SCÈNES
DE LA
VIE SAUVAGE
AU MEXIQUE
PAR GABRIEL FERRY
Auteur du Coureur des bois, des Scènes de la Vie mexicaine, etc.
HUITIÈME ÉDITION
Le Pêcheur de perles
Cayetano le contrebandier
Une Guerre en Sonora
Le Dompteur de chevaux
Les Gambusinos
Bermudes-el-Matasieto
Le Salteador
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1879
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Il y a quelques années, des affaires commerciales, et plus encore le vif désir que j’éprouvais d’explorer des pays presque inconnus, m’ont conduit au Mexique, et particulièrement dans l’État de Sonora. Cette province, l’une des plus éloignées de la capitale de la confédération mexicaine, n’avait été encore visitée que par un très-petit nombre d’Européens. Sur ces grèves désertes, au milieu de ces savanes immenses, au fond de ces forêts sauvages, j’observai des mœurs tellement curieuses, que je me promis de les faire connaître à mon retour.
Voilà l’origine de ces récits. Publiés d’abord dans la Revue des Deux-Mondes, ils ont obtenu auprès du public auquel ce recueil s’adresse, un succès que j’étais loin d’espérer, et qui m’engage à les réunir aujourd’hui en volume.
L. de BELLEMARE (Gabriel Ferry).
Paris, février 1847.
NOTICE
SUR LA VIE ET LES ŒUVRES
DE GABRIEL FERRY
I
Gabriel Ferry de Bellemare (dans les lettres il ne signa jamais que la première partie de son nom) naquit à Grenoble en novembre 1809. Tout enfant, il perdit sa mère ; son père, sous l’Empire, avait occupé la place de conservateur des eaux et forêts du département du Simplon. A l’époque de la Restauration, il s’engagea dans différentes affaires commerciales avec l’Amérique du Sud et finit par fonder une maison de commission à Mexico. Presque toujours éloigné de son fils, il l’avait mis au collége de Versailles.
Gabriel Ferry termina ses études en 1830, et son père, désirant l’initier aux affaires du négoce, l’appela auprès de lui à Mexico. Le jeune homme partit avec cet enthousiasme que l’on éprouve communément à cet âge pour tout ce qui est lointain, pour tout ce qui présente le caractère de l’inconnu et du merveilleux. Le Mexique était alors au lendemain de la fin de la guerre de l’Indépendance ; il était le théâtre d’étranges choses et de singulières mœurs. Gabriel Ferry en y arrivant dans ce moment n’échappa point à la fascination de ce milieu ; il sentit les instincts de recherches et de curiosité, que la nature avait déposés en lui, se développer subitement. Aussi arriva-t-il que, venu au Mexique pour s’initier aux affaires commerciales, il ne s’en occupa nullement ou très-peu.
Devenu promptement familier avec la langue espagnole, portant le costume mexicain avec une aisance à tromper les indigènes eux-mêmes, il vit de ces choses, il lui arriva de ces aventures qui sont les plus grandes joies du voyageur. La société mexicaine lui offrit l’attrait d’un roman bizarre et mystérieux, dont on ne veut ignorer aucune scène ; sa vie, qu’il aurait pu rendre moins agitée, à l’exemple de tant d’Européens établis au Mexique, devint pleine de hasards ; il allait au-devant des aventures ; il les suscitait, il les provoquait ; et fréquemment on le vit faire de longues excursions à cheval pour avoir le dernier mot d’une aventure commencée à Mexico, sa résidence habituelle.
Après quelque temps de séjour dans cette dernière ville, un vif désir s’empara de Gabriel Ferry : celui de voir ce vaste désert qui sépare au nord le Mexique des États-Unis, retraite des Sioux, des Indiens Apaches, hordes barbares perpétuellement en guerre avec les blancs ; de visiter ces prairies illustrées par Cooper, d’y admirer la vie sauvage dans toute sa simplicité primitive. Pour parvenir au désert, il faut traverser le Mexique dans toute son étendue, du Sud au Nord, en passant par la Sonora, la plus curieuse peut-être des provinces mexicaines. Une occasion lui permit bientôt de satisfaire ce désir : son père avait noué quelques relations commerciales dans la Californie, alors peu peuplée ; il y envoya son fils pour conclure une importante négociation. Au retour, Gabriel Ferry avait la faculté de pousser jusqu’au désert, si bon lui semblait. Le jeune homme part, plein d’ardeur, s’embarque à San Blas, navigue un mois dans ce beau golfe de Californie, dont les eaux sont si limpides, si transparentes, qu’on l’a appelé la mer Vermeille, touche à Pichilingue et remplit sa mission ! Désormais libre de son temps, il visite une partie des côtes de la Californie ; arrête un instant son cheval devant les quelques huttes de la misérable bourgade qui doit s’appeler plus tard San Francisco, puis il traverse de nouveau le golfe et va débarquer près de Guaymas, le plus important des ports de la Sonora !
Pour atteindre le désert, il traverse à cheval cette province dans toute son étendue ; il devient acteur et témoin des choses étranges, des aventures singulières qui sont l’origine de ce volume des Scènes de la vie sauvage. Arrivé au terme de son voyage, après des péripéties inouïes, un splendide paysage se déroule à ses yeux.
Laissons-le parler :
« Les prairies qui se terminent au San Pedro, du côté de Tubac, n’ont pour bornes, dans le côté opposé, que les eaux du Missouri. C’était bien là le désert tel que je l’avais rêvé. Au delà de la rivière, de vertes savanes ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac, séparé du San Pedro par une étroite langue de terre, et qui jadis avait dû faire partie de la rivière, étendait ses eaux bourbeuses. Sur les larges feuilles de plantes aquatiques, des serpents d’eau faisaient reluire au soleil leurs corps visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine silencieuse. D’autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient l’herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages animaux se livraient de rudes combats ; leurs sourds mugissements arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme s’il eût fallu que, même dans le désert, l’homme révélât sa présence, un parti de chasseurs d’une tribu d’Indiens amis descendait en ce moment le cours du San Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux soutenues par des calebasses vides. Une secua de mules chargées de lingots d’argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue file à l’horizon. Je restai longtemps ravi devant ce spectacle solennel, prêtant l’oreille à l’harmonie mélancolique de la clochette des mules et aux cadences indiennes qui troublaient, en montant graduellement, le silence des solitudes. »
Le désir de Gabriel Ferry était satisfait : il avait vu le désert !
Il revint sur ses pas, et, quelque temps après, il rentrait à Mexico, dont il était absent depuis quatorze mois.
« Peu s’en fallut, dit-il, que les amis qui venaient au-devant de moi ne crussent faire une fâcheuse rencontre dans le voyageur aux habits en lambeaux et couverts de poussière, à la barbe inculte, au visage hâlé, qui se présentait devant eux. J’avais quitté Mexico depuis quatorze mois, pendant lesquels j’avais fait à cheval, dans l’intérieur de la République, plus de quatorze cents lieues : c’est la distance à peu près du Havre à New-York.
Rentré dans la vie civilisée, je dépouillai mon accoutrement de voyageur, dont je ne gardai que les longs éperons que j’avais si longtemps chaussés et le sarape qui m’avait abrité de la rosée de tant de nuits froides comme du soleil de tant de jours brûlants. »
II
Gabriel Ferry revint du Mexique au commencement de 1837. Il y était resté environ sept ans. Il dut à ce long séjour de connaître les mœurs mexicaines dans leurs moindres détails. Mais ce ne fut que plus tard qu’il raconta les aventures qui lui étaient arrivées et les choses curieuses qu’il avait vues. Jamais les lettres ne furent son occupation principale ; elles devinrent pour lui un délassement de ses affaires, une occasion de rappeler et de fixer des souvenirs chers.
En 1840, Gabriel Ferry avait acheté une charge de courtier d’assurances maritimes, charge dont il se démit en 1844 pour devenir directeur général d’une grande Compagnie d’assurances maritimes, l’Espérance. Ce fut dans le cours de cette même année qu’il écrivit pour l’Illustration, sous le titre de Révolutions du Mexique, l’histoire animée des hommes qui, de 1817 à 1843, ont pris une part active dans les affaires de ce pays. Ces biographies, faites avec intérêt et fidélité, furent remarquées.
Bientôt la Revue des Deux-Mondes accueillit le récit du Pêcheur de perles, qui ouvre la série des Scènes de la vie sauvage au Mexique. Le succès de ce premier récit fut tel, que les colonnes de cette publication lui furent désormais ouvertes.
Les Scènes de la vie sauvage forment le premier volume des œuvres de Gabriel Ferry, et c’est peut-être le meilleur.
Bientôt il lui donna pour pendant les Scènes de la vie mexicaine proprement dite, c’est-à-dire le récit des événements dont il avait été acteur ou témoin à Mexico même, et ils ne lui firent pas défaut. Le cadre change de nature dans ces nouvelles scènes, mais les faits ne sont pas moins surprenants. A force d’originalité, ils semblent imaginaires ; ils paraissent empruntés à quelque fiction fantastique. Le roman est tellement dans les mœurs au Mexique, que celui qui veut les retracer fidèlement s’expose à passer pour un conteur peu scrupuleux, quand il n’est que simple historien.
Gabriel Ferry sentait son talent grandir et se développer : ses cadres habituels ne lui suffirent plus ; il essaya du roman à la façon de Cooper, et y réussit du premier coup.
Le Coureur des bois[1] fut son premier grand ouvrage ; un succès l’accueillit dès son début. Aujourd’hui peu de romans sont plus connus : plusieurs éditions et de nombreuses reproductions l’ont popularisé. Avant l’apparition du Coureur des bois, il n’existait peut-être pas de roman français de ce genre. La traduction des ouvrages de Cooper avait excité notre admiration, sans produire, cependant, chez nous, aucune œuvre originale qui s’en rapprochât. Ce genre ne se contrefait pas, il demande l’expérience des objets qu’il décrit : véritable épopée du désert, le Coureur des bois en retrace à grands traits toutes les scènes, toutes les mœurs. Une intrigue saisissante, qui court d’un bout à l’autre du roman, relève encore la nouveauté du cadre et l’originalité des détails.
[1] Le capitaine Mayne-Reid a traduit dernièrement le Coureur des bois en anglais.
Dans ses excursions à travers les provinces mexicaines, Gabriel Ferry avait eu souvent l’occasion de rencontrer d’anciens guerilleros qui avaient pris part à cette guerre de l’Indépendance du Mexique contre l’Espagne ! Guerre terrible qui dura dix ans (de 1810 à 1821). Lutte acharnée, pleine de tragiques aventures et de sombres épisodes, comme peuvent à peine en donner une idée les derniers événements dont le Mexique vient d’être le théâtre.
Ces souvenirs, ces récits d’anciens guerilleros étaient restés profondément gravés dans la mémoire de notre voyageur. Plus tard il en fit le sujet de ses Scènes de la Vie militaire au Mexique ; c’est un tableau coloré d’actions, d’aventures que l’on croirait empruntées aux temps antiques, et qui montrent que, quel que soit le climat, quelle que soit l’époque, les peuples font toujours preuve du même esprit d’héroïsme, quand ils combattent pour leur indépendance et pour leur liberté. La guerre de l’Indépendance inspira encore une fois Gabriel Ferry dans cet émouvant roman de Costal l’Indien.
C’est le récit des exploits de Morelos, le plus grand peut-être des généraux de l’expédition mexicaine ; dans cet ouvrage, l’intérêt de la fiction égale celui des détails historiques ; il forme avec les Scènes de la Vie militaire une saisissante lecture, pleine de révélations sur ce peuple dont l’étrangeté des mœurs se montre toujours la même à chaque étape de l’histoire contemporaine. Ce thème de composition appartient tout entier à Gabriel Ferry : il a été le premier à s’en emparer et à porter la lumière sur des faits totalement inconnus avant lui.
Cet esprit si original ne restait pas toujours circonscrit dans ses sujets favoris : il aimait quelquefois à faire des excursions dans un autre domaine, comme pour prouver la flexibilité de son talent, témoin ce roman de Tancrède de Châteaubrun[2], piquante étude de certains côtés des mœurs parisiennes. Mais dans ce roman, dont le but ostensible n’est que d’être amusant, Gabriel Ferry laisse encore voir l’empreinte de sa vigueur d’idées. La fiction n’est qu’un cadre, pour combattre d’une manière habile une loi étrange qui trop longtemps a fait ombre dans notre législation si éclairée, et qui vient d’être abolie : la loi de la contrainte par corps ! C’est dans notre histoire contemporaine qu’il prit le motif de la Chasse aux Cosaques, vigoureux roman où il retrace des faits peu connus de l’invasion de 1814 ; où il met en action l’histoire des sociétés secrètes qui, sous l’Empire, s’étaient organisées au sein même d’une partie de l’armée contre Napoléon, notamment la société des Philadelphes. Aussi cet ouvrage, dont le prologue commence au milieu des neiges de la retraite de 1812, n’est-il qu’une suite de scènes émouvantes et variées, reliées entre elles par une puissante intrigue.
[2] La Chasse aux Cosaques et Tancrède de Châteaubrun sont deux ouvrages posthumes ; avant d’être réunis en volumes, ils parurent en feuilletons, le premier dans la Patrie, le second dans l’Estafette.
Le dernier des ouvrages de Gabriel Ferry est un petit volume composé seulement de deux récits : Les Squatters, tableau de la vie de ces rudes défricheurs des forêts de l’Amérique du Nord, et la Clairière du Bois des Hogues, dramatique épisode des côtes de la mer.
Gabriel Ferry dessinait et peignait très-agréablement ; il rendit compte, dans l’Ordre, du salon de peinture de 1850-1851.
III
La composition de ces divers ouvrages n’avait demandé guère plus de cinq ou six ans à Gabriel Ferry, et, répétons-le, les lettres n’étaient pas son unique occupation : ceci donne la mesure de ce qu’il aurait pu faire, si la destinée avait été plus libérale de temps envers lui.
A la fin de 1851, le gouvernement français lui confia la mission d’aller recevoir à San Francisco les nombreux émigrants que la fièvre de l’or entassait sans prévoyance et sans ressource sur les rivages californiens. C’était une mission honorable et délicate ; les difficultés et les périls qu’elle comportait, le désir de revoir une partie des pays qu’il avait parcourus avec enthousiasme dans sa jeunesse, tentèrent Gabriel Ferry. Il partit.
Le 2 janvier 1852, il s’embarquait à Southampton, à bord de l’Amazone, magnifique paquebot de la Compagnie anglaise. Trente-six heures après, dans la nuit du 3 au 4, on venait à peine de perdre de vue les côtes d’Angleterre, que l’incendie envahissait l’Amazone ! Qu’est-ce qui avait causé le feu ? On ne le sut jamais. Des pompes destinées à éteindre l’embrasement furent rapidement mises en jeu ; les matelots, les passagers les desservirent avec l’ardeur du désespoir ! Il semble qu’il soit si aisé de devenir maître du feu au milieu de l’eau ! Vains espoirs ! La flamme gagnait à chaque instant de l’espace ! Bientôt même, sous l’impulsion du vent d’hiver qui activait l’incendie, la mer s’enfla, les lames grossirent et vinrent imprimer de fatales oscillations au navire embrasé !
