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Un tel de
l'armée française

L'image de couverture et l'image ci-dessus ont été créées pour
cette édition électronique à partir de la couverture originale du livre.
Elles appartiennent au domaine public.

GABRIEL-TRISTAN FRANCONI


Un tel de
l'armée française

PAYOT & Cie, PARIS
106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN


1918

Tous droits réservés

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
réservés pour tous pays

Copyright 1918, by PAYOT & Cie

A MES AMIS, MORTS ET VIVANTS
DE L'ARMÉE FRANÇAISE
A ALBERT URWILLER
UN QUI N'EST PAS COMME LES AUTRES

UNE JEUNESSE

Tel ces médailles qui, sous la patine des siècles, accusent un profil à jamais orgueilleux et viril, Un Tel, malgré les épuisements et les fièvres, garde le visage de ses vingt ans. Il est la parfaite image d'une époque inquiète, le souple sujet d'une race sportive et spirituelle.

Né au cœur du pays, Un Tel est le frère de tous ceux dont l'âme affectionne la claire campagne, la lumière mouvante des fleuves aux vertes rives, les lignes graves et simples des châteaux, les parcs galants où rêve sur de fuyantes terrasses le peuple immortel des statues; Un Tel est le fils des dresseurs de barricades, romantiques insurgés, fiers communards qui tombaient le crâne ouvert, ivres de lectures folles, invoquant le décevant mirage de la liberté.

Il en est ainsi, de toutes les idées. Elles arborent, en leur printemps, la pourpre de ton gilet, Théophile Gautier, pour finir dans le sang du peuple!

Aux heures d'orage intérieur, Un Tel entend gronder en lui les échos attardés d'anciennes clameurs; il lui monte aux lèvres l'amer parfum des vins troublants, qui, jadis, énervaient ses pères, de ces idées neuves où fermentent le doute et l'angoisse éternels de la vie. Mais, vienne un après-midi de tennis et de course, de fortes heures où les muscles rivalisent d'adresse, alors Un Tel, animal épris uniquement de vitesse et de joie, rebondit sur le sol de France comme une balle légère.

Il fut un gamin simple et que satisfaisait sa pauvreté.

Se contenter de l'ivresse des étés, de la fabuleuse poésie de la neige, suivre d'un œil captivé le vol magique des hirondelles et trouver au pain du ménage une saveur de brioche, ne sont-ce pas là des bonheurs parfaits, lorsque l'on sait y joindre la richesse d'un cœur pur et l'enthousiasme fleuri de l'enfance?

Etre le cerf que poursuit la meute des écoliers, le marin qui voit partir sur une eau tranquille l'esquif de bois verni où tremble une voile courbe, Un Tel avait été cela.

Sa prime enfance fut une longue kermesse, une pimpante théorie de fêtes naïves, de bonheurs frêles comme des bateaux, et qui laissaient, eux aussi, sur l'onde frémissante de sa belle âme, un sillage caresseur et prolongé. Il connut les déjeuners champêtres, la table dressée sous d'aimables ombrages, le retour des bois dans les parfums du soir. Il aima les défilés multicolores du carnaval. Il suivit les chars ensoleillés, où s'enivraient d'éphémères triomphes les reines des marchés. Plus encore, les fêtes religieuses des vieux âges le ravissaient: Pâques carillonnées, légendaires Noëls parés de crèches et d'étoiles, heures tendres des patronages, douceur illuminée et musicale des vêpres, Un Tel aspire encore leur encens délicat. Malgré l'indifférence et le doute, il a gardé cette faculté d'émotion qui le faisait jadis pleurer en écoutant le chœur des confrériennes.

Qu'ils étaient doux les soirs de printemps dans la rue bruyante!

La voix claire d'un voyou chantait au peuple accouru des romances aux rimes légères. Un Tel s'arrêtait afin de participer à l'ivresse commune. Puis, le groupe harmonieux se disjoignait. Certains, que le lyrisme assoiffait, couraient vers les bars; d'autres demeuraient sur place comme si l'écho attardé d'un dernier refrain les berçait encore. Un Tel, pour ajouter à la simplicité du repas familial un peu de la splendeur printanière, achetait une livre de fraises nouvelles.

La mère d'Un Tel attendait l'enfant. Courbée vers le sol dur, ainsi qu'une sainte en prières, elle semblait porter un lourd fardeau. Femme du peuple qui ne saurait être brisée par les chagrins et le labeur, elle pliait. N'ayant jamais failli à sa tâche simple, la vieille, une fois encore, avec les gestes de toujours, préparait le repas du soir. Sur le poêle bancal, où s'animait un feu tremblant, la soupe bouillait, chère eau chaude aromatisée qui réconforte, compagne quotidienne de ceux qui n'ont pas à leur table les fruits mûris aux provinces du soleil, ni ces rôtis savoureux dont le fumet, à lui seul, ranime et nourrit. Un pas allègre, tel un roulement de tambour, chassait le silence; la porte s'ouvrait, Un Tel embrassait sa mère, il mettait une nappe blanche sur la table, levait la flamme de la lampe, et voici que la mansarde où rôdaient les esprits sombres de la nuit était, soudainement, réjouie comme si des ondes lumineuses jaillissaient de quelque invisible fontaine.

Un Tel narrait à sa mère les menues aventures de la journée; il avait quinze ans, une âme enthousiaste et gamine, et il ignorait encore qu'il est souvent pénible de gagner ce beau pain frais qu'il aimait et dont la petite vie merveilleuse nourrissait sa jeunesse éclatante. C'était l'heure de la causerie. La vieille mère contait l'histoire de la famille.

Le père était mort. C'était un fidèle compagnon, un travailleur; tout jeune, il avait fait son tour de France. Il repose dans la banlieue mélancolique, en un cimetière peuplé d'érables rouges et d'ormes.

Nul mieux que lui ne savait besogner la charpente. Il allait, la musette au côté, travaillant de bourgade en bourgade. Comme il avait belle prestance, les filles lui souriaient. Parfois, fatigué de rôder à l'aventure, il s'adossait au tronc noueux d'un vieil arbuste et, pareil au soldat qui boit une gorgée de rhum pour renouveler ses forces, il contemplait avec amour l'image de celle qui devait être un jour sa femme.

En chantant, il repartait, longeant les bois, traversant les terres labourées. Il revint à Paris, élever de solides charpentes. Vinrent d'heureux jours, on se maria un matin d'hiver; la noce s'en fut à Robinson, où les bosquets déserts étaient couverts de neige.

La vieille mère évoquait les douleurs du ménage: une fille naquit, jolie comme un enfant Jésus et qui souriait dans son berceau. Elle avait cinq ans, quand, un après-midi fiévreux, on la mena à l'hôpital. La petite n'en revint pas; elle avait préféré s'enfuir vers les jardins du ciel, où les enfants des pauvres vivent entourés de guignols, de chevaux de bois et de balançoires. Le père, l'année suivante, tomba d'un échafaudage.

Mais, Un Tel n'écoutait pas la cruelle histoire de sa vie.

Il contemplait, en lui, un monde frémissant et prestigieux dont nul roman héroïque ne saurait dire l'intime et vivante beauté. Les routes assombries où son destin l'avait mené lui semblaient s'élargir à l'horizon, comme des voies triomphales. Une ardeur étrange, mêlée à son jeune sang, lui donnait une vivacité d'oiseau. Aussi quand, desservant la table, il jetait au loin les miettes dorées tombées sur la nappe, on eût dit que ces douloureux souvenirs s'envolaient avec elles.

Un Tel est au physique un homme moderne, affectant un américanisme voulu, sous lequel apparaît aisément une fantaisie d'artiste. De sombres étoffes donnent à son clair visage une lumière particulière. Il a le pas rythmique du danseur. Il marche la tête altière, l'œil vif, les poings fermés. Pétri de force et paré de joliesse, Un Tel est un nerveux Apollon dont la silhouette complexe dessine sur l'écran du monde une ombre de tendresse et de brutalité.

Il eut des amours nombreuses. Afin d'obtenir d'impossibles joies, il désira d'étranges compagnes, dont une chanteuse, qui fut son premier amour.

Au Café des Hémisphères, elle chantait des refrains sensuels. La musique animant les courbes de son corps, elle apparaissait telle une voile marine qui, gonflée d'un vent joyeux, se joue sur la mer lumineuse. L'électricité lui faisait une étincelante parure, et le populaire acclamait la volupté de ses gestes. Elle était le fruit tentant et mystérieux des tropiques dont les yeux éblouis des simples s'enivraient, et d'aucuns, qui rêvaient de mordre à sa lèvre écarlate, imaginaient qu'elle avait la fraîcheur de ces oranges de Jérusalem, où du sang coule sous l'écorce d'or.

Un Tel, le soir de juin où il entendit Farfale, la chanteuse, eut en son cœur une illumination; il l'aima pour le vice énervant de ses yeux. Elle était l'incarnation de l'amour, la bacchante populaire, glorifiée par la foule, et dont le nom vole de l'étroite échoppe au bar tumultueux; il la croyait riche, heureuse. Il l'attendit à la sombre porte du concert; elle sortit, pauvrement vêtue. Un Tel hésitait à la reconnaître; mais elle vint le rejoindre, car elle avait compris qu'il l'aimait.

Elle lui prit la main. Ils longèrent les quais moroses du canal, où la lune se baignait parmi des cheminées d'usines renversées. Ils arrivèrent sur une place déserte. Farfale entraîna l'adolescent dans un couloir obscur, dont les murs suintaient. Ruinée, malodorante et triste, telle était la demeure de la chanteuse. Un Tel n'avait jamais vu semblable misère. La mansarde de son amoureuse était ouverte au vent nocturne. Le plafond avait un large trou. Dans le toit croulant, flambait un triangle d'azur où rêvaient les étoiles. Une pluie lente se mit à tomber, dont les gouttes rafraîchissaient le visage du jeune homme. Sous la fine caresse de cette pluie inattendue, les désirs de l'adolescent s'envolèrent; subitement se brisa le cercle de feu qui lui brûlait les tempes.

Ces deux êtres, sous la fraîche ondée qui leur venait du ciel, sentaient mourir en eux les orages de l'amour. On eût dit, à les voir l'un près de l'autre, contemplant les arcs-en-ciel évanouis de leur rêve, qu'un vent rapide leur avait enlevé les parures de leur jeunesse.

