A BORD
DE
LA JUNON
GIBRALTAR. — MADÈRE.
LES ILES DU CAP-VERT. — RIO-DE-JANEIRO.
MONTEVIDEO. — BUENOS-AYRES.
LE DÉTROIT DE MAGELLAN.
LES CANAUX LATÉRAUX DES CÔTES DE PATAGONIE.
VALPARAISO ET SANTIAGO. — LE CALLAO ET LIMA.
L’ISTHME DE PANAMA. — NEW-YORK.
PAR
GASTON LEMAY
PARIS
G. CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1879
Tous droits réservés.
PARIS. — IMPRIMERIE Vve P. LAROUSSE ET Cie
19, RUE MONTPARNASSE, 19
A mes compagnons de voyage
- MM. ALLARD (Miguel).
- AUDEOUD (Alfred).
- BALLI (Émile).
- BERTRAND (Alfred).
- COURTIN (Jules).
- CROZET DE LA FAY (Henri).
- DEMACHY (Édouard).
- LAGRANGE (Georges de).
- LA ROULLIÈRE (René de).
- LATOUR (Jules de).
- LATOUR (René de).
- REMBIELINSKI (Constantin).
- RIPPERT (Charles).
- SCHLESINGER (Georges).
- SCHLUMBERGER (Jules).
- SCHMALZER (Édouard).
- SCHRYVER (Eugène de).
- SLEUYTERMAN VAN LOO (Le docteur).
- SOROKOMOWSKI (Paul).
- TAVERNOST (Antoine de).
A l’État-major
et à l’Équipage de la JUNON
Gaston Lemay.
A MONSIEUR GEORGES BIARD
LIEUTENANT DE VAISSEAU
Mon cher commandant,
Lorsque j’ai réuni mes correspondances au journal le Temps, pour faire un récit plus complet de mes impressions et de mes études, vous avez bien voulu me communiquer vos notes de voyage ; j’y ai trouvé des éléments nouveaux et des renseignements précieux.
J’en ai usé et abusé ; en sorte que, tout autant que moi, vous pourriez mettre votre nom à la première page de ce livre. Vous ne le voulez pas, c’est votre droit ; mais moi, je veux qu’on le sache, c’est mon devoir.
Nos amis de la Junon retrouveront donc dans ces pages quelques-unes de vos appréciations, la plupart de vos idées.
Si ce beau voyage, qui devait comprendre le tour de la terre, n’a pu être effectué qu’en partie, ils savent que les circonstances ont été plus fortes que votre volonté, et que votre chagrin a été aussi profond que grande notre déception.
Ils se joindront à moi pour vous remercier de votre collaboration à cet ouvrage modeste, mais sincère, qui aura au moins le mérite d’attirer de nouveau l’attention sur une idée excellente et patriotique, dont vous pouvez être fier d’avoir été le promoteur.
Je vous renouvelle, mon cher commandant, l’expression de mes sentiments très affectueux, et je signe,
Votre dévoué collaborateur,
Gaston Lemay.
Paris, le 30 juin 1879.
Notre voyage à bord de la Junon devait être un voyage autour du monde. Après avoir parcouru et visité, ainsi que nous l’avons fait, les côtes orientale et occidentale de l’Amérique du Sud, jusqu’à Panama, notre caravane de touristes et d’étudiants se proposait de faire une grande excursion dans les États-Unis. Revenue à San-Francisco, elle se serait de nouveau embarquée sur la Junon qui lui aurait fait traverser l’océan Pacifique, en touchant aux archipels, en Australie et en Calédonie ; poursuivant sa route par le Japon, la Chine, les îles de la Sonde, l’Hindoustan, son retour par le canal de Suez aurait achevé un des voyages de circumnavigation les plus complets et les plus intéressants qui aient encore été exécutés.
La mauvaise fortune, ou, pour mieux dire, les difficultés opposées à cette expédition par les propriétaires du navire ont obligé la Société des voyages d’études à arrêter le voyage à New-York, au grand désespoir de chacun de nous, de notre commandant et de tout le personnel de la Junon.
Avant d’entrer en matière, je dirai quelques mots de cette Société, afin de faire bien comprendre quel but elle voulait atteindre par la création de ces grandes promenades à travers le monde.
En 1876, M. le lieutenant de vaisseau Biard avait soumis à plusieurs personnes très compétentes un projet de voyages d’instruction autour du monde, devant être accomplis par un navire spécial. Encouragé à donner une suite à cette idée, il ne tarda pas à réunir un groupe de vingt fondateurs, parmi lesquels on remarquait les noms de MM. Ferd. de Lesseps, Hipp. Passy, amiral de La Roncière, marquis de Turenne, Lavalley, Ephrussi, Dupuy de Lôme, E. Levasseur, Ed. André, Bischoffsheim, Wolowski, vicomte A. de Chabannes, etc.
L’intention de ces messieurs était de réunir les fonds suffisants pour faire construire un navire à vapeur, rapide, emménagé tout exprès, et dont M. Dupuy de Lôme, président du comité chargé de continuer les études du projet, avait déjà fait les plans. Une société anonyme, propriétaire de ce bâtiment, aurait été ainsi formée, et l’expérience faite aujourd’hui montre bien que, si ce plan avait été mis à exécution, il eût été couronné d’un entier succès.
Malheureusement, la situation politique de l’Europe à ce moment, le commencement des hostilités en Orient détournèrent l’attention d’un projet qui, à toute autre époque, eût trouvé bien vite les éléments de sa réalisation. Le capital nécessaire ne put être formé en temps utile.
On renonça, au moins pour la première expédition, à faire construire un bâtiment, et on se décida à employer un paquebot que la Société des voyages, constituée alors au capital de cent mille francs seulement, devait affréter lorsqu’elle aurait réuni un nombre de voyageurs suffisant pour que les dépenses de l’expédition fussent couvertes par les recettes d’une façon certaine.
C’est dans ces conditions que le voyage de 1878 put être entrepris. Sans les obstacles résultant d’une mauvaise volonté qu’on n’a pu vaincre, j’ai la conviction qu’il eût été mené à bonne fin. Le rapport adressé à leurs collègues par les anciens directeurs de la Société, à la suite de la rupture du voyage, en fournit la preuve, appuyée sur des documents officiels et des chiffres indiscutables.
Cette tentative, qui, malgré son échec, sera certainement renouvelée, était conçue dans un esprit très libéral.
Elle tenait compte, en même temps, de l’utilité de fournir aux jeunes voyageurs des éléments instructifs sérieux et de la nécessité de ne pas les maintenir sous une réglementation trop sévère, qui eût paru pénible au plus grand nombre d’entre eux. Elle convenait ainsi, non seulement à des jeunes gens terminant leur éducation par une année d’humanités pratiques, mais encore à des hommes faits, qui trouvaient dans une organisation intelligente, dans un milieu distingué, ce qu’ils eussent vainement cherché ailleurs.
Grâce à son haut patronage, à sa notoriété, à son caractère spécial approuvé par une quantité de sociétés savantes françaises et étrangères, notre expédition a rencontré dans chaque port des facilités exceptionnelles ; ses membres ont pu se trouver dès le premier jour en relation avec les personnages notables du pays, puiser des renseignements aux meilleures sources, organiser d’intéressantes excursions, en un mot tirer le plus de fruits possible de leurs courses rapides dans ces contrées lointaines.
Nos ministres, nos consuls, nos compatriotes, heureux de pouvoir être utiles à une œuvre française, qui faisait honneur à notre pavillon, nous ont constamment témoigné une bonne grâce et une obligeance parfaites, et, dans tous les pays que nous avons parcourus, les autorités locales ont marqué leur sympathie pour l’expédition de la manière la plus courtoise.
Je me fais un devoir, en terminant cette courte notice, de remercier ces amis de toute nationalité, dont la bienveillance nous a été si précieuse, et de leur répéter ici combien nous avons été sensibles à l’accueil plein de cordialité qu’ils nous ont fait sur les rives des deux Océans.
G. L.
DE MARSEILLE A GIBRALTAR
Arrivée à bord. — Partirons-nous ? — Un voyageur in partibus. — Appareillage. — Présentation au lecteur. — En mer. — La première messe à bord. — Les colonnes d’Hercule.
En rade de Marseille, 1er août 1878.
Le jour même de son départ la Junon présentait le spectacle le plus singulier. Dire qu’elle était encombrée, ce n’est rien dire ; il n’y a pas de mot qui puisse exprimer un pareil enchevêtrement de choses disparates ; des caisses de toutes formes et de toutes dimensions, des sacs, des cartons, des provisions, des armes couvraient le pont, malgré le va-et-vient continuel des garçons et des matelots s’efforçant de mettre chaque chose à sa place, soit dans les cales, soit dans les chambres. De chaque côté, deux grands chalands, que des hommes de peine déchargeaient en toute hâte, et dont le contenu venait obstruer les passages, s’accumuler au pied des mâts et le long des claires-voies. C’étaient des pièces de machine, des cordes, des fanaux, de la vaisselle… Enfin, le plus complet et le moins artistique désordre qui se puisse voir.
Au milieu… que dis-je ? par-dessus tout cela, une foule compacte et remuante d’amis, de curieux, de négociants, d’ouvriers du port, de marins, etc…
Plus agités, ou tout au moins plus émus que cette foule, partagés entre les soins de leurs bagages et le plaisir de distribuer d’innombrables poignées de main, mes vingt compagnons de voyage cherchaient à se reconnaître au sein de ce dédale.
Curieux comme un touriste doublé de reporter, je tenais à savoir si véritablement la Junon allait appareiller, ce qui me semblait peu vraisemblable, et pourquoi tant de hâte au dernier jour. Je m’adressai au commandant :
— Monsieur, me répondit-il, nous quitterons le port vers dix heures pour aller mouiller en rade, et nous prendrons la mer demain matin.
C’était net. Cependant, je dois avouer qu’il fallait une certaine confiance dans la parole de notre leader pour que mille objections ne vinssent pas à l’esprit. J’allais risquer de nouvelles questions, lorsque s’avança vers moi un grand jeune homme mince et blond, vêtu d’une redingote d’uniforme correctement boutonnée, l’air de fort bonne humeur et qui, tout en évoluant de droite et de gauche, répondait à vingt personnes à la fois, sans perdre un instant cette physionomie souriante qui m’avait plu tout d’abord :
— Vous cherchez votre chambre, sans doute ?…
— Oui, monsieur ; j’arrive à l’instant de Paris, et…
— Je suis le secrétaire de l’expédition. En l’absence de notre commissaire, je me ferai un plaisir de vous la montrer.
— M. de Saint-Clair Stevenson ?
— Oui, monsieur. Voulez-vous descendre avec moi ?
— Mille remerciements.
J’allais donc être renseigné. Nous arrivâmes jusqu’à la cabine. Je ne vous la décrirai pas. Toutes les cabines se ressemblent ; elles me font l’effet d’un nécessaire de voyage incomplet, assez grand pour tenir deux personnes ayant bon caractère, avec un trou rond nommé hublot, en guise de fermoir. On y trouve, comme partout, la gaieté qu’on y apporte. Les marins prétendent qu’on y peut vivre, lire et travailler, mais les marins ne sont pas des gens comme les autres.
