GABRIEL BONVALOT

L’ASIE INCONNUE

A TRAVERS LE TIBET

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

PARIS. — IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.

L’ASIE INCONNUE

CHAPITRE PREMIER
DANS LE TIEN CHAN CHINOIS

En janvier 1889, chez mon brave ami Henri Lorin, qui me rappelait cela à Paris, à mon retour, nous parlions explorations, voyages ; il me demandait quel nouveau projet j’avais en tête et si je songeais encore à l’Asie. Je lui répondais qu’un beau voyage serait d’aller par terre de Paris au Tonkin, de jalonner hardiment une route à travers tout le vieux continent. Et lorsque Henri Lorin m’invita à lui montrer sur la carte mon itinéraire probable, je traçai une ligne à travers le Turkestan chinois, les hauts plateaux du Tibet et les vallées des grands fleuves de la Chine et de la presqu’île indo-chinoise. A ceux qui regardaient par-dessus mon épaule, ce plan paraissait superbe, et moi, encore fatigué du Pamir, je ne voulais pas même songer à l’exécuter : pour la bonne raison que lorsque je me chante voyage, je me laisse prendre incontinent à cette pipée de mon imagination.

A quelques mois de là, je revenais de l’Exposition, qu’on installait et où j’avais été prendre l’air des pays lointains, lorsque ce même ami m’écrivit que quelqu’un désirait voyager avec moi en Asie. Il s’agissait de savoir si c’était une personne décidée à me suivre partout, mon intention n’étant pas de globe-trotter pour passer le temps, mais d’explorer. On me répondit selon mes désirs. Du coup, j’oubliai les promesses que j’avais faites de me reposer et je me précipitai sur les récits du Père Huc et de Prjevalsky.

Les pourparlers ne languirent point avec le duc de Chartres, qui offrait de subvenir aux frais d’une exploration à laquelle son fils participerait. Nous tombâmes immédiatement d’accord sur ce point, que notre œuvre serait nationale et que nos collections seraient remises à nos musées. Mon futur compagnon, le prince Henri d’Orléans, fut enthousiasmé par le plan que je lui soumis, plan assez vague, le voyage ayant cela de commun avec la guerre, qu’il est « tout d’exécution ». Avant d’être sur le terrain, il est enfantin et inutile de rien affirmer.

Les premiers préparatifs ayant été rapidement terminés, le 6 juillet nous quittions Paris enfiévré alors de son Exposition. A Moscou nous devions rencontrer Rachmed, le fidèle compagnon de mes deux précédents voyages. On me l’avait trouvé au Caucase à l’endroit où je supposais qu’il serait, car je sais près de quelles gens Rachmed aime à vivre, quand il ne court pas les grands chemins. Le brave garçon se préparait à venir à l’Exposition, il réalisait un rêve qu’il caressait depuis longtemps ; déjà son billet était pris, il allait s’embarquer à Batoum, lorsque mon télégramme lui parvint : « Si tu veux venir Chine avec moi, va attendre Moscou. » Et Rachmed alla aux bureaux de la compagnie Paquet se faire rembourser son billet de Paris et il en prit un autre pour Moscou. Il n’était pas heureux de la conjoncture ; comme vous pensez bien, il avait le cœur gros de ne pas voir l’Exposition. Pourtant il n’hésita pas. Ainsi qu’il le confia, en parlant de moi, à un de mes amis, il avait la crainte de perdre mon affection : « Il n’aurait pas été content », disait-il. Rachmed est Ousbeg d’origine, il appartient à une des branches de cette belle race turque où l’on compte tant de braves gens, je ne me lasserai jamais de le répéter.

En Russie on nous fait le meilleur accueil. On nous donne toutes les recommandations nécessaires pour les consuls de la frontière chinoise. A Moscou nous séjournons juste le temps de faire d’innombrables achats. Nous touchons à Nijnii-Novgorod, nous descendons le Volga, remontons la Kama, traversons la chaîne de l’Oural. Nous reprenons le bateau à Tioumen, débarquons à Omsk et, y ayant fait quelques emplettes, nous repartons pour Semipalatinsk. Là nous achetons les produits européens que nous craignons de ne pouvoir nous procurer à l’extrême frontière, et, à grands cahots de tarantass, nous arrivons à Djarkent, la dernière ville du territoire russe.


Avant d’entrer en Chine nous organisons notre caravane et nous recrutons le personnel nécessaire à l’exécution de nos projets.

Rachmed examine les hommes, et, en me les présentant, il me dit invariablement : « Ils ne valent rien pour la route. » Je vois bien qu’il a raison. Pas un seul qui ait un passé sérieux : tous des paresseux, des endettés, des gens qui veulent passer la frontière dans notre suite ; aucun de ces bons aventuriers à mine décidée, vigoureux, ayant déjà regardé la mort sous le nez, et qui suivraient dans le feu le chef que le hasard leur donne, pourvu que ce chef ait su se les attacher par un mélange parfois égal de bons et de mauvais traitements. Combien nous regrettons de n’avoir pas notre base d’opérations dans le Turkestan russe, à Samarcande, par exemple, où les bons djiguites ne manquent pas.

Nous avons bien trois Russes qui nous conviendraient, mais ils ont posé comme condition d’engagement de ne pas dépasser le Lob Nor.

Le 2 septembre nous quittons Djarkent. En marchant à petites journées, nous sommes, le 6, à Kouldja, où le consul russe et son secrétaire nous offrent la plus cordiale hospitalité. Nous passons de bons moments chez les membres de la mission belge. L’un d’eux, le Père Dedeken, a terminé son engagement : il doit retourner en Europe, et, comme il a un rendez-vous à Chang-haï, il s’en ira à la Côte avec nous et peut-être nous accompagnera en Europe. Le Père parle chinois. C’est un homme décidé, et nous sommes heureux de le voir grossir notre troupe. Son serviteur, Bartholomeus, l’accompagnera. C’est un Chinois honnête, chose extrêmement rare, paraît-il, mais très entêté, ce qui est très commun en Chine, nous dit-on.

Le prince Henri, Dedeken, Rachmed, Bartholomeus et moi formerons le noyau de l’expédition. Nous avons encore un interprète, nommé Abdoullah, parlant chinois et mogol ; autrefois il a accompagné l’illustre Prjevalsky. Il nous paraît un honnête garçon ; mais sa vanité, sa vantardise, son bavardage nous inquiètent.

Le récit des souffrances qu’il a éprouvées dans le Tsaïdam épouvante nos gens. Ce babillard infatigable semble prendre à cœur de nous décourager de rien entreprendre en dehors des sentiers battus. Il faut dire que le consul russe de Kouldja ne nous encourage pas non plus, et lorsque Henri d’Orléans lui dit que nous allons essayer d’arriver à Batang, il a un sourire d’incrédulité et il l’engage à ne pas se leurrer de cet espoir.

Il nous fait observer que nous n’avons pas d’escorte, pas de tente de feutre, pas de passeport chinois. L’expérience nous a démontré qu’on peut se passer de ces trois choses indispensables au dire du consul.

En ce qui concerne le passeport, je dois dire que la principale cause de notre réussite a été de n’avoir pas prévenu à l’avance le Tsong-li-yamen de Pékin. En demandant un passeport pour voyager dans les parties peu visitées de la Chine, nous aurions éveillé l’attention de la diplomatie chinoise. Les mandarins nous auraient donné les plus chaleureuses lettres de recommandation, sauf, une fois notre itinéraire connu, à envoyer d’avance des ordres pour que tous les moyens soient employés afin de nous barrer la route et de nous obliger à rebrousser chemin. Tel a été le sort de tous les voyageurs en Chine, depuis feu Prjevalsky jusqu’à Richthofen, au comte Bela Szecheny et tant d’autres, arrêtés dans leurs entreprises par des procédés divers.

Après avoir complété notre caravane tant bien que mal à Kouldja, il nous manque, pour continuer notre route, l’autorisation du gouverneur chinois de la province. Elle nous est accordée après une visite où l’étiquette est très bien observée, en ce sens qu’on nous offre trois tasses de thé et une bouteille de champagne. Le gouverneur nous remet deux sauvegardes pour nous conduire aux frontières de la province d’Ili.

Le 12 septembre, la petite colonie européenne nous fait gracieusement la conduite jusqu’à la porte de la ville. On nous souhaite cordialement bon voyage, bon retour en France, et puis on se sépare.


Nous voilà donc enfin en selle. Le chemin est creusé dans le lœss ; c’est bien la poussière du Turkestan. On en sort, et le sol, le paysage, la culture de la plaine me rappellent les environs de Samarcande et de Tachkent. Les faces glabres, les yeux bridés, les longues tresses des hommes disent qu’on est en Chine. La fertilité de cette vallée d’Ili est remarquable ; aussi depuis quelques années se repeuple-t-elle très rapidement. Beaucoup de Tarantchis qui avaient fui sur le territoire russe retournent aux places que leurs pères ont cultivées. Beaucoup d’émigrants viennent de Kachgarie, même de la Chine orientale. Longtemps encore les bras manqueront à cette terre qui peut nourrir des centaines de milliers d’habitants.

Nous laissons à notre droite la vallée d’Ili, et jusqu’à Mazar, posé sur un affluent du Kach, nous suivons une route commode. Fréquemment nous rencontrons des villages abandonnés par des Tarantchis qui, ayant pris part au massacre des Chinois, ont fui quand ces derniers ont reçu la province d’Ili des mains de la Russie.

Les maisons tombent en ruine ; elles se perdent maintenant dans un bocage de saules, de peupliers, de vignes ; les herbes folles encombrent les jardins ; les canaux d’irrigation sont à sec et les champs en jachère. Ces terres, désertes maintenant, n’ont pas cessé d’être généreuses ; elles se sont parées de verdure, et l’aspect en est riant.

Un de nos hommes reconnaît la maison où il est né ; le toit est tombé ; la porte a été enlevée, on l’a brûlée sans doute ; les murs sont crevassés, il y a des touffes d’orge près de l’âtre, et le Tarantchi se lamente :

— C’est là que je suis né, et je ne sais pas où aller maintenant. Lorsque j’habitais là avec mon père, nous étions heureux. Quelles belles récoltes ! Le blé valait cinq kopeks le poud (à peu près un double décalitre), aujourd’hui nous le payons trente à Djarkent.

— Pourquoi n’y êtes-vous pas restés ?

— Nous avions trop tué de Chinois, de Solons, de Sibos, et au retour des Chinois, nous nous sommes sauvés.

— Maintenant que tu as passé la frontière, retourneras-tu à Djarkent ?

— Dieu m’en garde ! La terre n’y est pas bonne et l’eau est rare. J’irai à Kachgar, où j’ai la famille d’une de mes femmes.

— N’étais-tu pas marié à Djarkent ?

— Oui, et même j’avais un enfant. Il est mort la veille du jour où je me suis présenté chez vous, et j’ai rendu ma femme à son père. Je suis libre.

La facilité avec laquelle ce musulman abandonne sa femme ne laisse pas de m’étonner. Il paraît que c’est monnaie courante dans le pays.

Nous trouvons dans la province d’Ili, au delà de Mazar, beaucoup de Kirghiz sibériens, que la bonté des pâturages des affluents de l’Ili a attirés. Ils ont conservé les chefs qu’ils avaient élus étant sujets russes. Par ordre du mandarin chinois, d’accord en cela avec les tribus, ces chefs élus transmettront le pouvoir à leurs descendants.

A côté de ces Kirghiz très riches, nous voyons des Kalmouks très pauvres. Les bons pâturages, les riches troupeaux, appartiennent aux premiers ; les autres sont relégués dans les moins bonnes places, qu’ils cultivent sans acquérir l’aisance. Ces Kalmouks ne payent vraiment pas de mine. Ils sont chétifs, mal nourris, mal logés, mal vêtus, et ils ont l’air placide plutôt qu’énergique où intelligent.

Leurs voisins ne paraissent pas les tenir en haute estime, car un Kirghiz à qui je fais remarquer combien ces Mogols ont la physionomie douce, me répond en riant :

— Cela est vrai. Ils sont bons comme les vaches.

— Comment ?

— Parce qu’on peut les traire à volonté.