Réveillé comme les autres passagers par le son des cloches d’alarme, Gabriel Ferry était monté sur le pont de l’Amazone ; mais avec ce coup d’œil exercé du voyageur qui s’est déjà trouvé maintes fois dans des circonstances critiques, il embrassa l’étendue du péril et vit qu’il n’y avait là aucune chance de salut ! Cette découverte ne lui arracha aucun signe de terreur. Il ramena sur sa poitrine son manteau de voyageur excité par la rafale, et, s’appuyant contre un cordage, regarda impassible l’incendie qui rugissait autour de lui. A celui qui avait vu le désert, qui avait été témoin de scènes étranges, la destinée réservait pour scène dernière un embrasement sur l’Océan pendant les ténèbres, sans autre issue qu’une mort terrible ! Deux heures après le commencement de l’incendie, l’Amazone présentait un aspect qui défie toute description : ce n’était plus qu’un gigantesque bûcher ! Les cheminées, les cordages, tout le gréement supérieur étaient tombés, et les flammes qui s’élevaient partout avec une intensité formidable, fermaient presque tout passage !
Alors chez quelques-uns la terreur se changea en vertige. Un passager et sa femme se prirent par la main et se précipitèrent dans l’intérieur du navire embrasé ! On résolut enfin une tentative désespérée : l’Amazone portait à son bord trois chaloupes de réserve ; le capitaine annonça que ses matelots allaient les mettre à la mer dans l’espoir de gagner la côte avec tout ce qu’elles pourraient contenir de monde.
On était éloigné de vingt-cinq ou trente lieues de la terre la plus voisine ; il faisait nuit et la mer était orageuse. C’était moins une espérance de sauvetage que l’alternative d’une mort moins horrible. Une première chaloupe est mise à flot. Une multitude haletante, sans songer aux dangers de cet empressement, sans écouter les représentations du capitaine, l’envahit avec confusion. Quelques coups de rames avaient à peine fait mouvoir cette embarcation qui enfonçait sous le poids de son chargement, qu’une vague formidable, accourant du large, bondit sur sa proie avec le fracas d’une décharge d’artillerie, et la submergea complétement.
La seconde chaloupe eut le même sort par les mêmes circonstances ! Du sein des flots s’élevaient alors de suprêmes cris de désespoir, et la réverbération sanglante du navire embrasé éclaira de lamentables agonies ! Restait une troisième embarcation ; ces deux désastres successifs rendirent quelque prudence : on décida que vingt passagers seulement y prendraient place. Ceux qui préféraient aux conséquences de l’incendie l’éventualité d’une fuite au hasard, pendant la nuit, sur une mer orageuse, descendirent dans la chaloupe.
Au moment d’y entrer, un négociant qui se rendait à San Francisco, M. Barrincon, se retournant vers Gabriel Ferry alors près de lui :
— Venez-vous avec nous ? lui dit-il.
— Mourir pour mourir, je préfère rester ici, répondit Gabriel Ferry avec cette sérénité qui ne l’avait pas un instant abandonné. Le capitaine joignit vainement ses pressantes instances à celles de M. Barrincon.
Enfin cette dernière barque s’éloigna !
Elle avait déjà fait une lieue au hasard, au milieu des ténèbres ; l’Amazone embrasée ne lui apparaissait plus dans le lointain que comme le fanal d’un navire qui cingle la mer pendant la nuit. Tout à coup, vers cinq heures du matin, un bruit égal à un roulement de tonnerre interrompit le silence de l’immensité… Le voile d’obscurité qui pesait sur l’horizon se déchira, la surface de l’Océan s’illumina comme par l’effet d’une aurore boréale, puis bientôt tout retomba dans la nuit… L’Amazone venait de sauter avec le reste de ses passagers[3] !
[3] Les vingt passagers montés sur cette barque de l’Amazone voguèrent pendant plusieurs heures encore ; ils furent enfin rencontrés par la galiote hollandaise la Gertrudia, qui les recueillit à son bord et les ramena aussitôt à Brest.
Voir, sur ce désastre, tous les journaux et principalement le Journal des Débats du commencement de janvier 1852.
IV
Cette mort, pathétique comme le dénoûment d’une tragédie antique, émut vivement l’opinion. La réputation de Gabriel Ferry s’étendit en raison de l’horreur de la catastrophe qui avait terminé ses jours.
La mort est une si grande artiste en renommée !
On rechercha ses ouvrages ; les éditions et les reproductions s’en multiplièrent rapidement. La critique jugea et apprécia son talent. George Sand lui consacra des pages émues ! Aujourd’hui il a sa place dans la puissante famille de ces écrivains voyageurs, hommes d’action et d’imagination, qui ont tenu le principal rôle dans leurs œuvres.
Gabriel Ferry a le mérite d’avoir marqué le premier parmi nous cette littérature qui emprunte son intérêt aux grandes scènes de la nature d’outre-mer, aux mœurs si pittoresques de ses habitants. Depuis, bien des écrivains se sont essayés dans cette voie. Notre voyageur a gardé la priorité dans le genre qu’il avait révélé, car il réunit au plus haut degré l’intérêt et le style. Il a enveloppé ses œuvres de cette forme parfaite qui rend impérissable ce qu’elle touche ; et nul n’a peint avec plus de saisissante vérité les mœurs de ce peuple étrange qui reste toujours le même en dépit de la marche du temps et des progrès de la civilisation.
Dans notre dernière expédition au Mexique un grand nombre d’officiers avaient avec eux les ouvrages de Gabriel Ferry, et les consultaient avec fruit, de même qu’en 1798 les soldats de l’armée d’Égypte n’avaient pas de meilleur guide que le voyage de Volney dans la terre des Ptolémées.
FLAVIUS GIRARD.
SCÈNES
DE
LA VIE SAUVAGE
AU MEXIQUE
I
LE PÊCHEUR DE PERLES
Au temps où les Indes occidentales reconnaissaient encore la domination espagnole, le port de San-Blas, situé à l’entrée du golfe de Californie, sur la côte de l’ancienne intendance, qui est devenue l’État de Xalisco, était l’entrepôt des îles Philippines. Des navires richement chargés des soieries de la Chine, des épices précieuses de l’Orient, se pressaient dans la rade ; une population affairée remplissait les rues ; des arsenaux bien garnis, des chantiers toujours en activité, faisaient alors de San-Blas le point le plus important de la côte du sud. Aujourd’hui toute cette splendeur s’est évanouie, et San-Blas ne conserve plus que des restes de chantiers, des restes d’arsenaux, des restes de population, le souvenir de son ancien commerce et sa situation pittoresque.
La ville se divise en deux parties, la ville haute, et la ville basse ou la plage. Des arceaux de la Commandance générale, bâtie sur le sommet d’un rocher escarpé, le regard embrasse un des points de vue les plus mélancoliques et les plus beaux qu’on puisse contempler. D’un côté, s’offre la ville haute, silencieuse et dépeuplée, triste et morne comme tout ce qui s’affaisse et tombe en ruine après avoir été puissant ; de l’autre, une épaisse et verte forêt dont les premières cimes viennent caresser, comme un flot de verdure, les fondements de la Commandance, s’abaisse en amphithéâtre jusqu’à la plage. Un chemin tortueux, qui se perd et se retrouve au milieu des arbres, descend jusqu’au niveau de la mer. Là, sur la grève, parmi des bouquets de palmiers et de bananiers, à l’ombre des cocotiers, se montrent de tous côtés de pittoresques huttes de bambous. Au pied de ces huttes, la plage s’arrondit, baignée par le flux presque insensible qui vient de la haute mer, dont les eaux reflètent comme un miroir l’azur étincelant du ciel. Çà et là, des îles riantes s’épanouissent au soleil comme des bouquets de fleurs marines ; de grands rochers s’élèvent pareils à des pyramides d’ambre jaune, et quelques bateaux pêcheurs, glissant au loin, détachent sur les profondeurs lumineuses de l’horizon leurs blanches voiles triangulaires.
Je me trouvais à San-Blas il y a quelques années. Des intérêts commerciaux m’appelaient en Californie, et j’attendais, depuis une quinzaine de jours environ, que quelque navire caboteur se mît en charge pour un point quelconque de cette côte. Enfin j’appris que la Guadalupe, petite goëlette de cinquante-huit tonneaux, allait faire voile pour Pichilin ou Pichilingue, sous le commandement d’un capitaine catalan qui en était le propriétaire. Je me hâtai de l’aller trouver et d’arrêter passage à son bord. J’acceptai ses conditions sans marchander. Bien qu’il fût alors sans concurrent, le capitaine eut la discrétion de ne pas me demander un prix trop exorbitant. « Si vous habitez, comme je n’en doute pas, la ville haute, me dit-il en nous séparant, vous ferez bien de descendre à la plage avec vos effets, car d’un moment à l’autre nous pouvons partir, et j’enverrai une embarcation pour vous chercher ; ainsi tenez-vous prêt, pour ne pas perdre une minute. »
J’avais tellement hâte de me dérober à la chaleur étouffante de San-Blas et aux myriades de maringouins qui en rendent le séjour presque intolérable, que, pour n’y pas rester une heure de plus, je m’empressai de suivre le conseil du capitaine. J’allai donc m’installer sur la plage, dans une de ces charmantes huttes en bambous que j’avais déjà remarquées du haut de la ville ; mais je ne tardai pas à m’apercevoir que, sur cette plage, de loin si séduisante, les maringouins étaient en plus grand nombre encore que sur la hauteur, et d’autant plus affamés qu’ils avaient moins de victimes à tourmenter. Enfin, au bout de trois jours de martyre, je reçus un matin l’avis de me tenir prêt à monter dans l’embarcation qui devait me prendre dans l’après-midi. A l’heure dite, une pirogue vint aborder à quelques pas de la hutte que j’habitais. Comme c’était une pirogue creusée dans un tronc d’arbre et à fond plat, le trajet de la plage au navire ne se fit pas sans quelque danger. La moindre lame, le moindre mouvement maladroit, peuvent faire chavirer ce frêle esquif, et de grands requins, qu’on voit à fleur d’eau suivre sournoisement le sillage, font assez deviner quelles seraient les suites d’un pareil accident. Nous arrivâmes heureusement à bord.
Des montagnes de ces beaux et savoureux oignons de San-Blas, d’une prodigieuse grosseur, des calebasses et des bananes, étaient entassés sur le pont de la goëlette. Cet amas de fruits et de légumes formait, avec ma malle, à peu près toute la cargaison. L’appareillage fut bientôt terminé. On arrima les oignons tant bien que mal dans les trois pirogues, on suspendit les régimes de bananes en longues franges au couronnement et aux lisses de bâbord et de tribord, puis le navire fut livré à la discrétion des vents et à la grâce de Dieu.
L’équipage n’était pas moins singulièrement composé que le chargement. Le capitaine catalan, don Ramon Pauquinot, avait sous ses ordres un matelot français, déserteur d’un navire baleinier, un Mexicain qui avait la prétention de servir de second, un Canaca ou Indien des îles Sandwich, un Chinois qui passait, avec une égale répugnance, de la cuisine à la manœuvre, et vice versâ, enfin deux Apaches[4] de quatorze à quinze ans, arrachés tout jeunes à leurs déserts, et faisant l’office de mousses. Le capitaine, quand il n’était pas aux prises avec ses matelots dont il finissait toujours par faire les volontés, se promenait, fumait, ou passait en revue ses oignons et ses calebasses. Le Français, avec l’arrogance de ses compatriotes en pays étranger, traitait de Parisiens son capitaine et ses camarades ; il s’était réservé le maniement de la barre, près de laquelle il restait assis sans façon, donnant la nuit au sommeil et le jour au far niente. Le Mexicain, affectant de se croire officier à bord, et voluptueusement couché dans une pirogue, raclait constamment une petite mandoline qui ne le quittait pas. Il était fort surpris quand don Ramon lui donnait des ordres, et regardait comme des actes de tyrannie intolérable ses prétentions à exercer une autorité dont pourtant le capitaine n’abusait guère. Le Chinois, sous le prétexte d’être à la fois à la cuisine et à la manœuvre, ne faisait ni manœuvre ni cuisine. Le Canaca se chargeait à sa place de faire cuire le riz et les bananes qui, avec de la cecina[5] revenue dans l’eau, composaient toute notre nourriture. En revanche, quand le capitaine donnait l’ordre d’amener ou de border une voile, le Chinois revendiquait avec aigreur les fonctions de cuisinier usurpées par le pauvre Indien. Ce dernier, le seul qui travaillât parmi les hommes de l’équipage, était, comme il arrive presque toujours, le moins payé. Quant aux deux jeunes Apaches, ils passaient leur temps, en vrais sauvages, à lutter d’adresse dans le maniement du couteau. On les voyait accroupis l’un devant l’autre à quelques pouces de distance, et avançant un de leurs pieds nus, balancer lentement leurs couteaux entre le pouce et l’index, puis, à un signal donné, les laisser échapper, de façon à percer le pied qui ne se retirait pas assez vite. Cette escrime d’un nouveau genre amenait mille parades fort bizarres, mais rarement heureuses, et le délassement favori des Apaches finissait toujours par ensanglanter le pont.
[4] Nation sauvage et indomptée, dont le vaste territoire s’étend au nord de l’État de Sonora.
[5] Viande séchée au soleil.
L’anarchie qui régnait à bord de la Guadalupe ne doit pas être considérée comme une exception ; je pourrais citer plusieurs traits de cette incroyable mollesse particulière aux capitaines de navires mexicains, et dont le pauvre don Ramon offrait un triste exemple. L’absence de lois et la crainte de se voir abandonnés par les rares matelots qu’ils peuvent recruter sur ces côtes ne permettent pas aux capitaines de recourir aux moyens coërcitifs, qui seuls feraient respecter leur autorité. Au reste, la plupart prennent leur mal en patience. Don Ramon surtout montrait une indolence, une résignation où se reconnaissait, mieux encore que dans son teint bronzé, l’invincible influence du soleil des tropiques.
Il y avait déjà quinze jours que nous avions levé l’ancre, et nous pensions être encore loin de Pichilingue. L’eau se corrompait dans les futailles sous un soleil perpendiculaire, car nous touchions au solstice de juin. La cecina m’était devenue odieuse, le riz insupportable. J’aspirais avec ardeur à la fin de notre navigation, quand un jour, au moment où le soleil allait disparaître dans les brumes lointaines de l’horizon, le matelot français me fit signe de venir à lui :
— Tenez, me dit-il en me montrant du doigt un point éloigné presque imperceptible, regardez là-bas ! Pour les Parisiens comme vous, ce point noir n’est peut-être qu’un nuage un peu plus bas que les autres ; pour moi, qui ai navigué dans ces mers, c’est l’île de Cerralbo, qui cache celle d’Espiritu-Santo.
— Eh bien ! que faut-il penser de ce voisinage ? répondis-je avec surprise.
— Ce qu’il faut en penser ? c’est que nous avons dépassé Pichilingue, qui se trouve à l’extrême pointe de la Californie, de soixante lieues au moins. Or le capitaine s’en croit éloigné encore de soixante, ce qui fait à son compte une erreur de calcul de cent vingt lieues ; c’est peu sur une navigation du double à peu près.
— En êtes-vous certain ?
— Aussi certain, reprit le matelot, que je le suis qu’un capitaine français ferait une maladie de chagrin pour une pareille bévue, et que celui-ci n’en sourcillera pas. — Capitaine, s’écria-t-il presque en même temps, nous avons la terre à l’avant.
