EN ASIE CENTRALE
DU KOHISTAN A LA CASPIENNE

PAR
GABRIEL BONVALOT

OUVRAGE ENRICHI D’UNE CARTE ET DE GRAVURES

PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10

1885
Tous droits réservés

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.

Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en avril 1885.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE :

En Asie centrale : De Moscou en Bactriane, un vol. in-18, enrichi de gravures et d’une carte. — Prix 4 fr.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

VUE DU CHAH-SINDEH, A SAMARCANDE.

Comme dans notre premier volume, De Moscou en Bactriane, nous tâcherons, dans ce deuxième, de donner au lecteur une idée des régions que nous avons parcourues, — sans échafaudage scientifique, au moyen de menus faits, avec ces riens qui font la vie d’un peuple.

Comme par devant, nous nous abstiendrons de citations, et si nous nous permettons des digressions, elles seront courtes. Car c’est un récit de voyage que nous offrons au public, un récit que nous avons voulu concis, rapide, aussi précis que possible et facile à lire pour tous : ce n’est pas un ouvrage sur l’Asie centrale. Il y aurait plus et mieux à dire.

Donc, le lecteur ne trouvera pas les modulations harmonieuses que quelques-uns recherchent, mais une pincée de chaque chose, en somme des faits, peut-être des matériaux et nullement un édifice.

Sur ce, lecteur, ayez le courage de nous suivre dans les montagnes qui se rattachent au massif du Pamir ou des Pamirs ; dans les montagnes du Tchotkal, derniers contre-forts ouest du Tian-Chan ; sur l’Amou-Darya ; à Chiva et dans le désert d’Oust-Ourt.

Que les Français se joignent à nous pour remercier les Russes de leurs bontés à l’égard de deux voyageurs qui furent bienvenus parce qu’ils étaient fils de la France. Qu’ils retiennent le nom du général Kauffmann, du général Kalpakovski, du général Ivanoff, et entre tous, de notre bienfaiteur, l’excellent général Karalkoff.

Capus, mon compagnon de voyage, dit avec moi merci du fond du cœur aux rares Français habitant le Turkestan russe, et qui nous furent des amis solides, à MM. Müller, Gourdet, Révillon et leurs familles. Nous ne les oublierons pas.

EN ASIE CENTRALE

I
SAMARCANDE ET LA STEPPE DE LA FAIM.

Promenade dans Samarcande. — Les canettes, les osselets, le jeu de la guiche, etc. — Les monuments, le papier-monnaie. — Djizak. — La steppe de la Faim. Comment on y chasse. — Un chef de famille. — La soif. — Aoul-Beg n’est pas sédentaire pour son plaisir. — Près d’Outch-Tepe. — Le thé. — L’eau.

Nous avons vu une partie du Bokhara en compagnie de la famille d’Abdourrhaman, l’émir afghan, puis un coin de la Bactriane et les montagnes de Baïssounne. Notre programme comporte encore la steppe de la Faim, des environs de Djizak, le Kohistan, l’extrémité ouest du Tian-Chan et le retour par le Bokhara, le Khiva et l’Oust-Ourt.

Nous allons prendre quelques jours de repos à Samarcande avant de gagner la « steppe affamée », où nous continuerons nos collections. Nous utiliserons ce répit à parcourir la ville.

Malgré la chaleur écrasante d’une après-midi, nous quittons les chambres fraîches de notre excellent hôte, et nous nous dirigeons vers le quartier indigène.

Du haut des talus de la forteresse russe dissimulée, comme un fauve aux aguets, derrière de bonnes murailles, nous jetons un regard sur la vieille Samarcande, autrefois splendide et vivante, maintenant chétive et calme.

En bas, nous apercevons quelques milliers de maisons basses pressées au bord d’un ruisseau desséché, Xenil de cette autre Grenade. Comme celle-ci, en effet, elle fut une des plus illustres capitales du monde musulman, et à l’époque où Berlin n’était qu’un village, où la Bastille venait d’être construite, elle n’avait de rivale en Asie que Pékin, et ses princes, qui étaient les égaux des empereurs de Chine, tenaient l’Europe pour une proie facile.

Bien que les conquérants l’aient mise à mal, la « cité grandissime et noble » a conservé une mine imposante. Les bosquets de peupliers blancs qui émergent entre les monuments, par le soleil éblouissant, prennent la teinte sombre de cyprès ; les médressés, les mosquées lançant dans le ciel leurs dômes luisants, ternes aux places où manquent les briques émaillées, semblent d’énormes méguils négligés : c’est l’image d’une nécropole délabrée de héros qu’on n’honore plus.

Au fait, à Samarcande on se soucie bien des héros ! Qui se douterait que la ville fut célèbre par ses guerriers, ses savants et ses artistes ? Ses habitants ne savent plus construire ; ils sont lâches ; pour eux l’étude consiste en acrobaties de la mémoire et la science en jongleries de mots.

Depuis cinq siècles, les gens de ce pays semblent être restés immobiles et s’être complu dans l’inaction. Il est vrai que pour celui qui passe à toute vapeur le piéton semble reculer ; or nous autres Occidentaux, sommes sortis de l’ornière du moyen âge, et à mesure de nos progrès, grâce à la perspective des siècles, l’ornière nous paraît de plus en plus profonde et comme une tombe où l’Asiatique aurait mis un pied déjà.

C’est que dans l’histoire il arrive aux peuples d’avoir le sort des ouvriers de l’Évangile à qui le maître de la vigne disait : Les derniers seront les premiers. En effet, les centres de richesses se déplacent quand les courants civilisateurs changent de direction, et telle position géographique qui valait autrefois à une nation d’être au premier rang lui vaut à présent d’être reléguée au dernier, et le nouveau venu sur la scène du monde finit par y tenir le premier rôle.

Le commencement de la décadence ou plutôt de la stagnation de l’Asie centrale coïncide avec la découverte de la voie des Indes, grâce aux pilotes arabes sans doute, et de l’Amérique, grâce aux pilotes dieppois. Il y a là plus qu’une coïncidence et bien une relation de cause à effet, comme disent MM. les logiciens. Du moment que l’on avait trouvé la route plus sûre de la mer, l’Asie centrale n’était plus sur le chemin des peuples, elle cessait d’être à la confluence de l’Orient et de l’Occident, elle restait à l’écart. En outre, les déserts qui la protégeaient à une époque où la guerre était une industrie, devenaient une cause de ruine en l’isolant le jour que le sifflement des machines tendait à remplacer le cliquetis des armures…

Estimez-vous donc heureux, ô mes compatriotes, d’habiter un pays qui est comme le dernier caravansérail qu’on trouve au sortir de l’Occident, et le premier où l’on frappe après avoir traversé en barque l’Océan qu’on appelle Atlantique, du nom de ses prétendues filles.

Mais revenons à notre sujet, comme dit très-fréquemment Aboul-Ghâzi-Behadour-Khan, dans ses mémoires, et visitons rapidement Samarcande.

Nous allons d’abord au Gour-Émir, mausolée situé en face de la forteresse, au milieu des maisons indigènes. Une ruelle mène au pied de l’édifice, dont nous ne trouvons pas immédiatement l’entrée. Nous cherchons dans le fouillis des masures depuis quelques minutes quand des enfants déguenillés flânant aux environs s’approchent, et l’un d’eux offre de nous conduire. On se croirait en Italie.

Les jeunes cicerone nous font grimper jusqu’à la plate-forme entourant la coupole. Nous découvrons la ville, et nos regards plongent à l’intérieur des cours voisines ; les femmes qui vaquent aux occupations du ménage, le visage découvert, nous aperçoivent et fuient. Il va sans dire qu’après s’être dérobées à l’indiscrétion des infidèles, elles nous regardent tout à leur aise.

A la descente, nous sommes accueillis par le gardien du sépulcre ; il menace du bras les enfants qui s’enfuient. Ce mollah long, maigre, à profil d’aigle, très-grave, n’entend pas qu’on lui fasse concurrence. Il a la charge de crier les cinq prières du lever au coucher du soleil, et lorsque des infidèles manifestent le désir de visiter l’intérieur du monument, il se transforme en guide très-bavard. Pour prix de ses explications, il accepte volontiers la pièce de monnaie qui lui permet de mettre dans son riz… de la graisse de mouton.

Il nous montre la place où l’émir Timour est étendu sous un bloc énorme de néphrite, à côté de son précepteur et de son petit-fils Ouloug-Beg ; au-dessous, dans un caveau, de grands saints reposent sous la pierre : « De grands popes », dit le mollah, qui nous tient pour des Russes. Nous sortons par une cour où des saules penchent sur le réservoir aux ablutions, et ayant donné quelques kopecks au cicerone qui les empoche avec son plus gracieux sourire, nous enjambons la barrière et nous dirigeons vers le bazar.

Partout, dans les rues, les enfants jouent. Les uns, sur les toits en plate-forme, font flotter des cerfs-volants ; les autres, devant les maisons, font rouler des noix comme nous-mêmes des billes. Ils lancent la noix avec tout le bras ou bien, la saisissant avec les deux premiers doigts de la dextre, l’appuient sur le majeur de la main gauche qu’ils tendent en arrière. Ils visent, détendent le doigt, et la noix est projetée à l’aide de cette baliste peu coûteuse. Qui touche le but, gagne.

Sur une petite place, de jeunes Samarcandais s’ébattent, courant pieds nus, se roulant dans la poussière, se dressant contre un mur, la tête en bas, les pieds en l’air.

Voici l’un d’eux posté près d’un bâton fiché dans la terre, en tenant un autre à la main. Un de ses camarades, en face de lui, lui lance un chevron de bois ; le premier essaye de le renvoyer d’un bon coup, mais il ne l’atteint pas. Il pose alors son bâton sur le sol et mesure ; il constate que du but au chevron il y a plus que la longueur de son bâton, et il le repousse en frappant de toutes ses forces. Cela continue jusqu’à ce que le chevron tombe assez près. Tel est le « tchilak ».

Je regarde là un jeu français, celui de la « guiche », usité dans l’est de notre pays. Les règles en sont les mêmes ; la seule différence est qu’on trace un cercle où se tient le joueur favorisé. Ici l’on se contente d’un centre, et l’on doit mesurer chaque fois le rayon du cercle. Les enfants d’Europe ont simplifié, et ils gagnent du temps, montrant par là qu’ils en ont moins à perdre que leurs frères d’Asie. Chez les Anglais, qui n’ont pas leurs pareils dans l’art de mêler l’utile à l’agréable, la guiche est devenue le jeu athlétique du « cricket », et les rudes fils de John Bull s’amusent tandis qu’ils durcissent leurs muscles et rendent leurs poitrines plus vastes.

Un peu plus loin, des hommes jouent à l’aral avec des osselets. C’est le pile ou face de chez nous. La monnaie de billon en usage dans ce pays est lisse, semblable aux tchavitos d’Espagne, sans image ni inscription. Quant aux pièces d’argent (tengas) qui sont frappées, on ne les sort point volontiers de sa bourse ; pourtant elles ont sur chaque face une inscription différente. Ce serait un point de repère, mais les joueurs ne savent point lire en général, et les lettrés sont trop soucieux de leur dignité pour participer, en public, à des divertissements aussi vils. Bref, on se sert d’osselets de deux manières : le joueur les jette en l’air, ou bien contre un mur, assez fort pour qu’ils rebondissent, et aussitôt il frappe énergiquement son épaule gauche en annonçant à haute voix l’enjeu qu’il risque. Si tous les osselets présentent à l’œil la même surface, il a gagné ; dans le cas contraire, il a perdu et dépose à terre la somme engagée ; ce que souvent il est tenu de faire à l’avance.

Certains joueurs se démènent si furieusement, se frappent si consciencieusement que la partie finie et leur fureur tombée, ils ressentent une vive douleur à la main droite qui donne les tapes et à l’épaule gauche qui les reçoit. A les entendre crier, on dirait des Napolitains faisant une partie de mora.

Ce jeu donne lieu à des discussions et à des rixes, les indigènes étant d’une mauvaise foi sans égale. Aussi du temps de la domination bokhare, par ordre de l’Émir, un homme de police était chargé de rappeler aux fidèles les prescriptions du Coran qui sont formelles à cet égard. Le même individu, paraît-il, veillait à ce que les fidèles fissent les prières canoniques, et à coups de bâton les invitait à honorer Dieu, le seul vrai.

