GASTON LEROUX

LA
POUPÉE SANGLANTE

ROMAN

D'AVENTURES ET DE MYSTÈRE

Éditions JULES TALLANDIER, PARIS
75, Rue Dareau (XIVe)

Copyright
by Gaston Leroux 1924
Tous droits de traduction, de reproduction et
d'adaptation réservés pour tous pays.

TABLE DES MATIÈRES

Chapitre
I. [Derrière les rideaux]
II. [Où Bénédict Masson n'est pas au bout de ses étonnements]
III. [N'aurait-elle qu'un métronome sous son corsage?]
IV. [La rouge goutte de sang pèse plus que la mer en
colère]

V. [Tu viens t'asseoir et tu lances des œillades minaudières]
VI. [La marquise de Coulteray]
VII. [Le marquis]
VIII. [Où l'on reparle de Gabriel]
IX. [Dorga]
X. [L'autre chose]
XI. [«Priez pour elle!»]
XII. [L'homme aux bras rouges]
XIII. [Une mystérieuse blessure]
XIV. [Veillée]
XV. [La catastrophe]
XVI. [La maison de campagne de Bénédict Masson]
XVII. [La septième]
XVIII. [Des nouvelles de la marquise]
XIX. [La preuve]
XX. [Ce qu'il advint de la septième]
XXI. [«Je suis innocent!»]
XXII. [Dernières nouvelles de la marquise]
XXIII. [Le château de Coulteray]
XXIV. [Drouine, gardien des morts]
XXV. [Minuit]
XXVI. [L'échafaud]


LA POUPÉE SANGLANTE


I
DERRIÈRE LES RIDEAUX

Bénédict Masson avait sa boutique dans un des coins les plus retirés, les plus paisibles et aussi les plus vieillots de l'Ile-Saint-Louis. Bénédict Masson était relieur d'art, ce qui ne l'empêchait pas de vendre des cartes postales et de se livrer à un petit commerce de papeterie dans ce quartier désuet, manière de province dans la capitale, qui semble défendue par sa ceinture d'eau de cette éternelle bacchanale que l'on est convenu d'appeler la vie parisienne.

Dans cette rue, dont le nom a été changé depuis, et qui s'appelait—il n'y a pas bien longtemps encore—la rue du Saint-Sacrement-en-l'Isle, à l'ombre de vieux hôtels qui furent, il y a deux siècles, le rendez-vous de tous les beaux esprits, se sont ouverts ou plutôt entr'ouverts une demi-douzaine de boutiques, quelques débits, un modeste magasin d'horlogerie, dans la prétention exorbitante d'y entretenir un semblant de vie... Eh bien! c'est de cette petite rue, habitée par notre relieur, c'est de ce quartier qui semblait ne devoir plus exister que par ses propres souvenirs qu'est sortie l'une des plus prodigieuses aventures de cette époque et, à tout prendre, la plus sublime! Sublime, l'aventure de Bénédict Masson l'a été assurément, car elle fut une Date (avec un grand D) dans l'histoire de l'Humanité, mais en même temps que sublime, elle fut aussi épouvantable... et Paris, qui n'en a surtout connu que l'épouvante, en tressaille encore.

Pour la juger à bon escient, il faut la prendre à son origine. Traversons le pont Marie et regardons autour de nous. Si nous admettons que la vie ne se traduit exclusivement point par le mouvement, nous pouvons envisager cette vérité que dans l'Ile-Saint-Louis, plus que partout ailleurs, il y a toujours eu une vie intense, mais dans le domaine intellectuel. Sans évoquer les ombres lointaines de Voltaire et de Mme Du Châtelet, les peintres, les poètes, les écrivains y ont, de tout temps, élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Daubigny, Corot, Barye, Daumier y installèrent leurs pénates. À l'angle de la rue Le Regrattier, qui, autrefois, était la rue de la Femme-sans-Tête, se dresse, au fond d'une niche, une Vierge mutilée, qui a vu défiler toute la pléiade romantique. Notre Bénédict Masson, qui n'était pas seulement relieur d'art, mais poète,—un étrange poète, comme on en a vu quelques-uns en ces temps-ci qui sont troubles,—prétendait habiter la chambre même où avait vécu quelque temps—et souffert—l'auteur des Fleurs du mal!

Naturellement il en concevait, dans son humilité, un singulier orgueil.

Mais nous ne saurions mieux connaître Bénédict Masson que par lui-même. Comme tous ceux qui croient être agités par quelque démon supérieur, il se complaisait à tenir registre des moindres événements d'une existence qui, apparemment, semblait s'être déroulée, jusqu'au jour où nous sommes arrivés—Bénédict Masson pouvait avoir dans les trente-cinq ans—dans la plus terne monotonie. Je souligne le mot apparemment parce qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre que ces sortes de Mémoires, tracés au jour le jour, avaient été rédigés dans un but des plus intéressés, ne relatant que ce qui pouvait faire croire à l'innocence d'un monstre qui vivait dans la crainte perpétuelle que l'on ne découvrît ses crimes. Ceux qui ont prétendu cela avaient bien des excuses et peut-être même bien des raisons, mais avaient-ils raison? C'est ce que nous verrons un jour.

Pour moi, j'ai toujours été frappé de l'accent de sincérité qui se trouve dans les Mémoires de Bénédict Masson, même et surtout, dans leurs passages les plus désordonnés.

À la date qui nous occupe, nous sommes fin mai. La journée avait été chaude; le printemps, cette année-là, était l'un des plus précoces qu'on eût vus depuis longtemps à Paris.

Il est neuf heures du soir; dans ce coin de rue déserte, noyée d'ombre, le dernier bruit qui s'est fait entendre a été le timbre de la porte du magasin de Mlle Barescat, mercière, qu'elle fermait elle-même après avoir mis le volet...

De la lumière encore à deux vitres, celle du relieur et celle de l'horloger...

La boutique de Bénédict Masson faisait face, ou à peu près, à celle du vieux Norbert que l'on ne voyait guère sortir que le dimanche pour aller à l'office à Saint-Louis-en-l'Ile, avec sa fille et son neveu.

Le reste du temps, il restait caché derrière ses rideaux de serge verte, penché sur ses outils, travaillant fort mystérieusement à des travaux qui, au surplus, dans la partie, l'avaient déjà rendu célèbre. Il avait inventé une sorte de régulateur qui eût pu faire sa fortune, mais qui n'avait réussi qu'à le dégoûter à jamais des hommes d'affaires. Maintenant, il ne semblait plus travailler que pour l'art, à la poursuite d'une chimère où d'autres, avant lui, avaient laissé leur raison.

Ses confrères, avec lesquels il avait rompu tout commerce, s'entretenaient de lui avec une condescendance attristée; les plus renseignés parlaient d'une sorte «d'échappement» contraire à toutes les lois connues de la mécanique et grâce auquel le malheureux prétendait réaliser le mouvement perpétuel. C'était tout dire!

En attendant, on pouvait voir à sa devanture un fort curieux ouvrage d'horlogerie dont les engrenages extérieurs prenaient des formes jusqu'alors inconnues. Il y avait là, entre autres pièces bizarres, des roues carrées. Cependant les habitants de l'île affirmaient que ce «mouvement» durait depuis des années et qu'il ne le remontait jamais. Mlle Barescat, la mercière, en eût mis «sa main au feu». Bref, entre le pont Marie et le pont Saint-Louis, le vieux Norbert faisait figure d'un personnage un peu diabolique.

Ce soir-là, Bénédict Masson n'avait d'yeux, derrière ses rideaux, que pour la boutique de l'horloger, et nous pouvons dire tout de suite que ce n'était point la vue du vieux Norbert qui l'empêchait de travailler. Sa fille venait de pénétrer dans l'atelier.

Parcourons maintenant les Mémoires un peu désordonnés de Bénédict Masson. Nous serons immédiatement renseignés sur bien des choses.

La voilà, dit Bénédict dans ces Mémoires, la voilà telle que je me la suis toujours imaginée, celle à qui je dois donner ma vie; la voilà telle que Dieu l'a faite pour mon cœur d'homme avide de beauté et de mystère. Non, non, en vérité, il n'y a rien de plus beau au monde ni de plus mystérieux que cette Christine. Rien de plus calme au monde. Qu'y a-t-il de plus mystérieux que le calme et de plus profond et de plus insondable? Les flots en furie m'intéressent, mais une mer calme m'épouvante. Les yeux calmes de cette Christine m'effrayent et m'attirent. On peut se perdre dans des yeux pareils, c'est l'abîme.

Mais les imbéciles ne comprennent pas cela... Qui comprendrait Christine? Pas son vieil abruti d'horloger de père, assurément, toujours penché sur ses roues carrées et qui n'a peut-être pas vu sa fille depuis des années, ni son godiche de cousin de fiancé de Jacques, le phénomène de l'École de médecine, oui: un sujet exceptionnel, paraît-il, et qui est quelque chose comme prosecteur à la Faculté, oh! un bûcheur, un brave garçon qui fait les quatre volontés de la demoiselle, qui passe son temps en dehors des travaux de l'amphithéâtre à la regarder, mais qui ne la voit pas! Il y en a des tas, comme celui-là, qui la regardent parce qu'elle est belle, mais je suis le seul à la voir, moi, Bénédict Masson!

Cette fille-là n'a rien à faire avec les poulettes d'aujourd'hui: la taille et l'air d'une archiduchesse, ni plus ni moins, plutôt plus que moins, une nuque de déesse, au-dessus de laquelle se tord une chevelure aux reflets de vieux cuivre; quand elle suspend à la patère le chapeau dont elle vient de se défaire, comme en ce moment, elle a la cambrure et tout le mouvement du bras de l'amazone du Capitole, ce qui n'est pas peu dire à mon goût, car je n'ai jamais vu, dans tous mes voyages, d'aussi belle Diane. Ce que doivent être ses jambes, ses nobles jambes, la pensée ne peut s'y attacher sans être en flamme, pour peu qu'on l'ait vue marcher, se déplacer: c'est à baiser la trace de ses pas.

Quant au visage, il est d'un ovale parfait, mais le nez a heureusement une courbe légère qui enlève de la froideur à toute cette régularité; le dessin de la bouche est d'une pureté angélique, la lèvre n'est point charnue. Là est la beauté idéale et vivante. Cette belle personne, qui est une artiste, et qui donne des leçons de modelage pour vivre, ne devrait avoir d'autre modèle qu'elle-même.

Mais tout cela, tout le monde le voit. Ce qu'on ne voit pas, c'est qu'il y a au fond de son calme et fatal regard, au fond de ses yeux vert sombre pailletés d'or... il y a, au fond de ces yeux-là, il y a—je vais vous le dire—l'étonnement immense, prodigieux et qui ne cessera jamais: de vivre—elle qui était faite pour l'Olympe—au fond de cette misérable boutique de l'Ile-Saint-Louis, entre cet horloger et ce carabin! Ceci dit, elle aime bien son père et son cousin avec qui elle se mariera un jour, dit-on, le plus tard possible, espérons-le. Ah! misère! comment ne se suicide-t-elle pas?... C'est qu'elle est en même temps la Beauté et la Vertu! Magnifique comme une statue païenne, sage comme une image de missel! Ah! il n'y a rien à dire! C'est la madone de l'Ile-Saint-Louis!... Eh bien! écoutez! voilà ce qui m'est arrivé, ce soir...