Quel sera mon compagnon ? C’est M. E. de S…, l’unique représentant de la Belgique. Il arrive au même instant ; la poignée de main est cordiale, et la fusion complète entre Bruges et Paris.
Nous ne jetons qu’un coup d’œil distrait sur notre nouveau logis, que nous déclarons charmant, et je reprends mon interrogatoire :
— Nous ne partons pas aujourd’hui, n’est-ce pas ? ni demain…
Le jeune secrétaire me regarda d’un air profondément surpris :
— Et pourquoi ?… A moins que le commandant ne vous ait dit ?…
— Il m’a dit que la Junon serait en rade ce soir, et en mer demain matin. Mais il me semble que nous ne sommes pas prêts.
— Oui, il y a un peu d’encombrement. On arrangera cela après le départ. Rassurez-vous, vous serez en mer demain à midi.
— Vous en êtes sûr ?
— Parfaitement sûr.
— Très bien. Mais, dites-moi, si ce n’est trop indiscret, pourquoi ce matériel n’est-il pas embarqué depuis plusieurs jours ?
— Je vous expliquerai cela plus tard… Je n’ai pas une minute. Excusez-moi si je vous quitte si brusquement… Ah ! à propos, nous dînons à six heures. Vous avez encore une heure à vous.
— Nous dînons… où cela ? ici ?
— Sans doute.
— Mais les assiettes ne sont pas encore embarquées !
— Elles le seront. Mille excuses. A tout à l’heure.
A six heures… et quelques minutes, le dîner était servi. Nous pûmes constater avec satisfaction que le cuisinier méritait notre estime. C’est là un point fort important à bord d’un navire ; je me suis laissé raconter maintes fois par des officiers de marine que « mauvaise gamelle est mère de mauvaise humeur ». Voilà un écueil qui me paraît évité, et si ce n’est le plus dangereux, c’était peut-être celui qu’on avait le plus de chance de rencontrer.
J’eus, pendant le repas, l’explication de cet indescriptible désordre qui me paraissait compromettre les bonnes conditions du départ.
Voici ce qui s’était passé :
Vous comprenez bien qu’on n’installe pas en vingt-quatre heures un bateau qui va faire une campagne d’un an autour du monde ; aussi, du jour où la Société des voyages fut d’accord avec les armateurs pour l’affrétement, supposa-t-elle que ceux-ci allaient pousser les travaux d’installation avec la plus grande rapidité. Ils furent, au contraire, conduits si lentement, que, le 29 juillet (on aurait dû être déjà parti), le bruit courait que la Junon serait prête probablement vers le 10 août.
Bon nombre de mes compagnons, réunis à Marseille depuis une huitaine, impatients de partir et fatigués d’attendre, parlaient de se désister. L’expédition était compromise.
C’est alors que M. Biard, ayant reçu le commandement le 31, avait annoncé le départ pour le lendemain 1er août, et mené l’ouvrage de telle sorte qu’en douze heures de travail on avait obtenu le résultat dont je viens de parler. Mais à sept heures du soir les feux de la machine étaient allumés ; il n’y avait plus à douter, la Junon allait partir.
Quelques mots sur notre nouveau logis. C’est un steamer à hélice de construction anglaise, un peu lourd de formes, point jeune mais solide, et capable assurément de remplir la rude mission qu’on lui a imposée. Il mesure 76 mètres de long sur 9 de large et jauge 750 tonnes. Installé primitivement plutôt pour le transport des marchandises que pour celui des voyageurs, le nombre de cabines était insuffisant ; aussi a-t-il fallu en construire de nouvelles à notre intention.
La Junon n’est pas un marcheur de premier ordre ; cependant elle peut atteindre une vitesse de onze nœuds, et sa mâture est assez forte pour pouvoir bien utiliser les vents favorables.
En somme, c’est un bon navire.
Après dîner, comme il nous restait quelques heures de liberté, j’en profitai pour me mettre à la recherche d’un de nos compagnons de route qui n’avait pas paru à bord. C’était M. de R…, un étranger, mais grand ami de la France et grand voyageur, fort riche, d’âge respectable et parfait gentleman. Je le trouvai à son hôtel, tranquillement installé devant un excellent menu.
— Eh bien ! la Junon va appareiller. Vous ne venez pas ?…
— Ma foi ! non. Vous êtes venu pour moi, vous êtes bien aimable… Asseyez-vous, je vous en prie. Un verre de champagne ?…
— Vous renoncez au voyage ?
— Oh ! pas du tout ; mais j’ai réfléchi. Ce n’est pas la peine de me mettre en route maintenant. Qu’allez-vous voir pour commencer ? Gibraltar, Tanger, Madère. J’ai vu tout ça. Je vous rejoindrai à Rio… ou à Buenos-Ayres.
— Mais, à ce compte-là, vous avez vu aussi, je crois, le Brésil et la Plata ?
— Oui, c’est vrai. Moi, voyez-vous, dans ce voyage, il n’y a guère que les îles Fiji qui m’intéressent véritablement. Vous n’y êtes pas allé ?
Je regardai M. de R…; il était sérieux.
— Non ! je ne suis pas allé aux îles Fiji.
— Eh bien ! je tiens beaucoup à les voir. C’est un point fort intéressant… Je vous prie de dire à M. Biard de ne pas m’attendre, mais de garder cependant ma cabine. Du reste, je verrai sans doute demain M. de Chabannes, le directeur de la Société, qui est ici, et je lui ferai savoir où je compte rejoindre la Junon. Ce sera sans doute à Buenos-Ayres.
....... .......... ...
A onze heures du soir, la Junon largue ses amarres du vieux port et se dégage doucement des navires environnants. Une foule nombreuse, attirée par les feux multicolores d’une triple rangée de lanternes vénitiennes dont nous avons joyeusement enguirlandé le gaillard d’arrière, mous envoie de sympathiques adieux.
L’hélice commence ses évolutions, et dans la nuit sombre nous franchissons la passe de la Canebière. Là quelques derniers « Bon voyage ! » nous sont encore jetés par des amis inconnus, juchés sur les rochers des forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, et que nous entrevoyons à peine à la lueur rougeâtre de falots vacillants. « Merci ! Au revoir ! » Nous entrons dans la rade, et bientôt le fracas de la chaîne entraînée par le poids de l’ancre nous annonce que la Junon s’est arrêtée.
....... .......... ...
Me voici dans cette cabine où j’ai été conduit il y a quelques heures. Il faisait alors grand jour ; j’étais entouré de gens qui sont maintenant paisiblement chez eux et qui demain, à pareille heure, y seront encore ; je n’avais que quelques pas à faire pour fouler le sol de mon cher pays ; je voyais des rues, des maisons, des passants ; je vivais de la vie de tout le monde.
Comme tout cela est changé. La nuit est profonde, l’agitation a cessé comme par enchantement. Pas de bruit. L’équipage fatigué se repose, et le silence absolu n’est troublé que par le petit clapotement de l’eau le long de la muraille du navire. Par mon hublot ouvert, je ne vois que quelques lumières disséminées et de grandes ombres derrière ces lumières. Demain, à pareille heure, je ne verrai même pas cela. Décidément, le dernier lien est rompu…
Permettez-moi, lecteur, en attendant que le sommeil me gagne, de me présenter à vous. Puisqu’il vous a plu d’ouvrir ce livre, sachez quel compagnon vous emmène avec lui dans sa promenade à travers le monde.
J’aimais les voyages avant d’avoir une idée bien nette de ce que ce pouvait être. A huit ans, je lisais fièvreusement la France maritime, d’Amédée Gréhan ; à dix ans, je m’évadais du collège, résolu à m’embarquer comme mousse et à visiter… tous les pays ; les gendarmes m’arrêtèrent à Saint-Cloud et ma famille déclara que je « tournerais mal ».
J’espère ne pas avoir justifié ces sévères prévisions ; cependant l’Europe, l’Asie et l’Afrique n’ont pas encore assouvi mon humeur vagabonde.
Il y a à peine trois ans, j’ai accompagné Largeau à Ghadamès ; avec deux autres vaillants compagnons, Say et Faucheux, nous avons exploré cette oasis du grand désert, riche entrepôt des produits du Soudan, et nous en sommes revenus par hasard la vie sauve, nous estimant heureux de rapporter quelques renseignements utiles pour l’avenir de notre plus belle colonie.
Le sort nous a bien dispersés depuis. Largeau s’est brisé à la peine et est rentré en France ; Say étudie toujours la question commerciale aux confins du désert, et Faucheux, comme colon explorateur, est aujourd’hui à Sumatra.
Puis de l’Atlas, je suis passé au delà des Balkans, en Serbie, où j’ai assisté à tous les détails du prologue de la guerre aujourd’hui terminée, présent à toutes les affaires, avec Leschanine à Zaïtchar, avec Horvatowitch à Kniajéwatz, avec Tchernaïeff sous Aleksinatz. Enfin ma dernière pérégrination s’est accomplie en Arménie, où pendant de longs mois, sous Kars, j’ai suivi les mouvements de l’armée turque d’Asie.
Quelle différence entre ces voyages et celui que je vais entreprendre ! Il me semble que celui-ci est la récompense des fatigues de mes excursions passées. Je n’ai plus cette fois qu’à me laisser conduire ; point de soucis, pas de transbordements : je vais voir le monde entier tout à mon aise.
Y a-t-il des dangers ? Je ne les prévois guère. Le bateau est solide et bien commandé, l’équipage, m’a-t-on dit, est excellent, et mes compagnons paraissent fort aimables. Cependant bien des gens ont fait le tour du monde, chacun le peut faire aujourd’hui, les pays que je vais visiter ont été cent fois décrits, et je me demande si ces notes, forcément incomplètes, auront quelque intérêt pour d’autres que pour moi. Vous seul, lecteur, pourrez le dire ; mais puisque je me suis promis de vous raconter ce que j’aurai vu et appris, laissez-moi vous faire cette humble et sincère profession de foi :
Je n’ai point de prétention à la science, n’étant ni géographe, ni botaniste, ni géologue, ni astronome, ni même astrologue, ni rien enfin qui puisse me permettre de prétendre à un titre scientifique quelconque. Je vous dirai mes impressions et mes opinions, je n’augmenterai ni ne diminuerai rien des unes ni des autres ; je n’aurai ni complaisances ni sévérités ; je me tromperai peut-être, mais je vous promets de ne pas vous tromper.
Je sais que nous devons voir le monde assez vite, mais je sais aussi que nous serons bien placés pour le voir, nous puiserons dans l’expérience des plus expérimentés ; n’est-ce pas le meilleur moyen pour savoir ce qui est et supposer ce qui sera ?