Tout près du bazar, dans une petite échoppe de marchand de thé, trois individus sont accroupis autour d’une moitié de melon coupée par petits morceaux entassés sur l’écorce, et en piquent un, chacun à leur tour, avec la pointe du couteau. Ils agissent avec beaucoup de précautions. C’est à qui d’entre eux ne fera point crouler le tas. En Europe, les jonchets remplacent les morceaux de melon.

Plus loin, un groupe regarde un individu qui tient une grande aiguille et trois fils de couleurs variées. « Qui veut gagner un demi-tenga avec le fil rouge ? » Et il feint de le passer dans l’aiguille. Il y a eu un parieur qui… a perdu naturellement, car très-habilement l’industriel a remplacé le fil rouge par un noir. C’est le bonneteau, tout comme au Point-du-Jour.

Puis nous débouchons d’une ruelle étroite dans la principale allée du bazar où les ouvriers en métaux tiennent boutique. Quel tintamarre ! Assis sur leur natte, les jambes écartées, ils aplatissent le cuivre des koumganes[1], et le marteau rebondit sur l’enclume à un seul bec avec des notes aiguës ; les maillets sur les chaudrons donnent les notes basses, et voilà un concert assourdissant, une cacophonie qui nous fait allonger le pas et arriver vite sur la place du Righistan, où un conteur hurle au milieu d’un cercle d’auditeurs nombreux. Il a son chœur ou sa claque, si l’on veut, formée par cinq ou six individus assis près de lui qui poussent des Ho ! ho ! soit d’admiration, soit d’épouvante, soit d’étonnement, afin de souligner les passages intéressants du récit. Parfois ils rient à gorge déployée, et la foule les imite. Un agent de police russe les écoute le bâton à la main. Autour se dressent les trois plus belles médressés de l’Asie centrale, celle d’Ouloug-Beg, des « deux lions », et la « Vêtue d’or », qui ne l’est plus aujourd’hui.

[1] Théière.

Elles sont tranquilles, et d’innombrables disciples ne les emplissent pas comme autrefois. Nous traversons les salles vides, aussi silencieuses que des cryptes ; par hasard, nous trouvons dans une encoignure un étudiant qui se balance devant un grand livre. Le proviseur de l’établissement accepte un pourboire sans hésiter. Ces monuments auraient grand besoin d’être réparés, mais les indigènes se gardent bien de rien reconstruire, ils regardent avec indifférence s’émietter ces merveilleuses constructions de Timour et de ses descendants.

La plus merveilleuse de toutes, le Chah-Sindeh (le roi vivant), qui se trouve plus loin, est complétement ruinée, et on ne l’approche qu’avec défiance, on craint d’être écrasé par une colonne fendillée, par une voûte lézardée. La coupole principale ne tient plus que par son propre poids, au premier tressaillement de la terre elle tombera. Tout cela reluit au soleil, mais tout ce qui reluit n’est pas solide.

Le Chah-Sindeh a été construit par Timour, en mémoire d’un martyr musulman qui, à l’exemple de saint Denis, ramassa sa tête, puis alla se cacher dans un puits très-profond. Kasim-Ibn-Abbas, tel est son nom, doit en sortir un jour et chasser les infidèles : Barberousse non plus n’était point mort pour les gens du moyen âge.

Quoi qu’il en soit, cet édifice dut coûter des sommes folles à l’émir Timour ; c’est peut-être à sa porte qu’il eut l’idée des billets de banque. Car d’après la légende, après avoir conquis nombre de royaumes, construit d’innombrables mosquées et finalement le Chah-Sindeh, le grand Timour ne possédait plus un sou. Un jour qu’il errait dans Samarcande, vêtu de loques, n’ayant qu’un oignon et pas même de pain à manger, il pria une vieille femme d’avoir pitié du maître du monde.

« Comment, dit la vieille, toi, Timour, tu ne possèdes pas de quoi te nourrir ! Tu commandes à des milliers de soldats, la terre tremble devant toi, tu peux tout ; prends du papier, une calame, écris de ta main sur ce papier qu’il vaut cent tengas, et il les vaudra. »

L’Émir remercia la vieille de ce bon conseil, et, le lendemain même, il prit du coton, fabriqua beaucoup de papier, et, le couvrant de son écriture, lui donna instantanément une valeur que tous les sujets lui reconnurent. Et voilà comment les billets de banque furent mis en circulation pour la première fois en Asie centrale.

Nous n’avons malheureusement pas le temps de décrire par le détail la ville de Samarcande ; au reste, c’est chose faite et bien faite par M. Schuyler, dans son ouvrage intitulé Turkestan. Nous visitons donc à la hâte Bibi-Khanym, mosquée construite par une femme favorite de Timour, puis les caravansérails et la « pierre verte » (kok-tach) à l’intérieur de la forteresse russe.

La pierre verte, un bloc quadrangulaire de marbre gris posé au fond d’une cour fermée par une galerie, était le trône où les descendants de Timour s’asseyaient pour prendre possession de l’empire. C’était une pompeuse cérémonie provoquant de grandes réjouissances et le déploiement d’un faste étonnant, comme à l’occasion du sacre de nos rois. Aucun khan ne s’assoira plus sur la pierre verte. Au moment où nous pénétrons dans la cour déserte, un gros soldat russe y est irrévérencieusement adossé et s’exerce à jouer de la clarinette. Le véritable khan de l’Asie siége à Pétersbourg.

Mais il importe d’aller vite récolter les plantes de la steppe dont les fleurs ne sont pas encore flétries et les graines de celles que le soleil a desséchées avant que le vent fécondateur les disperse. C’est aussi le moment de chasser les insectes et d’augmenter nos collections. Il est probable même que nous sommes un peu en retard : voilà la mi-mai bientôt.

Nous laissons donc nos chevaux à Samarcande et partons en voiture pour Djizak avec le bagage indispensable et nos selles anglaises, car s’il est facile de trouver des chevaux de louage, on ne peut guère se procurer que des selles indigènes. L’essai que nous en avons fait récemment ne nous a point réussi. Elles sont en bois, étroites, à pommeau proéminent, façonnées à l’usage d’hommes de petite taille : autant de raisons pour qu’elles ne conviennent point à des Européens de taille élevée, et que nous y soyons fort mal assis.

Un jour après notre départ de Samarcande, nous traversions la porte de Tamerlan par une matinée brûlante. Que le lecteur nous permette une digression tandis que nous sommes cahotés sur les cailloux de la rivière de Sanzar qui serpente entre des collines dans une étroite vallée.

Pourquoi appelle-t-on ce défilé porte de Timour ou de Tamerlan ? Le souvenir du grand conquérant n’a-t-il pas été la cause d’un calembour commis fort à propos dans son pays natal et au sujet d’un défilé voisin de la capitale qu’il habita ?

Les Turcs et surtout les Mogols avaient la coutume de nommer « porte de fer » ces passages resserrés que les Grecs appelaient pulai, les Romains pylæ, et nous-mêmes, pas.

Or Timour veut dire fer, et dans la suite ceux qui écrivirent l’histoire, séduits sans doute par la perspective de trouver une étymologie intéressante du nom de ce pas, la tirèrent du nom du plus grand des émirs. Et la porte de fer devint définitivement la porte de Timour-Kouragan ou Timour-Beg pour les Turcs, et porte de Timour-Lang pour les Persans et les Occidentaux.

Mais le postillon vient d’arrêter ses chevaux devant la station de poste de Djizak. Il dételle, et le staroste sur la porte demande si nous voulons le samovar.

« Samovar », répondons-nous avec beaucoup d’ensemble et d’une voix également altérée… de soif. C’est la première question des starostes aux voyageurs, à moins que ceux-ci ne prennent l’avance, et cela leur arrive souvent ; qu’ils soient transis de froid ou couverts de la fine poussière soulevée par les chevaux lancés à toute vitesse, comme c’est notre cas en ce moment.

Le staroste apportant l’eau où nous allons nous laver nous prévient qu’elle n’est point bonne, et nous recommande de ne la boire que bouillie.

— Pourquoi ?

— Elle donne le richta.

Le richta est le nom indigène du « filaire de Médine », un ver très-désagréable, imperceptible dans l’eau, qu’on avale si l’on n’est point prévenu et qui se loge alors sous la peau, grandit, atteignant parfois un développement de quatre-vingt-dix centimètres. Il gîte de préférence sous la peau des mains, des bras ou des jambes.

C’est entendu, brave staroste, nous ferons bouillir notre eau avant de nous en servir.

Quelques heures après notre arrivée, nous nous présentons au chef de district avec le mot de recommandation que nous avait remis le général Karalkoff. L’accueil est cordial, et une hospitalité russe nous est immédiatement offerte ; c’est la meilleure, et nous l’acceptons. Car dans le Djizak russe il n’y a point d’hôtel ni d’auberge, par la raison que Djizak n’est qu’un embryon de ville, un poste de guerre habité par le chef administratif, le chef militaire, l’employé des postes, du télégraphe, le pope, et leurs familles. Quelques maisons en terre badigeonnées de blanc, clair-semées à côté de la caserne fortifiée où se tiennent plusieurs centaines de soldats, constituent la nouvelle ville tout entière.

Le lendemain, nous commençons nos collections dans le voisinage, et à l’heure de la sieste nous faisons la connaissance du commandant militaire, M. K…, charmant homme s’il en fut.

Un incident vous donnera une idée de la chaleur que l’on supporte dans la steppe de la Faim en plein soleil et même à l’ombre. En entrant chez le commandant, une impression de fraîcheur nous fait dire :

« Quelle agréable température dans cet appartement ! »

On regarde le thermomètre, il marque 34° centigrades ; quatre heures ne sont pas sonnées et c’est le 15 mai.

Étonnez-vous maintenant que la steppe environnante soit inhabitable en été, qu’elle soit désolée et inculte, et mérite le nom d’« affamée ». Les rares gouttes d’eau tombant en mars ou en avril et donnant de la vigueur aux rustiques plantes qui peuplent cette plaine sont impuissantes à faire vivre les plantes cultivées qui ont besoin d’irrigations.

Les premières chaleurs coïncident avec la trop courte saison pluvieuse — le vent souffle alors du S. S. E. ou du S. O. — et les plantes à la fois arrosées et chauffées se trouvent subitement dans les meilleures conditions de vie. Elles sortent de terre rapidement, s’épanouissent, offrant un spectacle enchanteur, mais d’un instant. Durant quelques semaines, les tulipes, les gagea, les anémones, sont resplendissantes ; puis le soleil, comme par jalousie de cette parade de la terre, pompe l’eau avidement, transforme le jardin paradisiaque en broussaille terne où les animaux, petits et grands, vivent en état de guerre, les uns aux dépens des autres.

Vers la mi-juin, le sol craquelé prend l’aspect d’une marqueterie monotone où les plantes épineuses, mieux outillées pour la lutte, se dressent seules vigoureuses, à côté des tiges penchées, flétries, cassées, de leurs sœurs à la beauté fugace, les plantes bulbeuses.

On voit des milliers de phalanges courir avec une vitesse surprenante sur leurs pattes démesurées qu’elles ne veulent point utiliser comme fuseaux. Ces puissantes arachnides sont armées en guerre, et, plutôt que de tendre patiemment des filets, elles préfèrent quêter, faire la course, et lorsqu’elles aperçoivent une proie, s’en emparer par la ruse et la force.

Pelotonnée sur une brindille, la phalange surveille les moindres mouvements d’une sauterelle qui vient de s’abattre et déjà dévore les feuilles encore vertes d’un yantag, puis s’acharne sur l’écorce. La sauterelle est insatiable. Mais le festin va être interrompu dramatiquement.

L’araignée approche sans bruit, s’arrête, se replie pour l’attaque. La gloutonne n’en a cure. Soudain l’insecte de proie bondit, la sauterelle s’élève d’un vol précipité, mais la phalange est sur son dos qui l’enlace, la mord et la jette à terre en lui cassant une aile de ses formidables mandibules. Ce sont des sauts désordonnés, d’abord prodigieux, puis de plus en plus faibles ; enfin le fauve arrête sa proie, il lui a rompu une cuisse. Après quelques efforts pour s’échapper à cloche-patte et une chute définitive sur le flanc qui palpite, les rôles changent : la dîneuse sert au dîner.