Le vieux Norbert, sa fille et son neveu n'habitent pas sur la rue. Il n'y a là que la boutique. Ils logent dans un pavillon qui est séparé de la boutique par un jardin. Ce pavillon, je ne l'avais jamais vu. À l'exception d'une femme de ménage qui vient chez eux le matin, personne ne pénètre jamais là dedans. Or, voilà que j'ai trouvé le moyen d'apercevoir le pavillon... Oui, cette nuit même, après que les lumières furent éteintes sur la rue, je me suis introduit par une échelle dans le grenier de la maison que j'habite et, par une lucarne, j'ai vu!

Le pavillon a deux étages... le deuxième étage est transformé en une sorte d'atelier vitré auquel on accède par un escalier de bois extérieur. L'horloger et le neveu couchent au premier, Christine couche dans l'atelier. Il faisait un clair de lune éblouissant. Christine resta plus d'une heure, accoudée à la rampe qui court tout le long de l'atelier, formant balcon. Quelle nuit pour un poète et pour un amoureux! Soudain, elle quitta le balcon et, d'un pas furtif, descendit quelques marches de l'escalier. Puis elle s'arrêta et prêta l'oreille du côté de l'appartement de son père et de son fiancé. Enfin, elle remonta, toujours avec de grandes précautions; elle pénétra dans l'atelier, se dirigea vers un énorme bahut qui en occupe le fond, sortit une clef de sa poche, ouvrit la porte de l'armoire. Et je vis sortir de cette armoire un homme, qu'elle embrassa. Et puis je ne vis plus rien, car elle s'était empressée de fermer la porte-fenêtre et de tirer les rideaux.

II
OÙ BÉNÉDICT MASSON N'EST PAS AU BOUT
DE SES ÉTONNEMENTS

La nuit que je passai, il est facile de l'imaginer! Moi qui avais tout vu dans le regard de Christine, je n'avais pas prévu cela: un monsieur caché dans une armoire! Décidément je ne serai jamais qu'un poète, c'est-à-dire la plus pauvre chose qui existe au monde: «—Tu étais tout pour moi, mon amour; pour toi mon âme languissait—tout pour moi: une île verte dans la mer,—une fontaine et un autel tout enguirlandé de fruits et de fleurs féeriques!—Mais je n'avais pas prévu cela: le monsieur dans l'armoire!—Désormais la coupe d'or est brisée! que le glas sonne! Encore une âme sainte qui flotte sur le flot noir!... Une de plus!... Ah! les filles de Satan!...»

Eh bien! je vais vous dire: cette nuit d'insomnie ne fut pas remplie seulement par le désespoir, la rage contre ma stupidité innée, mais aussi par une espèce d'allégresse diabolique, et vous allez comprendre tout de suite ce sentiment complexe. J'adorais Christine non seulement comme un ange que je continuerai toute ma vie de pleurer, mais je l'aimais aussi comme une femme, comme la plus belle des femmes... et là était mon supplice, car cette femme, je savais qu'elle ne serait jamais à moi, qu'elle ne m'aimerait jamais, que je ne pourrais peut-être jamais en approcher; mais l'atrocité de cette absolue certitude était encore doublée par l'idée que ce joyau de Dieu, un beau jour, le carabin d'en face, le prosecteur modèle, le menuisier de la chirurgie, se le passerait au doigt et irait trouver monsieur le maire, pour les justes noces!

Or, le monsieur de l'armoire, que j'aurais tué comme un chien, l'occasion s'en présentant, tout de même, je lui en voulais moins qu'à l'autre, car il me vengeait et comment!...

Et voici qu'il est temps que je vous dise pourquoi je n'avais aucun espoir du côté de Christine; cela tient en trois mots:

... Je suis laid!

Le cousin non plus n'est pas beau: il est quelconque, ce qui, à mes yeux, est pire... son Jacques—je l'ai bien observé quand il passe sous mes fenêtres—a la taille plutôt épaisse; c'est un petit homme court, dans les vingt-huit ans, myope, au large front blanc, aux pommettes saillantes, à la bouche saine, mais trop grande, entourée d'une courte barbe blonde qui semble avoir la douceur et la faiblesse des cheveux des tout petits enfants; quand il se découvre, il montre un crâne déjà dénudé par l'étude. Voilà le héros! Ça n'est pas grand'chose; mais enfin, ça n'est pas un monstre, et avec un titre à la Faculté, ça peut faire un mari sortable, mais moi, je suis un monstre!... je suis d'une laideur terrible. Pourquoi terrible? Parce que toutes les femmes me fuient!

Y a-t-il au monde quelque chose de plus terrible que cela? Jamais mes bras ne se sont refermés sur une femme! Elles n'ont pas pu! L'idée que je pourrais les embrasser, la seule idée de cela les épouvante! C'est comme je vous le dis... je n'exagère rien!... Ah! misère! misère! comme dit l'autre: «Une vie de feu bout dans mes veines!... Chaque femme serait pour moi le don d'un monde!... j'entends à la fois mille rossignols. Au banquet de la vie, je pourrais dévorer tous les éléphants de l'Hindoustan et prendre pour cure-dents la flèche de la cathédrale de Strasbourg! La vie est le bien suprême!» Et moi je ne puis pas vivre!...

Pourquoi cette affreuse gaine autour de mon cerveau? Pourquoi cette asymétrie entre les deux côtés de mon visage? (mon visage!), cette proéminence effrayante des sourcils, cette avancée subite de la mâchoire inférieure? Pourquoi ce chaos? L'Homme qui rit était bien heureux. Au moins, il riait! il riait pour les autres!... Mais moi, qu'est-ce que je suis pour les autres? Ni celui qui rit, ni celui qui pleure! Ma face est un mystère épouvantable!

Vais-je me résoudre à avouer une chose qui m'entraînera peut-être plus loin que je ne le désirerais?...

Ma foi! dans l'état d'esprit où je suis, qu'ai-je à craindre? qu'ai-je à redouter? La pire aventure, la plus extraordinaire aventure peut m'arriver, elle ne dépasserait pas celle de cette nuit!... Je n'avais plus qu'une raison de vivre: voir Christine!... Depuis que je l'ai vue embrasser un monsieur qu'elle cache dans une armoire, comme disent les matelots: «À Dieu vat!»...

Eh bien! il n'y a pas très, très longtemps que je me vois aussi laid que cela! Il y a encore deux ans, je m'imaginais que ma figure n'était point, nécessairement, pour tout le monde un objet d'horreur! Je savais bien, hélas! que je ne pouvais plaire aux femmes, mais j'avais encore des illusions... Réfugié dans ma tour d'ivoire, devant ma glace, je me prenais à qualifier ma laideur de sublime. Je me regardais de profil, de trois quarts, je me faisais des mines, j'essayais différentes façons de me coiffer, je cherchais des modèles de laideur dont il n'eût pas été déshonorant de se rapprocher... J'en étais arrivé à me dire, par exemple, que je n'étais pas beaucoup plus laid que Verlaine... qui a été aimé, qui a su ce que c'est que l'amour, tout l'amour, si on l'en croit...

«Ah! les beaux jours de bonheur indicible où nous joignions nos bouches!... qu'il était bleu le ciel, et grand l'espoir!» etc...

Ah! la bouche de Verlaine! Paix à ses cendres, c'est mon plus grand poète!...

Tout de même, je me disais: S'il a été aimé, ça n'est certes pas pour sa beauté! Il y a donc des femmes capables de se laisser séduire uniquement par le rêve, par le rêve d'un poète, par ce que contient de divine liqueur le vase grossier créé, dans un jour cruel, par une nature ironique et marâtre. Le tout est d'avoir l'occasion de se faire comprendre! Cette occasion, voilà comme je la fis naître...

À la dernière exposition des maîtres de la reliure, j'avais eu un joli succès. Mes reliures romantiques avaient obtenu un premier prix. Je fis paraître des annonces dans les journaux pour demander des élèves femmes. Je n'eus pas longtemps à attendre. Dès le lendemain, une jeune fille se présentait: Mlle Henriette Havard, charmante, paraissant fort intelligente, disant qu'elle avait perdu mes parents, qu'elle était à charge à une vieille tante et qu'elle voulait gagner sa vie. Elle me proposait d'être en même temps mon élève et mon employée. L'affaire fut vite conclue. Je possède aux environs de Paris une petite villa, à l'orée d'un bois, à quelques pas d'un étang, dans un endroit assez désert; mais j'aime la solitude; j'imaginai sans peine que je l'aimerais davantage avec cette jolie fille. C'est là, du reste, que je travaillais tous les étés. J'y donnai rendez-vous à Henriette pour le lendemain.

Ce soir-là, je m'étais tenu dans la pénombre. Le lendemain, à la campagne, elle put me voir, au grand jour. Tant est que le surlendemain, je ne la revis plus!... Je l'attendis trois jours. Elle m'avait donné l'adresse de sa tante. J'allai chez cette tante et lui demandai des nouvelles de sa nièce, elle me répondit avec assez d'indifférence, du reste, qu'elle ne l'avait pas revue. Je n'insistai pas. Je ne voulais pas avoir l'air plus inquiet qu'elle-même.

Sur ces entrefaites, une autre élève femme vint se présenter, Mme Claire Thomassin, une veuve, jeune également et jolie... Elle resta chez moi un jour... Cette fois, ce fut un monsieur dans les cinquante ans, qui vint, quarante-huit heures plus tard, me poser des questions sur Mme Claire. Je lui répondis que je n'avais plus eu de ses nouvelles depuis son départ de chez moi. Il s'en alla, fort triste.

Eh bien, j'ai encore eu quatre élèves femmes... L'une est restée cinq jours, deux autres pas plus de vingt-quatre heures, la dernière est restée trois semaines. Avec celle-ci, j'ai pu croire que le miracle allait s'accomplir; eh bien, au dernier moment, elle s'est éclipsée, comme les autres!

Pour cette dernière, j'ai voulu en avoir le cœur net et j'ai fait une enquête... je n'ai pu savoir, nul n'a pu savoir ce qu'elle était devenue! Cette fois, je ne cacherai pas qu'une angoisse sourde, démesurée, commença de m'étreindre... Je n'osai pas faire remonter mon enquête plus haut, redoutant d'apprendre que les trois autres aussi avaient disparu! Il y en avait déjà trois, à ma connaissance, c'était suffisant!...

Que les femmes me fuient parce que je suis laid, je comprends cela, mais qu'elles me fuient jusqu'au bout du monde, qu'elles me fuient jusqu'à disparaître, qu'elles me fuient jusqu'au suicide, cela dépasse tout! tout! Qu'imaginer? qu'imaginer en dehors de ces hypothèses?... Mettez-vous à ma place! C'est épouvantable!... Encore si, pour une raison ou pour une autre, pour six autres raisons, elles s'étaient toutes suicidées, on aurait retrouvé leurs cadavres, mais on ne les a retrouvées ni mortes, ni vivantes!