Il paraît que les Kirghiz, qui sont audacieux, bien armés et sans scrupules, ne se gênent pas pour tromper et piller ces Mogols. Les voleurs, étant musulmans, transigent facilement avec leur conscience, attendu que les volés sont bouddhistes, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas de « livre », ni Bible, ni Coran, par conséquent les derniers des hommes.

Les autorités chinoises interviendraient rarement pour rendre justice à ceux qui sont lésés : les coupables sont presque toujours insaisissables ; dans la montagne ils se cachent facilement, et puis, à ce propos, on peut obtenir de leur famille ou de leur tribu soit un impôt arriéré, soit un cadeau qu’en temps ordinaire le mandarin se verrait refuser.

Lorsque les brigandages sont tels que toute sécurité a disparu, la ruse est employée : avec de belles paroles, avec des promesses, on attire en ville le chef qui est l’instigateur du désordre, et l’on s’en débarrasse d’une manière quelconque. Par exemple on le met dans une cage entre deux pals, et, pour que les méchants tremblent, on laisse le prisonnier mourir dans cette horrible posture. L’agonie dure parfois une semaine.

Les nomades ayant perdu leur chef sont un peu désorientés, et l’on profite de cet état d’esprit pour exiger une sorte de soumission. Les autorités chinoises ont réussi à enregistrer nombre de Kirghiz, à les étiqueter pour ainsi dire. En effet, des cavaliers qui nous croisent portent au cou une tablette renfermée dans un sac de feutre. Je demande ce que cela signifie, et l’on m’explique que depuis quelque temps tout Kirghiz, avant de se rendre à la ville, doit se présenter d’abord chez son chef et lui demander une tablette de ce genre. Dessus est écrit son nom en turc, en chinois, en mogol : c’est un passeport qui lui permet de circuler librement dans les bazars. Aux époques de trouble, tout Kirghiz surpris sans cette tablette est arrêté par les soldats chinois et puni des peines les plus terribles.

En rentrant dans sa tribu, le voyageur doit rendre à son chef son passeport sur bois : on contrôle ainsi les absences et l’on a un moyen de faire un peu la police de la montagne.


Le 15 septembre, nous avons quitté Mazar. Si le pont sur le Kach n’avait été emporté à la suite d’un orage, nous aurions franchi cette rivière pour nous rendre dans la vallée du Koungez par une passe voisine. Il nous faut prendre à travers la montagne plus au nord et aller chercher un gué plus haut. Après avoir grimpé, puis suivi les ondulations des collines incultes, nous apercevons la vallée, sorte de terrasse au pied des montagnes, steppe grisâtre tachetée de tentes peu nombreuses et où quelques troupeaux errent. Elle est dominée à l’est par un chaînon plus élevé que celui du nord, dont les pentes nous semblent nues et dont les cimes ne sont point blanches de neige.

Les bords de la rivière offrent un aspect assez riant. Elle se déroule ainsi qu’un ruban à travers des bocages verts formés par des peupliers, des saules, des tamarix qui ont encore quelques fleurs, des réglisses, des épines-vinettes, des framboisiers sauvages. L’eau est abondante et l’herbe est drue partout où la rivière s’est répandue. Dans les fourrés, les faisans abondent.

Après un village abandonné nous traversons la petite rivière de Nilka et quittons la vallée marécageuse pour regrimper sur le plateau qui la borde. Au milieu de hautes herbes on rencontre des surfaces défrichées où les Mogols ont leurs tentes de feutre. Elles sont plus petites que celles des Kirghiz, plus basses, plus pointues vers le sommet. Ces Mogols sont occupés à battre le blé dans les aires en plein vent et de la même manière que font les peuples primitifs qui n’emploient point de machines. Une perche est plantée au milieu du blé posé sur le sol. Des bœufs réunis sur une même ligne sont attachés à cette perche et tournent autour. Ils piétinent lentement la moisson. Des enfants les houspillent d’une baguette. Ces enfants, nus comme à l’heure de leur naissance, sont malingres. Leur ventre est trop saillant ; leur peau, exposée au soleil, presque noire, paraît jetée sur leur ossature et elle semble vouloir la quitter chaque fois qu’ils élèvent leurs bras et font saillir les cercles de leurs côtes et les angles de leurs omoplates.

En passant près d’une de ces batteries, j’attire l’attention d’un Mogol qui se repose sur les gerbes, tandis que ses fils chassent les bœufs. Il se lève et quand je passe :

— Salut ! dit-il.

— Salut, ami.

— Où vas-tu ?

— Par là (je montre le sud-est).

Il pousse une sorte de grognement, n’en demande pas davantage et reste immobile à réfléchir. Il ne s’explique pas notre présence. A quelques pas de là je me retourne, et je le vois balayer son grain avec un balai fait comme chez nous et qu’il manœuvre de la même manière que l’Européen le plus civilisé.

Le soir du 16 septembre nous sommes sur les bords de la rivière, qui est large d’au moins 200 mètres au point où nous devons la franchir, car elle se ramifie et forme des îlots nombreux. Son cours est assez impétueux. Demain matin, à l’heure où les eaux sont le plus basses, avant le lever du soleil, notre caravane passera sur l’autre rive, sans encombre, nous l’espérons.

De notre bivouac nous apercevons au nord des points blancs dans la plaine, au pied des montagnes. Ce sont, paraît-il, des tentes de lamas qui se livrent aux travaux de la moisson. La récolte terminée, ils reviendront hiverner dans le monastère, bâti sur la rive gauche de la rivière.

Ici nous sommes dans un pays bouddhiste, dans un pays où l’on croit à la métempsycose, à la transmigration de l’âme d’un corps dans un autre. Cela n’entraîne, comme vous pensez bien, ni le respect de la dépouille humaine, ni le culte des morts.

En me promenant dans les roselières à la recherche de petits oiseaux pour notre collection d’histoire naturelle, je heurte du pied la partie supérieure d’une tête d’homme. Les bêtes sauvages, les oiseaux de proie, et sans doute les chiens des tentes voisines, ont fait disparaître l’enveloppe terrestre du Mogol, dévorant sa chair, broyant ses os ; puis les années, les intempéries, ont achevé l’œuvre de destruction. Il ne reste plus qu’un crâne blanchi, un tibia rongé, une moitié de mâchoire ; mais l’âme s’est envolée et les carrés d’étoffe au bout des piquets prient pour elle, car ils portent, imprimées en noir sur fond jaune, des prières merveilleuses rapportées de Lhaça.

Le lendemain, comme nous avons l’assurance de rejoindre facilement notre caravane, que la traversée du gué retardera dans sa marche, nous visitons le grand lama maître du monastère.

Notre arrivée près des tentes est annoncée par les aboiements furieux de superbes mâtins à long poil. Le bruit fait sortir des lamas jeunes et vieux, qui écartent à coups de pierres ces bêtes très vigilantes. Nous disons l’objet de notre visite au plus âgé d’entre eux, celui-ci envoie en avant-coureurs deux jeunes moinillons, et lui-même nous conduit poliment à la demeure de son chef. L’individu qui nous sert de cicerone possède une tête énorme, un col assez long, de petits yeux et une face très large et toute grêlée de verrues. Cela ne constituerait pas une physionomie avenante si la bouche à grosses lèvres n’avait un sourire aimable qui efface cette laideur. Il paraît que cet excellent homme, dont il serait difficile de fixer au juste l’âge, est un médecin célèbre. Nous ne savons quels sont les honoraires que les malades lui payent, mais nous pouvons dire qu’il ne fait pas de grands frais de toilette. Sa coiffure est une calotte de cuir crasseuse surmontée d’une houppe, petite calotte d’enfant de chœur, qui est vraiment minuscule pour cette énorme tête, par rapport à laquelle elle a à peu près les proportions d’un pain à cacheter posé sur une mandarine. J’allais oublier — tant cette tête me préoccupe — de vous dire que l’ajustement de cet Hippocrate consiste en une longue robe de bure lui tombant aux pieds et qu’une corde serre à la taille. Ce long corps maigre est terminé par de petits pieds enfermés dans une sorte de bas en cuir brut : cette chaussure ne mérite pas le nom de botte.

Le grand lama nous accueille poliment sur le seuil de sa tente de feutre blanc, la plus grande de toutes. Il soulève lui-même la portière et nous invite avec une grande affabilité à pénétrer dans sa demeure. Nous ne nous faisons pas prier et nous nous asseyons à l’orientale à gauche de l’entrée.

Le petit homme jaune nous questionne sur notre santé, nous offre les services de son médecin et nous entretient le plus paternellement du monde. Laissant à notre interprète le soin de lui répondre, nous examinons à l’aise, quoique discrètement, cette incarnation de Bouddha et son intérieur.

Ce grand lama paraît avoir une soixantaine d’années. Comme tous les prêtres de sa religion, il a les cheveux courts ; étant naturellement imberbe, il n’a pas besoin de se raser. Ses traits sont réguliers, surtout comparés à ceux de son médecin. La face est assez large, bien entendu, mais l’œil noir est très intelligent, la bouche est fine, les sourcils sont bien marqués. Il a de l’aisance dans les gestes, de l’onction dans la voix. Nous ne serions pas étonnés qu’il administrât fort bien sa congrégation. Il nous semble être un « homme remarquable ». De temps à autre il prise du tabac rouge qu’il verse sur l’ongle de son pouce ; il le puise à une bouteille ovale de jade que ferme une cheville à tête d’argent. Il veille à ce que l’on nous serve le thé au beurre, boisson favorite des Mogols et des Tibétains, avec laquelle je fais aujourd’hui connaissance et que je trouve à mon goût.

En sortant nous apercevons des cymbaliers qui sont postés devant une grande tente, laquelle est affectée au service religieux durant la moisson. Les lamas sont presque tous dans les champs et le nombre des prieurs est très petit : il se compose surtout de jeunes garçons tous en calotte d’enfant de chœur, tête rasée, avec une longue robe monacale serrée aux reins par une ceinture.

Le monastère consiste en une réunion de maisons dans le goût (!) mogol et formant un carré. Rien de plus simple que l’architecture de ces constructions : quatre murs, une porte, une fenêtre, un âtre, un trou dans le plafond ; sur le toit : du fourrage, des guirlandes de prières, et c’est tout. Autant que nous pouvons en juger par les fentes des portes fermées, l’ameublement est nul ; nous apercevons quelques coffres, quelques hardes, quelques outils. Au reste, les lamas, fidèles à leurs habitudes de nomades, habitent, nous assure-t-on, même pendant la saison froide, leurs tentes de feutre dressées dans les cours que forment les habitations. Elles sont bâties avec de la terre, des moellons, des perches, et elles servent autant à l’usage du bétail qu’à celui des hommes.

La pagode est neuve, ses murailles sont blanchies à la chaux. La grande porte ouverte, nous pénétrons dans une sorte de grange rectangulaire. Tout d’abord notre regard se porte sur l’autel, où brillent les flammes de lampes à huile qui font reluire la dorure des statues. L’une représente Bouddha jeune, souriant, assis sur un trône. Derrière lui, un lama en métal doré sourit le plus aimablement du monde, comme Bouddha, et, comme lui aussi, il possède de longues oreilles, pour mieux entendre les prières, sans doute ; et il tient les mains l’une opposée à l’autre en ayant l’air de se préparer à applaudir, tout en restant très digne.

A côté du grand autel, une chapelle de plus modestes proportions abrite la statue d’un personnage vêtu de jaune, ayant un tablier sur les genoux et un chapelet à la main ; il serait le successeur du grand lama, et son rôle serait analogue à celui d’un saint, car il aurait charge d’intercéder en faveur des fidèles et de transmettre leurs prières à qui de droit.

Sur la table de l’autel sont alignées de petites tasses contenant de l’huile. On voit, à côté des aiguières de bronze, des sonnettes, des paquets d’images, des plumes de paon en trophée, des ballots de livres saints et de prières imprimées, des fioles renfermant des graines ou des odeurs, et d’autres menus objets dont la valeur est grande, car ils ont été apportés de la sainte ville de Lhaça. Les côtés de la nef, si l’on peut ici employer ce mot, servent de hangar et de remise, car nous apercevons des coffres, des caisses, des peaux, des tapis, des marchandises diverses, et même des treillis de tentes. Le sol est battu et cela donne à cette pagode un air de propreté.