Les fourmis profitent des reliefs de la table, sont mangées par les passereaux que dévorent les faucons, et ainsi de suite… jusqu’à ce que le vent glacial du nord-est les mette tous d’accord en les engourdissant jusqu’au printemps prochain.

Les plantes qui ont fait leur provision de chaleur attendent les beaux jours, puisant la vie par leurs radicelles plongées dans les profondeurs du sol. Les insectes imprévoyants meurent, les prévoyants vivent dans leurs caves, les oiseaux émigrent. Les arachnides dorment dans les crevasses, sous les mottes, entre les fentes des murailles. Le vent mugit, fait bondir les broussailles, ainsi que des animaux fantastiques. Un matin, la plaine est saupoudrée de neige, le froid devient insupportable, et le désert qui fut gris, puis bariolé de mille couleurs, est d’une blancheur éblouissante, mais c’est toujours le désert. L’homme n’y peut vivre et l’appelle « affamé ».


« Voulez-vous boire une tasse de thé ? nous dit le commandant, tandis qu’un de mes hommes ira prévenir le capitaine N…, un excellent chasseur, un véritable enfant de la steppe, qui se fera un plaisir de vous guider dans vos excursions. »

Entre la deuxième et la troisième tasse de thé, la portière est soulevée. C’est le capitaine, un homme solide, avec une bonne figure tannée par le vent et le soleil. La présentation faite, nous disons notre intention de passer quelques jours près de Djizak à ramasser des plantes, des insectes, à collectionner des oiseaux si la chose est possible. Notre nouvelle connaissance offre obligeamment de nous tenir compagnie. Le commandant, de son côté, met deux Cosaques à notre disposition.

Le capitaine, retraité depuis peu, a des loisirs ; prochainement, il partira pour S…, où sa famille doit être déjà arrivée. Son unique compagnon à Djizak est un jeune Kara-kirghiz[2] qu’il a recueilli. Il l’a trouvé vagissant sur les cadavres de ses parents que les gens d’une tribu ennemie avaient massacrés. Depuis lors, il n’a point quitté son fils adoptif, il lui a enseigné à lire, à écrire, à calculer, mis de bons livres entre les mains. L’orphelin est très-intelligent, et donne les preuves d’un naturel excellent. Il apprend sans peine et montre surtout des dispositions pour le dessin. Aussi, c’est affaire entendue, il entrera prochainement au gymnase de V… Pour le moment, le capitaine lui a acheté des crayons, du papier, des couleurs, et le jeune artiste dessine tout ce qu’il voit, couteaux, marteaux, fleurs, arbres, etc. ; il copie les gravures qu’il embellit en les coloriant. Il est très-assidu à son travail, que le père surveille de son mieux. Il est touchant de voir petiller de joie les petits yeux noirs de l’enfant, et sa figure large de Mogol rayonner de plaisir quand son vieux maître lui adresse un compliment mérité en lui caressant la tête de la main.

[2] Kirghiz noir.

Ses récréations sont la chasse, car il possède son propre fusil qu’il a manié tout de suite avec habileté, devenant rapidement un tireur parfait. Il partage avec son père le goût des armes : les fourbir est un de ses divertissements favoris. Nul ne s’entend mieux que le Russe à éduquer les peuples demi-sauvages qui lui sont soumis.

Après avoir parcouru les derniers contre-forts du Sanzar-Taou qui ondulent dans la direction du nord-est et finissent en fourche à une centaine de kilomètres de Djizak, nous partons pour le marais de la Kli, distant de vingt kilomètres. C’est l’extrémité sud d’un lac salé qui se dessèche et qu’on appelle en turc Touskane (qui a beaucoup de sel), et en effet son degré de salure est considérable.

Guidés par le capitaine et les deux Cosaques, nous longeons le bord du marais qui paraît avoir été ici une rivière au lit peu large et au cours tortueux. Aujourd’hui, les roseaux poussent très-dru dans les anses, l’eau n’est plus courante, elle est peu profonde, dort, n’ayant l’apparence du mouvement que lorsqu’elle frissonne sous le vent. Les canards et les sarcelles cancanent dans le fourré des roselières. A la nuit tombante, nous allumons le feu du bivouac au pied d’une colline, près de la Kli. Soudain un bêlement nous révèle la proximité d’un aoul. On hèle. Quelqu’un répond. La conversation s’engage dans l’ombre. Le capitaine demande s’il y a du koumiz.

« Non, mais du kattik (lait aigre) et du lait.

— Apporte du lait.

— Ha ! ha ! »

Ha ! ha ! veut dire oui dans ce pays-ci. Les Cosaques déploient le feutre quand on entend dans le bas le bruit que font des personnes dans l’eau, et voilà deux jeunes Kirghiz ruisselants qui saluent ; l’aîné prend des mains du plus jeune une panse de mouton contenant du lait fraîchement trait et nous le présente. Ils reçoivent en échange quelques pincées de thé.

Nous leur disons que nous sommes venus chasser des perdrix et des canards rouges[3] qui vivent ici, nous a-t-on conté.

[3] Une oie rougeâtre de petite taille appelée baklane.

« Des canards rouges ! mais j’en ai deux petits vivants sous ma tente.

— Veux-tu nous les vendre ?

— Volontiers », fait l’aîné, et il donne l’ordre à son plus jeune frère de les aller querir. Celui-ci part sans la moindre observation. Car, bien que la différence d’âge soit peu considérable, d’une année au plus, que son aîné n’ait pas encore de barbe, il lui doit l’obéissance qu’il marquait au père mort récemment.

Le jeune Kirghiz de dix-sept ans à peine qui est assis là sur un de ses talons, les bras appuyés en croix sur le genou qu’il n’a pas mis à terre, a déjà la tenue grave d’un homme qui commande. Il est chef de famille, a hérité du bétail, des tentes, de tout l’avoir de son père aussi bien que de ses haines. C’est le maître qui distribuera le travail à ses sœurs, à ses frères, que la mère elle-même consultera dans les occasions solennelles, lorsqu’il s’agira de vente, d’achat, de la saillie des cavales ou des brebis, de fixer le jour où l’on devra changer de campement, de discuter la valeur du kalim qu’on demandera pour ses sœurs à leurs futurs époux. Il veillera à ce qu’il n’y ait point de mésalliance, contera aux plus jeunes l’histoire des ancêtres et de la tribu.

Le cadet arrive portant un sac où s’agitent les canards âgés de quelques jours. Les deux frères avaient découvert le nid et pris les petites bêtes au sortir de la coquille. Pour ne point les perdre, ils leur ont passé dans le maxillaire supérieur à chacun une verroterie rouge. Le capitaine les acquiert moyennant quelques kopecks.

Nous nous endormons dans notre couverture à la belle étoile et d’un bon sommeil. Dès le matin la chasse commencera.

Notre chien aboie ; je dresse la tête. L’aurore pâlit le ciel, à quelques cents pas défile une caravane se dirigeant vers le nord-ouest. Les dromadaires cheminent à la file, d’un pas étouffé, derrière les conducteurs silencieux sur leurs chevaux. Les profils sont à peine perceptibles : on dirait des fantômes qui passent lentement devant un rideau faiblement éclairé par une lumière cachée plus bas que l’horizon. C’est une scène de féerie avec un joli feu de rampe dont la pointe du jour fait les frais.

Les chameliers profitent de la fraîcheur, dormant dans la journée, tandis que les bêtes mangent et se reposent.

Une heure après, nous nous détirons, puis d’un bon pas longeons la rive du marais. Capus s’en va dans la montagne.

Ici, on ne chasse pas de la même manière que dans nos pays. En France, le gibier se cache ; dans la steppe, c’est le chasseur. Dans la plaine nue, les ennemis se voient de loin, et à la moindre alerte le plus faible prend son vol et disparaît.

On tue les perdrix de montagne à l’heure où elles viennent boire l’eau des rivières ou des marais. En cette saison elles ont coutume, à leur réveil, de quitter la montagne où elles passent la nuit, car elles reviennent dormir non loin du nid où elles sont nées. Fendant l’air avec une rapidité dont la perdrix de nos pays est incapable, elles volent parfois plus de vingt kilomètres d’un trait, rien que pour boire. Après quoi elles picorent dans la steppe par bandes. Avant le coucher du soleil, elles rappellent et rentrent dans la montagne.

Le capitaine, à qui ces particularités sont familières, me mène directement à l’endroit où il suppose qu’elles vont s’abattre. Vers sept heures le soleil est déjà insupportable ; c’est l’heure de la venue du gibier. Nous nous accroupissons, dissimulés au bas de la berge, et attendons. Mais bientôt le sol est chauffé au point que nous ne pouvons tenir en place, et malgré les épaisses semelles de nos bottes, nous avons à la plante des pieds une intolérable sensation de brûlure. Nous coupons des roseaux, et les ayant étalés, nous nous posons dessus.

Tout à coup on entend le bruissement d’oiseaux qui volètent, les perdrix vont s’abattre, mais elles nous ont vus, se dispersent. Les coups de fusil partent. On ramasse les tuées qui tombent sur la rive droite, on les cache dans la roselière, et la place marquée en tordant des tiges, on va plus loin. Au retour, on recueillera les victimes qui gisent sur la rive gauche.

Après avoir choisi d’autres embuscades et répété deux ou trois fois cette manœuvre, nous avons massacré nombre de perdrix rouges à la poitrine large, bien musclée, de la taille d’une poulette.

Huit heures passées, nous ne pouvons plus tirer que des bécassines et des sarcelles. Puis nous rencontrons un petit aoul kirghiz. Nous demandons à boire, et l’on nous invite à venir sous la tente du chef savourer de l’aïrane (lait caillé). C’est tout ce qu’on peut nous offrir. Le chef est très-malade, il souffre d’une fièvre violente, et sa prostration est complète. Il est étendu sous sa pelisse agitée par le grelottement. Il fait effort pour nous saluer, se dresse sur les genoux ; il peut à peine remuer les lèvres, regarde d’un œil hébété et retombe inerte la face contre terre. Ses deux femmes et sa vieille mère demi-nues le soulèvent, le traînent jusqu’à la fosse creusée pour ses vomissements, dans un coin.

« Quel médicament donnez-vous au malade ?

— Aucun. A-t-il soif, on lui donne à boire ; a-t-il froid, on le couvre de peaux. Un peu de sucre lui ferait du bien. En avez-vous ? »

Nous répondons que nous n’en portons point dans nos poches, mais que s’ils veulent aller à notre bivouac, on leur en donnera. L’un d’eux monte à cheval et part immédiatement. Il fera environ trente kilomètres pour quelques morceaux de sucre. Nous attendons sous une tente que la chaleur de midi soit tombée. On a produit une ventilation indispensable en débouchant le tchanarak, ouverture du haut par où sort la fumée, en ouvrant la porte et relevant le feutre qui entoure les keregas ou treillis du bas. Tout est fermé du côté du soleil. Dans l’après-midi, nous regagnons le bivouac, le capitaine d’un côté du marais, moi de l’autre, et ramassons le gibier à mesure que nous passons devant nos cachettes. Il y a au moins 40° à l’ombre et 50° au soleil. Quelle soif !

J’aperçois le capitaine qui entre sous une tente, puis sous une deuxième ; il me regarde, et d’un geste de la main et secouant la tête, il m’explique qu’il n’a point trouvé à boire. Les outres sont vides, et les bêtes laitières paissent dans la steppe.

Je suis plus heureux que lui. Voici à une portée de fusil un troupeau de chèvres gardé par de jeunes pâtres. Je m’approche. Ils n’ont qu’un peu de lait aigre dans une panse de mouton. Je la soupèse. En vérité, c’est bien peu de liquide pour un homme aussi altéré. J’y fais ajouter le contenu des mamelles pendantes d’une belle chevrette. En dépit des malpropretés qui surnagent, c’est un nectar que je savoure.