Mon Dieu! je parle comme si j'étais sûr du sort des trois autres!... Eh bien oui! au fond de moi-même, je crois que le même mystère les lie toutes les six... le même mystère de mort!... Et personne ne se doute de cela, que moi!... Heureusement!... Tout cela est tellement formidable et tellement absurde, que je ne veux plus y penser!... J'avais trouvé un très bon moyen de ne plus y penser, c'était de m'absorber dans la vision et dans l'amour de Christine!... Et maintenant!...

Maintenant je ne quitte plus des yeux la porte de l'horloger... C'est aujourd'hui dimanche, elle va sortir tout à l'heure pour aller à la messe, entre son père et le carabin!... La voilà! la voilà avec son grand air d'archiduchesse, et son front de madone et son calme regard! Le carabin lui porte son livre de messe!... Ah! moi aussi j'irais bien à confesse, pour elle!... Mais aujourd'hui je ne les suivrai pas!... Je reste derrière mes rideaux... Assurément je vais voir sortir l'homme de cette nuit! Je veux savoir qui est son amant! Après on verra ce qu'on en fera!

Voilà une demi-heure que j'attends qu'il sorte... et toujours rien! Aujourd'hui dimanche, la devanture de la boutique montre visage de bois. Tous les volets sont mis, même à la porte vitrée. Et cette porte ne s'ouvre pas!... Qu'attend-il?... La rue est déserte, tout à fait déserte... Et il ne peut sortir que par cette porte... Cette partie de l'immeuble habité par cette étrange famille est ainsi faite qu'elle n'offre pas d'autre issue que celle que je surveille. En vérité, ils vivent enfermés là dedans comme dans une prison, et le jardin intérieur, si tant est que l'on puisse donner ce nom à un quadrilatère planté de trois arbres, m'a produit l'effet d'un préau, entre ses deux hauts murs qui l'étreignent et le défendent du regard. Ce coin de bâtisse et de jardin, habité par l'horloger et sa famille, avait fait partie jadis du fameux hôtel de Coulteray, dont l'entrée principale donne encore quai de Béthune et appartient toujours—événement unique dont tous les anciens hôtels de l'Ile-Saint-Louis ne sauraient offrir d'autre exemple—au dernier représentant d'une famille illustre, comme on sait, à bien des titres, au marquis actuel Georges-Marie-Vincent de Coulteray, marié assez récemment, à la suite d'un voyage qu'il fit aux Indes anglaises, à la fille cadette du gouverneur de Delhi, miss Bessie Clavendish.

J'ai aperçu une seule fois, en passant un soir sur le quai, le marquis et la marquise au moment où ils sortaient dans leur magnifique auto, qu'éclairait une lampe électrique intérieure: la marquise est une toute jeune personne qui me parut assez languissante, mais non dénuée d'intérêt, à cause d'une certaine beauté diaphane propre à quelques Anglaises, mais qui tend de plus en plus à disparaître en cette époque de sports.

À côté de cette héroïne de Walter Scott, le marquis, en dépit de ses cheveux précocement blanchis, faisait figure solide et bien vivante; dans sa face rose où circule un sang généreux, brille un regard bleu d'acier, étonnamment jeune encore et émouvant pour un homme de cinquante ans et plus. Georges-Marie-Vincent est l'arrière-petit-fils du célèbre marquis de Coulteray qui, sous Louis XV, entre autres fantaisies, se sépara de sa femme, laquelle ne voulait point entendre parler de divorce ni quitter le domicile conjugal, s'en sépara, dis-je, par ce haut mur qui coupe encore maintenant la propriété en deux, laissant à la malheureuse ce petit pavillon où elle s'était réfugiée et où elle mourut, séquestrée volontaire. C'est là que la nuit, quand son père et son fiancé reposent, la vertueuse Christine reçoit son amant.

Celui-ci, dont je continue de surveiller l'apparition sur le seuil qu'il doit forcément franchir pour sortir de sa prison d'amour me fait bien attendre derrière mes rideaux. Et, ma foi, l'heure se passe sans que j'aie vu s'entr'ouvrir la porte de l'horloger. Et l'horloger lui-même revient de la messe avec la fière Christine et l'intrépide fiancé.

Alors, le monsieur va passer encore toute sa journée dans son armoire en attendant la nuit prochaine et les revanches qu'il s'en promet!

Cette idée, dois-je l'avouer, ne contribue point beaucoup à calmer mes esprits, d'autant que je pense à une chose, c'est que si je n'ai point vu sortir le mystérieux hôte de Christine, je ne l'ai point vu entrer non plus, et tout ceci fait que je dois me demander depuis combien de temps dure cette étrange idylle au fond d'une armoire!

Je me surprends à rire férocement en pensant aux femmes en général et à celle-ci en particulier. Cette divine Christine, dont mon cœur est plein, je lui souhaite quelque bonne catastrophe, pour le soulagement de mon âme et de la conscience universelle! Je ne sortirai pas d'aujourd'hui!...

Cinq heures.—Ce qui vient de m'arriver est bien la dernière des choses à laquelle je m'attendais! Elle est venue! Elle est venue ici! Mais n'anticipons pas, car tout vaut la peine d'être raconté et je sens que je ne suis pas au bout de mes étonnements!

D'ordinaire, l'après-midi du dimanche, les Norbert, père et fille, et Jacques Cotentin (le fiancé) sortent tous trois pour une petite promenade; aujourd'hui, le vieux et Jacques sont partis tout seuls; la fille les a accompagnés jusque sur le seuil, leur a adressé quelques bonnes paroles qu'elle soulignait de son sourire de souveraine, puis elle a refermé la porte de la boutique et moi je n'ai fait qu'un bond jusqu'à mon observatoire, là-haut, sous les toits.

Je suis arrivé à temps pour la voir traverser le petit jardin, et gravir l'escalier extérieur qui conduit à l'atelier, au dernier étage du pavillon du fond; la porte-fenêtre en était déjà grande ouverte sur le balcon et j'apercevais l'armoire; elle l'ouvrit sans hésitation et l'homme en sortit.

Elle le prit par la main et lui murmura quelque chose à l'oreille; sans doute lui apprenait-elle que la maison était délivrée de toute fâcheuse présence et qu'elle leur appartenait pour quelques heures, car il se dirigea immédiatement sur le balcon à la rampe duquel il s'appuya, regardant en bas dans le jardin avec un air de profonde méditation.

Cette fois, je le voyais bien et en détail. Matin! elle sait les choisir, ses amants, la belle Christine! En voilà un tout à fait à sa taille et tel que je n'imagine point qu'une fille d'Ève puisse en désirer de plus beau au monde! Ah! quand j'ai vu cette royale figure, ce magnifique morceau d'humanité, je jure que j'ai maudit le Créateur qui m'a fait ce qu'il m'a fait et qui a réservé pour celui-ci cette face de victoire!

Cet homme est dans toute la force de l'âge; une harmonie parfaite dirige ses mouvements; rien ne semble l'émouvoir; à côté de lui Christine qui m'en a toujours imposé par ses beaux airs impassibles me paraît une petite folle; il est vrai que je ne la reconnais plus et qu'elle a comme changé de nature. Avec son plus radieux sourire, elle l'appelle avec des gestes enfantins: Gabriel!

Ma foi! il est beau comme l'ange Gabriel ce jeune homme de trente ans! Ah! comme ils sont beaux tous les deux! quel couple!

Il faut que je vous dise maintenant comment Gabriel est habillé, car c'est bien encore là une chose pas ordinaire du tout! Il est enveloppé des pieds à la tête dans une cape à collets comme on en voyait au temps de la Révolution, et il porte, suivant la mode d'alors, de petites bottes à revers. Si bien qu'en le voyant sortir de cette armoire, au fond de cette vieille demeure cachée de l'Ile-Saint-Louis, on eût pu croire assister à quelqu'une des aventures du chevalier de Fersen, venu mystérieusement dans la capitale pour aider à l'évasion de la royale prisonnière; il n'est point jusqu'à l'accoutrement de Christine qui se prête à l'illusion, avec ce fichu Marie-Antoinette qu'elle a croisé sur son sein demi-nu.

Quelle comédie se jouent-ils là? Comment cela a-t-il commencé? Comment cela finira-t-il? Où sommes-nous? Je n'y comprends plus rien!

Cet homme ne lui a pas encore adressé la parole, mais il a obéi à son appel. Gabriel descend l'escalier devant Christine...

Les voilà tous les deux maintenant dans le jardin. Il s'est assis sous le platane, devant une petite table garnie d'une nappe où se trouvent encore des fruits et des flacons. Je le vois mal, je la vois mieux, elle; elle tourne autour de lui, elle lui parle, elle s'assied près de lui, elle met sa tête sur son épaule, je les vois de dos et l'arbre me gêne. Ils ne bougent plus; ils restent ainsi tendrement l'un près de l'autre pendant des minutes que je ne saurais compter et qui ont été des plus cruelles de ma vie.

Ah! une tête de femme sur mon épaule! Et la tête de Christine!

Si je pouvais lui manger le cœur, à l'autre!

Enfin ils se sont levés, ils se tenaient par la main; ils ont gravi l'escalier et elle lui tenait toujours la main, et c'est elle qui l'a entraîné dans l'atelier et qui en a refermé la porte.

Je suis redescendu comme un fou, dans mon atelier, à moi! Et j'ai pleuré! oui! j'ai pleuré! Ces idiots de poètes disent qu'on pleure des larmes de sang. Je le saurais bien!

Tout à coup on a frappé à la vitre du magasin. C'était elle. Elle! Elle! Elle qui ne m'avait jamais adressé la parole! Elle qui avait toujours passé à côté de moi comme si je n'existais pas!

J'ouvris en m'accrochant à la porte pour ne pas tomber. Elle me vit chancelant, hagard, les yeux rouges. Je suis horrible. Je devais être hideux!

Elle eut cette pitié suprême de ne s'apercevoir de rien! Elle me dit avec cet air de noblesse calme qui tour à tour m'enchante, m'écrase ou m'horripile: «Monsieur Bénédict Masson, vous êtes un artiste; je viens vous confier ce que j'ai de plus précieux dans ma bibliothèque, ces cinq Verlaine que vous arrangerez à votre goût qui est parfait! Vous aurez seulement la bonté de me montrer un de ces jours vos maroquins que je veux choisir de couleur différente pour chaque ouvrage.»

Et comme je me précipitais gauchement sur un petit stock de peaux qui me restait, elle leva sa belle main pâle: «Non, pas aujourd'hui... Excusez-moi, je suis un peu pressée!» Et elle s'en fut avec son regard céleste et son front d'ange.

Je n'avais pas prononcé une parole. J'étais comme anéanti. Tout équilibre était rompu en moi. Mais elle, elle en avait de reste, de l'équilibre! Il lui en fallait pour naviguer aussi tranquillement dans une histoire pareille.

