Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

LA
MARQUISE DE BOUFFLERS
ET SON FILS
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS

DU MÊME AUTEUR

Le Duc et la Duchesse de Choiseul. Leur vie intime, leurs amis et leur temps. 8e édition. Un volume in-8o avec des gravures hors texte et un portrait en héliogravure 7fr.50
La Disgrâce du duc et de la duchesse de Choiseul. La vie à Chanteloup, le retour à Paris, la mort. 5e édition. Un volume in-8o avec gravures et portrait 7fr.50
Le Duc de Lauzun et la cour intime de Louis XV. 10e édition. Un vol. in-8o avec un portrait (Couronné par l'Académie française, prix Guizot.) 7fr.50
Le Duc de Lauzun et la cour de Marie-Antoinette. 7e édition. Un vol. in-8o (Couronné par l'Académie française, prix Guizot.) 7fr.50
Les Demoiselles de Verrières. Nouvelle édition. Un vol. in-16 avec deux portraits 3fr.50
L'Idylle d'un gouverneur. La Comtesse de Genlis et le Duc de Chartres. 2e édition. In-8o avec portrait 1fr.50
La Cour de Lunéville au dix-huitième siècle. 11e édition. Un volume in-8o avec une héliogravure 7fr.50
Les Dernières années de la Cour de Lunéville. Un volume in-8o avec une héliogravure 7fr.50
Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. (Épuisé.) 1 vol.
Trois mois à la cour de Frédéric. (Épuisé.) 1 vol.
Les Comédiens hors la loi. (Épuisé.) 1 vol.
La Duchesse de Choiseul. (Épuisé.) 1 vol.
Journal d'un étudiant pendant la Révolution. (Épuisé.) 1 vol.
L'Abbé F. Galiani. Correspondance. (En collaboration avec Lucien Perey.) Couronné par l'Académie française 2 vol.
La Jeunesse de Madame d'Épinay. (En collaboration avec Lucien Perey.) Couronné par l'Académie française 1 vol.
Les Dernières Années de Madame d'Épinay. (En collaboration avec Lucien Perey.) Couronné par l'Académie française 1 vol.
La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney. (En collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.

PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.—9352.

Héliogr. ChauvetImp. Eudes
Marie-Françoise-Catherine de Beauvau
Marquise de Boufflers 1711-1786
Miniature appartenant à Madame la Comtesse de Beaulaincourt
Plon-Nourrit & Cie Edit.

LA MARQUISE
DE BOUFFLERS
ET SON FILS
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
PAR
GASTON MAUGRAS


Avec un portrait en héliogravure


Neuvième édition

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e


1907
Tous droits réservés

Tous droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.

Published 10 April 1907.

Privilege of copyright in the United States
reserved under the Act approved March 3d 1903
by Plon-Nourrit et Cie.

[ I]

AVERTISSEMENT

Nous présentons aujourd'hui au public le troisième et dernier volume de l'ouvrage que nous avions entrepris de consacrer à Mme de Boufflers, à sa famille et à ses amis.

Au cours de notre récit nous avons été amené à faire une assez large place au roi Stanislas et à son entourage. A cette occasion on nous a reproché de ne pas avoir suffisamment rendu justice aux recherches, à la science, et aux importants travaux d'un certain nombre d'érudits lorrains.

En énumérant les ouvrages que nous avions consultés et en spécifiant que nous leur avions fait «de nombreux emprunts», nous pensions avoir indiqué de quelle ressource ils avaient été pour nous. Cependant, comme rien ne saurait être plus éloigné de nos intentions que de paraître diminuer les mérites de nos confrères, nous tenons à rendre de nouveau un loyal et légitime hommage à leurs travaux, si savants et si complets, et aux précieux documents et renseignements qu'ils nous ont fournis.

C'est ainsi que dans notre Cour de Lunéville au dix-huitième siècle, nous avons très largement utilisé le travail de M. Pierre Boyé: La Cour de Lunéville en 1748 et 1749, ou Voltaire chez le roi Stanislas. (Nancy, Crépin-Leblond, 1891, in-8o de 84 pages.)