Avant de quitter le lama guide, nous lui donnons un copieux pourboire ; le pauvre diable ne cache pas son contentement, car la richesse n’est point connue de ces gens simples. Nous sommes frappés de l’état misérable où vivent les Mogols campés aux alentours. L’intérieur de leurs tentes est un modèle de malpropreté, on y respire les odeurs les plus désagréables. Presque tous les enfants sont nus, leurs parents n’ayant pas de quoi les vêtir. Quant aux femmes, elles dépassent en laideur les êtres les plus laids et l’on se demande, en les considérant, comment ferait le plus ardent des poètes pour les poétiser.

Le soir, nous arrivons par une petite passe dans la vallée du Koungez. Nous campons non loin d’une mine de cuivre où nous trouvons une imperceptible source qui nous donne assez d’eau pour le thé. Nous sommes dans une steppe aride.

Le 18 septembre, nous campons dans les roselières aux bords du Koungez, à une place nommée Timourlik. Sur la rive opposée on distingue un grand campement de Kirghiz. Est-ce notre présence qui les décide ? Est-ce que le temps est venu pour eux de chercher d’autres pâturages ? En tout cas, durant la nuit ils rassemblent leurs troupeaux, plient leurs lentes, et le matin dès l’aube ils ont disparu.

Nous passons le Koungez à dix kilomètres de là, car nous devons nous diriger vers le sud-est, vers la vallée de Tsakma, et la passe qui y mène se trouve en amont de la rivière. Nous sommes maintenant sur la route suivie par Prjevalsky. Jusqu’à présent la traversée des chaînons du Tian Chan qui nous barrent la route n’offre pas de grandes difficultés : nous faisons une promenade charmante. La température est agréable, quoique le 18 nous ayons à une heure de l’après-midi + 38 degrés à l’ombre. Le minimum de la nuit est − 9 degrés, juste ce qu’il faut pour qu’on s’enveloppe avec plaisir dans les longues couvertures ouatées.

Aussi les Kirghiz qui, le 19, nous offrent l’hospitalité, se disent-ils les plus heureux des hommes. Ils ont de l’eau en suffisance : près des montagnes ils sèment le millet et le blé ; dans la plaine ils abreuvent leurs troupeaux à volonté, l’herbe abonde. Le bois ne manque pas, car les rives du haut Koungez sont de véritables bocages, où nous reconnaissons à l’état sauvage les saules, les peupliers, le pommier à fruits petits et âcres au goûter, le poirier, l’abricotier, le chanvre, la réglisse, le houblon. Avant de passer dans la vallée de Tsakma, nous campons dans un véritable bois où rôdent les sangliers, les cerfs, les renards, les faisans et, hélas ! aussi les loups, qui nous dévorent quatre moutons bien gras dont nous nous proposions de faire un excellent rôti. Nos chasseurs poursuivent des ours sans les atteindre. Ils foisonnent dans la montagne.

Le 20 septembre, nous quittons ces braves Kirghiz, qui sont les derniers que nous verrons. Je ne crois pas que leurs tribus se soient répandues plus à l’est.

Leur chef, nommé Sasan, est très fier de la médaille russe qu’il porte au cou et du bouton bleu de son chapeau, qui indique son grade chinois. Il nous fait la conduite à travers les roselières, et avant de nous souhaiter toutes les prospérités imaginables, il recommande à notre bienveillance cinq hommes de sa tribu que nous rencontrerons peut-être aux environs du Youldouz.

« Ils sont partis sans permission, dit-il ; il est à craindre qu’en vous voyant de loin ils ne vous confondent avec des Chinois et prennent la fuite. Je vous en prie, ne leur faites pas de mal, ne leur tirez pas de coups de fusil. »

Nous supposons immédiatement que les amis du vieux Sasan sont des barantachis, c’est-à-dire des gens se livrant à la baranta, nom turc du « vol des chevaux ».

Le 22 septembre est pour nous le premier jour un peu pénible. Il tombe une pluie plus que rafraîchissante et pas un de nos hommes n’a le désir de se mettre en route. Les deux guides que le gouverneur chinois nous a donnés prétendent ne pas connaître de route vers la vallée de Tsakma, et l’interprète Abdoullah, qui se charge de nous en montrer une, nous mène droit à une impasse. Nous rebroussons chemin et le simple bon sens nous fait découvrir une passe commode : elle le serait du moins si la pluie n’avait rendu la montée difficile. Nous sommes sur la terre argileuse de la steppe et nos chameaux ne tardent pas à glisser, à hurler de rage ; quelques-uns d’entre eux s’abattent et voilà notre caravane arrêtée. On les relève avec peine, et, pour éviter de nouvelles chutes, on fauche des herbes et des broussailles avec le tranchant des sabres, et l’on étale à ces maladroits animaux une litière sur laquelle ils conservent l’équilibre. On les fait avancer en les excitant par des cris proférés dans les langues les plus variées : vous auriez entendu le russe, le kalmouk, le turc, le chinois, le français et même le flamand. Quant à ces deux dernières langues, c’était la première fois qu’on les parlait dans ce recoin des Monts Célestes.

La pluie cesse lorsque nous sommes en haut de la passe. Près de la ligne de faîte nous trouvons un sentier à peine tracé sur le rebord d’une gorge ; à notre gauche, au-dessous de nous, de grands cerfs lèvent la tête et nous regardent immobiles. Un de nos chasseurs tente de les approcher, mais le chien effraye ces superbes bêtes ; elles fuient, s’enlevant par bonds vigoureux au-dessus des broussailles ; elles s’enfoncent dans la verdure des pins et disparaissent.

L’horizon étant plus net, grâce à la brise, l’espace grandit vers l’ouest et se développe si loin que la rivière ne se voit plus que comme un fil, et qu’elle finit par se perdre dans un infini uniforme.

Nous campons sur un terre-plein naturel près d’un bocage où la rivière circule. On allume de grands feux, un grand séchage est organisé. On sacrifie une brebis grasse. La gaîté est générale. Les moutons qui nous restent sont liés les uns aux autres et tenus entre les feux dans le cercle que feront les chameaux et les chevaux, ce soir. On craint les loups ; ils pourraient nous réduire à la famine.

Cette contrée, où se voient des traces de sangliers, de cerfs, de loups, d’ours, est fréquentée par les chasseurs : les cendres d’un feu en plein air, des tisons calcinés, un abri de branchages nous le prouvent.

Sous un pin, entre deux énormes racines, nous découvrons un gîte très confortable. Le sol est battu, la chambre à coucher est une épaisse litière d’herbes sous une voûte où l’on doit se glisser. Bien entendu qu’en s’éveillant il ne faudrait pas gesticuler, mais on peut dormir à l’abri de presque tous les vents : on peut allumer un feu à ses pieds, passer la nuit sans que le feu risque trop d’être éteint par la pluie, car les fines pointes toujours vertes des branches superposées ne laissent pas passer une goutte. Le gibier foisonne non loin de là ; on peut certainement tuer des cerfs, puisque voilà les solides os de leurs jambes que les loups ont renoncé à croquer. En outre, de l’eau délicieuse et du bois à discrétion sont à deux pas. Cela donne envie d’être un sauvage, d’être un primate assez distingué pour apprécier ces commodités et en jouir complètement.

CHAPITRE II
DANS LE TIEN CHAN CHINOIS
(SUITE.)

L’interprète Abdoullah nous épouvante presque avec la passe de Narat qu’il a traversée autrefois et qui, selon lui, mettra hors d’état tous nos chameaux. A l’en croire, il faudrait coudre à chacun d’eux des plantes de pied artificielles, afin de les protéger contre les pierres tranchantes ou pointues dont la passe est hérissée. Il calcule que nous n’aurons pas assez de cuir pour le ressemelage de nos chameaux, et se lamente.

Rien de plus dangereux en exploration qu’un gaillard de cette espèce, un important aussi nul, à qui on laisserait prendre sur les indigènes un ascendant que s’arrogent souvent les interprètes. Nous n’ajoutons foi qu’à moitié aux dires d’Abdoullah et nous ne ressemelons pas nos chameaux.

Cette opération, qui ne laisserait pas d’étonner un boulevardier, est fréquente dans le désert pierreux des montagnes. Elle consiste tout simplement à coudre au pied des bêtes blessées une semelle de cuir. Tandis qu’on exécute cette cordonnerie bizarre, le client n’est pas à l’aise et il donne toutes les marques extérieures, toutes, du mécontentement. La couture achevée, on rend à la bête qu’on avait ligottée la liberté de ses membres. Il est intéressant de voir ses premiers pas d’essai avec cet accessoire qui lui permet de poser le pied à terre sans douleur : elle s’en aperçoit vite, et vite elle cesse de récriminer en son patois contre la brutalité de ses maîtres.

Après une courte étape, ayant trouvé une « bonne place », nous faisons séjour, afin de nous préparer à franchir la passe.

Nous vous dirons, une fois pour toutes, qu’une « bonne place » est, ici, celle où l’on peut poser sa tente sur un terrain à peu près égal, à l’abri du vent ou de la neige, près de l’eau et du bois. Dans les régions où l’eau et le bois manquent, une bonne place existe encore… relativement à celles qu’on a occupées précédemment, il suffit alors qu’elle soit moins mauvaise.

Un beau campement comme celui du 23 et du 24 septembre ne s’oublie pas. Nous y restons deux jours, employés à des réparations diverses. On visite les fers des chevaux, on remplace ceux qui sont usés. On veille à ce qu’aucun clou ne manque. On regarde le dos des bêtes de somme et des chevaux ; les selles qui les blessent sont modifiées ; les plaies sont pansées ; on recoud les enveloppes déchirées des charges. En un mot, tout est mis en état.

Notre vieux chamelier, Imatch le bancal, qui n’a pas voulu quitter les chameaux que nous avons achetés à son maître, les soigne avec une véritable affection. Ils le connaissent, et lorsqu’il les appelle dans la steppe à l’heure du picotin, ils viennent à lui tomme les poules vers la ménagère qui leur jette le grain.

« Ma ! Ma ! » crie-t-il aujourd’hui avec une intonation aimable. Les chameaux d’habitude s’avancent vers leur maître en se « hâtant avec lenteur ». Cette fois ils perdent toute gravité, ils accourent de tous côtés, et les voilà se bousculant, se pressant autour d’Imatch. C’est à qui sera le premier servi.

Il se passe quelque chose d’extraordinaire : aujourd’hui est un jour de fête, car on donne à chacune de ces bêtes deux ou trois poignées de sel afin d’exciter leur appétit. Ce régal inattendu les met en belle humeur et ils la manifestent par des grognements comiques.

Imatch les chasse vers la steppe, mais les gourmands se tiennent aux environs du bivouac : ils ont l’espoir que l’on distribuera encore du sel. En attendant, ils le savourent et le ruminent avec une satisfaction que marque le balancement ininterrompu de leur courte queue.

En broyant les grains entre leurs fortes meules ils font un bruit déchirant les oreilles et qu’on peut comparer à celui des roues d’une brouette mal graissée, entrecoupé de grincements de scie.

Quelques-uns de nos hommes sont déjà souffrants et il se trouve que ce sont précisément les plus paresseux. Ils souhaitent vivement qu’on les renvoie avec les guides donnés par le gouverneur qui s’en retournent. Cependant ils iront avec nous jusqu’au delà de la passe, notre personnel ne pouvant être diminué en ce moment.

Voilà dix jours à peine que nous dressons la tente et déjà nous en avons pris l’habitude et nous l’aimons. Chaque soir nous nous étendons avec plaisir à la place que nous avons quittée le matin.

Notre tente n’est pourtant ni grande, ni confortable : sa hauteur est celle d’un homme ordinaire, mais elle est assez longue et assez large pour que tous les trois nous puissions nous étendre sur les feutres, manger à la gamelle unique qui nous réunit, et savourer les tasses de thé sans se toucher des coudes.

Notre abri est d’une bonne toile cousue double et solidement ; cela suffit pour nous protéger contre le mauvais temps et nous avons la sensation d’y être comme dans un salon, quand la pluie s’abat à flots ou que la tempête se déchaîne.