Deux heures du matin.—Effroyable!... Cette comédie ne pouvait décemment durer. Je viens d'assister au plus rapide et au plus sombre des drames. Il était un peu plus de minuit; j'étais là-haut, souffrant tous les supplices, tandis qu'une lumière, au dernier étage du pavillon, témoignait que Christine ne reposait pas encore, et tout à coup, en bas, dans la clarté lunaire qui inondait le jardin, j'ai vu paraître le vieux Norbert qui se mit à escalader l'escalier comme un chat, et puis d'un coup d'épaule, défonça la porte et il y eut la clameur de Christine: «Papa!»

Mais Norbert dressait déjà au-dessus de sa tête une arme formidable, quelque chose comme un chenet de bronze qui s'abattit, tandis que Christine suppliait: «Ne le tue pas! Ne le tue pas!» Il y eut une forme bondissante—l'homme—qui vint crouler jusque sur le balcon en étendant les bras, tandis que l'arme terrible continuait à le fracasser.

Et il ne bougea plus! Christine, délirante, s'était jetée sur sa poitrine.

Et puis, il y eut un silence extraordinaire.

Le vieux, qui avait croisé les bras, montrait une figure de fou.

À ce moment, Jacques sortit à son tour de son appartement et vint se mêler à la scène. Alors, Christine se releva et dit: «Papa l'a tué!»

Le vieux prononça distinctement: «Il ne m'obéissait plus! et c'était de ta faute! j'aurais dû m'en douter!»

Quant au fiancé, il ne dit mot, il ramassa le cadavre, le poussa dans l'atelier où ils s'enfermèrent tous et où ils sont encore au moment où j'écris ces lignes.

III
N'AURAIT-ELLE QU'UN MÉTRONOME
SOUS SON CORSAGE?

Gabriel est mort! Gabriel est mort! Le vieux en a fait de la charpie! Moi, je ne considère plus que cela qui est capital. Le reste s'expliquera après, si c'est absolument nécessaire, mais pour moi, il n'y a de nécessaire que la mort de Gabriel. Il n'est plus entre moi et Christine! En serai-je beaucoup plus avancé? Peu importe! Mon cœur est rafraîchi de tout le sang que le vieux a répandu!

Elle ne posera plus sa tête sur l'épaule de ce jeune homme, beau comme un demi-dieu, et je ne les verrai plus s'embrasser. Que vont-ils faire du cadavre? J'ai attendu toute la nuit, mais la porte de l'atelier ne s'est pas rouverte.

Alors, n'en pouvant plus de fatigue et d'émotion, je suis redescendu chez moi, je me suis jeté sur mon lit et je me suis endormi dans une allégresse immense. Au réveil, j'avais l'âme encore en fête: Gabriel est mort!

Oh! ce cri de triomphe au seuil de la vie retrouvée!

Ce cœur est grave et joyeux qui saigne dans ma poitrine! Comment osé-je écrire de tels mots de feu! Me réjouir d'un lâche assassinat! Ah bah! moi aussi j'opte pour le principe de Schelling: «Les esprits supérieurs sont au-dessus des lois!» Suis-je un esprit supérieur? Peut-être oui? Peut-être non? Mais à coup sûr, je suis un maudit supérieur!

Et cela comporte des droits que ne comprennent point les autres créatures... depuis que je suis au monde, Dieu m'a tenté! Attention! assez divagué!... assez se vautrer dans le sacrilège... Redescendons sur la terre... Voici la femme de ménage qui vient frapper à la porte de la boutique.

D'ordinaire, à cette heure,—huit heures,—le vieux est déjà derrière ses rideaux, penché sur ses roues carrées et Mme Langlois n'a qu'à pousser la porte. Mais, aujourd'hui, les volets sont encore en place. La mère Langlois—que je connais bien puisqu'elle me sert, comme femme de ménage, moi aussi—est toute désemparée. Elle frappe. Elle frappe de son poing desséché et impatient. Enfin on lui ouvre. C'est le vieux. Elle entre et M. le prosecteur sort toute de suite dans la rue, presque en courant! Il doit être en retard pour son cours. Je le regarde bien au passage. À part ses sourcils froncés, il me paraît aussi insignifiant que tous les jours.

La porte de la boutique est restée entr'ouverte; je n'aperçois plus le vieux! Ah! entrer là dedans! Moi qui sais! moi qui pourrais voir!... car on s'arrangera bien pour que la mère Langlois ne voie rien, elle! mais, moi!... Et tout à coup, sans plus réfléchir, je saisis mon stock de peaux et je traverse la rue et j'entre dans la maison du crime... Je traverse la boutique, la petite salle à manger qui se trouve derrière cette première pièce et dans laquelle la mère Langlois accomplit déjà les gestes de sa fonction. Le balai en main, elle m'interpelle au passage, mais je suis déjà dans le jardin.

Là, je me heurte au vieux Norbert stupéfait, anéanti devant cet événement extraordinaire: un audacieux a osé franchir les cinq mètres carrés de sa boutique et se promène dans son jardin comme chez lui!

—Que voulez-vous, monsieur? finit-il par marmotter en fixant sur moi des yeux gris d'une hostilité aiguë.

—Monsieur, je suis le relieur.

—Mais je croyais que ma fille s'était entendue avec vous?

Et il a ajouté quelques paroles entre ses dents d'après lesquelles je crus comprendre que Christine avait donné à la visite qu'elle m'avait faite une importance qui lui avait servi de prétexte à ne pas accompagner l'horloger et son neveu dans la promenade du dimanche.

À ce moment, la voix de Christine se fit entendre derrière nous:

—Laisse monter monsieur, papa!...

Je ne me le fis pas dire deux fois et sans attendre la permission du vieux, que je laissai un peu désemparé, je gravis en hâte l'escalier qui conduisait à l'atelier sur le balcon duquel Christine restait penchée.

Elle était aussi calme que je l'avais vue la veille chez moi et rien dans son air, dans sa physionomie, ne présentait le moindre reflet du terrible drame de la nuit.

Quelles étaient mes pensées alors? Aurais-je pu le dire? J'allais me trouver dans cette pièce où je savais que nul ne pénétrait jamais qu'elle, Christine, son père et son fiancé—et leur victime—et cela quelques heures après l'assassinat! et c'était Christine elle-même qui, du geste le plus naturel, m'en poussait la porte.

Mes yeux étaient allés tout de suite aux solives du balcon, au plancher de l'atelier, à la table, au bahut, comme si je devais fatalement y trouver les traces sanglantes du crime. C'était enfantin! Du moment qu'elle me recevait là, c'est que le nécessaire avait été fait! Le nécessaire? Le plancher ne paraissait même pas balayé... Rien, rien, rien dans cette longue pièce où le jour pénétrait à flots n'eût pu retenir le regard le plus averti—le mien—qui avait vu assassiner Gabriel!

Bien mieux: je savais, par les demi-confidences de la mère Langlois, que le vieux et sa fille et le fiancé s'enfermaient là des heures et des heures, tous rideaux tirés sur les vitres, pour une besogne de mystère qui—je l'ai déjà fait entendre—commençait à troubler quelques pauvres cervelles dans le quartier; or, on pouvait, en vérité, se demander après un coup d'œil sur ce banal atelier si la mère Langlois n'avait pas rêvé!

Un vaste divan dans un coin, des tentures, quelques toiles, des études, des modelages d'après l'antique accrochés au mur, deux sellettes, supportant une vague glaise entourée de linges desséchés, une bibliothèque vitrée dans laquelle il n'y avait même pas de livres mais quelques statuettes polychromes qui me rappelèrent que deux ans auparavant Mlle Christine Norbert avait exposé aux Indépendants un Antinoüs d'étagère, d'une singulière beauté, mais qui avait fait surtout parler de lui par la matière toute nouvelle dont il était fait et à laquelle on cherchait à donner un nom, quand l'artiste avait, un beau matin, sans explications, retiré son envoi.

Au fond de la pièce, une portière à demi soulevée donnant sur une petite chambre qui était certainement la chambre de Christine.

Mes yeux, qui ne pouvaient s'arrêter sur rien, retournèrent au bahut.

Mais Christine me rappela tranquillement l'objet de ma visite en me priant de m'asseoir dans le fauteuil où, l'avant-dernière nuit, j'avais vu s'asseoir Gabriel.

Si elle était calme, je ne l'étais pas! Ma cervelle était en feu, mes mains tremblaient.

Elle s'assit en face de moi; je n'osais pas la regarder. On lui avait assassiné, la nuit dernière, son amant, et elle s'intéressait au grain et à la couleur de mes peaux!

Elle me dit qu'elle me fournirait quelques dessins d'après lesquels j'aurais à établir une mosaïque.

—C'est donc une reliure de grand luxe? demandai-je.

—Oui, me répondit-elle, et je vais vous avouer que ces livres ne sont pas à moi et qu'ils ne sont pas pour moi. C'est un secret que je trahis, mais je suis sûre que vous ne me vendrez pas! Ils appartiennent à M. le marquis de Coulteray, notre propriétaire, que j'ai vu dernièrement et qui cherche un relieur d'art qui veuille bien se consacrer à sa bibliothèque dans des conditions assez exceptionnelles, du reste, mais qui ne vous gêneraient peut-être pas, vous, qui êtes son voisin! Je lui ai parlé de vous et il s'est servi de moi pour vous mettre à l'épreuve. Vous m'excuserez!

Je remerciai en balbutiant comme un enfant timide et confus. Cette histoire de livres m'intéressait peu, mais l'idée qu'elle avait pensé à moi! que j'existais pour elle! qu'elle avait fait un geste pour me rendre service! J'étais comme enivré. Tout à l'heure, j'avais abordé cette belle fille avec horreur, me demandant quel impassible métronome battait sous son corsage, et maintenant j'aurais baisé le bas de sa robe comme à la déesse de la Pitié.

Oui, oui, celle-là était adorable de bien vouloir se pencher sur mon abomination, de sourire à ma hideur! car elle me sourit! Ô ange!...

Tout de même, la nuit dernière, à cette place même, on lui a assassiné son amant!

Cette idée, resurgie tout à coup, me fait chanceler. Mon regard stupide fait encore une fois le tour de cette pièce maudite qui ne me livre rien de son secret, et puis s'arrête encore sur le bahut! Le bahut d'où il est sorti et où ils l'ont peut-être rejeté en attendant qu'ils lui fassent une autre tombe!... car il est peut-être encore là, le mort magnifique!...

Je suis sûr qu'il y est!...

Une force dont je ne suis pas le maître dirige mes pas vers le meuble fatal. «Où allez-vous, monsieur?»... Cette fois il me semble que sa voix est moins sûre et que le geste avec lequel elle m'arrête a été un peu hâtif.

C'est à mon tour d'avoir pitié. Je me ressaisis... je dis n'importe quoi:

—C'est un vieux bahut normand!...