— Bah ! dit don Ramon en s’approchant de la lisse pour mieux voir, c’est ma foi vrai ! Eh bien ! tant mieux, nous arriverons plus vite que je ne l’avais pensé.
Puis, s’apercevant de sa double erreur, il se tourna vers moi, et, sans beaucoup s’étonner, il s’écria d’un air de bonne humeur : — Il est bien heureux, ma foi, que je ne me sois pas trompé de cent lieues, car j’aurais eu à vous nourrir plus longtemps ; mais soyez sans inquiétude, les escales, tant directes que rétrogrades, sont comprises dans le prix du passage ; nous allons nous reposer à Cerralbo, et je vous reconduirai à Pichilingue.
Le matelot français me lança un regard expressif ; il était impossible d’avoir plus complétement raison.
Le soleil s’abaissait déjà au moment où les îles signalées commencèrent à être visibles à des yeux autres que ceux d’un marin ; il allait se coucher lorsque nous arrivâmes à l’entrée du canal qui sépare l’île de Cerralbo de celle d’Espiritu-Santo. Rien n’est triste comme l’aspect de ces deux îles, avec leurs bords escarpés de roches noires contre lesquelles l’eau se brise, jaillit et retombe en remous écumeux. Habituellement désertes, les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo ne sont peuplées que deux mois de l’année par les pêcheurs de perles, et cela en juin et juillet : j’ai dit que nous étions à la fin du premier de ces deux mois.
Nous commencions à distinguer les huttes élevées temporairement par ces aventuriers, les embarcations attachées dans les anfractuosités des rochers, quand deux canots, montés par deux hommes dont l’un semblait poursuivre l’autre, se détachèrent de l’île de Cerralbo dans la direction de l’île voisine. Des cris partis du rivage annonçaient qu’à terre on prenait un vif intérêt à cet incident. Les deux canots, luttant de vitesse, semblaient voler sur la surface de la mer, devenue paisible à quelque distance des rochers de la grève. Cependant l’avantage paraissait insensiblement passer du côté du poursuivant. Notre équipage s’émut de ce spectacle ; le Canaca, le Chinois, montèrent sur les haubans pour mieux voir la course, tandis que les Apaches grimpèrent dans les hunes, le long du cale-hauban, à l’aide des doigts de leurs pieds, dont ils se servaient comme les singes. Le capitaine lui-même prit sa longue-vue, et, après avoir regardé attentivement pendant quelques minutes : — Il est perdu, dit-il en se tournant vers moi.
— Qui ? demandai-je.
— Eh bien ! l’homme qui se sauve dans son canot.
— Qui vous le fait croire ?
— C’est José Juan qui le poursuit.
Ce nom ne m’apprenait rien ; mais je jugeai inutile de troubler par de nouvelles questions le capitaine, qui semblait fort préoccupé du résultat de la course. Je repris donc mon attitude d’observateur attentif et silencieux. La goëlette avançait toujours, et la distance qui nous séparait des deux jouteurs, diminuant de plus en plus, me permettait de mieux suivre les phases de la lutte. Il était évident que celui qui fuyait tendait à gagner une petite crique qu’on apercevait au milieu des roches à pic qui bordent l’île d’Espiritu-Santo. C’était le seul endroit où l’on pût aborder. Il fallait donc, du point où il était parvenu, se diriger en droite ligne vers cet asile. José Juan ne sembla d’abord pas deviner cette intention, car, au lieu de suivre cette ligne droite, il agrandit l’espace qui le séparait de son antagoniste en remontant le canal. Celui qu’il poursuivait le regardait avec anxiété, et redoublait d’efforts ; mais il avait probablement à lutter contre un courant rapide, car son canot dérivait sensiblement. Celui de José Juan, au contraire, après être parvenu au sommet de l’angle qu’il avait décrit, se dirigeait en diagonale avec une apparente facilité, de manière à gagner la crique avant le fugitif. Ce point décidé, ce n’était plus qu’une lutte de temps qui devait avoir lieu entre les deux adversaires, lutte dans laquelle José Juan avait tout l’avantage du courant produit par le resserrement des deux îles.
— Allons, dit le capitaine, ce drôle n’a plus qu’à se laisser prendre au lieu de se fatiguer inutilement.
Soit découragement, soit lassitude, le pauvre diable dont parlait le capitaine ne ramait plus qu’avec mollesse, et se retournait de temps à autre pour juger des progrès que faisait son persécuteur. Au moment où celui-ci, que chaque coup d’aviron rapprochait rapidement, était sur le point de l’atteindre, il parut prendre un parti désespéré, et, abandonnant ses rames, il monta sur l’avant du canot, et regarda l’eau avec attention.
— Il est fou, s’écria le capitaine, ou la peur lui trouble l’esprit, s’il espère échapper, en se jetant à la mer, au meilleur plongeur de toutes ces côtes.
C’était cependant la seule chance de salut qui lui restât. En effet, la nuit allait venir. Les eaux se teignaient déjà d’une couleur plus sombre ; quelques minutes encore, et il se dérobait à son ennemi à la faveur de l’obscurité du ciel et de la mer, en supposant toutefois que le motif de sa fuite fût assez grave pour lui faire affronter les requins qui foisonnent dans toutes les mers de la zone torride. Malheureusement il n’y avait pas une minute à perdre, car, grâce à la vigueur avec laquelle José Juan faisait avancer son canot, en quelques coups d’aviron il allait se mettre bord à bord avec le fugitif ; celui-ci le sentit sans doute, car il s’élança la tête la première, et les flots, un instant séparés, se refermèrent au-dessus de lui. Ce fut au tour de José Juan de lâcher ses avirons et de se tenir debout à l’avant de sa barque. Il tenait d’une main un de ces filets qui servent aux plongeurs à rapporter les coquillages qu’ils détachent des bancs de rochers, et de l’autre une corde assez longue. Après un instant d’hésitation, lâchant le filet et gardant la corde, il disparut à son tour sous l’eau, tandis que les deux canots, abandonnés au courant, allèrent se heurter bord contre bord.
Les rochers de l’île de Cerralbo s’étaient garnis de curieux qui suivaient avec anxiété cet étrange spectacle. Quant à l’équipage de la Guadalupe, il témoignait une joie voisine de l’ivresse. Le Canaca ne pouvait assister sans frémir à une course en canots et à des prouesses de natation qui lui rappelaient ses îles natales, et les deux Apaches poussaient, du haut de la hune, des hurlements d’allégresse. Une minute s’était à peine écoulée au milieu de cette vive préoccupation, lorsqu’une tête se montra à la surface de l’eau ; c’était celle du fugitif. Il nageait vers Espiritu-Santo avec toute l’énergie du désespoir, quand tout à coup, comme s’il eût été entraîné par un de ces puissants tourbillons qui engloutiraient un vaisseau, il s’enfonça rapidement et disparut. Une légère écume qui blanchissait, de petites vagues qui bouillonnaient au-dessus de la place où on l’avait perdu de vue, indiquaient une lutte sous-marine. Avait-elle lieu entre José et son adversaire, ou bien le malheureux était-il aux prises avec un de ces monstres féroces dont la vue seule donne le frisson à l’homme qui les contemple en sûreté du pont d’un navire ? Cependant l’écume blanchissait toujours et ne se teignait pas de sang ; cette vue rassura les spectateurs. Enfin l’eau se fendit de nouveau, une tête parut, puis une autre ; la première, c’était celle de José Juan, la seconde, celle du fugitif : seulement on s’aperçut bientôt que ce dernier ne se soutenait sur l’eau que par le jeu de ses jambes, car la corde de José Juan se repliait trois fois autour de ses bras collés à son buste par cette triple étreinte. Cette merveilleuse prouesse, accomplie sous les vagues, excita, tant à bord que sur le rivage, un tonnerre d’applaudissements, parmi lesquels se mêlaient des cris de : Viva José Juan ! que viva ! tandis que le capitaine se retournait vers moi pour me dire :
— Je vous avais bien dit qu’un homme poursuivi par José Juan était un homme perdu !
La nuit, qui arriva rapidement, nous déroba la suite de cette scène extraordinaire ; mais nous entendîmes, au bout de quelques instants, des cris lamentables qui partaient du rivage, mêlés à des rires ironiques, le murmure sourd de la lutte d’un seul homme contre plusieurs, puis nous n’entendîmes plus rien.
Quand la Guadalupe eut achevé de mouiller à une demi-portée de canon du rivage de Cerralbo, l’heure du repos était venue pour cette population de plongeurs, de marchands et d’aventuriers, dont la journée est si remplie de périls et de fatigues. La lune, déjà levée, éclairait de ses pâles rayons les molles ondulations de la mer. De longues lames venaient se briser avec un bruit monotone sur une grève semée de coquillages nacrés, et qu’on eût pu croire complétement déserte.
Les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo ont été renommées de tout temps dans le golfe de Californie pour leurs bancs d’huîtres perlières et le grand nombre de ces tortues carets dont la carapace fournit l’écaille. Le premier qui découvrit ce placer de perles[6] fut un soldat espagnol qui, au terme d’une aventureuse campagne, se trouva riche de plus de trois cent mille francs. Depuis cette époque, les concessionnaires de ce placer le font exploiter tous les ans pendant les mois de juin et de juillet. L’exploitation des perles tient une grande place dans l’industrie et le commerce du Mexique. Un heureux hasard m’avait conduit sur un des principaux théâtres de cette exploitation ; je voulus en profiter. Deux choses m’intéressaient surtout : l’état de l’industrie perlière d’abord ; ensuite, faut-il le dire ? je tenais à avoir l’explication de la scène étrange qui m’avait frappé avant d’arriver devant Cerralbo, et dont le héros était précisément un pêcheur de perles, José Juan. Je me promis de ne pas quitter ces îles sans avoir satisfait ma curiosité.
[6] Le mot placer désigne un endroit où l’on trouve de l’or ou des perles à fleur de terre ou à fleur d’eau ; le mot mina entraîne avec lui l’idée de travaux souterrains. L’exploitation d’un placer est presque toujours heureuse, et celle d’une mina trop souvent stérile.
Lorsque des hasards ou des recherches font découvrir au Mexique une mine d’or ou d’argent, on en déclare l’existence au gouverneur de l’État, qui en accorde la concession, si toutefois le dénonciateur (c’est ainsi qu’on l’appelle) n’est ni étranger, ni soldat, ni prêtre, et à la charge pour lui de la mettre en exploitation dans le délai d’un an et un jour, faute de quoi la concession retombe dans le domaine public. Les formalités sont les mêmes, à quelques exceptions près, pour les bancs de perles. Une fois ces formalités remplies, on songe aux préparatifs de la pêche.
Les propriétaires du placer qu’on doit exploiter embauchent, parmi les tribus indiennes du littoral de Californie et de celui de Sonora qui y fait face, le nombre de buzos (plongeurs) dont ils ont besoin. Comme les mineurs, les plongeurs sont à la part, c’est-à-dire que leur salaire consiste uniquement dans une portion du bénéfice qu’on leur abandonne. Dès que les opérations de pêche sont commencées, ils deviennent l’objet d’une surveillance incessante, car on conçoit combien il est facile de soustraire une perle d’un grand prix. Le capataz ou chef d’une brigade est chargé de ce soin. On confie d’ordinaire cette autorité, presque toujours despotique, à un homme que sa force morale ou physique a fait respecter ou craindre de ses camarades.
Ces plongeurs sont accompagnés de leurs familles. A leur suite viennent les sorcières des diverses tribus parmi lesquelles les buzos sont recrutés. Ces femmes, qui exploitent la crédulité indienne, ont pour mission de charmer les requins et d’endormir leur férocité ou leur vigilance. C’est peut-être, de tous les métiers qui viennent s’exercer dans une pêcherie, le plus commode et le plus lucratif. Les rescatadores (racheteurs) se transportent également au buceo (pêcherie) pour racheter aux plongeurs la part de bénéfice qui leur est payée en perles. Puis d’autres spéculateurs de bas étage arrivent en foule pour ouvrir des tendajos (cabarets) ou des casas de partida (maisons de jeu). Comme la saison de la pêche des perles est aussi celle de la pêche des tortues à écaille, qui attire de nombreuses flottilles à Cerralbo et Espiritu-Santo, une population flottante et nomade de deux à trois cents habitants se trouve subitement réunie dans ces deux îles désertes pendant dix mois de l’année. A peine arrivés, les pêcheurs réparent les huttes de la campagne précédente, au besoin ils en bâtissent de nouvelles, et la campagne commence.
Les barques disposées pour la pêche contiennent les rameurs et les plongeurs. Ces derniers se jettent à l’eau alternativement, c’est-à-dire que, pendant que l’un plonge, l’autre se repose. Une corde au bout de laquelle est attachée une assez grosse pierre, et qu’ils tiennent entre l’orteil et les doigts du pied, leur sert à plonger avec plus de rapidité. L’autre bout de la corde, attachée au canot, les aide à remonter plus facilement, quand leur poids s’est augmenté de celui des coquillages qu’ils vont détacher sur les roches à dix et douze brasses de profondeur. Ces coquillages remplissent un filet que les plongeurs portent devant eux comme un tablier. Il n’est pas rare de voir ces hommes rester jusqu’à trois et quatre minutes sous l’eau, après quoi ils remontent brisés de fatigue, ce qui ne les empêche pas de plonger ainsi dans une matinée quarante ou cinquante fois. Les meilleurs plongeurs sont en général les Indiens Hiaquis, qui vivent sur les bords de la rivière de ce nom, près de Guaymas. Ce sont eux qu’on emploie de préférence, à cause de leur intrépidité et de leur adresse. Bien que les requins se réunissent en grand nombre auprès de ces pêcheries, comme dans tous les endroits fréquentés de ces parages, les Hiaquis plongent dans ce terrible voisinage avec une audace qui fait frémir, surtout si l’on considère la seule arme qu’ils aient à leur disposition. C’est un morceau de bois dont les deux extrémités sont aiguisées et durcies au feu ; cette arme grossière, qu’ils portent à la ceinture de leur caleçon de cuir, s’appelle estaca. On sait que, par la conformation de sa mâchoire inférieure, le requin, pour saisir sa proie, est obligé de se retourner ; c’est ce moment qu’ils choisissent pour enfoncer le pieu dans la gueule de leur ennemi, dont les mâchoires dès lors ne peuvent plus se rejoindre. Un seul genre de requin, la tintorera, met en défaut le courage des Hiaquis, et leur fait éprouver cette horrible angoisse que cause aux autres hommes la vue d’un requin ordinaire.