L’entendez-vous ainsi ? Oui. En ce cas, vous voilà, comme moi, passager de la Junon. Votre place est marquée, votre bagage à bord. A bientôt, et puisque vous êtes franchement décidé, n’oubliez pas que nous partons demain à midi.
En mer, 2 août.
Le départ s’est fait simplement. Point d’émotions, point de tapage. J’en excepte le treuil de l’avant (machine à virer les chaînes), qui remplit son office un peu bruyamment. A midi, l’équipage était aux postes d’appareillage. Quelques minutes après, la Junon, rasant la fameuse île du château d’If, faisait route en filant neuf nœuds et demi à dix nœuds, sur une mer presque calme et sous un ciel presque bleu.
Nos regards sont restés longtemps fixés sur la ville, puis sur les montagnes ; enfin, le mince ruban qui bordait l’horizon s’est effacé, la terre a disparu.
Nous sommes maintenant entre le ciel et l’eau. France, au revoir !
On a travaillé activement à réparer le désordre de la veille, et je me suis aperçu que c’était chose plus facile que je ne le pensais tout d’abord. Chacun de nous, dans sa cabine, procède à une première installation. Hâtons-nous, car la mer peut devenir mauvaise, et sans doute il nous faudra payer notre tribut à ce dieu prudent qui prévient les navigateurs novices que tout n’est pas rose dans le métier de marin.
3 août.
A la tombée de la nuit, un violent orage a passé sur nous. Les éclairs se succédaient sans interruption. Les voiles goélettes établies pour diminuer les mouvements de roulis ont dû être serrées, non sans peine ; une pluie battante a contraint de fermer les panneaux. Nos estomacs commencent à faiblir, des catastrophes sont imminentes. Nous nous réfugions dans nos cabines en proie à de vives émotions.
Tristes épreuves qui nous ont fait oublier en un moment et patrie et famille ! Notre maître coq, un démissionnaire du Splendide hotel, s’il vous plaît, est complètement navré, et nous le sommes encore plus que lui. Que d’excellentes choses il nous avait servies et dont nous n’avons pas pu profiter !
La dunette, où nous nous sommes réfugiés après le grain, étendus sur de longs fauteuils en osier, inertes et comme anéantis, ressemble à s’y méprendre à une ambulance, avec cette complication que notre jeune docteur est également gisant. Quelle meilleure excuse peut-il nous donner ! Impuissant à nous guérir, il veut au moins partager nos maux. Quel mémorable exemple offert à tous ses confrères !
Terre ! Ce sont les îles Baléares. Voici la grande île Majorque, puis Iviça, là-bas, dans la brume, Minorque, Formentera et Cabrera sont invisibles. Peu nous importe. Un peu moins de tangage et pas du tout de Baléares ferait bien mieux notre affaire.
4 août.
La nuit s’est bien passée. La mer s’est radoucie, et nous voilà redevenus parfaitement dispos. Nous n’avons pas, d’ailleurs, ralenti notre marche. Vers deux heures du matin, on a reconnu la terre d’Espagne et constaté, paraît-il, une fois de plus, l’existence d’un courant très variable, mais souvent très fort, portant à l’ouest, aux environs des caps Saint-Martin et Saint-Antoine.
A huit heures, on est venu nous prévenir que la messe serait dite à neuf heures. Nous y sommes tous allés ; les uns par conviction, les autres… peut-être par curiosité.
La dunette de la Junon était complètement dégagée et tout entourée de pavillons de diverses couleurs étendus comme des rideaux. Au fond, à l’arrière, ces pavillons formaient comme une petite chapelle improvisée, aussi peu ornée que les plus simples autels de village. Des chaises de chaque côté, un passage au milieu comme dans nos églises ; au lieu des arceaux gothiques des cathédrales, une tente en forme de toit très plat, bien raidie et se rejoignant avec les pavillons qui nous entouraient.
A l’heure dite, le commandant, accompagné des officiers non de service, prit place au premier rang, en invitant l’un de nous, M. R. de L…, à se mettre à sa droite. Bientôt M. l’abbé Mac, aumônier de l’expédition, parut et l’office commença. On n’entendit plus alors d’autre bruit que celui des mots sacrés prononcés à demi-voix et le battement régulier de l’hélice, dont chaque coup mettait plus de distance entre nous et les nôtres.
Pour ma part, tout en m’abandonnant quelque peu à un sentiment de rêverie qui me ramenait auprès des miens, j’éprouvais, je l’avoue, un indéfinissable plaisir à suivre le sillage du navire et à me sentir entraîné d’un mouvement doux, mais rapide, vers ces pays nouveaux où j’avais tant hâte d’aborder.
6 août.
Le vent de bout a un peu retardé notre marche. Nous avons maintenant en vue la terre d’Afrique ; à tribord, nous suivons d’assez près la côte d’Espagne, où viennent s’affaisser brusquement les sierras. Une forte houle de l’avant nous annonce la lutte entre la Méditerranée refoulée et l’Atlantique qui verse ses marées chez sa faible rivale. Voici encore Malaga. Puis les terres se resserrent, les deux continents semblent se rejoindre. Le temps est devenu magnifique, le ciel est toujours bleu et le soleil à son coucher jette encore quelques rayons d’or à l’entrée du détroit. A gauche, sur la côte d’Afrique, c’est Ceuta, place jadis forte et toujours occupée par les Espagnols, qui en ont fait un pénitencier ; à droite, c’est la pointe d’Europe, figurée par un énorme rocher au sommet duquel flotte le drapeau dominateur de l’Angleterre.
La Junon arbore les couleurs nationales et signale en même temps son nom par l’arrangement de quatre pavillons formant ce qu’on appelle le numéro du navire ; les dernières lueurs du jour lui permettent de se frayer rapidement un passage au milieu des nombreux bâtiments et pontons qui encombrent la rade. Elle s’arrête enfin, l’ancre tombe. Nous sommes devant Gibraltar.
GIBRALTAR
La citadelle. — Une consigne sévère. — L’aventure de la petite Johnston. — La clef de la Méditerranée. — Physionomie de la ville. — Les cavernes. — Point de vue.
8 août.
La grande baie de Gibraltar, ou d’Algésiras, a la forme d’un U renversé. La colonie anglaise occupe toute la partie orientale du golfe, et le colossal promontoire rocheux sur le flanc duquel elle est, en quelque sorte, accrochée, ne tient à la terre ferme que par une sorte de lande basse et inculte. La petite ville d’Algésiras est située en face de Gibraltar, de l’autre côté de la rade.
Notre première visite fut pour la citadelle, œuvre étrange et presque surhumaine. Dans l’intérieur de ces masses énormes de lave et de granit, la mine a partout creusé des casemates. A la pointe d’Europe, notre attention avait été attirée par des batteries dont les feux rasants semblent avoir la prétention de barrer le passage du détroit, et de notre mouillage nous avions aperçu de nouvelles batteries étagées sur trois rangs, à ciel ouvert ou couvertes, disséminées autant que dissimulées à tous les replis, à toutes les anfractuosités de la roche.
Aimez-vous les canons ? De ce côté (pauvre Espagne !) on en a mis partout, et leur présence n’est révélée que par des trous noirs percés à des hauteurs invraisemblables dans les falaises à pic. Les galeries intérieures ne sont éclairées que par les embrasures des pièces. Le côté qui regarde l’Espagne, relié à la péninsule par l’étroite langue de terre nommée terrain neutre, est surtout fortifié de façon à repousser toute attaque et à déjouer toute surprise. Chaque objet est entretenu avec le soin minutieux et la propreté scrupuleuse qui caractérisent les établissements militaires anglais. Le gouverneur avait eu la gracieuseté de nous envoyer une permission spéciale avant que nous eussions pris la peine de la demander, en sorte que nous pûmes tout visiter sans rencontrer le moindre obstacle. Je dois ajouter que le garde d’artillerie chargé de nous guider dans les labyrinthes de la forteresse, un grand et beau garçon, bien pris dans son sévère uniforme, nous surprit un peu par le sans-façon avec lequel il empocha quelques pièces d’argent que nous pensions difficile de lui faire accepter. Notre premier « pourboire », au début de ce voyage, où sans doute nous étions destinés à en prodiguer un nombre respectable, tomba ainsi dans la main d’un soldat anglais. All right !
Le fort et la ville sont placés sous le régime d’un état de siège permanent. La discipline y est aussi stricte que celle d’une place investie ; chaque jour, à neuf heures du soir, les portes sont fermées et ne sont rouvertes que le matin, sous quelque prétexte que ce soit.
Cette consigne est exécutée avec une rigueur absolue. Permettez-moi de vous conter une petite anecdote, qui vous montrera jusqu’à quel point peut aller la sévérité en pareille matière.
Il y a quelques années, un Anglais, résidant à Gibraltar, homme bien posé dans la ville, dont le nom m’échappe en ce moment et que nous appellerons, si vous voulez, M. Johnston, sortit un après-midi d’été, avec sa petite fille, dans un simple but de promenade. Ils franchirent les portes de la ville et s’avancèrent sur le terrain neutre. Le temps était très beau et très doux. L’enfant, enchantée de se trouver en un lieu nouveau pour elle, courait toujours en avant cherchant des coquilles, cueillant des herbes et jasant avec papa ; si bien que les heures s’envolèrent, et le déclin du jour vint seul les avertir qu’il fallait songer à rentrer au logis. L’heure était déjà avancée. La petite avait, dans ses jeux, fait au moins le double de la route et, dès qu’il fallut hâter le pas pour retourner, se plaignit de la fatigue. M. Johnston prit sa fille par la main, puis se résigna à la porter. Ce cher fardeau ralentissait sa marche. La nuit survint, mais pas assez noire pour cacher la grande porte de la ville, qui se rapprochait de plus en plus.
Ils arrivent à cent pas des murailles, au moment où neuf heures commencent à sonner. Est-il trop tard ? M. Johnston, exténué, désespéré, est saisi d’une idée subite. Il pose l’enfant à terre et lui dit : « Allons, Mary, cours après papa, vite, bien vite ; » et lui-même, rassemblant toutes ses forces, s’élance, atteint la poterne, la franchit, en s’écriant : « Attendez ! ma fille !… » La lourde porte roule sur ses gonds, se ferme avec un bruit sonore, les verrous sont poussés.
Avait-on vu l’enfant ? Je l’ignore.
Le malheureux père s’adresse au sergent du poste :
— Monsieur, ayez la bonté d’ouvrir pour ma petite fille, qui est là, qui courait après moi.
— Impossible, monsieur, on n’ouvrira que demain.
— Mais je vous dis que c’est ma petite fille. C’est absurde. Elle est là, là, derrière la porte.
— Monsieur, je ne puis pas ouvrir. Demandez à l’officier.
M. Johnston entre comme un fou dans la chambre de l’officier.
— Capitaine, je vous en prie, donnez l’ordre qu’on ouvre cette porte. C’est pour ma fille, qui est là, de l’autre côté. Nous avons couru pour arriver à temps ; moi, je suis entré le premier pour prévenir. Vous comprenez…
— Monsieur, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire ce que vous me demandez, mais la consigne est formelle. Je ne dois faire ouvrir pour quoi que ce soit.