Notre deuxième volume avait d'abord paru sous la rubrique: Dernières années du roi Stanislas. M. Pierre Boyé nous ayant fait observer qu'il était l'auteur d'une brochure intitulée les Derniers moments du roi Stanislas (Nancy, Lidot, 1898, in-8o de 48 pages), une modification de titre nous a paru s'imposer, d'autant plus que le roi Stanislas n'était nullement le héros de notre livre, et nous adoptâmes le titre: Dernières années de la cour de Lunéville. M. Pierre Boyé avait d'ailleurs déjà consacré au roi Stanislas et à son règne une série de douze ouvrages dont plusieurs ont été pour nous une très précieuse source de renseignements. C'est ainsi que Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne (Paris, Berger-Levrault, 1898, in-8o de 583 pages), nous a fourni les détails que nous donnons sur les projets de remariage du Roi, le rôle de la princesse Christine, les tentatives de Stanislas pour remonter sur le trône de Pologne.

Les lettres de Stanislas à sa fille, que nous avons transcrites, sont toutes tirées de l'édition de M. Boyé: Lettres inédites de Stanislas à Marie Leczinska (Paris, Berger-Levrault, 1901, in-8o de 178 pages). L'étude qui précède cette édition, les commentaires qui l'accompagnent, et les Derniers moments du roi Stanislas, du même auteur, nous ont également beaucoup servi pour retracer la vie et la mort du roi de Pologne. Enfin, antérieurement à nous, M. Boyé avait exposé les difficultés politiques en Lorraine dans une brochure spéciale: la Querelle des vingtièmes en Lorraine, l'exil et le retour de M. de Chateaufort (Nancy, 1906, in-8o de 31 pages), mais nous n'avons pas eu connaissance de cette brochure, parue quelques mois avant notre volume.

Après M. Meaume et avant nous, M. Druou a connu et utilisé la correspondance entre Tressan et Devaux dont la bibliothèque de Nancy possède des copies faites en 1888 par les soins de M. Meaume, sur les originaux de la collection Morrisson. M. Druou en a publié de nombreux fragments dans ses études sur le chevalier de Boufflers et le comte de Tressan. (Mémoires de l'Académie de Stanislas, années 1885 et 1889.)

Enfin, on nous a fait observer que les quelques lettres de la bibliothèque de Nancy, que nous avions citées comme inédites, avaient déjà été utilisées par les historiens lorrains. La lettre de Montesquieu à Solignac par exemple, citée en appendice, a fait le sujet d'une notice de M. Meaume (Mémoires de l'Académie de Stanislas, année 1888).

Le journal de Durival avait été à plusieurs reprises dépouillé par M. Pierre Boyé pour ses publications sur le dix-huitième siècle en Lorraine et par M. Christian Pfister pour ses travaux sur l'histoire de Nancy.

PRÉFACE

Avant de commencer le récit des dernières années de la marquise de Boufflers, nous avons le très agréable devoir d'expliquer à nos lecteurs comment les documents dont nous avons fait usage sont parvenus entre nos mains.

Toutes les lettres du chevalier de Boufflers à sa mère et à sa sœur, Mme de Boisgelin, nous ont été gracieusement offertes par M. le comte de Croze-Lemercier, qui bien souvent déjà nous a fait de précieuses communications et qui, cette fois encore, a mis à notre disposition, avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop le remercier, les riches documents qui sont entre ses mains.

Toute la correspondance de Mme Durival et du chevalier de Boufflers, toutes les lettres de Mme de Lenoncourt, de Cerutti, tous les papiers de Panpan nous ont été confiés par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel et le capitaine Noël, héritiers directs de Mme Durival[ [1].

Nous leur adressons nos plus chaleureux remerciements.

Nous remercions tout particulièrement M. le capitaine Noël qui a bien voulu nous guider et nous aider dans nos recherches; en lui exprimant ici notre bien vive reconnaissance, nous ne faisons que rendre justice aux grands services qu'il nous a rendus.

Toute la correspondance de Panpan avec Mme de Boufflers fait partie de notre collection d'autographes.

M. le prince de Beauvau, M. le marquis de Marmier, M. le capitaine de Conigliano, M. Le Brethon, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, nous ont à plusieurs reprises fourni de très précieux renseignements et nous les prions d'agréer l'expression de notre très sincère gratitude.