Chaque soir on amoncelle et on parque sur le rivage les huîtres qui ont été arrachées des rochers, et là, sous la garde spéciale des capataz, ou chefs des corporations, on les laisse s’ouvrir par la putréfaction que le soleil ne tarde pas à développer. Quand cette putréfaction est complète, on procède au lavage, à peu près comme pour le sable aurifère. Ce lavage se fait aussi dans de grandes auges en bois ; on fouille avidement cette horrible décomposition qui exhale au loin des miasmes empoisonnés, et on en extrait les perles. Celles qu’on pêche ainsi sur toute la côte de Californie, à la mission de la Paz, à Loreto, ne se distinguent pas en général par la blancheur de leur eau et la pureté de leur orient, comme les perles de l’Inde ; leur couleur est généralement bleuâtre ; les plus grosses sont même d’une couleur irisée tirant sur le noir violet ; elles affectent surtout la forme de poires. Ces perles, toutefois, ne laissent pas que d’être d’une certaine valeur, et sont employées à des parures de deuil. Il n’est pas d’ailleurs, sur toute la surface de la république mexicaine, de femme jouissant de quelque aisance qui ne possède un collier de perles d’un grand prix, et ces perles ne viennent que de Californie. On conçoit dès lors toute l’importance qu’on attache à l’extraction de ces perles, et le grand nombre de spéculateurs qui s’en emparent. Cette pêche dure deux mois.
Une fois la pêche terminée, toute cette population nomade remonte dans les canots qui l’ont amenée : les Indiens retournent dans les villes louer leurs bras pour un autre travail ; les sorcières vont raconter à leurs tribus la puissance de leurs incantations ; les rescatadores vont, d’habitation en habitation, réaliser le bénéfice de leurs achats ; les cabaretiers portent ailleurs leurs buvettes, les banquiers leurs baraques de jeu ; les pêcheurs d’écailles, enfin, rapportent à leurs armateurs le fruit de leur campagne, et les deux îles redeviennent désertes jusqu’à la saison suivante. Pendant ce temps, le travail mystérieux qui forme la perle s’accomplit de nouveau ; des monceaux de coquilles de nacre blanchissent sur le rivage et l’encombrent. Primitivement, les navires d’Europe en retour obtenaient une prime pour en débarrasser la grève, en les chargeant comme lest ; plus tard, on payait un droit de deux francs cinquante centimes par tonneau, et maintenant le gouvernement en fait un objet de spéculation ; car ce sont, comme on sait, ces écailles qui fournissent la nacre.
A l’époque où j’arrivai devant les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo, la pêche était en pleine activité. Dès le lendemain, quand je montai sur le pont de la Guadalupe, un spectacle animé frappa mes yeux. Un grand nombre de barques portant des pavillons de diverses couleurs, les unes se croisant, les autres immobiles, couvraient la surface de la mer. Les premières portaient les pêcheurs, qui se disposaient à gagner le large, en quête des carets qu’ils pourraient surprendre endormis à fleur d’eau, tandis que leurs compagnons disposaient, dans les endroits les plus isolés des deux îles, des filets pour les prendre quand ils viendraient paître les algues, les varechs et les autres herbes marines qui tapissent le fond de la mer. Les barques qui restaient immobiles étaient montées par les plongeurs. De minute en minute, on les voyait disparaître sous l’eau, puis se remontrer, les yeux et les traits gonflés par la fatigue, les muscles tendus. Ils déposaient au fond de leurs embarcations les coquillages qu’ils avaient pu détacher des bancs, se couchaient un instant, attendant que ceux de leurs camarades qui alternaient avec eux fussent revenus, puis replongeaient de nouveau. Quelques-uns d’entre eux étanchaient avec de l’eau de mer les flots de sang que la trop longue compression des poumons leur faisait rendre par les oreilles, et surtout par les narines.
De temps en temps, sur les cimes des promontoires qui dominaient la rade, apparaissaient quelques vieilles femmes hideuses et à peine vêtues ; c’étaient des sorcières indiennes. Elles s’avançaient en étendant sur les flots leurs bras décharnés, et murmuraient ou chantaient des paroles mystérieuses pour endormir la férocité des requins. Cet ensemble si pittoresque, les sauts des plongeurs, le bruit continuel de l’eau jaillissante, les cris des signaux, les encouragements, les défis, les rumeurs de la terre se mêlant à celles de la mer, les chants lugubres des sorcières, puis de temps à autre les évolutions des requins signalés par l’aileron qui s’élève de leur épine dorsale, toutes ces scènes si étranges, si diverses, composaient un spectacle des plus curieux pour un Européen. Pendant que je le contemplais avec un vif intérêt, le capitaine s’approcha de moi avec son calme habituel, et me dit :
— Si mes gens n’avaient pas besoin de se reposer de leurs fatigues, je mettrais à votre disposition une de mes embarcations ; mais vous pouvez y suppléer en hélant une de ces barques, qui vous conduiront à Cerralbo pour la moindre des choses. Une journée sur la terre ferme paraît bien douce après une longue navigation.
Comme j’étais parfaitement de cet avis, je suivis le conseil du capitaine, et quelques instants après je débarquais à Cerralbo. Le premier aspect de l’île n’a rien d’agréable. Un village entier composé de cabanes faites de planches, de débris de barques hors de service ou de navires échoués, de bambous, de troncs de palmiers, s’élève à quelque distance de la mer. Sur la plage, je remarquai des monceaux de coquillages de nacre qui attestaient l’abondance de la pêche précédente ; plus loin, ces mêmes coquillages, que la putréfaction avait ouverts, étaient vidés dans des auges en bois et lavés avec soin. De temps à autre, on tirait de cet amas de coquilles fétides des perles de diverses grosseurs, depuis la semence jusqu’à la calebasse. Des cris de joie éclataient chaque fois qu’une perle de grande dimension s’offrait aux regards des travailleurs. Dans d’autres endroits de l’île, de malheureuses tortues cuisaient toutes vives, au milieu des plus affreux tourments, dans leur carapace, que le feu ramollissait et aidait à séparer de leur corps. On raccommodait des barques ou des filets, on durcissait des estacas, on aiguisait des harpons ; bref, l’activité qui régnait à terre égalait celle qu’on déployait sur l’eau.
Les réflexions morales sur les peines que coûtent certains objets de luxe sont devenues presque un lieu commun. Cependant, quand on a vu ces perles, cette écaille, produites par une cause mystérieuse au fond des mers de la zone torride, arrachées de leurs abîmes malgré les requins, gardiens jaloux de ces trésors, puis tirées de cette putréfaction aux miasmes souvent mortels, on ne peut s’empêcher de frémir en songeant aux périls qu’affronte l’homme, aux prodiges qu’il accomplit sous l’impulsion de sa cupidité.
Il fallait cependant me décider à demander l’hospitalité pour cette journée et la nuit suivante dans quelqu’une des huttes de Cerralbo, et, pour cela, choisir la plus apparente ; mais toutes présentaient un tel aspect de misère et de dénûment, que le choix était fort difficile. Une rumeur sourde, qui s’éleva du côté de la mer, dont je m’étais un peu éloigné, vint mettre un terme à ma perplexité. Quoique l’heure à laquelle la pêche se termine chaque jour n’eût pas sonné, tous les plongeurs restaient immobiles sur leurs bateaux, le cou tendu, les yeux fixés sur un endroit de la mer assez rapproché du banc qu’ils étaient en train d’exploiter. Les vieilles femmes dont j’ai parlé redoublaient leurs conjurations, et cette fois sur un ton plus élevé et dans un langage inconnu. Tout à coup, à l’aspect d’une forme hideuse de requin qui décrivait de grands cercles en s’enfonçant lentement sous l’eau, les pêcheurs, dans l’espoir d’épouvanter le monstre, firent retentir l’air de cris redoublés. Malheureusement la couche d’eau qui recouvrait le requin devait l’empêcher d’entendre ces cris, malgré la finesse d’ouïe qui distingue ces animaux.
— C’est une tintorera, me dit le Mexicain, que je retrouvai parmi les spectateurs.
J’ai dit l’effroi que cause cette variété du requin à ces hommes intrépides.
— C’est une tintorera, reprit le Mexicain, et si tout autre que le plongeur que vous allez voir sortir de l’eau se trouvait dans cette position, ce serait un homme perdu ; mais celui-là s’en soucie comme d’un botete[7].
[7] Poisson vénimeux, qui, mis à l’air, enfle et éclate sous les coups.
— Quoi ! m’écriai-je, il y a quelque malheureux sous l’eau, et vous le connaissez !
— Certes, oui ; c’est José Juan.
Si on ne l’a pas oublié, c’était la seconde fois que, depuis la veille, on me jetait le nom de cet homme avec un laconisme qui indiquait qu’après ce nom tout commentaire était inutile. Cette fois, vu la terrible gravité de la circonstance, ce nom me frappa vivement. Le Mexicain avait à peine achevé cette brève réponse, qu’on vit le plongeur sortir de l’eau comme un trait et s’élancer dans son bateau à l’aide de la corde qui y était attachée. Presque au même moment cette corde était tranchée par les dents du requin comme un fil d’araignée ; une seconde de plus, l’homme eût été tranché de même. Des cris d’allégresse, des vivat, des applaudissements, éclatèrent de toutes parts à l’apparition du plongeur. Celui-ci les reçut comme un hommage mérité, mais toujours flatteur, à en juger par le gonflement de ses narines et l’air d’orgueilleux dédain avec lequel ses yeux suivaient la retraite de son ennemi.
Ce n’est pas à la peur que José avait cédé en fuyant. Une femme jeune et belle se tenait immobile et presque défaillante sur le rivage. Un ardent regard que lui jeta José Juan m’expliqua suffisamment que c’était à elle qu’il avait fait ce sacrifice. Le Mexicain soupira et me dit d’un air de regret :
— Il y a un an, nous aurions vu un beau combat entre lui et le requin. A pareille époque, il a tué une tintorera pour sauver un ami ; mais alors il n’était pas encore marié. Depuis, le mariage l’a amolli. Voulez-vous que je vous raconte cette histoire ? elle est fort curieuse.
— Non, merci, j’aime mieux la lui entendre raconter à lui-même, car je compte lui demander l’hospitalité pour cette nuit.
Mon indécision avait cessé, la hutte qui abritait un pareil hôte devait être à mes yeux la plus belle de toutes. Je demandai donc à José Juan de vouloir bien me recevoir pour une nuit sous son toit. La cabane du hardi plongeur était située à une assez grande distance des autres, et presque à l’extrémité de l’île de Cerralbo. Elle était adossée à un rocher dans les fentes duquel poussaient des cactus et des aloès, et dont le sommet servait d’abri aux oiseaux de mer pendant les dix mois où l’île est solitaire. Du seuil de la hutte on dominait la grève et la mer ; on pouvait apercevoir les bords escarpés d’Espiritu-Santo, et même entendre le sourd ressac des flots qui venaient s’y briser. Ce fut vers cet endroit sauvage que mon nouvel hôte me conduisit avec toute l’urbanité et la courtoisie de ses compatriotes, et sans que rien dans son maintien indiquât l’effroyable danger auquel il venait d’échapper.
José Juan était un métis, fils d’un Indien et d’une blanche ; il avait hérité de la couleur cuivrée de son père, et le type indien de sa figure n’offrait rien de remarquable. Sa taille était moyenne, ses mains presque délicates ; mais ses larges épaules, ses reins étroits et sa maigreur nerveuse, indiquaient une grande force physique, sur laquelle se fondait peut-être son énergie morale.
Je trouvai, en arrivant à la hutte, la jeune femme dont il a été question occupée à préparer notre dîner, dîner de pêcheur indien s’il en fut. C’était une tortue dont on avait arraché le plastron, et qui cuisait à petit bruit dans sa carapace sur des braises recouvertes de cendres. J’ajouterai qu’en ma qualité de pensionnaire du capitaine don Ramon, et grâce au piment, au citron et aux clous de girofle dont le mets en question était abondamment épicé, je trouvai ce dîner délicieux. Une bouteille de mescal de Téquila de la plus forte espèce, dont j’avais eu soin de me munir, et que José Juan paraissait trouver de son goût, ne tarda pas à faire régner entre nous cette cordialité qui donne un charme de plus à la bonne chère. La bouteille était à moitié vidée par mon hôte ; il était nuit close ; une lampe fumeuse alimentée d’huile de tortue répandait une lumière inégale. La jeune femme de José Juan écoutait notre conversation, assise comme nous par terre, mais dans la pose naïve des femmes indiennes. Par la porte ouverte, on voyait la mer rouler sur la grève ses vagues lumineuses ; le ciel montrait ses étoiles ; l’heure et le lieu, tout était propice aux histoires émouvantes de chasse ou de pêche. J’entrai résolûment en matière.
— J’avoue, seigneur don José Juan, que s’il est un homme qui ait piqué ma curiosité, c’est vous, et à un point que je ne saurais dire.
José Juan me regarda d’un air étonné.
— Les deux circonstances singulières au milieu desquelles j’ai eu le plaisir de vous voir pour la première fois, ce qu’on m’a dit de vous, rendent cette curiosité bien légitime, et j’espère qu’elle n’a rien d’offensant.
— Vous parlez de cette tintorera qui a manqué de me couper en deux ? reprit le métis d’un air de dédain. C’est un fait qui n’a rien d’extraordinaire, un fait assez fréquent, malheureux ; mais c’est tout.
— D’accord ; mais que vous avait fait ce pauvre diable que vous avez poursuivi et traîné à la remorque ?
— A moi, rien personnellement ; aussi je n’y mettais pas d’animosité, dit José Juan en riant. Seulement, en ma qualité de capataz, je devais lui faire rendre une perle de grand prix qu’il avait avalée, et qu’il voulait aller digérer à son aise chez ses amis d’Espiritu-Santo.
— Ce n’était pas chose facile de la faire rendre !
— Bah ! répliqua mon hôte, il avait déjà les bras liés, comme vous avez pu le voir, et, malgré ses cris, une bonne dose d’huile de caret la lui a fait restituer à l’instant. C’est encore un fait assez fréquent et peu curieux.
— Pardonnez-moi, je trouve le fait très-plaisant ; c’est un trait de mœurs qui n’est pas ordinaire.
Avant d’en venir à la question que je mourais d’envie de lui faire, je présentai de nouveau à José Juan la bouteille de mescal. Involontairement il me semblait que cette histoire dont m’avait parlé le Mexicain, d’un ami pour lequel mon hôte avait exposé ses jours dans un combat avec un animal aussi redoutable qu’une tintorera, devait réveiller quelques pensées pénibles. On concevra que mon hésitation fût naturelle. Cependant je me rappelai rapidement mille traits de nature à vaincre mes scrupules à l’endroit de la sensibilité mexicaine, et je repris :
— Vous conviendrez au moins qu’on ne se dévoue pas tous les jours aussi vaillamment que vous pour ses amis, et que votre combat avec une tintorera vous fait le plus grand honneur.
A ces mots, la figure de la jeune Indienne se couvrit d’une si mortelle pâleur, qu’il était impossible de ne pas soupçonner dans le fait auquel je faisais allusion quelque drame domestique dont mes paroles avaient indiscrètement réveillé le douloureux souvenir. Quant à José Juan, sa figure restait impassible ; seulement il répondit par un regard d’une impitoyable dureté au regard suppliant que lui lança sa jeune femme, et d’un geste impérieux il la congédia. La jeune Indienne obéit avec cette docilité qui caractérise les femmes de sa race, et la porte la plus reculée de la hutte se referma sur elle.
Lorsqu’elle eut disparu, une expression de sauvage orgueil éclaira la physionomie de José, que j’avais vue tout à l’heure si sombre et si rigide.
— Je ne sais pourquoi, dit-il, mais je ne me suis jamais senti plus disposé à la confiance.
Et il vida en même temps un verre de ce mescal, aux vertus duquel j’attribuai la disposition expansive que José Juan ne s’expliquait pas.