Dans la paisible nuit, Un Tel s'en fut, plus heureux que s'il avait connu les bonheurs qu'il enviait. Il revint embellir sa chambrette; il mit à son lit des draps frais, il prit une taie d'oreiller qui sentait le foin coupé. A l'aube, l'adolescent, beau comme un ange foudroyé, reposait, ayant replié ses ailes, pareil à l'oiseau qui, pour dormir après l'orage, choisit une branche fleurie d'amandier.

Un Tel posséda des Polonaises, molles comme des Orientales, des juives aux lourdes chevelures. Beautés maladives, bijoux affinés et frêles, bêtes perfides ou splendides, tendres prostituées; il mit au front de toutes ses amoureuses l'auréole trompeuse et vite évanouie de son désir et, durant ces tristes fêtes de la chair, il comprit qu'il lui fallait rechercher une femme dont les idées et les sens auraient une parenté frémissante avec son cœur et sa raison.

Tout homme a, de par le monde, une femme née pour être sienne. Souvent cette amante prédestinée meurt sans avoir rencontré celui qu'elle attendait. Un Tel connut, dans une nature chaude et riche où la forêt et la mer joignaient leurs beautés rivales, la compagne qui devait embellir et organiser sa vie. Ils s'aimèrent. Ce fut simple et fort, comme les jeux des plantes et des eaux.

LA FOIRE AUX IDÉES

La génération dont Un Tel est le type exact aima les idées, comme des femmes. Elle erra, parmi les formules sociales, à la recherche d'une impossible perfection, les adoptant et les rejetant avec une égale ardeur. Mais, parmi tant de ferveurs et d'abjurations, elle sut garder un sens ferme de l'équilibre qui lui fit comprendre le grotesque des idées absolues. Elle eut, heureusement, une élégance d'esprit lui permettant d'estimer, sans excès, les formes nobles, les jolies couleurs et le verbe aux inflexions savantes, qui sont la parure extérieure des idées et leur réelle magnificence.

Un Tel fut anarchiste. C'était le temps où M. Laurent Tailhade posait si joliment, au front du pauvre boulanger Caserio, le laurier d'Harmodius. La naïveté de cette confession, groupant pour de fraternelles agapes, sous les ombrages d'un éternel été, les hommes les plus divers, ne satisfaisait pas entièrement la raison d'Un Tel. Néanmoins, il imaginait avec agrément une époque où les êtres, vivant sans la menace impérieuse du Code et sous une royauté morale unique, se partageraient fraternellement les richesses du monde.

Mais il fallait vivre «scientifiquement», s'abstenir de boire tel estimable alcool; rechercher l'hygiène de la vie en toute chose, abattre les monuments du passé, mettre en commun les femmes et les jardins, sans pouvoir revendiquer l'ombre d'un arbre, la pile d'un pont, la chair d'une rose. Tel crasseux esthète vous imposait un régime d'ablutions incessantes, tel autre fou vous enjoignait de contempler toute chose sous un angle géométrique. Tout fidèle de la nouvelle religion s'érigeait en pontife et réclamait pour lui seul le droit à la vérité.

Un Tel comprit que l'anarchisme était une tyrannie stupide. Au reste, l'échec d'une colonie communiste où des ouvriers, des professeurs et un vacher s'arrachèrent, durant quelques semaines, les cheveux, sous l'œil irrité de saint Bakounine, suffit à lui prouver qu'il importait de rejeter à jamais, comme utopique et néfaste, le désir de faire vivre en commun, sur un même plan social, les diversités d'hommes.

Certes, de curieuses figures, évoquant les premiers siècles chrétiens, illustraient l'anarchie. Probes, fières, charitables, elles honoraient le parti naissant. Mais, combien leur action fut vaine, et de quel mépris le troupeau les entoura. La foi, pour estimable qu'elle puisse être, ne saurait vivifier des choses mortes. De toutes les erreurs modernes, la plus étrange fut cette perversité de l'idée qui fit admettre, comme vérités intransigeantes et absolues, de pauvres petites rêveries qu'avaient dédaigneusement rejetées nos pères.

Les partis politiques et leurs bas intérêts ne séduisirent point Un Tel, dont la nature indépendante rêvait de se dévouer et de combattre.

Ayant dissipé les nuées qui l'entouraient, Un Tel comprit aisément que les rues de son quartier, les fortifications de Paris, les tonnelles riantes de la banlieue lui tenaient autrement au cœur que les gens et les choses de Valachie; il entrevit, image encore faible et confuse, lumière sereine illuminant les conflits, les intérêts, la vie et la mort, cette chose imprécise et vivante qui s'impose à tout homme: la Patrie, société sinon fraternelle, du moins policée, organisée, de ceux qui ont des intérêts communs, l'amour du même sol, une communauté de souvenirs et d'espoirs.

Un Tel était poète. Il fréquentait les bouges où les gueux bercent leurs misères; il buvait avec eux jusqu'à ce que retentissent en ses tempes les saintes musiques de l'ivresse. L'alcool fouettait ses nerfs; tel le psaltérion, le poète, pour chanter, a besoin d'être battu par des verges de fer.

Marie, la servante obscure d'un bar de la rue de Bièvre où s'enivrait Un Tel, accueillait avec calme cet étrange client. Promenant sur les tables souillées un torchon humide, elle allait, toute menue en ses loques dérisoires, indifférente aux propos des buveurs. Campagnarde qui échoua dans un bouge obscur de la Cité, elle n'avait au monde qu'un désir: aimer son frère, et ce pieux sentiment gagnait, à vivre parmi les tourments et les rudes passions de la plèbe, une pureté particulière.

La Bruyère, le frère de Marie, était un fort gaillard à barbe orientale, dont la folie n'inquiétait aucunement la servante. Elle gardait, sur une planche de la cuisine, la modeste portion de bœuf bouilli et le verre de vin qui sauraient apaiser la faim et la soif du malheureux, au cas où son délire ne le persécuterait pas outre mesure.

Fou! Le gueux l'était. Il se croyait le maître des forces mystérieuses qui règnent sur le monde, l'être dont la sagesse dicte aux nations leur conduite. Il écrivait aux empereurs. Musique guerrière, peinture pastorale, poésie érotique, La Bruyère pratiqua tous les arts, hors celui de raisonner justement.

Sur la route aventureuse d'Un Tel, il joua le rôle douloureux et sauveur de l'ilote dont il faut éviter le sort misérable.

Certes, Un Tel ne pratiqua pas la bohème navrante de La Bruyère; il ne vécut pas, par amour du pittoresque, dans une mansarde malodorante et glacée; il ne chanta pas des romances sentimentales dans les cours, mendiant ainsi les quelques sous nécessaires à sa vie quotidienne. Il est vrai qu'il trouva dérisoire de vagabonder à la recherche d'une maigre pitance et de joies éphémères, alors qu'un labeur sans gloire, courageusement accepté, permet à tout homme de se créer une existence agréable, harmonieuse et simple. Néanmoins, il aima cette recherche maladive de l'anormal et de l'excessif, ce débraillé intellectuel qui régna dans les cercles jeunes, bohème de l'idée autrement pernicieuse que la pauvre fantaisie des pantins de Murger.

Un Tel sut réfréner son désir et ne plus vouloir que des choses humaines.

Il est vain de créer des architectures de principes, qui n'ont aucune base réelle, et qui satisfont, uniquement, l'orgueil de leur créateur.

Un Tel sentit avec justesse qu'il importait avant tout de faire jaillir la sensibilité profonde de son être, telle une source pure cachée sous le feuillage des rythmes et des couleurs. Il comprit que l'anarchisme des uns et l'impérialisme des autres, que le classicisme ou le romantisme, que tous les «ismes» modernes ne sont que des voiles flottantes, ravissant à nos yeux la déesse lumineuse, la superbe Isis, dont les hommes, inlassablement, rêvent de connaître l'immatériel visage.

ISMES ET CRATES

Les temps étaient défunts où le poète pouvait chanter:

La gloire est une couronne

Faite de roses et de lauriers.

Un Tel eût aimé exprimer ses idées en quelques mots concis et créer des œuvres peuplées d'idées claires. Mais il connut la vanité d'un tel effort. Ecrire un drame où l'on exalte l'héroïsme d'une vie simple, aux prises avec les passions, et qui sait les dompter, faire une gerbe étincelante et naïve de poèmes sont de pures folies. Des sages dirent à Un Tel: «Inventez un isme, découvrez un crate, tel est le secret de la réussite. Créez un mot, enfoncez-le comme un clou d'or dans la vieille boiserie littéraire.» Un Tel dédaigna le conseil des sages. Il s'en fut chez un isolé des lettres, un des maîtres dont l'art sobre, image de leur vie, l'enchantait.

—Vous avez du courage d'écrire à notre époque. Enfin, vous êtes jeune, il vous faudra beaucoup de courage. Je ne veux pas vous désespérer; mais comment peut-on écrire encore?

Ayant dit, triste et grave en sa maison froide, le maître reprit la plume un instant délaissée.

Un Tel avait rêvé une poésie énergique et vivante. Il lui apparaissait que la mission du poète était de faire visiter aux hommes des jardins irréels et merveilleux: d'héroïser la roulotte et le chemin, d'illuminer la vie simple et pénible des travailleurs. Loin du bluff et du snobisme des écoles, il voulait chanter, libre oiseau à qui l'on ne peut rogner les ailes. Certes, les poètes utilitaires, normaliens ivres de succès, fondateurs d'écoles, surenchéristes forcenés, méprisaient Un Tel. Les esclaves ont toujours détesté l'affranchi. Il ne voulut point former une faction nouvelle; il refusa d'associer à son art une politique arriviste et brutale. Ce fut un homme libre.

Un jeune versificateur insultait à Racine, qui, pour le remplacer, faisait retentir entre les vieux murs de l'Odéon la canonnade de Rivoli. Un sculpteur de génie mourait de froid en son atelier, alors que la foule injuste et stupide admirait Archipenko bâtissant des gnomes affreux dans des plaques de tôle. Surpassant en renommée les autres ismes, survenant après les naïfs primitifs, les anges adorables de Boticelli, le rire et les chairs de Jordaens, les arbres illuminés et rêveurs de Corot, le cubisme régnait. Sous prétexte d'originalité, toutes les folies se donnaient libre cours. Chacun désirait une vogue et des succès immédiats. L'œuvre n'était rien, et seule valait qu'on la considère la renommée que l'on en tirait. Pauvre génération qui ne savait pas qu'un artiste ignoré tailla dans un marbre immortel la victoire de Samothrace.