Mon compagnon de soif est là-bas qui me regarde, appuyé sur son fusil. Je lui envoie un des jeunes garçons qui traverse l’eau dans le plus simple des costumes. Ce jeune sauvage est sculptural avec son corps nerveux et bronzé, ses bras arc-boutant l’outre posée sur la tête, et maintenant que j’ai bu, je prends plaisir à voir le Ganymède un peu trapu, grimper la berge sous le soleil éblouissant.

Ce spectacle valait bien la pièce de monnaie que l’aîné des pâtres noua dans sa ceinture sans dire merci.

Telle est la manière de boire des bocks dans la steppe.

Sous notre abri, le thermomètre marque d’abord 38°, puis 40° centigrades.

Nous voyons ces fameux canards rouges qui sont de la taille d’une petite oie. Il nous est impossible de les approcher. Toutes nos ruses échouent.

Nous nous rattrapons aux dépens des insectes qui aiment à voltiger au-dessus des eaux stagnantes ; mais les fleurs étant déjà presque toutes flétries, la plupart des variétés qui vivent de suc ont disparu. Capus a la chance de trouver dans le flanc d’un ravin les restes fossiles d’un ruminant enfouis dans une couche de marne tourbeuse, au-dessous du lœss jaune de la steppe.

Constatations faites, il est trop tard pour collectionner dans cette région ; nous allons rentrer à Djizak et faire une tentative dans une autre direction.

Au pied des hauteurs, à l’ouest de la Kli, des nomades s’apprêtent à quitter leur campement ; quand nous passons, ils ont déjà plié bagage, les chameaux sont chargés en partie : les uns debout et écoués, les autres agenouillés attendent qu’on les charge des quelques carcasses de tentes encore dressées que les femmes démolissent. L’aoul s’ébranlera après le coucher du soleil.

Rentrés chez le chef du district, nous lui disons notre intention de voir les étangs situés aux environs d’Outch-Tepe au nord de Djizak. Notre hôte nous offre immédiatement comme guide son propre djiguite, un Kirghiz nommé Aoul-Beg.

Aoul-Beg est de petite taille, solidement construit, très-agile. Sa tête est aussi ronde qu’une boule, sa face large, ses yeux imperceptibles ; quant à son nez, je n’en ai jamais vu de plus retroussé, de plus minuscule. A le regarder, on comprend que les voyageurs du moyen âge aient prétendu que les gens de cette race n’en avaient point, se contentant pour respirer de deux trous au-dessus de la bouche en guise de soupiraux. Au résumé, notre guide est laid, mais son âme est belle, et c’est un brave garçon : il suffit d’entendre son gros rire plein de franchise. C’est un bon fils qui soigne affectueusement sa vieille mère et lui remet fidèlement ses appointements à la fin du mois.

« Il est naturel, dit-il, que je la nourrisse et l’aime ; elle est âgée, ne peut travailler. Je ne dois pas oublier qu’elle m’a élevé et nourri quand j’étais petit. A chacun son tour. »

Aoul-Beg, qui parle sans ambages, me fait des confidences. Quoique vivant à l’aise sous une bonne tente plantée près de la demeure de son chef, quoiqu’il possède une bonne femme, robuste fille de sa tribu, qu’il soit propriétaire de deux vaches et d’un très-bon cheval, malgré tout cela, notre homme n’est pas heureux. Il regrettera « toute sa vie » de n’avoir pas été à l’école des Russes ; s’il eût appris à parler et à écrire leur langue, il serait maintenant interprète.

« Je porterais une casquette galonnée, un bel uniforme, je serais mieux payé. Mais je n’ai pas voulu suivre les bons conseils. J’étais jeune, j’avais une tête de fer et ne savais pas ce qui était bien. »

Le rêve d’Aoul-Beg, — car il a un rêve également, — est de reprendre la vie nomade ; il économise dans ce but. Dès qu’il sera assez riche, il achètera des chameaux et des chèvres et s’en ira dresser sa tente près de Tchimkent, la ville verte, à la place que ses ancêtres occupèrent. Et le brave garçon précise l’endroit ; il sait que je suis passé par là et est convaincu que j’ai été frappé d’admiration en voyant le pâturage de ses pères.

« Tu sais, dit-il, à la sortie de Tchimkent du côté du soleil couchant, il y a un grand peuplier et deux ormes au bord d’un ruisseau tout petit, qui coule. C’est là. Tu te souviens… du côté du soleil couchant.

— Ha ha ! fais-je, afin de contenter mon interlocuteur, qui répète :

— C’est une bonne place, une bonne place ! belle herbe, belle herbe ! »

Et ses yeux brillent de plaisir à la pensée de ce riant avenir.

« Quand penses-tu exécuter ton projet ?

— Allah seul le sait ! » Et Aoul-Beg fait siffler son fouet, car nous sommes sur la route d’Outch-Tepe. Outch-Tepe veut dire trois collines.

De temps à autre le djiguite descend de cheval ou se penche, tenant d’une main la crinière, et ramasse un insecte. C’est mon collaborateur. Avant de l’introduire dans le flacon suspendu par une corde à sa ceinture, Aoul-Beg me montre la bestiole et dit chaque fois en russe, très-grave :

« Samoui pervi exemplar, le plus beau des échantillons. » J’approuve de la tête. Le mot exemplar qu’il a entendu je ne sais où, lui plaît, par ce qu’il a de vague pour lui, et il le prodigue. Sous toutes les latitudes, nombre d’hommes emploient de préférence les mots dont ils saisissent mal le sens.

Après avoir traversé le Djizak indigène sans nous arrêter, le soir du même jour nous étions à Outch-Tepe. Nous couchons dans la station postale sur les estrades en briques séchées qui servent de lits. Une partie de la maison est occupée par un piquet de Cosaques. Ils célèbrent précisément une fête et passent la nuit à boire, danser, chanter. Le bruit des réjouissances, les importunités de certains insectes, la chaleur suffocante du garmsal[4] nous empêchent de fermer l’œil. Au jour, nous partons dans la direction des étangs.

[4] Vent chaud.

Leur eau est salée. Ils se dessèchent ; autrefois il y avait sans doute un petit lac au lieu de ces flaques d’eau isolées, de cette suite de marais détachés l’un de l’autre où les oiseaux aquatiques sont cachés dans les roseaux. Nous apercevons des canards, des poules d’eau noires, des bécasses noires et blanches. Nous abattons quelques pièces. Ici, non plus qu’à la Kli, nous ne pourrons beaucoup collectionner. Décidément, il faut gagner la montagne. Je fais ces réflexions par plus de 40 degrés de chaud à l’ombre. Aoul-Beg manifeste le regret de n’avoir pas une pastèque dans son sac. Les deux Cosaques le questionnent, l’engagent à nous mener dans un aoul voisin. Au fait, il est bientôt onze heures, et l’on suffoque dans ces marais.

UNE PORTE DU CHAH-SINDEH.

Aoul-Beg grimpe sur un tertre, regarde ; il a découvert des tentes grâce à ses yeux kirghiz, les plus petits et les meilleurs que je connaisse. On galope.

Voici des yourtes dans un affaissement de la steppe, avec du bétail couché, des chevaux placés tête-bêche qui s’émouchent, se pouillent fraternellement. Les chameaux sont repliés, le cou allongé, le nez à ras du sol, tendant irrespectueusement le dos au soleil, et grâce à leur bosse se mettant à l’ombre d’eux-mêmes. Il n’y a personne dehors que les animaux.

Aoul-Beg nous présente au chef de l’aoul, comme des amis de l’Hakim (gouverneur), et aussitôt un tapis est étendu en notre honneur. La tente est très-grande, en bon feutre. Elle s’emplit rapidement de la famille du chef. Nos Cosaques, parlant turc, s’entretiennent familièrement avec les curieux.

Le chef est un homme de taille moyenne, borgne, à la figure intelligente et joviale, aimant le mot pour rire. Il est vêtu comme tous ces gens d’une chemise et de culottes larges en toile de coton. C’est bien assez en cette saison. Bien qu’il se donne pour Kirghiz, ses traits font un contraste frappant avec les nomades que nous avons vus il y a quelques jours près de la Kli, et surtout avec notre djiguite. Ils n’ont de commun que l’œil bridé.

Cette divergence chez des hommes de même langue et de mêmes mœurs provient des croisements, bien entendu.

En règle générale, les nomades sont plus riches que les sédentaires cultivateurs du sol. — Un nomade est un rentier dont le capital est le troupeau. — Plus riches, ils peuvent nourrir plus de femmes, les payer plus cher et partant les choisir à leur goût. Tel qui a épousé d’abord une fille, deux filles de sa tribu, se payera la fantaisie d’en prendre une ou deux chez les voisins pauvres, parce qu’il les acquiert à bon compte. Ces femmes ne sont pas un superflu, elles trouvent chez leur seigneur de quoi s’occuper.

Il advient alors que les nomades de langue turque vivant dans les plaines qui se déploient de l’Amour au Volga, ont la figure plus longue ou plus large, l’œil plus ou moins bridé selon qu’ils sont en contact, qu’ils voisinent avec des Iraniens à tête allongée, au nez droit, à l’œil horizontal et bien fendu, ou bien avec des Mogols qui portent une pleine lune sur les épaules et clignent des yeux tellement obliques qu’au dire d’un ousbeg, « ils se regardent dans le ventre ».

Notre hôte est un exemple à l’appui de ce que nous avançons, il est le maître de deux dames. La première est petite, trapue, à face ronde ; la deuxième, plus jeune, qu’il a prise chez les Kouramas[5], a les traits relativement fins, la taille svelte. Costumée en paysanne de France, on la pourrait confondre avec une fille de Lorraine aux joues rebondies.

[5] Mélange de Tadjiks et de Kirghiz, habitant la fertile vallée du Salar, au sud de Tachkent.

Après avoir bu du thé brûlant et salé, je quitte le borgne en bons termes, malgré que j’aie refusé de lui vendre ma chemise, et nous battons en retraite vers Outch-Tepe, et vite, car le garmsal[6] souffle.

[6] Vent chaud.

Le thé salé commence à produire son effet, et les Cosaques, Aoul-Beg, tout le monde se plaint de la soif. On aperçoit des tentes. On pique sur les tentes au grand galop. Des femmes nous offrent le fond d’une outre, l’eau est sale et salée ; en un clin d’œil elle est bue.

Les chevaux halètent, eux aussi ont soif. Où trouver un puits ? A notre droite, on distingue des chameaux qui se dressent en basculant. On vient de les abreuver sans doute à tour de rôle, et ils ont pris du repos par la même occasion. Aoul-Beg reconnaît l’auge d’un puits. On galope. Mais les chameliers pressent leurs montures qui ne sont point chargées, et elles trottent comiquement, et leurs bosses amaigries vacillent de droite, de gauche, ainsi que l’extrémité d’un bonnet catalan sur la tête d’un coureur.

Un des Cosaques part à fond de train, les oblige à retourner. En somme, ils peuvent bien nous prêter leur seau de cuir attaché par deux cordes à l’extrémité d’une longue perche. On emplit l’auge de bois, hommes et chevaux happent l’eau fraîche, limpide et salée. Tant pis, c’est une satisfaction d’un instant que nous nous procurerons aussi souvent que possible.

Voilà encore des tentes. On nous reçoit mal.

« Je n’ai rien à vous donner », affirme la maîtresse du logis.

« Rien ! »

Aoul-Beg saute à terre, entre sans hésiter, cherche, soulève les hardes et découvre sous une peau de mouton, dans un seau de cuir, une boisson qu’il intitule « bouza ».

« C’est très-bon », dit-il.

Je constate que dans un bouillon sans goût prononcé, de couleur indécise, surnagent des grains de millet qui paraissent avoir été pilés. Ce n’est pas le moment d’être difficile, et nous vidons le seau.

Là-dessus, en avant pour le puits d’Outch-Tepe, car il n’y a plus de tentes dans la steppe. Le garmsal souffle toujours, soulevant une poussière fine qui tourbillonne, obscurcit le ciel, voile le soleil, semblable à une boule de feu près de s’éteindre. Le thermomètre à l’ombre, opposé au vent, marque plus de quarante et un degrés de chaud.