— Mais, capitaine, une petite fille…
— Je vous assure que je ne peux pas.
— Mais il y a du danger pour elle. La peur, le froid… et puis, vous savez bien qu’il y a de mauvaises gens de ce côté. On peut l’emmener, on peut…
— Je comprends, monsieur, votre situation et vos angoisses, mais, je vous le répète, la consigne est absolue, formelle. Si j’y manquais, je serais destitué dans les vingt-quatre heures. Apportez-moi un ordre écrit du gouverneur, j’ouvrirai. Mais je doute qu’il le donne.
Aller chez le gouverneur, qui résidait fort loin de là, avoir l’ordre, revenir. Que de temps perdu ! Le pauvre père perdait la tête.
Après de nouvelles supplications inutiles, il fut convenu que Mme Johnston, qui connaissait particulièrement la femme du gouverneur, la prierait d’intercéder pour elle. C’était, au dire de l’officier, le meilleur, sinon le seul moyen qui eût quelque chance de réussir.
On entendait les pleurs de l’enfant à travers la porte massive. Mme Johnston, prévenue en toute hâte, courut chez son amie, qui lui promit de faire tout au monde pour obtenir de son mari l’autorisation de faire rentrer l’enfant.
Le premier mot du gouverneur fut le même que celui des gardiens : impossible !
— Mais, mon ami, ce qui est impossible, c’est de laisser cette pauvre petite dans une situation aussi affreuse. Elle peut en mourir… Ces consignes-là sont faites pour la guerre, pour les hommes, et non pour les enfants.
— Elles sont ce qu’elles sont. On ne m’a pas laissé le droit de les apprécier, mon devoir est de leur obéir.
Mais la femme du gouverneur s’était juré de fléchir cette rigueur inexorable. Pendant une demi-heure, elle discuta comme une femme qui veut, elle aussi, et fit tant par ses prières et ses larmes que le vieux soldat fut enfin ébranlé.
— Eh bien ! je ferai, dit-il, pour Mme Johnston et pour vous ce que je ne croyais jamais devoir faire. La consigne sera violée, la porte sera ouverte ; mais ce que je ne ferai pas, c’est de violer en même temps l’esprit des ordres que j’ai reçus. Personne ne doit entrer dans la ville, personne n’entrera ; M. Johnston pourra sortir et rester au dehors jusqu’à ce que la porte soit rouverte à la diane demain matin.
Le lendemain, à six heures, le père et l’enfant rentraient à Gibraltar.
J’ai dit tout à l’heure que le rocher ne défendait pas le passage, contrairement à une opinion assez répandue. La possession de cette fameuse « clef de la Méditerranée » est surtout une question d’amour-propre pour nos voisins d’outre-Manche. Un convoi de transports à vapeur pourrait franchir le détroit chaque nuit sans prendre le moindre souci des casemates et des forts anglais. Seule, une flotte, appuyée et protégée par les batteries, pourrait barrer le détroit, dont la largeur, entre Ceuta et la pointe d’Europe, dépasse 22,000 mètres. Aussi, dans le cas d’un grave conflit, quels nombreux navires ne faudrait-il pas à l’Angleterre pour maintenir ses communications avec Gibraltar, Malte et aujourd’hui Chypre ?
En réalité, le rocher de Gibraltar n’est qu’un point fortifié de ravitaillement. Quels autres bénéfices représentent les dépenses d’un pareil établissement ? La baie d’Algésiras est peu sûre ; elle est exposée aux vents du sud-ouest, qui parfois arrachent les navires et les jettent à la côte. Le port de Gibraltar n’a pas une grande valeur commerciale. On y trouve de bon charbon, fourni aux vapeurs de passage par une vingtaine de lourds bateaux dits « colliers », des moutons du Maroc, meilleurs que ceux dont l’Algérie encombre nos marchés, et il s’y fait un chiffre modeste d’importations en Espagne de quelques produits d’usage courant, la plupart introduits par des contrebandiers.
On ne pénètre dans la ville qu’en franchissant pont-levis, poternes et chemins tournants ; puis on traverse une grande place en forme de triangle, bordée de casernes. L’artère principale court parallèlement à la mer jusqu’à la pointe d’Europe, où l’on rencontre, jetés çà et là, dans de charmants bouquets de verdure — les seuls qui tachettent agréablement le roc, presque partout dénudé et comme rongé — les cottages des principales familles anglaises. Cette rue, la seule où règne un peu d’animation, est propre, bien construite, mais ne présente aucun caractère spécial.
Peu de marchands anglais dans les magasins, où l’on remarque des juifs, des Espagnols et quelques Maures, tous petitement installés, âpres au gain et ayant la réputation d’être peu délicats en affaires. Étrangers, défiez-vous des juifs de Gibraltar !
On circule à travers un public déjà bigarré comme celui d’une ville d’Orient. Les uniformes rouges de l’infanterie anglaise se rencontrent avec les costumes des soldats espagnols, campés sur les limites du terrain neutre ; les longues lévites noires des juifs, coiffés d’un petit bonnet toujours crasseux, font tache avec les blancs burnous des Marocains, et les modernes costumes européens tranchent avec ceux des paysans andalous, coiffés du large chapeau relevé en gouttière. Ajoutez à ces types si divers les toilettes absolument voyantes des señoras des environs, et principalement de Malaga, portant la classique mantille et jouant de la prunelle aussi bien que de l’éventail pour mieux attirer l’attention.
Rien de remarquable dans l’architecture des quelques églises, temples, synagogues et édifices publics que l’on rencontre. En dehors des casernes, le palais du gouverneur est le seul bâti dans d’assez vastes proportions.
Gravissons au delà des maisons, dont les dernières n’atteignent pas à la moitié de la hauteur du rocher. On remarque d’abord les ruines assez imposantes d’un vieux château maure ; puis, dominant également la ville, une douzaine d’obélisques ou de colonnes commémoratives, parmi lesquelles celle surmontée du buste de sir Elliott, l’énergique défenseur du siège de 1782.
On explore ensuite de vastes cavernes. La principale, dite de Saint-Michel, a son entrée à mille pieds au-dessus de la mer ; à l’intérieur, on descend toujours, en traversant une succession de salles immenses d’où pendent de larges stalactites, puis on arrive à des passages resserrés, bas, infranchissables, situés à environ cinq cents pieds au-dessous de l’ouverture de la caverne. L’air vicié, nous a-t-on dit, empêche des investigations plus profondes. Chose curieuse : en cet endroit, on entend distinctement le bruissement des flots, ce qui tendrait à faire croire à une communication de ces grottes avec la mer.
Le rocher, d’ailleurs, est complètement dépourvu de sources ; aussi est-on obligé de se contenter de l’eau du ciel, soigneusement recueillie dans des réservoirs, alimentés à l’aide d’un système de drainage pratiqué sur les flancs des roches et jusque sur le toit des maisons.
La population de Gibraltar est d’environ 20,000 habitants, Espagnols pour la plupart. La garnison est en ce moment puissamment renforcée par les détachements que la politique « d’expansion » (nos voisins pourraient traduire : expensive politic) tient prêts à diriger sur Chypre, sur la côte d’Afrique ou vers le cap de Bonne-Espérance ; elle ne compte pas moins de 6,700 hommes, y compris artillerie, génie et transports. Le gouverneur, actuellement en congé, est le général lord Napier de Magdala ; il est remplacé en ce moment par le major général Somerset.
Du haut de Gibraltar, quel que soit l’endroit où l’on se place, on jouit d’un des plus beaux panoramas qu’il soit donné de contempler. Du côté sud, on a devant soi le large détroit, l’infini des deux mers dont les lignes extrêmes se fondent dans l’azur, l’immense développement de la côte africaine ; sur la côte d’Europe, Gibraltar, Algésiras, Tarifa, et en arrière le soleil, à son coucher, embrasant de reflets d’un rose ardent les gorges abruptes des sierras de Grenade et de l’Andalousie…
Mais l’homme n’a guère contribué à cette magnificence ; le seul collaborateur de la nature en ce lieu fut le légendaire Hercule, qui sépara de ses puissantes mains le mont Calpé d’avec le mont Abyla ; et pour résumer mon impression sur des temps moins fabuleux, je n’ai trouvé dans cette « guérite » inutile qu’une chose intéressante, c’est un dessin de Henri Regnault fait à grands coups de charbon sur le mur intérieur de l’une des casernes.
LES ILES MADÈRE
Passage du détroit. — La vie à bord. — La baie de Funchal. — Une fête villageoise. — Politique et philanthropie mêlées. — Voyage à Porto-Santo. — Politesses et congratulations. — Excursion au Grand Corral. — Trop de vin de Madère.
10 août.
Nous avons quitté Gibraltar avant-hier au soir, favorisés par un temps superbe. La traversée du détroit avec un beau crépuscule est une promenade charmante. Le vaste horizon ouvert devant nous semblait accalmi pour toujours ; poussés par une très légère brise, les navires que nous croisions paraissaient immobiles et comme endormis sur la mer, à peine bercés par une molle et longue houle du large, écho affaibli de quelque tempête lointaine.
Nous passions, rapides, à côté d’eux. La nuit, se faisant peu à peu, effaçait les éclats de lumière que les derniers rayons du soleil avaient fait briller aux cimes des montagnes. Chaque instant nous apportait ainsi un aspect nouveau. Les terres, devenues noires, semblaient enfin confondre leurs détails dans une teinte uniforme ; mais voici que l’astre des nuits se levant derrière nous était venu projeter des ombres nouvelles, dessiner des formes imprévues et nous montrer une dernière fois cet ancien monde, que nous ne fuyions avec tant d’insouciance que dans l’espoir presque assuré de le revoir un jour.
On n’apercevait plus du vieux continent que le phare du cap Spartel, brillant comme une étoile, lorsque nous nous sommes décidés à quitter le pont pour prendre un peu de repos dans nos cabines.
Hier et aujourd’hui, nous avons été poussés par une belle brise de vent arrière, qui permet à la Junon d’établir toutes ses voiles carrées. Cette vue nous enchante. Nous nous sentons devenir plus marins, mais nous sentons aussi vaguement qu’il nous faut encore quelques jours pour pouvoir braver impunément les fureurs ou seulement les impatiences du terrible Atlantique.
Notre route est dirigée sur Madère. Pendant la nuit qui a suivi la sortie du détroit, on a rencontré bon nombre de navires. Maintenant, nous n’en avons plus un seul en vue, et nous voilà pour la première fois au milieu de la grande solitude.
Je ne dirai que peu de choses de la vie du bord ; les incidents qui se passent sur un navire, à moins d’être très graves, n’ont guère d’intérêt que pour ceux qui l’habitent. Notre existence est fort régulière, et nous la trouverons peut-être monotone dans le cours des longues traversées (heureusement le programme du voyage n’en contient qu’un petit nombre). On déjeune à neuf heures et demie, on dîne à cinq heures ; la table, je crois l’avoir dit, est bonne, mais le service se ressent un peu de la précipitation du départ. Deux fois par jour, nous nous trouvons donc tous réunis dans le salon arrière, situé sur le pont. Outre les voyageurs, il y a là le commandant, l’aumônier, le secrétaire de l’expédition, deux professeurs, MM. Collot, de la Faculté de Montpellier, et Humbert, de la Faculté de Paris, et le docteur, M. Debely.