LA MARQUISE DE BOUFFLERS
ET SON FILS
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS[ [2]

CHAPITRE PREMIER
1766-1767

La Lorraine après la mort de Stanislas.—Départ des principaux personnages de la Cour.—Le maréchal de Bercheny, le comte de Tressan, l'abbé Porquet, la marquise de Lenoncourt, etc., quittent Lunéville.

Souvent, et c'est un des plus tristes côtés de la nature humaine, nous ne comprenons la place que certains êtres tenaient dans notre vie que lorsque nous les avons perdus. C'est seulement quand ils ne sont plus que nous songeons à rendre justice à leurs mérites. C'est alors seulement que nous comprenons combien ils nous étaient chers et à quel point ils contribuaient à notre bonheur.

Il en est souvent de même pour les peuples.

Ce n'est qu'après la mort de Stanislas que la Lorraine comprit ce qu'il avait fait pour la défendre, ce qu'elle devait à sa paternelle et sage administration, en un mot tout ce qu'elle perdait en lui.

La disparition du vieux Roi de la scène du monde fut pour les habitants des deux duchés un véritable désastre. On avait appelé l'acte de Cession de 1737 la première mort du pays. L'année 1766 fut la seconde, irrémédiable cette fois.

Du jour au lendemain la Lorraine perdit son autonomie. Nancy et Lunéville, du rang de petites et brillantes capitales, tombèrent au niveau de villes de province de deuxième ordre. L'animation, la gaieté, le luxe qu'apportait la présence de la Cour, les nombreux étrangers que son éclat et sa réputation attiraient sans cesse, tout disparut en un instant. Le commerce devint languissant; les habitants désolés virent non seulement tarir les sources de leur fortune, mais aussi disparaître tout ce qui faisait la gloire et le renom de leur petit pays. La vie s'éteignit peu à peu et bientôt régna partout une morne tristesse. On voyait croître l'herbe dans les cours de tous ces palais aujourd'hui abandonnés, naguère encore retentissants du bruit des fêtes et de la joie des courtisans.

La France, il faut l'avouer, ne fit rien pour adoucir la transition, s'attacher ces nouvelles provinces et leur faire oublier par des bienfaits la perte de leur indépendance. Louis XV, au contraire, avec une dureté et une sécheresse de cœur qu'on ne saurait juger trop sévèrement, s'efforça d'effacer brutalement toutes les traces du passé. Sa conduite fut du reste d'une si rare inconvenance qu'elle souleva une réprobation universelle. Il n'eut même pas la pudeur de conserver quelques années tous ces monuments, que son beau-père avait élevés avec tant de passion et d'amour, toutes ces œuvres charmantes qui avaient fait la joie de sa vie et qui rappelaient un règne bienfaisant et glorieux.

Il décida, il est vrai, qu'on conserverait le château de Lunéville, mais on le transforma en caserne et on logea des troupes dans ces appartements illustrés par la présence de Voltaire, de Mme du Châtelet, de Mme de Boufflers et de tant d'autres.

Le château de Commercy fut moins favorisé encore. C'est en vain que Stanislas, en le léguant à sa fille, avait bien spécifié qu'il l'avait créé pour elle, à son intention spéciale, qu'il désirait le lui voir habiter; Louis XV ne tint aucun compte de dernières volontés si respectables et il décida que le château serait abandonné[ [3].

La fontaine royale, le château d'eau, le pont d'eau, toutes les merveilles créées à grands frais par Stanislas subirent le même sort et elles ne tardèrent pas à s'effondrer misérablement.

Il en fut de même de toutes ces résidences champêtres, de toutes ces délicieuses retraites élevées par le Roi, soit pour son usage personnel, soit pour celui de ses courtisans: la Malgrange[ [4], Jolivet, Einville, Chanteheu, les chartreuses du parc de Lunéville, etc.[ [5], tout fut démoli et les matériaux mis en vente. On ne respecta même pas les chefs-d'œuvre dont le Roi avait orné toutes ces demeures; sculptures, peintures à l'huile et à fresque, bas-reliefs, boiseries, tout fut détruit sans pitié.

Quant aux bosquets, jardins, parcs, orangeries, cascades, pièces d'eau, serres, ménageries, qui entouraient ces différentes résidences, on les abandonna complètement.