—Ce n'est pas un bahut, monsieur, c'est une vieille armoire de la Renaissance provençale, tout ce qu'il y a de plus authentique... le seul meuble qui me reste de ma mère, monsieur, qui le tenait de sa grand'mère!... Il y a eu là dedans de bien beau linge et solide comme on n'en fait plus à présent!

Je m'incline pour prendre congé... Elle me tend la main. Je sens que si je touche cette main de mes lèvres, je vais faire des folies et je me sauve!... Après tout, il est mort! il est mort! Et c'est le principal!... Le vieux Norbert était dans son droit! le droit romain, le seul! droit de vie et de mort sous son toit!... Il est vrai que s'il a tué le monsieur à la cape, il n'a pas touché à un cheveu de sa fille... Il a bien fait! Une créature pareille, c'est sacré, quoi qu'elle fasse! Brave pater familias! Je lui serre la main dans sa boutique avant de courir m'enfermer dans la mienne. Tout cela est horrible!...

IV
LA ROUGE GOUTTE DE SANG PÈSE PLUS QUE LA MER
EN COLÈRE

—Oui, môssieu Bénédique, oui, c'est comme je vous le dis, il se passe là des choses qu'est pas naturelles; quand je vous ai aperçu ce matin traversant leur salle à manger, j'ai voulu me jeter sur vous pour que vous ne passiez pas, tant je craignais un malheur! J'ai cru un jour qu'ils allaient me dévorer parce que je m'étais rendue dans le jardin sans leur permission! Pire que des sauvages, je vous dis! Pire que des sauvages!

»Ils ne veulent personne, personne autour d'eux! J'suis même étonnée qu'ils fassent venir une femme de ménage, mais il y a des choses que la demoiselle peut pas faire; elle ne peut pas laver la vaisselle, par exemple! ça la répugne, c'te poupée aux mains de grande madame qui n'a pas le sou! car ça n'a pas le sou! et c'est fier comme si ça n'avait pas tout vendu, pièce par pièce! J'ai vu filer l'argenterie, moi! des morceaux qui ne dataient pas d'hier, pour sûr! des souvenirs de famille, et des tableaux, et des meubles! Depuis trois ans, ça se vide là dedans, et comment, et pourquoi?

»On dit que le vieux cherche le mouvement perpétuel! Qu'est-ce que c'est que ça, «le mouvement perpétuel»? Je l'ai trouvé, moi, le mouvement perpétuel! C'est-y point que je ne remue pas tout le temps? Jamais une minute de repos pour le pauvre monde.

»Mais s'il est toqué, le père Norbert, est-ce que les deux autres ne devraient pas avoir de la raison pour lui? Ma parole! le médecin paraît aussi «maboule» dans son petit laboratoire du fond du jardin que le vieux et la demoiselle dans leur atelier! je le disais encore tout à l'heure à c'te bonne mam'zelle Barescat; quand il sort de là dedans au matin que j'arrive et qu'il court à son amphithéâtre, c'est lui qui a une figure de macchabée! À quoi donc qu'il a passé la nuit?

»Quant à la demoiselle, par exemple, elle a toujours l'air de se promener dans le paradis! Elle passe auprès de vous comme si on n'était pas plus qu'une puce!

»Tout de même, depuis deux jours, je lui ai vu les yeux rouges.

»Voyez-vous, môssieu Bénédique, c'te maison-là me fait peur! J'ai eu bien souvent envie de ne plus y retourner... Sans Mlle Barescat, qu'est aussi curieuse que moi, il y a beau temps que je leur aurais tiré ma révérence!...»

C'est dans l'arrière-boutique de Mlle Barescat, la mercière, centre de tous les potins du quartier, que cette conversation a eu lieu; c'est là que je suis venu trouver, sous un prétexte quelconque, la mère Langlois. Le bavardage de ces deux femmes me paraît redoutable pour les autres!...

Mlle Barescat écoute la mère Langlois en hochant la tête et en caressant son chat... Pour rien au monde, Mlle Barescat ne consentirait à se séparer de son chat: la mort seule peut les désunir, mais l'absence ne les séparera jamais: ils reçoivent toutes les confidences de compagnie, reconduisant les gens à la porte, et, restés seuls, trament de petits complots qui peuvent conduire les personnages les plus tranquilles au déménagement ou au suicide.

Tout de même, j'essaie de me rassurer; les propos chez la mercière ne dépassent point la limite ordinaire du commérage. Enfin, je fais une déclaration destinée dans mon esprit à apaiser les inquiétudes de Mme Langlois.

—L'imagination est une belle chose, madame Langlois, elle pare les intelligences les plus ternes et donne à votre conversation, en particulier, une couleur que j'apprécie, car j'ai toujours aimé les contes qui font un peu peur et, à ce point de vue, je suis resté très enfant; ainsi je ne me lasserai point de vous entendre parler du vieux Norbert, de son neveu et de sa fille et de l'étrange existence qu'ils mènent; enfin, je ne vous cacherai rien en vous disant que c'est beaucoup à cause de vos histoires, que j'ai pénétré si brusquement dans le jardin défendu et que j'ai gravi avec tant de hâte l'escalier qui conduit à l'atelier mystérieux. La vérité me force à vous dire, madame Langlois, que je n'ai rien trouvé chez les Norbert qui pût justifier l'angoisse avec laquelle vous servez ces braves gens. L'atelier n'a rien que de très banal, j'en ai vu vingt comme celui-là dans ma vie.

—Eh ben alors! m'interrompit-elle en lançant à Mlle Barescat un coup d'œil sournois, pourquoi en font-ils un pareil mystère qu'ils ne veulent seulement point que j'aille y fiche un coup de balai?

—Les artistes ont de ces lubies! fis-je.

—Je vois que les artistes aiment la poussière!... C'est d'autant plus incompréhensible que la belle Christine est toujours propre comme un sou neuf... Ah! c'est pas elle qui balaie, bien sûr!... Tenez, il n'y a qu'un homme que j'aie vu, avant vous, pénétrer dans l'atelier, en dehors bien entendu du vieux Norbert et de son neveu. C'était, il y a de cela deux mois... j'en ai parlé à Mlle Barescat... oh! un drôle de type... il était habillé avec un manteau qui l'enfermait des pieds à la tête, et il avait des bottes...

—Eh bien! vous voyez qu'ils reçoivent des étrangers, dis-je en essayant de conserver à ma voix le ton le plus naturel, bien que je fusse singulièrement ému par la dernière déclaration de la femme de ménage.

—Pour étranger, ça se pourrait bien qu'il soit étranger... Il en avait l'air... On ne s'habille plus comme ça chez nous... Il avait un chapeau noir à boucle, comme on en voit au cinéma dans les drames du temps de la Révolution... Ma foi! on aurait dit un comédien... un beau garçon du reste, mais je n'ai pas eu le temps de le voir beaucoup... C'était un après-midi où j'étais venue par hasard et comme ils ne m'attendaient pas... Ils l'ont fait filer tout de suite... Il était assis dans le jardin... Mlle Christine l'a entraîné dare-dare dans l'atelier... le neveu les a suivis là-haut... Quant au vieux, il m'avait déjà saisie par le poignet et me ramenait dans sa boutique, et j'aurai toujours dans l'oreille le ton sur lequel il m'a demandé: «Eh bien! que voulez-vous, mère Langlois?» Et là-dessus, quel coup d'œil!

»Je lui ai répondu: «Je vous demande bien pardon de vous avoir dérangé, m'sieur Norbert!... je ne savais pas que vous aviez de la visite!»

»Il a grogné je ne sais quoi entre ses dents, je lui ai dit ce que j'avais à lui dire et j'ai fichu le camp!... Vous vous en rappelez, mademoiselle Barescat?»

Si Mlle Barescat «s'en rappelait»! Le chat aussi avait l'air de «s'en rappeler». Ils ronronnaient tous deux en signe d'assentiment, l'une caressant l'autre.

—Nous avons même attendu qu'il ressorte! mais il n'est pas ressorti!... ajouta la mère Langlois... Et cet homme-là, je ne l'ai jamais revu!

—Je ne l'ai même jamais vu entrer! exprima la mercière en faisant glisser ses lunettes sur son front et en me fixant de ses yeux couleur de poussière.

Alors je dis:

—Je sais de qui vous voulez parler!... c'est un ami de la famille... moi, je l'ai vu entrer quelquefois et je me rappelle très bien l'avoir vu sortir, il y a deux mois environ, vers les dix heures du soir!...

Je mens! je mens!... je me fais leur complice!... je veux la sauver!... quoi qu'elle ait fait! quoi qu'ils aient fait!...

Je passe une fin de journée assez trouble... J'essaie de ramener ma pensée autour du drame dont j'ai été le témoin... de l'éclairer aux quelques lueurs des propos entendus chez la mercière...

Ainsi... il y a deux mois, Gabriel était déjà dans la maison de l'horloger!... Et je n'en savais rien!... Et il avait toute la famille autour de lui!... Christine ne le recevait donc pas en cachette?... Non!... Mais elle le gardait en cachette, dans l'armoire! Dame!... Évidemment!... dame!...

Les autres le croyaient parti!... Et il était dans l'armoire!

Tout cela est bien extraordinaire... car enfin! il n'était pas depuis deux mois dans ce meuble, quand on l'a assassiné!...

Comment a-t-il échappé à l'attention soutenue, à l'espionnage continuel de la mercière, de la femme de ménage, et de moi, Bénédict Masson, toujours à l'affût derrière mes rideaux!...

Quand je me rappelle la scène atroce, en vérité, je suis bien obligé de considérer que les deux hommes n'ont pas été absolument surpris par l'événement...

Les paroles du père, qui depuis chantent à mon oreille une singulière musique à laquelle je m'efforce en vain de donner un sens, attestent bien ceci, au moins, qu'il n'était pas absolument surpris de trouver sa fille en compagnie du mystérieux visiteur: «Il ne m'obéissait plus! et c'était de ta faute! j'aurais dû m'en douter!»

Quelles paroles bizarres dans un pareil moment! tandis que Christine, éperdue, suppliait le vieux: «Ne le tue pas! Ne le tue pas!»

Et le vieux l'avait tué tout de même!... Pourquoi?... Pourquoi?... Est-ce parce qu'il l'avait trouvé avec sa fille?... Est-ce parce qu'il ne lui obéissait plus! Peut-être à cause des deux choses!... Mais en quoi l'autre ne lui obéissait-il plus?... Qu'est-ce que le vieux exigeait de ce malheureux jeune homme que j'ai vu massacrer avec une furie si soudaine?...

Quant au fiancé, il devait savoir aussi, lui, de quoi «il retournait» car si quelqu'un conserva son sang-froid dans cette affaire, ce fut bien lui!

Norbert, après avoir tué, avait l'air d'un fou! Christine poussait des soupirs à rendre l'âme! mais, lui, Jacques Cotentin, avait ramassé le cadavre sans émoi apparent et l'avait poussé dans l'atelier sans dire un mot...