— Vous m’avez dit que vous partiez demain ? reprit-il brusquement.
— Demain à la pointe du jour.
— C’est bien, alors vous saurez mon histoire, dit José Juan en se levant et en me faisant signe de le suivre. Et, quand nous fûmes hors de la cabane, il regarda le ciel et ajouta : — Le coromuel souffle comme d’habitude, et demain à dix heures, quand il cessera de souffler, la Guadalupe sera loin.
Cela dit, il s’assit sur un canot renversé à la porte de sa hutte, et reprit :
— Au commencement de la pêche de l’année dernière, il y avait un homme que je rencontrais partout. C’était un plongeur comme moi. Comme moi aussi il affectait de n’avoir pas de nom de famille ; il s’appelait Rafaël. Au lavoir, sous l’eau, de tous côtés enfin, nous nous trouvions ensemble. Ces fréquentes occasions de nous voir nous avaient rendus fort amis, et l’adresse remarquable qu’il portait dans ses opérations de plongeur m’avait en outre inspiré de l’estime pour lui. Son courage ne le cédait pas d’ailleurs à son adresse : des requins, il n’en prenait nul souci ; il avait, disait-il, une certaine manière de les regarder qui les intimidait ; bref, c’était un plongeur intrépide, un beau travailleur, et par-dessus tout un joyeux compagnon.
Cela alla bien ainsi jusqu’au jour où une jeune fille vint avec sa mère s’établir dans l’île d’Espiritu-Santo. Une affaire que j’avais à traiter dans l’île avec les rescatadores me fournit l’occasion de la voir. J’en devins passionnément amoureux. Comme j’étais précédé par une certaine réputation, elle ne parut pas voir de mauvais œil, ni sa mère non plus, mes avances et mes cadeaux. Dès que notre journée était finie, pendant que tout le monde me croyait endormi dans ma hutte, je gagnais à la nage l’île d’Espiritu-Santo, d’où je revenais vers une heure de la nuit, sans qu’on se doutât de mes absences.
Quelques jours s’étaient passés déjà depuis ma première course nocturne à Espiritu-Santo, quand un matin, en me rendant à la pêcherie avant le lever du soleil, je rencontrai une de ces vieilles femmes que vous avez dû voir assister à nos travaux. C’était une de ces folles qui s’imaginent ou du moins veulent faire croire qu’elles ont le pouvoir de charmer les requins. Elle était assise près de ma hutte et semblait attendre ma sortie.
— Salut à mon fils José Juan ! dit-elle en m’apercevant.
— Bonjour, la mère, lui dis-je en m’apprêtant à passer outre.
Mais la vieille s’avança vers moi et reprit :
— Écoutez-moi, José Juan, car j’ai à vous parler dans votre intérêt.
— Dans mon intérêt ? lui demandai-je d’un air étonné.
— Oui, répliqua la vieille. Nierez-vous que votre cœur soit dans l’île d’Espiritu-Santo ? Nierez-vous que vous traversiez chaque nuit le détroit pour voir et entretenir celle à qui vous avez donné votre amour ?
— Qui vous a dit cela ?
— Je le sais. Eh bien ! José Juan, ce trajet est doublement périlleux pour vous. Des ennemis que nos charmes endorment seulement le jour vous guettent la nuit au milieu de la mer ; sur la plage, des ennemis plus dangereux peut-être, et contre lesquels nos paroles sont impuissantes, vous épient encore ; c’est contre ces dangers que je viens vous offrir mon secours.
Un éclat de rire méprisant fut ma seule réponse. La colère étincela dans les yeux de la vieille Indienne, qui s’écria :
— Parce que vous êtes incrédule, vous pensez que je suis sans pouvoir ! Eh bien ! d’autres croient à ce pouvoir dont vous vous moquez.
En disant ces mots, elle tira de sa poche un petit sachet de toile imprimée, et me montrant, parmi de menues perles, une calebasse d’une certaine grosseur et d’un magnifique orient, elle reprit :
— Connaissez-vous cela ?
C’était une perle dont j’avais fait cadeau à Jesusita (c’était le nom de la jeune fille).
— Qui vous l’a donnée ? m’écriai-je en la reconnaissant.
La sorcière me lança un regard de haine.
— Qui me l’a donnée, dites-vous ? Une jeune fille, la plus belle qui ait jamais paru sur ces côtes, une jeune fille qui ferait la gloire et le bonheur d’un homme, et qui est venue implorer ma protection, cette protection que vous méprisez, pour l’amant qu’elle aime follement.
— Son nom ? m’écriai-je avec un horrible serrement de cœur.
— Eh ! que vous importe, s’écria la vieille avec un éclat de rire moqueur, puisque ce nom n’est pas le vôtre ?
Je ne sais ce qui me retint d’écraser sous mes pieds cette damnée sorcière ; mais, au bout d’une seconde de réflexion, pour ne pas lui donner le bonheur de lire dans l’explosion de ma colère les sourdes angoisses de mon cœur, je lui tournai le dos et lui dis froidement : — Allez, la mère, vous êtes une folle et une menteuse. Puis je m’acheminai rapidement vers la pêcherie.
Le soir, après une journée qui me parut bien longue, je me rendis comme d’habitude chez Jesusita, et sa vue, son accueil, me firent oublier mes soupçons. Je ne doutai plus que, pour se venger de mon dédain, la vieille ne m’eût à dessein trompé sur le nom de celui pour qui Jesusita était venue implorer cette puissance que j’avais méprisée.
J’avais donc complétement oublié les perfides avis de la sorcière, quand une nuit je traversai le détroit comme d’habitude pour regagner ma demeure. Le ciel était sombre et chargé de nuages. La mer n’était pas cependant assez obscure pour que je ne pusse distinguer au milieu des flots un corps noir qui, à sa manière de nager, ne pouvait être qu’un homme. Ce corps s’avançait de mon côté. Les paroles de la vieille femme me revinrent en mémoire, et je me sentis pris d’une affreuse angoisse. Je me souciais peu d’un ennemi, mais l’idée d’un rival m’épouvantait. Je résolus de reconnaître aussitôt le nageur, et, voulant ne pas être vu, je me glissai vers lui entre deux eaux. Quand j’eus calculé que nous devions, l’inconnu et moi, nous être croisés, lui sur l’eau, moi dessous, je revins à la surface. Le sang qui m’était monté à la tête m’aveuglait tellement, que je ne pus d’abord rien distinguer au milieu des ténèbres que des lueurs phosphorescentes, avant-coureurs de l’orage, qui commençaient à se former à la cime des vagues. Je continuai néanmoins de suivre la direction du rivage d’Espiritu-Santo. Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes que de revis de nouveau la tête du nageur. Il fendait l’eau avec une rapidité telle, que j’avais presque peine à le suivre. Parmi les hommes que je connaissais, un seul pouvait à peu près lutter de vitesse avec moi ; je redoublai mes efforts, et bientôt je le gagnai tellement, que je fus obligé de ralentir mes brassées. Bref, je le vis prendre pied sur un rocher, le gravir, et, à la lueur d’un éclair qui vint illuminer la mer et la grève, je reconnus Rafaël.
Cela devait être, pensai-je, et je devais me rencontrer avec lui dans mon amour pour Jesusita, comme nous nous rencontrions partout. Or, continua José Juan d’un ton sombre, je sentis la haine se glisser rapidement dans mon cœur, et je pensai qu’il n’était pas bon que nous nous rencontrassions désormais plus d’une fois encore. Vous verrez cependant, par la suite de mon histoire, ajouta le plongeur avec un étrange sourire, comment je le retrouvai près de moi une fois de plus que je ne le voulais.
J’eus un moment la pensée de l’arrêter en l’appelant par son nom et en lui faisant connaître ma présence ; mais il y a certains moments dans la vie où l’on ne fait pas ce que l’on veut. Je le laissai donc aller malgré moi, et il venait à peine de quitter le sommet du rocher, que je l’y avais remplacé. De là, il m’était facile de le suivre du regard. Je le vis prendre la direction que je suivais moi-même d’habitude, puis frapper doucement à la porte de la hutte que je connaissais si bien, entrer et disparaître.
Il me sembla un instant que le vent de la mer apportait à mes oreilles le rire moqueur de la vieille sorcière quand elle m’avait dit : Que vous importe, puisque ce nom n’est pas le vôtre ? Je crus au milieu des ténèbres apercevoir sur le rivage opposé son bras décharné indiquer la cabane de Jesusita, et je m’élançai, mon couteau à la main, sur les traces de mon rival. En quelques bonds je parvins jusqu’à la porte. J’écoutai, mais je n’entendis rien que le faible bruit d’une conversation à voix basse : aucune parole ne m’arrivait distinctement. J’avais retrouvé un peu de mon sang-froid, et, quoique je fusse décidé à me débarrasser d’un odieux rival, j’eus la présence d’esprit de ne pas vouloir me brouiller avec la loi. Il fallait pour cela chercher un moyen terme. Voici celui que j’imaginai :
Le juge criminel avait fait publier un arrêt qui enjoignait à tous les plongeurs et pêcheurs, comme cela s’était déjà pratiqué sur l’autre Océan, d’épointer leurs couteaux, punissant de mort celui qui, dans une querelle, infligeait à son ennemi une blessure perpendiculaire. Quelque temps auparavant, un des nôtres, à la suite d’une difficulté avec un ami, n’avait rien trouvé de mieux pour y mettre fin que de lui ouvrir le ventre transversalement avec son couteau carré. L’affaire avait fait du bruit, tant de bruit même, que, bien que l’agresseur fût aussi pauvre que celui qu’il avait coupé[8], et que ni l’un ni l’autre n’eussent de quoi payer une seule feuille de papier timbré, l’alcade ne put se dispenser d’agir. Il fit comparaître le meurtrier devant lui. Or, des pièces de conviction, il ne restait que le couteau ; le pauvre diable qui avait été tué était déjà mis en terre lors de la comparution de son ami. Lecture faite du bando du juge criminel, l’alcade dit à l’accusé qu’il ne restait plus qu’une simple formalité, celle de le condamner à mort ; mais celui-ci fit judicieusement observer que la blessure qui avait tué son ami était parfaitement horizontale, et qu’il n’avait pas enfreint la loi. L’alcade, frappé de la justesse de cette observation, le réprimanda de sa vivacité, et le renvoya à ses travaux ordinaires, « attendu, dit-il, qu’il n’y avait point de partie civile, et que le bando punissait de mort les blessures faites avec un couteau pointu, sans qu’il fût question des couteaux sans pointe. »
[8] C’est l’expression usitée en Sonora pour indiquer un meurtre commis par l’épée ou le poignard.
Je me rappelai fort à propos cette histoire au moment où j’allais tirer le couteau que je porte à la ceinture en place d’estaca. Ce couteau était des plus pointus, et j’étais bien aise de me mettre dans mon droit. Je voulus donc en casser la pointe, mais dans mon trouble je m’y pris si maladroitement, que la lame se brisa juste au manche, et qu’il ne me resta dans la main qu’un inutile tronçon. Privé de la seule arme qui pût assurer ma vengeance, je sentis qu’il n’y avait pas un instant à perdre. Je revins à la grève en courant ; un canot s’y trouvait, je le détachai ; la fureur me donnait une force nouvelle : je traversai le détroit, je pris dans ma hutte un autre couteau sans songer cette fois à l’épointer, et je revins de nouveau vers l’île d’Espiritu-Santo.
Le vent d’orage commençait à s’élever ; dans l’obscurité de la nuit, les lames envoyaient contre les brisants des gerbes de feu ; la gaviota gémissait tristement sur le sommet des rochers, les loups marins hurlaient dans les ténèbres, et de temps à autre le lamentin mêlait aux soupirs du vent ses accents mélancoliques et plaintifs comme ceux d’une âme en peine. Tout à coup un autre bruit arriva à mon oreille ; il semblait sortir du sein même de la mer. J’écoutai, mais une rafale chassa bien loin de moi les rumeurs confuses de l’Océan, et je croyais m’être trompé, lorsque, quelques secondes après, ce cri arriva directement jusqu’à moi. Cette fois il n’y avait plus à se méprendre, c’était un cri de suprême angoisse, c’était l’appel déchirant d’une créature humaine en détresse. Comme la voix venait du côté d’Espiritu-Santo, il ne me fut pas difficile de deviner que c’était Rafaël qui appelait à l’aide. Déchiré par mille sentiments contraires, je montai sur l’avant du canot pour m’assurer encore que je ne me trompais pas ; mais ce fut en vain que je promenai mes regards sur la mer : la nuit était trop obscure pour que je pusse rien apercevoir. Tout à coup j’entendis de nouveau et distinctement :
— Oh ! du canot, oh ! pour l’amour de Dieu !
C’était bien la voix de Rafaël.
Ici José Juan s’interrompit un instant, et s’écria d’un air inquiet :
— N’avez-vous pas entendu un soupir ?
Nous écoutâmes, mais le ressac des brisants, le cri de l’huîtrier, le battement des ailes d’un oiseau qui s’envolait du sommet d’un rocher voisin de la cabane, troublaient seuls le profond silence de la nuit.
— J’avais cru entendre un soupir sortir de la hutte, reprit le plongeur. Ah ! seigneur cavalier, vous avez pu voir la pâleur de Jesusita, car vous devinez que c’est d’elle qu’il est question, quand vous avez fait allusion à l’histoire que je vous raconte. Eh bien ! malgré toutes ses protestations, un cruel soupçon n’a cessé de déchirer mon cœur depuis le moment où j’ai su qu’elle connaissait Rafaël.
José Juan soupira lui-même fortement et continua :
— On a beau avoir juré la mort d’un ennemi, on a beau avoir contre lui de justes motifs d’une haine mortelle ; quand, par une nuit sombre comme celle-là, sa voix sort des profondeurs d’une mer peuplée de monstres ; quand cette voix est celle d’un homme intrépide, et que l’angoisse cependant la fait trembler, il y a dans cette plainte suprême une puissance mystérieuse qui remue les entrailles. Je ne pus m’empêcher de tressaillir.
En disant ces mots, le plongeur baissait les yeux comme un pénitent qui se confesse d’une faute dont il rougit ; mais bientôt sa physionomie reprit une expression de férocité railleuse qu’elle conserva jusqu’à la fin du récit, et il ajouta vivement :
— Cette émotion dura peu. Bientôt j’entendis battre l’eau avec force, je ramai de ce côté. Je ne tardai pas à distinguer l’écume blanche qui jaillissait, et Rafaël au milieu de la pluie d’étincelles qui retombait autour de lui. Par une singularité qui me frappa, au lieu d’employer sa vigueur de nageur à gagner mon canot, il restait stationnaire. Je devinai bientôt la cause de son immobilité. A quelque distance de lui et à une vare environ au-dessous de l’eau, brillait une lueur phosphorique. Cette lueur avançait lentement vers Rafaël. Vous ne devinez pas ce que c’était ?
— Non.
— C’était une tintorera, et de la plus belle espèce ! reprit José Juan.
— Ce fut alors que vous vous jetâtes à l’eau pour secourir votre rival ?