Presque tous nous sommes jeunes, tous heureux de faire ce voyage ; les repas sont donc gais, et les relations promettent d’être agréables. Dans la journée, nous avons pour tuer le temps la bibliothèque du bord, qui compte environ 500 volumes, dont une collection du Tour du Monde, déjà fort demandée ; un trapèze et des anneaux destinés aux amateurs de gymnastique, de grands fauteuils sur la dunette, dédiés aux rêveurs. Pour combler le vide laissé par ces éléments peut-être insuffisants, il nous reste nos conversations, notre patience, et en dernier ressort le sommeil, dont quelques-uns, fort sensibles au mal de mer, font un usage immodéré.
Aujourd’hui même a commencé la série des conférences données par les professeurs embarqués dans ce but. La séance a été ouverte par le commandant, qui nous a dit quelques mots sur les principes généraux de la navigation ; il nous a appris bon nombre de choses absolument élémentaires, que tous cependant, je crois, nous ignorions complètement. Bientôt nous serons capables, non de conduire un bâtiment, science compliquée et qui nous serait sans doute parfaitement inutile, mais de comprendre comment on arrive à le conduire.
En satisfaisant notre curiosité, cela nous permettra de suivre la marche du navire, d’apprécier les difficultés que nous pourrons rencontrer, et qui sait, si l’un de nous, dans une circonstance fortuite, ne sera pas heureux de retrouver quelque jour dans sa mémoire la trace de ces entretiens, qui ne sont aujourd’hui qu’un passe-temps ?
Après une courte leçon sur les compas, les cartes, les angles de route, M. Humbert prend la parole et nous donne, aux points de vue géographique, historique et économique, d’intéressants renseignements sur Madère, les Açores, les Canaries et les îles du Cap-Vert.
Vous n’attendez pas de moi, n’est-ce pas ? que je me fasse, à mon tour, professeur. Ce livre n’est pas un recueil scientifique, et vous savez, sans nul doute, que les conférences écrites valent moins encore que les discours récités. Remontons donc sur le pont. Voici le second coup de la cloche du dîner. A table. Demain matin, nous serons à Madère.
14 août.
Dimanche, c’était le 11, je me suis levé de bonne heure, et, comme de toute belle action, je fus récompensé ; mais, ce qui est plus remarquable et plus rare, je le fus en ce monde, et tout de suite.
La mer, toujours belle, était à peine sillonnée de quelques courtes vagues ; nous avions, à droite, l’île de Porto-Santo ; à gauche, un peu sur l’avant, un groupe de terres tout en longueur, d’aspect désolé, de formes bizarres, nommées les Desertas, et droit devant, un énorme massif, aux pans doucement ondulés, éclairé en plein par les rayons du soleil levant : c’était la grande île de Madère. Elle semblait sortir de l’onde, toute fraîche et parée de ses grâces naturelles, comme Vénus Amphitrite.
Bientôt, passant au sud de la pointe occidentale de l’île, prolongeant à petite distance une côte où venaient aboutir de pittoresques vallées, la Junon atteignit l’entrée d’une grande baie demi-circulaire, la rade de Funchal.
J’ignore quelles surprises nous réserve ce voyage, et si les splendeurs des forêts tropicales, la majesté des terres antarctiques, les bizarreries de la civilisation orientale nous feront perdre le souvenir de notre arrivée à Madère. J’ose en douter. Je n’entreprendrai pas de décrire ce panorama enchanteur. Quand je vous aurai dit qu’au pied de collines élevées, couvertes de forêts et de plantations, la modeste capitale s’étend et s’éparpille au bord de la mer, coquettement, capricieusement ; que toutes les teintes végétales, depuis le vert sombre des pins, entrevus à travers les nuages, jusqu’à la nuance douce et pâle des bananiers, se confondent dans un harmonieux ensemble sans jamais se heurter ; que l’arc gracieux de la baie s’arrête, d’un côté, à de belles falaises à pic et, de l’autre, se termine par un étrange rocher planté sur la mer comme le piédestal de quelque statue gigantesque ; quand j’aurai compté et nommé les ruisseaux, parfois torrents, qui dévalent le long des ravins, égayant et fertilisant tout ce qui les approche…, aurez-vous le tableau sous les yeux ? Hélas ! non. Je cherche moi-même à le retrouver et n’y parviens qu’avec peine. Ce qui me reste, ce que je puis vous dire, c’est l’impression :
La baie de Funchal n’est pas un lieu gai, riant, c’est plutôt un lieu calme et reposé ; la gravité des hautes montagnes tempère l’ardeur luxuriante des vallées qui en descendent. L’endroit semble fait, non pour ceux qui veulent commencer la vie, mais plutôt pour ceux qui voudraient paisiblement la finir. Il s’en dégage un charme très grand, un peu sérieux, presque triste vers le soir. Ce petit monde est une solitude. L’esprit fatigué, le cœur malade pourront, dans le spectacle de cette oasis perdue au milieu de l’Océan, chercher et trouver des consolations, mais ils n’y trouveront que cela. Ils auront échangé le tumulte contre l’isolement.
Dès que nous fûmes au mouillage, plusieurs embarcations vinrent se ranger le long du bord, nous offrant du poisson frais, des légumes et des fruits, parmi lesquels de magnifiques raisins et de petites figues excellentes. Une nuée de petits êtres à la peau bronzée sollicitent nos largesses, puis plongent et replongent pour pêcher la menue monnaie que nous leur jetons par-dessus le bord.
Descendons à terre. Le mode de débarquement est assez original et même assez amusant. Bien que la baie soit généralement tranquille, une petite houle du large y entre aisément, et comme il n’y a pas de quais, du moins en face de la ville, un canot ordinaire ne pourrait déposer ses passagers à pied sec qu’en certains jours de calme parfait. Aussi les embarcations du pays sont-elles toutes à fond plat ; dès que l’une d’elles va aborder, tous les bateliers et flâneurs de la plage vont au-devant ; les uns la prennent de chaque côté, d’autres s’attellent à une corde qui leur est jetée du bateau, et, au moment où la lame arrive, le traînant sur les galets l’espace d’une quinzaine de mètres, ils le conduisent hors de l’atteinte de la mer.
On embarque de même ; en sorte que chaque appareillage pour aller de la terre à bord est un lancement en miniature.
C’est dimanche. La ville semble déserte. Les notables sont à la campagne, dans les gorges. Ce qui reste d’habitants est monté à une chapelle qui domine la rade, dans laquelle on prie, et autour de laquelle on s’amuse. Allons-y.
La chaleur est accablante, et nous mettons près de deux heures à gravir la montée. Le chemin, bordé de maisons basses et de longs murs formant terrasse, est étroit et pavé d’abominables galets. Cependant des plafonds de verdure ombragent parfois la route, et, de chaque côté, des plantes grimpantes sont entrelacées aux rameaux des arbres ou suspendues en guirlandes. Nous reconnaissons les produits les plus divers de la flore de l’Europe et des tropiques. Dans la partie inférieure, nous avons rencontré les cactus, les bananiers, les palmiers, les lauriers-roses ; mais bientôt, à côté des aloès et des cannes à sucre, nous retrouvons la ronce sauvage et le lierre d’Europe, puis le platane, le chêne, l’orme et des fleurs en profusion : des glycines, d’énormes fuchsias, et l’héliotrope, le lis du Cap, le myrte, l’amaryllis, le magnolia, etc. ; j’ai déjà parlé de ce superbe raisin, dont les grappes, suspendues au-dessus de nos têtes, nous font penser à la terre promise.
Nous arrivons à la chapelle au moment où se termine la fête religieuse. De chaque côté du portail, ou, pour être bien sincère, de la porte, de hauts mâts livrent à la brise les pavillons du Portugal et de la France, de l’Angleterre et des États-Unis. L’intérieur de l’édifice, tout entier construit en basalte, est tendu d’étoffes de couleur claire et éclairé a giorno. Un orchestre, presque entièrement composé de violons, joue des airs quasi dansants et que ne désavoueraient point nos ménétriers. Au dehors, des bombes, des fusées éclatent dans les massifs où sont dressées de nombreuses buvettes enguirlandées de magnifiques hortensias bleus. Et, pendant que l’on entre et que l’on sort, que l’on va et que l’on vient, j’admire le superbe point de vue.
Partout des collines couvertes de bois épais ; au-dessous ce sont des maisons isolées qui se détachent dans la verdure, et, presque au centre de la rade, notre blanche Junon, maintenant bien sage sur l’immense miroir de l’Océan sans limites.
Notre retour en ville comptera certainement parmi les plus gais incidents du voyage. Les voitures n’existant pas à Madère, à cause de la déclivité très sensible du terrain, on ne circule qu’à cheval ou en traîneau. Quand il s’agit de monter, les traîneaux sont tirés par des bœufs, fortes et vigoureuses bêtes au pied sûr qui partent au pas accéléré, encouragées par les cris étourdissants de leurs conducteurs, et mieux encore par de fréquents coups de bâton appliqués sans ménagement sur leurs robustes échines. De temps en temps, l’un des conducteurs place sous les patins du traîneau un petit sac contenant de la graisse, afin de rendre le frottement plus doux. De là cet aspect poli et luisant du pavé de Funchal, exclusivement composé de galets roulés. Pour descendre, les frêles véhicules sont lancés sur les pentes, conduits et à peine retenus à l’aide de cordes dont les guides se servent surtout pour éviter les chocs aux tournants.
Nous embarquons dans une dizaine de traîneaux placés en file indienne, et au signal : En avant ! nous voilà glissant avec une vitesse presque vertigineuse ; nos guides, doublement entraînés par nos folles excitations, suants et ruisselants, essoufflés et haletants, conservent encore assez de sang-froid pour éviter les abordages, qui ne seraient pas sans danger, et, en dix minutes, nous voilà au bas de la colline.
N’ayant qu’une faible confiance dans les cordons bleus de ce ravissant, mais primitif séjour, nous revînmes à bord pour l’heure du dîner et nous apprîmes une grande nouvelle : la Junon appareillerait le lendemain matin… Ouais ! Et nos trois jours de relâche ! On nous rassura bien vite. La Junon appareillerait, mais non pour prendre la haute mer ; elle aurait l’honneur de recevoir à son bord M. le gouverneur civil des îles Madère, le conduirait à l’île de Porto-Santo, à deux heures d’ici, et le ramènerait dans la même journée.
Il s’agissait donc d’une simple excursion, que nous pouvions à notre gré faire ou ne pas faire. On nous disait que Porto-Santo n’avait pas été visitée par un navire étranger depuis cinq ou six ans, et que le gouverneur lui-même ne s’y rendait guère qu’une fois tous les deux ans, n’ayant pas de navire convenable pour l’y mener.