Un écrivain cultivé et qui n'ignorait pas que la plus haute sagesse est encore de se bien connaître soi-même avait alors émis sur ses confrères ce jugement sans douceur: «L'homme de lettres est une charogne.» L'avilissement de certaine jeunesse qui se croyait audacieuse et se disait géniale, ses procédés réclamistes et son insolente prétention feront la stupéfaction de nos fils lorsque, pour notre honte, ils nous rechercheront dans le dédale empuanti des revues littéraires.

Toutes auraient pu, en admettant qu'elles fussent courageuses, inscrire à leur fronton le dur verset du chœur aristophanesque: «Il n'est pas facile de m'adoucir, quand on ne parle pas dans mon sens.» Mais elles n'avaient qu'une sorte d'intransigeance, la pire, celle qui ne pardonne pas aux êtres d'être justes et bons.

Invoquant la chimère au corps de biche, au buste de femme, à la jambe de fauve, tous les poètes véhéments en firent un animal domestique; ils l'asservirent à leurs bas intérêts. Sans doute, férus de science, sinon de belles-lettres, ils avaient appris que la chimère, outre ses ailes qui la font traverser les mirages du monde, est aussi le roi des harengs.

En ces temps confus, les istes dévoraient les crates et réciproquement. Il y avait grande liesse en la République des lettres quand mourait de faim un poète. L'union se faisait alors. Les rongeurs accouraient en foule, brandissant leur plume vengeresse. Ils dansaient autour du cadavre qui, pour eux, exhalait une fraîche odeur d'imprimerie.

Deubel s'était jeté dans la Marne, un soir de faim et d'amertume, suicide inexplicable, puisque la veille encore une mondaine avait fait à ce gueux l'honneur de lui offrir une place de garde-chasse. Des histrions sans âme triomphaient sur les scènes parisiennes; d'habiles faiseurs encombraient les expositions d'art; des poètes volontairement abscons accaparaient les éditeurs.

La vieille boiserie littéraire allait craquer sous les innombrables clous d'or que d'impatients arrivistes y plantaient.

Mais vint la guerre.

LE MIRACLE DE LA MARNE

Ayant suspendu, par les pieds, les curés liégeois aux cordes de leurs clochers, l'envahisseur descendait vers Paris. Les villages brûlaient comme des meules. Parmi le sifflement des obus et l'exode des populations affolées, des petites gamines, indifférentes au tumulte guerrier, poursuivaient devant elles de jeunes dindons qui s'étaient enfuis de la ferme. Des vieux pêchaient dans l'eau calme où se mirent les jolis moulins et, si quelque obus troublait leur quiétude, ils s'en allaient un peu plus loin exercer un art patient, sinon fructueux. Enfants et vieillards, qui ne vouliez pas croire à la guerre, qu'êtes-vous devenus?

Dans la charrette de la ferme, poursuivie par les premières balles, la petite famille s'est enfuie. Une vierge en pleurs fouette le cheval. La tête doucement inclinée par le regret, elle rêve aux pures amours qu'elle eût aimé connaître et que le destin lui ravit dès l'aurore. Il n'est plus d'amours innocentes, ni de jeux champêtres. L'âtre affectueux et les greniers ensoleillés sont en cendres, la foudre dispersa les pierres du foyer.

Il faut reprendre, sur les routes, la fuite éperdue de jadis, ce vagabondage inquiet des âges primitifs, où le Barbare aveuglé brisait, rageusement, les œuvres humaines.

Les mélancoliques vieillards, les mères angoissées, les enfants éblouis d'aventure deviennent le vivant enjeu d'un combat; ils sont la frémissante proie que poursuit un glaive ruisselant encore du sang de leurs frères martyrs. Le cortège errant des émigrés est une armée vaincue.

Les émigrés ne sont pas d'astucieux romanichels, vicieux et maraudeurs. Ils gardent au cœur des tourments innombrables les mœurs simples et douces de la famille.

C'est du sein même de l'émigration que sortent, frais adolescents qu'un siècle aimable eût enrubannés, ces bergers épiques qui suivent l'armée. On voit des pâtres de treize ans, délaissés de leur troupeau fugitif, servir, au sens fier du mot, une patrie dont ils n'auraient dû connaître encore que les enchantements. Leur souriante ingénuité défie la mort. Ils ajoutent au tragique des heures une jeunesse particulière, et la France guerrière, malgré ses deuils, sourit à la caresse de ce printemps inattendu.

Il est un berger qui mourut à la Marne, bel ange courageux, dont la tombe discrète, exhaussée d'une croix blanche que couronne un béret, fera dire plus tard aux curieux promeneurs: «Les soldats de la grande guerre étaient-ils si petits?»

Si la mort a fauché cette jeunesse en fleurs, c'est qu'il fallait, pour l'ennoblissement de l'histoire, à la vilenie de l'envahisseur renversant les berceaux, qu'une réponse fût faite par de jolis enfants. Ainsi s'explique votre sacrifice, bergers, les plus purs d'entre tous.

Fridolin a vu s'enfuir les siens, le fermier partit et le berger resta seul avec ses moutons. Quand vinrent les uhlans, le gosse intrépide suivit nos armées. C'est le recul, l'enfant ramasse du bois pour faire du feu à l'étape. Il se rend utile. Il est le jeune frère du soldat. Un Tel s'en fait un ami. Une balle vint percer le cœur de l'enfant, et nul verbe ailé n'a besoin d'entretenir au cœur irrité d'Un Tel la sainte fureur et le juste courroux qui rendent invincibles.

Une riche moisson lèvera sur les tombes françaises, des demeures harmonieuses renaîtront des ruines, mais Un Tel à jamais se remémorera, utile et grave leçon, ces cortèges d'émigrés qui fuyaient vers le Sud et le regard fixe et bleu du berger qui mourut en soldat.

Mais il en est qui demeurèrent dans la tourmente, entre leurs faibles murs battus par les marées humaines, et qui virent revenir nos troupes, sanglantes et victorieuses. Ceux-là, seuls peut-être, comprennent ce que fut le miracle de la Marne.

Seule de sa race, en sa maison claire et propre, la fermière subit l'envahisseur, avec la réserve hostile et polie du paysan. Hoffmann, le cuisinier des officiers, assis auprès d'elle, admire la salle familiale où flambe l'âtre large.

Pour ce rustre, la guerre est une manœuvre prolongée, où la maraude est honorée et l'ivresse permise; la France est un verdoyant polygone que l'on peut traverser sans péril.

Durant que rôtit l'oie grasse, le cuisinier improvisé se laisse éblouir par les miroitements alternés du balancier de cuivre qui danse au cœur de la vieille horloge. Si l'hôtesse était moins revêche, comme il ferait bon vivre sous ce toit, où s'alignent des poutres parallèles, jadis taillées dans le cœur des grands arbres; qu'il serait plaisant de s'enivrer en cette demeure émouvante, qui sent bon la cire et les pommes.

Voici huit jours que les Allemands sont là. Le maire a dit au fermier:

—L'heure est grave, la commune a besoin d'être défendue par ses meilleurs citoyens. Vous aurez l'honneur d'être otage.

—Otage! Qu'est-ce que c'est que cela? Je veux bien être otage.

Lorsque le fermier se vit encadré par deux gaillards armés, dont les yeux luisaient comme des baïonnettes, il comprit soudain que certains honneurs ont de redoutables revers et qu'il lui fallait, en prévision de jours orageux, une âme héroïque, comme on en voit dans les livres.

Tandis que l'otage volontaire et craintif, arpentant la salle de la mairie, compte les minutes, son épouse, indifférente aux obus qui déchirent la soie lumineuse du ciel, s'évertue à maintenir, en leur maison brutalement envahie, l'ordre traditionnel des choses.

Toutes les filles du village se sont enfuies dans la forêt proche. Le mystérieux pavillon d'un garde-chasse leur est un sûr asile, où elles attendront que la tempête se soit apaisée.

Elles n'osent s'aventurer vers la lisière du bois, où chantent les balles. Pourtant, une même espérance a caressé l'âme de toutes ces hirondelles que la peur groupe dans l'ombre verte. Elles ont pressenti le retour du printemps de France: la Victoire. Ces vierges, à qui de belles amours futures sont promises, cueillant de leurs mains brûlantes les fleurs blessées du soir, tendrement évoquent en un rêve de sang et d'azur de lointains fiancés qu'elles imaginent, robustes et beaux, le mousqueton au poing, défendant l'orée d'une forêt où rôde, parmi les eaux vives et les vents embaumés, le cortège éblouissant des vierges françaises.

La table est servie chez les fermiers. Hoffmann a disposé symétriquement le couvert. Il a réquisitionné une armée de bouteilles, bons vins pourpres, qui semblent rougir plus encore d'être la proie de l'ennemi.

Cependant que les officiers s'apprêtent à dévorer la dernière oie de la basse-cour, la fermière, le front à la vitre de la cuisine, a cru voir, décevant mirage, la silhouette d'un cavalier français traversant les jardins.

La voix impérative du commandant éclate:

—Depuis quand buvons-nous deux vins différents dans le même verre?

Les grosses mains rouges du cuisinier s'emparent de verres fins et sonores, aimable cadeau d'une aïeule fortunée, qui ne servirent pas depuis la première communion des filles.

Le commandant vitupère:

—Ces gueux cachent leur vin, leur or et leurs filles. Nos troupes ont traversé la France, au pas de parade; nous voici à quelques lieues de Paris, et nous nous arrêtons. Depuis huit jours, un vil peuple nous résiste.

Tu peux vociférer, commandant, la vieille se rit de tes menaces et de tes volontés; des ombres vengeresses entourent la ferme, des cavaliers, l'épée haute, traversent les avoines.