— Oh ! non, pas encore, répondit le plongeur avec un sourire, c’eût été trop tôt. Un coup d’aviron m’amena près de Rafaël ; il jeta un cri en m’apercevant, mais il n’eut pas la force de me parler ; l’angoisse et la fatigue lui coupaient la voix. D’un effort désespéré il jeta ses deux mains sur le bord du canot ; ses bras épuisés ne pouvaient pas soulever le poids de son corps. Ses yeux, quoique éteints par la terreur, me regardaient d’une façon si expressive, que je saisis ses deux mains dans les miennes, en les étreignant avec force contre les planches de l’embarcation. La tintorera avançait toujours. Un instant, un seul instant, les jambes de Rafaël restèrent immobiles ; il poussa un cri affreux, ses yeux se fermèrent, ses mains lâchèrent prise, et le tronçon supérieur de son corps retomba dans la mer : le requin l’avait coupé en deux !
— Sans que vous eussiez pu le secourir ?
— Dame, reprit le plongeur, il est possible que je ne lui aie pas porté l’assistance qu’il devait attendre en pareil cas d’un autre que moi ; mais cela se conçoit.
— Voyons, la main sur la conscience ?
— Peut-être, dans mon trouble, lui ai-je trop fortement comprimé les mains.
— Sans mauvaise intention ?
— Eh bien ! reprit le métis d’une voix qui perçait à peine à travers ses dents serrées, tandis que sa bouche exhalait un souffle ardent, je crois que je l’ai empêché de monter dans le canot !
— Vous ne vous en êtes jamais repenti ?
Le plongeur, qui depuis quelques minutes roulait une cigarette, battit le briquet, des étincelles jaillirent et vinrent éclairer sa figure ; évidemment cette question l’étonnait.
— Caramba ! l’alcade n’avait aucun droit sur ma personne, le bando ne parle pas de tintorera. — Mais attendez, continua le plongeur, je n’ai pas fini mon histoire. Au moment où Rafaël disparut sous l’eau, je m’y précipitai moi-même.
Ce fut à mon tour de montrer une profonde stupéfaction à cet incident inattendu. José Juan s’en aperçut.
— J’avais cent raisons, dit-il, pour en agir ainsi. D’abord cette tintorera, bien qu’elle m’eût débarrassé d’un rival qui m’était devenu odieux, me déplaisait par la brutalité avec laquelle elle avait dépecé le pauvre Rafaël. Elle avait touché à l’honneur de la corporation des plongeurs. N’oubliez pas que je suis un de ses capataz. Puis, une fois affriandée de chair humaine, elle n’eût pas manqué de venir nous attaquer plus tard. Enfin le juge criminel ou l’alcade pouvait-il me demander compte de mon ami, quand j’aurais tué le requin qui l’avait coupé en deux ! Vous ne connaissez pas les mœurs des requins, seigneur cavalier ?
Je convins modestement de mon ignorance.
— Eh bien ! rien ne les met plus en belle veine de férocité (je parle de la tintorera et non du requin ordinaire, dont Rafaël, je vous l’ai dit, ne se souciait nullement) que les nuits d’orage semblables à celle où je vis mourir mon rival. Une matière gluante distillée par des trous placés autour du museau des tintoreras se répand sur toute leur peau et les rend luisantes comme des mouches à feu, surtout quand le tonnerre se fait entendre. Cette lueur les fait apercevoir la nuit, et plus la nuit est sombre, plus elles brillent. Par bonheur aussi, elles n’y voient guère, et un nageur silencieux a sur ces monstres l’avantage de la vue. Ajoutez à cela qu’ils ne peuvent vous happer qu’en se retournant sur le dos, et vous concevrez qu’un homme intrépide et bon nageur a quelque chance d’en venir à bout.
Je ne plongeai, comme vous pensez, qu’à une médiocre profondeur, pour ne pas m’essouffler, et aussi pour jeter un coup d’œil au-dessus, au-dessous et autour de moi. Les flots mugissaient sur ma tête avec un bruit semblable à celui du tonnerre ; des pointes de feu tourbillonnaient comme la poussière par un vent d’orage, mais à côté de moi tout était calme. Une masse noire vint me heurter sous l’abîme, c’était ce qui restait de Rafaël : il était dit que je devais le rencontrer toujours.
Je pensai alors que l’animal que je cherchais n’était pas bien loin. En effet une raie de feu presque imperceptible grossissait peu à peu. La tintorera et moi nous devions être à la même profondeur, mais le requin tendait à remonter ; l’haleine commençait à me manquer, et je ne voulais pas donner au requin l’avantage de se trouver au-dessus de moi, car, dans ce cas, il n’aurait pas eu besoin de se retourner sur le dos pour me faire subir le sort de Rafaël. Je ne comptais, pour en venir à bout, que sur le temps qu’il mettrait à faire cette manœuvre. La tintorera nagea vers moi diagonalement avec tant de vélocité, que je me trouvai un moment assez près d’elle pour distinguer, aux clartés phosphoriques de son corps, la membrane qui couvrait à moitié ses yeux, et sentir ses nageoires brunâtres effleurer mon corps. Des lambeaux de chair livide étaient encore attachés à la mâchoire inférieure, qu’elle faisait claquer avec un air de volupté gourmande. Le monstre jeta sur moi un regard terne et vitreux. Ma tête en ce moment se trouvait au niveau de la sienne. J’aspirai l’air avec bruit, je m’élançai dans une direction parallèle à environ une demi-vare au-dessus du requin, et me retournai ; il était temps. La lune fit briller un instant le ventre argenté de la tintorera, et en même temps qu’elle ouvrait une gueule énorme, hérissée, comme une carde, de dents aiguës et serrées les unes contre les autres, le poignard que j’avais destiné à Rafaël s’enfonça dans son corps, traçant aussi loin que mon bras put atteindre un large et sanglant sillon. La tintorera, blessée à mort, fit un bond prodigieux, et retomba en battant deux fois l’eau de sa queue ; heureusement je n’en fus pas atteint. Seulement je me débattis une minute, aveuglé par une pluie d’écume sanglante qui me fouetta la figure ; puis, à la vue de mon ennemi flottant comme une masse inerte et livide sur l’eau qui bouillonnait dans sa blessure béante, je poussai un cri de triomphe qui, malgré l’orage, fut entendu des deux îles.
L’aube allait poindre au moment où je regagnais le rivage, épuisé par les efforts que j’avais faits pour fendre les vagues qui grossissaient. Les pêcheurs visitaient leurs filets, et la lame vint faire aborder presque en même temps que moi la tintorera et les débris de Rafaël. Personne ne douta que je n’eusse voulu arracher mon ami au sort dont il avait été victime. Je laissai les bavards exalter mon dévouement. Une femme seulement soupçonna la vérité ; vous l’avez vue pâlir au souvenir de cette nuit : est-ce un regret pour Rafaël ? est-ce l’idée du danger que j’ai couru ? voilà ce que je ne puis deviner, et cette incertitude m’accable. Vous seul, seigneur cavalier, ajouta le plongeur, connaissez les particularités de mon histoire, et dans quelques heures vous allez partir.
Le plongeur se tut et parut réfléchir profondément.
Après quelques instants de silence, il se souvint des devoirs de l’hospitalité. Nous rentrâmes dans la hutte. Dans la pièce la plus reculée, où, d’après l’ordre de son mari, la jeune femme s’était retirée, deux chandelles achevaient de se consumer. On distinguait à leur pâle lumière une image grossière représentant les âmes du purgatoire, en l’honneur et pour la rédemption desquelles les deux chandelles brûlaient pieusement chaque soir. Vaincue par la fatigue, la jeune femme, assise par terre, la tête appuyée sur une escabelle, sommeillait paisiblement. Les longues nattes de ses cheveux s’étaient déroulées jusqu’à ses pieds. Devant l’éclatante beauté de Jesusita, on comprenait aisément l’amour de José Juan ; mais on ne s’expliquait guère sa jalousie, à voir le tranquille sommeil de la Mexicaine. Le métis, après l’avoir contemplée pendant quelques instants, déroula une natte de Chine et l’étendit dans la pièce qui était à l’entrée de la cabane ; c’était le lit le plus somptueux que pût offrir à son hôte cet homme à moitié sauvage. Tout l’ameublement de la hutte se composait de deux autres nattes semblables et de quelques chaises en roseaux. L’hospitalité du capitaine don Ramon n’était pas, du reste, plus magnifique ; mais pourquoi n’avouerais-je pas qu’après cette sanglante histoire, j’eusse préféré au toit de cet homme le pont de notre petite goëlette ? Je ne pus donc fermer l’œil, et le jour allait paraître quand la voix de José Juan se fit entendre :
— Le coromuel souffle toujours, me dit-il, et la Guadalupe va lever l’ancre.
Je pris congé de mon hôte pour retourner à bord sans plus tarder.
— Eh bien ! me dit le capitaine don Ramon en me voyant de retour, vous ne vous étonnerez plus quand on vous parlera de José Juan ! Que pensez-vous de cet homme-là ?
— Que c’est un ami bien dévoué ! répondis-je d’un air pénétré.
Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre à Pichilingue : cette fois le capitaine ne s’était plus trompé.
II
UNE GUERRE EN SONORA
Au milieu des vastes États de la confédération mexicaine, celui de Sonora a conservé une physionomie à part. Les vicissitudes de ses luttes avec les tribus indiennes qui l’entourent, le frottement perpétuel avec ces peuplades, ont imprimé aux mœurs de ses habitants une certaine allure sauvage qui les distingue de ceux des autres provinces, avec lesquels ils n’ont de commun qu’une bizarre pratique du régime constitutionnel, encore si nouveau pour eux. Au Mexique, les libertés politiques sont comprises d’une façon singulière : un colonel qui s’ennuie et veut devenir général, un capitaine qui désire monter en grade se croit parfaitement en droit de se prononcer pour une cause quelconque. Aussi nul pays n’est plus fécond en révolutions, nulle part ces révolutions n’ont des causes plus futiles, des résultats plus inattendus. Le spectacle d’un des mille incidents de ce turbulent apprentissage de la vie politique est une bonne fortune pour le voyageur, car avant peu ces mœurs excentriques auront disparu. Quelques années encore, et ce pays aura subi le sort commun ; déjà l’on peut entendre le retentissement lointain de la hache américaine qui frappe à ses frontières. Comme le Texas, la Sonora est destinée à être enclavée dans les États-Unis, et le temps n’est pas loin peut-être où l’Union comptera dans Guaymas un port sur l’océan Pacifique.
Je n’avais plus que quelques lieues à faire pour gagner cette ville, l’unique port de quelque importance de l’État de Sonora, quand j’arrivai à un endroit où la route traverse un petit bois. Des deux côtés du chemin s’étendaient des fourrés assez épais. A gauche, au-dessus de la cime des liéges et des sumacs, des vautours tournoyaient en grand nombre, et semblaient s’exciter à fondre sur une proie en poussant des cris de convoitise et d’effroi. Je piquai mon cheval de ce côté, malgré la répugnance qu’il manifestait. Une scène hideuse frappa mes yeux : sept cadavres indiens étaient pendus à autant d’arbres, les uns par le cou, d’autres par une jambe, d’autres enfin par les bras. Tous étaient affreusement mutilés, et n’offraient que des vestiges informes de figures humaines. Les meurtriers s’étaient acharnés sur ces cadavres avec une férocité inexplicable. La hache, le couteau, avaient accompli sur eux leur sanglant ministère. Les bourreaux avaient brisé les jointures, disloqué et tordu les membres d’une manière épouvantable. Ils avaient par dérision attaché aux mains des suppliciés leur macana (casse-tête) de bois de fer, et dénatté leurs longs cheveux, qui balayaient le sol ; mais un soleil perpendiculaire avait cautérisé toutes ces plaies, racorni et desséché la peau de ces cadavres ; la putréfaction avait respecté ces corps momifiés, et la forme humaine, toute mutilée qu’elle fût, jetait encore la terreur parmi l’essaim de vautours qui tournoyait au-dessus d’eux. Les armes laissées sur le terrain, les débris qui jonchaient le sol, prouvaient que la lutte avait été longue et acharnée ; les nombreuses traces de bestiaux mêlées à celles de pieds d’hommes nus indiquaient aussi que les Indiens avaient été surpris nantis de leur butin. Avais-je sous les yeux un terrible exemple de représailles sanglantes, ou la trace d’une agression injuste de la part des blancs ? C’est ce que je ne pouvais décider, et j’étais encore sous l’impression de cet horrible spectacle, quand j’atteignis Guaymas.
De tous les ports que le Mexique possède sur la côte de l’océan Pacifique, il n’y en a que deux à proprement parler. Le premier est Acapulco, le second Guaymas. Les autres ne sont que des rades foraines mal fermées par des terres plus ou moins basses, et dans lesquelles les navires ne sont pas à l’abri des grands vents périodiques qui règnent dans ces parages. Comme Acapulco, Guaymas est entouré de toutes parts de côtes ou d’îles élevées qui forment un port à l’abri des vents du large ou des vents de terre. Aussi, quand le vent du sud, chargé des émanations glaciales du pôle[9], vient soulever de longues lames au dehors de son enceinte ; quand le cordonazo[10], de son souffle irrésistible, fouette et bouleverse le golfe de Californie jusqu’au fond de ses abîmes, le port de Guaymas offre au milieu de sa ceinture verdoyante l’aspect d’un lac tranquille. Ces vents impétueux se transforment pour lui en une brise paisible, qui pousse paresseusement sur la grève de petites vagues que l’écume blanchit à peine. Ces vagues viennent expirer parmi les pousses serrées des mangliers dont elles vivifient les rameaux, qui s’enfoncent dans la vase, y dardent leurs racines, et forment une barrière impénétrable. La verdure pâle de ces arbustes tranche sur le fond d’ocre de la grève et complète l’aspect sauvage de ce port, qui est resté jusqu’à ce jour tel que l’a fait la nature. — Quelques petits bâtiments caboteurs, des pirogues creusées dans un tronc d’arbre, trois grands navires ancrés sous l’île de Venado, dont un français, l’autre américain, l’autre anglais, à certaine époque de l’année, une corvette de cette dernière nation, des nuées de mouettes qui couvrent la mer, tel est l’aspect invariable de la rade vue de terre. — Des maisons basses et blanches qui réverbèrent un éclat éblouissant, un fort en terre de la même couleur d’ocre que la grève, dans lequel une demi-douzaine de canons se rouillent sur des affûts de bois, des croupes escarpées de montagnes dont les flancs sont sillonnés par le passage des eaux, et dont les crêtes brunes s’élèvent semblables à une couronne de créneaux, tel est, à son tour, l’aspect de la ville vue de la rade. — Puis, si l’on veut jouir à la fois du spectacle de la rade, de la ville et du golfe, on n’a qu’à monter sur ces rochers, lorsque la chaleur est moins forte, c’est-à-dire vers le coucher du soleil. De là le spectateur domine deux déserts, l’un du côté de la terre, l’autre du côté de la mer ; l’un borné par des montagnes que le jour, à son déclin, teint d’un violet livide, l’autre par des nuages roses, et justifiant son nom de mer Vermeille, quand la pourpre du couchant vient se fondre avec l’azur des flots. Sur la terre, des plaines incultes, des huttes isolées, quelques flocons de fumée qui montent dans l’air avec lenteur et indiquent une halte de muletiers ; sur la mer, nulle voile, nulle trace de la puissance humaine : seulement, de temps à autre, une baleine voyageuse s’élève pesamment à la surface de l’eau, aspire avec un sourd mugissement la provision d’air nécessaire à ses vastes poumons, bat les flots de sa large queue, et regagne ses pâturages d’algues et de varechs ; un narval sort du sein de la mer comme une flèche, décrit une courbe dans l’air et disparaît ; des troupes de loups marins, semblables à des nageurs qui luttent de vitesse, s’avancent et font jaillir devant eux une écume blanchissante. On ne jette plus alors qu’un regard de dédain sur le port, qui d’en bas paraît si étendu, sur ces maisons carrées qui semblent des dés d’ivoire jetés au hasard au milieu d’une herbe dont les tiges sont des palmiers, sur ces rigoles bleuâtres qui sillonnent les plaines et qui sont des fleuves. A la gauche du spectateur, la côte décrit une légère courbe ; le dernier de ces minces filets d’eau qu’on aperçoit au loin vient se jeter dans ce petit golfe : c’est la rivière des Hiaquis.