Et maintenant, qu'ont-ils fait du cadavre?... Ils ne l'ont pas encore enfoui dans le jardin... ce sera peut-être pour cette nuit!... je passerai la nuit à ma lucarne... j'ai le pressentiment que, cette nuit, je verrai quelque chose!... Les deux hommes ont l'air trop préoccupé! Je devine bien ce qui les gêne... «La rouge goutte de sang pèse plus que la mer en colère!...» Lady Macbeth en a fait l'expérience avant mes voisins de l'Ile-Saint-Louis...»

Cette nuit-là... oui, cette nuit-là pèsera encore sur ma mémoire, nuit lourde avec ses nuages de suie, son eau de plomb, car il a plu un peu, il a plu des larmes brûlantes, et des lueurs de soufre.

C'est par cette nuit-là que la «Vierge» s'est encore levée, m'est encore apparue avec son harmonieuse douleur.

C'est de Christine que je parle. Pourquoi ne continuerais-je pas à l'appeler la «Vierge»? Parce que mes yeux ont vu! ont vu quoi? Est-ce que je sais ce que mes yeux ont vu? Est-ce qu'ils le savent? Toute réflexion faite... on peut cacher un monsieur dans une armoire et rester pure! Il me plaît de penser cela!... Je trouve Boubouroche sublime et plus intéressant que tous les Sganarelles qui rient au parterre... Il me plaît que l'affreux drame—dont j'ignore tout—n'ait pas diminué ma Divinité!...

Écoutez! écoutez bien ceci! moi aussi, j'ai mon drame—dont j'ignore tout également—un drame qui m'étreint de ses tentacules invisibles, mais qui, peu à peu, finiront pas sucer toute ma pensée... un drame au bout duquel, si le hasard le veut, il y a peut-être l'échafaud!... Et cependant, moi aussi, je suis pur!

Seigneur Dieu, ne jugeons personne!... Ayons peur des formes que prennent les choses en nous frôlant et ne disons point tout haut avec le triste orgueil de la créature qui ne dispose que de ses cinq sens «ceci est» ou «ceci n'est pas»... Méfions-nous! méfions-nous! l'Univers est autour de nous comme une immense embûche... d'autres avant moi ont prononcé le mot: Farce!

Je n'irai pas jusqu'à ce mot-là tant que je croirai en Christine.

La nuit est si lourde et si basse autour de l'île, que celle-ci semble plus isolée que jamais de la ville.

Elle est comme sous une cloche qui m'étouffe.

C'est à peine si je puis respirer...

Tout d'un coup, j'ai entendu la voix qui remplissait l'effrayant silence.

C'est la première fois que j'entends sa voix à cette distance, et, peut-être, après tout, me suis-je imaginé l'avoir entendue?... Non! c'est bien elle qui a prononcé ces mots... je n'aurais pas pu les inventer... je veux dire que je n'avais aucune raison pour les inventer... C'étaient des mots très simples. Elle disait: «Au revoir, Gabriel!»

Elle ne bougeait pas. Elle était sur le balcon. Sa voix remplissait solennellement l'air si lourd, la nuit soufrée... Et devant elle, passa le cortège... C'étaient le vieux Norbert et son neveu qui portaient, roulé dans une couverture, le cadavre!

L'armoire était ouverte derrière eux... Ainsi, j'avais bien deviné... Le cadavre était encore là quand j'étais monté dans l'atelier!

Eh bien! cette Christine est surhumaine!... Non! Non!... Tu n'es pas une poupée sans cœur, ô céleste créature!...

Maintenant que j'ai entendu ta voix d'or dans cette affreuse nuit de silence, ta voix qui disait «au revoir» aux restes ensanglantés de l'un des plus beaux des fils des hommes, j'ai compris ton impassibilité de statue... Au revoir! tu es donc décidée à le rejoindre au fond de cet inconnu où il y a promesse d'union des âmes, mais où peut être aussi règne le grand Pan de jadis, revêtu de sa peau de léopard! ô païenne Christine!...

Disparais donc et moi aussi je disparaîtrai de cette terre au sein de laquelle j'ai hâte de déposer mon abominable défroque.

Je voudrais être ce cadavre que tu pleures... et qu'ils descendent dans le jardin...

Toi, tu n'as pas voulu en voir davantage et tu t'es redressée dans la nuit jaune et tu as disparu tandis qu'ils s'enfonçaient dans le puits d'ombre...

Mais rien ne remue plus au fond de l'ombre... s'ils creusaient une fosse, je verrais leurs gestes noirs...

Le rez-de-chaussée du pavillon a toujours été pour moi quelque chose d'obscur et de mal défini. Trois portes étroites et cintrées donnant sur le jardin et ne s'ouvrant jamais, toutes clouées de planches. Deux fenêtres, une à chaque extrémité, bouchées de persiennes. Deux ou trois fois, pendant ma faction, il y a eu comme un éclair intérieur qui traversait tout cela, comme une immense étincelle électrique entr'aperçue par les interstices des cloisons mal jointes... et puis tout retombait à la nuit...

C'est là que le neveu travaille quand il n'est pas renfermé là-haut dans l'atelier avec Christine et le vieux Norbert... Sans doute doit-il se livrer à des expériences de radiographie... De nos jours, il n'y a plus de médecin ni de chirurgien sans électricité... Je sais aussi (bavardages de Mme Langlois) qu'à ce rez-de-chaussée, à droite, il y a un immense fourneau avec toutes sortes d'instruments, de cornues, de ballons de verre (comme dans les laboratoires de sorciers du temps jadis, au cinéma).

Et, cette nuit, à travers les persiennes, c'est de là que vient la lueur... et non pas un étincellement électrique... mais une lueur de flamme ardente qui semble intérieurement lécher les murs et puis qui s'éteint tout d'un coup... pour reprendre soudain et s'éteindre encore... Combustion bizarre, désordonnée, activée sans doute par le jet de quelque liquide inflammable...

Et puis, tout à coup, au-dessus du toit, dans la nuit jaune et basse... bouillonne un tourbillon sombre, épais, funèbre, qui hésite dans la direction à suivre et finalement s'étale sur l'île, rabat ses scories jusque sur les quais déserts, nous enveloppe d'un voile de deuil sinistre en même temps que d'une atmosphère inquiétante... où persiste une horrifiante odeur!...

Ah! les imprudents!

V
TU VIENS T'ASSEOIR ET TU LANCES DES ŒILLADES
MINAUDIÈRES

Mercredi.—Bon! Christine n'est pas morte de désespoir! Elle est dans mon atelier et bien vivante, je vous l'assure! C'est vraiment gentil à elle d'être venue me rassurer!... car c'est bien pour moi, cette fois, qu'elle a franchi mon seuil, comme si elle avait deviné que sa présence seule pouvait calmer mon angoisse, comme si elle savait que je savais!

Elle est venue, mais où veut-elle en venir? où veut-elle en venir?

Elle est pleine de grâces et sa toilette est charmante: une nouvelle robe de printemps, qu'elle s'est confectionnée elle-même assurément, mais avec ses doigts d'artiste et qui ne prévoyaient pas le deuil!...

Ce qu'une jolie fille peut faire avec du linon blanc et bleu et un peu de broderie au point de croix!...

Certes! ce n'est point à mon intention que cette robe a été faite, mais je ne saurais douter que c'est pour moi qu'on l'a mise!

Si vraiment son cœur est en deuil, ce vêtement de clarté est bien redoutable!... Quel est donc son dessein pour que Christine soit coquette avec le monstre?

Question à laquelle j'essaie de me raccrocher éperdument pour ne point perdre pied à ce nouveau tournant de l'inexplicable aventure! Et puis j'abandonne ma question, je lâche tout et je me sens tourner au fond du gouffre, heureux affreusement de m'y enfoncer pour elle, sous son regard qui me sourit, qui a besoin de moi—car elle ne serait pas là avec toute sa coquetterie si elle n'avait pas besoin de moi—besoin de moi, dans son crime!...

Qu'elle fasse de moi ce qu'elle voudra!... Je suis prêt à prendre toutes les responsabilités!...

Je ne saurais concevoir que le moindre danger menace cette admirable enfant, dont les longues mains nues jouent entre les pages de Verlaine.

Pour qui, comme moi, a regardé passer pendant plus de deux ans cette méprisante archiduchesse, il faut qu'il se soit produit quelque chose de fabuleux pour que cette grâce minaudière soit venue s'asseoir, en face de moi, devant mon comptoir!...

Ce crime, je le bénis!... et cette horrible odeur qui me faisait râler, cette nuit, sous mon toit... la maudite odeur de l'holocauste qui devait me poursuivre toute la vie... je ne la sens déjà plus... car son parfum à elle est venu!...

Ah! l'odeur de sa chair vivante et nue sous les linons cerclés de petits points de croix!

La vie est plus forte que la mort!

Va, mon enfant, parle!...

Attends un peu, d'abord je vais envoyer en course l'apprenti qui rôde en reniflant comme un phoque au fond de l'atelier... et puis je vais fermer la porte pour que la rue n'entre pas chez nous!... car la rue est chez moi!... Voilà une histoire qui fournira les veillées de l'île!... Le museau pointu de Mlle Barescat s'est avancé entre les hublots inquiétants de ses lunettes et sous l'arc de triomphe de son bonnet tuyauté; la face plate de la mère Langlois reflète un coucher de soleil, là-bas, à l'horizon borné par la boutique de la charcutière... Derrière les vitres, les rideaux frémissent sous d'agiles mitaines...

—Monsieur, je viens à vous comme à un ami!...

J'essaie de sourire:

—Un ami? Mais vous ne me connaissez pas!

—Si, monsieur, je vous connais!... D'abord vous êtes mon voisin depuis des années et, comme je suis curieuse, j'ai voulu savoir qui était mon voisin...

—Un pauvre relieur, mademoiselle...

—Un grand poète, monsieur!

Je n'ai pas bronché. Mon silence ne l'a pas embarrassée le moins du monde. Elle a appuyé son coude d'ivoire (car les manches de cette blouse de linon sont très courtes) sur les volumes qui traînaient devant elle, a posé doucement sa tête adorable dans les pétales de sa main que ne déshonorait aucun bijou et, en me regardant—en me regardant—elle prononça:

«Dédié à celle qui passe.—Pour l'amour de Dieu, ne remue pas les sourcils quand tu passes près de moi; que ton regard reste glacé dans son lac immobile; les minauderies de tes yeux, si tu voulais, boiraient le sang de bien des gens. Au nom de ta jeunesse, douce aimée, ne me fais pas pleurer!... Je suis orphelin, je suis enfant!... Rien ne pourrait me retenir!... Ne m'attire pas dans ton feu!... Ton amour m'a rendu pareil aux nuages déchirés par l'orage.»

—Assez! interrompis-je dans une agitation qui touchait à l'attaque de nerfs... Assez! ce sont de très mauvais vers! Vous oubliez que si la reliure qui les parait, à la dernière exposition des maîtres, a obtenu le prix, eux n'ont eu aucun succès... ce qui est justice, car, après tout, ils n'étaient signés d'aucun nom connu!...

—Ils n'étaient pas signés du tout! laissa-t-elle tomber sans s'émouvoir autrement de l'état où elle me voyait, mais j'ai bien pensé qu'ils étaient de vous!...