Le départ des deux guides donnés par le gouverneur d’Ili a fait dans notre troupe un vide, qui est comblé presque immédiatement par l’arrivée de deux Torgoutes. Ils nous arrivent à cheval, fusil en bandoulière, une longue tresse leur battant le dos. Ils s’approchent du feu de nos hommes et engagent la conversation en langue mogole. On leur offre le thé, on les questionne. Le plus vieux répond :

— Nous nous sommes aperçus, il y a cinq jours, que quatre de nos meilleurs chevaux nous manquaient. Nous sommes partis à leur recherche. En sortant de la vallée du Youldouz, où nos tentes sont dressées, nous avons trouvé trace de chevaux, mais sans pouvoir dire s’ils nous appartenaient. A tout hasard, nous sommes venus dans la vallée de Tsakma, dans la pensée que les voleurs avaient passé par là. Et, effectivement, nous avons revu des traces allant vers le nord, c’est-à-dire vers les Kirghiz du Koungez. Puis la pluie est venue et nous n’avons plus rien discerné et nous sommes retournés sur nos pas, certains de vous rejoindre, car nous avons bien vu que vous aviez des chameaux.

— Pourquoi les Kirghiz ont-ils volé vos chevaux ?

— De tout temps ils nous ont volés, et nous ne pouvons pas user de représailles à leur égard, car ils sont les plus forts. Autrefois nous vivions en toute sécurité dans cette vallée de Tsakma ; les Kirghiz sont arrivés, d’abord ils en ont occupé une partie ; ils n’ont pas tardé à vouloir tout nous prendre. Et ce fut entre les deux peuples un continuel échange de vols ; des meurtres furent commis et finalement les autorités chinoises intervinrent et décidèrent que le seul moyen de rétablir la paix était d’obliger les deux partis à quitter les pâturages ; depuis ce temps ni Mogols ni Kirghiz n’allument leurs feux dans la vallée de Tsakma. »

Nous obtenons facilement des deux Torgoutes qu’ils restent avec nous et nous montrent la route. Ce qui se passe autour d’eux les intéresse vivement : ils promènent un œil étonné sur les armes qu’on fourbit, sur les oiseaux qu’on prépare ; ils s’étonnent que l’on conserve la peau des jambes d’un daim que Henri d’Orléans a tué. Ils échangent quelques mots en voyant l’horrible effet de la balle d’express-rifle. Puis, le menton dans la main, ils reposent enfin leur vue sur la viande du palao qu’on fait « revenir » dans la marmite et qui jaunit « délicieusement », comme on dit aujourd’hui. Et la physionomie de ces braves gens s’éclaire. Ils sont conquis.

Le 25 septembre, par monts et par vaux, sous un ciel couvert, nous nous élevons peu à peu jusqu’à la passe, que Rachmed et moi trouvons bonne en pensant à beaucoup d’autres passes.

Le soir nous campons sur les bords du Youldouz, où nous arrivons par une descente sans pierres. Les nuages nous cachent les montagnes qui serrent la vallée, et la vallée n’en est pas plus gaie. Nous sommes heureux de nous tapir dans un bas-fond, car le vent souffle glacial.

Avant la nuit tous nos chameaux sont là. L’un d’eux, acheté à Kouldja, est malade, il tombe sur le sol dès l’arrivée. On lui enlève sa charge, mais il ne peut se relever. On l’entoure et les hommes discutent à son sujet. L’un prétend qu’il « était trop gras au départ » ; l’autre « qu’il n’était pas entraîné » ; puis celui-ci soutient qu’« il a un mal à l’intérieur ». Mourra-t-il ? ne mourra-t-il pas ? Sur ce point les avis sont partagés. Mais l’interprète sait tout et il dit :

— Attendez, je m’en vais vous renseigner. C’est bien simple. Les poils de la queue du chameau vont nous prédire son sort.

Il en arrache quelques-uns et les examine, il les pince ensuite entre le pouce et l’index près de la racine, il frotte ses deux doigts l’un contre l’autre et dit :

— Je vous affirme qu’il mourra.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai arraché facilement les poils, parce que de la graisse adhère à la racine des poils, ce qui indique une maladie mortelle.

Et la figure du Petit Homme — c’est son surnom — éclate de la satisfaction d’avoir prouvé son savoir. Quant à notre brave chameau, il agonise. Il fait pitié à son chamelier, qui lui met sous la tête une peau de mouton en guise d’oreiller.

Le mourant a l’œil dilaté, il perd connaissance. Il s’agite. On dirait que dans sa cervelle se succèdent à la hâte, une dernière fois, toutes les pensées de son existence. Il semble vouloir refaire tous les actes si souvent réitérés qui lui ont formé des habitudes. Il fait l’effort de se lever, il remue les jambes dans le vide pour marcher, il meut ses mâchoires pour manger, il ébauche un bruit de gorge pour ruminer, mais le regard s’éteint, l’œil se ferme et le bon serviteur râle du râle de la mort.

Les deux Torgoutes, qui sont bouddhistes, le regardent attristés et marmottent je ne sais quoi, une sorte de prière des morts, ou mieux un souhait de bon voyage à l’adresse de l’âme, sur le point de transmigrer. Cela ne les empêche pas, l’âme partie, de dépouiller incontinent de la peau le corps qui la contenait. Puisque l’âme est partie…

Dans la nuit du 26 septembre nous avons un minimum de − 20 degrés. Au réveil, les hommes se plaignent du froid.

En chemin, au moment du thé, arrive un lama qui est un personnage considérable. Il porte un bonnet jaune en pointe, une robe de soie rouge ; deux cavaliers armés de fusils à fourche le précèdent, deux autres le flanquent. Sa longue barbe noire bien fournie dénote son origine turque ; s’il est bouddhiste, c’est par conversion.

Nous lui causons un véritable effroi en lui prodiguant des politesses. Nous avons beau l’inviter avec instances à descendre de son cheval, à venir boire une tasse de thé, il prend une mauvaise figure, maugrée je ne sais quelles malédictions, et lorsque Henri d’Orléans s’approche de lui l’appareil à la main, il détourne brusquement son cheval.

Abdoullah, de l’air le plus souriant, l’invite à se reposer et lui fait les compliments les plus flatteurs, mais il dépense son éloquence en pure perte. Le personnage se fâche :

— Je suis un grand lama, dit-il, un homme de Pékin, voyageant avec des papiers couverts de grands cachets. Qu’est-ce que vous me voulez ?

Néanmoins, tandis qu’il donne ses explications, il est photographié sans s’en douter, car il a retenu son cheval. Puis il s’en va parlant haut, en nous lançant de mauvais regards, défiant comme le chien à qui l’on tend un os, mais qui se doute que l’autre main tient un bâton.

Ces gens partis, arrive leur caravane, consistant en six chameaux encore jeunes et peu chargés. Ils transportent une tente de feutre, des coffres, des ustensiles divers. La caravane passe sans s’arrêter et en se détournant de nous.

Deux cavaliers de l’arrière-garde se présentent ensuite. Ils sont armés de fusils à mèche et de sabres à lame très large et bien commode pour couper le fromage de Gruyère. Ils s’apprivoisent facilement. De suite, ils acceptent le thé. Ils bavardent un instant, et s’étant mouchés dans leurs doigts, ils empruntent une pipe de tabac droit au sac de notre Torgoute. La pipe allumée, ils remontent sur leurs bêtes et s’en vont après nous avoir salués d’une bonne figure.

Le paysage ne change pas. C’est la steppe bordée de montagnes, nue, parfois blanche de sel, puis ce sont des tourbières aux endroits où l’eau séjourne et s’écoule lentement. Nous voyons sur le sol des cornes d’arkars, mais nous n’avons pas le temps d’aller leur donner la chasse dans la montagne.

Le soir du 28 septembre nous campons au delà du lit desséché de la rivière Borokoustè. Nous trouvons de l’herbe pour les chameaux, du kisiak (crottin) pour le feu.

Au nord, nous apercevons au flanc de la montagne une inscription en lettres immenses. Ce sont les paroles sacrées des bouddhistes ; les fidèles lettrés peuvent les déchiffrer à des lieues de distance. De ma vie, je n’ai vu écrire en aussi énormes caractères : tous les versants du Tian Chan suffiraient à peine à l’impression d’un livre. Quant aux myopes qui voudraient se livrer à la lecture d’un tel écrit, ils devraient procéder à la façon des aveugles et faire le tour de chaque lettre à tâtons. Ce serait un excellent exercice pour les lecteurs et l’on ne pourrait pas reprocher aux bibliothécaires chargés de l’entretien de cette bibliothèque montagneuse, d’être des gens de bureau immobilisés sur leurs fauteuils. Il leur faudrait un jarret vigoureux.

Mais les bouddhistes aiment à manifester leur dévotion à l’air libre et lorsque nous quittons la vallée pour gagner par une passe le défilé de Kabchigué Gol, nous rencontrons des obos à chaque point culminant des ondulations du terrain. Vous savez qu’un obo est un amas de pierres sur la plupart desquelles on a gravé des prières.

Ces obos, comme je vous l’ai déjà dit, sont placés généralement sur les hauteurs, à ces endroits où l’on fait reprendre haleine aux bêtes essoufflées par la montée. On profile souvent de ces arrêts pour tirer de sa besace un léger repas. Ensuite on prie pour que la route soit bonne, si c’est le départ, et parce que la route a été bonne, si c’est le retour. A ce propos, on marque son respect ou sa reconnaissance à la divinité en entassant des pierres ; on y plante aussi une hampe, un bâton et au bout on attache une prière écrite sur toile. On s’en va. Ceux qui viennent ensuite ajoutent des cailloux au tas commencé. Des ouvriers spéciaux, des lamas voyageurs, gravent des prières sur des pierres plates et les déposent à cette place. Dès lors l’obo est constitué, et les pâtres, les voyageurs, les tribus en marche le grossissent chaque fois qu’ils passent auprès, et ces tas de pierres atteignent des dimensions colossales et ils ont l’aspect de monuments. De pieux bouddhistes y placent des images de Bouddha, de Tsongkaba, le grand réformateur, et de petites pyramides de terre représentant des chapelles, je crois ; d’autres, des cornes gravées, des lambeaux arrachés à leur vêtement, des crins de leur cheval qu’ils lient à un bâton, n’importe quoi, ce qu’ils trouvent sous la main, et en accomplissant cet acte ils prient avec ferveur.


Pour arriver au défilé de Kabchigué Gol, mot qui signifierait « Rivière de l’Étroite Place », nous suivons le côté nord de la vallée. La route, assez bonne, serpente sur les contreforts. A droite, le regard plonge sur la vallée, où les Torgoutes ont leurs tentes ; autour, sur la steppe verte errent leurs troupeaux. Le soleil luit avec tout son éclat. Sa chaleur semble excessive après 18 degrés de froid pendant la nuit. Il suffit de se retourner pour être convaincu tout de suite que ce beau temps ne durera pas, car de l’extrémité de la vallée la masse noire d’un orage court sur nous ; le vent souffle, le soleil se voile et le grésil nous fouette, puis la neige tourbillonne et c’est l’hiver.

Heureusement nous avons atteint le sommet de la passe, j’entends une partie des cavaliers, car les chameaux ont un pas plus lent et rien ne peut changer leur allure ; ils viennent derrière.

Le soir nous nous réunissons sous les saules du Kabchigué Gol.

Pendant trois jours nous le dégringolons littéralement. Les perdrix y sont innombrables et nos chasseurs en font de véritables hécatombes. Elles sont grises, succulentes. Beaucoup de grives, de mésanges, de bergeronnettes peuplent les broussailles et les arbres collés aux parois de la montagne. Ce sont des essences d’Europe.

Nous sommes ici en pays torgoute.

Les deux hommes de cette peuplade ont leur tente dans le défilé. Ils ne sont pas riches, ils possèdent peu de bétail : des chevaux, des moutons, des vaches.

Ce sont les descendants de ces Kalmouks qui quittèrent les steppes du Volga en 1770, et retournèrent avec mille peines dans le pays d’Ili. Ceux de ces nomades que nous trouvons ici ont gardé la mémoire de ce grand exode. Ils ne peuvent rien préciser, c’est un souvenir vague.

« Nous sommes venus de la contrée des Orosses, disent-ils, où nous avons laissé des gens de notre race ; il y a deux cents ans que nous habitons le Tian Chan. »

Quant à des détails, ils ne peuvent nous en donner. Ils ont oublié les souffrances et l’énergie de leurs ancêtres.