[9] Ce vent, qui vient du pôle sud sans traverser de déserts de sables, est froid dans ces parages comme le vent du nord dans nos climats.
[10] Coup de cordon de saint François. On appelle ainsi un vent impétueux du sud-ouest qui souffle dans le golfe de Californie en septembre et octobre.
De toutes les peuplades sauvages qui entourent les établissements des blancs, les Hiaquis sont la plus puissante. Leurs nombreux villages couvrent une vallée fertilisée par la rivière qui porte leur nom. Ils sont à la fois chasseurs, industriels et agriculteurs. Le nombre des habitants de ces diverses bourgades n’est pas moins de trente mille, y compris les femmes et les enfants. Un grand nombre de ces Indiens viennent se louer à Guaymas comme ouvriers ou domestiques. C’est la partie de la population qui tient le milieu entre l’homme sauvage et l’homme civilisé ; mais, au moindre grief contre les blancs, ces ouvriers disparaissent subitement de la ville et vont se joindre aux milliers de combattants que leur race peut mettre sur pied d’un moment à l’autre. On conçoit tout le danger de ce terrible voisinage pour Guaymas, danger amoindri toutefois en ce que cette disparition subite est pour les habitants un avertissement de se tenir sur leurs gardes. Ces querelles se renouvellent fréquemment, et elles sont toujours sanglantes. C’est une guerre sans pitié, dans laquelle les Indiens n’ont pas toujours l’avantage de l’astuce ou de la férocité.
Le jour de mon arrivée, la ville était dans la consternation ; depuis vingt-quatre heures déjà, tous les Hiaquis avaient disparu, déterminés à venger la mort des leurs que j’avais trouvés égorgés et mutilés dans le petit bois où ils restaient exposés comme un témoignage de la justice des blancs. On commençait à taxer d’atrocité la vengeance exercée contre des maraudeurs, bien que jusqu’alors un tel fait n’eût été considéré que comme un acte de justice un peu sommaire, il est vrai, mais bien méritée. Toutefois, ce qui rassurait un peu les habitants, c’était la nouvelle d’une rupture survenue entre deux chefs hiaquis. L’un d’eux, surnommé Banderas, avait eu l’avantage sur son rival, U’Sacame. On pouvait donc jusqu’à un certain point compter sur l’alliance et le secours de ce dernier. Un autre événement contribuait aussi à jeter la perturbation dans Guaymas. Une révolution avait éclaté dans cette ville quelques jours auparavant. Cette révolution partielle est l’histoire générale de toutes les révolutions du Mexique, toujours aussi futiles dans leur origine et aussi mesquines dans leurs résultats qu’originales dans leurs détails. Voici quels avaient été le principe et l’origine de cette farce politique :
Le commandant de la place était un général nommé Tobar. C’était un ancien soldat, homme actif, brouillon, qui s’était signalé dans les guerres contre les Indiens des diverses peuplades, et qui, après leur défaite ou leur pacification, s’ennuyait d’une inaction forcée. Les lauriers du président Santa-Anna, l’homme par excellence des pronunciamientos et des contre-pronunciamientos, l’empêchaient de dormir. Comme il est toujours glorieux pour un Mexicain de se prononcer pour ou contre Santa-Anna, ce dernier étant alors au pouvoir, le général Tobar se disposait à se déclarer contre lui, quand il apprit sa déchéance. Un tel incident déroutait toutes ses mesures et prévenait ses projets, c’était un contre-temps fâcheux ; pour se distraire et dissiper sa mauvaise humeur, le général, en recevant cette nouvelle, monta à cheval et se livra avec plus de fureur que jamais à son passe-temps favori. Cette distraction était singulière. La campagne environnante abonde en taureaux sauvages ; et le général, éperonné, botté, leur donnait la chasse à outrance, sans toutefois tirer contre eux son épée, qu’il réservait pour de plus nobles rencontres. Voici comment il se livrait à cet exercice : les selles mexicaines, lourdes et massives, ressemblent aux selles arabes, avec cette différence que l’arçon de devant forme un pommeau aussi élevé que solide. Des étrivières épaisses et grossières soutiennent de larges étriers de bois ; une sous-ventrière d’une force extraordinaire assujettit ce lourd appareil sur le dos du cheval. Le Mexicain, aussi collé à la selle que la selle l’est au cheval, compose avec lui un ensemble inébranlable, et la confiance que lui inspire son adresse l’excite aux prouesses les plus folles. Penché sur l’arçon de cette selle, que nul poids ne peut faire tourner, le général saisissait fortement la houppe poilue qui termine la queue du taureau, donnait un tour de jambe sans quitter du pied l’étrier de bois, et étreignait la queue de l’animal entre ses larges étrivières et sa cuisse vigoureusement serrée au flanc du cheval ; puis, au moment où le taureau, redoublant de vitesse, baissait la tête et levait outre mesure le train de derrière, le cavalier le dépassait, l’enlevait du sol avec une vigueur irrésistible, et le taureau culbuté tombait sur le flanc, étourdi, haletant, et faisant trembler la terre sous la violence de sa chute.
Un lieutenant, soldat de fortune comme Tobar, partageait d’ordinaire avec lui ces distractions, et avait conquis sa faveur par une adresse et une audace peu communes. Ce lieutenant s’appelait Ignacio Ochoa. C’était le type, de plus en plus rare, de ces aventuriers intrépides qui vinrent peupler les présides et refouler les tribus sauvages au fond de leurs forêts. Énergique descendant des compagnons de Cortez, Ochoa était ce qu’on appelle au Mexique un hombre de á caballo, c’est-à-dire qu’il pouvait dompter en deux heures un cheval sauvage, qu’il savait ramasser au galop un objet par terre, se suspendre à la crinière d’une main et à l’arçon de derrière à l’aide de l’éperon, et se coucher ainsi sous le ventre de son cheval au galop ; qu’il savait jeter le lazo et abattre trois ennemis à la fois : de la pointe de son épée, d’un coup d’étrier et du choc de sa monture. Au temps de la chevalerie, c’eût été un chevalier sans peur, mais non sans reproches. Espèce de bandit redouté à dix lieues à la ronde, criblé de dettes, également évité de ceux qui avaient le dangereux honneur d’être ses créanciers et de ceux qui craignaient de le devenir, Ochoa, avec toutes ces qualités d’un chef de partisans, n’était cependant encore que lieutenant. C’était sur cet homme que Tobar avait jeté les yeux pour le seconder. Ce jour-là, le lieutenant Ochoa galopait comme à l’ordinaire à côté du général.
— Est-ce que le temps ne te paraît pas affreusement long au milieu de cette tranquillité de l’État ? lui demanda brusquement Tobar en arrêtant son cheval. En vérité, je m’ennuie de n’avoir rien à faire. Ces chiens d’Indiens Punas, Zeris ou Tiburons, ne donnent plus signe de vie.
— Vous les avez à peu près tous exterminés ; j’en voudrais pouvoir dire autant de mes créanciers, répondit gravement Ochoa.
Le général reprit :
— A cet ennui se joignent chez moi de justes motifs de mécontentement. N’est-il pas honteux pour le gouvernement central d’avoir prononcé la déchéance de l’excellentissime seigneur Santa-Anna ? Ne suis-je pas moi-même encore simple commandant de place, quand je mérite mieux ? Où est la justice ? Eh bien ! je rétablirai l’ex-président, ou je deviendrai moi-même gouverneur de l’État, et je compte sur toi pour m’aider.
— Quand marchons-nous sur Mexico, demanda Ochoa en riant, pour sommer le congrès souverain de faire de moi un capitaine ?
— Je le dirai, répondit majestueusement Tobar. En attendant, vive Santa-Anna !
— Santa-Anna ou la mort ! s’écria Ochoa ; et ils rentrèrent à Guaymas.
Les conjurés furent aussi vite trouvés que la conjuration ourdie ; Ochoa n’eut que l’embarras du choix dans le nombre de ses amis. C’étaient des jeunes gens de familles distinguées, mais de mœurs perdues, la plupart devant, selon l’expression énergique du pays, une ou plusieurs morts[11], et qui avaient eu maille à partir avec les alcades ou les recors. C’était une trop belle occasion de payer leurs dettes sans bourse délier (je parle de leurs dettes pécuniaires), et tous briguèrent l’honneur de s’enrôler sous la bannière de Tobar.
[11] C’est-à-dire qui avaient commis un ou plusieurs assassinats.
Pendant la nuit qui précéda l’exécution de leur projet, les conjurés, au nombre d’une vingtaine, tinrent conseil. L’assemblée fut orageuse. Quelques-uns émirent d’abord l’idée de brûler la ville et d’égorger les habitants en masse, d’autres se récrièrent contre la barbarie de ce plan ; on se calma, et l’on finit par citer des noms et discuter des exécutions partielles. Chacun crut devoir signaler à l’animadversion publique le créancier dont il avait le plus intérêt à se défaire, ou l’alcade dont il avait le plus à se plaindre. Sur ce chapitre, Ochoa garda le silence ; il ne voulait pas l’extermination de tout Guaymas. Puis on proposa de marcher sur Mexico, après s’être rendu maître du fort, dont il fallait avant tout s’emparer. Nouvelle délibération aussi longue que la première sur la façon dont on s’y prendrait pour en déloger les occupants. On proposa derechef un massacre général de la garnison ; puis on revint à des moyens plus doux, on parla de corruption à prix d’or, et, sur l’observation judicieuse de plusieurs prononcés qui déclarèrent n’avoir pas une piastre à leur disposition, il fut résolu qu’on surprendrait le fort au point du jour. Quant aux résolutions ultérieures, elles dépendraient des circonstances. La pénurie de fonds amena tout naturellement une enquête sur les moyens de s’en procurer. Le pillage de la ville fut encore remis en question ; mais Tobar s’y opposa, et se levant avec gravité : — Notre but, messieurs, dit-il, n’est qu’un but politique, et nous devons ménager l’or et le précieux sang mexicains. — Ochoa trancha le différend en proposant de s’emparer du trésor public, c’est-à-dire de celui de la douane, le seul revenu de la république. Comme en fait de pillage Ochoa était une autorité, on s’inclina devant son avis, et l’exécution de son plan lui fut confiée. Enfin, avant que chacun allât se livrer au repos dans la maison de Tobar, où se tenait la délibération, celui-ci fut solennellement prié d’accepter le gouvernement de l’État de Sonora ; Ochoa fut nommé capitaine, chaque officier monta aussi d’un grade, quelques-uns même trouvèrent là une magnifique occasion de se transformer en officiers, de simples bourgeois qu’ils étaient. Tout cela réglé, il ne restait plus qu’à s’emparer du fort d’ocre rouge dont j’ai parlé.
Au point du jour, les prononcés, armés jusqu’aux dents, traversèrent silencieusement la ville, arrivèrent au pied du fort, et, aux cris de vive Santa-Anna ! sommèrent la garnison de se rendre. Les soldats qui la composaient dormaient comme des gens qui n’ont rien à perdre, et ne se firent que médiocrement prier pour crier de fort bonne grâce vive Santa-Anna ! Les prononcés, surpris de ce facile succès, ignoraient que, la veille même, ces soldats avaient vendu leurs cartouches pour compenser quelque peu l’arriéré de solde qui leur était dû. Au lever du soleil, on apprit dans Guaymas l’installation du nouveau gouvernement.
Quelques heures après, le lieutenant du général Tobar se présenta chez l’administrateur de la douane. Celui-ci faisait la sieste dans son hamac. Ochoa, s’adressant à lui avec toute la courtoisie dont ne saurait se départir un voleur mexicain lorsqu’il détrousse un voyageur sur la grande route, lui demanda poliment combien il y avait d’argent dans les coffres de la contaduria.
— Douze mille piastres, répondit l’administrateur.
— C’est peu, dit Ochoa, mais c’est cependant assez pour m’éviter une commission désagréable.
— Laquelle ? dit l’administrateur en faisant un soubresaut dans son hamac.
— Celle de vous apporter vous-même à mon général, dit Ochoa, car je lui avais promis de lui livrer ou le trésor ou l’administrateur de la douane.
— Vous voudrez bien me donner un reçu, capitaine, j’espère ?
— Comment donc ! mais c’est trop juste ; je crains seulement que ma signature ne soit de bien mince valeur. Ah ! seigneur administrateur, j’ai été étrangement calomnié dans ce pays !
L’administrateur, après avoir vidé ses coffres contre le reçu d’Ochoa, continua sa sieste. Ochoa revint chargé de son butin, qu’il déposa dans la maison de Tobar, transformée pour l’heure en maison de ville. A cette vue, les conjurés poussèrent des cris de triomphe. Il n’y eut qu’une voix sur la destination des douze mille piastres : ce fut de les employer au bien public ; mais ce mot de bien public est susceptible de mille interprétations. Chacun l’entendait à sa manière et donnait son avis plus ou moins désintéressé, et la question restait difficile à résoudre. Cependant, après bien des pourparlers, il fut décidé, sur l’avis d’Ochoa, qu’on emploierait les fonds à la restauration des affûts de canon, dont le bois, horriblement fendu par le soleil, était hors de service. Sans doute, si le bruit de cette échauffourée parvint au général Santa-Anna au fond de l’hacienda de manga de clavo où il avait l’habitude de se retirer après les crises politiques, il dut être bien flatté d’un mouvement en sa faveur qui se manifestait d’une manière aussi patriotique. Pour achever de se modeler sur son illustre patron, Tobar, après avoir investi Ochoa de ses pouvoirs, se retira également dans une propriété qu’il possédait aux environs de Guaymas. Il y était encore quand j’arrivai sur le théâtre des événements que je viens de raconter.