Inutile de vous dire que notre premier acte en arrivant à la station fut de demander le samovar. Quelle bonne tasse de thé ! Vive le thé ! Quel produit du sol fera jamais concurrence au thé en Asie centrale ? En est-il de plus commode à transporter, d’un volume et d’un poids moindres, d’un emploi plus facile ? On l’enferme dans un sachet qui trouve place aussi facilement qu’une tabatière.

Le voyageur est harassé par une étape qu’il a crue interminable ; un jour entier la pluie a fouetté son visage ; la neige se congelant a mis dans sa barbe des stalactites ; le vent froid l’a percé d’aiguilles de glace, lui donnant la sensation bizarre de n’avoir plus de nez, ni mains, ni pieds ; le soleil aveuglant a mis son corps en fusion, et l’eau perle de chacun des pores comme par une outre fendillée. Il fait halte, le feu est allumé, et l’eau bout en moins de temps qu’il ne faut pour harnacher trois chevaux. On prend une pincée dans son sac, on la jette dans le koumgane. Immédiatement les feuilles recroquevillées de la divine plante se déroulent, s’étalent. Bientôt l’infusion est prête. Et alors, le voyageur savourant la plus agréable, la plus parfumée des boissons, oublie les misères de tout à l’heure.

Que le lecteur nous pardonne de lui avoir parlé deux fois en un chapitre du dessèchement de notre gorge. Mon excuse sera qu’ici la terre elle-même est altérée ; ni les animaux ni les plantes ne boivent à leur gré ; un puits a une valeur inimaginable. L’eau a le prix de la terre dans le quartier de l’Opéra.

En France, le paysan injurie, traîne devant le juge de paix le voisin qui lui a pris la largeur d’un sillon ; ici, pour quelques litres d’eau, on se bat, on se tue, et, dans l’oasis, quand c’est l’époque des irrigations, les cultivateurs se surveillent les uns les autres avec la défiance d’Harpagon.

Djizak, au seuil de la steppe, est « nourrie » par une petite rivière sortant des montagnes voisines. Les hommes sont allés au-devant de ce cours d’eau, et dès qu’il a débouché dans la plaine, ils l’ont attaqué, la pioche à la main, lui faisant des saignées nombreuses, l’épuisant par mille canaux qui le répandent sur les champs cultivés. Le chef des irrigations dit à chacun pendant quel espace de temps il a le droit d’arroser ses terres. A l’heure dite, l’intéressé renverse la petite digue arrêtant l’eau, et son champ aspire l’humidité et la vie. Le temps passé, le petit barrage doit être reconstruit, et c’est le tour du voisin. Parfois des gens malhonnêtes et rapaces percent les digues à la dérobée et s’octroient plus que leur part de la rivière. Que quelqu’un s’en aperçoive, qu’on les surprenne, et une rixe s’engage, et fréquemment le voleur est assommé sans autre forme de procès.

Si les premiers hommes ont habité l’Asie centrale, c’est évidemment à propos d’arrosage des terres que Caïn a tué son frère Abel.

II
LE KOHISTAN.

Préparatifs. — Pendjekent. — Départ des soldats russes. — Singulière emplette d’un soldat tatare. — A propos d’ânes. — Une forteresse. — Vie de l’alpage. — Dans la montagne. — Ourmitane. — Varsiminor. — Façon de se nourrir des habitants. — Femme à bon marché. — Les Tadjiques. — Mercuriale. — Le bois, la terre. — Les balcons du Fan-Darya. — Aventures de Klitch ; un de ses amis. — Les éboulis. — Kenti, misère des habitants.

Nous sommes de retour à Samarcande, notre quartier général. Maintenant, il s’agit de visiter le pays des montagnes ou Kohistan. Il nous faut un homme pouvant servir d’interprète et qui soit accoutumé à ce genre de voyage. A moins d’apprentissage, un habitué de la plaine sera embarrassé dans la montagne, où les précautions à prendre ne sont plus les mêmes.

Grâce à notre hôte le général Karalkoff, nous engageons un djiguite qui a accompagné autrefois le grand naturaliste Fedchenko dans cette région du Turkestan.

Le mollah Klitch est un homme très-poli, très-soigneux de sa personne, pratiquant le maquillage, montrant les dents à tout propos, qui s’exprime en russe mal et péniblement, mais comprend bien les différents dialectes du pays. Nous n’aurons qu’à nous louer de son honnêteté et de son dévouement.

Il prend les devants et part pour Pendjekent avec nos chevaux. J’ai comme monture une excellente petite bête que le général Karalkoff a bien voulu me confier, et qui ne bronchera pas une fois dans les sentiers les plus difficiles.

A Pendjekent nous sommes reçus cordialement par la petite colonie russe composée des officiers de la garnison et des employés de l’administration. Nous faisons nos préparatifs.

Le mollah Klitch nous fait observer que souvent nous suivrons des chemins en corniche et trop étroits pour des chevaux chargés, qu’il faut acheter des ânes pour le transport des bagages et des futures collections. Nous en payons trois quarante-cinq roubles. Ils seront commis à la surveillance du jeune Djoura-Bey, robuste garçon d’un caractère égal et d’un pas non moins égal, qui est baptisé le « chaïtan-toura » (seigneur des ânes). C’est un marcheur infatigable qui a dirigé à merveille ses bêtes de bât.

Klitch recommande d’emporter surtout des fers pour les chevaux et des clous pour les fers ; la quantité de clous que l’on use sur les cailloux de la montagne est énorme, on n’en saurait trop avoir. Faute d’une provision suffisante, à un moment donné, le voyage deviendrait impossible. Si les chevaux ne sont point ferrés, ils liment sur les pierres la corne de leurs sabots au point de ne pouvoir poser le pied sans douleur intense. Incapables de pincer le sol, de se cramponner à la montée, de s’arc-bouter à la descente, ils se fatiguent outre mesure : leur marche n’est plus sûre, et monture et cavalier courent le risque de rouler de très-haut… très-bas.

Nous n’oublions point le sucre, le thé, le riz, la chandelle, le pain cuit sans levain, le tabac pour le tchilim, ni le mata, toile de coton grossière qu’on roule autour des pieds et des jambes de façon à emplir les larges bas de cuir indigènes indispensables aux grimpeurs de rochers.

Cette façon de bottes appelées galtchas garantit le pied des aspérités de la pierre.

On a donné le nom de Galtchas à des peuplades qui habiteraient le Kohistan et que nous avons cherchées sans les trouver nulle part.

Nous pouvons affirmer qu’à toutes nos questions au sujet des Galtchas, lorsque nous avons insisté pour voir ce peuple qui a fourni matière à des discussions scientifiques, notre interlocuteur indigène a répondu avec un sourire, invariablement : « Au bazar de Pendjekent », et quand par hasard nous étions chaussés à la mode des gens du pays, il baissait les yeux, disant : « Voilà des Galtchas. »

Pendjekent (cinq villages) est une petite ville sur la rive gauche du Zérafchane. Située à l’endroit où le lit du fleuve commence à s’élargir, elle commande par sa position l’entrée du Kohistan. Les Russes y ont placé des troupes.

Une partie des soldats est congédiée le jour même de notre arrivée à Pendjekent. Des permissions nombreuses ont été accordées, et, toute la nuit, le départ est fêté la bouteille à la main. L’unique cabaret retentit de chants joyeux ; on se trémousse au son de l’accordéon, de la balalaïka ; les danseurs font trembler la baraque du choc de leurs talons ferrés. On vide force bouteilles de votka. Dans l’attendrissement d’une demi-ivresse, les amis pleurent de se quitter. Ceux qui partent sont chargés de mille commissions pour la Russie ou la Sibérie, à l’adresse des connaissances qu’ils rencontreront sur la route, à l’adresse des parents qu’ils retrouveront dans le village perdu au milieu d’une gaie forêt de bouleaux. « Tu penseras à mon frère Michel, à mon amie Sabina », etc., et l’on bavarde au milieu du brouhaha, des chants, la main sur l’épaule, se tenant par la taille. Cela dure jusqu’à l’aube du jour, puis ils rentrent au cantonnement par groupes, en chantant ; plus d’un titube.

La coutume est de reconduire durant la moitié d’une étape les hommes libérés. Quand on est arrivé à l’endroit de la séparation, les soldats disent adieu à leurs chefs, leur souhaitent bonne santé, longue vie ; ceux-ci les remercient de quelques paroles touchantes. On s’embrasse ensuite une dernière fois, et chacun tire de son côté. Les uns gagnent la vaste plaine russe, les autres retournent au cantonnement dissimulé dans une gorge étroite.

Le jour luit depuis une heure à peine. Soudainement un chant éclate dans la rue, c’est le bataillon qui s’avance d’un pas cadencé : en tête, le vieux commandant, solidement campé sur son fringant cheval couleur d’ébène ; puis les chanteurs à qui le tam-tam indique la mesure et le sifflet les reprises ; enfin le gros de la troupe, par quatre, chacun à sa place habituelle, sans armes, en blouse et képi de toile blanche, le pantalon de cuir dans les bottes souples. Ils marchent joyeusement ; les libérés ont au côté la besace d’où sort quelquefois le goulot d’une bouteille. Ils s’éloignent dans la poussière ; bientôt on n’entend plus qu’un bruit sourd que perce la voix d’un ténor, un sifflement ou la note stridente du triangle. Les voitures sont parties à l’avance chargées des bagages, des femmes et des enfants, car les soldats pères de famille sont assez nombreux. Le soldat sert sept ans et vient quelquefois au régiment avec sa femme. Parmi les retardataires je reconnais des Tatares à un teint basané, à des cheveux très-bruns, à une mine plus grave. Ils sont économes, sobres ; et puis, le Coran défend les liqueurs fortes. Étant musulmans et sunnites comme les indigènes du Turkestan, il arrive qu’ils prennent femme parmi les filles de leurs coreligionnaires.

On me conte que l’un d’eux, avant son départ, a fait l’emplette d’une pendjekentaise moyennant un kalim de quarante-huit roubles. Trois roubles de plus que pour nos trois ânes.

Puisque je parle de nos ânes, il est utile de faire observer que le mollah Klitch a tenu à ce que nous les achetions à Pendjekent. « Les chaïtan[7], a-t-il dit, sont plus forts ici que dans la montagne, et plus gros, de même que les moutons et les chèvres. Et puis nous pourrons les revendre où nous voudrons ; tandis que si nos ânes sont de plus haut, dans la plaine, personne n’en voudra, car on sait bien qu’ils s’y portent mal et meurent souvent. » Peut-être que notre djiguite avait intérêt à nous faire cette recommandation, peut-être qu’un pourboire promis par le vendeur lui déliait à propos la langue.

[7] Chaïtan veut dire diable ; on donne ce nom aux ânes. Nous croyions, au moyen âge, que le démon empruntait la forme de cet animal.

Toutefois son observation nous paraît sensée. On peut admettre que les animaux se sont acclimatés dans le Kohistan, et que s’accoutumant aux froids polaires et persistants des vallées élevées, ils ont perdu l’aptitude à supporter la chaleur excessive de la plaine. Et si brusquement, sans transition, on les oblige à vivre à des milliers de pieds plus bas que leur pays d’origine, si on les astreint à une autre nourriture, à un autre travail, ils peuvent bien perdre leur vigueur en peu de temps et contracter des maladies mortelles ; tandis que leurs frères de Pendjekent se trouvant à l’entrée de la plaine, à la sortie des montagnes, ont conservé les immunités des habitants de l’oasis, en même temps qu’ils acquéraient le jarret des montagnards.

Au reste, nous allons bientôt constater que leurs maîtres, les hommes, sont soumis aux mêmes influences climatériques. Nous rencontrerons plus d’un habitant du Yagnaou qui sera malade d’être descendu dans la basse vallée du Zérafchane où il aura contracté la fièvre en peu de temps. Généralement les gens du haut pays ne quittent leurs villages que contraints par la nécessité. Tous savent que descendre dans l’oasis, c’est s’exposer à la maladie, et ils montrent de la répugnance pour la contrée où les rivières ont un lit plus large, un cours moins rapide, et ils n’en aiment point les habitants. C’est une des raisons qui contribuent à perpétuer leur isolement et, jusqu’à un certain point, la pureté de leur race, l’originalité de leur langue et aussi leurs préjugés et leurs superstitions.

