CONSIDERATIONS
POLITIQUES
SUR LES
COUPS D’ESTAT.

Par Gabriel Naudé, Parisien.

Sur la Copie de Rome.

M DC LXVII.

AU LECTEUR.

Ce livre n’ayant esté composé que pour la satisfaction d’un particulier, on n’en fit imprimer que 12 exemplaires, qui n’ont paru que dans fort peu de Cabinets où ils ont toujours tenu le premier rang entre les pieces curieuses ; mais comme le hazard m’en a donné une copie, j’ay cru que je n’obligerois pas peu le public en luy donnant un thresor qui n’estoit possedé que de fort peu de personnes ; cela joint au merite de l’auteur & à celuy de l’ouvrage, à qui on faisoit tort de ne les pas faire connoistre, m’ont obligé à le mettre sous la presse, & à inserer à la fin de chaque page la traduction Françoise des citations Greques, Latines & Italiennes qui sont dans le corps du livre, afin de faire connoistre le merite de l’œuvre à plus de personnes, & donner au livre la seule perfection qui sembloit y manquer ; ceux qui le liront admireront ce Traité & me sçauront bon gré de leur avoir fait part d’une piece si rare. Adieu.

Ce livre n’a pas esté composé pour plaire à tout le monde, si l’Auteur en eust eu le dessein, il ne l’auroit pas écrit du stile de Montagne & de Charon, dont il sçait bien que beaucoup de personnes se rebuttent à cause du grand nombre des citations Latines. Mais comme il ne s’est mis à le faire que par obeïssance, il a esté obligé de coucher sur le papier les mêmes discours, & de rapporter les mêmes autoritez dont il s’estoit servy en parlant à son Eminence. Aussi n’est-ce pas pour rendre cet ouvrage public qu’il a esté mis sous la presse ; elle n’a roulé que par le commandement, & pour la satisfaction de ce grand Prelat, qui n’a ses lectures agréables que dans la facilité des livres imprimez : Et qui pour cette cause a voulu faire tirer une douzaine d’exemplaires de celuy-cy, au lieu des copies manuscrites qu’il en faudroit faire. Je sçay bien que ce nombre est trop petit pour permettre que ce livre soit veu d’autant de personnes que le Prince de Balzac & le Ministre de Sillion. Mais comme les choses qu’il traitte sont beaucoup plus importantes, il est aussi fort à propos qu’elles ne soient pas si communes. Et en un mot l’Auteur n’a eu autre but que la satisfaction de son Eminence, tant pour composer, que pour publier cet ouvrage.

A l’Auteur.

L’un s’émerveillera de vous voir en jeunesse

Déja tout posseder, ce que l’antiquité,

Se travaillant sans fin dans son infinité,

A peine a sceu tirer des Tresors de sagesse.

Un autre admirera l’heroïque hardiesse,

Dont voulant rétablir icy la liberté,

Vous combatés si bien contre la fausseté,

Même dedans la place où elle est la Maitresse.

Bref, dans vostre discours chacun admirera

Une diversité des merveilles qu’il a ;

Mais voicy celle-là qu’entre autres j’ay trouvée :

C’est que sçachant si bien le naturel des Grands,

Leur maxime & leurs Coups, vous soyez si long-temps

Resté dans une vie innocente & privée.

Jac. Bouchard, à Rome.

A MONSEIGNEUR, L’EMINENTISSIME
CARDINAL
DE BAGNI,
mon tres-bon & tres-honoré
Maistre.

[1]Non equidem hoc studeo, bullatis ut mihi nugis

Pagina turgescat dare pondus idonea sumo :

Secreti loquimur, tibi nunc, hortante camœna,

Excutienda damus præcordia.

(Pers. Sat. 5.)

[1] Je n’ay point essayé d’enfler mes ouvrages de sornettes boufies qui ne font que de la fumée. Je vous parle confidemment, & la muse me sollicite de vous découvrir le fond de mon ame.

Monseigneur,

Puis que vous estes maintenant à Rome, joüissant des honneurs qui servent de recompense à vos merites, & vivant dans le repos que les fonctions publiques heureusement exercées en sept Gouvernemens, une Vice-legation, & deux Nonciatures vous y ont acquis : je n’ay pas cru pouvoir mieux employer le loisir duquel vostre bien-veillance & vostre bonté extraordinaire m’y font pareillement joüir, qu’en vous entretenant des plus relevées Maximes de la Politique, & de ces grandes affaires d’Estat, en la conduite desquelles V. E. a tellement fait remarquer sa prudence, que les plus grands Genies qui gouvernent presentement toute l’Europe, en sont demeurez remplis d’étonnement, & n’ont jamais mieux reüssi aux deliberations & entreprises les plus difficiles, que lors qu’ils les ont maniées suivant les bons & genereux avis qu’il vous a pleu de leur en donner, Adeò

[2]Nil desperandum Teucro duce & auspice Teucro !

(Horat. l. 1. carm. Ode 7.)

[2] Aussi ne faut-il point desesperer, puisque Teucer marche à la teste, il ne faut rien craindre aussi sous le bonheur de sa conduite.

Chapitre I.
Objections que l’on peut faire contre ce discours avec les Réponses necessaires.

Mais à grand peine, Monseigneur, ay-je tracé les premieres lignes de ce Discours, que je me treuve renfermé entre deux puissantes difficultez, capables à mon avis d’empécher toute autre personne qui auroit moins de courage & d’affection que moy, de passer outre, & de glacer le sang des plus échauffez à la recherche de ces Resolutions, non moins perilleuses que extraordinaires. Car si le judicieux Poëte Horace (Ode 1. lib. 2.) disoit ingenûment à son amy Pollio, qui vouloit écrire l’histoire des guerres civiles arrivées de son temps,

[3]Periculosæ plenum opus aleæ

Tractas, & incedis per ignes

Suppositos cineri doloso.

[3] Vostre ouvrage est perilleux, & vous marchez sur des feux cachés sous une cendre trompeuse.

Quel bon succés peut-on attendre de cette mienne entreprise beaucoup plus difficile & temeraire : veu que pour ne rien dire du danger qu’il y a de vouloir déchiffrer les actions des Princes, & faire voir à nud ce qu’ils s’efforcent tous les jours de voiler avec mille sortes d’artifices ; il y en a encore deux autres de non moindre consequence ; l’un desquels je puis en quelque façon apprehender pour ce qui regarde & touche vostre personne ; comme aussi rencontrer l’autre en ce qui concerne la mienne.

Et pour ce qui est du premier je dirois volontiers avec le Poëte qui a si bien traitté la Philosophie dans ses beaux vers, qu’il est maintenant le seul & unique soustien de sa secte :

[4]Illud in his rebus vereor, ne forte rearis,

Impia te rationis inire elementa, viamque

Indugredi sceleris.

(Lucret. lib. 1.)

[4] J’apprehende que de ce pas il ne vous viene en l’esprit que vous estes dans les elemens de l’impieté, & que vous entrez dans la voie du crime.

Au moins devrois-je craindre à bon droit de blesser les oreilles de V. E., d’effaroucher ses yeux, & de troubler la douceur & facilité de sa nature, aussi-bien que le repos & l’intégrité de sa conscience, par le recit de tant de fourbes, de tromperies, violences & autres semblables actions injustes (comme elles semblent de premier abord) & tyranniques, qu’il me faudra cy-aprés deduire, expliquer & defendre.

Que si Enée, l’un des plus resolus Capitaines de l’antiquité, fut tellement émeu de commiseration au seul recit qu’il luy falloit faire devant la Reyne de Carthage, du sac & des ruïnes de la Ville de Troye qu’il ne le put commencer que par ces paroles :

[5]Quanquam animus meminisse horret, luctuque refugit.

(Virgil. Æn. 2.)

[5] Bien que mon ame ait horreur de s’en souvenir, & qu’elle s’éloigne de tout son pouvoir de la seule pensée d’un deuil si sensible.

Et si un certain Empereur qui n’a toutefois pû éviter le surnom de Cruel, dit un jour au Prevost, qui luy faisoit signer la condamnation de deux pauvres miserables : [6]Utinam nescirem literas : (Senec. lib. 2. de clem.) Ne pourriez-vous pas souhaitter avec plus de raison de n’avoir jamais veu ce discours ; puis qu’il ne vous doit entretenir que de ce qui est le moins convenable à vostre grande humanité, candeur & bien-veillance ? Et puis ne ferois-je pas beaucoup mieux de suivre le conseil de Salomon, [7]coram Rege tuo noli videri sapiens, & vivre dans la continuation des estudes esquelles j’ay esté nourri dés ma jeunesse, que de paroistre devant vous avec ces conceptions extravagantes, comme Diognotus fit avec les siennes devant Alexandre, pour se faire estimer un grand Ingenieur & Architecte ? veu principalement que je puis apprehender d’avoir pareille issuë de ce raisonnement, qu’eut le Grammairien Phormion de celuy de l’art militaire qu’il fit devant Annibal, estimé le premier Capitaine de son temps ? [8]Omnes siquidem videmur nobis saperdæ, festivi, belli, quum simus copreæ. (Varro.)

[6] Pleût à Dieu que je n’eusse aucune connoissance des lettres.

[7] Ne veuille pas faire le sage devant ton Roy.

[8] Veu même qu’il nous semble à tous que nous sommes sages, plaisans & beaux, quoique nous ne soyons que des boufons.

Et à la verité quand je viens à considerer le peu de moyens que j’ay pour me bien acquiter de cette entreprise, qui est la seconde difficulté, que j’ay presque envie de ne point passer outre & de m’en déporter entierement ; afin de ne point encourir la censure que Phœbus donna en pareille rencontre à son fils dans le Poëte,

[9]Magna petis, Phaëton, & quæ non viribus ipsis

Munera conveniunt.

(Ovid. in Met.)

[9] Tu demandes des choses grandes, Phaëton, & des dons qui ne sont pas proportionnés à tes forces.

Aussi fit-il une cheute memorable pour s’estre approché trop prés du Soleil ; & plusieurs qui n’avoient pas moins de temerité ont signalé leur perte par la trop grande hardiesse de leur entreprise. Et moy qui suis encore tout nouveau en ces exercices,

[10]Ense velut nudo parmaque inglorius alba.

(Virgil. Æn. 9.)

[10] Comme portant une épée à la main avec une rondache blanche, pour ne m’estre point encore signalé dans le peril.

Oseray-je bien me mesler de ces sacrifices, plus cachez que ceux de la Déesse Eleusine, sans y estre initié ? Avec quelle asseurance pourray-je entrer dans le fond de ces affaires, penetrer les cabinets des Grands, passer au sanctuaire où se forment tous ces hardis desseins, sans avoir eu l’addresse & la communication de ceux qui les conduisent ? Certes je pardonnerois volontiers à celuy qui me voyant en cette resolution, jugeroit incontinent, que ce seroit violenter la nature, laquelle ne passe jamais si promptement d’une extremité à l’autre ; ou pour en parler plus moderément, que ce seroit avec beaucoup plus de hardiesse que de raison, vouloir singler sur les plus hautes mers sans Boussole, & s’engager dans un labyrinthe de ruses, & de subtilitez infinies, sans avoir en main le filet de cette science pour s’en déveloper avec le succés d’une issuë favorable. Et ce d’autant plus volontiers qu’il n’en est pas icy, comme de ceux qui envisagent avec beaucoup moins de difficulté le Soleil, qu’ils sont plus éloignez de sa face ; ou bien comme de ces peintres, dont ceux qui ont la veuë courte, font d’ordinaire les plus excellens Tableaux : mais plustost que cette Prudence Politique est semblable au Prothée, duquel il nous est impossible d’avoir aucune connoissance certaine, qu’aprés estre descendus [11]in secreta senis, & avoir contemplé d’un œil fixe & asseuré, tous ses divers mouvemens, figures & metamorphoses, au moyen desquelles

[11] Dans les secrets de ce vieillard.

[12]Fit subito sus horridus, atraque Tigris,

Squammosusque Draco, & fulva cervice Leæna.

(Virgil. in Georg. IV.)

[12] Tout d’un coup il vous presente l’horreur d’un sanglier, il se couvre de la peau noire d’un tygre, des écailles d’un dragon, & du poil roux d’une lionne.

Toutefois comme le jeune Aristée ne fut point détourné par les grandes difficultez que luy proposoit Arethuse, d’entreprendre son voyage, & d’obtenir en suite toute sorte de contentement : Aussi les precedentes n’auront pas plus de force en mon endroit, & mille autres davantage ne me pourroient empescher, qu’aprés m’estre avisé du conseil que donne Pline le jeune, [13]tutius per plana, sed humilius & depressius iter ; frequentior currentibus quàm reptantibus lapsus ; sed & his non labentibus nulla laus, illis nonnulla laus etiamsi labantur, je ne fournisse entierement la carriere du dessein que je me suis proposé.

[13] Les chemins unis sont bien plus assurez, mais aussy plus bas & plus ravalez ; ceux qui courent tombent bien plus souvent que ceux qui marchent bellement ; mais ceux-cy ne remportent aucune loüange quoi qu’ils ne tombent pas, au lieu que ceux-là en acquierent en quelque façon encore bien qu’ils tombent.

C’est pourquoy, Monseigneur, pour répondre aux deux difficultez que je me suis faites cy-dessus ; & à celle qui regarde V. E. premierement, il ne faut point apprehender que cette doctrine heurte tant soit peu vostre pieté, ou trouble aucunement le repos & l’integrité de vostre conscience, comme il semble de premier abord, que ces trois vers de Lucrece le veüillent persuader : le Soleil épand sa lumiere sur les choses les plus viles & abjectes sans en estre gasté ou noircy,

[14]Nec quia forte lutum radiis ferit, est ideo ipse

Fœdus ; non sordet lumen quum sordida tangit.

(Paling. in Scorp.)

[14] Bien que de ses rayons il puisse toucher de la bouë, il n’en est pas pour cela soüillé ; la lumiere ne se soüille point quand elle touche des choses sales.