Ils nous montrent leurs bonnets carrés à oreillères en peau de mouton et prétendent que cette forme de coiffure leur vient des Russes. Allez donc écrire l’histoire de l’Asie avec de pareils documents ! Pourtant ils savent bien que leur khan a reçu des Chinois le titre de ouantse, c’est-à-dire de roi, et qu’il a dans ses archives un papier conférant à lui et à son peuple des privilèges. Ils nous engagent à rendre visite à ce chef. Lorsqu’on est dans la plaine où la ville de Karachar est bâtie, nous disent-ils, on aperçoit le palais ou mieux la grande ferme où ce roi habite : l’œil la distingue facilement sur le fond plus sombre de la plaine, ses murailles étant blanchies à la chaux.

Nous sortons avec plaisir de cette gorge étroite du Kabchigué Gol, bien qu’elle soit sauvage, pittoresque, et qu’elle possède une source merveilleuse, qui guérit les rhumatismes et qu’on appelle Archan Boulouk, c’est-à-dire « Source du Remède ». Nous y trouvons quelques malades, des Mogols de petite taille, bien bâtis, aux pieds et aux mains minuscules, des mains non élargies par le travail, mais longues, d’oisifs. Leur tête ressemble vraiment à une boule à peine équarrie, leurs pommettes sont saillantes, leurs yeux imperceptibles, de profil leur nez fait à peine saillie.

Un lama est propriétaire d’une cahute près de la source, sous un orme ; il est le médecin consultant en même temps que le directeur et le garçon de cette station balnéaire. C’est un bon vieux, qui nous apprend que le jeune khan prince héritier des Torgoutes est parti en pèlerinage pour le Tibet.

Le 2 octobre nous sommes hors du défilé, dans la steppe. Elle s’annonçait dès 1.200 mètres par une avant-garde de yantag, dont les chameaux se régalent. Le changement est brusque, à vue. Voilà des pierres, du sable, un vaste horizon ; la température s’élève : une heure auparavant c’était une fraîcheur agréable et déjà l’on sue. Comme il est entendu que l’homme n’est jamais satisfait de son sort, dans la caravane il y en a qui regrettent le défilé et la montagne. Ces geignants sont les mêmes qui, tout à l’heure, soupiraient après la plaine. En longeant un mince canal d’irrigation nous aboutissons à une surface parsemée de broussailles et de roseaux où des Torgoutes sont occupés à la moisson du blé. De loin, les ondulations nous cachaient ces cultures.

Nous campons dans une jachère près d’un bel orme flanqué d’un obo. Un homme apparaît, vieux, l’épaule déjetée, un chapelet à la main. Il me jette un regard inquiet, mais, sans interrompre son murmure et se tenant devant l’obo, il égrène son chapelet, puis il s’approche de l’arbre, s’accroupit, trempe son doigt dans la sève coulant de l’écorce et il s’en frotte le front. Puis il ramasse deux ou trois feuilles, les serre dans sa main, et nous ayant regardés derechef, sans nous adresser une parole, il s’éloigne en répétant : « Om mané padmé houm ». Des milliers d’hommes répètent ces paroles leur vie durant, sans en comprendre le sens, mais en croyant s’assurer par ce marmottement une éternité meilleure.

Que venait faire là ce vieillard ? Peut-être satisfaire un besoin ou écarter une crainte.

Dans la journée Henri d’Orléans a mille peines à photographier des Torgoutes qui viennent rôder autour de notre bivouac. Un seul accepte l’argent que nous lui offrons et consent à poser. Ils ne comprennent rien à cette boîte avec laquelle on les vise, et dès qu’on la tourne de leur côté, ils s’en vont, parfois avec une figure où se peint l’épouvante.

Les sauvages ont toujours peur de ce qu’ils ne connaissent pas, semblables en cela aux enfants. Il est évident que si, dans le cours de l’année, le photographié tombe malade, on attribuera la maladie à la boîte des Européens.

Nous remarquons que des jeunes gens ont une sorte de cabochon en argent à l’oreille gauche. On nous explique que c’est là un engagement pris de se marier à la jeune fille qui a reçu en cadeau l’autre boucle d’oreille.

Le lendemain, 30 octobre, nous retrouvons dans la steppe et cette plante épineuse que les nomades appellent touia kouirouk (queue de chameau) et le yantag sucré, vers lequel nos chameaux s’inclinent par gourmandise chaque fois qu’ils le peuvent. Puis les abords de la rivière Ghadik, qui porte ses eaux au lac de Karachar, nous sont annoncés par des tentes, des saklis[1], des cultures. Le Ghadik en dévalant du Tian Chan se ramifie sur une surface considérable, comme s’il prenait ses aises dans la plaine ; il embrasse des îlots très nombreux et qui disparaissent sous une végétation vivifiée par une inondation périodique. Nous allons camper dans les hautes herbes d’un îlot. Notre tente est enfouie dans un bocage touffu de saules, d’ormes, de tamarix où se mêlent des jujubiers et des réglisses. Il n’y a plus trace de sentiers sur cet archipel, l’eau les a effacés et nous réquisitionnons des Torgoutes pour nous guider droit à travers ce labyrinthe herbeux.

[1] On appelle Sakli le carré de murs enfermant les tentes et les troupeaux pendant l’hiver ; presque toujours, dans un des coins de l’enceinte, un abri, une masure est construite ; elle sert d’étable et de cuisine par les grands vents et les grands froids.

Nous en sortons deux heures après avoir franchi plusieurs bras assez profonds de la rivière ; à l’époque des crues, ils ne sont certainement pas guéables. Au reste on nous dit qu’à la fonte des neiges le Ghadik forme un lac véritable d’où émergent les cimes des arbres. Les pâturages sont excellents et font la richesse des tribus groupées autour du roi des Torgoutes.

On nous engage vivement à aller visiter le potentat ; mais en accédant aux prières des Torgoutes, nous nous écarterions de la route la plus courte vers Kourla.

Nous nous dirigeons droit sur l’oasis qui nourrit cette ville. A peine avons-nous traversé le dernier canal d’irrigation empruntant son eau au Ghadik, que le désert commence. La transition est excessivement brusque : à 100 mètres de distance la température diffère. Derrière nous l’air est humide et relativement chaud, et voici que nous aspirons un air sec et très vif. Un sentier, creusé par des chameaux à l’époque où le sol était amolli par les pluies, serpente en s’élevant jusqu’à une encoche plus profonde, taillée au sud-sud-est dans une petite sierra déchiquetée et nue.

Au delà, c’est une sorte de vallée sans eau, sablonneuse, bordée de mamelons striés et s’effritant : ils offrent les aspects bizarres d’une ville abandonnée où se dressent encore des monuments en ruines.

Autour de notre bivouac viennent rôder des hommes à la taille élancée, à la barbe noire et touffue : ce sont les premiers barbus que nous voyons depuis que nous avons quitté la Sibérie et Kouldja. Ils engagent conversation avec nos hommes dans la langue turque, ils les saluent à la musulmane, et tout de suite l’un des badauds se détache et revient bien vite avec des melons qui rappellent ceux du Turkestan par leur forme oblongue et leur saveur délicieuse. Français, Russes, Tarantchis, Kirghiz, Ousbegs sont réjouis par cette rencontre de Sartes, de qui ils se sentent plus proches que des Mogols. Nous avons la sensation de retrouver des connaissances, et tous nous passons une soirée très gaie. Rachmed ne me cache pas son étonnement d’entendre parler sa langue, et il commence à croire que « presque partout habitent les Ousbegs, ce qui se comprend, l’émir Timour avant conquis la terre presque entière ».

Aujourd’hui, 5 octobre, nous faisons la dernière étape qui nous sépare de Kourla. Nous traversons encore un coin de désert et, comme hier, des chaînons de lœss érodé, ayant aussi des aspects de tours, de coupoles, de mausolées. Avant d’arriver près du Kontché Darya, sur une hauteur dominant bien la plaine, se dressent les restes d’un fortin en briques sèches et posées sur paille qu’a construit Yakoub « le Bienheureux », aussi appelé « le Danseur » par les gens du Ferghanah.

Cet homme était taillé pour les grandes choses. Prjevalsky, le célèbre voyageur russe, avait été frappé de son intelligence lorsqu’il eut une entrevue avec lui à Kourla en 1877.

La fortune de Yacoub fut prodigieuse, quoique lente, puisqu’il était homme mûr lorsqu’il devint maître de la Kachgarie et du Turkestan chinois.

Durant les quelques années qu’il gouverna ce pays, il déploya une activité peu ordinaire, couvrant le pays de constructions utiles, traçant des canaux, organisant une armée à l’occidentale, car il n’avait pas hésité à recruter, par l’intermédiaire du sultan, des officiers dans tous les pays d’Europe. Il en vint de Turquie, et peu s’en fallut qu’un de nos députés actuels n’ait été autrefois à la solde de Yakoub-Beg. Dieu seul sait ce qui serait advenu si cet audacieux Ousbeg n’avait été arrêté dans sa course.

Il eût certainement rassemblé les « douze mille bons soldats » que lord Hastings en son temps croyait devoir suffire à la conquête de la Chine, — c’est à peu près avec le même chiffre que Prjevalsky offrait de réduire en servitude les orgueilleux fils du Céleste Empire, — et nous aurions vu se constituer un État turco-mogol qui se serait étendu depuis le Terek Davane, au nord du Pamir, jusqu’au golfe de Petchili. Mais Allah avait décidé que Yacoub ne dépasserait pas Kourla, et c’est là qu’il termina son intéressante destinée, dans la forteresse bâtie par lui et qui subsiste encore. Il mourut empoisonné par son premier ministre, à qui les Chinois avaient fait de belles promesses, qu’ils se gardèrent bien de tenir plus tard.

Du vivant de Yacoub, le peuple était mécontent d’avoir été arraché à la sorte de torpeur où se complaisent les gens d’Asie. Aujourd’hui ce même peuple que les Chinois administrent regrette le « bon temps » du Badoulet (Bienheureux).

On parle de lui comme d’un grand homme et les bakchis chantent son épopée dans les festins. Et déjà l’on nous demande un autre maître, à nous qui arrivons de l’ouest, et l’on nous dit : « Est-ce que les Russes vont bientôt nous prendre ? » Ici comme ailleurs on aime le changement.

CHAPITRE III
LE TARIM ET LE LOB NOR

Kourla est une petite ville placée dans une belle oasis. Elle est traversée par le Kontché Darya, sur lequel on a jeté un pont de bois qui relie les faubourgs de la rive gauche aux bazars et à la forteresse de la rive droite. La population est un mélange de Chinois, de Dounganes et de Tarantchis. Les musulmans formant la majorité, le chef de ville (l’akim) est de cette religion. C’est lui qui vient nous importuner dès notre arrivée. Il ne nous donne pas le loisir de jouir des avantages et des agréments qu’offre toujours une oasis à ceux qui ont traversé le désert. Et Kourla est charmant, avec ses jardins, ses arbres verts, sa belle rivière, ses bazars où l’on trouve melons, pommes, figues, raisins, abricots, que savourent avec délices les nomades comme nous. On ne nous laisse pas le temps de « nous revoir », comme on dit.

Nous sommes arrivés le 5 octobre dans la nuit, après avoir fait une étape d’une soixantaine de verstes. Nous nous sommes installés dans la demeure d’un musulman, sujet russe, commerçant de la ville. La chambre d’honneur a été mise à notre disposition, et bien qu’on l’ait récemment blanchie, nous nous y sentons mal à l’aise, car nous sommes déjà habitués à notre tente et notre maison de toile nous paraît préférable aux lambris les plus dorés.

Dans la journée du 6, nous recevons de nombreux visiteurs. Notre cour est envahie par les curieux. On vient voir qui nous sommes, quelle tournure est la nôtre, combien nous avons de bagages, si nous sommes bien armés, bien vêtus. Dans le nombre des badauds on nous signale des gens d’importance, des parents de l’akim : on veut se faire une opinion sur notre compte avant d’agir.

Nous apprenons que les autorités sont invitées à se réunir au yamen (tribunal) dans la soirée à l’effet de tenir conseil. C’est de nous qu’il s’agit, et le chef nous fait demander l’autorisation de nous rendre visite le lendemain matin.