Les habitants de Lunéville gémissaient sur cette destruction générale, mais personne ne la ressentait plus douloureusement que Panpan. L'ancien lecteur du Roi avait le cœur déchiré de voir disparaître peu à peu tout ce qu'il avait chanté, tout ce qui avait été sa vie, tout ce qui rappelait son bienfaiteur. Il exhalait ses plaintes dans ces termes touchants:

Quand je peignais ainsi ces brillantes merveilles,

Et que tu me prêtais d'indulgentes oreilles,

Grand Roi, qui t'aurait dit que tes vastes châteaux

Dureraient encore moins que mes faibles tableaux.

Quel œil eût pu percer dans cet avenir sombre?

Je lis encore ces vers. Tes palais ne sont plus.

Dans ta tombe enfouis, ils sont tous disparus.

Si leur magnificence a passé comme une ombre,

A jamais dans nos cœurs survivront tes vertus![ [6]

Stanislas, qui ne pouvait guère soupçonner l'usage que le légataire ferait de cette libéralité, avait naïvement légué à son gendre le mobilier de tous ses châteaux et maisons de plaisance.

Par un arrêté du 17 mars 1766, tout entier de sa propre main, Louis XV donna l'ordre de mettre en vente immédiatement tous les objets, quelsqu'ils fussent, qui garnissaient les habitations royales[ [7]. Les vieux amis de Stanislas eurent la douleur et l'indignation de voir vendre à l'encan, sur la place publique, et disperser au feu des enchères ces meubles magnifiques, ces véritables œuvres d'art qui avaient appartenu à leur maître vénéré.

Les appartements du château de Lunéville furent à moitié dévastés; les riches boiseries du cabinet du Roi disparurent; on les retrouva plus tard dans le grenier d'un village voisin où elles servaient de cloison[ [8].

La pauvre Marie Leczinska n'eut même pas le droit d'arracher aux enchères ces meubles familiers dont son père aimait à s'entourer et qui lui étaient doublement précieux par les souvenirs qui s'y rattachaient. Elle eut seulement la permission de sauver du désastre les portraits qui se trouvaient dans les appartements du feu Roi[ [9].

Ce ne furent pas seulement les œuvres éphémères de Stanislas qui disparurent avec lui, la société charmante qu'il avait su très habilement grouper et qui faisait tout l'agrément de sa Cour ne lui survécut pas un seul jour. Tout naturellement, en effet, et par la force même des choses, cette société dont il était le lien nécessaire, indispensable, se dispersa presque immédiatement.

Sur l'ordre de Louis XV, tous les courtisans qui habitaient le château, et ils étaient légion, durent abandonner leurs appartements. Ce fut le signal de la débâcle. Quelle raison de rester à Lunéville, quand il n'y avait plus de Cour, qu'on n'avait plus ni logement, ni charges, ni bénéfices d'aucune sorte.

Chacun agit donc suivant sa fantaisie ou les nécessités de sa situation; les uns, ceux qui avaient des fonctions à la cour de France ou l'espoir d'en obtenir, prirent la route de Versailles, les autres retournèrent dans leurs châteaux faire des économies et méditer sur l'instabilité des choses de ce monde.

Dans le petit cercle intime du Roi et de la favorite, le seul dont nous ayons à nous occuper, le plus empressé à quitter la Lorraine après la mort du Roi, fut le maréchal de Bercheny; son ami disparu, rien ne retenait plus le vieux guerrier à Lunéville. Il partit aussitôt avec toute sa famille pour la terre de Luzancy, qu'il aimait passionnément, et qu'il n'avait quittée qu'à regret pour les splendeurs de la cour de Lorraine. Il entraîna avec lui un des plus fidèles serviteurs de Stanislas, le comte de Tressan.

La mort de son bienfaiteur avait été de toutes façons pour Tressan une véritable catastrophe. Non seulement son cœur était douloureusement affecté par la perte d'un ami très sûr et très aimé, mais il perdait encore avec lui tous les bénéfices de sa situation, logement, entretien, équipages, émoluments. Pour comble de disgrâce, Stanislas ne l'avait honoré dans son testament d'aucune faveur particulière[ [10].

Sans ressource et dans une situation financière qui s'aggravait chaque jour, qu'allaient devenir Tressan et les siens?