Les Theologiens ne sont pas moins religieux pour sçavoir en quoy consistent les heresies ; ny les Medecins moins preud’hommes, pour connoistre la force & la composition de tous les venins. Les habitudes de l’entendement sont distinguées de celles de la volonté, & les premieres appartiennent aux sciences, & sont toujours loüables, les secondes regardent les actions morales, qui peuvent estre bonnes ou mauvaises. Tritheme & Pererius ont monstré qu’il estoit expedient qu’il y eust des Magiciens, & que l’on sceust au vray le moyen d’invoquer les demons, pour convaincre par l’apparition d’iceux l’incredulité des Athées : Les soldats vont d’ordinaire aux exercices pour apprendre à bien manier la picque, & à tirer du mousquet ; afin de pouvoir avec plus d’artifice & d’industrie, tuër les hommes & détruire leurs semblables : mais ils ne s’en servent neanmoins que contre les ennemis de leur Prince, ou de la patrie : Les meilleurs Chirurgiens n’estudient autre chose qu’à pouvoir dextrement couper bras & jambes, & ce pour le salut des malades,

[15]Truncantur & artus,

Ut liceat reliquis securum degere membris.

(Claud. 2. in Eutrop.)

[15] On coupe certains membres, afin de garantir les autres par le retranchement de ceux-là.

Pourquoy doncque sera-t-il defendu à un grand Politique, de sçavoir hausser ou baisser, produire ou resserrer, condamner ou absoudre, faire vivre ou mourir, ceux qu’il jugera expedient de traitter de la sorte, pour le bien & le repos de son Estat.

Beaucoup tiennent que le Prince bien sage & avisé, doit non seulement commander selon les loix ; mais encore aux loix même si la necessité le requiert. Pour garder justice aux choses grandes, dit Charon, il faut quelquefois s’en détourner aux choses petites, & pour faire droit en gros, il est permis de faire tort en détail.

Que si l’on m’objecte qu’il n’est pas toutefois à propos de discourir de ces choses, & que c’est proprement mettre [16]gladium ancipitem in manu stulti, que de les enseigner ; je répondray à cela, que les méchans peuvent abuser de tout ce qu’il y a de meilleur en ce monde, & faire comme les mouches bastardes & frelons, qui convertissent les plus belles fleurs en amertume : Les Heretiques trouvent les fondemens de leur impieté dans la Sainte Ecriture : Les Paracelsistes abusent du texte d’Hippocrate pour établir leurs songes : Les Avocats citent le Code & les Pandectes, pour defendre les plus coupables ; & neanmoins l’on n’a jamais songé à supprimer ces Livres : l’épée peut aussi-tost offenser que defendre, le vin aussi-tost enyvrer que nourir, les remedes aussi-tost tuër que guerir ; & personne toutefois n’a encore dit que leur usage ne fust tres-necessaire. C’est une loy commune à toutes les choses, qu’estant instituées à bonne fin, l’on en abuse bien souvent : la Nature ne produit pas les venins pour servir aux poisons, & à faire mourir les hommes, parce qu’en ce faisant elle se détruiroit elle-même : mais c’est nostre propre malice qui les convertit en cet usage, [17]Terra quidem nobis malorum remedium genuit, nos illud vitæ fecimus venenum. (Plin. lib. 18. cap. 1.)

[16] Une épée à deux tranchans entre les mains d’un fol.

[17] La terre nous a bien produit des remedes pour soulager nos maux ; mais nous les avons convertis en poison pour nous oster la vie.

Mais il faut encore passer outre, & dire que la malice & la depravation des hommes est si grande, & les moyens desquels ils se servent pour venir à bout de leurs desseins si hardis & dangereux, que de vouloir parler de la Politique suivant qu’elle se traitte & exerce aujourd’huy, sans rien dire de ces Coups d’Estat, c’est proprement ignorer la Pedie, & le moyen qu’enseigne Aristote dans ses Analytiques, pour parler de toutes choses à propos, & suivant les principes & demonstrations qui leur sont propres & essentielles, [18]est enim pædiæ inscitia nescire, quorum oporteat quærere demonstrationem, quorum verò non oporteat : comme il dit en sa Metaphysique. C’est pourquoy Lipse & Charon, bien qu’ils ne fussent pas des Timons & Mysantropes, ont voulu traitter de cette partie, pour ne point laisser leurs ouvrages imparfaits : Et le même Aristote qui n’avoit pas accoustumé de rien faire [19]ἀπαιδεύτως, lors qu’il a traitté de la Politique & des gouvernemens opposez à la Monarchie, Aristocratie & Democratie, qui sont la tyrannie, l’olygarchie & l’ochlocratie, il donne aussi-bien les preceptes de ces trois vicieux que des legitimes. En quoy il a esté suivi par Saint Thomas en ses Commentaires, où aprés avoir blasmé & dissuadé par toutes raisons possibles la domination tyrannique, il donne neanmoins les avis & les regles communes pour l’établir, au cas que quelqu’un soit si méchant que de le vouloir faire. Et qu’ainsi ne soit, voila ses propres mots tirez du Commentaire sur le cinquiéme des Politiques texte XI. [20]Ad salvationem tyrannidis, expedit excellentes in potentia vel divitiis interficere, quia tales per potentiam quam habent possunt insurgere contra Tyrannum. Iterum expedit interficere sapientes, tales enim per sapientiam suam possunt invenire vias ad expellendam tyrannidem, nec scholas, nec alias congregationes, per quas contingit vacare circa sapientiam permittendum est, sapientes enim ad magna inclinantur, & ideò magnanimi sunt, & tales de facili insurgunt. Ad salvandam tyrannidem oportet quod Tyrannus procuret, ut subditi imponant sibi invicem crimina & turbent se ipsos, ut amicus amicum, & populus contra divites, & divites inter se dissentiant, sic enim minus poterunt insurgere propter eorum divisionem : oportet etiam subditos facere pauperes, sic enim minus poterunt insurgere contra Tyrannum. Procuranda sunt vectigalia, hoc est exactiones multæ, magnæ, sic enim cito poterunt depauperari subditi. Tyrannus debet procurare bella inter subditos, vel etiam extraneos, ita ut non possint vacare ad aliquid tractandum contra tyrannum. Regnum salvatur per amicos, tyrannus autem ad salvandam tyrannidem non debet confidere amicis. Et au texte suivant qui est le XII, voila comme il enseigne l’hypocrisie & la simulation : [21]Expedit tyranno ad salvandam tyrannidem, quod non appareat subditis sævus seu crudelis, nam si appareat sævus reddit se odiosum ; ex hoc autem facilius insurgunt in eum : sed debet se reddere reverendum propter excellentiam alicujus boni excellentis, reverentia enim debetur bono excellenti ; & si non habeat bonum illud excellens, debet simulare se habere illud. Tyrannus debet se reddere talem, ut videatur subditis ipsos excellere in aliquo bono excellenti, in quo ipsi deficiunt, ex quo eum revereantur. Si non habeat virtutes secundum veritatem, faciat ut opinentur ipsum habere eas.

[18] Car c’est ignorer la pedie, que de ne sçavoir pas de quelles choses il faut ou ne faut pas chercher la demonstration.

[19] Sans en estre bien informé.

[20] Pour le maintien de la tyrannie, il faut faire mourir les plus puissans & les plus riches, parce que de telles gens se peuvent soulever contre le Tyran par le moyen de l’autorité qu’ils ont. Il est aussi necessaire de se defaire des grands esprits & des hommes sçavans, parce qu’ils peuvent trouver, par leur science, le moyen de ruïner la tyrannie ; il ne faut pas même qu’il y ait des écoles, ni autres congregations par le moyen desquelles on puisse apprendre les sciences, car les gens sçavans ont de l’inclination pour les choses grandes, & sont par consequent courageux & magnanimes, & de tels hommes se soulevent facilement contre les Tyrans. Pour maintenir la tyrannie, il faut que le Tyran fasse en sorte que ses sujets s’accusent les uns les autres, & se troublent eux-mêmes, que l’ami persecute l’ami, & qu’il y ait de la dissension entre le menu peuple & les riches, & de la discorde entre les opulens. Car en ce faisant ils auront moins de moyen de se soulever à cause de leur division. Il faut aussi rendre pauvres les sujets, afin qu’il leur soit d’autant plus difficile de se soulever contre le Tyran. Il faut établir des subsides, c’est à dire des grandes exactions & en grand nombre, car c’est le moyen de rendre bientost pauvres les sujets. Le Tyran doit aussi susciter des guerres parmy ses sujets, & même parmy les étrangers, afin qu’ils ne puissent negotier aucune chose contre lui. Les Royaumes se maintienent par le moyen des amis, mais un Tyran ne se doit fier à personne pour se conserver en la tyrannie.

[21] Il ne faut pas qu’un Tyran, pour se maintenir dans la tyrannie, paroisse à ses sujets estre cruel, car s’il leur paroît tel il se rend odieux, ce qui les peut plus facilement faire soulever contre lui : mais il se doit rendre venerable pour l’excellence de quelque eminente vertu, car on doit toute sorte de respect à la vertu ; & s’il n’a pas cette qualité excellente il doit faire semblant qu’il la possede. Le Tyran se doit rendre tel, qu’il semble à ses sujets qu’il possede quelque eminente vertu qui leur manque, & pour laquelle ils lui portent respect. S’il n’a point de vertus en effet ; qu’il fasse en sorte qu’ils croient qu’il en ait.

Voila certes des preceptes bien estranges en la bouche d’un Saint, & qui ne different en rien de ceux de Machiavel & de Cardan, mais qui se peuvent toutefois sauver par ces deux raisons assez probables & legitimes. La premiere est, que ces maximes estant ainsi declarées & éventées, les sujets peuvent plus facilement reconnoistre quand les deportemens de leurs Princes tendent à établir une Domination Tyrannique ; & consequemment y donner ordre : tout de même que les mariniers se peuvent plus facilement retirer à l’abry, lors qu’ils ont preveu l’orage & la tempeste, par les signes que les routiers & pilotages leur en fournissent. La seconde, parce qu’un Tyran qui veut sans conseil & avis establir sa domination,

[22]Cuncta ferit, dum cuncta timet grassatur in omnes,

Ut se posse putent.

(Claudian.)

[22] Frape tout & n’épargne personne, & quand il craint le plus, c’est pour lors qu’il attaque tout le monde, afin qu’on croie qu’il est bien puissant.

& ressemble quelquefois au loup, lequel estant entré dans la bergerie, & pouvant se rassasier & appaiser sa faim sur une seule brebis, ne laisse pourtant d’égorger toutes les autres ; où au contraire s’il y procede avec jugement, & suivant les preceptes de ceux qui sont plus avisez & moins passionnez que luy, il se contentera peut-estre d’abatre comme Tarquin les testes des pavots plus élevez, ou comme Thrasibule & Periandre les esprits qui paroissent par dessus les autres ; & ainsi le mal qui ne se peut éviter le rendra beaucoup plus doux & supportable.