Je pâlis atrocement sans oser la regarder. À l'ivresse de tout à l'heure succédait une rage qui m'étouffait... Sans aucun doute cette fille se moquait de moi! et avec quelle tranquille audace! Enfin je pus m'exprimer et je lui jetai:

—Vous êtes cruelle!... Du reste, j'ai toujours pensé que vous étiez trop belle pour n'être point la cruauté même et peut-être sans que vous en doutiez, ce qui est votre seule excuse!...

—Continuez donc; fit-elle lentement, je ne suis point venue chercher ici des compliments!

Qu'êtes-vous venue chercher?...

Ces mots terribles, j'aurais voulu les rattraper. Mais j'étais comme forcené. Et ainsi qu'il arrive aux plus timides quand ils donnent un essor inattendu à leur hardiesse, je perdis toute mesure. Sans attendre sa réponse, je l'accablai de reproches stupides comme si elle m'avait donné quelque droit sur elle, par sa conduite antérieure vis-à-vis de moi...

Eh bien! oui, j'avais fait des vers, mais pour moi tout seul, et il n'appartenait à personne au monde, pas même à elle, de venir railler ma solitude et ma détresse!...

—Vous prétendez me connaître, lui dis-je encore, et vous n'avez rien trouvé de mieux, avant de pénétrer ici, que de prendre pour complice ma vanité d'auteur! Si vous soupçonniez le mépris que j'ai pour moi et pour les autres, pour tous les autres, vous seriez abstenue d'apprendre par cœur un méchant sonnet que j'avais depuis longtemps oublié!

Elle ne broncha pas, mais quand j'eus fini, elle se remit tranquillement à dire de mes vers et même de ma prose, qui est assez rare,—où? dans quelle boîte, sur les quais, avait-elle pu dénicher les misérables opuscules?—elle connaissait toute mon œuvre, ma pauvre, déchirante, blasphématoire, attendrissante, révoltante œuvre... aussi bien que moi!... mieux que moi... car sa façon de dire attestait qu'elle ajoutait quelquefois un sens supérieur à un texte dont toute la valeur ne m'était pas encore apparue...

Décidément l'intelligence de Christine est prodigieuse. Je dis cela naïvement, sincèrement, parce que je suis très difficile à comprendre et qu'elle est à peu près la seule à m'avoir compris. En tout cas, je suis anéanti devant cette révélation! Depuis un temps que je ne saurais apprécier, cette fille qui passait près de moi sans me regarder jamais, vivait avec mes pensées!...

Pourquoi a-t-elle tant attendu pour me révéler cela? Pourquoi? Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier?...

Sans doute lit-elle en moi comme en un livre, car elle répond sans plus tarder:

—Monsieur, vous m'avez demandé tout à l'heure: «Qu'êtes-vous venue chercher?» Monsieur, je suis venue vous demander un grand service!... Mon père, mon cousin et moi nous traversons en ce moment une crise atroce... (Ah! ah! pensais-je encore, nous y voilà! Elle sait que je sais! que j'ai vu! Elle éprouve le besoin de s'expliquer, elle plie sous la nécessité d'entrer en pourparlers avec le voisin d'en face! Quel mensonge vais-je entendre?...)

»Oui, atroce! répéta-t-elle (et elle baissa la tête, et ses yeux me quittèrent, et la salle se remplit d'une ombre opaque)... Nous sommes ruinés... Nous avons mangé depuis longtemps l'héritage de ma mère... et ce que nous gagnons est insignifiant!... Monsieur, je vois sur ce rayon, derrière vous, les Études philosophiques de Balzac. Avez-vous lu la Recherche de l'absolu? Oui, naturellement, vous l'avez lu. Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais j'estime que ce roman est, avec Louis Lambert, la plus belle œuvre de Balzac, la plus noble et aussi la plus dramatique. Quoi de plus angoissant, en vérité, que le sort de cette famille bourgeoise et prospère et peu à peu ruinée par l'idée de génie? Rien ne résiste à la folie sublime de l'inventeur, et les enfants sont obligés de subir la débâcle du vieux Claës, comme... Vous m'avez comprise, monsieur! Seulement, en ce qui concerne l'horloger Norbert de l'Ile-Saint-Louis, il y a une petite différence... Les enfants du héros de Balzac ne croient pas à son génie, sa femme non plus du reste (et elle n'en apparaît que plus touchante dans son dévouement), tandis que les enfants de Norbert—je veux parler de son pupille et de moi, monsieur—ont la foi la plus absolue dans l'idée et n'auraient pas hésité, si cela avait été nécessaire, à mettre leur père sur la paille dans le cas où il eût hésité!...

—Mâtin! fis-je... tout cela pour le mouvement perpétuel!

—Pour cela, ou pour autre chose, monsieur!

—Oh! ne me croyez pas indiscret! Je savais qu'en vous parlant au mouvement perpétuel, je ne vous apprendrais rien des bruits qui courent dans les arrière-boutiques du quartier.

Christine releva la tête et sourit; tout fut de nouveau illuminé a giorno.

—Reparlons sérieusement, je vous prie... Sur la paille, nous le sommes donc!... et je vais vous dire tout de suite de quoi nous vivons... Je vous ai déjà prouvé que je vous connaissais mieux que vous ne l'imaginiez... je vais vous prouver maintenant que je vous considère comme un ami... (sa figure devint extraordinairement grave)... oui, je vais vous parler comme à un ami, comme à un frère! (c'est cela! je m'y attendais!... comme à un frère!... c'est toujours comme à un frère que ces dames me parlent)...

»... Nous sommes à l'entière disposition de notre propriétaire... le marquis de Coulteray... Nous lui devons plusieurs termes... il peut, si bon lui semble, nous mettre à la porte demain! S'il ne le fait pas, c'est à cause de moi!... le marquis de Coulteray me fait la cour!... (Comment! encore un! Et elle est venue pour me dire cela!... Il me semble que la madone de l'Ile-Saint-Louis est bien occupée entre son fiancé, le cadavre de son Gabriel, son marquis et son frère: le relieur d'art de l'Ile-Saint-Louis! Ô Christine! énigme de plus en plus indéchiffrable!)... une cour très convenable... du moins jusqu'à présent... Ma présence chez lui lui plaît... il prétend même qu'elle lui est nécessaire... Je passe quelques heures tous les jours dans son hôtel, sous prétexte de petits travaux à effectuer... des étains... de la ferronnerie pour de vieux lutrins... des ciselures pour antiphonaires. Sa bibliothèque est unique... vous verrez!

—Ah! je verrai cela!... fis-je pour dire quelque chose et d'un air tout à fait désemparé.

—Mon Dieu, oui! du moins, je l'espère, sans quoi il n'y aurait aucune raison pour que je vienne vous faire de telles confidences...

—Bien!... bien!... je vous écoute... continuez!...

—À l'extrémité de cette bibliothèque se trouve une petite pièce de quelques mètres carrés que le marquis a fait transformer pour moi en atelier et qui vous servira à vous aussi si... mon Dieu! si vous le voulez bien! si vous consentez à donner une suite à ma proposition de l'autre jour!... Monsieur Bénédict Masson, j'ai confiance en vous!... je vous dis tout! (Oh! ce que les femmes peuvent mentir!) Venez à mon secours!... Si je romps avec le marquis... non seulement je perds la petite pension qui nous fait vivre, mais je suis sûre qu'il n'hésitera pas à nous mettre à la porte!... Or, nous ne pouvons quitter notre domicile de l'Ile-Saint-Louis sans une véritable catastrophe!

Là-dessus, un silence. Cette fois, nous y voilà! Il est toujours dangereux de quitter un endroit encore tout chaud d'un assassinat! Un cadavre laisse souvent des traces, même quand on l'a fait passer par un poêle! La chronique judiciaire ne nous en apporte que trop d'exemples!... Ainsi pensai-je, car enfin, pendant qu'elle m'entretenait de cette nouvelle histoire à laquelle je ne m'attendais pas, je ne songeais qu'au drame, moi, que j'avais vu, et dont elle avait l'air de ne plus se souvenir!... Mais, comme on dit au Palais, nous allons entrer dans le vif du débat, si tant est que l'on puisse s'exprimer ainsi en parlant d'un mort... Eh bien! je me suis encore trompé! Gabriel, ni de près, ni de loin, ne fera les frais de cette conversation. Christine, en effet, continue, attristée...

—Oui, une véritable catastrophe... pour nos travaux! Nous ne pouvons les transporter ailleurs... cela nous est impossible, matériellement et financièrement... Ce serait la fin de tout!... Ce serait la fin de trois vies, et peut-être davantage!

Alors, c'est bien vu, bien entendu? De Gabriel, pas question! Elle s'imagine que je ne sais rien... Tout de même, elle sait, elle, et cela ne semble aucunement la préoccuper! Après tout, qu'est-ce que je m'imagine? Elle ne pense peut-être qu'à cela, avec sa figure vermeille et cette parure de clarté!... Alors, un monstre?... Pourquoi pas?... Avec elle je navigue du ciel à l'enfer avec une rapidité d'onde hertzienne. Nous sommes deux monstres, bien faits pour nous entendre...

—Si je vous comprends bien, vous me demandez d'accepter tout de suite d'être quelque chose comme le bibliothécaire-relieur de M. le marquis de Coulteray, et cela parce que vous craignez de rester seule avec lui!...

—C'est cela, monsieur!... vous voyez la confiance...

—Parfaitement! la confiance!... la confiance!... Compris!... Mais le marquis, lui, ne pourra me voir venir que comme un ennemi!...

—Non! car j'ai posé mes conditions!... Il vaut mieux que vous sachiez tout... Je voulais partir... enfin je faisais celle qui voulait partir... ne plus revenir chez lui!... Il m'avait dit des choses qui m'avaient déplu... Il est très grand seigneur... extrêmement poli et parfois incroyablement audacieux... Il a pu croire que je ne reviendrais plus!... Il m'a suppliée... Je lui ai dit que je ne resterais que si, désormais, il y avait un tiers entré nous... Il a accepté... La chose s'est passée tout récemment... ce matin même... et je suis venue vous voir... j'ai pensé à vous tout de suite...

—Oui, comme à un vieil ami, comme à un frère... je sais!... Mais la marquise, demandai-je tout à coup, qu'est-ce qu'elle fait dans tout cela?

Dans tout cela, répondit Christine en fronçant ses beaux sourcils, dans tout cela, la marquise m'a suppliée de rester, elle aussi! (C'est toujours ainsi, pensai-je.)

VI
LA MARQUISE DE COULTERAY

Christine me conduira où elle voudra. J'accepte tout ce qu'elle me propose. Je suis le dernier des lâches, car maintenant je sais pourquoi elle est venue me trouver, elle, et pourquoi il me subira auprès d'elle, lui!... je suis laid!...