Dans la fumée des cigares et des vins, les Allemands virent à peine se lever le fer qui les abattit. Durant que la tête aux yeux révulsés du commandant roule dans les cendres du foyer, Un Tel, maigre, boueux et ravi, formule cette oraison funèbre:

—Il n'y aurait pas moyen de casser une croûte, la petite mère?

Et, parce qu'il faut à la vie un éternel retour de misères et de beautés, la paysanne, à la fois reconnaissante et parcimonieuse, de répondre:

—Je vais vous donner toutes mes pommes; elles commencent à pourrir.

Une à une, à l'orée du bois, écartant de leurs fines mains les ramures tombantes, les vierges apparaissent; tandis que s'éloignent les vainqueurs, elles reviennent au village.

Ainsi, pour que vivent heureuses des vierges aux beaux yeux qu'ils devinent jolis, mais dont ils ne posséderont jamais les charmes émouvants, de jeunes hommes meurent à la fleur de leurs ans ou acceptent les pires mutilations; d'autres se perdent dans la nuit, la bourrasque et le feu, sans porter vers elles un regard de regret.

Belles inconnues, protégées du soldat, parures de la France, vierges qu'il sauva de l'ignominieuse atteinte du Barbare sans espoir de vous retrouver: Marie aux lèvres chaudes, Jeanne ensoleillée, petite Magali à la voix d'oiseau, vous toutes enfin dont la grâce fut l'enjeu du dur combat, vous incarniez, pour le soldat de la Marne, en votre joliesse désirable et frémissante, l'indépendance, l'harmonie et la liberté.

EN LIGNE

Les canons aboient dans le crépuscule. Les bois où l'artillerie est cachée sont des buissons ardents. Il faut monter en ligne. Dans le village en ruines, au faîte d'un pan de mur, une plaque demeure, battue des vents: «La mendicité est interdite dans le département.»

C'est une zone nouvelle où la terre est soulevée, retournée, éventrée par les explosions. Une avenue, faite de troncs d'arbres, mène vers la ligne.

Il faut avancer avec attention, se lier au sol, épouser sa forme et sa couleur.

Un Tel entre, avec son bataillon, dans cette mystérieuse région de l'aventure. Son sac, où des lettres, des vivres et du linge forment un ensemble compact et moisi, lui pèse; des musettes gonflées de grenades battent ses flancs. Un Tel gagne le boyau. Il accroche son fusil au fil téléphonique. La nuit est venue. S'efforçant de suivre l'ombre qui le précède, il trébuche et s'irrite.

Des voix font passer des recommandations: «Attention au fil. Faites passer qu'on ne suit pas. Faites passer: Halte.» D'autres voix, surgies de la terre, demandent, sourdes, inquiètes:

—Qui est-ce qui fait passer qu'on dise: Halte?

L'irritation d'Un Tel gagne la file errante.

—Quel est l'imbécile qui est en tête?

—On va trop vite!

Le boyau devient étroit. Epuisé, l'épaule déchirée par la courroie du sac, Un Tel s'accote à la paroi suintante et molle. Il lui faut repartir, car ceux qui le suivent le renverseraient et lui passeraient sur le corps. Les boyaux se coupent et se rejoignent. On ressent un vertige écœurant à les parcourir.

Voici la première ligne. Les hommes se fixent obstinément au poste qu'ils garderont. Les escouades descendantes s'incrustent dans le mur, afin de laisser passer la relève.

Il faut occuper avant tout le petit poste avancé, cirque de terre, entouré de fils barbelés, d'arbres abattus, fortin garni de grenades, sentinelle dont la vigilance doit être absolue et qui garde la France. A deux ou trois mètres du poste, des cadavres ossifiés, lavés des pluies, et dont la tête convulsée montre encore le cercle éclatant des dents blanches, attendent un lointain réveil. Ces morts ont le visage de leur âme. Les nuits de vent et de pluie, il faut aller s'étendre auprès de ces squelettes et, sous leur protection, écouter la nuit afin de pouvoir abattre l'adversaire qui, par aventure, tenterait de se glisser jusqu'à la tranchée.

Un Tel, la gorge irritée par l'odeur fade de la terre et du sang, la respiration haletante, s'étend sur le sol, sa couverture repliée sur la tête, attendant le sommeil. Les fusées lumineuses se balancent dans l'espace, telles les lampes suspendues d'un temple immense. Frappées par une mystérieuse flèche, les étoiles filantes tombent vers l'horizon. Un Tel ne peut s'endormir. Résorbé en lui-même, en présence de la mort et de l'aventure, il se sent une plus vive clairvoyance, une émotion accrue par le tragique de la situation. Il se met à penser, afin de mieux vivre les instants que le destin lui compte.

La tranchée incite à vivre intimement, égoïstement, pour soi-même, quelque réelle fraternité les combattants puissent avoir entre eux.

Le jour viendra. Les hommes causeront à peine. La tranchée est un lieu de méditation. Les meilleurs soldats, les plus dévoués, les plus braves, ceux dont la vigilance ne fait jamais défaut, sont de grands taciturnes.

Il s'agit de se battre confortablement, d'être à l'aise. Chacun s'organise un coin particulier, où il pourra reposer la tête sur le sac. Le soldat désire, avant tout, un bien-être individuel que nul ne partagera, et il ne faudrait pas voir de l'égoïsme dans ce besoin naturel d'isolement et de propriété.

Les gourbis sont étroits, encombrés de munitions; l'eau y coule les jours de pluie, des claies pourries y recouvrent le sol, les rats y foisonnent, mais on y goûte un bonheur réel. Sans bruit, l'escouade s'y groupe et y joue d'interminables parties de manille, indifférente aux explosions qui secouent le sol. Ayant ramassé du bois mort sur le parapet, Un Tel aime allumer dans son gourbi un feu généreux. La flamme claire, mouvante, haute et bientôt recourbée, lui semble prendre les divers aspects de la vie, tristes ou gais sans mesure, et ce lui est, dans le nuage épais de la fumée, une délicieuse occasion de se ressouvenir.

Il faut travailler, surélever le parapet, creuser la tranchée. Tout le jour, ce seront de multiples corvées: transport de bombes à ailettes, de gabions; la nuit prochaine, il faudra veiller encore.

Quels êtres particulièrement doués, solidement bâtis, animés de passions divines et surgis d'une antique épopée sont donc les combattants de cette grande guerre? Un Tel cherche des dieux, autour de lui, et ne voit que des hommes.

Donquixotte et Citoillien étaient voisins. Ils s'exécraient, se reprochant mille méfaits, entre autres de n'avoir rien à se reprocher. La guerre vint. La vie de la tranchée lia, l'un à l'autre, les deux adversaires. Forcés qu'ils étaient d'habiter, face à face, une humide cagna, repliés et joints dans un obscur et profond isolement, ils apprirent à se connaître, et l'irrésistible antagonisme qui les séparait se dissipa.

Gédéon Donquixotte tenait un magasin d'alimentation. Il était président effectif des «Joyeux Bigophonistes du Marché des Trois-Vierges», président honoraire de «l'Effort sportif Amical Club des Enfants Retrouvés»; il avait obtenu la médaille de vermeil de l'Exposition Internationale d'Alimentation et de Chauffage d'Ivry. Il était orgueilleux de son commerce et naturellement enclin à favoriser les arts. La pire injure à lui faire était de l'appeler épicier, comme si un honorable commerçant en aliments et vins pouvait être à ce point avili qu'on osât le comparer à cette sorte de débitant inférieur qui vend du suif et de la benzine.

Donquixotte avait une culture générale assez étendue. Il récitait, sans en rien omettre, la Déclaration des Droits de l'Homme; il avait lu de nombreuses études sur l'éducation de la volonté, l'hygiène sexuelle à travers les âges et les crimes de l'Inquisition. Il écrivait jadis, sur l'air de Flotte, petit drapeau! une marche de la Mutualité, avec accompagnement de bigophone.

Aussi Donquixotte savait allier les arts de l'esprit au plus heureux des négoces.

Nous avons à Paris la maison de Balzac, celle de Berlioz, la vieille demeure où naquit Musset; pourquoi ne pas nous enorgueillir de la maison Donquixotte?

L'honnête commerçant, désireux à la fois d'élever le niveau intellectuel de la foule et de faire mourir de rage ses concurrents, mit au fronton de sa demeure un tableau allégorique: L'Alimentation ouvrant aux Arts les portes de la Renommée. L'Alimentation, reine parée d'une robe semée d'abeilles d'or, accueillait et nourrissait les Arts, lesquels étaient incarnés en la personne d'un bohème guenilleux et maléfique. La vitrine s'ornait encore d'une superbe pièce montée. Ce n'était plus une pâtisserie, mais un symbole. Le foie truffé, la gélatine et les coques s'y groupaient harmonieusement. Des colonnettes de saucisson soutenaient cet édifice qui, pareil au temple de Salomon, demeurera célèbre par son opulence.

Donquixotte se découvrait aisément des envieux. Les sots disaient de lui «N'est-il pas vendu à toutes les réactions, avec son Sacré-Cœur en saindoux?» Niais ou criminels qui ne voulaient pas voir en cet édifice gastronomique un temple païen élevé à la gloire d'une force sociale invincible: l'Alimentation. C'était une pièce unique dans l'histoire de la civilisation. Donquixotte avait décidé de ne l'entamer que le jour où il fiancerait sa fille. En effet, cette pâtisserie était si parfaitement épicée, si raisonnablement construite, que les plus grandes chaleurs n'auraient su la faire tourner.

Donquixotte était un homme d'ordre.

Par contre, le cordonnier Citoillien était farouchement révolutionnaire. Porte-drapeau suppléant de la section socialiste révolutionnaire internationale du quartier Saint-Placide, il avait pour mission de suivre, jusqu'à la dernière demeure, le corps des camarades décédés. Ces enterrements étaient émouvants. Désireux de donner à son fils une éducation grave et forte, et afin de pouvoir se rafraîchir au «Rendez-Vous des Parents», pieusement il confiait à l'enfant le drapeau dont l'étoffe écarlate s'enflammait au soleil.

Donquixotte et Citoillien sont maintenant des soldats. Ils se sont découvert des goûts semblables; ils se sont aperçus que le même désir de vie heureuse et simple les animait; ils ont compris que, pour réaliser leur bonheur personnel, il leur fallait défendre, avant tout, les villes et la terre nationales.