D’ailleurs il ne faut pas craindre que le narré de tous ces tragiques accidens puisse offenser les oreilles de V. E. ou troubler tant soit peu la douceur & facilité de vostre nature. L’entiere connoissance que vous vous estes acquise des affaires Politiques, la longue pratique & experience que vous avez de la Cour des plus grands Monarques, où ces Machiavellismes sont assez frequens, ne permettent pas que l’on vous prenne pour apprenty à les connoistre. Et puis, encore que la justice, & la clemence soient deux vertus bien sortables à un grand homme ; il n’est pas toutefois à propos qu’il ait pareille inclination à la misericorde : Seneque en donne cette raison, en son traitté de la Clemence, (lib. 2. c. 5.) [23]Quemadmodum, dit-il, Religio deos colit, superstitio violat, clementiam mansuetudinemque omnes boni præstabunt, misericordiam autem vitabunt ; est enim vitium pusilli animi ad speciem alienorum malorum subsidentis. Or ce seroit un crime de penser qu’il y eût rien en V. E. de vil, rempant & abject, d’autant que s’il est vray, comme dit le même, que [24]nihil æque hominem quàm magnus animus decet ; avec combien plus de raison, cet esprit fort se doit-il rencontrer en V. E. pour accompagner dignement, & rehausser cette grande dignité qu’elle soustient, non seulement de Prince de l’Eglise, mais encore de principal conseiller de sa Sainteté, & quasi de tous les plus puissans Princes d’Europe ; [25]Magnam enim fortunam magnus animus decet, qui nisi se ad illam extulit, & altior stetit ; illam quoque infra terram deducit ; au moins fait-il qu’elle en est administrée avec beaucoup moins d’autorité & de reputation. Ainsi voyons nous dans les histoires que le Roy Epiphanes, pour avoir méprisé sa dignité, & ne s’estre pas gouverné en Roy, fut surnommé l’Insensé : & que Ramire d’Arragon, qui n’avoit quitté toutes les façons de faire des Moines, en sortant du Convent pour prendre la Couronne, fut grandement mocqué & méprisé de tous ses Courtisans. Nostre temps même nous fournit les exemples d’un Roy de la grande Bretagne, lequel [26]è stato schernito & besseggiato per haver voluto comporte libri & fare del letterato ; (Tassoni lib. 7. cap. 4.) & de Henry III, tant chanté & remarqué dans nos Histoires modernes, lequel pour avoir vescu parmy les Moines, & dans un excés de devotion mal reglée, abandonnant son Sceptre & le Gouvernement de son Estat, donna sujet au Pape Sixte V, de dire : Ce bon Roy fait tout ce qu’il peut pour estre Moine, & moy j’ay fait tout ce que j’ay pû pour ne l’estre point. Et pour ce un des meilleurs avis que donna jamais Monsieur de Villeroy à Henry le Grand, qui avoit vescu en soldat & carrabin pendant les guerres qui se firent à son advenement à la Couronne, fut, lors qu’il luy dit, qu’un Prince qui n’estoit pas jaloux des respects de sa Majesté, en permettoit l’offense & le mépris. Que les Roy ses predecesseurs dans les plus grandes confusions avoient toujours fait les Roys : qu’il estoit temps qu’il parlast, écrivist & commandast en Roy. Mais à quoy bon chercher des exemples chez les Princes étrangers, puis que l’histoire de ceux qui ont gouverné la Ville où se treuve à present V. E. nous represente deux Souverains Pontifes, qui pour n’avoir accompagné cette grandeur de leur dignité supreme avec celle de l’esprit, servent encore de fables & de sujet de médisance, & de risée à la posterité : la grande pieté & religion qu’ils portoient empreinte sur leur face n’ayant pas eu le pouvoir d’empescher, que Masson ne dit du premier, qui fut Celestin cinquiéme, [27]Vir fuit simplex, nec eruditus, & qui humana negotia ne capere quidem posset. (in Episcop. Rom.) Et Paul Jove du second, en parlant d’une certaine sorte de poisson, qui estoit beaucoup encherie pendant son Pontificat : [28]Merluceo plebeio admodum pisci, Hadrianus sextus sicuti in Republica administranda hebetis ingenii, vel depravati judicii, ita in esculentis insulsissimi gustus, supra mediocre pretium ridente toto foro Piscatorio jam fecerat. (Libr. de piscib. Rom.) En quoy neanmoins il s’est monstré beaucoup plus retenu & moderé, que Pierre Martyr, non l’Heretique de Florence, mais le Protonotaire Apostolique natif d’une petite bourgade du Duché de Milan, lequel avoit dit en parlant de l’élection de ce même Pape : [29]Cardinalibus hoc loco accidit quod in fabulis de Pardo ac Leone super Agno raptando scribitur ; sortibus illis strenuè se dilacerantibus, quodcumque quadrupes iners aliud prædæ se dominum fecit. De maniere qu’il faut éviter les grandes charges, ou les administrer avec une force & generosité d’esprit si relevée par dessus le commun, qu’elle soit capable de donner envie à la Fortune de la seconder, & favoriser en toutes ses entreprises : la Maxime estant tres-asseurée, que quiconque apporte ce principe & fondement, qu’il faut bien souvent avoir de la nature ([30]bona enim mens, nec emitur, nec comparatur, dit Seneque) à la conduite de son bonheur, il ne peut manquer d’estre le propre ouvrier & createur de sa fortune ; [31]Sapiens pol ipse fingit Fortunam sibi. (Plaut. in Trinum.) Alexandre se propose-t-il, quoyque jeune & tres-mal fourny d’argent & de soldats, de subjuguer les Perses, & de passer jusques aux Indes, il en vient à bout. Cesar entreprend-il de gouverner seul cette grande Republique qui commandoit à toutes les autres, il en treuve le moyen. Deux Pastres Romulus & Tammerlan ont-ils volonté de fonder deux puissans Empires, ils l’executent ; Mahomet se veut-il faire de Marchand Prophete, & de Prophete Souverain d’une troisiéme partie du Monde, il luy reüssit : Et quel pensez-vous, Monseigneur, avoir esté le principal ressort qui a causé tous ces merveilleux effets, nul autre en verité, sinon celuy que Juvenal nous enseigne de toujours mettre & placer entre les premiers de nos souhaits avec son [32]fortem posse animum. (Satyr. 10.) Or de vouloir maintenant specifier quelles sont les parties qui bastissent, & composent ce fort esprit, ce seroit vouloir enchasser un discours dans un autre, & faire comme Montaigne, qui suit plustost les caprices de sa phantaisie, que les titres de ses Essais. Il suffit pour le present de dire, que l’une des premieres & plus necessaires pieces, est de penser souvent à ce dire de Seneque : [33]O quam contempta res est homo, nisi supra humana se erexerit : (In proœm. nat. quæst.) C’est à dire, s’il n’envisage d’un œil ferme & asseuré, & quasi comme estant sur le dongeon de quelque haute tour, tout ce Monde, se le presentant comme un theatre assez mal ordonné, & remply de beaucoup de confusion, où les uns jouënt des comedies, les autres des tragedies, & où il luy est permis d’intervenir [34]tanquam Deus aliquis ex machina, toutes fois & quantes qu’il en aura la volonté, ou que les diverses occasions luy pourront persuader de ce faire. Que si par avanture, Monseigneur, il vous semble extraordinaire, & hors de saison de mon âge, & peut-estre aussi de la bien-seance de ma condition, que je me fasse si resolu en ces matieres fort chatoüilleuses & delicates d’elles-mêmes, & beaucoup plus encore en la bouche d’un jeune homme, lequel est appellé par Horace, (de Arte Poët.) [35]Utilium tardus provisor, & n’a pas accoustumé de s’adonner à des estudes si serieuses & importantes,

[36]Quæque decent longa decoctam ætate senectam.

[23] Ainsy comme la religion revere les Dieux, & que la superstition les offense, tous les gens de bien embrasseront la clemence & la douceur ; mais ils éviteront la compassion. Car c’est une marque d’un cœur bas, & d’un esprit foible, de se laisser toucher aux maux que l’on voit souffrir aux autres.

[24] Qu’il n’y a rien qui soit si bienseant à un homme qu’un grand courage.

[25] Car pour ménager une grande fortune il faut un grand esprit, & tel que s’il ne s’est élevé jusques à elle & ne s’est placé au dessus, il la renverse & la met plus bas que la terre.

[26] A esté méprisé & moqué pour avoir voulu composer des livres, & faire l’homme de lettres.

[27] Ce fut un homme simple, sans erudition, & qui ne pouvoit pas même comprendre les affaires humaines.

[28] Adrien sixiéme qui avoit le goust insipide pour toutes sortes de viandes aussi-bien que l’esprit hebeté, & le jugement depravé pour l’administration de la Republique, avoit déja mis un prix excessif au Merlus, qui est un poisson assés commun, ce qui attira la risée de tout le marché aux poissons.

[29] Il arriva en ce rencontre aux Cardinaux ce que la fable raconte du Leopard & du Lion sur l’enlevement d’un agneau ; que pendant que ces deux genereux animaux se déchiroient en disputant vaillamment à qui auroit la proye, une autre beste à quatre pieds, des plus brutes & lâches, s’en rendit la maitresse.

[30] Car on ne peut acheter l’esprit, ni l’acquerir par aucune autre voie.

[31] En verité l’homme sage se fabrique sa fortune lui-même.

[32] Demandés un fort esprit qui soit gueri des craintes de la mort.

[33] O que l’homme est une chose méprisable, s’il ne s’éleve au dessus des choses humaines.

[34] Comme quelque divinité qui sort d’une machine.

[35] Negligent aux choses qui lui sont utiles.

[36] Et qui convienent à la vieillesse consumée dans l’âge.

Je puis premierement répondre à V. E. que l’âge auquel je me treuve, n’est aucunement disproportionné à la matiere & au sujet que je traitte. Le Poëte qui a le premier proféré ces deux beaux vers,

[37]Optima quæque dies miseris mortalibus ævi

Prima fugit, subeunt morbi tristisque senectus.

(Virgil. 3. Georg.)

[37] Le meilleur de nos jours passe & fuit le premier : les maux marchent ensuite & la triste vieillesse.

passeroit à un besoin pour garend & caution de mon dire, puis qu’il luy donne une si belle epithete ; sur lequel Seneque voulant glosser à sa mode, [38]Quare optima ? dit-il, quia juvenes possumus facilem animum, & adhuc tractabilem ad meliora convertere ; quia hoc tempus idoneum est laboribus, idoneum agitandis per studia ingeniis. (Epist. 108.) Et si beaucoup de personnes ont executé plusieurs belles entreprises, auparavant la fleur de leur âge ; pourquoy me sera-t-il defendu de les suivre de loin, & de produire sinon des actions genereuses & relevées, au moins quelques fortes & hardies conceptions ? Veu principalement que je me suis toujours efforcé d’acquerir certaines dispositions d’esprit, qui ne m’y doivent pas estre maintenant inutiles. Car il est vray que j’ay cultivé les Muses sans les trop caresser ; & me suis assez plû aux estudes sans trop m’y engager : j’ay passé par la Philosophie Scholastique sans devenir Eristique, & par celle des plus vieux & modernes sans me partialiser,

[39]Nullius addictus jurare in verba magistri.

[38] Pourquoy le meilleur ? pource que nous pouvons beaucoup apprendre en nostre jeunesse, & faire tourner nostre ame encore facile & traitable du costé de la vertu ; parce que ce temps-là est le plus propre à supporter la peine, à exercer l’esprit dans l’estude & le corps dans le travail.

[39] Ne m’estant point obligé par serment, de suivre l’opinion d’aucun maistre.

Seneque m’a plus servi qu’Aristote ; Plutarque que Platon : Juvenal & Horace qu’Homere & Virgile : Montaigne & Charon que tous les precedens. Je n’ay pas eu la pratique du Monde, pour découvrir par effet les ruses & méchancetez qui s’y commettent, mais j’en ay toutefois veu une grande partie dans les Histoires, Satyres & Tragedies. Le Pedantisme a bien pû gagner quelque chose pendant sept ou huit ans que j’ay demeuré dans les Colleges, sur mon corps & façons de faire exterieures, mais je me puis vanter asseurément qu’il n’a rien empieté sur mon esprit. La Nature, Dieu mercy, ne luy a pas esté marastre, elle luy a donné une bonne base & fondement, la lecture de divers Auteurs l’a beaucoup aidé, mais celle du Livre de S. Anthoine luy a fourny ce qu’il a de meilleur. En suite de quoy je ne croy pas que V. E. puisse treuver mauvais qu’estant tout plein de zele & de bonne affection à son service, j’employe ces pensées qui me sont particulieres, pour honnestement le divertir : sans avoir dessein de rencontrer quelque Agamemnon, lequel me dise comme à ce jeune homme de Petrone qui venoit faire une longue declamation, [40]Adolescens, quoniam sermonem habes non publici saporis, & quod rarissimum est amas bonam mentem, non fraudabere arte secreta : (Init. Satyr.) Et je n’estime pas aussi de manquer d’occasion pour faire valoir mon petit talent dans la vie contemplative, à laquelle j’ay voüé & destiné tout le reste de la mienne, sans me vouloir empescher & empestrer dans l’active, sinon autant que le service de V. E. à laquelle j’ay fait le premier vœu d’obeïr, m’y pourroit engager.

[40] Jeune homme, parce que vos discours ont un agrément particulier, & que vous avez de la passion pour les bons esprits, ce qui est tres-rare, vous ne manquerés pas d’avoir de talens particuliers.

Reste doncques maintenant à voir, si je n’outrepasse point les bornes de ma capacité, en voulant traitter de ces choses autant éloignées semble-t-il de ma connoissance, que le jour l’est de la nuit ; qui est la derniere difficulté que je me suis proposé cy-dessus de resoudre. Et à cela je pourrois répondre brievement, que la difficulté seroit bientost vuidée, si l’on en vouloit passer par cet arrest de Seneque, [41]Paucis ad bonam mentem opus est literis. Mais pour en specifier quelque chose davantage, j’avoüe ingenûment que je n’ay point tant de presomption, & de bonne opinion de moy-même que de penser gagner le prix en cette course, où je suis encore tout nouveau. Neanmoins puis que suivant le dire du Poëte, (Horat. 1. Ep. 1.)

[42]Est aliquid prodire tenus, si non datur ultra ;

[41] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.

[42] C’est toujours faire quelque progrés, si on ne peut pas passer outre.

je feray quelque petit effort, & marcheray jusques à ce que je sois las ou hors du droit chemin, alors je me reposeray, & attandray quelque nouvelle connoissance ou instruction pour passer plus outre. Le bon homme Aratus qui n’entendoit pas grand’chose en l’Astrologie, fit toutefois un beau Livre de ses Phenomenes ; Celse qui n’estoit que pur Grammairien, a nonobstant composé un livre de grande importance en Medecine : Dioscoride estoit soldat, Macer Senateur, & tous deux ont fort bien écrit des plantes ; Hippodamus même de simple architecte & masson devint grand Politique, & auteur d’une Republique mentionnée par Aristote. Aussi j’ay toujours esté de cette opinion, que quiconque a tant soit peu de naturel & d’acquis par les estudes, il peut inferer & deduire de cinq ou six bons principes, toutes sortes de conclusions, comme Pline dit, que les Peintres anciens faisoient leurs plus belles pieces par le meslange de quatre ou cinq sortes de couleurs seulement. On peut aussi ajouster, que les sciences semblent estre comme enchainées, & cadenacées les unes avec les autres, & avoir une telle correspondance, que qui en possede une, possede aussi toutes celles qui luy sont subalternes. Et de plus que le siecle où nous sommes, semble beaucoup favoriser ce dessein, puis que l’on peut à peu prés sçavoir & découvrir tous les plus grands secrets des Monarchies, les intrigues des cours, les cabales des factieux, les pretextes & motifs particuliers, & en un mot, [43]quid Rex in aurem Reginæ dixerit, Quid Juno fabulata sit cum Jove, (Plaut.) par le moyen de tant de relations, memoires, discours, instructions, libelles, manifestes, pasquins, & semblables pieces secrettes, qui sortent tous les jours en lumiere, & qui sont en effet capables de mieux & plus facilement former, dégourdir, & deniaiser les esprits, que toutes les actions qui se pratiquent ordinairement és Cours des Princes, dont nous ne pouvons qu’à grand’peine connoistre l’importance, faute d’avoir penetré dans leurs causes, & divers mouvemens. Bref pour finir en peu de mots ce qui concerne le particulier de ma personne,

[44]Quod Cato, quod Curius sanctissima nomina quondam

Senserunt, non quid vulgus, plebsque inscia dicat,

Mente agito, atque mihi propono exempla bonorum.

(Paling. in Tauro.)

[43] Ce que le Roy a dit en secret à la Reine, & les discours que Junon a tenus à Jupiter.

[44] Je ne pense point à ce que pourra dire le vulgaire, & la populace ignorante, mais je medite sur les sentimens qu’ont eu jadis Caton & Curius, dont les noms sont en grande veneration, & me propose toujours l’exemple des gens de bien.