Il y avait là de quoi piquer notre curiosité. Déjà notre imagination découvrait les choses les plus invraisemblables dans cette colonie genre Robinson suisse, située à soixante heures de Lisbonne et à cinq jours de l’Exposition universelle.
Mais pourquoi cette promenade ? Voici.
Le groupe des îles Madère est administré par deux gouverneurs : l’un civil, don Alfonso de Castro ; l’autre militaire, le colonel Alex. Cesar Mimoso, se partageant assez inégalement les attributions du pouvoir exécutif. Le premier a tout le poids des affaires locales ; le second, le commandement des troupes, véritable sinécure. Le territoire est divisé en municipalités, à la tête desquelles sont placés des maires nommés par le roi, sur la proposition du gouverneur civil. L’île de Porto-Santo, située à vingt-cinq milles environ nord-est de Madère, forme l’une de ces municipalités et concourt avec elles pour la nomination des trois députés que la colonie envoie au Parlement portugais.
Tandis que, sous les rayons d’un ardent soleil, nous gravissions les pentes caillouteuses qui conduisaient à la fête villageoise, notre commandant, strict observateur des formalités, était allé mettre des cartes chez les gouverneurs et, quelques instants après, recevait à bord la visite d’un aide de camp du colonel Mimoso.
Après l’aide de camp, arrive un abbé. C’est le tuteur d’un jeune Français qui habite Madère avec sa famille. M. Goubaux, — notre aimable compatriote, — ayant aperçu du haut de sa villa, située sur une des collines qui dominent la rade, la Junon portant le pavillon du pays natal, avait député en toute hâte son aumônier pour nous transmettre, avec ses compliments de bienvenue, la plus cordiale invitation.
On cause de choses et d’autres : de la France d’abord, puis de notre expédition, puis de l’île, de ses habitants, de ses mœurs ; enfin on en arrive, — il y avait cependant deux abbés dans le groupe, — à dire un peu de mal du prochain :
— Vous venez de recevoir la visite de l’aide de camp du gouverneur militaire ; c’est un homme charmant, — dit le visiteur ; — l’autre, quoique civil, n’est, assure-t-on, pas de même. Il ne rend point les visites, et, tout dernièrement, nous avons eu ici une frégate française dont le commandant a laissé sa carte chez lui ; il paraît qu’il n’a même pas renvoyé la sienne. Je vous préviens, afin que vous ne soyez pas surpris si vous avez le même sort.
— Commandant, annonce aussitôt le timonier de service, une embarcation portant pavillon portugais se dirige vers le bord.
Les longues-vues sont braquées sur le nouvel arrivant.
— Eh mais ! c’est le gouverneur, s’écrie l’abbé, du ton d’un homme surpris en flagrant délit de jugement téméraire.
C’était, en effet, le gouverneur civil, en personne. Remue-ménage, coups de sifflet, quatre hommes à la coupée pour rendre les honneurs. Don Alfonso de Castro monte à bord et souhaite la bienvenue au commandant. La conversation, d’abord banale, comme les débuts de toute entrevue officielle, se trouva, sans qu’on sache comment, amenée sur la situation générale de l’île et de ses dépendances. On parla donc de Porto-Santo. Ce coin de terre, un peu déshérité, avait été plus malheureux cette année que les années précédentes, la récolte du raisin, peu importante, avait assez bien réussi, mais le maïs avait complètement manqué ; bref, une famine s’en était suivie. Le gouverneur avait envoyé des embarcations avec des vivres, et les rapports des derniers jours étaient satisfaisants ; mais « il regrettait bien de ne pouvoir juger par lui-même de la situation ; il aurait voulu rassurer par sa présence toute cette population presque abandonnée ; — de plus, le moment des élections approchait, et on pouvait craindre… un mauvais résultat. »
Ah ! politique, ma mie, nous te retrouverons donc partout, et toujours… et la même !
Bref, le commandant offrit à M. le gouverneur de le conduire à Porto-Santo pour relever le moral de ses administrés, et de leur fournir des vivres s’ils en avaient besoin.
Son Excellence était homme trop bien élevé et trop diplomate pour demander un service de cette nature, mais trop bon administrateur aussi pour ne pas l’accepter. Après toutes les hésitations obligatoires, il fut donc convenu que la Junon ferait ce petit voyage.
Le lendemain, à l’aube, le gouverneur, accompagné de quelques notables, embarque. Tout est paré. Le pavillon portugais est hissé au grand mât. — « Machine en avant ! » — Vers dix heures nous mouillons devant Baleria, petite ville de 1,200 habitants, et tout aussitôt nous descendons à terre. Je pensais, en arrivant dans cette île si peu fréquentée, faire ample moisson d’observations intéressantes. Erreur ! J’ai retrouvé là Madère, mais Madère stérile et desséché, Madère sauvage et déguenillé ; des ruines sans caractère, des costumes sans couleur, un soleil dur et sans reflets, se répercutant sur des roches aux arêtes banales. Quant aux notables, que la redingote noire et le chapeau à haute forme étaient loin d’embellir, on eût pu les confondre avec quelque députation d’un petit bourg du midi de la France.
Revenons donc bien vite avec la Junon à Funchal. Le gouverneur est enchanté ; il a rempli sa mission, il a constaté qu’il n’est point nécessaire de recourir à nos vivres, attendu que nul ne meurt de faim dans l’île, que le conseil municipal est respectueux et que la population semble animée d’un fort bon esprit. Que peut être, auprès de satisfactions aussi légitimes, l’ennui de n’avoir pu, par la faute de Neptune, faire honneur au déjeuner et au dîner succulents que lui avait préparés notre chef !
Le lendemain matin, au moment où nous partions en cavalcade pour le Grand Corral, le commandant recevait la très aimable lettre de remerciements que voici :
Funchal, le 13 août 1878.
Monsieur le commandant,
Je viens vous faire mes remerciements les plus sincères du grand service que vous venez de rendre à l’administration supérieure de ce département, en mettant le navire de votre commandement à ma disposition pour me conduire à l’île de Porto-Santo, qui lutte avec de grandes difficultés et qui est menacée de la famine.
Convaincu de la nécessité de m’informer par moi-même de l’état de l’île, et voyant que ma présence donnerait un peu de courage à ces pauvres gens, j’ai accepté volontiers l’offre si aimable que vous avez bien voulu me faire, et qui atteste si bien les sentiments de philanthropie qui sont l’apanage de la grande nation française.
La manière dont j’ai été reçu par vous, les attentions dont j’ai été l’objet de la part de tous ces messieurs qui composent l’expédition française autour du monde m’imposent le devoir de vous manifester les sentiments de ma reconnaissance la plus profonde.
Du service que vous m’avez rendu en me conduisant à Porto-Santo, et des offres généreuses que vous m’avez faites de transporter des vivres ou de les fournir vous-même des provisions de la Junon aux habitants de cette île, je m’empresserai de rendre compte à mon gouvernement par le premier bateau, et je suis bien sûr qu’il vous remerciera de toutes ces marques d’attention et de bienveillance envers son délégué dans ce département, et envers les malheureux habitants de Porto-Santo.
En vous priant de présenter à vos compagnons de l’expédition l’expression de ma gratitude, veuillez agréer, monsieur le commandant, avec mes vœux pour votre bon voyage, les assurances de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être
Votre dévoué serviteur,
Le gouverneur civil,
Alfonso de Castro.
La presse locale, écho un peu emphatique de la politesse officielle, joignait ses remerciements à ceux du gouverneur et insérait en première colonne, dans le Jornal do Commercio, un article d’une extrême amabilité.
La lettre et l’article étaient rédigés en français.
Il n’était pas possible d’être plus gracieux, et vous voyez que les Madériens, en somme, sont loin d’être des sauvages.
Je vous ai dit que nous avions organisé une excursion pour aller en bande au Grand Corral. Corral, vous le savez, signifie col, défilé, et le Grand Corral est le plus imposant, le plus pittoresque des passages qui, tournant le pic Ruivo, ancien cratère de 1,800 mètres de hauteur, permettent de se rendre sur le versant nord de l’île. C’est la promenade obligée des nouveaux arrivants.
De telles excursions, faites en groupe, gaiement, par un jour clair et un temps sûr, avec quelque bonne cantine, pourvue des éléments d’un pique-nique sagement ordonné, sont charmantes, mais indescriptibles. On admire, on s’exclame à chaque tournant de route, à chaque point de vue nouveau ; on plaisante les cavaliers novices ; dans les haltes, chacun suit son penchant ou sa fantaisie ; les chasseurs s’enfoncent dans les fourrés, les botanistes butinent çà et là ; l’un prend un croquis ; l’autre, armé du petit marteau, se charge d’échantillons géologiques. Si on se fatigue, on ne s’en aperçoit qu’après, et d’ailleurs un bon souvenir ne passe pas si vite qu’une courbature.
A la tombée de la nuit, quelques-uns d’entre nous sont allés rendre visite à l’hospitalier compatriote qui nous avait, l’avant-veille, transmis une si aimable invitation. Ils furent, bon gré mal gré, retenus à dîner et, après quelques heures de cordiale causerie, s’en revinrent à bord. Nous partions le soir même à dix heures, malgré tous les efforts du gouverneur pour nous garder un jour ou deux de plus.
Ainsi se passa notre relâche à Madère. De ce coin du monde, enchanteur, exceptionnel, on ne connaît que la douceur de son climat et la bonté de son vin. Encore ne connaissons-nous guère l’un et l’autre que par ouï-dire. Le séjour de Madère est très recommandé aux phtisiques ; mais, jusqu’à présent, les Anglais et les Allemands ont presque seuls utilisé les admirables ressources hygiéniques de cette île. Cela est fâcheux, et pour nous, qui sommes bien loin de trouver à Nice, voire même en Algérie, des conditions aussi favorables, et pour Madère, où, malgré les splendeurs d’un paysage unique au monde, on s’ennuie comme dans un désert.
Il est curieux de remarquer que les gens du pays gagnent la phtisie à Madère au moins aussi facilement que les étrangers s’en guérissent. Il y a là un mystère dont l’éclaircissement n’est pas de notre compétence et ne nous a pas été donné.
Mais parlons un peu du vin. On croit généralement que Madère n’en produit plus, que les vignes sont arrachées et qu’il n’existe plus d’autre vin de Madère que celui que l’on confectionne si habilement à Cette et dans d’autres endroits. Moitié vérité, moitié erreur, comme dans la plupart des « on dit ». Madère a vu ses vignes détruites par l’oïdium de 1852 à 1854 ; elle les a replantées en partie vers 1864, et, depuis cette époque, le phylloxera, gagnant de plus en plus, a, chaque année, réduit les récoltes. On a recommencé l’arrachement, et on cherche là, comme partout, un remède à ce fléau dont souffre le monde entier depuis quelque dix ans.