La foule n’a pas été malveillante jusqu’à présent ; au reste, les marchands sont en liesse, car nous faisons « aller le commerce ». Ici nous sommes dans le premier bazar que nous ayons rencontré depuis Kouldja, et plus loin nous n’en trouverons pas d’autre. Aussi achetons-nous, achetons-nous. Nous nous préparons pour le Tibet. Sans perdre une minute, nous louons vingt-deux chameaux qui transporteront nos achats. Nous faisons provision de tout ce que nous ne sommes pas sûrs de rencontrer plus loin dans la petite oasis de Tcharkalik, située à la pointe ouest du Lob Nor.

En relisant la liste des achats je relève les chiffres suivants :

Réserve de pain à la graisse salée, 1.600 livres russes en petites galettes épaisses d’un doigt, larges comme le creux d’une main d’homme.

Pourquoi si petites ? pourquoi du sel, de la graisse ? direz-vous.

Petites, parce que la galette de cette taille est facile à placer ; à la rigueur, on la met dans sa manche lorsqu’on marche : tandis qu’on grignote, on peut être contraint de prendre le fusil ou le fouet. Et puis son volume représente à peu près exactement la satisfaction d’un « accès d’appétit », et pas une miette ne se perd. Le sel facilite les digestions, la graisse est un « argument » excellent contre le froid. L’expérience nous l’a démontré.

Examinons la liste des achats pendant que les autorités de Kourla délibèrent.

Je vois encore 520 livres de la meilleure farine, qu’on tiendra en réserve, car nous n’userons de ces provisions qu’à la dernière extrémité ;

280 livres de graisse de mouton, salée et hermétiquement enfermée dans des panses de mouton ;

160 livres de raisin sec, petit, délicieux, sans pépins, nommé kichmich, qu’on mélangera au riz ou qui sera distribué plus tard lorsque le froid, les salaisons, les longues marches, l’altitude provoqueront cet état de débilité qui ressemble au scorbut ;

80 livres de sel, à tout hasard, par précaution, quoique nous ayons l’assurance d’en trouver dans le désert à fleur de sol ou au bord des lacs ;

80 livres d’huile de sésame pour les bouillies ;

Du tabac, des sacs, des pièces de feutre, etc., enfin 6.000 livres d’orge pour nos chevaux, bien que l’interprète Abdoullah et un certain Parpa, habitant de Kourla, nous disent que l’on ne doit pas se préoccuper des chevaux.

Ce Parpa a servi autrefois les voyageurs anglais Carey et Dalgleish et nous l’engageons à notre service, dans l’espoir qu’il nous fournira d’utiles renseignements. C’est un aventurier à longue barbe noire, taciturne, à l’air tragique. Il est originaire de Ferghanah et il est venu avec Yakoub-Beg dans le Turkestan chinois. Il sait ferrer les chevaux, fabriquer les selles pour chameaux et il passe pour un homme courageux.

Je vous donne ces quelques explications, cher lecteur, dans l’espoir qu’elles vous serviront le jour où vous vous déciderez à prendre le large, à voyager, à goûter l’inconnu. — C’est un régal délicieux.

Les préparatifs s’achèvent rapidement ; nous avons traité avec un Doungane moyennant un prix très élevé, mais cet homme s’adjoindra à nous avec trois serviteurs, deux Dounganes et un musulman turc de l’oasis de Hami. On espère que les ballots seront prêts en trois ou quatre jours ; nous nous mettrons aussitôt en marche.

Dans la journée du 7, nous nous promenons dans la ville et nous constatons l’insignifiance de son commerce. Nous n’y recueillons que fort peu de sucre, une soixantaine de livres, et seulement quatre livres d’une bougie exécrable.

En rentrant à la maison, nous trouvons les serviteurs de l’akim, ils nous annoncent la venue de leur maître. Bientôt arrivent, suivis d’une escorte, quelques mandarins vêtus à la musulmane, mais coiffés à la chinoise, du chapeau à globules et portant la tresse, qui est la marque de vassalité que les Chinois exigent des musulmans, dont la tête est rasée d’habitude.

Les chefs de la ville, hommes d’âge pour la plupart, entrent dans notre chambre. On les fait asseoir sur le feutre blanc étendu à leur intention et nous attendons leurs questions sans souffler mot. Ils engagent la conversation en langue chinoise, nous demandant poliment des nouvelles de notre santé, nous félicitant d’avoir fait bon voyage, nous promettant tout leur concours. Entre temps, leurs serviteurs déposent devant nous un hommage de fruits secs, de melons, d’amandes, selon la coutume du Turkestan.

Nous les remercions avec la plus grande cordialité de leur amabilité et nous attendons. Il est facile de voir que les chefs sont embarrassés ; ils échangent quelques mots, puis le plus élevé en grade prend la parole sur un ton assez solennel. Il nous expose que la coutume est de demander leurs papiers aux étrangers.

A quoi je réponds que c’est une très bonne coutume, car on ne saurait trop prendre de précautions vis-à-vis des inconnus qui s’introduisent sur le territoire d’autrui. Quant à ce qui nous concerne, il a vu par nos cartes de visite sur papier rouge et écrites en caractères chinois que l’un de nous est un prince allié aux rois de l’Occident, il doit savoir que le pacha blanc nous a facilité la traversée de ses États, et nous avons l’espoir que l’empereur de Chine ne sera pas moins aimable. Quoique nous ne comprenions pas qu’on nous demande des papiers à Kourla après qu’on nous a laissés franchir tranquillement la frontière et la province d’Ili, nous consentons cependant — pour lui faire plaisir, parce qu’il est aimable — à lui remettre la passe générale qui a été vue par le gouverneur de la province d’Ili.

Il nous demande la permission de la garder, ce que nous lui accordons d’autant plus volontiers que nous savons par Prjevalsky et d’autres qu’en Chine les papiers n’ont de valeur qu’aux endroits où ils ne sont pas nécessaires.

Après un échange de salutations respectueuses et dignes, les chefs s’en vont. Que se passera-t-il demain ? Nous prévoyons des complications, et Rachmed, que tout cela impressionne fort peu, se rend bien compte de notre situation : « C’est le commencement de nos « vieilles histoires », et les Chinois vont nous ennuyer du mieux qu’ils pourront, ce qui n’a rien d’étonnant de la part de mangeurs de cochons… »

Par « vieille histoire », notre serviteur entend les démêlés que nous avons eus fréquemment dans nos voyages chaque fois que nous prenions contact avec une peuplade ou une tribu nouvelle.

Le principal résultat de cette entrevue est de nous faire hâter nos préparatifs. Nous avons reçu les éclaireurs aujourd’hui, demain la déclaration de guerre nous sera apportée.

Le 7 au soir, avant le coucher du soleil, les chefs de Kourla arrivent en grande tenue. A peine a-t-on échangé les salutations, et les tasses de thé sont-elles servies, que l’akim prend la parole :

— Il est arrivé un courrier envoyé par notre supérieur de Karachar, qui nous charge de vous dire que vous ne pouvez continuer votre voyage avant de lui avoir rendu visite.

— Le gouverneur de Karachar est un trop petit personnage pour que nous nous détournions de notre route à son intention. S’il a besoin de nous parler, qu’il se dérange. Au reste, il a dû voir nos papiers.

— Vos papiers ne valent rien, et, pour vous dire la vérité, voici l’ordre de vous arrêter qui est arrivé d’Ouroumtchi à Karachar.

Nous manifestons un grand étonnement et le prions de nous permettre de faire lire cet ordre par l’un des nôtres. Puis la conversation continue :

— Où donc est notre passe ?

— A Karachar.

— Eh bien, nous garderons votre ordre tant que vous n’aurez pas rendu ce papier que nous vous avons confié, car vous l’avez entre les mains et vous mentez.

Je prends l’ordre, le met dans ma poche et les invite à vider les lieux.

Le petit mandarin chinois qui a apporté cet ordre blêmit autant que le lui permet la teinte jaune de sa peau et il nous supplie en passant le doigt sur sa gorge :

— Rendez-moi ce papier, ma tête tombera si je ne le rapporte pas à mon supérieur.

— Rendez notre passe.

— Nous ne l’avons pas.

— Partez d’ici. Laissez-nous prendre le repos, le soleil est couché.

Ils s’en vont confus.

Quelques minutes après revint un des chefs en tenant notre passe à la main, il nous la tend et nous la prenons en lui promettant de lui rendre son ordre, mais… demain. Notre intention est de photographier cet ordre, dont voici la traduction due à l’obligeance de M. le marquis d’Hervey de Saint-Denys :

« Moi, Han, sous-préfet, ayant le titre honorifique de Fou-tchi, faisant fonctions de préfet du cercle de Kola-Chacul (Karachar), j’ai reçu du gouverneur par intérim Wei un ordre ainsi conçu :

« Actuellement un prince du sang du royaume de France, Ken-li-ho (Henri), voyageant sans passeport chinois et de sa propre initiative, se dirige vers Lo-pou-ta-eul (Lob Nor), j’ordonne aux autorités locales de son parcours, dans quelque lieu que se trouve le prince français, de l’empêcher de continuer sa route et de l’obliger à rebrousser chemin.

« En conséquence de cet ordre, mon devoir est d’envoyer des agents aux informations, j’ordonne donc à deux agents de se rendre immédiatement à Kou-eul-li (Kourla) et d’agir de concert avec les chefs musulmans de cet endroit afin d’inspecter la contrée. Si le prince français s’y rencontre, il faut aussitôt s’opposer à sa marche en l’empêchant de pénétrer plus avant et en l’obligeant à s’en retourner.

« Les agents ne devront se rendre coupables ni de lenteur, ni de négligence, sous peine d’encourir des punitions. Ne pas désobéir. Deux fois recommandé.

« Ces instructions sont données à Tchang-youy et à A-li. Ils auront soin de s’y conformer.

« Le huitième jour de la neuvième lune de la 15e année Kouang-Sin.

« Valable jusqu’au retour pour être ensuite rendu et annulé. »


Le 8, les chefs de Kourla, l’akim en tête, reviennent nous visiter. Nous leur rendons l’ordre que nous avons photographié. Ils nous répètent que nous ne pouvons continuer notre route. Nous répondons que rien ne nous empêchera d’aller au Lob Nor, où nous devons chasser.

« Quand nous serons prêts, nous chargerons nos bêtes et nous partirons, et si l’on veut nous arrêter par la force, « il y aura du sang », et ce sang retombera sur vos têtes. Nous ne sommes pas des malfaiteurs, nous ne faisons de mal à personne, pourquoi ne jouirions-nous pas des immunités accordées au moindre marchand ? On laisse circuler ici des gens de rien et l’on veut nous arrêter ! Qu’on l’ose et « le sang coulera ». C’est notre dernière parole, akim, réfléchissez. »

Le vieil akim baissa le nez, et, abandonnant la langue chinoise dans son émotion, il parla le turc, sa langue maternelle.

« Je ne fais qu’exécuter les ordres donnés, dit-il, je ne vous veux aucun mal, je vois bien que vous n’êtes pas de méchantes gens. Je ne sais quelle décision prendre. En vérité, mon embarras est grand. Ma tête est en jeu. Vraiment je suis comme la noix entre deux pierres ! par Allah, je suis comme la noix entre deux pierres ! »

Et il pousse un soupir qui ne me semble pas de comédie.

« Aidez-moi, poursuit-il, je vais aller à Karachar voir mon supérieur. Adjoignez-moi l’un d’entre vous, il s’expliquera et tout s’arrangera avec l’aide d’Allah. Mon embarras est grand. En vérité, je suis comme la noix entre deux pierres ! je suis comme la noix entre deux pierres ! Donnez-moi l’un des vôtres pour aller à Karachar.

— Impossible d’accéder à ta demande, akim, les explications sont données. Nous ne devons rien à ton sous-préfet, la démarche est inutile, attendu que dans le cas où l’un des nôtres irait à Karachar et que ton supérieur persisterait à nous arrêter, nous partirions malgré tout. Si ton supérieur changeait d’avis et se rangeait à notre opinion, nous aurions perdu inutilement notre temps. Si l’on veut nous parler, qu’on vienne nous voir.