Il est bien vray que ce dessein estant un des plus relevez que l’on puisse choisir en toute la Politique, il en sera d’autant plus difficile ; mais aussi me fait-il esperer que la fin en sera plus glorieuse ; pour moy je me suis toujours plû de dire avec Properce,

[45]Magnum inter ascendo, sed dat mihi gloria vires ;

Non juvat ex facili lecta corona jugo.

[45] J’entreprens quelque chose de grand & qui surpasse ma portée, mais la gloire que j’espere y acquerir me donne des forces pour le faire ; je n’aime point les couronnes qu’on remporte sans peine.

Et au pire aller, aux choses grandes l’oser est honorable, aux perilleuses l’entreprise est hardie, aux hautes & relevées, la cheute glorieuse ; aux grandes mers si la route n’est heureuse, le naufrage est celebre : J’ébauche, un autre achevera ; j’ouvre la lyce, un autre touchera le but ; je sonne la trompette, un autre gagnera le prix, il y a assez de personnes en ce monde qui ne peuvent marcher que sur les chemins tracez par ceux qui les ont precedé ; le nombre des esprits, qui travaillent tous les jours à imiter les autres est assez grand, sans que je captive encore le mien sous cet esclavage : & puis que tous les Auteurs qui traittent de la Politique, ne mettent point de fin à leurs discours ordinaires de la Religion, Justice, Clemence, Liberalité, & autres semblables vertus du Prince, ou du Ministre, il vaut mieux que je m’écarte un peu, pour n’estre atteint de cette contagion, ny envelopé d’une telle foule ; & que pour n’arriver des derniers, je passe par un nouveau chemin, qui ne soit point fréquenté par le [46]servum pecus d’Horace, ny entrecoupé de ces grands Fangears & Marais relentis, où il y a si long-temps que

[47]Veterem in limo Ranæ cecinere querelam.

[46] Les esclaves, ou gens de basse condition.

[47] Les grenouilles ont chanté leurs vieilles plaintes dans la bouë.

Or entre tous les points de la Politique, je ne voy pas qu’il y en ait un moins agité & moins rebatu, ny pareillement plus digne de l’estre que celuy des secrets, ou pour mieux dire des Coups d’Estat, car ce qu’en a dit Clapmarius en son traitté [48]de Arcanis Imperiorum, ne peut fournir une exception valable, puis que n’ayant pas seulement conceu ce que signifioit le titre de son livre, il n’y a parlé que de ce que les autres Ecrivains avoient déja dit & repeté mille fois auparavant, touchant les regles generales de l’administration des Estats & Empires. Et d’autant que cette matiere est si nouvelle, & relevée par dessus les communs sentimens des Politiques, qu’elle n’a presque encore esté effleurée par aucun d’eux, comme l’a remarqué Bodin au sixiéme de sa Methode en ces mots : [49]Multi multa graviter & copiosè de ferendis moribus, de sanandis populis, de Principe instituendo, de legibus stabiliendis, leviter tamen de statu, nihil de conversionibus Imperiorum, & iis quæ Aristoteles Principum σοφίσματα, seu κρύφια Tacitus Imperii Arcana vocat, ne attigerunt quidem : Je marcheray toujours la bride en main, & apporteray toute la precaution, modestie, & retenuë possible, pour assaisonner & temperer ces discours, desquels on peut encore mieux dire, que Platon ne faisoit de ceux de Theologie, οὑτοί γε οἱ λόγοι χαλεποί, [50]difficiles & cum discrimine hi sermones. (Libr. de Repub.) Cardan & Campanelle font passer pour un precepte d’importance, que pour bien traitter, ou presenter quelque sujet, il en faut concevoir une parfaite idée, & y transmuer, s’il est possible, tout son esprit, & toute son imagination ; d’où l’on voit souvent arriver, que ceux des Comediens qui sont le mieux pourveus de cette faculté imaginative joüent aussi toujours mieux leurs personnages. L’on dit en France, que Dubartas auparavant que de faire cette belle description du Cheval où il a si bien rencontré, s’enfermoit quelquefois dans une chambre, & se mettant à quatre pattes souffloit, hennissoit, gambadoit, tiroit des ruades, alloit l’amble, le trot, le galot, à courbette, & taschoit par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le Cheval. Agrippa même avouë, que lors qu’il voulut composer sa declamation contre les sciences, il s’imagina d’estre comme un Chien qui abayoit à toutes sortes de personnes ; & lors qu’il voulut écrire de la Pyrotechnie, ou des feux d’artifice, il se persuadoit d’estre changé en un Dragon, qui souffloit le feu, & le souphre par la gueule, les yeux, les oreilles & les narines. Pour moy lors que je traitteray ou écriray de quelque sujet absolument bon & profitable, je seray bien-aise de me servir de ces imaginations ; mais en cette matiere qui est si panchante vers l’injustice, je ne m’imagineray jamais d’estre quelque Neron, ou Busiris, pour mieux treuver les moyens de perdre & d’exterminer le genre humain. Ce me sera assez de ne pas encourir le blasme & la censure, que Neron donnoit aux Politiques & Conseillers de son temps, [51]quod tanquam in Platonis Republica, non tanquam in Romuli fæce sententiam dicerent. Et si je sçavois que le peu que j’en diray pust causer quelque abus & desordre plus grand que celuy qui est aujourd’huy en pratique entre les Princes, je jetterois tout maintenant la plume & le papier dans le feu, & ferois vœu d’eternel silence, pour ne me point acquerir la loüange d’un homme fin & rusé dans les speculations Politiques, en perdant celle d’homme de bien, de laquelle seule je veux faire capital, & me vanter tout le reste de ma vie.

[48] Des secrets des Empires.

[49] Plusieurs ont traité au fond & fort amplement de l’établissement des mœurs, de la guerison des peuples, de l’institution des Princes, & de l’affermissement des loix ; mais ils ont passé fort legerement sur les affaires d’Estat, & n’ont rien dit des revolutions des Empires, & de ce qu’Aristote appelle sophismes ou secrets des Princes ; & Tacite, secrets de l’Empire.

[50] Ces discours sont fort difficiles & dangereux.

[51] Qu’ils donnoient leur avis ou opinoient comme s’ils estoient dans la Republique de Platon, & non parmy la populace abjecte & basse de Romulus.

Chapitre II.
Quels sont proprement les Coups d’Estat, & de combien de sortes.

Mais pour ne pas demeurer toujours en ces prefaces, & parler enfin du sujet pour lequel elles sont faites, ce grand homme Juste Lipse traitant en ses Politiques de la prudence, il la definit en peu de mots, un choix & triage des choses qui sont à fuïr, ou à desirer ; & aprés en avoir amplement discouru comme on la prend d’ordinaire dans les Ecoles, c’est à dire pour une vertu morale, qui n’a pour objet que la consideration du bien ; il vient en suite à parler d’une autre prudence, laquelle il appelle meslée, parce qu’elle n’est pas si pure, si saine & entiere que la precedente ; participant un peu des fraudes & des stratagemes qui s’exercent ordinairement dans les Cours des Princes, & au maniement des plus importantes affaires du Gouvernement : Aussi s’efforce-t-il de monstrer par son eloquence, que telle sorte de Prudence doit estre estimée honneste, & qu’elle peut estre pratiquée comme legitime, & permise. Aprés quoy il la definit assez judicieusement, [52]Argutum consilium à virtute, aut legibus devium, Regni Regisque bono ; & de là passant à ses especes & differences, il en constitue trois principales : la premiere desquelles, que l’on peut appeller une fraude ou tromperie legere, fort petite, & de nulle consideration, comprend sous soy la défiance, & la dissimulation ; la seconde qui retient encore quelque chose de la vertu, moins toutefois que la precedente, a pour ses parties, [53]conciliationem & deceptionem, c’est à dire le moyen de s’acquerir l’amitié & le service des uns, & de leurer, decevoir, & tromper les autres, par fausses promesses, mensonges, presens & autres biais, & moyens, s’il faut ainsi dire, de contrebande, & plutost necessaires que permis ou honnestes. Quant à la derniere, il dit qu’elle s’éloigne totalement de la vertu & des loix, se plongeant bien avant dans la malice, & que les deux bases, & fondemens plus asseurez sont la perfidie & l’injustice.

[52] Un conseil fin & artificieux qui s’écarte un peu des loix & de la vertu, pour le bien du Roy & du Royaume.

[53] La conciliation & la deception.

Il me semble toutefois, que pour chercher particulierement la nature de ces secrets d’Estat, & enfoncer tout d’un coup la pointe de nostre discours jusques à ce qui leur est propre & essentiel, nous devons considerer la Prudence comme une vertu morale & politique, laquelle n’a autre but que de rechercher les divers biais, & les meilleures & plus faciles inventions de traitter & faire reüssir les affaires que l’homme se propose. D’où il s’ensuit pareillement que comme ces affaires & divers moyens ne peuvent estre que de deux sortes, les uns faciles & ordinaires, les autres extraordinaires, fascheux & difficiles ; aussi ne doit-on établir que deux sortes de prudence : la premiere ordinaire & facile, qui chemine suivant le train commun sans exceder les loix & coustumes du païs : la seconde extraordinaire, plus rigoureuse, severe & difficile. La premiere comprend toutes les parties de prudence, desquelles les Philosophes ont accoustumé de parler en leurs traittez moraux, & outre plus ces trois premieres mentionées cy-dessus, & que Juste Lipse attribue seulement à la prudence meslée & frauduleuse. Parce que, à dire vray, si on considere bien leur nature & la necessité qu’ont les Politiques de s’en servir, on ne peut à bon droit soupçonner qu’elles soient injustes, vicieuses ou deshonnestes. Ce que pour mieux comprendre, il faut sçavoir comme dit Charon, (Lib. 3. c. 2.) que la justice, vertu & probité du Souverain, chemine un peu autrement que celle des particuliers ; elle a ses alleures plus larges & plus libres à cause de la grande, pesante & dangereuse charge qu’il porte, c’est pourquoy il luy convient marcher d’un pas qui peut sembler aux autres detraqué & déreglé, mais qui luy est necessaire, loyal, & legitime ; il luy faut quelquefois esquiver & gauchir, mesler la prudence avec la justice, & comme l’on dit, [54]cum vulpe junctum vulpinari : C’est en quoy consiste la pedie de bien gouverner. Les Agens, Nonces, Ambassadeurs, Legats sont envoyez, & pour épier les actions des Princes étrangers, & pour dissimuler, couvrir, & déguiser celles de leurs Maistres. Louys XI, le plus sage & avisé de nos Roys, tenoit pour Maxime principale de son Gouvernement, que [55]qui nescit dissimulare nescit regnare ; & l’Empereur Tibere, [56]nullam ex virtutibus suis magis quàm dissimulationem diligebat. Ne voit-on pas que la plus grande vertu qui regne aujourd’huy en Cour, est de se défier de tout le monde, & dissimuler avec un chacun, puis que les simples & ouverts, ne sont en nulle façon propres à ce mestier de gouverner, & trahissent bien souvent eux & leur Estat. Or non seulement ces deux parties de se défier & dissimuler à propos, qui consistent en l’omission, sont necessaires aux Princes ; mais il est encore souventefois requis de passer outre, & de venir à l’action & commission, comme par exemple de gagner quelque avantage, ou venir à bout de son dessein par moyens couverts, equivoques, & subtilitez ; affiner par belles paroles, lettres, ambassades ; faisant & obtenant par subtils moyens, ce que la difficulté du temps & des affaires empesche de pouvoir autrement obtenir ; [57]& si rectà portum tenere nequeas, idipsum mutata velificatione assequi. (Cicero lib. 11. ad Lentul.) Il est pareillement besoin de faire & dresser des pratiques & intelligences secretes, attirer finement les cœurs & affections des Officiers, serviteurs, & confidens des autres Princes & Seigneurs étrangers, ou de ses propres sujets ; ce que Ciceron appelle au premier des Offices, [58]conciliare sibi animos hominum & ad usus suos adjungere. A quoy faire doncques établir une prudence particuliere & meslée, de laquelle ces actions dépendent particulierement, comme fait Juste Lipse, puis qu’elles se peuvent rapporter à l’ordinaire, & que telles ruses sont tous les jours enseignées par les Politiques, inserées dans leurs raisonnemens, persuadées par les Ministres, & pratiquées sans aucun soupçon d’injustice, comme estant les principales regles & maximes pour bien policer & administrer les Estats & Empires. Aussi ne meritent-elles d’estre appellées secrets de Gouvernement, Coups d’Estat, & [59]Arcana Imperiorum, comme celles qui pour estre comprises sous cette derniere sorte de prudence extraordinaire, qui donne le branle aux affaires plus fascheuses & difficiles, meritent particulierement & privativement à toutes autres, d’estre appellées Arcana Imperiorum, puis que c’est le seul titre que non seulement moy, mais tous les bons Auteurs qui ont écrit auparavant moy leur ont donné.

[54] Renarder, ou user de finesse, avec le renard.

[55] Qui ne sçait pas dissimuler ne sçait pas aussi regner.

[56] De toutes les vertus qu’il possedoit il n’y en avoit point qu’il aimast plus que la dissimulation.

[57] Et si on ne peut aller tout droit au port, y arriver en louvoyant & en changeant de cours.

[58] S’acquerir les cœurs des hommes, & les employer à son usage.

[59] Secrets des Empires.