Je le crois bien qu'ils ont pensé à moi tout de suite, quand la nécessité de mettre un tiers dans leur intimité leur est apparue. Ne suis-je pas «le tiers» idéal? Ni l'un ni l'autre n'auront rien à craindre de mes entreprises pensent-ils,—mais, entre nous, le monstre n'aime pas qu'on le taquine.

Nous allons bien voir. Laissons-nous conduire, puisque je ne puis faire autrement.

Nous voici tous les deux dans la petite rue qui conduit au quai, la petite rue qui n'est à l'ordinaire qu'un courant d'air et qui, ce matin, est ravagée par un vent qui nettoie furieusement toute l'île des scories de la nuit! Ah! poussière des nuits! odeur funèbre! Autant en emporte le vent! Je ne vois plus, moi, dans le vent, que les jambes de Christine gantées de soie, tapant leurs petits talons Louis XV sur le vieux pavé du roi—«sous tes souliers de satin—sous tes charmants pieds de soie—moi je mets ma grande joie—mon génie et mon destin!»

Elle a encore bien grande allure, cette demeure décrépite qui se dresse devant nous comme une ombre fastueuse du passé... L'hôtel Coulteray est assurément, avec l'hôtel Lauzun, l'un des plus beaux de l'île, sinon le plus beau, en tout cas l'un des mieux conservés dans sa vieillotterie, celui qui a été le moins retouché par nos architectes modernes... Nous avons pénétré sous sa voûte, que ferme l'énorme porte cloutée à double vantail, par un portillon derrière lequel nous avons trouvé un noble vieillard (coiffé d'une casquette galonnée) qui semblait nous attendre. Le portillon rendit derrière nous un bruit sourd et nous entrâmes dans une ombre lourde de plusieurs siècles.

Puis ce fut la cour d'honneur que Christine me fit traverser rapidement sur un pavé encadré de mousse où elle était la seule à ne pas chanceler...

Elle ne me donna point le temps d'admirer la courbe harmonieuse du perron... nous étions déjà dans le haut et grand vestibule où nous fûmes accueillis, sortant de je ne sais quelle niche, par une espèce de chat humain dont la figure de bronze poli, trouée de deux yeux énormes de jade, s'enturbannait d'une soie immaculée...

—Sing-Sing! me souffla Christine, le petit valet de pied hindou du marquis... un très gentil garçon et très serviable, mais un peu encombrant, trop souvent fourré dans vos pattes, ou s'allongeant sur une corniche, se balançant au-dessus d'une porte «histoire de vous faire peur pour rire»... Chassez-le en claquant dans les mains, comme pour un petit animal qu'il est... Sauve-toi, Sing-Sing!

Sing-Sing nous quitte et en trois bonds va rejoindre une sorte de niche rembourrée, qui tient de la corbeille et de la guérite où, sous des couvertures, il attend des ordres en méditant ses petites farces.

Christine a poussé une porte, nous traversons plusieurs salons aux incomparables boiseries, aux vieilles dorures, aux meubles garnis de housses laissant passer leurs pieds écaillés... Ah! glorieux passé! glorieux et intact passé! Mais pourquoi, tout à coup surgie, dans le cadre d'une porte au trumeau Louis XV, cette statue du Pendjab, cet hercule indien qui froidement nous salue en nous ouvrant, d'un geste auguste, la porte de la bibliothèque?

—Celui-ci, dit Christine, c'est Sangor, le premier valet de chambre du marquis, son domestique de confiance. Sangor le fait un peu à la divinité. Il a toujours l'air de sortir d'une conférence avec Bouddha... et il vous apporte un verre d'eau sucrée comme s'il vous faisait présent de tous les trésors de Golconde. Faire bien attention à lui... On le prendrait facilement pour une brute et je le crois très intelligent. On ne sait jamais s'il vous comprend, mais il vous devine! Avec cela, fort comme une cariatide!

—Mais il n'y a donc que des domestiques indiens, ici?

—Non, vous avez déjà vu le portier, il est Français. C'est le seul. La domesticité de la marquise est anglaise. Les gens du marquis sont indiens... Vous savez qu'il s'est marié là-bas en Hindoustan...

—Oui, je sais... Mais dites-moi, elle est prodigieuse cette bibliothèque, vous n'aviez rien exagéré.

—Je n'exagère jamais rien!...

Dans cette bibliothèque pâle, pâle, aux vieux bois effacés, aux moulures effritées derrière des treillis dédorés et légers comme les premiers enlacements d'une corbeille destinée au boudoir d'une coquette... il y avait là des milliers et des milliers de volumes dans leurs reliures centenaires... Sur les tables, sur les lutrins, je soupçonnai, du premier coup d'œil, des merveilles...

—Vous verrez! vous verrez! me dit Christine... il y a là des livres sans prix! des autographes rarissimes comme n'en possède pas l'Arsenal: tenez, dans ce coffret fleurdelisé, voici le livre d'heures de Blanche de Castille qu'elle légua à son petit saint de fils... Lisez: «C'est le psautier de Monseigneur Loys, lequel fut à sa mère»; il provient des trésors dispersés de la Sainte-Chapelle; puis la bible de Charles V, portant de la main même du roi: «Ce livre à moy, roy de France»... et ce missel dont chaque feuille est encadrée d'une incomparable guirlande due au pinceau du «maître aux fleurs», ce grand artiste dont on ignore le nom... Ah! cher relieur d'art, mon voisin, quels trésors pour vous ici, quelles inspirations... Voici encore, dans ce coffret, la lettre d'amour de Henri IV embrassant «un mylion de fois» la marquise de Verneuil... Le marquis veut faire un recueil d'autographes s'il trouve un relieur digne de les réunir. Tenez-vous bien, monsieur Bénédict Masson.

J'étais transporté. Il n'y avait plus en moi que l'artiste... l'amoureux lui-même semblait avoir fui... quand, tout à coup, dans cette grande pièce pâle où glissait une lumière avare, je sentis que le drame (que j'avais oublié un instant) pénétrait avec cette figure de rêve, emmitouflée de fourrures blanches, qui s'acheminait vers nous... quel drame?... celui d'à côté que j'avais vu, en partie, se dérouler sous mes yeux?... celui d'ici que je ne connaissais pas encore?... Peut-être bien les deux à la fois.

Oui, quand je me rappelle cette première heure singulière, passée dans le vieil hôtel de Coulteray, ce qui domine en moi, c'est l'impression que l'un de ces drames pourrait peut-être un jour s'expliquer par l'autre, en tout cas qu'ils n'étaient pas étrangers l'un à l'autre... et que ce mur, bâti jadis pour séparer l'antique demeure, ne séparait plus rien du tout depuis que Christine en faisait si facilement le tour.

Qu'y avait-il de vrai dans tout ce qu'elle m'avait raconté le matin même? J'allais peut-être le savoir de la bouche de ce fantôme pâle qui s'avançait vers nous... c'était la marquise; je l'avais reconnue, bien qu'elle m'apparût encore plus exsangue que lorsque je l'avais vue pour la première fois. Son apparition me plongea immédiatement dans cette indéfinissable rêverie que nous cause une musique douce et triste, apportée à nos oreilles par une brise lointaine à travers un grand silence... quel souffle de l'au-delà soulevait cette fragile image? Autant Christine semblait la réalisation idéale de la vie, par sa ressemblance avec les plus suaves figures de la Renaissance italienne, autant le visage de la marquise avait un air de songe aux transparences si délicates qu'on eût craint de les profaner par l'examen. Je ne me lassais pas de regarder Christine, mais devant cette langoureuse lady, on ne pouvait que baisser les yeux par crainte de l'effleurer ou peut-être même par pitié... d'autant que cette forme fugitive était éclairée doucement par le triste flambeau d'un regard plein d'inquiétude et de douleur.

Je pus constater tout de suite que j'étais attendu, car Christine ne m'eut pas plus tôt présenté que la marquise me remercia presque avec effusion d'être venu, et assez hâtivement du reste, comme si elle eût craint d'être surprise... D'une voix qui rappelait le pépiement craintif d'un petit oiseau tombé du nid, elle me dit:

—Mlle Norbert nous a parlé de vous... Vous êtes le bienvenu... Le marquis a besoin d'un homme comme vous pour ses collections, auxquelles il attache un si grand prix... Figurez-vous que Mlle Norbert voulait nous quitter!... C'est si triste ici!... Elle prendra patience dans la compagnie d'un artiste comme vous!... Moi aussi, j'aime les livres... je viendrai vous voir de temps en temps. Je m'ennuie... si vous saviez comme je m'ennuie! Il faut me pardonner... J'ai été élevée aux Indes, n'est-ce pas? Il ne faut pas me quitter! Il ne faut pas me quitter!...

Là-dessus, elle s'en alla ou plutôt se sauva... disparut au bout de la pièce comme si elle passait à travers les murs, en répétant ces mots: «Il ne faut pas me quitter!»...

Christine ne m'avait donc pas menti. Et c'était peut-être moins pour le marquis que pour la marquise qu'elle restait, et par charité... si elle avait mené une véritable intrigue avec cet homme, elle ne m'en eût certes point averti!... elle murmura:

—Pauvre femme!

Nous restâmes un instant silencieux. À travers la vitre je regardais le jardin qui s'étendait derrière l'hôtel et qui me parut un peu négligé, ce qui n'était point pour me déplaire. L'été tout proche paraissait déjà en vainqueur dans le fouillis de verdure et la libre éclosion des fleurs... Je me tournai vers Christine:

—La santé de la marquise me paraît bien précaire.

Elle me répondit, en appuyant son front à la vitre:

—Cela dépend des jours. Parfois on la croirait près d'expirer... et puis, avec quelques bons jus de viande, elle reprend des forces... elle paraît normale alors!...

—Comment, normale?... Que voulez-vous dire?

—Rien... seulement je crois que la marquise a beaucoup d'imagination... Oui, il y a des jours où elle se croit plus malade qu'elle ne l'est... cela suffit pour qu'elle le devienne tout à fait...

Et, sans transition, Christine continua:

—Ah! monsieur Masson... je voulais vous dire une chose... Vous voyez cette petite porte là-bas, au fond du jardin... elle donne sur la rue que nous avons suivie pour venir jusqu'ici... Elle est à quelque cinquante mètres de chez vous... Il vous serait donc beaucoup plus commode de venir directement ici par cette porte et d'entrer par la porte de la bibliothèque qui donne sur le jardin que de faire le tour par la grande entrée, et d'avoir à attendre la bonne volonté du «suisse», comme on dit encore ici!... Je demanderai donc au marquis qu'il vous en donne la clef!

—Et vous croyez que le marquis la donnera à un inconnu?

D'abord, vous n'êtes pas un inconnu... et puis le marquis ne refusera pas cette clef, du moment que c'est moi qui la demande pour vous! Seulement, quand vous l'aurez, vous me la donnerez... à moi!

—À vous?

—Oui, à moi! Oh! n'ouvrez pas ces yeux étonnés... et qui attestent les plus méchantes pensées. Monsieur Bénédict Masson, si j'ai besoin de cette clef, ce n'est point pour venir ici en cachette, je vous prie de le croire... c'est pour m'enfuir, si c'est nécessaire!