La guerre finie, Citoillien, délaissant la cordonnerie, bâtira un palais du peuple. Le soir, le peuple dînera en chantant. Les fruits, les pâtisseries et les vins, artistement groupés sur de vastes tables, appartiendront à tous ceux que leur désir aura menés vers ce festin. Aux nuits parfumées où flamberont des lampions dans les arbres, il fera doux de vivre parmi la joie naturelle des choses. Heureuses, les voix se répercuteront, en fanfares, dans les bois d'alentour. En ce nouvel âge d'or, les hommes, joyeusement, travailleront en commun à la prospérité du monde. Donquixotte prendra place à la table du peuple, étant donné qu'il apportera de savoureuses provisions.

Un Tel est le semblable de Citoillien, il est le frère de Donquixotte, il se retrouve en eux. Ne cachent-ils pas, sous des masques grotesques, un visage d'homme?

Nourris à la même gamelle, asservis aux pareilles besognes, ils sont appelés, tous deux, à ôter leur masque en présence de la mort errante. Mais le vent des obus ne leur a pas encore arraché les défroques dont ils se parent. Donquixotte est toujours, aux yeux de ses camarades, un paisible bourgeois; Citoillien est encore un farouche révolutionnaire.

Les premières promenades que Donquixotte fit, jadis, avec sa fiancée, furent douces. Ils visitèrent le Louvre. Dans les salles fraîches et spacieuses où vécurent les rois, ils se crurent de grands seigneurs invités à la cour. Ils se regardèrent passer entre les glaces parallèles, et cela les enivra que de contempler leurs images se reflétant à l'infini. Un jour, ils montèrent en haut du donjon de Vincennes. Fouettée par le vent qui enlevait sa jupe, la jeune fille avait l'air d'une oriflamme. Le retour fut charmant; dans les fossés du fort, des gamins chassaient le lézard; les amoureux revinrent en bateau. Le fleuve était calme. L'eau miroitante, où le bateau laissait un long sillage, leur semblait côtoyer les rivages du ciel.

Ils s'épousèrent. Elle devint une ménagère parfaite et facilement irritée.

Veillant à l'ordre absolu de la maison, elle eut le souci constant de diminuer auprès de la fille qui leur naquit l'autorité sacrée du père, répétant avec une vigueur toujours accrue cette formule lapidaire:

—Ton père est un imbécile!

Donquixotte désira d'autres amours. Il voulut une femme du monde: châtelaine errante et nostalgique; il rêva d'une de ces filles de vingt ans qui s'abandonnent aux séducteurs, un jour inespéré, telles de pauvres oiseaux blessés.

Jamais il ne vit la femme qu'il aima.

C'était la porteuse de lait. Tous les matins, les doigts de la petite fée déposaient une bouteille à la porte. Craignant fort son épouse, Donquixotte n'osait se lever pour admirer la belle; mais le soir, voluptueusement, il cachait un tendre mot au fond de la bouteille.

Cette délicieuse Perrette devait être fraîche et rouge comme une pomme d'api.

Il lui écrivit:

«Mon espérance court vers vous. Je voudrais vous offrir un petit chalet de bois sculpté et de brique. Un potager nous donnerait des légumes que nous mangerions sous une véranda. A notre fenêtre s'enlacerait le lierre, qui veut dire fidélité. Notre vie serait gaie comme un bassin empli de poissons rouges. Vous me feriez du gâteau de riz, agrémenté de rhum et de raisin de Corinthe. Pour ce qui est de repriser mon linge, car je déchire beaucoup, il viendrait une femme à la journée. Les amours des chevaliers, des reines et des pages pâliraient devant les nôtres.»

Elle lui répondit:

«Je suis à vous. Dites-moi le jour et le lieu où je pourrai vous rejoindre avec mes six enfants.»

Citoillien avait eu des amours moins romanesques; il les narrait simplement:

—Défunte Mme Citoillien (je dirais Dieu ait son âme si je croyais à l'existence de Dieu) était une femme de caractère. Partageant mes idées, mes peines et mes travaux, elle fut la compagne accomplie. Nous nous mariâmes civilement à Bois-Colombes (je n'ai jamais aimé les curés, elle non plus). On fit un petit festin chez un traiteur des environs; le vin était affreux, mais j'avais un tel bonheur qu'il me semblait boire du soleil. La femme, pour moi, est une douce infirmière qui m'aide à boire les vilaines potions de la vie.

Ainsi, par un renversement inattendu des rôles, Citoillien, le démolisseur de systèmes, le novateur, l'irrégulier, dirigeant avec sagesse les mouvements de son cœur, avait une vie sentimentale ordonnée, tandis que Donquixotte, l'homme d'ordre par excellence, s'était livré aux mille fantaisies de l'amour.

Dans la tranchée, il en est de même. Autant Donquixotte a d'audace irraisonnée, autant Citoillien possède de tranquille courage. Volontaire pour toutes les missions périlleuses, heureux de ramper entre les fils de fer, Donquixotte est de toutes les patrouilles. Citoillien guette le retour de son camarade; sur le feu de la cagna, il lui garde une soupe chaude; il préserve de l'inondation la claie où le patrouilleur reposera; il défend la musette de l'absent contre l'offensive des rats affamés.

Ce couple d'amis, indifférent aux vaines et pompeuses formules de l'union sacrée, pratique la seule union réelle, celle qui groupe, sous la mitraille, les hommes désemparés, et par laquelle, fortifié, soutenu, réconforté, le soldat parvient à protéger des vents la petite flamme éperdue qui vit en lui.

Un Tel est de garde. Las de se griffer la chair aux parois de la tranchée il s'assied. Une douceur progressive et mélancolique attendrit son âme.

La nature vivante qui l'entoure se met à chanter. Des papillons décoratifs se posent sur le cœur des chardons pour y mourir, une auréole de feu illumine les plantes et le trot d'un cheval retentit sous les feuillages.

Quelqu'un vient, dont le souffle ardent fait se courber les arbustes. C'est un guerrier monté sur une maigre haridelle. Un Tel s'approche de ce héros, dont la lance brisée flambe au clair de lune, et qu'il reconnaît pour l'avoir, jadis, entrevu près de son berceau.

Lentement, le chevalier lève la visière de son casque et montre ses yeux où se mirent toutes les démences héroïques de sa vie. Il est douloureusement beau. Un Tel pose ses lèvres sur le front du héros. Il l'invite à pénétrer dans la cagna où l'escouade repose; heureux d'être l'humble écuyer qui rencontra le seigneur des routes, le grand errant dont l'ombre immense apparaît, conquérante, sur tous les chemins de l'aventure.

Mais Un Tel sent le froid du fusil dans sa main brûlante; il sort de son étrange somnolence et, penché vers le trou d'ombre où vivent ses camarades, il entend une voix menaçante, celle de Sancho Pança Citoillien, invectiver Donquixotte, cette vache, cet épicier, cet enfant de salaud qui s'est permis de faire des grillades avec le rab de pain.

PATROUILLE

La sentinelle observe la nuit, car des ombres mystérieuses semblent rôder dans les fils de fer; peut-être sont-ce des rats qui mènent ainsi, au cœur de l'ombre, d'étranges sarabandes. Un froid vif pénètre les chairs et meurtrit les yeux. Le rythme régulier du temps est suspendu; toute la nature subit une angoisse fiévreuse, sorte de brouillard qui trouble les plus vigoureux d'entre les combattants.

Voici l'heure où les patrouilleurs vont se traîner parmi les ronces et les charognes, offrant une fois de plus leur chair glacée à la flèche de feu qui, dans sa course errante, les viendra frapper brutalement.

Des voix confuses murmurent:

—Une patrouille est sortie! Attention!

Quelque imprudent brise des branches entre les lignes ou fait cliqueter son arme. Les fusées jaillissent des bouquets d'arbustes. Il faut que la terre où s'incruste la patrouille errante ait le visage immobile d'un désert.

Toutes les sentinelles du monde ont les yeux fixés devant elles; leur esprit est calme et rêveur, car elles aperçoivent, malgré l'horreur et l'effroi qui les entourent, au delà de la ligne ennemie, un miroir merveilleux leur renvoyant l'image des jours heureux où les hommes, le soir, chantaient dans les guinguettes. Ces veilleurs entendent les anciens violons au rythme énervant desquels dansèrent leurs premières amours, parmi le concert rageur des vents et les fusillades.

La patrouille avance, silencieuse, implacable. Si la fortune la protège, elle atteindra la ligne ennemie, monticule de terre et de sacs de sable exhaussant un grand arbre renversé.

Derrière son invisible créneau, la sentinelle allemande songe, elle aussi, aux soirs harmonieux où elle jouait de la guitare dans les rues de Marbourg, sous les fenêtres fleuries de la fille d'un grave privat-docent; elle revoit les farandoles universitaires dans la ville médiévale, les causeries printanières avec de joyeux compagnons, autour des vastes chopes où la bière claire brillait comme des escarboucles.

Une grenade lancée par un des patrouilleurs tombe aux pieds de la sentinelle; une gerbe d'or fuse et le franc buveur de jadis, l'amant élégiaque dont le cœur sait joindre à la douceur de Gœthe l'amertume de Henri Heine, éventré, tenant ses entrailles à pleines mains, recourbé par la douleur, souffle comme un taureau dont le poitrail fut ouvert par la courte épée de Bombita.

Invisible, au ras du sol, la patrouille rentre dans les lignes françaises.

Elle a accompli sa mission, sans crainte apparente, sans colère inutile, mathématiquement. La présence de cette sentinelle, dans le petit poste avancé, nuisait à la sûreté du bataillon. Il fallait, à tout prix, la supprimer; ainsi elle ne tirerait plus sur les travailleurs, elle ne troublerait plus les corvées de soupe et d'eau. La sanglante besogne est accomplie. Demain, une sentinelle, équipée comme celle qui vient d'être abattue et pareillement vigilante, occupera le petit poste allemand; qu'importe, une autre patrouille renversera l'audacieuse. A l'aube, il serait vain de demander aux trois paysans patrouilleurs les raisons qui guidèrent leur farouche énergie. La sentinelle les empêchait de ramasser du bois sur le parapet! Sans doute, il est des motifs plus nobles et moins précis qu'ils ne se formulent pas, en leur simplicité, mais ils ne les entrevoient point. Ils ignoreront toujours quel intérêt supérieur répond à leur courage obscur et par quels fils mystérieux leur acte simple et brutal est relié à la prospérité et à la grandeur de leur race. Ils n'ont cure de ces mots magiques par lesquels on pourrait louer leur vaillance. Une force instinctive les poussait de l'avant, et si l'événement qui les honore ne les a pas vus faiblir, le seul récit de leur exploit les apeure.