Et en cela certainement nous pouvons remarquer la faute de beaucoup de Politiques, & principalement de Clapmarius, lequel voulant faire un gros Livre de Arcanis Imperiorum, & les reduire sous quelques preceptes generaux, il dit premierement, que les secrets d’Estat ne sont rien autre chose que les divers moyens, raisons & conseils desquels les Princes se servent pour maintenir leur Autorité, & l’estat du public, sans toutefois transgresser le droit commun, ou donner aucun soupçon de fraude & d’injustice. Ce qu’ayant presupposé comme bien étably & veritable, il les divise en deux sortes, & dit que les premiers se doivent appeller secrets d’Empire, ou de Republiques, lesquels à raison des trois sortes de Gouvernemens il subdivise encore en six autres manieres, d’autant, par exemple, que l’Estat Monarchique doit avoir de certains moyens & raisons particulieres pour se donner de garde d’estre commandé par plusieurs qui le reduiroient en Aristocratie ; d’autres pour obvier au Gouvernement d’une populace & ne se changer en Democratiques : & ainsi ces deux derniers doivent faire en sorte de ne point devenir Monarchiques, ou de ne point tomber en quelque autre forme de Gouvernement qui leur soit opposé. Les seconds sont ceux qu’il nomme & qualifie du titre de secret de domination, lesquels ceux qui commandent sont obligez de pratiquer pour se conserver en leur autorité soit Monarchique, populaire ou Aristocratique. Ce qu’il confirme par une curieuse enumeration de tous ces moyens, suivant qu’il les a pû remarquer dedans Tite Live, Saluste, Amarcellin, & beaucoup d’Auteurs, lesquels semblent demeurer tous d’accord de la signification de ces mots, de la même façon que Clapmarius s’en est servy en tout son livre. Or cela me feroit aucunement redouter l’indignation de tous ces grands personnages, si je m’emancipois sans leur avoir demandé permission, de leur dire qu’usurpant ce mot de secrets d’Estat, selon qu’il a esté exposé cy-dessus, ils semblent s’éloigner de sa signification, & ne pas bien comprendre la nature de la chose ; estant certain que ces dictions Latines, [60]secretum & arcanum, desquels ils se servent pour l’exprimer, ne doivent point estre attribuez aux preceptes & maximes d’une science, laquelle est commune, entenduë & pratiquée par un chacun : mais seulement à ce que pour quelque raison ne doit estre ny connu ny divulgué, parce que suivant que remarque le Poëte Marbodæus,

[61]Non secreta manent, quorum fit conscia turba.

(Libr. de Gem.)

[60] Secret & caché.

[61] Les choses qu’on communique à plusieurs personnes, ne demeurent pas secretes.

[62] Secret.

Aussi apprenons nous des Grammairiens, que ce mot [62]d’arcanum, peut estre derivé ab [63]arce, soit comme est d’avis Festus Pompeius, que les Augures eussent coustume d’y faire un certain sacrifice, qu’ils vouloient éloigner de la connoissance du peuple, ou parce que toutes choses secretes & de consequence sont mieux gardées [64]in arce, qu’en autre lieu. Ceux qui le tirent [65]ab arca semblent aussi ne se pas éloigner de la même opinion, & les bons Auteurs ne se sont jamais servis de ces deux mots qu’en pareille signification. Virgile,

[66]Longius & volvens fatorum arcana movebo.

(Æneid. 1.)

[63] Forteresse.

[64] Dans une forteresse.

[65] Coffre.

[66] Et je vous raconteray plus au long le secret des fatalités.

& en un autre lieu :

[67]Te colere, arcanos etiam tibi credere sensus.

[67] T’honorer & te confier les plus secretes pensées & passions de mon cœur.

Horace,

[68]Secretumque teges & vino tortus & irâ.

[68] Le vin ni la colere ne te doivent pas faire reveler le secret qu’on t’aura confié.

Et pour finir par celle de Lucain, n’a-t-il pas dit en parlant de la source du Nil, qui estoit totalement inconnuë aux Egyptiens mêmes,

[69]Arcanum natura caput non protulit ulli,

Nec licuit populis parvum te Nile videre,

Amovitque sinus, & Gentes maluit ortus

Mirari quam nosse tuos.

[69] La nature n’a découvert à personne ta source, ô Nil, & il n’y a point de peuple qui ait pû te voir en ton commencement : elle a éloigné tes replis, & a mieux aimé faire admirer ton origine aux nations, que de la leur faire connoître.

Je remarqueray toutefois comme en passant, que l’on peut tirer un beau parallele entre ce fleuve du Nil & les secrets d’Estat. Car tout ainsi que les peuples plus voisins de sa source en tiroient mille commoditez sans avoir aucune connoissance de son origine ; ainsi faut-il que les peuples admirent les heureux effets de ces Coups de Maistre sans pourtant rien connoistre de leurs causes & divers ressorts. Or aprés avoir monstré que ces Ecrivains ont corrompu les mots, nous pouvons encore dire qu’ils ont pareillement depravé la nature de la chose, veu qu’ils nous proposent des preceptes generaux & des maximes universelles, fondées sur la justice & droit de Souveraineté, & par consequent permises & pratiquées tous les jours, au veu & sceu de tout le monde ; lesquels neanmoins ils estiment estre des secrets d’Estat. Aussi ne prenoient-ils pas garde qu’il y a une grande difference entre ceux-là, & ceux dont nous voulons parler ; puis que un chacun est fait sçavant, & rendu capable des premiers, pour si peu d’estude qu’il veüille faire dans les Auteurs qui en ont traitté ; où au contraire ceux dont il est maintenant question, naissent dans les plus retirez cabinets des Princes, & ne se traittent ny deliberent en plein Senat, ou au milieu d’une Cour de Parlement ; mais entre deux ou trois des plus avisez & plus confidens Ministres qu’ait un Prince. Et en effet, nous voyons qu’Auguste, lors qu’il eut dessein, aprés avoir gagné la bataille Actiaque, & appaisé les guerres civiles & étrangeres, de quitter le titre d’Empereur, & de rendre la liberté à sa patrie ; il n’en communiqua pas au Senat, quoy qu’il l’eust augmenté de six cens Senateurs ; ny à son Conseil particulier, qui estoit composé de vingt personnes les plus doctes & judicieuses qu’il avoit pû choisir ; mais il proposa & remit toute cette affaire au jugement de ses deux principaux Amis, Ministres, & Confidens, Mecenas & Agrippa, [70]quibuscum Imperii arcana communicare solebat, dit Dion. (Libr. 53.) Et si nous voulons remonter jusques à ce grand homme qui luy avoit resigné sa fortune entre les mains, Jules Cesar ; nous trouverons dans Suetone [71]in Julio, qu’il n’avoit que Quintus Pædius, & Cornelius Balbus, avec lesquels il communiquoit τὰ μυσικάτατα, c’est à dire ce qu’il avoit de plus secret & caché dans l’ame. Les Lacedemoniens qui augmenterent beaucoup leur Estat aprés la Victoire de Lisandre, établirent bien un conseil de trente personnes pour gouverner les affaires de leur Republique, mais non contens de ce, ils choisirent douze des plus judicieux & avisez de leurs Citoyens, pour estre comme les Oracles qui devoient par leur réponse conclure les Coups d’Estat. Les Venitiens font aujourd’huy de même avec leurs six Procureurs de Saint Marc ; & il n’y a aucun Souverain tant foible soit-il & de peu de consideration, qui soit si mal avisé, que de remettre au jugement du public ce qui à peine demeure assez secret dans l’oreille d’un Ministre ou Favori. C’est ce qui a fait dire à Cassiodore, [72]Arduum nimis est Principis meruisse secretum, (Libr. 8. Epist. 10.) & en un autre lieu, où il parle d’un Conseiller secret de Theodoric, [73]Tecum pacis certa, tecum belli dubia conferebat, & quod apud sapientes Reges singulare munus est, ille sollicitus ad omnia, tecum pectoris pandebat arcana. (Lib. 8. Epist. 9.) Eust-il pas fait beau voir, que Charles IX eust deliberé de faire la Saint Barthelemy avec tous les Conseillers de son Parlement, & que Henry III eust conclu la mort de Messieurs de Guise au milieu de son Conseil ? Je croy certes qu’ils y eussent aussi-bien reüssi, comme à vouloir prendre les lievres au son du tambour, ou les oiseaux avec des sonnettes. Et de plus je demanderois volontiers à ces Messieurs, si tant est qu’ils appellent les regles communes de regir & gouverner les Royaumes, [74]Arcana Imperiorum, quel nom ils pourront donner à ces secrets meslez d’un peu de severité, & sujets à la prudence extraordinaire, desquels nous venons maintenant de parler. Car de les appeller comme fait Clapmarius aprés Tacite, [75]Flagitia Imperiorum, c’est plustost remarquer ceux qui sont faits en consideration d’un bien particulier, & par quelque Tyran, que beaucoup d’autres qui se font pour l’interest public, & avec toute l’equité que l’on peut apporter en ces grandes entreprises, qui toutefois ne peuvent jamais estre si bien circonstanciées, qu’elles ne soient toujours accompagnées de quelque espece d’injustice, & sujettes par consequent au blasme & à la calomnie.

[70] Auxquels il avoit accoustumé de communiquer les secrets de l’Empire.

[71] Sur Julius.

[72] C’est par trop difficile d’avoir merité d’estre introduit dans le secret du Prince.

[73] Il conferoit avec toy des choses certaines de la paix & des douteuses de la guerre, &, ce qui est une faveur singuliere d’un Roy sage & prudent, comme il avoit soin de tout, il te reveloit les plus secretes pensées de son cœur.

[74] Les secrets des Empires.

[75] Fourberies des Empires.

Ces mots estant ainsi expliquez, il nous faut passer à la nature de la chose qu’ils signifient : Or pour la bien penetrer & comprendre, il est besoin d’en tirer la recherche de plus haut, & monstrer comme en la Monastique ou gouvernement d’un seul, & en l’œconomie ou administration d’une famille, qui sont les deux pivots de la Politique, il y a de certaines ruses, détours, & stratagemes, desquels beaucoup se sont servis, & se servent encore tous les jours pour venir à bout de leurs pretensions. Charon en son livre de la Sagesse, Cardan en ses œuvres intitulées [76]Proxeneta, de utilitate capienda ex adversis, & de sapientia ; Machiavel en ses discours sur T. Live, & en son Prince, en ont donné assez amplement les preceptes. Pour moy ce me sera assez d’en rapporter quelques exemples ; aprés avoir toutefois observé qu’encore que Juste Lipse (Civil. doctr. lib. 4. c. 13.) ait dit du dernier, [77]Ab illo facile obtinebimus, nec maculonem Italum tam districtè damnandum (qui misera qua non manu hodie vapulat), & esse quandam, ut vir sanctus ait, καλὴν καὶ ἐπαινετὴν πανουργίαν, honestam atque laudabilem calliditatem, (Basil. in Proverb.) & que Gaspar Schioppius ait fait un petit livre en sa defense ; on luy peut neanmoins sçavoir mauvais gré, de ce que

[78]Floribus Austrum

Perditus, & liquidis immisit fontibus Apros.

(Virg. Bucol. Ecl. 2.)

[76] Le Courtier, ou moyenneur, du profit qu’on peut tirer des infortunes, & de la sagesse.

[77] Nous obtiendrons facilement de luy, que ce broüillon d’Italien n’est pas tant à blâmer, quoy que les plus chetifs se mêlent de le condamner aujourd’huy ; & qu’il y a de certaines ruses loüables & honnestes, comme dit le saint homme.

[78] Il a malheureusement jetté un vent furieux dans les fleurs, & des sangliers dans les fontaines pour en troubler les clairs ruisseaux.

Ayant le premier franchi le pas, rompu la glace, & profané, s’il faut ainsi dire, par ses écrits, ce dont les plus judicieux se servoient comme de moyens tres-cachez & puissans pour faire mieux reüssir leurs entreprises. Aussi ferois-je conscience d’ajouster quelque chose à ce qu’il en a dit, si les susnommez & beaucoup d’autres Politiques ne m’avoient devancé, & donné quand & quand sujet de dire en cette matiere, ce que Juvenal disoit de la Poësie.

[79]Stulta est clementia, cum tot ubique

Vatibus occurras, perituræ parcere chartæ.

(Satyr. 1.)

[79] C’est une sotte clemence d’épargner le papier perissable, puisque tu te rencontres si souvent en tant de lieux parmy les poëtes.

Or entre les secrets de la Monastique, je ne pense pas qu’il y en ait de plus relevez, eu égard à leur fin, que ceux qui ont esté pratiquez par certaines personnes, qui pour se distinguer du reste des hommes, ont voulu établir parmy eux quelque opinion de leur divinité. Ainsi voyons nous que Salmonée avoit fait élever un pont d’airain, sur lequel faisant rouler son carrosse attelé de puissans chevaux, & dardant d’un costé & d’autre des feux d’artifice, il s’imaginoit de bien contrefaire le foudre & les tonnerres de Jupiter, d’où le Poëte a pris occasion de dire,

[80]Vidi & crudeles dantem Salmonea pœnas,

Dum flammas Jovis, & sonitus imitatur Olympi.

(Virg. Æn. 6.)

[80] J’y vis aussi Salmonée qui soufroit d’étranges peines pour avoir imité les flammes de Jupiter Olympien, & pour avoir contrefait le bruit de ses foudres.

Psaphon, qui n’estoit pas moins ambitieux que le precedent, nourrissoit grande quantité de Pies, Merles, Jais, Perroquets & autres oiseaux semblables, & aprés leur avoir bien appris à prononcer ces paroles, Psaphon est Dieu, il les mettoit en liberté, afin que ceux qui entendoient tant & de si extraordinaires témoins de sa divinité, fussent plus facilement portez à la croire. Ainsi Heraclides le Pontique avoit commandé à un de ses plus affidez serviteurs, de cacher sous ses vestemens aprés qu’il seroit decedé, une grande Couleuvre, qu’il nourrissoit dés long-temps auparavant à ce dessein, afin que cet animal éveillé par le bruit que l’on feroit, portant son corps en terre, s’élançast au milieu des pleureurs, & donnast sujet à la populace de croire, que Heraclite avoit esté deïfié. Pour Empedocle il y proceda avec plus de courage & de generosité, comme il estoit bien-seant à un Philosophe ; car estant assez âgé & comblé de gloire & d’honneur, il se precipita volontairement dans les souspiraux & volcans du mont Ætna en Sicile, pour faire croire son ravissement au Ciel, ne plus ne moins que Romulus établit l’opinion du sien, en se noyant dans les Marests des Chevres,

[81]Deus immortalis haberi

Dum cupit Empedocles, ardentem frigidus Æthnam

Insiluit.