La cité de Guaymas, qui, malgré ce titre prétentieux, n’est encore qu’à l’état de bourgade, ne possède ni église ni auberge. Le premier point lui est particulier entre toutes les villes du Mexique ; quant au second, elle le partage avec toutes celles de l’État de Sonora. L’étranger ou le voyageur qui y arrive est forcé de demander dans la première maison venue une hospitalité qui ne lui est jamais refusée. Des remercîments sincères quand le propriétaire est riche, une indemnité pécuniaire quand il ne l’est pas, dédommagent l’hôte qui vous a reçu de ses soins, de ses dépenses et de son bon accueil. Ce fut donc avec une entière confiance dans cette louable coutume que je dirigeai mon cheval, assez fatigué par une longue route, vers la maison d’un de mes compatriotes, à qui l’on m’avait recommandé. Comme, dans ces pays reculés, les chevaux sont reçus familièrement, même dans les chambres à coucher, voyant que personne ne se présentait sur le seuil de la boutique, je n’hésitai pas à y pousser ma monture de manière à ce que sa tête dominât le comptoir, et, de cette position élevée, j’adressai ma requête selon l’usage de ces pays primitifs. Mon compatriote ne parut que médiocrement flatté de la préférence qui lui était accordée. Tout Gascon qu’il était, il me donna à entendre, avec une franchise peu ménagée, que sa maison était bien petite, mais qu’il en connaissait une à louer dans un endroit qu’il m’indiqua, et que dans cette maison, meublée à la mexicaine, avec la selle d’un cheval, les armes d’eau[12] et la peau de mouton, j’arriverais facilement à y composer un excellent lit et l’ameublement d’une chambre à coucher. Après ces renseignements, mon excellent compatriote me tendit la main avec une cordialité qui prouvait combien il avait hâte de se débarrasser de moi, et je me mis à chercher la maison qu’il m’avait désignée. Je ne tardai pas à la découvrir. C’était une maison basse, ornée sur le devant d’un péristyle soutenu par quatre piliers en pisé. La porte, ouverte à deux battants, laissait voir une grande chambre à moitié décarrelée par le passage des chevaux. Une autre porte, pratiquée parallèlement, de manière à établir, suivant l’usage, un courant d’air perpétuel sous ce ciel de feu, donnait accès dans une vaste cour.
[12] Peaux de chèvres suspendues au pommeau de la selle, et qui, par la pluie, servent à envelopper les jambes comme un sac.
Je ne pus, au premier aspect, saisir qu’imparfaitement ces détails à travers les festons pressés de la chair sanglante de trois ou quatre vaches découpées en longues lanières. Ces lanières décrivaient, à la manière des lianes dans les forêts, mille capricieux enchevêtrements le long des piliers du péristyle et sur des cordes tendues à cet effet ; elles offraient, sous le soleil qui les desséchait, tous les tons les plus cadavéreux, depuis le rouge cramoisi, les divers violets et le bleu jusqu’au plus beau vert. Ce n’était donc que fort confusément, à travers ce labyrinthe de viande, qu’on apercevait la cour, constellée de mares d’eau croupie, sur lesquelles la pourriture étendait un glacis couleur d’arc-en-ciel. Des peaux fraîchement écorchées étaient tendues sur le sol au moyen d’une infinité de piquets. Des essaims de mouches bourdonnaient sur toute cette putréfaction, d’où s’exhalaient des effluves empoisonnés. Tel était l’asile que m’avait indiqué mon obligeant compatriote.
Un homme d’une quarantaine d’années, de petite taille, était assis sur une espèce de chaise en roseaux, et fumait impassiblement une cigarette au milieu de ce charnier. Sa physionomie était à la fois cynique et réservée ; sa tournure et ses vêtements tenaient le milieu entre le prêtre et le laïque. Comme je passais et repassais devant la porte, fort indécis si je profiterais des renseignements qu’on m’avait fournis, cet homme m’adressa la parole.
— Vous êtes étranger, à ce que je vois, seigneur cavalier, et peut-être cherchez-vous un logement ?
— Je l’avoue, et si cette maison est à louer, comme on me l’a dit, je pourrais m’en accommoder.
— Eh bien ! alors mettez pied à terre, et veuillez accepter l’hospitalité que je vous offre… dans la maison de mon ami.
J’appris, en causant avec mon nouvel hôte, qu’il était sacristain à Guaymas, ce qui lui donnait aussi peu de peine que de profits, puisque son église n’était encore qu’en expectative.
— En attendant, dit-il, que le gouvernement de l’État fasse construire l’église qu’il nous promet, je fais avec mon ami Casillas quelques affaires ; c’est un jeune homme qu’il faut bien pousser.
Avant d’entrer en arrangement définitif, je désirai m’entendre au sujet de l’affreux étalage qui obstruait l’entrée de la maison.
— Quant à cela, répondit le sacristain, n’en ayez nul souci : je suis intéressé à vous en délivrer le plus promptement possible, car c’est une spéculation que je fais en l’absence de Casillas, et que, pour des motifs à moi connus, je suis forcé de terminer avant son retour, qui doit avoir lieu sous deux jours.
Complétement rassuré sur la disparition prochaine de cet incommode voisinage, mon marché fut bientôt conclu. Le sacristain se montra fort accommodant sur tous les points. Restait l’article de la table ; il me nomma une espèce de petit cabaret, situé près du port, où je pourrais aller prendre mes repas, et il ajouta : — Les principaux membres du gouvernement provisoire le fréquentent assidûment, et vous pourrez y faire de brillantes connaissances. Maintenant, continua-t-il avec un sourire engageant, comme je suis certain que mon ami n’a pas d’argent, vous lui rendriez un grand service en m’avançant le prix d’une quinzaine de son loyer ; j’ai sa procuration.
Le soir venu, je me rendis au cabaret qu’il m’avait signalé, et dans lequel se trouvait déjà réunie une compagnie nombreuse. Le cabaret était tenu par deux jeunes gens qui, grâce au crédit illimité qu’ils faisaient aux chefs des prononcés, jouissaient en ce moment d’une grande considération. L’un d’eux se chargea de me présenter. Dans une petite salle attenant à la pièce où se trouvait le comptoir, assis autour d’une table longue en bois de balsamo massif, une douzaine d’hommes environ étaient occupés à boire ou à jouer. Quelques chandelles, dont les mèches charbonnaient d’une façon lugubre, répandaient dans toute la salle une lueur douteuse qui en laissait les coins dans l’obscurité. Sur ceux des bancs restés inoccupés, des manteaux brodés, des sarapes aux mille couleurs, des chapeaux à galons d’or ou tout simplement de paille de Guayaquil, étaient jetés pêle-mêle avec de longues rapières à garde de fer ou d’argent. Une épaisse fumée de tabac tourbillonnait autour de la flamme des chandelles et s’élevait en dais au-dessus de ces figures bronzées. L’eau-de-vie de France, le tafia, le mescal de Téquila, circulaient rapidement de main en main, mais l’ivresse n’était encore qu’au début. Un homme de haute taille, aux traits fortement caractérisés, aux yeux noirs, et dont les favoris épais venaient rejoindre une bouche ornée de dents étincelantes, se leva à mon entrée.
— Soyez le bienvenu, seigneur Français, car votre nation ne contient pas de serviles dans son sein ; soyez le bienvenu. Qu’on apporte un verre.
Une voix épaissie par l’eau-de-vie s’éleva aussi d’un des angles de la salle :
— La France est une grande nation, et l’empereur Napoléon un grand homme ! Comment se porte-t-il ?
A cette question bizarre, je me retournai pour voir d’où partait la voix ; c’était celle d’un vieux sergent assis contre la muraille, une immense rapière entre les jambes.
— Vous êtes bien bon. — Comme un grand homme qui est mort depuis vingt ans !
Le vieux sergent ferma les yeux appesantis et n’entendit probablement pas cette réponse, car sa tête retomba lourdement sur sa poitrine.
Ignacio Ochoa (c’était lui qui m’avait reçu) frappa sur la table comme pour imposer silence ; il se tourna vers moi, et s’écria, de ce ton emphatique et sentencieux que les habitants de la Sonora ont emprunté aux Indiens :
— J’ai été horriblement calomnié dans ce pays, seigneur étranger ; c’est le sort du pauvre. J’ai été pauvre, maintenant je suis puissant. Qui m’empêcherait d’en tirer vengeance ? Personne ! Ochoa peut entrer où entre le feu ; il peut atteindre ce qu’atteint le vent ! Mais, non, je ne veux me venger que par des bienfaits.
En achevant ces mots, le futur bienfaiteur de la Sonora enfonça violemment son couteau dans la table de bois massif, ébranlant ainsi toutes les bouteilles et faisant vaciller les chandelles, dont les champignons jonchèrent la table de flammèches fumeuses.
— Bah ! qui de nous n’a pas été calomnié ? N’a-t-on pas dit dans Arispe que j’avais tué mon frère ! s’écria avec un sourire sinistre un jeune homme aux cheveux crépus, au teint bilieux.
— Vous, Guttierrez ! interrompit Ochoa d’une voix sombre ; Dieu veuille que ce soit une calomnie !
— Quoi ! s’écria violemment le jeune homme en se levant de son banc, tandis qu’une pâleur livide couvrait sa figure, oseriez-vous prétendre qu’ils ont dit vrai ?
Et il arracha le poignard d’Ochoa, qui vibrait encore dans la table. Ochoa recula vivement, entoura son bras du premier manteau qu’il trouva, et se mit, l’épée à la main, dans la posture d’un toreador prêt à l’attaque. Les assistants restaient immobiles, sans penser à s’interposer entre eux, quand un homme accroupi dans un coin de la salle saisit aussitôt une petite harpe portative placée à côté de lui et fit entendre un prélude plaintif. Le son de cet instrument, comme celui de la harpe de David, sembla chasser le malin esprit. Ochoa et Guttierrez se rassirent.
En ce moment, un jeune homme entra dans la salle. Bien que sa contenance ne trahît aucune émotion violente, néanmoins sa figure pâle, ses cheveux épars et ses habits en désordre semblaient démentir l’expression de sa physionomie.
— Ah ! c’est vous, Casillas ! s’écria Ochoa ; avez-vous, selon mes ordres, poussé votre reconnaissance le plus loin possible ? Où sont les Hiaquis ?
Le jeune homme à qui s’adressait Ochoa se recueillit quelques secondes avant de répondre, mais avec un certain embarras.
— Heureusement, seigneur capitaine, le danger n’est pas si imminent qu’on le craignait. Les Hiaquis sont tranquilles, et rien ne fait prévoir qu’ils songent à nous attaquer de sitôt ; du moins, ajouta-t-il, je le pense ainsi.
Ce nom de Casillas m’avait frappé ; c’était celui de l’ami du sacristain, je l’examinai avec attention. Ce jeune homme devait avoir de vingt-cinq à vingt-six ans ; sa figure était intéressante. La pâleur de son front chargé d’une magnifique chevelure faisait ressortir de grands yeux noirs surmontés de sourcils bien arqués. Après avoir rendu compte de sa mission, il reprit l’expression de mélancolie qui paraissait caractériser habituellement sa physionomie.
Un nouveau personnage se présenta sur le seuil ; il portait à la main une canne de jonc à poignée d’or sur laquelle il s’appuyait. Quoiqu’il affectât un air d’importance, il était facile de deviner qu’il éprouvait un certain malaise à se mêler à la réunion sans y être invité. Par contre aussi, quelques-uns des aventuriers assis à la table dissimulèrent de leur mieux une appréhension également visible sous un masque de dignité d’emprunt. Ochoa seul garda sa contenance assurée.
— Eh ! que nous veut ici le seigneur alcade ? s’écria-t-il en toisant des pieds à la tête le nouvel arrivant avec un orgueilleux dédain.
— J’apporte de mauvaises nouvelles, messieurs, dit l’alcade ; j’apprends que les Hiaquis marchent contre le Rancho[13], que leurs bataillons couvrent la plaine et que leurs feux s’étendent jusqu’au Cerro del Huerfano, et je viens essayer de prendre avec vous les mesures nécessaires à la sûreté de Guaymas.
[13] Le Rancho de San-José de Guaymas, petit village à quatre kilomètres de Guaymas.
— Et vous venez probablement nous offrir le bras de vos recors ! s’écria Ochoa. L’autorité militaire que je représente ici, ajouta-t-il en se levant avec impétuosité, n’a ni conseils ni ordres à recevoir de l’autorité civile ; faut-il donc vous rappeler nos fueros ?
La verge de justice représentée par la canne à pomme d’or s’inclina devant la rapière militaire. L’alcade se tut.
— Est-ce tout ce que vous aviez à nous dire, seigneur alcade ?
— J’ai encore une autre nouvelle, mais elle n’intéresse que vous, messieurs : deux régiments arrivent, dit-on, d’Arispe ; c’est le gouverneur général qui les envoie.
Les yeux d’Ochoa s’animèrent d’un enthousiasme guerrier, et il s’écria :
— Eh bien ! seigneur alcade, il ne fallait rien moins que cette double nouvelle pour que vous fussiez ici le bienvenu parmi nous, soyez-le donc deux fois ! Barde, ajouta-t-il en se tournant vers le joueur de harpe, entonne un champ de guerre ; chante notre triomphe et les funérailles de nos ennemis. Et vous, Casillas, recevez mes remercîments pour l’exactitude de vos renseignements !
Casillas balbutia quelques excuses que le son de la harpe couvrit entièrement. Un coup frappé en dehors au volet de la salle fit tressaillir l’assemblée, et une voix aigre s’écria :
— Est-il vrai que mon ami Casillas soit déjà de retour ?
Je reconnus mon hôte le sacristain. C’était lui en effet ; il se précipita dans la salle, tandis que l’alcade s’esquivait sans bruit.
— Que vient-on de m’apprendre ? s’écria le sacristain en se jetant avec effusion dans les bras de Casillas. — Que tu arrives à l’instant ! mais qu’as-tu donc ? que signifient ces gouttes de sang que j’aperçois sur le collet de ta chemise ?
— Ce n’est rien, répondit Casillas en se dégageant vivement de l’étreinte de son ami.
— Mais si, parbleu ! c’est quelque chose ; on dirait un coup de couteau : serais-tu dangereusement blessé ?
— Ce n’est rien, te dis-je, reprit Casillas en remontant sa cravate ; c’est une épine qui m’a déchiré le cou.
Et il me sembla entendre sa voix et voir sa main trembler. — Tu sais, dit-il au sacristain, que les Hiaquis sont à nos portes ?
Le sacristain eut, à cette nouvelle, l’air d’un homme qui trouve le mot d’une énigme longtemps cherchée, et s’écria :
— Oh ! mon ami, je m’explique maintenant la disparition de tes trois vaches !
— De mes vaches !… dit Casillas alarmé.
— Oui, tu sais, les dernières, les seules que nous n’eussions pas perdues au Monte. — Eh bien ! je le vois à présent, ce sont les maraudeurs indiens qui les ont volées.
En soutenant cette assertion avec une rare impudence, le sacristain m’aperçut, me salua, et reprit vivement :
— Quand je dis qu’elles sont perdues, tu vas voir… Dès que je sus qu’elles avaient disparu, je me mis à leur recherche. Les traces étaient faciles à suivre, car il y en avait une qui boitait. Tout à coup les traces disparaissent ; heureusement, à quelque distance de là, ta bonne étoile me les fait retrouver, mais déjà dépecées. C’est ainsi que tu les verras à la maison en cecina[14], comme ce cavalier a pu les voir, dit-il en me désignant.
[14] Viande découpée en lanières et séchée au soleil, ainsi que je l’ai dit en commençant.
— Mais les mouches ne les ont pas mangées, j’espère ? s’écria Casillas.
— Oh ! reprit le sacristain d’un air de dignité offensée.
— Parbleu ! dit Casillas d’un air de mauvaise humeur, je craignais qu’il n’en fût de mes vaches comme de cette partie de panocha[15] que tu avais achetée avec mon argent, et que les ravets[16] ont mangée pendant mon absence.
[15] Cassonade en petits pains dont on fait un grand commerce en Sonora.