Une mission devait être remplie, pour l'honneur de leur escouade, la gloire de leur compagnie et la fière renommée du bataillon: elle le fut correctement. Retrouvant le gourbi fangeux où ils purent reposer, les patrouilleurs, l'âme apaisée, indifférents à toute gloire inutile, dormirent jusqu'à ce que la corvée de soupe vînt leur offrir une gamelle d'eau tiède où nageaient d'étranges légumes.

GUSTAVE LE REMPART DE CALONNE

Un Tel a pour chef de section l'adjudant Gustave, unanimement appelé «le Rempart de Calonne», en glorieux témoignage de l'héroïsme particulier avec lequel il défendit la tranchée de Calonne, un jour où les vagues d'assaut menaçaient Verdun.

L'histoire de Gustave, noble Polonais qui guerroya sur la Marne, l'Yser et la Meuse, enchantera les enfants si, plus tard, un enlumineur fait apparaître au centre des explosions, tel il fut, couronné d'un passe-montagne troué, cet adjudant splendide qu'une crasse insigne patina sans jamais l'attrister. C'est le ruffian que dessina la plume d'or de Moréas, l'affable séducteur aux dents éblouissantes, à l'œil conquérant, une manière de conquistador en guenilles.

Au repos, Gustave est le plus appréciable des chefs de popote. Il sait dorer un rôti, épicer une sauce et charmer la plus revêche des commères. Après un copieux repas, il estime fort narrer, avec une voix chaude, de jolies aventures dont il fut le héros modeste, et ses récits ne laissent pas que de ressembler aux contes galants de la Renaissance italienne.

Gustave servit à la légion étrangère; il y apprit à dresser une tente, à découvrir du bois et de l'eau dans le désert. Il se fit craindre et chérir d'un peuple de nègres qu'il battait sans remords. Il eut les fièvres. On l'abandonna sur le fleuve Rouge, seul, dans une barque légère qui remontait vers la colonie. Il y parvint épuisé, mais vivant.

Quand il revint en France, abandonnant les rudes compagnons de la légion, il se sentit amoindri, diminué, comme si le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer ailleurs qu'en un climat sauvage, parmi de vastes espaces.

Causeur habile et disert, ayant acquis, au cours de ses voyages, l'art de convaincre les hommes, ne redoutant pas les fatigues et les incertitudes d'une vie errante, Gustave fit mille métiers. Il fut placier en dentelles, coulissier; il représenta divers parfums aux noms orientaux. Certes, ces industries lui furent prospères; mais il triompha particulièrement dans la faïencerie, où son génie sut produire et répandre avec succès un article commun: le vase de nuit.

Gustave vint à la guerre, joyeusement. Il retrouvait, pour son incessant besoin d'agir, un emploi illimité. Ses capacités somnolentes d'aventurier, ses qualités de chef de bande, allaient enfin se donner libre cours.

Des combats où sa décision et sa clairvoyance lui valurent l'admiration des proches, il ne tire nul orgueil, mais il s'honore de certaines chasses à l'escargot qu'il fit, à l'aube, dans les forêts de la Woëvre, tandis que nos canons lourds bombardaient les forts avancés de Metz. Il vivait alors, au repos, dans les bois. Les escargots ayant dégorgé dans le gros sel, Gustave les savourait, aromatisés d'herbes et frits en du lard rance, au seuil de son gourbi, parmi les jeux de lumière du crépuscule. Les mouches le persécutaient, ainsi que la vague odeur d'une proche charogne. Ayant cueilli de mignonnes fraises sauvages, le Polonais reposait, pareil au Sybarite que lassa l'abus des viandes et des vins.

Un mardi gras, pour l'enchantement de sa section, Gustave fit des crêpes. La farine vint de l'arrière, les œufs furent découverts en de modestes fermes que les obus avaient épargnées; le rhum de l'ordinaire, rude comme un acide, arrosa la blonde pâte. Les crêpes sautaient sur le foyer improvisé, dorées comme des auréoles. Gustave, maître-coq orgueilleux et réjoui, joignait à l'art souverain de faire sauter la crêpe une manière rapide, discrète et non moins élégante de la déguster.

Ses exploits ont un succès égal à ses mœurs aimables. Mais son joyeux caractère et la fantaisie de sa vie semblent faire oublier sa valeur. Certes, on le sait brave et, confusément, les anciens du bataillon se souviennent d'un après-midi orageux où l'adversaire serait passé sur le monceau des corps abattus, se répandant dans la forêt traîtresse, invincible, si Gustave ne l'avait pas contraint à retourner vers ses lignes.

La femme charmante, l'exquise ménagère que Gustave aimera, plus tard, en des jours de paix et de tendresse, auprès d'un feu chanteur, ne saura deviner quel héroïsme veille au cœur de son amant; lui-même oubliera l'élan qui le souleva au-dessus des hommes et le fit pareil à ces figures irréelles des naïves légendes: hercules plongeant un fer vainqueur dans les flancs irrités d'un terrible dragon.

Tel est celui que les fervents Bretons, les mineurs farouches et les paysans de la section ont nommé le «Rempart de Calonne», affectionnant son courage et peut-être chérissant plus encore son amitié pour les ribaudes, sa présomption culinaire et la chance inouïe qui le poursuit au poker.

LULUSSE DE CHARONNE

Superbe de crasse et d'aplomb, luisant de graisse, noir de suie, Lulusse de Charonne, une grillade frottée d'oignon en main, disserte sur la haute stratégie de nos états-majors. Il redit les mille lieux communs chers à la foule ignorante, mais avec une telle verve que les idées les plus vulgaires, parées de riches couleurs, en semblent transfigurées. Il est le truchement entre le civil et le militaire. Sociable à l'excès, confiant et protecteur, il faut le voir, à l'arrière, faisant les honneurs du cantonnement aux ribaudes errantes dont la fantaisie misérable est liée au destin des armées.

Natif de Charonne, ce dont il s'honore, Lulusse, dès l'enfance, connut des plaisirs martiaux. Il s'enrôla dans une phalange déguenillée qui se livrait à la guerre des rues et bientôt il excella à couvrir de grossières injures les honnêtes passants. Il acquit ainsi le talent de l'invective, grâce auquel, cuisinier de la compagnie, il put faire respecter sa fonction, en dépit des sauces imprévues, des rôtis incendiés et des bouillons saumâtres dont il remplit, au cours de la campagne, les gasters épouvantés de ses camarades.

Habile à faire des doubles sauts périlleux et toutes autres acrobaties, d'un naturel batailleur et sportif, le cuisinier acquit rapidement sur la troupe l'autorité nécessaire.

Dès l'aube, dans les villages où le bataillon descendait au repos, Lulusse claironnait le plus bref, le plus militaire et le moins écouté des commandements:

—Aux pommes!

Multipliant les conseils, il suivait d'un œil hautain l'épluchage des tubercules:

—Plus vous en éplucherez, plus vous en becqueterez!

Souventes fois, la besogne étant accomplie à la diable, il ajoutait:

—Quel sale travail vous faites! On dirait que vous les épluchez par le milieu.

Certains jours, la menace à la bouche, l'œil courroucé, Lulusse traversait le cantonnement, sous la pluie, à la recherche d'invisibles éplucheurs. Tragique, il ouvrait la porte des estaminets et, pareil au jeune Oreste dont la furie anima un peuple innombrable, oublieux de ses premiers devoirs, d'une voix où la menace et le reproche étaient sourdement alternés, il certifiait, en appelant à la justice immanente qui toujours poursuivit le coupable:

—Si vous ne m'épluchez pas mes pommes, vous mangerez de la m...

Dans l'intimité, Lulusse, auprès de sa cuisine ronronnante et fumeuse, aime à narrer des histoires de Charonne, légendes de la misère où des héros rabougris et crapuleux prennent une allure chevaleresque.

—Mon vieux, j'avais un pote. Il était bossu et pas plus haut qu'une vieille femme; on l'appelait le «Cuirassier». Quel type! Costeau et bon garçon, la crème des associés. Si on lui cherchait des raisons, il allait droit sur l'adversaire et doucement il lui disait: «Casse-toi de là, où je fais un malheur.» Par trois fois il avertissait l'importun. Après, d'un coup de tête en pleine poitrine, il l'envoyait rouler dans le ruisseau. En une minute, l'autre était mort. C'était sentimental!

Pour Lulusse, les belles pensées, les fortes actions, tout ce qui se distingue des choses coutumières en horreur ou joliesse, l'excessif et l'inattendu sont des choses sentimentales. Il est, lui-même, selon la formule, un grand sentimental.

Ce bourreau des cœurs aime une brune, au peigne d'écaille planté dans la chevelure comme un poignard: Berthe des Quatre-Chemins, brocheuse à ses heures perdues, amoureuse éternelle. Dans Charonne, les samedis de paye, alors qu'il y avait liesse, il fallait la voir traverser d'un pas rythmique la rue embaumée d'absinthe. On eût dit un couple d'oiseaux, tant ils avaient d'allégresse et de légèreté.

Un permissionnaire du bataillon, de retour de permission, apprit un jour à la troupe assemblée autour de la cuisine que Lulusse avait été détrôné dans le cœur de Berthe par le subtil et redoutable «Cuirassier». Ce gnome avait osé ravir le bien charnel du plus orgueilleux des cuisiniers. Ce fut du délire. Lulusse se vit interpellé par les plus fidèles de ses admirateurs en termes irrespectueux.

—Eh! dis donc, tu n'as pas de nouvelles du «Cuirassier»?

—Tu parles, si c'est sentimental!

—Les cuirassiers de Charonne, ils montent de jolies juments!

Autant de flèches empoisonnées qui se plantaient dans le cœur méprisé de Lulusse.