(Horat. de arte Poët.)

[81] Empedocle, voulant qu’on le tinst pour un Dieu immortel, se jetta froidement dans les flammes du mont Ætna.

Les Athées, qui trouvent à glosser sur tous les passages de la sainte Ecriture, tiennent que celuy-cy du Deuteronome, (cap. 34.) [82]non cognovit homo sepulchrum ejus usque in præsentem Diem, se doit entendre de la même sorte, & que Moyse s’ensevelit en quelque precipice ou abysme, pour estre puis aprés élevé dans les cieux par les Israëlites ; au lieu qu’ils devroient plûtost croire, & demeurer d’accord avec les Chrestiens, qu’il cacha veritablement son corps, pour empescher les Juifs de l’idolatrer aprés sa mort, connoissant fort bien qu’ils estoient portez non moins de leur naturel, que par la hantise qu’ils avoient eu avec les Egyptiens, à adorer tous ceux desquels ils avoient receu quelque bien, ou de qui ils croyoient que la vertu estoit singuliere & extraordinaire. L’on peut faire encore le même jugement de ce que Diogenes Laërce rapporte de la Cuisse d’or de Pythagore, puis que Plutarque en la vie de Numa dit ouvertement que ce fut une feinte & stratageme de ce Philosophe, pour établir aussi-bien que les autres l’opinion de sa divinité. Mais ce que fit Hercules fut beaucoup plus ingenieux ; car estant fort versé en Astrologie, témoin les Fables de sa vie qui luy font porter le Ciel avec Atlas, il choisit justement l’heure & le temps de l’apparition d’une grande Comete, pour se mettre sur le bucher ardant, où il vouloit finir ses jours, afin que ce nouveau feu du Ciel assistast comme témoin, & fist croire de luy ce que les Romains par aprés vouloient persuader de leurs Empereurs, au moyen de l’aigle qui s’envoloit du milieu des flammes, comme pour porter l’ame du defunct entre les bras de Jupiter. Beaucoup d’autres, qui estoient plus modestes & retenus en leurs desseins, se sont contentez de nous donner à connoistre le soin que les Dieux prenoient de leurs personnes, par la continuelle assistance de quelque Genie, ou particuliere divinité ; comme firent entre les Anciens Socrate, Plotin, Porphyre, Brutus, Sylla, & Apollonius, pour ne rien dire de tous les Legislateurs ; & parmy les modernes Pic de la Mirandole, Cecco d’Ascoli, Hermolaus, Savonarole, Niphus, Postel, Cardan, & Campanelle, qui se vantent tous d’en avoir eu & de leur avoir parlé, sans toutefois qu’on les puisse accuser d’avoir pratiqué les ceremonies Theurgiques, du livre faussement attribué à Virgile [83]de videndo Genio ; ou les mentionnées par Arbatel dans je ne sçay quel fatras de semblables Livres, que l’on a grand tort de publier sous le nom d’Agrippa. Aussi pour moy j’aimerois beaucoup mieux établir la verité de ces Histoires, sur la merveilleuse force des contractions d’esprit fort bien expliquées par Marsile Ficin & Jordanus Brunus, desquels aussi Palingenius en trois ou quatre endroits de son Zodiaque ne semble pas se beaucoup éloigner. Si nous n’aimons encore mieux dire que tous ces Messieurs ont joüé de l’imposture, & ont voulu imiter les fables de Numa, Zamolxis, & Minos, ou plustost celles que les Rabins & Cabalistes (Reuchlin. libr. de Cabala.) ont plaisamment forgées sur les Patriarches du Vieil Testament, & nous voulant faire croire de bonne foy, qu’Adam avoit esté gouverné par son Ange Raziel, Sem par Jophiel, Abraham par Frza-d-Kiel, Isaac par Raphaël, Jacob par Piel, & Moyse par Mittaron,

[84]Sed credat Judæus apella,

Non ego.

[82] L’homme n’a point connu son sepulchre jusques à ce jourd’huy.

[83] Du moyen de voir les Genies.

[84] Mais que le Juif circoncis le croye, & non pas moy.

Quoy que c’en soit, on peut remarquer dans les Historiens, que ces ruses n’ont pas toujours esté inutiles, puis que Scipion les ayant judicieusement pratiquées il s’acquit la reputation d’un grand homme de bien parmy les Romains, & fut envoyé conquester les Espagnes n’ayant encore atteint l’âge de XXIV ans ; Mais voyez aussi de quelle façon T. Live (Libr. 6.) en parle : [85]Fuit Scipio non tantùm veris artibus mirabilis, sed arte quoque quadam adinventa in ostentationem composita, pleraque apud multitudinem, aut per nocturnas visas species, aut veluti divinitus mente monita agens. Ainsi en ont fait beaucoup de Princes & particuliers, & quand leur esprit n’a pas esté capable de ces finesses & inventions si relevées, ils se sont contentez de donner par quelques autres, le plus de lustre & de splendeur à leurs actions qu’il leur a esté possible. C’est pourquoy Tacite a dit que Vespasien estoit, [86]omnium quæ diceret atque ageret arte quadam ostentator, (Annal. lib. 3.) & Corbulo nous est representé dans le même, [87]super experientiam sapientiamque, etiam specie inanium validus ; & ce avec grande raison, puis que comme il dit en un autre endroit, [88]Principibus omnia ad famam dirigenda, veu que suivant la remarque de Cardan, [89]Æstimatio & opinio rerum humanarum Reginæ sunt. (Lib. 3. de utilit.)

[85] Scipion ne se faisoit pas seulement admirer par les veritables arts & sciences qu’il possedoit, mais aussi par un certain artifice qu’il avoit trouvé & dont il se servoit fort utilement à se faire paroistre ; & faisoit plusieurs choses devant le peuple ou par le moyen des visions qu’il disoit avoir euës de nuit, ou comme s’il en avoit esté divinement averti & qu’on le luy eût inspiré du ciel.

[86] Fort artificieux à donner du lustre à tout ce qu’il faisoit & à tout ce qu’il disoit.

[87] Considerable par la belle apparence dont il sçavoit colorer même les choses vaines, outre l’experience & la sagesse qu’il avoit.

[88] Les Princes doivent gouverner, & avoir soin de tout, pour leur propre renommée.

[89] L’estime & l’opinion sont les Reines de toutes les choses humaines.

L’on pourroit encore faire beaucoup plus de remarques sur ce qui touche le gouvernement particulier des hommes ; mais parce que cette matiere n’est pas moins triviale que de peu de consequence, je m’en remettray à ce qu’en a dit Cardan au livre cité un peu auparavant ; & passeray aux secrets de l’œconomie, ou reglement & administration des familles, entre lesquels je me contenteray de remarquer seulement & pour exemple, quelques-uns de ceux qui ont esté pratiquez pour reprimer, & comme parer aux mauvais tours que joüent les femmes à leurs maris,

[90]Dum avidæ affectant implere voraginis antrum.

[90] Quand elles veulent remplir le trou de leur goufre insatiable.

A propos de quoy il me souvient d’en avoir leu un dans les contes facetieux de Bouchet, ou de Chaudiere, qui passera maintenant pour serieux, comme estant beaucoup plus propre à corriger ces humeurs gaillardes, que celuy de la Mule qui fut huit jours sans boire, dont parle Cardan en son livre [91]de sapientia. Certain Medecin, disent-ils, ayant eu avis que sa femme pour quelquefois se desennuyer

[92]Intrabat calidum veteri Centone lupanar,

(Juvenal.)

[91] De la sagesse.

[92] Elle entroit dans le lieu infame qui fumoit de l’ardeur des impudiques débauches sur les vieux tapis de diverses couleurs.

& qu’elle avoit même pris heure au lendemain pour luy joüer à fausse compagnie, il ne s’en émeut point, & n’en fit aucun semblant ; mais sur la minuit, & lors que sa femme ne songeoit à rien moins, il se réveille en sursaut feignant que les voleurs estoient dedans sa chambre, met la main à ses armes, tire deux ou trois coups de pistolet, crie au meurtre, à l’aide, frappe de son épée sur les tables & chenets, bref il fait tout ce qu’il peut pour mettre la terreur & l’épouvante en sa maison ; le matin tout estant appaisé il ne manque de taster le poux à sa femme, lequel il feint de trouver grandement alteré & oppressé à cause de la peur qu’elle avoit euë, & pour ce il luy fait tirer dix ou douze onces de sang, & cette evacuation ayant amené une petite émotion, il commence de s’épouvanter comme si c’eust esté quelque grosse fievre, fait redoubler sept ou huit bonnes saignées, par aprés vient à la raser, ventouser, & purger magistralement ; ce qu’il reïtera si souvent, qu’il la fit demeurer plus de six mois au lict, sans avoir esté malade, pendant lequel temps il eut tout loisir de rompre ses pratiques & connoissances, de luy diminuer son enbonpoint vermeil & attrayant, & sur tout de tellement refroidir, matter, & adoucir la ferveur, & les humeurs picquantes & acrimonieuses de son temperament, qu’il assoupit en elle ce feu plus inextinguible que celuy de la pierre Asbestos,

[93]Qui nulla moritur, nullaque extingitur arte.

(Trigault.)

[93] Qu’on ne peut éteindre ny faire mourir par aucun artifice.

Mais le secret que pratiquerent les peuples de la Chine, pour remedier au même desordre qui s’estoit glissé dans leurs familles, fut beaucoup plus gentil & industrieux. Car ils ordonnerent & établirent pour une des premieres Loix du Royaume, que toute la bonne grace des femmes, ne dépendroit doresnavant que de la petitesse de leurs pieds ; & que celles-là seroient jugées les plus belles, qui les auroient plus petits & mignons : ce qui ne fut pas plûtost publié, que toutes les Meres sans regarder à la consequence, commencerent de resserrer, estressir, & si bien envelopper les pieds de leurs filles qu’elles ne pouvoient plus sortir de la maison ny se soustenir droites, que sur les bras de deux ou trois servantes. Ainsi cette figure artificielle ayant passé en conformation naturelle, aussi-bien que celle des Macrocephales dont parle Hippocrates, les Chinois ont insensiblement arresté & fixé le Mercure que leurs femmes avoient dans les pieds, les faisant ressembler à la Tortuë nommée par les Poëtes,

[94]Tardigrada, & domi porta,

Sub pedibus Veneris Cous quam finxit Apelles.

[94] Marchant lentement & portant sa maison, laquelle Apelles natif de l’isle de Coos a peinte & placée sous les pieds de Venus.

Ils ont empesché par ce moyen, qu’elles n’allassent plus à la promenade des bons hommes, & à leurs passe-temps accoustumez : De même que les Dames Venitiennes sont forcées de garder la maison plus souvent qu’elles ne voudroient, par l’usage & les incommoditez nompareilles de leurs grands patins. Mais l’histoire rapportée par Mocquet est bien plus étrange, & sent beaucoup mieux son Coup d’Estat ; car il dit avoir appris, & veu mêmement pratiquer entre les Caribes, peuples barbares & farouches, qu’arrivant la mort du mary pour quelque cause que ce soit, la femme est contrainte sous peine de demeurer infame, abandonnée, & mocquée de tous ses amis & parents, de se faire aussi mourir, & d’allumer un grand feu au milieu duquel elle se precipite avec autant de pompe & de réjoüissance, comme si elle estoit au jour de ses nopces ; de quoy ledit Mocquet s’étonnant fort, & en demandant la cause, on luy répondit que cela avoit esté sagement étably, pour remedier à la grande malice & lubricité des femmes de ce païs, qui avoient accoustumé devant la publication de cette loy, d’empoisonner leurs maris, lors qu’elles en estoient lasses ou qu’elles avoient envie d’en épouser quelque autre plus robuste & gaillard,

[95]Quique suo melius nervum tendebat Ulysse.

[95] Et qui fût plus vigoureux que son Ulysse.

Or si ce remede estoit bien proportionné à la nature de ceux qui l’avoient ordonné ; celuy que pratiqua Denys Tyran de Syracuse pour empescher les assemblées & banquets qui se faisoient de nuit, n’estoit pas aussi trop éloigné de la sienne : car sans témoigner qu’elles luy dépleussent, ou monstrer qu’il craignist qu’on ne les fist à dessein de conspirer contre son Estat, il se contenta d’introduire peu à peu l’impunité pour toutes les voleries & larcins qui se commettoient de nuit, les tournant plûtost en risée, & donnant la hardiesse par cette tolerance à tous les mauvais garçons de ladite Ville, de si mal traitter ceux qu’ils rencontroient la nuit par les ruës, que personne ne pouvoit sortir de sa maison aprés le Soleil couché qu’il ne se mist au hazard d’estre dévalisé, ou de perdre la vie par cette sorte de voleurs. Venons maintenant à quelques autres moins serieux & par consequent aussi moins fascheux & dangereux, en ce qui estoit de leur pratique ; Les Republiques de Grece voulant par regle de Police faire manger le poisson frais & à bon marché à leurs sujets, ils n’eurent point recours à quelque tariffe particuliere, de laquelle peut-estre que les ἰχθυοπώλαι, ou poissonniers (comme nous les appellons) auroient eu raison de se plaindre ; mais en se servant de l’avis que le Poëte Comique Alexis dit leur avoir esté proposé par Aristonique, ils defendirent sous grieve peine ausdits Marchands de poisson, de se pouvoir seoir dans le marché ny en vendant leurs marchandises, [96]ut ii standi tædio lassitudineque confecti, quàm recentissimos venderent. Ainsi les Romains defendoient aux Prestres de Jupiter de jamais monter à Cheval, ne, comme dit Festus Pompeius, [97]si longius urbe discederent, sacra negligerentur ; & pour moy j’ose dire, que si l’on vouloit remedier à la grande confusion qu’apporte le nombre excessif des carosses dans la Ville de Paris, il ne faudroit que confisquer ceux que l’on trouveroit par les ruës avec moins de cinq personnes dedans, puis qu’au moyen de cette ordonnance, ceux qui y vont tous les jours seuls, prendroient la housse, & les autres qui ne pourroient augmenter leur famille de trois ou quatre personnes, se resoudroient facilement de la diminuer de trois ou quatre bouches inutiles telles que seroient pour lors celles d’un cocher & de deux chevaux.