— Voyez quel embarras est le mien. On veut que je vous arrête, vous avez de bons fusils, vous êtes décidés jusqu’au sang, je ne puis vous arrêter et on me l’ordonne.

— Adieu, akim, nous avons dit notre dernière parole, nous ne demandons qu’à rester ton ami et l’ami des tiens, mais à la moindre violence le sang coulera. Réfléchis. »

Le chef et son entourage se levèrent et en nous saluant il murmure ces mots :

« Je suis comme la noix entre deux pierres ! » Nous dirions : « Je suis entre le marteau et l’enclume. »

9 octobre. — Nouvelle visite de l’akim, qui nous prie, d’une mine assez hardie, d’avoir à retourner sur nos pas. Sur notre refus catégorique, il se lève sans plus insister et s’en va disant qu’il aura recours à la force, ce qui nous fait rire.

Nous hâtons les préparatifs de départ ; les achats sont terminés, les selles pour les chameaux sont cousues, rien ne nous oblige à prolonger notre séjour.

A la nuit, une délégation des chefs, comprenant l’aksakal des sujets russes, vient faire une ultime démarche auprès de nous. On nous prie de considérer que des soldats sont rassemblés, qu’ils ont l’ordre de nous arrêter par tous les moyens possibles, par la force. Quelles suites déplorables aura notre entêtement ! L’entretien se prolonge à la lueur des flambeaux, entretien sans fin et durant lequel nos interlocuteurs font alterner les lamentations avec les menaces, mais sans nous attendrir et sans nous épouvanter. Ils s’en vont fort tard, après avoir acquis la certitude que nous sommes décidés, mais bien décidés, à ne pas nous laisser arrêter.

Après notre souper, nous laissons les hommes dormir jusque vers minuit, et alors nous les réveillons. Ils reçoivent l’ordre de boucler toutes les charges immédiatement, et défense leur est faite de prononcer une parole. Le départ est bientôt assuré. Avant le jour on amènera les chameaux près de notre maison, et à l’aube on commencera à charger.

Nos hommes rejoignent la place où ils dorment. Ils échangent quelques mots à voix basse afin de s’assurer de ce qu’ils ont à faire. — Ils s’étendent au milieu des bagages sans se déshabiller, leurs armes à portée de la main.

Quelques heures plus tard je me lève en évitant le plus léger bruit, et je constate que les plus enragés dormeurs ont l’oreille fine cette nuit. L’un se dresse sur son séant, lentement ; l’autre, très vite ; leurs camarades soulèvent la tête. On me reconnaît et la troupe recommence à dormir, mais d’un œil, j’en suis sûr.

On ne nous surprendra pas cette nuit, bien certainement.

Au reste on n’entend dans la ville aucun bruit alarmant ; de temps à autre un âne brait pacifiquement et les chiens aboient d’un aboiement bon enfant et nullement féroce.

10 octobre. — Le programme élaboré hier est exécuté ponctuellement. Au jour, tous nos chameaux, tous nos chevaux sont là, ceux-ci bien ferrés, ceux-là bien sellés. La nouvelle de notre départ se répand bientôt dans toute la ville, et la caravane s’organise au milieu de l’affluence du populaire. Une multitude envahit notre cour, que nous devons déblayer manu militari, c’est-à-dire le bâton à la main. Des filous se sont glissés près de nos objets et ont volé ce qu’ils ont pu dissimuler. Nous évitons le renouvellement de semblables incidents en faisant le vide autour de nous. Notre attitude est en même temps un avis aux mandarins que nous sommes décidés à tout, comme la veille.

Envoyé dans le bazar à la récolte des rumeurs, notre Chinois revient en disant que des marchands émettent l’opinion que l’akim a fort bien arrangé l’affaire, car il a obtenu de nous que nous écrivions à Karachar. J’oubliais, en effet, de mentionner que nous avions promis la veille d’envoyer un mot d’explication au sous-préfet de Karachar. Cette lettre avait été traduite en turc et en chinois ; nous y disions l’intention que nous avions d’aller chasser aux environs de Lob Nor, où nous séjournerions assez longtemps pour que tous les papiers désirables nous arrivent de Pékin ou d’ailleurs.

Les amis de l’akim trouvent qu’il a parfaitement mené sa barque, qu’il a fort bien parlé, qu’il a remporté une victoire diplomatique, qu’il a su dénouer habilement une complication, bref, et pour parler la langue du pays, « qu’il a eu l’adresse de conserver la face et d’ajouter une plume à son chapeau ».

D’autres sont, parait-il, moins optimistes et affirment que les troupes sont sur pied et qu’elles nous ont dressé une embuscade près de la porte.

Mais le chargement des bêtes de somme est terminé, les cadeaux sont distribués à nos hôtes et à nos connaissances, on saute en selle, on élève les mains à la barbe et « Dieu est grand ! » En avant pour le Lob Nor.

Deux de nos hommes, montés sur les meilleurs chevaux, éclairent la route, ils ne doivent pas perdre de vue le chamelier de tête, et toujours se voir l’un et l’autre. En cas d’alerte ils rebrousseront chemin au galop. Rachmed devancera tout le monde pour voir de ses yeux quand nous approcherons de la porte. Sur ce, la caravane s’ébranle et se meut lentement à travers la rue ; les chameaux vont aussi serrés qu’on le peut et balançant le cou, tanguant, roulant, ils allongent méthodiquement leurs longues jambes, parfaitement indifférents aux tracasseries des Chinois, mais peut-être sensibles à la chaleur de ce superbe soleil d’automne qui nous suffirait en Europe, pendant l’été.

Nous longeons un instant les murs crénelés de l’enceinte, à laquelle s’accotent de nombreuses baraques de terre agrémentées de plantes grimpantes, puis nous disons adieu à Kourla et tirons vers le sud. La route qui sort de l’oasis est poussiéreuse ; quand l’oasis cesse, elle cesse et se ramifie sous forme de sentiers qui se perdent dans le désert, à peu près comme des ruisseaux tarissant une rivière mettent fin à son cours.

Aux derniers saklis nous achetons quelques moutons à un ami de l’aksakal des sujets russes. Bien que nous ayons l’assurance de trouver la nourriture de bêtes et gens jusqu’au Lob Nor, il est bon d’avoir avec soi un petit troupeau de moutons bien gras, par précaution. Et puis, cela nous permettra d’en acheter d’autres aux indigènes à meilleur compte pour notre consommation journalière : les indigènes, voyant que nous ne sommes pas à leur discrétion, ne majoreront pas leurs prix.

Nous campons dans les sables, à peu de distance de l’oasis, au bord d’un assez grand étang, décoré du nom de « Grand Lac ». Notre tente est posée sur une hauteur près de l’eau, au milieu des tamarix. On peut nous voir, mais nous verrons encore mieux ce qui se passera dans la plaine.

11 octobre. — Nous avons déjà chargé partie de nos chameaux lorsque nous voyons la plaine poudroyer du côté de Kourla. A la lunette nous distinguons une troupe de cavaliers se dirigeant au trot vers nous. Il est impossible de les compter. Une fois dans la steppe, on les distingue nettement sur la crête des vagues du terrain. Nous reconnaissons les chefs de Kourla en grande tenue, et accompagnés de quelques cavaliers.

Arrivés près de notre bivouac, ils descendent poliment de cheval et un de leurs serviteurs vient nous demander audience pour ses maîtres, ce qui est accordé instantanément. Les chefs s’avancent avec un certain empressement, voulant sans doute témoigner par là qu’ils sont sous le coup d’une émotion. Leurs visages sont souriants, ils nous serrent les mains longuement en penchant le corps. Tout leur être exprime la sympathie, les lignes de leurs individus sont affables.

A peine assis sur le feutre blanc étendu en leur honneur, les plus jeunes restant à genoux par déférence, ils s’empressent de nous dire qu’ils viennent en amis, qu’ils nous apportent leurs vœux de bon voyage et de bonne santé. Ils ont dû exécuter les ordres venus de Karachar, mais à contre-cœur. Ils voyaient bien que nous sommes de grands personnages et de braves gens. « Aussi, ai-je dit au chef de Karachar, poursuit l’akim, tu veux que je les arrête, mais je n’oserais porter la main sur eux. Et ils ne souffriraient pas la moindre violence. Pour ma part, je ne me charge pas de les arrêter, nous ne sommes pas en force et nous n’en avons pas le cœur. Si tu crois que ton devoir l’exige, vas-y toi-même. »

« Comme vous voyez, ajoute un vieux en posant la main sur le genou de l’akim, c’est un brave homme, il a su bien arranger vos affaires. »

Et un autre personnage insinue à l’oreille d’un de nos hommes que nous ferions bien de marquer notre reconnaissance et notre pardon par quelques petits cadeaux, du genre de ceux que nos hôtes de Kourla ont reçu hier.

Nous remercions poliment en des termes analogues : « Nous aurions été désolés de voir un conflit surgir, mais notre dignité ne nous permettait pas d’accepter les ordres de Karachar. Évidemment le mandarin de cette ville a reçu un ordre à tort ; quel inconvénient y a-t-il à nous laisser chasser près du Lob Nor ? Aucun, assurément. Si d’autres ordres arrivent, qu’on nous les envoie au Lob Nor et nous nous y conformerons. Nous sommes des hommes de paix », etc.

On nous présente comme guide, un homme d’une soixantaine d’années, nommé Ata Rachmed, le même qui a accompagné autrefois Prjevalsky dans son excursion au Lob Nor. Notre interprète Abdoullah le reconnaît et nous assure qu’Ata Rachmed est le meilleur des hommes. Autrefois attaché à la personne de Yakoub, il est passé au service de l’akim de Kourla.

Après avoir reçu nos petits cadeaux, les chefs se lèvent, ils nous souhaitent bonne route encore une fois, nous serrent les mains avec une véritable effusion de cœur. Ils remontent à cheval et retournent à Kourla au petit galop. Nous plions bagages à notre tour et rejoignons notre caravane, qui se dirige vers le petit village de Tchinagi, où nous camperons ce soir.

Après quinze ou seize verstes de désert nous bivouaquons près du village de Tchinagi, au bord de son canal bordé de saules. Près des cultures on trouve le sable et des touffes de roseaux.

A Tchinagi le vieil Ata Rachmed racole une vingtaine de pauvres diables auxquels nous promettons une bonne récompense. Ils nous aideront à construire nos radeaux sur le Kontché Darya.

Dans le nombre se trouve un individu ayant la large face des Kirghiz, leurs petits yeux, leur barbe rare et leur parler guttural. Questionné, il nous dit être originaire des environs de Semipalatinsk et que, venu ici au temps de Yakoub-Beg, avec un de ses frères, il a pris femme et est resté dans le pays.

« C’est comme moi, dit notre Russe Borodjine, j’ai servi à Kouldja, puis à Djarkent, où je me suis marié, et je ne suis jamais retourné dans mon pays de Tobolsk. »

Pour ces habitants de la grande plaine monotone, aux horizons infinis autant que ceux de la mer, il importe peu de vivre sur un point quelconque de l’océan qu’est cette plaine. Il leur suffit de quelques bouleaux égayant le paysage par leurs troncs de couleur claire, d’une rivière poissonneuse dont les bords couverts de roseaux abritent des oiseaux d’eau et des sangliers, avec cela quelques lambeaux de terre cultivable autour de la petite maison de terre et de bois. Cela suffit aux gens de la Sibérie pour qu’ils se croient encore dans leur pays, bien qu’ils habitent à des milliers de verstes du village où ils sont nés.

Les habitants de Tchinagi, qui ressemblent aux Sartes du Turkestan, disent être venu d’Andidjan, c’est-à-dire du Ferghanah, il y a cent ans. Ce chiffre ne précise rien, les Orientaux maniant les dates avec une négligence incroyable.

Un vieillard nous parle de Russes qu’il a vus dans le pays. En effet, nous savons qu’autrefois des vieux-croyants cherchant des terres sont descendus jusqu’au Lob Nor. Voici à peu près le récit de cette barbe blanche ; les indigènes assurent que c’est la pure vérité :

« Je n’avais pas un cheveu blanc, dit-il, quand six hommes se disant Ourousses (Russes) sont arrivés dans ce pays, armés de fusils, coiffés de hauts bonnets en peau de mouton.