La civilisation est fille des plaines, où les peuples se rencontrent, se heurtent et s’affinent au contact les uns des autres. Quant à la montagne, elle imprime en quelque sorte son immuabilité à ceux qui la peuplent.

Mais nous sommes en marche le long de la rive gauche du Zérafchane, la vallée est encore large et la pente relativement douce. Cette première étape finit à Yori, sur la rive droite, où nous parvenons par un pont pittoresque et une pluie battante. Le sol, la faune et la flore ont conservé le même caractère de plaine qu’à Pendjekent.

Yori possède une forteresse, mais sans donjon ni pont-levis, et ne rappelant aucunement l’aspect monumental du fort de Vincennes. A quoi, du reste, servirait toute cette architecture ? Des murs de terre sont une défense suffisante dans un pays où les guerriers combattent de près à coups de mauvais sabres, et, de loin, lancent des pierres à tour de bras quand les munitions sont épuisées ou la mèche du fusil éteinte.

Ici l’on appelle forteresse tout îlot de maisons où l’on n’entre et d’où l’on ne sort que par une porte. La moindre artillerie en a vite raison.

Nous nous dirigeons sur Dachti-Kazi, où nous ne trouverons point de provisions. Les saklis sont, paraît-il, abandonnés de leurs propriétaires. C’est la saison où les montagnards chassent devant eux le bétail et gagnent les hauteurs vertes où l’herbe drue des pâturages est une couche moelleuse aux pâtres. Ils sommeillent le jour entier, parfois s’étirent les membres, sifflent les chiens à poil rude, ou regardent d’un œil fixe la blancheur des pics que le soleil illumine. Dans les airs, sur leurs têtes, les grands aigles noirs décrivent des cercles, glissant sur le fond bleu du ciel avec d’imperceptibles battements d’ailes. Lorsqu’ils poussent des cris aigus, les moutons lèvent la tête la bouche pleine, puis broutent à nouveau. Sur les crêtes, les chèvres sauvages se découpent immobiles, abaissant le regard sur ces intrus d’hommes ; puis un aboiement les fait bondir et rebondir élastiquement, le nez au vent, les longues cornes en arrière. Telle est la vie de l’alpage ici comme ailleurs.

Avant de partir, Abdourrhaïm nous recommande de ne point oublier l’orge destinée aux chevaux. Abdourrhaïm est un vieux djiguite que nous nous sommes adjoint : il remplit les fonctions de cuisinier. Des fils blancs se mêlent à la barbe de cet ancien batcha. Il porte un turban volumineux et des culottes en grossière étoffe aux fonds si vastes, que nous ne l’avons jamais regardé sans rire. C’est un mangeur d’opium, paresseux, mais cuisinant bien. Klitch prétend qu’il soigne trop bien son cheval aux dépens des nôtres, et il l’a déjà pris en grippe.

On a bon chemin jusqu’à Dachti-Kazi (plaine du Kazi), mais on est définitivement dans la montagne ; l’horizon est borné de toutes parts, on aperçoit des masures dans les gorges qui s’ouvrent de chaque côté de la route et que suivent les torrents.

Avant Vichnek, les corniches commencent, mais elles sont larges encore, et les chevaux peuvent trottiner. Bonne récolte d’insectes à Dachti-Kazi. Capus trouve des pistachiers sauvages. Un homme arrive en boitant ; il s’est fait une entaille profonde et large en sautant sur un caillou, malgré l’épaisse semelle de corne que l’habitude d’aller sans chaussures lui a mise sous la plante des pieds. Nous le pansons, il remercie et s’en retourne en sautillant d’un pas très-alerte. Un Européen eût gardé le lit.

A mesure que l’on s’élève, les figures deviennent plus longues, les gens parlant le turc sont de plus en plus rares, le tadjique domine déjà.

Après Dachti-Kazi, nous avons une languette de steppe avec sa flore caractéristique, avec ses sauterelles et ses phalanges. Je parviens à prendre quelques-unes de ces araignées, mais difficilement, leur course étant plus rapide qu’on ne l’imaginerait.

Puis les corniches recommencent ; à notre droite le Zérafchane dégringole comme un fou. Voilà une gorge qu’il faut tourner. Nos ânes sont devant nous, ils sont de l’autre côté déjà, avancent lentement et semblent des mouches rampant contre un mur grisâtre. Au bas mugit un torrent semé de blocs de rocher qu’il éclabousse en dévalant ; il se mêle au fleuve avec des bouillons d’écume.

Encore des gorges que nous traversons à leur partie la plus étroite, puis des torrents dont nous goûtons l’eau fraîche ; elle est si limpide qu’on n’hésite pas à descendre de cheval, à se mettre à genoux et à laper en y plongeant le nez.

Le paysage est sauvage et grandiose ; la vallée, de plus en plus resserrée. Par précaution, on place du côté du vide le canon du fusil en bandoulière. De l’autre côté, c’est le rocher ; que le cheval fasse un faux pas, prenne le galop inopinément, que le fusil s’accroche à une saillie, et la culbute sera vite faite et désagréable.

A Ourmitane, le chef du village nous reçoit et nous installe dans sa maisonnette ; on y arrive en grimpant sur la maison située au-dessous : les habitations sont placées les unes au-dessus des autres, la plus élevée ayant comme cour le toit de la plus basse. En face de nous se dresse une montagne que nous nous proposons d’escalader le lendemain ; elle est encore couverte d’un peu de neige au sommet ; nous lui donnons 10,000 pieds anglais de haut, Ourmitane étant à 4,000 environ. Beaucoup de phalanges et de scorpions près du village.

Notre logis est à côté de la mosquée, que de beaux tilleuls dominent. Ils ombragent la petite place, le forum où des oisifs sont venus jaser au frais à côté d’hommes qui équarrissent des troncs de peupliers. Voilà que les ouvriers passent la hache à deux vieillards à longue barbe blanche qui les regardaient travailler. Pourquoi ?

« Parce que les vieux sont les maîtres ouvriers, et ils ne prennent l’outil qu’afin de parfaire l’œuvre ébauchée par de plus jeunes. »

Nous descendons sur les bords du Zérafchane ; son eau est verte, sale et froide, par suite de la fonte des neiges.

Le lendemain, nous gagnons l’autre rive par un pont primitif ; deux longues poutres ont été jetées en travers du fleuve, le tablier a été formé avec des branches dégrossies, de larges galets comblent les espaces vides. Les chevaux posent le pied avec précaution, et le pont flexible a un balancement agréable. Une forteresse dont nous voyons les ruines en gardait l’entrée.

Nous montons lentement une pente assez roide entremêlée de plates-formes cultivées où nous faisons souffler nos chevaux. Dans la vallée haute vivent des tadjiks gardant leurs troupeaux composés de chèvres, de vaches, d’ânes et de moutons.

Ils nous entourent immédiatement, nous offrent de l’aïrane et du lait dans des écuelles de bois. Nous les régalons de thé. L’un d’eux appelle sa fille qui garde les chèvres dans les rochers, il veut la faire participer au festin. Elle avance en hésitant, puis se décide à tremper ses lèvres dans la tasse de son père. Elle n’avait jamais bu de thé. La source où nous puisons l’eau est placée au milieu du thalweg et légèrement sulfureuse. Aidé du conducteur des ânes, je fais la chasse aux insectes qui tettent les fleurs et aux cigales à robes sombres dissimulées dans la broussaille ; elles font un bruit strident en frottant l’une contre l’autre les écailles de leur corselet. On les cherche, elles se taisent, se dérobent, puis recommencent plus loin leur grincement comme par défi. Mon collaborateur a les doigts gantés d’un épiderme tellement épais, qu’il est insensible aux piqûres des nombreuses variétés de mouches à miel ; il prend placidement avec ses doigts les bestioles, sans se préoccuper de leur dard. Nous faisons une jolie récolte ; beaucoup d’espèces sont nouvelles. Capus n’est pas moins content du résultat de ses recherches.

Peu d’oiseaux ; quelques pies, quelques corbeaux croassant au sommet d’un roc, des perdrix rouges caquetant dans la profondeur d’une gorge.

Quand on est près du sommet du Koumbaz que nous gravissons, si l’on se retourne, on aperçoit sur les petits plateaux herbeux où les sources jaillissent, des tentes bien abritées du vent par les hauteurs environnantes ; des tadjiks les habitent, qui abandonnent leurs villages pendant l’été et vivent alors à la mode des nomades turcs.

Pour nous remercier d’un petit cadeau de thé, l’un de nos hôtes d’un instant apporte deux perdrix qu’il a prises durant leur sommeil ; elles avaient la tête coupée selon la coutume. Dans la soirée, nous quittons ces braves gens, qui nous comblent de salamalecs et de souhaits de bon voyage.

A mi-chemin, nous croisons une belle jeune fille d’une douzaine d’années ; ses traits sont d’une régularité parfaite, l’œil noir est grand, la bouche petite. Accompagnée de ses frères plus jeunes, vêtue d’une longue robe de couleur rouge, avec ses tresses éparses et tombantes, elle semble une jeune vierge, une image, comme disent nos paysans. Lorsqu’elle passe devant nous, chassant gravement ses ânes avec une baguette, elle baisse timidement ses longs cils. C’est une figure telle que la Bible en évoque aux yeux des artistes.

Le chemin de Varsiminor n’est pas bon ; au reste, à mesure que croîtra l’altitude, on traversera une région où la fonte des neiges sera de plus en plus récente et plus nombreux les éboulis, les crevasses, les ravinements produits par les lentes infiltrations de l’eau ou le choc des torrents qui se précipitent.

Ce 17 juin, les villages sont animés, les habitants sont descendus des campements d’été pour la prière à Dieu dans les mosquées. Les fidèles passent le jour à deviser aux alentours du temple, et le soir, après la cinquième prière, ils retournent au campement d’été.

La population paraît jouir d’un certain bien-être, les hommes sont proprement vêtus et d’une mine qui respire la santé. Il est vrai qu’ils nous apparaissent un jour de fête, lorsqu’ils sont « endimanchés », et dans une saison où l’herbe étant succulente et abondante, le bétail fournit un laitage copieux ; d’autre part, ils travaillent peu et mangent beaucoup.

Certains montagnards sont riches : ils possèdent d’innombrables arbres fruitiers et des troupeaux considérables, ainsi que le prouvent le nombre des étables et les mille traces de piétinement sur les sentiers.

En ce moment, ils se nourrissent surtout de mûres. Les femmes et les enfants penchés vers la terre les ramassent, et sur les toits on voit sécher au soleil les fruits éparpillés sur des pièces de toile déroulées. La récolte des abricots suivra ; nous en cueillons quelques-uns du haut de nos selles, ils sont encore verts. Les abricotiers bordent le chemin comme les marronniers chez nous, mais sont plus serrés. Les indigènes font sécher les abricots de la même manière que les mûres et en rassemblent des provisions énormes pour eux-mêmes, vendant le superflu dans les bazars. Puis ce sera la cueillette des cerises, des noix. Entre temps, ils cultivent les minces couches d’alluvion qui couvrent les pentes ou sont déposées dans le delta des ruisseaux alimentant le Zérafchane. Ils les cultivent sans peine : ils ont une saison de pluies plus abondantes que dans la plaine ; grâce à la déclivité du terrain, ils irriguent plus facilement, et en peu de temps, en trois mois à peine, de juin à septembre, ils sèment et récoltent la quantité de blé, de millet suffisant à peu près à leur consommation personnelle.

Tel d’entre eux possède mille moutons, tel autre deux mille ; « aussi, dit Klitch, c’est un pays où les femmes sont chères. Ce n’est pas comme du côté de Chink, village situé plus loin, où les habitants sont tellement pauvres qu’on peut avoir une femme, et une très-belle, au prix de huit à dix roubles.

— Pourquoi n’en as-tu pas acheté une ?