Noble sous les injures et souffrant de cette impopularité, le cuisinier dédaigna de se venger. Il continua de préparer, avec un art toujours plus affiné, l'éternel rata dont la compagnie était quotidiennement gavée. Pleurant secrètement, il cueillait dans le ruisseau chanteur qui entoure le pays d'une ceinture éblouissante le persil dont il parfumait ses sauces.

Mais, publiquement, Lulusse annonça, désireux de mettre fin à l'ironie des camarades, et pour que fût affirmée la supériorité du mâle en cette aventure:

—Berthe, à ma première permission, je lui planterai mon couteau de cuisine dans le ventre.

Il n'en fut rien, Lulusse étant volage et sachant oublier la grâce de l'une pour les yeux charmeurs de l'autre.

Le maître-coq a l'âme généreuse et il partage ses réserves de chocolat avec les émigrés qu'attire sa cuisine odorante. Il donne également son cœur à toutes les filles du voisinage. Sa verve gouailleuse et le parfum de ses fricots lui valent un succès d'estime; ses bons mots amusent et réconfortent. Nul n'ignore au bataillon que, sous les plus violents bombardements, le cuisinier, fidèle à son poste, n'en fit pas moins brûler les sauces.

Lulusse aime trop Charonne pour ne pas être, en dépit de son antimilitarisme irraisonné, un bon soldat. Charonne, n'est-ce pas la patrie, avec toute sa vie chatoyante et mouvementée? Il n'est au monde d'aussi joli quartier que celui où l'on eut le bonheur de vivre sa jeunesse. A Charonne, au printemps, quand les vendeuses de fleurs parent les rues de leurs prestigieux éventaires, on se croirait dans un paradis sentimental et pavoisé.

Lulusse se ferait ouvrir la poitrine pour que demeurent paisibles à jamais les carrefours heureux de son enfance. Il n'a pas sollicité d'être cuisinier, il le fut. C'est avec une pareille indifférence qu'il accueillerait son destin, si l'ange de la mort le frôlait de son aile invisible. Il est des instants où mourir est moins difficile que de faire éplucher des pommes de terre à une compagnie d'infanterie.

BICHROMATE
OU LA MOTOCYCLETTE INFINIE

Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un Tel. Tous deux avaient troublé de leur turbulente jeunesse le vieux quartier où leurs parents vivaient depuis des générations. Ensemble, ils avaient appris l'histoire de France sur les bancs vernis de l'école communale. Vers la treizième année, ils se séparèrent, appelés mystérieusement par une même voix intérieure à des destinées différentes. Ils avaient une vocation: Un Tel était poète, Bichromate était mécanicien.

Suivre la courbe des choses, admirer la transparence des couleurs, chercher la raison de notre existence mouvante et mortelle, déchiffrer les manuscrits où le passé inscrit ses pensées si vite évanouies, tel était le métier du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple, fondre des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent et se propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à l'énergie des eaux et de la terre, une vie inattendue et formidable, tel était l'idéal du mécanicien Bichromate.

Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair de cuivre, des mains osseuses et dures. C'était un corps frêle et laid que soutenait et soulevait une force obscure.

Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite et travaillant tout le jour chez un serrurier du parage, Bichromate, le soir, tel un alchimiste insensé, se construisit une forge de modeste calibre qu'il alluma pour l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage de sa mère défunte; elle était emplie de ferrailles, de clous, d'outils effilés et brillants que le jeune artisan polissait avec tendresse. Des barres de fer rougissaient sur la forge improvisée dont le souffle emplissait la maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses de la nuit, la chambrette aux vitres brisées se transformait en une sorte de steamer. Parti à la découverte d'une toison d'or impossible, de quel audacieux navire Bichromate était-il l'indomptable argonaute?

Parfois, pour les travaux importants, il prenait un aide, un de ces mercenaires qui forgent et liment sans âme. La chambre était étroite! Qu'importe: fenêtre et porte ouverte, le manœuvre battant les fers rouges sur le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins, qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique, pestaient sans douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il faut, en notre monde injuste, poursuivre la réalisation d'un but implacablement; Bichromate, ayant décidé de se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce, malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins, forgeait sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut vendre les pièces terminées, afin d'acheter la matière première qui devait lui permettre d'en forger d'autres.

Un soir, son moteur, battant tel un cœur heureux de vivre, ébranla la maison de ses pulsations régulières, secouant les volets et les persiennes, faisant pleuvoir des plafonds une myriade d'écailles de plâtre. Le concierge, irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile d'aliénés, mais cette intervention importune ne chassa aucunement la joie dont l'âme du mécanicien était irradiée.

Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait terminée, Bichromate, triomphant, traverserait son quartier, admiré des commères, acclamé des gamins, dans une apothéose de grondements et de poussières d'or, suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre et de pierres précieuses dans la Ville éternelle.

Un matin de printemps où le soleil embellissait les femmes, où les étalages multicolores des fruitiers semblaient être les plus beaux d'entre les jardins du monde, Bichromate essaya sa motocyclette.

La machine froide et compliquée avait désormais des ailes et son ingénieux constructeur, frôlant à peine le pavé de la rue, s'envolerait jusqu'à la serrurerie du carrefour, celle dont on voit la clef d'or scintiller sur la porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis l'œuvre qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de sa jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères de la foule il s'absorbe en son rêve intérieur.

Les commères se groupaient au seuil des antiques maisons, les midinettes couraient vers de galants rendez-vous, on eût dit un jour de fête.

La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans le moteur. Pareil à l'arbuste qu'un afflux de sève fait reverdir en un jour, Bichromate se sentait une poitrine élargie, de plus vastes poumons, une force sûre et conquérante que nul obstacle humain ne saurait vaincre.

Il triomphait.

Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur. La motocyclette s'immobilisa, il fallut la démonter et remettre, une fois encore, sur l'étau l'ouvrage de toute une jeunesse.

C'est vers cette époque que le jeune artisan connut la tyrannie de l'amour. Comme les hirondelles tournaient inlassables, le soir, dans la cour de la maison, il eut le désir de dormir sur une poitrine de femme et d'y oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle écharpe pailletée d'argent et qu'il promènerait, le dimanche, en de riantes banlieues. Ne soupçonnant pas que la femme est parfois volage ou intéressée, il imaginait qu'il pourrait être aimé pour son bon cœur et son courage.

De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son admiration ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une pauvre réalité, le consolant de ses rêves irréalisables, Bichromate prit à son foyer une vieille courtisane qui jadis avait été la maîtresse de son père.

La ribaude, ne comprenant rien à la mécanique, maltraita les chers outils et but l'alcool à brûler de l'artisan. La guerre vint terminer cet amour sordide.

Ce fut pour Bichromate une occasion imprévue de bricoler. Il fit des anneaux en aluminium et dut bientôt lutter contre une vile concurrence. En effet, les gens de l'arrière osaient sertir, eux aussi, des bagues qui n'avaient point reçu le sacrement de la flamme.

Les anneaux s'ornèrent de trèfles à quatre feuilles et de croix byzantines; il y en eut de lourds et de tourmentés, surchargés d'acanthes; d'autres s'enroulèrent autour des doigts ainsi que des serpents. Bichromate poussa l'art subtil de l'orfèvre jusqu'à colorer de tons barbares les incrustations de ses bagues. Egalement, et ce fut sa gloire dans tout le corps d'armée, il inventa le découpage des jugulaires, cette mode orna de lauriers entrelacés tous les képis de l'infanterie française. Il arriva que ce soldat eut même l'occasion de se battre.

Deux hivers s'écoulèrent. A l'orée d'un bois sonore, peuplé de fantassins, Un Tel et Bichromate se rencontrèrent.

Se reconnaissant, ils se dirent des mots inutiles et charmants dont les soldats, en témoignage du bonheur qu'ils ont de se retrouver, fleurissent leur viril langage,

—Tiens, c'est toi!

—Oui, c'est moi!... Et toi?

—C'est moi!

Puis, en chœur, ils s'exclamèrent:

—Ah! c'te vieille vache!

Ce fut l'instant des confidences. Un Tel parla de la Marne, de la retraite, de ces temps où le doute régnait au cœur du soldat. Il évoqua les routes mauvaises, le vent des nuits froides, les patrouilles incertaines et tragiques.

Bichromate répondit:

—Toi qu'es intelligent! donne-moi un conseil. Mon père fut enterré, il y a quelques années, à Montparnasse; crois-tu qu'après la guerre je pourrai revendre le caveau à une famille honnête, habitant le quartier et qui désirerait une tombe pas trop éloignée?

Un Tel s'étonna que la guerre tînt une si petite place en l'esprit de son compagnon; il ne comprit pas les raisons mystérieuses qui pouvaient motiver, dès la paix revenue, un aussi vif besoin d'argent.

Et l'artisan de reprendre, afin de compléter sa pensée:

—Quand je serai redevenu civil, il me faudra de l'argent pour finir ma motocyclette.

LE VIEUX

La figure amincie, ossifiée par la fatigue, l'œil fixe et dur comme un métal, le geste bref et concis, le vieux visite la tranchée.

C'est l'heure matinale et confuse où le travailleur redouble d'activité, où le veilleur se fixe ostensiblement au créneau, car le vieux exige une tranchée propre, imprenable. On ne pourrait, au reste, l'abuser sur le travail accompli au cours de la nuit précédente. Il sait l'exacte profondeur du boyau et combien de sacs à terre surélèvent le parapet. Il impose à ses hommes un labeur constant, des veilles épuisantes. Jamais il ne pardonna la faiblesse ou l'erreur d'un subordonné, mais tel, malgré son intransigeance, il est sincèrement aimé de tous, car il représente le chef.

Il est l'esprit du bataillon, cette conscience unique et clairvoyante, cette infaillible décision, sans lesquels une foule en armes serait vouée, quel que soit son courage, à la défaite certaine.

Le soldat, dont le cœur ne s'embarrasse pas de vaine littérature, voulant exprimer à la fois la crainte et l'admiration qu'il ressent en présence d'un tel chef, dit de lui:

—Le vieux, il est vache, mais c'est un as!

Avec lui, l'homme est assuré de ne pas errer en vain, recherchant une route perdue.