Cela étant, y a-t-il du vin à Madère ? Et des touristes comme nous peuvent-ils avec certitude emporter un échantillon bien authentique de ce vin dont bientôt on niera l’existence ? — Je vous dirai d’abord que nous en avons bu d’excellent, et les pauvres vignerons se plaignent de ce qu’il n’y a que trop de vin à Madère. Depuis celui de l’an dernier, qui vaut 25 sous la bouteille, jusqu’à celui de l’année 1842, qui vaut 25 francs, c’est par quarante et cinquante mille litres qu’il faut compter le stock en magasin. C’est l’acheteur qui fait défaut, et une légère baisse de prix ne suffirait pas à le ramener. Le madère, en effet, n’est guère buvable qu’après quatre ans ; il n’est bon qu’après huit ou dix ans, et n’a tout son parfum qu’à sa majorité.
On ne peut avoir une bouteille de madère de dix ans à moins de 8 francs ; sa valeur augmente de près de 1 franc par année. Comment lutterait-il avec les savantes combinaisons de nos chimistes modernes ? La différence est trop grande. Il n’y a donc qu’à s’incliner devant la puissance industrielle de notre époque, cultiver l’orge, la canne et le blé, laisser les vieux fûts de Funchal vieillir dignement dans leurs caves, et piocher la chimie organique et alimentaire, qui nous réserve bien d’autres perfectionnements.
DE MADÈRE A RIO-DE-JANEIRO
Embarras du choix. — Aspect de l’île Saint-Vincent. — Excursion à terre. — Les costumes et les mœurs. — L’archipel des îles du Cap-Vert. — Enthousiasme des collectionneurs. — La Tactique. — En mer. — Le postillon du Père Tropique. — Baptême de la ligne. — Le matelot d’aujourd’hui. — Récréations astronomiques. — Une soirée intime. — Brumes et courants. — Arrivée à Rio-de-Janeiro.
En mer, 17 août.
Nous avions reçu à Madère une dépêche annonçant que la fièvre jaune venait de se déclarer à Dakar, notre prochaine relâche. Impossible donc d’y aller ; et nous voilà comme des gens qui, n’ayant pas trouvé de place au Théâtre-Français, cherchent à se rabattre sur le Gymnase, le Vaudeville ou l’Odéon.
Le commandant fit en cette occasion une petite expérience qui ne réussit point. Il s’y attendait, je suppose. La Junon pouvait choisir entre les îles Canaries (Ténériffe) et les îles du Cap-Vert (Saint-Vincent ou la Praïa). Ténériffe était plus séduisant ; mais de là à Rio-de-Janeiro, il faut compter quinze à seize jours de mer, tandis que, des îles du Cap-Vert, c’est environ trois jours en moins. Les avis étaient fort partagés ; les Capulets Ténériffe et les Montaigus Saint-Vincent ne semblaient pas disposés aux concessions, et, comme il arrive en bien d’autres controverses, ils paraissaient d’autant mieux affermis dans leurs opinions, qu’aucun d’eux ne connaissait le pays qu’il honorait de ses préférences.
M. Biard, tout en maintenant son droit indiscuté de relâcher au point qui lui conviendrait le mieux, nous fit savoir que, si nous nous mettions d’accord, la Junon se rendrait au point que désignerait l’unanimité des suffrages.
L’entente n’ayant pu se faire, le commandant trancha cette minime difficulté, et nous sommes en route pour Saint-Vincent, que sans doute nous atteindrons demain vers midi.
Le temps est magnifique ; les vents alizés nous ont poussés rondement. Dans la nuit du 14 au 15, nous avons passé au milieu de l’archipel des îles Canaries, les sept îles Fortunées des anciens. A peine avons-nous entrevu, par tribord, le phare de Palma et « deviné » de l’autre côté le fameux pic de Teyde. Je me console de ne pas le voir en songeant qu’il y a quelques mois à peine il m’était donné de contempler longuement le superbe Ararat…, et je me console encore davantage en relisant l’admirable description qu’a faite M. de Humboldt du pic et de son cratère.
Hier, nous sommes entrés dans la zone tropicale ; la brise mollit un peu, et la température s’élève assez vite. A Funchal, nous avions de 18° à 22° centigrades ; la moyenne maintenant est de 27°.
22 août.
Enfin, lecteur, qui m’avez si obligeamment suivi jusqu’aux confins de l’hémisphère boréal, je puis donc vous remercier de votre patience en vous rendant un signalé service ; je vais vous donner un conseil, non pas de ces conseils qu’on appelle banalement un conseil d’ami, mais un vrai, un bon, un excellent conseil : N’allez jamais à Saint-Vincent !
Nous avons quitté ce rocher tondu et pelé, il y a plus de trente heures, et nous en sommes encore ennuyés, presque grincheux. Viennent bien vite les horizons grandioses de la baie de Rio-de-Janeiro, les ombres magnifiques des forêts brésiliennes, pour nous faire perdre le souvenir de ce paysage terne, sec et roussâtre, qu’il nous a fallu supporter pendant deux jours.
Entendre parler d’un pareil endroit n’est peut-être pas aussi désagréable que d’y être, et puis, je voudrais justifier à vos yeux ma sévérité. L’enthousiasme seul a droit à l’indulgence.
J’en dirai donc quelques mots.
Le 18, à dix heures du matin, nous avons aperçu les îles du Cap-Vert, San-Antonio à droite et Saint-Vincent à gauche. Elles sont fort élevées et le paraissaient d’autant plus que toute leur partie supérieure nous était cachée par les nuages. Point de végétation, quelques formes bizarres, des tons durs et comme plaqués sur le flanc des montagnes.
A deux heures, nous entrons dans la baie « Porto-Grande », et bientôt nous sommes mouillés en face de la petite ville de Mindello, à côté d’un paquebot anglais qui va partir pour l’Europe. Devant nous s’étalent des collines rocheuses, sans grâce, sans grandeur et sans caractère ; au-dessus ondulent quelques montagnes, dont les teintes grises se détachent d’une façon triste sur le ciel pur.
La ville est située tout au fond de la baie ; une assez grande construction, la maison du gouverneur, et, à côté, l’église, émergent parmi des lignes de toitures sombres recouvrant des murs blancs. Au bord de la plage, on remarque les longs toits noirs des dépôts de charbon des compagnies anglaises. Mindello ne doit son existence qu’à sa baie, la seule sûre de tout l’archipel, et qui sert de point de relâche et de ravitaillement aux vapeurs qui font le service du Brésil et celui du Cap de Bonne-Espérance. Nos paquebots des messageries cependant n’y touchent pas et ont, jusqu’à présent, conservé Dakar, sur la côte africaine, comme point d’escale régulière.
Ce petit port de Saint-Vincent ne vit donc que du charbon et par lui seul ; aussi le pavillon portugais, qui flotte au sommet d’un poste d’observation dominant la ville, est-il moins remarqué que les pavillons tricolores — rouge, bleu, blanc — des charbonniers anglais. Là, comme à Gibraltar, comme à Madère et à Ténériffe, l’Angleterre, grâce à ses « Indes noires », semble régner ; le commerce est entièrement entre les mains des Anglais ; un voile de poussière salissante s’étend le long de la plage et sur la rade elle-même, et en partant on éprouve le besoin de se débarrasser bien vite de la houille qui a envahi votre visage et vos vêtements.
Le siège du gouvernement des îles du Cap-Vert est à La Praïa, dans l’île Santiago ; mais le climat en est malsain et l’ancrage assez dangereux pendant l’été ; aussi est-il question d’ériger Mindello en capitale du groupe, malgré la stérilité presque complète de toute l’île Saint-Vincent, encore inhabitée il y a seulement une vingtaine d’années. On m’a montré à Mindello le premier habitant de l’île, un nègre de soixante-dix ans.
Autour de nous sont mouillés plusieurs navires, dont la présence donne un peu d’animation à un tableau dont l’ensemble est assez décourageant. Depuis notre départ de Madère, nous n’avons rencontré que des oiseaux de mer, et une pauvre hirondelle qui après nous avoir suivis pendant deux jours a pris son vol en avant en apercevant la terre. Aussi, malgré le triste horizon des montagnes arides, la vue de tous ces bateaux et des maisons blanches du rivage a-t-elle le pouvoir de nous distraire énormément ; la découverte de deux ou trois palmiers rabougris et de quelques touffes de tamarins nous fait espérer la rencontre d’une oasis, et nous nous précipitons dans les canots des indigènes avec un empressement et une ardeur tout à fait juvéniles.
Nous sommes assaillis à terre par une nuée de petits mendiants noirs et nus ; quelques-uns nous sont présentés par leurs mères, qui paraissent enchantées quand nous leur offrons du tabac pour « charger » les affreux brûle-gueule qui pendent à leurs lèvres.
Est-ce bien une colonie portugaise, une île de l’océan Atlantique ? Non, c’est la côte africaine assurément. Les pauvres indigènes ! Tous nous demandent l’aumône pendant que nous parcourons la ville, en dépit d’une chaleur accablante. Et quelle ville ! Une demi-douzaine de rues toutes parallèles et tirées au cordeau, bordées de longs rez-de-chaussée uniformes, divisés en un certain nombre de cases malpropres, dont les quatre murs abritent parfois toute une famille… Rentrons vite nous reposer à « l’hôtel de France et d’Italie », l’unique refuge des voyageurs, misérable auberge, située au bord de la mer, sur une plage ombragée d’un seul et unique cocotier maladif.
Cette lande brûlée est ce qu’on nomme pompeusement la promenade.
Mindello compte environ 1,200 nègres et 150 blancs, Portugais et Anglais. La population de l’île est évaluée à 3,000 âmes. Jusqu’à l’âge de dix à douze ans, les enfants sortent nus ; les femmes sont à peine vêtues d’une simple jupe et d’une camisole plus que décolletée. Leur coiffure est formée d’un morceau d’étoffe qu’elles ramènent souvent en écharpe autour de la taille. La misère leur fait ignorer le sens des mots pudeur et modestie. Nous avons pu nous en assurer en assistant à un divertissement chorégraphique organisé par notre hôtelier, auquel ont pris part une quarantaine de ces indigènes. Mais, au lieu des danses nationales, sur lesquelles nous comptions, il nous fallut nous contenter d’une sauterie vulgaire et ridicule dans le genre de celles des plus gais…, ou, si vous aimez mieux, des plus tristes établissements publics de la vieille Europe.
Le lendemain, nous allons explorer les alentours de la baie. Maigre exploration ! Le poste sémaphorique, élevé au sommet d’un rocher, et qui a peut-être encore la prétention de défendre la ville, est armé de quatre vieux canons rouillés, mollement étendus sur le sable. Un être, un seul, au teint bronzé, fait bonne garde auprès de cette inoffensive artillerie. En bas, au bord de la mer, une petite construction abrite les appareils du câble sous-marin transatlantique qui relie l’Europe avec l’Amérique du Sud. Quel étrange contraste ! A deux pas de cette nudité sauvage, de cette corruption, de cet abrutissement, le plus surprenant triomphe de l’intelligence humaine ; la pensée franchissant en une seconde les abîmes de l’Océan, s’arrêtant là où elle est attendue, sans un effort, sans un doute, sans un retard ! Dans ce contraste choquant entre l’asservissement de la matière et l’asservissement de l’homme pour le même but, dans cette comparaison, qui s’impose brutalement, entre le nègre déguenillé qui embarque le charbon et la brillante mécanique qui en prévient l’armateur à mille lieues de distance, n’y a-t-il pas le germe d’un doute sur le véritable sens de ce mot : Progrès, qui est devenu la raison d’État de tous les peuples et le prétexte respecté de tous les individus ?