— Je m’en garderai bien : ma première femme est déjà âgée, c’est une bonne ménagère, elle m’a donné deux garçons. Je n’en veux pas une autre qui ne la vaudrait pas. Et puis je ne suis plus jeune moi-même et je passe ma vie à cheval, demeure rarement dans ma maison. Pendant mon absence il y aurait des querelles. Tenez, voilà Dardane. »

Nous sommes en effet à l’extrémité de la corniche qui aboutit dans un véritable verger parsemé de petites maisons carrées et basses ; les murs consistent en éclats de rochers et en galets superposés, crépis de mortier un peu plus soigneusement à l’intérieur qu’à l’extérieur ; les toits, façonnés au moyen de branches d’arbres, sont chargés de terre et de pierres.

A Dardane, nous laissons reposer nos chevaux, et, tandis qu’ils vident une musette d’orge, nous nous étendons sous un splendide sadda-karagatch[8] dans la cour de la mosquée. Bientôt la foule des fidèles sort du temple, se disperse lentement et va s’embusquer aux alentours afin de regarder à l’aise les étrangers.

[8] Orme s’arrondissant en vadrouille.

Un indigène vient nous dire qu’un peu plus loin que le mazar[9] d’un saint dont je ne comprends point le nom, on a dû décharger les ânes, transporter les bagages à dos d’homme, et que nos serviteurs arriveront fort tard à Varsiminor. Cependant, le chemin est meilleur à partir de Dardane, mais plus loin il n’est pas certain que nous puissions continuer la route par la vallée du Fan-Darya. Sans attendre plus longtemps nos ânes, dont le sort ne laissait pas de nous inquiéter, nous gagnons Varsiminor.

[9] Tombeau.

On s’éloigne de Dardane à travers les arbres fruitiers. Puis ce sont des ruisseaux coupant l’étroit sentier : ils forment souvent des cascades où l’eau qui s’étale en tombant reflète le soleil, et semble alors un cristal qui coule en rais solides ou bien s’éparpille en gouttelettes brillantes comme des globules d’argent.

Ensuite on passe sur la rive gauche. La passerelle est fort élastique, et ses ondulations pourraient inquiéter certaines personnes. La vallée est plus large durant quelques kilomètres, et au débouché d’un couloir on a la sensation de la plaine ; l’horizon est cependant bien proche. Le sol est aride ; c’est un coin de la steppe avec sa flore spéciale au milieu des rochers.

Le minaret d’où le village de Varsiminor prend son nom émerge devant nous sur la rive droite. Au bas d’une pente roide, un pont s’allonge. Un troupeau l’encombre : en tête, marche majestueusement un vieux bouc aux longs poils, à la barbe pendante ; puis les chèvres tranquillement montrent le chemin aux moutons qui s’enhardissent à les imiter en se pressant, se bousculant, le museau posé sur la croupe de celui qui précède. Ils bêlent à qui mieux mieux. Les pâtres déguenillés, les jambes nues, courent après les bêtes qui sont encore sur la rive et chassent devant eux les traînards et les vagabonds à coups de pierres lancées avec une adresse inimaginable.

Notre tour vient ensuite, et une fois de l’autre côté, nous grimpons l’escalier en spirale ménagé dans le flanc de la berge. Pour ne point glisser de la selle, on tient à pleine main la crinière du cheval qui avance à petits pas, l’échine tendue, le cou penché jusqu’à effleurer les rocailles de ses naseaux agrandis par l’essoufflement.

Puis le sentier contourne un mamelon supportant les débris d’une forteresse qui commande le passage.

Généralement on trouve dans ce pays des redoutes à la tête des ponts, quand la largeur de la vallée permet d’élever une fortification.

A Varsiminor, nous logeons chez l’aksakal, très-riche propriétaire, paraît-il. Il ne sait que quelques mots de turc qu’il a appris aux bazars d’Oura-Tepe et de Samarcande, où il va vendre des fruits secs et la laine de ses moutons. C’est que nous sommes en plein pays de langue tadjique, dialecte iranien plus pur que celui de la Perse, à peine mélangé de turc et d’arabe.

A partir de Pendjekent, les figures devenaient plus longues, portaient moins de traces d’un mélange avec les gens de race turque.

A Ourmitane, nous trouvions encore quelques Ousbegs à petits yeux ; à Dardane, c’étaient des bruns à profils maigres de Gascons ; à Varsiminor, telle face rougeaude à barbe blonde fait penser à un Anglais ; — les blonds sont très-rares, il est vrai.

Nous sommes probablement en présence d’antiques habitants du Turkestan qui ont pu conserver leur langue à peu près intacte grâce à leur éloignement de la route suivie par les diverses invasions. Ceux qui fuyaient devant les conquérants ont dû également se mêler à la population montagnarde et en augmenter le chiffre. A Varsiminor, un grand gaillard qui écorche quelques mots de russe est fils d’un Ousbeg ayant quitté la plaine à la suite d’une rixe suivie de meurtre. Un autre se trouve là depuis l’arrivée des Russes ; autrefois il habitait Djizak ; sa maison a été brûlée, et lui-même ayant pris part à la défense, a fui par crainte des représailles du vainqueur.

Les causes d’immigration dont nous citons un exemple existent depuis des siècles nombreux et ont contribué à modifier le type des premiers maîtres du Kohistan, peu à peu, par des apports successifs. Un vrai Tadjique est maintenant difficile à trouver. A quoi le reconnaître exactement ? Ne faut-il point procéder par élimination, chercher les individus qui n’ont rien du Kirghiz ou du Mogol ? C’est ce que nous avons fait, et nous sommes arrivé à ce résultat qu’un Tadjique ressemble à s’y méprendre à un Européen de la Méditerranée aux traits réguliers. La taille est plus ou moins grande, selon la somme de bien-être.

Ajoutons qu’il existe une langue plutôt qu’une race tadjique, et cet idiome ne domine guère que dans la vallée du Zérafchane.

En face de Varsiminor nous faisons une bonne récolte de plantes et d’insectes. Nous demandons aux curieux qui nous environnent le nom des différentes herbes ; ils sont d’accord au sujet des variétés trouvées au pied de la montagne, ils discutent à propos de celles récoltées plus haut et ne savent absolument rien touchant les spécimens qui poussent dans le voisinage des sommets neigeux.

Nous prenons des échantillons d’orge, de millet, des diverses céréales, et l’aksakal dit à Capus en lui remettant quelques poignées de blé : « Il va aller voir son frère dans le pays des Faranguis. »

L’aksakal a raison, mais lequel est le frère aîné ?

Le brave homme répond de bonne grâce à nos questions. Il nous apprend qu’une vache coûte de 30 à 50 francs, — la race est de petite taille, — qu’un mouton vaut de 15 à 30 francs, une chèvre de 6 à 8 francs, qu’on ne fait point le commerce des poules, mais qu’on les vendrait 30 à 60 centimes pièce.

Pour 120 francs on construit une belle maison, car les poutres d’artcha (genévrier) servant à édifier la charpente ne coûtent pas cher. Un madrier de quatre mètres de long et de trente à quarante centimètres de côté est payé soixante centimes. La raison de ce bon marché est que les genévriers poussent au hasard sur les hauteurs, qu’ils appartiennent à qui les abat le premier, et ne valent en réalité que le prix du transport et de l’équarrissage. Il en est de même des autres matériaux de construction, on les a sous la main ; pour les murs, on ramasse les pierres des éboulis, et les branches des arbres voisins qu’on émonde forment les traverses du toit, consolidé avec des pierres, afin de résister aux rafales furieuses des vents.

On réserve aux bâtiments d’utilité publique, tels que les temples et les ponts, le mûrier, qui coûte plus cher. Cet arbre fournit les longues poutres flexibles supportant le tablier des ponts et les élégantes colonnettes de la galerie des mosquées, que les maîtres ouvriers ornementent de palmettes naïvement sculptées. Comme il importe à tout le monde que les passerelles soient solides, personne ne recule devant les frais qui sont répartis entre les intéressés. Quelquefois un indigène riche et généreux prend les dépenses à sa charge et soulage d’autant ses concitoyens qui, avec le temps, lui mettent par reconnaissance une auréole de sainteté. Et les générations suivantes disent : « Cette mosquée fut bâtie par Abdoullah, un saint. » La gloire de cette bonne action rejaillit sur les descendants et leur est un titre de noblesse.

Le bois a une valeur considérable dans la plaine, et l’eau est le plus coûteux des biens. Des surfaces immenses sont incultes faute d’une humidité suffisante.

Ici, au contraire, la fonte des neiges enfle les ruisseaux démesurément, et les pluies contribuent encore aux débordements ; mais la terre cultivable est rare, trop rare au gré des habitants.

On dirait que sous les climats extrêmes la nature se plaît à répandre inégalement ses faveurs, qu’excessive dans le bien comme dans le mal, tantôt elle invite l’homme à la paresse par des largesses inconsidérées, tantôt le décourage par une parcimonie inopportune qui crée des obstacles insurmontables.

Un piéton venant de Pitti nous apprend que le chemin du Fan-Darya est praticable, que les balcons sont en état de supporter des cavaliers, et que les ponts n’ont pas encore été balayés par les eaux.

Le Fan-Darya est le principal affluent du Zérafchane. Le Zérafchane vient de l’est, le Fan-Darya du midi. Notre intention est de gagner la rivière du Yagnaou, qui s’appelle Fan-Darya après avoir reçu de l’ouest l’Iskander-Darya.

Nous faisons nos adieux au Zérafchane ; ses eaux sont noires près de Varsiminor, où il reçoit le Fan, qui a lavé en passant des couches de houille.

Notre guide a soin de descendre de cheval avant de traverser le pont, et, afin de nous éviter un accident, il place de larges galets dans les interstices. Le long du Fan on chemine sur des balcons. La vallée est excessivement étroite ; des deux côtés ce sont des parois de rochers à pic sans le moindre sentier naturel. Afin d’éviter un long détour par les hauteurs, les indigènes ont dû créer un chemin. Ils ont foré la pierre, enfoncé des poutrelles, et les recouvrant de branchages, de pierres, de terre, ils ont établi un plancher large de deux à trois pieds qui surplombe la rivière, qu’on aperçoit rouler ses eaux vertes avec grand fracas, dans un lit bossué de rochers.

En maintes places, les balcons ont besoin d’être réparés, « la moitié du chemin est tombée », comme dit l’homme qui marche en tête ; chacun met alors pied à terre, tire le cheval par la bride, avance avec précaution.

Parfois le chemin n’existe pas à l’endroit où la montagne s’effrite, et l’on hésite la première fois que se présente cette solution de continuité de la route. C’est devant soi un ruisseau de menues pierres qui coule un instant, chaque fois qu’un caillou tombant d’en haut donne le branle à ces miettes de la montagne. Le pied n’y laisse point de trace, et une fois passé, on entend derrière et au-dessous de soi comme un bruit lointain d’éboulement. On constate bientôt que cela n’est pas dangereux ; un cavalier peut passer sans crainte pourvu qu’il aille vite, les pieds du cheval enfoncent et trouvent un point d’appui.

Parfois le passage suffit tout juste à la monture, et l’homme doit descendre ; parfois le chemin a été taillé dans une saillie du roc, et il faut se courber.

Soudain l’on s’arrête, on entend devant soi les hommes exciter les ânes qui peuvent à peine se glisser, malgré l’exiguïté de leur taille, car ils portent deux coffres en balan. Ils posent pourtant leurs petits pieds bien l’un devant l’autre, tout près du bord, comme s’ils marchaient en équilibre sur une corde tendue. La moitié de leur charge frôle le rocher, l’autre moitié est dans le vide. Le chaïtan avance lentement ; deux montagnards le soulèvent presque, l’un tirant la tête, l’autre la queue. La bête se prête à cette manœuvre qui l’empêche de rouler dans l’abîme. Notre troupe va maintenant plus vite, le sentier a presque un mètre de large.

DÉTAIL DES RUINES D’UNE VOUTE (CHAH-SINDEH).

« Halte ! dit Klitch.

— Qu’y a-t-il ?

— Il faut décharger les ânes ; prenez garde.

— Attendons. »

Les ânes sont soulagés de leurs fardeaux qui passent sur les épaules de nos porteurs, et ceux-ci cheminent avec mille peines, tantôt courbés, tantôt agenouillés. Il faut soutenir les chevaux de la même manière que les ânes tout à l’heure. Puis on quitte le balcon pour un sentier où l’on voit sortir des crevasses les touffes vertes de vignes sauvages.