Le vieux ne risque son bataillon qu'à l'instant nécessaire, ayant scrupuleusement envisagé toutes les nécessités du combat, sans rien livrer au hasard. Etant donné le grave problème que l'attaque impose à ses troupes, il sait, sans erreur, la plus rapide et la moins sanglante manière de le résoudre.

On le vit, à l'assaut, la tête froide, conduire son bataillon, le devancer dans la tourmente, le dissimuler au flanc d'une longue colline, le lancer enfin sur la butte qu'il fallait arracher à l'adversaire. Aucune émotion particulière n'animait ses traits, il ne ressentait aucune colère, il n'avait pas cette irritation que donne le danger. Ombre fine et droite, dressée sur la butte reconquise, il était une statue émouvante de la volonté.

Ce soir-là, pour le fantassin couvert de craie, heureux survivant d'une journée triomphante, le vieux était le sauveur à qui l'on pardonne sa tyrannie parce qu'il sut être exigeant et sévère envers lui-même alors que la mort frôlait son visage.

Au sortir d'une offensive, où le bataillon fut fauché par les mitrailleuses, le vieux réunit la centaine d'hommes qu'un hasard généreux avait épargnés et lui tint ce discours:

—Mes amis, je voulais vous dire que vous vous étiez bien conduits! Merci! Il en fut de même partout où le 5e bataillon s'est battu. Ayez l'orgueil de ce que vous avez fait. Plus tard, vous pourrez dire à vos enfants: «J'étais à Tahure!»

«Ayons une pensée, en ce jour, pour nos camarades morts au champ d'honneur. Hélas! Il en manque beaucoup à l'appel. Ils vivront dans nos cœurs. Leurs familles doivent être fières d'eux comme je le suis de vous tous!

«Je vous ai demandé de vous battre. Vous vous êtes battus. Je vous ai dit de ne pas vous reposer encore. Il fallait terrasser, vous avez terrassé; j'ai reçu les félicitations d'un inspecteur du génie pour les travaux exécutés par le bataillon sur les positions conquises: elles vous reviennent.

«Il nous faut laisser aux camarades qui nous relèvent des abris sûrs, une bonne tranchée. Je sais que tous les régiments ne comprennent pas ainsi leur devoir. Qu'importe! Ceux qui nous remplacent diront: «Bravo! Voilà un bataillon où l'on travaille; il est agréable de lui succéder.»

«La guerre n'est pas finie. Le plus dur est fait. Nous nous battrons à nouveau, nous terrasserons encore; je sais que je puis compter sur vous. Ce fut une terrible lutte. Les anciens, et ils sont peu nombreux maintenant, ceux qui partirent avec moi à la mobilisation, se souviennent de toutes nos misères, de tous nos efforts. Partout où la France avait besoin de ses enfants, vous avez répondu: «Présents!» Vivants souvenirs: Vitry-le-François, où le régiment culbuta les armées du Kronprinz; l'Argonne, huit mois de lutte sauvage dans les bois; jamais le bataillon n'y perdit un pouce de terrain, nous avons maintenu nos positions; la tranchée de Calonne, où les grenadiers du 5e bataillon ont fait trembler de terreur le 22e poméranien; Tahure, enfin, dont vous êtes les vainqueurs. Quand je vous ai vus y monter si courageux, si beaux, vous ne pouvez vous imaginer combien j'étais fier de vous. Tahure, c'est le plus beau jour de ma vie! Je vous dois tout cela; une fois encore, merci!

«Maintenant, un conseil: Vous êtes fatigués, vous avez droit à un repos mérité. Il y a longtemps que vous n'avez pas eu l'occasion de revenir à l'arrière. Vous êtes affaiblis, vous n'avez plus l'habitude du vin, ni la résistance d'autrefois. Vous allez boire. Quelques verres suffiront à vous enivrer. Je ne veux pas voir d'homme saoul dans les rues. C'est dégradant, et le soldat français ne peut se montrer dans un pareil état. Si l'un de vos camarades fait du scandale, que je n'en sache rien, ou, sinon, je sévirai. Cachez-le, emmenez-le dans son cantonnement. C'est compris. J'espère que je n'aurai pas à revenir sur ce chapitre. Allez. Je vous remercie.»

Capitaine adjudant-major en temps de paix, le vieux vit mourir au début de la campagne ses deux fils, jeunes officiers enthousiastes. Il apprit ensuite la mort de sa femme que la douleur emporta. Le voici seul. Il marche, songeur, à la tête de son bataillon bruyant, perdu dans un rêve mathématique de victoire, chargé du poids invisible de son chagrin.

Un Tel aime le vieux pour son énergie taciturne. La brusquerie du commandant le charme, car elle laisse deviner, sous une rude écorce, un cœur facilement ému, où couve une silencieuse bonté. Leurs rapports sont distants. Un Tel, néanmoins, à jamais gardera le souvenir du jour où le vieux daigna lui parler.

Dans un petit village champenois, heureux de se retrouver lavé, peigné, rafraîchi, Un Tel rôdait, quand le vieux, accompagné du colonel, l'interpella.

Au garde-à-vous, à dix pas, Un Tel fut présenté en ces termes élogieux:

—Soldat Un Tel, mon colonel. Un brave. S'est distingué récemment. Un de mes meilleurs soldats. Je tenais à vous signaler sa belle conduite. Un Tel, boutonnez votre capote, je n'aime pas que l'on soit débraillé dans mon bataillon!

Un Tel comprit ce jour-là le sens mystérieux de deux mots qui résument la vie du vieux, et celle de tout soldat: valeur et discipline.

CEUX DE L'ARRIÈRE

Les routes de l'arrière, sillonnées d'interminables cortèges, sont de trépidantes artères où afflue la vie française. On y voit des parcs d'artillerie, des abattoirs ruisselants de sang et d'eau, des centres de ravitaillement où la judicieuse répartition du sucre et du café se complique de paperasseries savantes.

Souvent, à la faveur de la nuit, il se fait à l'arrière un formidable commerce. Les autobus, chargés de viande abattue, ronflent sourdement. Les fourgons, les fourragères, les caissons groupés symétriquement sur les vastes quais de gares s'emplissent de victuailles, de foin et d'obus.

Les petites villes sont toutes sonores de mille cris, et cette ruche immense, aux mouvements ordonnés comme ceux d'une belle machine, travaille avec la joie consciente de fortifier le front.

Que si les ouvriers de ce tumulte ne sont pas d'un métal aussi pur que l'homme des tranchées, modestes artisans de l'œuvre nationale, collaborateurs indispensables de l'effort français, ils n'en font pas moins un dur et méritoire labeur; voire même, ils ont parfois l'occasion de se montrer courageux.

Courtejambe, jadis brillant élève de l'Ecole des Chartes, conservateur d'une intéressante bibliothèque picarde, ayant dormi d'un lourd sommeil, non sans avoir rêvé aux odes virgiliennes dont l'harmonie chante encore en son cœur de serre-frein au train des équipages, une certaine aube s'éveilla, brusquement, dans une grange où bêlait un peuple de brebis.

Une fois encore, il fallait atteler le camion qui mène vers le champ de ravitaillement les boîtes de potage salé dont se substantent les soldats.

—Certes, le métier est sans gloire. Mais ne faut-il pas que le travail modeste des faibles seconde habilement l'éclatante bravoure des forts? M. Toulemonde ne doit pas être forcément un Léonidas. Les gens de l'arrière forment une tribu de pasteurs, de meneurs de troupeaux, de convoyeurs, de poètes, d'épiciers qui acceptent le sacrifice d'un effort obscur, afin que rien ne manque aux légions armées qui les défendent.

Ainsi philosophait Courtejambe. Dans l'ombre, il entendit un bruit étrange. Surgi du mystère de la nuit, couvert de paille et de boue, un homme se dressait, soudard au visage battu des lendemains d'orgie, qui contemplait avec stupéfaction les êtres et les choses de son entourage. C'était un Allemand.

Perplexité: Lequel de ces deux guerriers arrachés au sommeil était désormais prisonnier?

Orgueilleux cri du coq gaulois, une voix faubourienne et rassérénante chanta:

Le pays des fruits d'or

Et des roses vermeilles.

Nul doute, on était toujours en terre française, et ce chant attestait la joie d'un cuistot voyant bouillir le jus matinal.

Alors, inflexible et correct, en quelques phrases lapidaires dont la perfection est à l'honneur de notre Sorbonne, le Français s'assura de la personne ahurie de son adversaire.

Ce ne sera pas sans un légitime orgueil que, plus tard, le cavalier Courtejambe, grave bibliothécaire revenu aux poussières de ses livres, contera aux enfants éblouis de sa petite ville l'arrestation qu'il fit d'un très authentique fantassin allemand à vingt kilomètres en arrière de nos lignes.

Un Tel donne raison à ce Français qui, peu doué pour les combats, préféra brouetter des boîtes de potage que de se perdre et de perdre la France en des discussions byzantines alors que le Barbare éventrait nos portes du Nord.

En ce doux pays qui est le nôtre, où l'on se bat à qui aura l'honneur de se battre, toute chose ayant actuellement sa juste place, il est bien que chaque veilleur posté au créneau soit doublé à l'arrière d'un auxiliaire dévoué qui lui prépare sa vie et lui recharge ses armes.

Mais il est, hélas! un extrême arrière démoralisant où fleurit l'amateurisme de la guerre. De jeunes hommes y jouent avec élégance le rôle du soldat, voire même ils en tirent d'inestimables succès. Ces bataillons d'inutiles paralysent l'effort public, ils sont une source d'inquiétude et de rancœur pour le combattant, lequel avec raison souffre qu'un peu de gloire ennoblisse des usurpateurs.

Courtejambe, modeste et dévoué, participe à la servitude des armées sans en connaître la grandeur, alors que les amateurs de la guerre, dans leur orgueil criminel, ne veulent en goûter que les fruits dorés.

De tout temps, l'amateurisme fut une petite fièvre qui, ne nuisant à personne, ravissait son heureux possesseur. L'amateur, sans chercher vainement à découvrir le mystère et la science des choses, pratiquait tous les métiers avec candeur et touchait aux arts prestigieux en souriant. Quitter la besogne coutumière, être parfois un homme nouveau, tel était le rêve de l'amateur; il le réalisait le dimanche sans prétention, avec cette bonhomie bourgeoise qui est une des parures de notre caractère national.