« Ils ont longtemps erré dans la contrée, allant de droite et de gauche, comme des canards qui tournoient avant de s’abattre ; puis cinq d’entre eux ont construit des abris près de ce bras du Tarim que vous franchirez demain et ils se sont mis à pêcher et à chasser. Le sixième est parti sur un bon cheval, et dans la saison de l’herbe il est revenu avec d’autres cavaliers, et bientôt nous avons appris qu’une grande troupe suivait.

« Plusieurs centaines de femmes, d’enfants, de vieillards, d’hommes se sont assemblés à un endroit où vous passerez, qu’on nomme Ketmet Koul et où il y a beaucoup d’herbe et de bois. D’abord ils ont refait leurs chevaux fatigués ; ils en avaient beaucoup, mais pas de bétail ; puis ils ont pêché, chassé, et après avoir amassé des provisions de route, ils ont construit des radeaux : dessus, ils ont placé les femmes, les enfants, les vieux, qui ont descendu le fleuve. Les hommes ont suivi la rive avec les chevaux.

« Arrivés aux environs du Kara Bourane (près du Lob Nor), ils ont bâti des maisons, ils ont creusé des pirogues dans des troncs d’arbres, et l’on voyait bien qu’ils étaient accoutumés à s’en servir ; ils ont pêché ; ils ont chassé avec des fusils à pierre, ils tiraient très juste.

« Leurs maisons étaient de bois, ils les chauffaient au moyen de poêles, et tandis que nous grelottions, nous et les nôtres, sous la pelisse, eux, au cœur de l’hiver, dormaient dans des vêtements de toile. C’étaient de braves gens ; ils parlaient bien notre langue. Ils se signaient, priaient à genoux devant des images. Nous n’avons jamais eu à nous plaindre d’eux.

« Lorsque nous leur demandions quelles raisons les avaient déterminés à quitter leur pays, ils répondaient que c’était à la suite d’une guerre.

« Pendant deux ans environ ils ont vécu près de Kara Bourane, puis les Chinois les ont obligés à partir. Ils se sont divisés en deux bandes, l’une est passée par Kourla, l’autre s’est dirigée vers Tourfane. Puis des guerres sont survenues et nous n’en avons plus entendu parler. »

Après le vieux conteur, nous entendons des chanteurs qui grattent d’une guitare à deux cordes ; nous distribuons largement le thé et le riz, aussi une bonne partie du village nous entoure ; nos hommes dansent au son de l’accordéon suivant la mode de leur pays, et toute la soirée se passe en réjouissances. Notre vieux chamelier lui-même, grisé par la musique, exécute une danse barbare avec ses mauvaises jambes. Seul notre Chinois n’esquisse aucun pas. Nous l’invitons à donner un échantillon de l’art chorégraphique de sa province, et il nous répond :

— Nous ne dansons pas, nous autres, nous nous amusons en restant assis sur notre séant.

— Et votre musique ?

— Oh ! notre musique ressemble beaucoup à celle que vous entendez.

Et comme preuve à l’appui de ce qu’il avance, il chante (!) ti ti ti ti ti ti… avec la prétention de moduler un air. Mais ce ti ti ti ti ti ti est si peu musical, malgré le grand sérieux du virtuose, que nous éclatons d’un rire fou. Il faut peu de chose pour distraire des voyageurs.

La soirée du 12 est employée à rassembler des arbres qu’on coupe dans la forêt et qu’on va chercher dans des cachettes sur le bord de la rivière. Ceux-ci ont déjà servi à la confection de radeaux. Les indigènes les traînent avec leurs bœufs.

Le 13, on transporte les menus bagages dans des pirogues, et l’on organise au moyen de cordes une sorte de bac. Le radeau est couvert de terre afin de donner à nos chameaux l’illusion du continent. Ces animaux ne sont pas marins du tout. Il faut même, pour les décider à avancer, leur préparer un quai avec des piquets et des branchages, car la rive est escarpée.

Une première fois nous parvenons à placer deux chameaux sur le radeau ; on les tient tête baissée en tirant sur cet anneau passé dans leur nez pour suppléer à un manque d’intelligence. De la rive opposée on tire la corde ; on débarque les passagers ; ensuite on ramène le radeau à l’embarcadère au moyen d’une autre corde. Mais cette fois on a mille peines à décider un chameau à avancer : on a beau employer la douceur, la ruse, les coups, la maudite bête ne bouge pas ; on finit par la porter, mais elle glisse des pieds de derrière, qui plongent dans l’eau, tandis que le reste du corps est sur le radeau dans la posture d’un écolier paresseusement couché sur son pupitre. On redoute un naufrage et l’on crie de haler vite vers l’autre rive, où l’imbécile se tirera d’affaire, l’eau étant moins profonde. Dorénavant on ne charge qu’un chameau. Le va-et-vient continue jusqu’au dernier.

Les chevaux passent à la nage ainsi que les moutons.

Avant la nuit, le passage du Kontché Darya est terminé ; nous distribuons de nombreux pourboires aux travailleurs ; deux moutons leur sont offert en outre afin qu’ils puissent se régaler. Ils garderont bon souvenir des Français.

Les Huns et les Tatares, ayant surtout des chevaux, traversaient facilement les rivières et les fleuves en s’aidant de leurs outres. Les armées qui possédaient des éléphants pouvaient fabriquer assez vite des radeaux ; ces animaux traînaient les arbres avec leurs trompes, et probablement tiraient la corde, halant les bagages et les gens ; cela arriva sans doute lors du passage du Rhône par Annibal. Le chameau de l’Asie centrale est fait pour le désert sans eau, et il n’aime les rivières que pour y boire gloutonnement.

Nous nous dirigeons vers le Lob Nor en suivant l’itinéraire de Prjevalsky et de Carey. Parfois nous devons nous éloigner, car les inondations ont modifié l’aspect du pays. Nous nous efforçons d’éviter la construction des radeaux, et les détours ne nous coûtent point.

Cette région est très peu habitée. Le 15 octobre, après un minimum de − 9 degrés, la nuit, nous partons pour Aktarma, marqué sur la carte de Prjevalsky.

C’est toujours du sable, le désert qui rappelle aux uns le Gobi de Mongolie, aux autres le Kara Koum, et à moi il rappelle le désert. Comme beaucoup de koum, celui-ci est semé de tamarix nombreux qui ont contribué à fixer des collines de sable. Le vent et l’arbuste sont en lutte. L’arbuste s’efforce de retenir au moyen de ses racines la nappe mobile du désert : comme avec des tentacules, il serre de petits tas de sable, il les solidifie. Autour, la poussière ondule et le vent l’agite. Il s’en sert ainsi que d’une artillerie minuscule pour assiéger la forteresse que le tamarix défend de toutes les forces de sa sève et de sa végétation. Les étangs heureusement sont fréquents : ils prêtent aux plantes leur humidité, et la lutte est moins inégale.

A l’heure de la première halte, on nous invite à nous diriger vers notre droite, vers l’ouest, et nous serpentons à travers des étangs, des flaques d’eau, qui semblent des tronçons de rivière arrêtant subitement leur marche ; en effet, quand le vent ride l’eau, on dirait qu’elle coule, et quand le vent tombe, qu’elle s’arrête. Mais notre horizon, jusqu’à présent assez borné, grandit. Une plaine commence ; on nous dit que nous sommes à Koultoukmit Koul. Voilà des djiddas verts d’une belle taille, des ajoncs balançant leurs houppes blanches, puis un subit affaissement du sol, des terres basses enfin. Des collines de sable peu élevées s’écartent pour livrer passage à une large et belle bande d’eau qui miroite gentiment au soleil. Elle s’écoule bien posément, bien unie, à peine bossuée par des dépôts de sable émergeant comme des épaves où se sont réfugiées des aigrettes blanches. C’est le Tarim, fatigué de sa longue marche ; il coule seulement dans son chenal, en fleuve peu pressé de se verser dans le Lob Nor.

Plus loin, on le devine sans peine, un grand lac se formera, ou des étangs nombreux, ou un marais. Puisque cette eau ne se mêle pas à un océan, que voulez-vous qu’elle devienne ? Elle s’arrêtera dans un bas-fond, elle alimentera un lac auquel elle rendra de son mieux ce que lui prendront le soleil et le vent.

Nous nous éloignons du Tarim et nous arrivons dans l’après-midi à Aktarma, indiqué dans le désert par des bouquets de peupliers.

Un troupeau de bœufs nous annonce, à notre grand regret, car ils fuient devant nous en soulevant une poussière désagréable. Ce sont des animaux de petite taille et très agiles. Des hommes labourent des carrés de terre imprégnée de sel, non loin de la vingtaine de masures qui constituent une des villes les plus considérables du Tarim. Ces masures, faites de claies en roseaux et de boue, sont abandonnées en ce moment.

Le chef d’Aktarma, entouré de son conseil, nous offre des melons peu mangeables et nous demande des nouvelles de notre santé. Ces gens sont effarouchés, défiants, en vrais sauvages qu’ils sont. Ils ont des têtes rondes, des yeux ronds, et paraissent être des métis des tribus les plus diverses. Ils n’ont de commun que la misère et la sauvagerie. On dirait des « hors la loi » venus de partout et qui se sont fixés à cette place par lassitude d’errer.

Ils prétendent être Kalmouks d’origine ; leur langue est le turc. Abdoullah, qui veut leur plaire, leur dit que lui-même est Kalmouk et que l’émir Timour était aussi Kalmouk. D’où il faut conclure, d’après le ton de notre interprète, que cette nation possédera au moins deux grands hommes, l’émir Timour, mort depuis longtemps, et Abdoullah, le plus gourmand des êtres, qui réclame des melons pour son usage personnel et qui tombera malade d’en trop manger.

Le 16 nous faisons halte. Le village reste abandonné. Peut-être la nouvelle de notre arrivée a-t-elle mis les Aktarmiens en fuite. Il paraîtrait que tous les ans, en cette saison, la population se déplace et va vivre avec les troupeaux sur les bords du Tarim et des étangs qu’il a formés. Tandis que le bétail paît la bonne herbe, hommes, femmes, enfants pêchent, chassent et font sécher le poisson pour l’hiver.

Les habitants d’Aktarma, comme tous ceux de cette région du bas Tarim, sont des cultivateurs de date récente. L’un d’eux nous donne les renseignements suivants :

« Il y a seulement une cinquantaine d’année que nous avons appris à semer le blé dans le village de Tcharkalik, situé plus loin que la Kara Bourane. Un homme venu de Khotan avait apporté cette coutume. Avant lui, nous n’avions pas de bétail, ni bœufs, ni moutons ; nous ne buvions pas de lait comme aujourd’hui.

— De quoi viviez-vous ?

— De poisson principalement et de chasse. Ceux qui étaient trop faibles pour poursuivre le gibier recueillaient les jeunes pousses des roseaux et les faisaient bouillir. Les autres vivaient constamment sur l’eau, tendant des lignes, pêchant au filet, plaçant des collets où se prenaient les canards sauvages et les oiseaux d’eau. On faisait sécher le produit de la chasse comme nous le faisons encore, pour passer l’hiver et attendre le retour de la bonne saison. Plus loin dans les sables vivent des hommes qui n’ont pas de blé et qui ne savent pas labourer.

— Êtes-vous heureux ?

— Oui, lorsque nous avons notre nourriture assurée.

— Y a-t-il des voleurs ?

— Que nous volerait-on ? répond l’interlocuteur en souriant, et qui pourrait nous voler, puisque tous nous sommes presque d’une même famille et que nous nous connaissons tous. Avez-vous vu le moulin ? Quand vous passerez devant, regardez. Vous verrez les sacs de blé contre le mur. Personne ne les garde. C’est ce que nous avons de plus précieux. Ce sont des femmes qui s’occupent de la mouture. Elles remplacent le blé par de la farine dans les sacs, et n’étaient les bêtes et le mauvais temps, on pourrait les laisser à cette place pendant des mois, sans que personne les volât. »


En nous en allant le 17 à Yangi Koul, nous apercevons en effet le moulin en l’état qu’on nous a dit. Un vieil impotent surveille la mouture.

Nous arrivons à Yangi Koul à travers les roseaux et les ajoncs, par un sentier poussiéreux tracé dans un terrain mélangé de sel. Nous faisons des zigzags afin d’éviter les eaux.