[96] Afin que lassés & ennuyés de se tenir debout ils les vendissent tout fraix.

[97] De peur qu’ils ne s’éloignassent par trop de la ville, & qu’ainsy le service divin fust negligé ou discontinué.

Il seroit facile d’augmenter le nombre de semblables exemples & secrets d’œconomie ; si les precedens ne pouvoient facilement nous faire juger des autres, & nous tracer le chemin pour passer de ce second degré au troisiéme, qui est celuy de la Politique & du Gouvernement des peuples, sous l’administration d’un seul, ou de plusieurs. Or est-il qu’en ce qui regarde celui-cy, pour ne rien laisser à dire de tout ce qui peut servir à son éclaircissement, nous pouvons remarquer trois choses, c’est à sçavoir la science generale de l’établissement & conservation des Estats & Empires pour la premiere ; laquelle science ne comprend pas seulement la traditive de Platon & d’Aristote, mais encore tout ce que Ciceron en son Livre des loix, Xenophon en son Prince, Plutarque en ses preceptes, Isocrate, Synesius, & les autres Auteurs ont jugé devoir estre entendu & pratiqué par ceux qui gouvernent : Aussi est-il vray qu’elle consiste en certaines regles approuvées & receuës universellement d’un chacun, comme par exemple que les choses n’arrivent pas fortuïtement ny necessairement, qu’il y a un Dieu premier Auteur de toutes choses, qui en a le soin, & qui a étably la recompense du Paradis pour les bons, & les peines des enfers pour les méchans : Que les uns doivent commander, & les autres obeïr : Qu’il est du devoir d’un homme de bien de defendre l’honneur de son Dieu, de son Roy, & de sa patrie envers tous & contre tous : Que la principale force du Prince gist en l’amour & union de ses sujets : Qu’il a droit de faire des levées d’argent sur eux pour subvenir aux necessitez de la guerre, & de l’estat de sa Maison : & ainsi des autres que Marnix, Ammirato, Paruta, Remigio, Fiorentino, Zinaro, Malvezzi & Botero ont fort bien expliquées dans leurs discours & raisonnemens Politiques.

La seconde est proprement ce que les François appellent, Maximes d’Estat, & les Italiens, [98]Ragion di stato, quoyque Botero ait compris sous ce terme toutes les trois differences que nous voulons établir, disant, que la [99]Ragione di stato, è notitia di mezzi atti à fundare, conservare, e ampliare un Dominio, en quoy il n’a pas si bien rencontré à mon jugement, que ceux qui la definissent, [100]excessum juris communis propter bonum commune, d’autant que cette derniere definition estant plus speciale, particuliere & determinée, l’on peut au moyen d’icelle distinguer, entre ces premieres regles de la fondation des Empires, lesquelles sont établies sur les loix & conformes à la raison ; & ces secondes que Clapmarius appelle mal à propos, [101]Arcana Imperiorum, & nous avec plus de raison, Maximes d’Estat ; puis qu’elles ne peuvent estre legitimes par le droit des Gens, civil ou naturel ; mais seulement par la consideration du bien, & de l’utilité publique, qui passe assez souvent par dessus celles du particulier. Ainsi voyons nous que l’Empereur Claudius ne pouvant par les loix de sa patrie prendre à femme sa niepce charnelle Julia Agrippina fille de Germanicus son frere, il eut recours aux loix d’Estat, pour fonder son evidente contradiction aux loix ordinaires & l’épousa, [102]ne fœmina expertæ fœcunditatis, dit Tacite, integra juventa, claritudinem Cæsarum in aliam domum transferret. (Libr. 12.) C’est à dire, de crainte que cette femme venant à se marier en quelque grande maison, le sang des Cesars ne s’étendist en d’autres familles, & ne produisist une multitude de Princes & Princesses, qui auroient eu avec le temps quelque pretension à l’Empire, & en suite occasion de troubler le repos public. Tibere pour cette même raison ne vouloit donner un mary à Agrippina veuve de Germanicus, & mere de celle dont nous venons de parler, bien qu’elle luy en demandast un avec pleurs & remonstrances, appuyées sur des raisons si puissantes & legitimes, qu’on ne pouvoit luy refuser sans commettre une injustice, laquelle neanmoins estoit legitimée par la loy de l’Estat, puis que Tibere n’ignoroit point [103]quantum ex Republica peteretur, (Tac. lib. 4. Annal.) c’est à dire de quelle consequence ce mariage estoit, & que les enfans qui en proviendroient, estant arriere-neveux d’Auguste la Republique Romaine tomberoit quelque jour en des grands troubles & partialitez, à cause des divers pretendans à la succession de l’Empire. Aucune loy ne permet pareillement, que nous procurions du mal & du desavantage, à celuy qui ne nous en a jamais fait ; & neanmoins cette maxime d’Estat rapportée par Tite Live, (Lib. 2. dec. 5.) [104]id agendum ne omnium rerum jus ac potestas ad unum populum perveniat, nous oblige de donner secours à nos Voisins contre ceux qui ne nous ont jamais offensé, de crainte que leur ruine ne serve d’un échelon pour haster la nostre, & que tous nos compagnons, estant devorez par ces nouveaux Cyclopes, nous n’en attendions autre grace que celle qui fut donnée à Ulysse, d’estre reservé pour satisfaire à leur derniere faim. C’est le pretexte duquel se servirent les Etoliens pour obtenir secours du Roy Antiochus, & Demetrius Roy des Illyriens pour exciter Philippes Roy de Macedoine & pere de Perseus à prendre les armes contre les Romains. C’est encore la raison pourquoy ce grand homme d’Estat Cosme de Medicis, n’eut rien tant à cœur, que d’empescher Milan de tomber sous l’autorité des Venitiens, lors que la race des Vicomtes & Ducs de Milan fut éteinte : & Henry le Grand ayant sceu que le Duc de Savoye avoit failly à surprendre Geneve, il dit tout haut, que si son coup eust reüssi, il l’auroit assiegé dedans dés le lendemain. Mais neanmoins quand le Roy d’Espagne a voulu envahir les Estats du même Duc, la France en vertu de la susdite Maxime, est allée puissamment au secours : Et c’est elle aussi qui a fourny d’excuse legitime aux alliances d’Alexandre Sixiéme & de François Premier avec le Grand Seigneur ; de pretexte aux traittez secrets de l’Espagnol avec les Huguenots de France ; & de passeport à tant de troupes que nous avons fait glisser de temps en temps non moins en la Valteline qu’en Hollande, bien qu’en apparence contre les regles sinon de la religion, au moins de la pieté commune & de nostre conscience. Bref sans cette consideration l’on n’auroit pas rompu tant de ligues dans Guicciardin ; Charles V n’auroit pas abandonné les Venitiens au Turc ; Charles VIII n’eust pas esté si promptement chassé d’Italie ; Paul V n’eust pas joüy si facilement du Duché de Ferrare ; ny le Pape qui siege à present de celuy d’Urbin : Tant de Princes ne desireroient pas la restitution du Palatinat, ny tant de prosperité au Roy de Suede, ny que Casal demeurast au Duc de Mantouë, si ce n’estoit pour borner en vertu de cette maxime, l’ambition demesurée de certains peuples, qui voudroient pratiquer sur les Princes voisins, ce que les riches Bourgeois pratiquent sur les pauvres,

[105]O si angulus ille

Parvulus accedat qui nunc denormat agellum.

(Horat. 2. lib. serm.)

[98] Raison d’Estat.

[99] Raison d’Estat est la connoissance ou science des moyens propres à poser les fondemens d’une Seigneurie, à la conserver & à l’agrandir.

[100] Excés du droit commun à cause du bien public.

[101] Secrets des Empires.

[102] Afin que cette femme dont la fecondité estoit reconnuë, & qui estoit en la fleur de son âge, ne portast en une autre maison l’illustre tige des Cesars.

[103] Combien il y alloit de l’interest de la Republique.

[104] Il faut faire cela afin que toute l’autorité ne viene point entre les mains d’un seul peuple.

[105] O, si nous pouvions faire approcher ce petit coin, qui defigure maintenant nostre terre, & la rend inégale.

Ajoustons encore que le droit de guerre ne permet point, que ceux-là soient en aucune façon outragez, qui mettent les armes bas pour implorer la misericorde du vainqueur ; & neanmoins lors que la quantité des prisonniers est si grande qu’on ne les peut facilement garder, nourrir & mettre en lieu de seureté, ou que ceux de leur party ne les veulent racheter, il est permis de les mettre tous bas par Maxime, d’autant qu’ils pourroient affamer une armée, la tenir en défiance, favoriser les entreprises de leurs compagnons, & causer mille autres difficultez. Et pour cette raison Alde Manuce (Discorso 3.) a creu, de pouvoir legitimement excuser Hannibal, de ce que en partant d’Italie il fit tuer au temple de la Deesse Junon tous les captifs Romains qui ne le voulurent pas suivre ; encore qu’eu égard à cette action & à quelques autres, Valere Maxime ait dit de luy, [106]Hannibal cujus majore ex parte virtus sævitia constabat. On peut encore rapporter à semblables maximes, les façons de faire, ou coustumes particulieres de certains peuples en ce qui est de leur gouvernement ; comme par exemple celle de nostre Loy Salique, si religieusement observée touchant la succession des Masles à la Couronne & l’exclusion des femmes, au moyen de laquelle le Royaume fut preservé pendant la Ligue de l’invasion des Espagnols : les bons & fideles François ayant protesté de nullité contre toutes les poursuites étrangeres, & donné congé à ces beaux Corrivaux par le texte formel de la Loy,

[107]Francorum Regni successor masculus esto.

[106] Hannibal dont la vertu consistoit pour la plus grande partie en cruauté.

[107] Que le successeur du Royaume de France soit mâle.

De même nature est aux Chinois la loy qui defend sur peine de mort l’entrée de leur Païs aux étrangers ; au Grand Turc la coustume de faire mourir tous ses parens ; au Roy d’Ormus de les aveugler ; à l’Ethiopien de les enfermer sur le plus haut coupeau d’une montagne inaccessible ; l’Ostracisme aux Atheniens ; la Matze aux peuples de Valaiz en Allemagne ; le Conseil des Discoles aux Luquois ; le Lac Orfane à Venise ; l’Inquisition en Espagne & en Italie, & autres semblables loix & façons de faire particulieres à chaque nation, qui n’ont toutes pour fondement autre droit que celuy de l’Estat, & neanmoins sont tres-religieusement observées, comme estant du tout necessaires à la manutention & conservation des Estats qui les pratiquent.

Finalement la derniere chose que nous avons dit cy-dessus devoir estre considerée en la Politique, est celle des Coups d’Estat, qui peuvent marcher sous la même definition que nous avons déja donnée aux Maximes & à la raison d’Estat, [108]ut sint excessus juris communis propter bonum commune, ou pour m’étendre un peu davantage en François, des actions hardies & extraordinaires que les Princes sont contraints d’executer aux affaires difficiles & comme desesperées, contre le droit commun, sans garder même aucun ordre ny forme de justice, hazardant l’interest du particulier, pour le bien du public. Mais pour les mieux distinguer des Maximes, nous pouvons encore ajouster, qu’en ce qui se fait par Maximes, les causes, raisons, manifestes, declarations, & toutes les formes & façons de legitimer une action, precedent les effets & les operations, où au contraire és Coups d’Estat on void plustost tomber le tonnerre qu’on ne l’a entendu gronder dans les nuées, [109]ante ferit quam flamma micet, les matines s’y disent auparavant qu’on les sonne, l’execution precede la sentence ; tout s’y fait à la Judaique ; l’on y est pris [110]de Gallico sur le vert & sans y songer ; tel reçoit le coup qui le pensoit donner, tel y meurt qui pensoit bien estre en seureté, tel en patit qui n’y songeoit pas, tout s’y fait de nuit, à l’obscur, & parmy les brouillars & tenebres, la Deesse Laverne y preside, la premiere grace qu’on luy demande est,

[111]Da fallere, da sanctum justumque videri,

Noctem peccatis, & fraudibus objice nubem.

(Horat.)

[108] Qu’elles sont un excés du droit commun, à cause du bien public.

[109] Il frape avant que d’éclater.

[110] Selon le proverbe François.

[111] Fai qu’on se trompe & que je paroisse juste & saint, couvre mes pechés d’une nuit & mes fraudes d’une nuée.