Nous continuons notre excursion, et bientôt nous rencontrons une des rares sources qui alimentent la ville ; à côté, près des citernes, des négresses, vêtues (je ne trouve pas d’autre mot) d’un foulard sur la tête et d’un simple mouchoir sur le dos, lavent du linge et ne semblent pas s’effaroucher de notre présence ; les plus jeunes se contentent de retirer le tissu qui recouvre leurs épaules pour se l’enrouler autour de la taille en guise de pagne, pendant que leurs aînées, sans rien déranger de leur « costume », viennent nous demander des cigares et du tabac. Nous bourrons gravement les pipes de ces dames, très galamment nous leur offrons du feu, et nous nous remettons en route pour atteindre l’extrémité de la baie.
En face de nous, à quelques kilomètres seulement, se dressent les hautes montagnes de l’île San-Antonio, séparée de Saint-Vincent par un bras de mer de sept à huit milles (13 kilom.) de large. Elles semblent aussi dénudées que celles que nous parcourons en ce moment ; cependant l’île San-Antonio est de beaucoup la plus petite de l’archipel ; elle produit du café, du vin, du sucre, enfin des fruits et des légumes, que chaque jour les bateaux du pays apportent à Mindello pour le ravitaillement des navires. La population est d’environ 25,000 habitants, mais, comme celle de Saint-Vincent, vivant presque à l’état sauvage, sans instruction et, pour ainsi dire, sans religion.
Les îles de San-Antonio et de Saint-Vincent forment, avec six autres îlots moins importants, un groupe connu sous le nom de « Barlavento », ou îles du Vent. Un autre groupe, dont fait partie l’île de Santiago, où réside le gouverneur, est nommée « Sotavento », ou îles sous le Vent. Cette désignation est la conséquence de la position des deux groupes par rapport aux vents alizés qui soufflent constamment du nord-est et atteignent d’abord les îles dont la latitude est la plus élevée.
Quelques-unes des îles du Cap-Vert, et particulièrement l’île de Santiago, sont infestées par des singes de grande taille et très sauvages, qui dévastent les plantations.
Les invasions de sauterelles y sont fréquentes et concourent, avec les pluies torrentielles, qui durent de septembre à novembre, à occasionner d’horribles famines. On cite celle de 1831, qui causa la mort de 12,000 personnes dans l’archipel, qui ne comptait alors guère plus de 50,000 habitants. Dans cette même saison des pluies, le climat est très malsain ; les fièvres pernicieuses, parfois la fièvre jaune, y causent de grands ravages, et des épidémies de petite vérole déciment en quelques semaines la population noire.
Seuls, les amateurs d’histoire naturelle ou de géologie ont pu trouver quelque intérêt en explorant les côtes de ces îles désolées. Sans parler de notre savant compagnon, M. Collot, dont les courses interminables n’altéraient ni la santé ni la bonne humeur, quelques-uns d’entre nous, parmi lesquels M. A. A… et M. E. B… étaient les plus ardents, s’étaient épris déjà de l’intelligente manie des collections. Le soulèvement volcanique qui a donné naissance aux îles du Cap-Vert et l’incroyable richesse de la flore sous-marine de ces parages étaient pour eux l’objet d’intéressantes recherches.
A l’heure de la marée basse, pendant que nous, profanes, allions en quête de quelque point de vue, nos jeunes naturalistes, les pieds dans l’eau, la tête à peine couverte, malgré les prudentes recommandations du docteur, allaient à la recherche des algues, des mollusques, des zoophytes, des coquilles de toute espèce et nous revenaient à la tombée de la nuit, harassés, affamés, mais enchantés, montrant avec orgueil leurs découvertes. Peut-être eussent-ils profondément dormi en assistant dans un amphithéâtre au cours de quelque éminent professeur ?
Nous eûmes, avant de quitter cette relâche peu divertissante, une surprise agréable. Le 20, jour de notre départ, on signale vers quatre heures de l’après-midi un petit vapeur portant pavillon français. C’était la canonnière la Tactique, qui bientôt arriva au mouillage et prit place à une encâblure de la Junon. Nous la saluons de notre pavillon, élevant nos chapeaux et agitant nos mouchoirs. Notre chef retrouve dans le commandant du navire de guerre une vieille connaissance, lieutenant de vaisseau comme lui. Une heure après, le commandant La Bédollière et deux de ses officiers venaient dîner à bord. C’était la première fois que nous voyions les couleurs françaises depuis notre départ ; cette rencontre fut une véritable fête pour nous, d’autant plus gaie que ces messieurs de la Tactique se montrèrent pleins de cordialité et d’entrain. On but à la France, à nos voyages et à l’espoir de se revoir bientôt, car la canonnière se rendait à la station de La Plata, où elle pouvait arriver presque en même temps que nous.
A neuf heures du soir, il fallut se séparer ; mais ce ne fut qu’au dernier moment, et déjà l’hélice ébranlait l’arrière de la Junon de ses premiers coups d’aile, que nous échangions encore avec nos compatriotes, devenus des amis, nos meilleurs souhaits de bonne santé et d’heureuse navigation.
2 septembre.
Nous sommes en mer depuis treize jours. Demain soir, nous serons à Rio-de-Janeiro. Reviendrai-je sur ces deux semaines passées entre le ciel et l’eau, et ne ferais-je pas mieux de vous dire que, n’ayant pas fait naufrage, n’ayant été ni capturés par des pirates, ni incendiés en pleine mer, ni désemparés par quelque horrible tempête, je n’ai rien à vous raconter ? Ce serait mentir, et je ne veux pas fermer mon journal de bord sans que vous ayez, en mer comme à terre, vécu avec nous et vu ce que nous avons vu. Mes récits vous ennuieront-ils ? Peut-être. Mais vous êtes parti avec moi, il faut donc, de toute nécessité, que nous nous ennuyions ensemble.
Et d’abord, croyez que nous n’avons fait à l’ennui qu’une part modeste. Pendant les deux jours qui ont suivi notre appareillage de Saint-Vincent, nous avons joui du plus beau temps du monde, et c’est là une douceur à laquelle le passager n’est jamais insensible. Moins insensibles, hélas ! avons-nous été aux orages, tourbillons, pluies, grosses mers et vents de bout qui sont venus après.
Assez amariné cependant pour lutter contre les tendances somnolentes que m’inspiraient les mouvements trop accentués de la Junon, je pus trouver le courage d’admirer la colère de l’Océan, que, jusqu’alors, je m’étais contenté de maudire. Je regardais venir les grains sombres et violents avec un mélange de crainte et de plaisir, et chaque fois que l’avant plongeant dans la lame se relevait couvert d’une nappe d’eau écumante, ruisselant joyeusement sur le pont et se déversant traîtreusement jusque dans les salons, je ne pouvais m’empêcher de trouver ce spectacle plein d’imprévu et d’originalité.
Un matin, après deux ou trois coups de tangage plus rudes que les précédents, et comme notre arrière, brutalement secoué par la trépidation folle de l’hélice sortant de l’eau, semblait devoir se disloquer, j’avisai notre chef descendant tranquillement de la passerelle :
— Eh bien ! commandant, voilà un assez mauvais temps.
— Comment, mauvais temps ? Mais pas du tout. C’est la mousson. Elle n’est pas très forte cette année.
— La mousson ?
— Sans doute. De juin à septembre, ces vents de sud-ouest règnent sans discontinuer. Mais nous n’en avons pas pour longtemps. Nous les trouverons, sans doute, jusqu’à la ligne, et après cela…
— Après cela, nous aurons beau temps ?
— Beau temps, probablement. Mauvais temps, peut-être.
Je rentrai dans ma cabine, parfaitement renseigné. Soyons philosophes.
Dans la soirée de ce même jour, nous avons remarqué un va-et-vient inaccoutumé dans l’entrepont occupé par l’équipage. Les matelots nous ont paru distraits et affairés. Que se passe-t-il ?
....... .......... ...
La mer s’était un peu apaisée, le vent avait tourné au sud-est en mollissant ; quelques voiles dehors nous appuyaient au roulis, et nous étions tranquillement à table, lorsque tout à coup un son prolongé de cornet à bouquin nous fait dresser les oreilles :
— Un tramway ! s’écrie mon joyeux ami, J. C…
Soudain, la porte du salon s’ouvre, et un postillon joufflu, haut botté, la veste chamarrée, le chapeau à rubans sur l’oreille, le fouet en main, remorquant un objet à quatre pattes, roulé dans deux peaux de mouton, un énorme faubert en guise de queue, fait irruption parmi nous :
— Ous’ qu’est le commandant ? J’ai une lettre pour lui de la part du Père Tropique.
Et il s’avance gravement.
— Le commandant ? Voici. Qu’y a-t-il pour toi, mon garçon ? Ah ! de cet excellent M. Tropique. Très bien. Veuillez vous asseoir, postillon. Mais quel est cet animal que vous nous avez amené ?
— C’est mon ours, commandant.
— Il doit avoir bien chaud… Je pense qu’il vous sera agréable à tous deux de vous rafraîchir… Pendant ce temps, je vais prendre connaissance de la lettre de votre maître. Lisons :
Royaume de Neptune, département du Père la Ligne, au fond de la mer, 4e jour du Ve cycle de la gestation de la baleine franche, an 4878, ère vraie.
« Illustre nautonier,
» Ma vigie vient de me signaler qu’une nef à plumet noir, se mouvant sans ailes et portant pour enseignes les couleurs azurées, blanches et vermeilles, se présentait dans les eaux de mon royaume.
» Après compulsion faite de nos registres de l’état civil, nous n’avons trouvé aucune trace du passage d’une nef à plumet noir de ce gabarit[1]. Avons constaté de plus qu’il se mouvait à bord une quantité de profanes, n’ayant pas été baptisés et, par conséquent, n’ayant pas prêté le serment d’usage.
[1] Gabarit signifie ici patron, échantillon. Le gabarit est une forme en bois, qui sert à façonner la courbure exacte des pièces de construction.
» En votre qualité de vieux loup de mer, vous n’ignorez pas qu’il faut que chacun paye son tribut, lors de son passage dans nos États.
» Avons, en conséquence, décrété et décrétons ce qui suit :
» Article premier. Ce jour, notre envoyé diplomatique et plénipotentiaire, le Père Tropique, après avoir éteint son fanal de jour, vous informera de l’entrée de votre nef dans nos eaux.