Sur la rive gauche la route vaut mieux. Voilà une montagne de houille d’assez mauvaise qualité en apparence ; encore un pont et un village dans une gorge avec sa petite mosquée bien en vue, reconnaissable à une galerie ouverte du côté de l’est. Chez nous, au contraire, les porches de nos églises regardent le couchant. C’est que l’Orient est le centre religieux vers lequel tout converge. Le sanctuaire de nos églises est adossé à la crèche, la niche des mosquées où l’on dépose el kitab (le livre) est comme appuyée à la kaaba. Bethléhem et la Mecque, sans compter Jérusalem, sont en effet bien près l’une de l’autre.

Pitti est le nom du village où nous ferons halte. Quelques masures inhabitées pour la plupart, puis la mosquée, voilà Pitti. La galerie que nous apercevons de la rive opposée nous sert d’abri. Je collais des bandes de papier sur les jointures des boîtes à insectes afin de les protéger des termites, Capus rangeait les plantes dans son herbier, quand le « gros turban » de Pitti vint nous rendre visite, — en France on dit gros bonnet, — ici l’expression n’est pas figurée.

Le personnage qui est sorti de la maison d’en face et nous salue gravement est un grand homme maigre à barbe grisonnante qui fut autrefois dans les grandeurs.

« Un ancien kazi », dit Klitch, et immédiatement il lui donne l’accolade ainsi qu’on fait à une vieille connaissance.

« Tu connais le kazi ?

— Ha ! ha ! j’ai habité ce pays où j’étais le représentant de l’Émir avant que les Russes fussent maîtres du Zérafchane. Le kazi est un brave homme, il est bien regrettable qu’on ne l’ait point laissé en place. Puis-je offrir du thé au kazi ?

— Oui. Que faisais-tu dans la contrée, Klitch ?

— J’étais chef d’une forteresse qui est située plus loin, dans la vallée du Fan. J’ai habité longtemps le Bokhara du temps où le père de l’émir actuel vivait encore ; je suis même allé à Pétersbourg avec une ambassade envoyée au tzar blanc, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans. » Et le vieux djiguite, qui nous semblait plus jeune, tant sa barbe est noire (il est vrai qu’il la teint de sourma[10]), se met à nous conter son voyage en Russie, son arrivée à Orenbourg, le Volga remonté en bateau à vapeur jusqu’à Nijni, le fourmillement de la foire, la rapidité de la voiture du diable[11], « chaïtan-arba », et son épouvante la première fois qu’il vit les arbres courir. Puis c’est la réception à la cour, dans un palais immense où il y a des soldats, des soldats partout, avec de beaux costumes, mais les plus magnifiques sont les Tcherkesses. Quelle majesté avait le Tzar, qui était plus grand que les autres et qu’un nombre incalculable de chefs d’un grand tchin (rang) entouraient respectueusement ! Après la réception, le Tzar a fait distribuer beaucoup de tengas, afin que ses hôtes pussent se divertir dans la ville. Klitch y a vu de belles mosquées, mais rien ne l’a autant surpris que les femmes se promenant dans la rue, le visage découvert et la tête surmontée de coiffures « qu’il est impossible de décrire ».

[10] Antimoine.

[11] Chemin de fer.

En revenant sur ses pas, il s’est arrêté à Moscou, où il a vu dans la cour d’un très-grand sakli[12] une cloche cassée. Dans son idée, le Tzar est l’empereur des empereurs, et il nous demande si les Faranguis lui fournissent des soldats et si nous lui payons l’impôt.

[12] Maison entourée de hauts murs.

« Nous n’avons pas de tzar. »

Le djiguite n’y comprend rien ; il fait part de cette bizarrerie au kazi, qui hoche la tête et demande : « Qui donc reçoit l’argent chez les Faranguis et le dépense ? Ils vivent donc comme les Turcomans ? »

Je réponds affirmativement, car il me semble impossible d’expliquer à nos interlocuteurs ce qu’est notre machinerie gouvernementale. Quelle cervelle à Pitti comprendrait les complications du régime parlementaire et ses beautés ? Le kazi ajoute :

« Naguère, au pays des Matcha, on n’avait pas d’émir non plus. Les habitants choisissaient un chef et ne lui obéissaient qu’autant qu’il tenait ses engagements. S’il faisait mauvais usage du pouvoir dont on l’avait investi, on le punissait : des hommes courageux entraient dans sa maison la nuit et lui coupaient le cou. » Très-simple.

Le lendemain matin, le kazi nous faisait ses adieux avant de monter à l’alpage où les siens sont déjà installés, quand un vieillard tout courbé, déguenillé, s’approche, marmotte une supplication, puis attend, appuyé sur deux bâtons. Il a appris par la rumeur que des seigneurs se trouvaient à Pitti, il est parti au soleil levant de son village éloigné de plusieurs heures, et il s’est traîné péniblement afin de leur rendre hommage, persuadé que sa démarche portera ses fruits, qu’on aura pitié de sa misère profonde. Après avoir reçu une pièce de monnaie, bu du thé, l’homme s’en fut lentement. Il était environ dix heures, et il pensait rentrer à son gîte avant le coucher du soleil. Nous partons pour Kenti, petit village sur la rive gauche, près des montagnes de charbon dont on nous a parlé.

Le sentier est très-étroit, il s’élargit au bas des gorges, et alors les guides nous recommandent de lever la tête et d’avoir l’œil sur les crêtes dénudées qui dominent. On court risque d’être broyé par les blocs qui s’en détachent.

A chaque pas, on voit, enfoncés profondément dans le sol, d’énormes quartiers de pierre, et ceux qui ont roulé jusqu’au fleuve ont laissé à droite et à gauche les traces de leurs sauts désordonnés. Ici c’est un arbuste broyé, là une pierre pulvérisée, et dans le sol des entailles en coin qui marquent chaque bond des masses lancées à toute vitesse… en vertu des lois de la pesanteur.

De temps à autre on entend le fracas d’une dégringolade suivi d’un choc sourd, et l’on redouble d’attention.

Dans le carrefour où le sentier bifurque vers Kenti, sur un mamelon isolé qu’un torrent lèche d’un côté, que le Fan sape de l’autre, la forteresse de Sarvadane se dresse, telle une sentinelle perdue. Ses murailles ne sont plus solides ; maint créneau s’est agrandi : on y passait la tête à peine, on y passerait bien le corps maintenant. Sur la haute cour carrée, nul guerrier ne veille, la lance au poing, aux fenêtres béantes pas un turban ne s’agite. Le château fort de Sarvadane est abandonné depuis la chute de l’empire bokhare. Klitch avait le commandement de cette forteresse où il tenait garnison avec une vingtaine de sarbasses.

« Klitch, regrettes-tu ce temps-là ?

— Non, je gagne davantage au service des Russes et mène une existence plus agréable. Je n’avais pas beaucoup de distractions à Sarvadane ; en hiver, je ne pouvais pas sortir. » Ce n’était point gai, en effet.

On n’arrive pas à Kenti sans pauses, car le sentier est escarpé. A mi-route, nous joignons, sur une petite plate-forme où ils se reposent, des montagnards conduisant des ânes chargés. Impossible d’imaginer des êtres plus misérables que ces hommes à figure de faunes, à la barbe hirsute, laissant voir par les déchirures de loques effilochées des membres amaigris, un dos voûté où les omoplates saillissent sous la peau tannée par les intempéries, où les vertèbres de l’échine font des crans de crémaillères. Des guenilles retenues par des cordes cachent mal les cuisses ; les jambes découvertes sont cagneuses et impriment au corps un balancement bestial ; un enfant d’une dizaine d’années est presque nu. Ces pauvres diables nous entourent suppliants, et les aumônes que nous distribuons les comblent d’aise. Ils nous livrent passage.

Plus loin, mon cheval s’arrête, dresse les oreilles, recule et s’ébroue avec des tressaillements d’effroi. Devant lui, à terre, est pelotonné, informe, immobile, n’ayant rien d’humain, le plus hâve, le plus décharné de nos semblables. Je dois le faire lever afin de pouvoir avancer, le sentier est large d’un pied environ ; à droite la paroi schisteuse se tient inébranlable, à gauche l’abîme est béant.

Nous ramassons des morceaux de minerai de fer qui ont roulé des hauteurs, puis nous traversons une faille où la houille est accumulée en couches profondes. Plus bas, à la surface de la berge d’un ravin, à une hauteur considérable, un tronc d’arbre fossile apparaît. L’offre d’une récompense insignifiante décide les montagnards qui nous suivent à le détacher au péril de leur vie.

Les quelques cabanes qui s’appellent village de Kenti sont posées sur un plateau à 2,270 mètres d’altitude d’après mon baromètre. Les habitants vivent en cultivant leurs maigres champs, où ils sèment principalement le bokala (la fève). Les semailles se font en avril, et en août la récolte. La farine de fève forme le fond de leur nourriture quotidienne, soit qu’ils la cuisent en bouillie ou la pétrissent en mauvais pain. Les plus riches la mélangent d’un peu de blé.

Le froid est, paraît-il, terrible à Kenti, et nous en avons facilement la preuve. Aussi loin que l’œil peut porter, on ne voit point trace d’arbres ni d’arbustes ; tout ce qui peut alimenter le feu a été abattu. Il ne subsiste que quelques saules à la tête des fontaines ; ils sont d’une belle venue, grands comme les beaux ormes de nos pays. Ces saules n’ont même pas été respectés : les basses branches d’abord, puis toutes celles qu’on a pu atteindre en grimpant, ont été coupées ; finalement l’écorce du pied a été enlevée aux trois quarts, et le tronc lui-même tailladé à coups de hache. L’indigène n’a laissé à l’arbre que son minimum nécessaire ; au reste, il est lui-même dans cette situation, et la nature ne lui ménage point les avanies. Ces pauvres diables végètent littéralement.

III
LE KOHISTAN (suite).

Pas de chemin. — Tok-Fan. — Le iahni, l’umosch. — La montagne qui brûle. — En allant à Anzobe, paysage désolé. — Tolérance des musulmans. — Les habitants se préparent à passer l’hiver ; travail des femmes. — Comment un Yagnaou emploie sa journée en hiver. — Supercherie. — Habitation d’un montagnard. — Spoliations. — Les Sougours. — Le Kaïmak. — Pas de médecins. — Pas de mesures de chemin. — Un chasseur. — Partons pour les sources du Yagnaou. — A Sangi-Malek. — Un boucher. — Scènes d’alpage. — Les Ousbegs du Hissar. — Renard blanc ; froid polaire.

Le 21 juin, nous passons derechef au pied de la forteresse de Sarvadane. Un très-mauvais pont nous mène sur la rive droite ; un deuxième pont que nous devons traverser plus loin ayant été enlevé par les eaux, nous n’avons d’autre chemin qu’un torrent desséché pour passer dans la vallée du Yagnaou. Comment arriver là-haut ?

Nous restons sur les chevaux tant qu’ils peuvent nous porter, et lorsque nous mettons pied à terre afin de les soulager, nous sommes surpris de la vigueur et de l’énergie de ces excellentes petites bêtes. Nous avons grand’peine à nous traîner là où ils allaient d’un pas relativement alerte, avec le cavalier sur le dos.

Dans le haut du torrent, c’est la pierre lisse avec de rares saillies pour s’accrocher. Il nous faut hisser successivement les chevaux, qui se laissent manier avec une docilité remarquable et joignent, autant qu’ils peuvent, leurs efforts à ceux des porteurs. Quand ils s’abattent, les hommes placés derrière les soutiennent.

Le coursier d’Abdourrhaïm étant moins vigoureux, perd pied, glisse sur le dos, renverse un des hommes, et en entraîne un autre qui lui tenait la bride. Celui-ci ne lâche point prise et s’efforce de se cramponner aux aspérités ; mais la lanière de cuir casse dans sa main, et le cheval roule jusqu’à un quartier de roche qui l’arrête fort à propos.

On relève l’homme et la bête, qui en sont quittes pour quelques écorchures. Les ânes viennent ensuite, et les bagages sont portés à dos d’homme.