Ils ont toutefois cela de bon que la même justice & equité s’y rencontre que nous avons dit estre dans les Maximes & raisons d’Estat ; mais en celles-là il est permis de les publier avant le coup, & la principale regle de ceux-cy est de les tenir cachées jusques à la fin. Et qu’ainsi ne soit les executions notables du Comte de S. Paul sous Louys XI, du Maréchal de Biron sous Henry IV, du Comte d’Essex sous Isabelle Reyne d’Angleterre, du Marquis d’Ancre sous le Roy à present regnant, des deux freres sous Henry III, de Majon sous Guillaume premier Roy de Sicile, de David Riccio sous Marie Stuart Reine d’Escosse, de Spurius Melius Chevalier Romain sous Ahala Servilius Colonel de la Cavallerie Romaine, & de Seianus & Plautian sous divers Empereurs ont esté toutes aussi legitimes & necessaires les unes que les autres, & toutefois les trois premieres doivent estre rapportées aux Maximes & raisons d’Estat, parce que le procés fut instruit auparavant l’execution ; & toutes les autres aux secrets & Coups d’Estat, parce que le Procés ne fut fait qu’en suite de l’execution. Nous y pouvons aussi apporter cette difference, que quand bien les formalitez auroient precedé l’execution, si neanmoins la religion y est grandement profanée, comme lors que les Venitiens disent, [112]somo Venetiani, dopo Chrestiani ; qu’un Prince Chrestien appelle le Turc à son secours ; que Henry VIII fit revolter son Royaume contre le saint Siege ; que le Duc de Saxe fomenta l’Heresie de Luther, que Charles de Bourbon prit Rome & fut cause de la prison du Pape & de la mort de trois Cardinaux : ou que l’affaire est du tout extraordinaire & de tres-grande consequence pour le bien & le mal qui en peut arriver ; alors on se peut encore servir du terme de Coup d’Estat, comme on pourra juger par le denombrement suivant de quelques-uns, qui ont esté pratiquez, non par des Turcs infideles ou Canibales ; mais par des Princes Chrestiens, tels qu’ont esté pour ne point flater ny épargner nostre Nation, les Roys de France, entre lesquels Clovis premier Roy Chrestien, en commit de si étranges, & de si éloignez de toute sorte de justice, que je ne sçay pas quelle pensée a eu le bon homme Savaron, de faire un livre de sa sainteté : Charles VII se contenta de pratiquer celuy de Jeanne la Pucelle ; Louys XI viola la foy donnée au Connestable, trompoit un chacun, sous le voile de Religion, & se servoit du Prevost l’Hermite pour faire mourir beaucoup de personnes sans aucune forme de procés ; François I fut cause de la descente du Turc en Italie, & ne voulut observer le traitté fait à Madrit ; Charles IX fit faire cette memorable execution de la Saint Barthelemy, & fit assassiner secretement Lignerolles & Bussy ; Henry III se défit de Messieurs de Guise ; Henry IV fit la Ligue offensive & defensive avec les Hollandois, pour ne rien dire de sa conversion à la Foy Catholique ; & Louys le Juste, duquel toutes les actions sont des miracles, & les Coups d’Estat des effets de sa justice, en a pratiqué deux notables en la mort du Marquis d’Ancre, & au secours des Valtelins. Pour les Venitiens s’il est vray qu’ils tiennent la maxime rapportée cy-dessus, il faut avoüer qu’ils demeurent plongez dans un continuel Machiavelisme, afin de passer sous silence beaucoup d’autres qu’ils commettent tous les jours : Les Florentins en se réjoüissant de la captivité de S. Louys en la terre Sainte, ne commirent pas un secret d’Estat ; mais une action tres-blasmable & honteuse, [113]e nota, dit le Villani, che quando questa novella venne in Firenze signoreggiando, Gibellini ne fecero festa à grandi fallo. Entre les Papes on peut remarquer la prison de Celestin, le poison d’Alexandre sixiéme, l’assassinat intenté & non parfait du fra Paulo, comme preuves tres-certaines, qu’ils ne dépoüillent pas toute leur humanité lors de l’élection. Charles d’Anjou Roy de Sicile fit decapiter Conradin & Frederic d’Austriche : Pierre d’Arragon autorisa les Vespres Sicilienes. Alphonse Roy de Naples, & Alexandre sixiéme eurent recours à Bajazet contre les forces de nostre Charles VIII : Henry VIII fit revolter l’Angleterre contre le saint Siege ; Charles V ne tint conte d’infeoder le Milanois au Duc d’Orleans, comme il avoit promis lors qu’il passa par la France ; le même pouvant ruiner les Protestans, il s’en servit pour nous faire la guerre, & les appella ses bandes noires ; il détourna ce que l’Allemagne avoit contribué pour la guerre du Turc à ruiner François premier, sa haine contre le Roy d’Angleterre à cause de sa tante fit roidir Rome contre Henry VIII, & donna occasion par ce moyen au schisme qui en survint, aprés lequel il se ligua avec luy, & le fit armer contre le Royaume de France : son Lieutenant Charles de Bourbon prit Rome, & y établit une telle persecution contre les Ecclesiastiques, [114]che non vi era Huomo che havesse ardire, di andar per la via in habito di chierico, ò di frate : (Il dialogo di Charonte.) Bref il se fit de son temps, & par son commandement un tel carnage d’hommes aux Indes, & païs nouvellement découverts, qu’il ne s’en est jamais fait un pareil. Philippes second ne voulut jamais permettre que le Pape se meslast de l’affaire de Portugal ; & fit pendre tous les soldats François, qui allerent au secours de Dom Antonio ; & qui ne sçait par quels moyens il traversa la reduction à l’Eglise de Henry IV & sa reconciliation avec le saint Siege, il le peut apprendre du Cardinal d’Ossat, qui a fort bien enregistré dans ses lettres tous les artifices qui furent lors pratiquez contre nostre Monarchie. Or ces exemples tirez de l’Histoire de dix ou douze Princes seulement, estant en si grand nombre, je croy qu’ils pourront aussi servir de preuve tres-veritable, pour monstrer, qu’encore que les écrits de Machiavel soient defendus, sa doctrine toutefois ne laisse pas d’estre pratiquée, par ceux même qui en autorisent la censure & la defense.

[112] Nous sommes Venitiens, & puis Chrestiens.

[113] Et remarquez que quand cette nouvelle vint à Florence, les Gibellins en firent une grande réjoüissance, mais mal à propos.

[114] Qu’il n’y avoit homme qui osast entreprendre d’aller par la ruë en habit de Clerc ou de religieux.

Mais d’autant qu’aprés avoir amplement discouru sur la definition des Coups d’Estat, il est aussi fort à propos de considerer quelle division l’on en peut faire ; il semble que la premiere & plus legitime est, de les diviser en secrets d’Estat justes & injustes, c’est à dire en Royaux & Tyranniques ; & que l’on peut rapporter aux premiers la mort de Plautian, de Seianus, du Mareschal d’Ancre, comme aux seconds celle de Remus & de Conradin.

Mais outre cette division, que je croy devoir estre suivie comme la principale, on peut encore les diviser en ceux qui concernent le bien public, & les autres qui ne regardent que l’interest particulier de ceux qui les entreprennent. Hannibal voulant pratiquer les premiers, commanda qu’on fist mourir ce prisonnier Romain, lequel en sa presence avoit combatu & surmonté un Elephant, [115]dicens eum indignum vita qui cogi potuerat cum bestiis decertare ; bien qu’il soit plus vray-semblable, comme a judicieusement remarqué Sarisberiensis, [116]eum noluisse captivum inauditi triumphi gloria illustrari, & infamari bestias, quarum virtute terrorem orbi incusserat. (Polycrat. cap. 2. lib. 1.) Et les Eliens, peuples de la Grece, ayant fait venir le sculpteur Phidias de la Ville d’Athenes, pour leur faire la statuë d’un Jupiter Olympien, comme ils virent que cette statuë estoit merveilleusement bien faite, & que, s’ils laissoient retourner Phidias à Athenes où il estoit rappellé, il y en pourroit faire quelque autre qui terniroit la gloire de celle-là ; ils l’accuserent de sacrilege, & luy ayant coupé les deux mains le renvoyerent en tel estat ; [117]nec puduit illos Jovem debere sacrilegio, dit Seneque : & le pauvre Phidias, [118]talem fecit Jovem, ut hoc ejus opus Elii ultimum esse vellent. Quant à ceux des particuliers ils ont esté pratiquez par tous les Legislateurs & nouveaux Prophetes, comme nous dirons cy-aprés.

[115] Disant que celuy qu’on avoit pû contraindre ou obliger à se battre contre une beste estoit indigne de vivre.

[116] Qu’il ne voulut pas qu’un prisonnier fust honoré de la gloire d’un triomphe inouï, & que les bestes, par la vertu desquelles il avoit donné de la terreur à tout le monde, fussent ainsy diffamées.

[117] Et ils n’eurent pas honte de devoir Jupiter à un sacrilege.

[118] Fit un tel Jupiter que les Eliens voulurent que ce fust son dernier ouvrage.

De plus on peut aussi les diviser en fortuits ou casuels, comme lors que Colomb persuada à certains habitans du nouveau monde, qu’il leur osteroit la Lune (qui se devoit bien-tost eclipser) s’ils ne luy fournissoient des vivres en abondance ; & en ceux qui sont premeditez, & que l’on entreprend aprés une meure deliberation, pour le bien evident que l’on juge en pouvoir avenir, tels que sont presque tous ceux desquels nous avons parlé.

Il y en a pareillement de simples qui se terminent par un seul coup, comme la mort de Seianus, & de composez qui pour lors sont ou suivis, ou precedez de quelques autres. Precedez, comme la saint Barthelemy de la mort de Lignerolle, des nopces du Roy de Navarre, & de la blessure de l’Admiral ; Suivis, comme l’execution du Mareschal d’Ancre, de celle de Travail, de sa femme la Marquise, & de l’exil de la Reine Mere.

De plus il y en a qui se font par les Princes, quand la necessité & la conjoncture des affaires le requierent ainsi, comme sont ceux desquels nous pretendons de parler seulement en ce discours ; & d’autres qui s’executent par leurs ministres, lesquels se servent bien souvent de l’Autorité de leurs Maistres pour conclure beaucoup d’affaires, soit pour leur utilité particuliere ou celle du public, sans neanmoins que le Prince en puisse connoistre les premiers ressorts ou mouvemens ; ainsi voyons nous que l’avancement de Postel sous François I, fut un petit Coup d’Estat du Chancelier Poyet ; que le mauvais rapport, que l’on fit du Philosophe Bigot au même Roy, en fut un de Castellan Evesque de Mascon ; & de nos jours la mort de Reboul, la prison de l’Abbé du Bois, le Chapeau rouge de Monsieur le Cardinal d’Ossat, ont esté attribuez à Monsieur de Villeroy ; ne plus ne moins que celuy de du Perron à Monsieur de Sully, & l’execution de Travail à Monsieur de Luynes. Mais parce qu’il seroit trop long & peut-estre ennuyeux, de rapporter icy toutes les divisions que l’on peut faire sur cette matiere, & que d’ailleurs elles sont presque inutiles & superfluës, je me contenteray des precedentes, & laisseray la liberté à un chacun d’en introduire & inventer telles autres que bon luy semblera.

Chapitre III.
Avec quelles precautions & en quelles occasions on doit pratiquer les Coups d’Estat.

Je viens maintenant à ce qui est de plus essentiel à ce discours, & puis que les bons & sages Medecins n’ordonnent jamais les remedes dangereux & violens, sans prescrire quand & quand toutes les precautions moyennant lesquelles on s’en peut legitimement servir ; il faut aussi que je fasse le même en cette occasion, & je le feray d’autant plus volontiers, que ces Coups d’Estat sont comme un glaive duquel on peut user & abuser, comme la lance de Telephe qui peut blesser & guerir, comme cette Diane d’Ephese qui avoit deux faces, l’une triste & l’autre joyeuse ; bref comme ces medailles de l’invention des Heretiques, qui portent la face d’un Pape & d’un diable sous mêmes contours & lineamens ; ou bien comme ces tableaux qui representent la mort & la vie, suivant qu’on les regarde d’un costé ou d’autre ; joint que c’est le propre de quelque Timon seulement, de dresser des gibets pour occasioner les hommes de s’y pendre ; & que pour moy je defere trop à la nature, & aux regles de l’humanité qu’elle nous prescrit, pour rapporter ces histoires afin qu’on les pratique mal à propos,

[119]Tam felix utinam, quàm pectore candidus essem :

Extat adhuc nemo saucius ore meo.

[119] Plût à Dieu que je fusse aussi heureux que j’ay le cœur sincere. Il n’y a encore personne que ma bouche ait blessé.

C’est pourquoy voulant prescrire les regles que l’on doit observer pour s’en servir avec honneur, justice, utilité, & bien-seance, j’auray recours à celles qu’en donne Charon (lib. 3. cap. 2.) & mettray pour la premiere, que ce soit à la defensive & non à l’offensive, à se conserver, & non à s’agrandir, à se preserver des tromperies, méchancetez, & entreprises ou surprises dommageables, & non à en faire. Le monde est plein d’artifices & de malices : [120]Per fraudem & dolum Regna evertuntur, dit Aristote, tu servari per eadem nefas esse vis, ajouste Lipse ; il est permis de joüer à fin contre fin, & auprés du Renard, contrefaire le Renard : Les loix nous pardonnent les delits que la force nous oblige de commettre : [121]Insitum est unicuique animanti, dit Saluste, ut se vitamque tueatur ; & au rapport de Ciceron (3. de offic.) [122]communis utilitatis derelictio contra naturam est, & pour lors il est besoin de biaiser quelquefois, de s’accommoder au temps & aux personnes, de mesler le fiel avec le miel, d’appliquer le cautere où les corrosifs ne font rien, le fer, où le cautere n’a point de puissance, & bien souvent le feu où le fer manque.

[120] On renverse les royaumes, par le moyen des fraudes & des finesses ; & tu veux qu’il soit defendu de les conserver par les mêmes moyens.

[121] C’est de la nature de tous les animaux qu’ils se defendent & leur vie aussi.

[122] L’abandon de l’utilité commune est contre la nature.

La seconde, que ce soit pour la necessité, ou evidente & importante utilité publique de l’Estat, ou du Prince, à laquelle il faut courir ; c’est une obligation necessaire & indispensable, c’est toujours estre en son devoir que de procurer le bien public, [123]semper officio fungitur, dit Ciceron (ibid.) utilitati hominum consulens & societati. Cette loy si commune & qui devroit estre la principale regle de toutes les actions des Princes, [124]Salus populi suprema lex esto, les absout de beaucoup de petites circonstances & formalitez, ausquelles la justice les oblige : Aussi sont-ils maistres des loix pour les allonger ou accourcir, confirmer ou abolir, non pas suivant ce que bon leur semble ; mais selon ce que la raison & l’utilité publique le permettent : l’honneur du Prince, l’amour de la patrie, le salut du peuple equipollent bien à quelques petites fautes & injustices ; & nous appliquerons encore le dire du Prophete, si toutefois il se peut faire sans rien profaner : [125]Expedit ut unus Homo moriatur pro populo, ne tota gens pereat.