touchant de ce sommeil de jeune fille que, simplement, naïvement, le colonel Fargeot s’agenouilla pour le contempler.
La veille encore, Pierre eût peut-être ri si quelque femme, la tête farcie de romans, lui avait parlé de ces invraisemblables passions qu’un regard fait naître ; mais c’était un sentimental que ce grand manieur de sabre, que ce soldat dont la Patrie menacée avait été le premier amour !… Et voilà que, tout à coup, il lui semblait qu’avant la minute précise qui venait de s’écouler, son cœur n’avait jamais parlé, que, toujours, il avait attendu une femme dont l’image était en lui et que cette femme, il la voyait pour la première fois, réelle, vivante.
Que pouvait-elle être pour lui cependant ? Une exquise vision qui s’évanouirait bientôt…
Bientôt, certes ! De quel droit demeurait-il là, près de cette pauvre enfant qui s’était endormie doucement, dans la sécurité paisible de sa solitude ?
Sans doute, elle allait s’éveiller…
Pierre Fargeot devait s’éloigner.
Tristement, presque péniblement, il s’était levé.
Un instant encore, il regarda la « Belle au bois » ; pour mieux la voir, il s’était approché, se penchant un peu sur elle ; soudain, comme malgré lui, il prit le bout du ruban rose qui tombait le long de la robe fleurie et le baisa… Alors, il se passa une chose singulière. Les cils noirs découvrirent deux grands yeux bleus qui souriaient et une voix très douce, murmura, comme dans le conte : « Je rêvais de vous… comme vous vous êtes fait attendre… »
Il est vrai que l’illusion fut courte.
La phrase était à peine achevée que déjà le joli sourire s’était éteint. Une sorte d’affolement, fait à la fois de terreur et de colère, avait bouleversé le visage de la Belle.
Plus blanche encore qu’auparavant, la jeune fille s’était levée brusquement, toute droite, hautaine et très jeune dans sa robe de vieux pastel :
— Qui êtes-vous, comment êtes-vous entré ici ? s’écria-t-elle. Vous savez que je ne suis pas seule et que…
Mais Pierre, un peu saisi d’abord par cette véhémence et peiné, assez illogiquement, de cette indignation, avait repris son sang-froid.
— Ne craignez rien de moi, je vous en supplie, mademoiselle, fit-il avec beaucoup de douceur. On m’avait dit, aux Audrettes, que, depuis plusieurs années, le château était inhabité et je n’y apporte, croyez-moi, aucune intention mauvaise. Je voyage à pied ; le soir et l’orage m’ont surpris loin de tout abri… fatigué par une longue marche j’ai manqué de courage pour continuer ma route et je me suis permis de chercher un refuge pour la nuit, ici où je pensais ne déranger personne… C’est donc tout à fait sans soupçonner votre présence que je suis entré dans cette chambre et…
Ici l’explication devenait plus difficile.
Pierre hésita, puis, souriant malgré lui :
— Je vous ai prise pour la Belle au bois dormant, acheva-t-il. Mais je suis désolé de vous avoir effrayée, mademoiselle, et maintenant je vais m’en aller bien vite… ce qui est sans doute le meilleur moyen de réparer ma faute et d’obtenir votre pardon.
VI
LE SECRET DE CHANTERAINE
Peut-être, après tout, la « Belle au bois » ne s’était-elle pas aperçue, dans le trouble du réveil, de la liberté grande qu’avait prise l’inconnu en baisant un ruban rose ? Quoi qu’il en fût, toute trace de colère avait disparu de son joli visage pâli, la crainte seule y persistait, une crainte moins éperdue, mais plus douloureuse, une crainte qui n’essayait plus de se dissimuler sous l’orgueil de la patricienne offensée et qui semblait être prête à manifester son impuissance par des larmes.
Et Pierre se taisait, n’osant plus parler, navré devant cette crise de pleurs qu’il voyait venir et qu’il ne saurait consoler.
Cependant, la pauvre enfant tentait d’étouffer, par un effort de volonté, les sanglots qui se pressaient dans sa gorge ; après un instant de silence et sans doute de lutte intérieure, elle parut avoir repris possession d’elle-même, et ses yeux bleus encore voilés se levèrent bravement sur l’officier.