Non seulement il fallait vivre, mais il fallait encore payer les dettes qui avaient été accumulées depuis des années. Harcelé par ses créanciers et ne sachant comment subvenir à l'existence de sa famille, le grand maréchal ne vit d'autre ressource que de quitter la Lorraine et d'aller chercher à la campagne un asile modeste où il pût achever l'éducation de ses enfants.

Autrefois une pareille détermination lui aurait déchiré le cœur et il n'aurait pu s'y résigner; quitter Mme de Boufflers eût été au-dessus de ses forces. Mais les temps étaient bien changés. Les rigueurs persistantes de la marquise avaient fini, l'âge aussi aidant, par triompher de la passion du vieux comte, et il envisageait maintenant avec calme une séparation que les circonstances lui imposaient impérieusement.

Mis au courant des projets de retraite du grand maréchal, M. de Bercheny pensa que le voisinage d'un homme agréable et lettré serait une précieuse ressource dans sa solitude et il chercha à l'attirer près de lui. Il y avait non loin de Luzancy, sur les bords de la Marne, un petit village, Nogent-l'Artaud, où il était facile de se loger à peu de frais. M. de Bercheny l'indiqua à Tressan. Ce dernier trouva le conseil judicieux, et bientôt il achetait à Nogent, pour 10,000 livres, une maison convenable avec de beaux jardins. Elle avait appartenu autrefois à M. Poisson, avant la singulière fortune de Mme de Pompadour.

Quelque pénible que lui fût le sacrifice, le comte, avant de s'éloigner, se décida à faire dans sa maison les réformes nécessaires. Il vendit sa bibliothèque et sa belle collection d'histoire naturelle à la margrave de Bade, il se défit de ses chevaux, de ses équipages, d'une partie de son mobilier; enfin il se réduisit à un seul valet de chambre[ [11].

Voltaire, qu'il avait mis au courant de ses projets, les approuvait fort:

«Vous comptez donc aller vivre en philosophe à la campagne, lui écrivait-il? Je souhaite que ce goût vous dure comme à moi. Ce n'est que dans la retraite qu'on peut méditer à son aise.»

Mais si le philosophe félicitait Tressan de sa détermination, il s'attendrissait sur le sort de Panpan, qui allait être privé de son meilleur ami, et il ajoutait gracieusement:

«Je n'oublierai jamais mon cher Panpan, c'est une âme digne de la vôtre. Que fera-t-il quand vous ne serez plus en Lorraine? Toute la Cour de votre bon roi va s'éparpiller et la Lorraine ne sera plus qu'une province. On commençait à penser; ces belles semences ne produiront plus rien; c'est vers la Marne qu'il faudra voyager... Notre lac de Genève fait bien des compliments à la Marne.

«Adieu, monsieur, conservez-moi des bontés qui sont la consolation de ma vieillesse.»

Tressan dit donc adieu à Mme de Boufflers, à Panpan, à tous ses amis, et il quitta sans esprit de retour cette Lorraine où il vivait depuis seize ans, où il avait éprouvé bien des joies, mais aussi les plus cruels tourments de l'amour malheureux.

Il vécut paisiblement pendant quelques années dans sa modeste demeure de Nogent-l'Artaud, voisinant avec le maréchal de Bercheny, faisant l'éducation de ses quatre enfants qu'il aimait tendrement, et trouvant des consolations à son isolement dans les travaux littéraires et dans la culture de son petit jardin. C'est là qu'il commença à composer ces romans de chevalerie qui bientôt le passionnèrent et l'occupèrent jusqu'à son dernier jour[ [12].

MM. de Bercheny et Tressan ne furent pas seuls à quitter la Lorraine. L'aumônier du Roi, cet ineffable abbé Porquet, qui avec tant de succès avait consacré ses soins à l'éducation du chevalier de Boufflers, imita bientôt leur exemple. Que lui restait-il à faire à Lunéville, maintenant que son royal pénitent n'avait plus besoin, et pour cause, de ses services? Vivre paisible et ignoré dans un petit cercle de vieux amis, végéter misérablement dans une cité morte, n'était pas du tout le fait du correct et séduisant Porquet. N'aimait-il pas toujours passionnément les spectacles, les fêtes, les plaisirs? N'était-il pas vraiment trop jeune encore pour renoncer aux joies de ce monde? Et où pouvait-il être mieux que dans la capitale pour satisfaire ses goûts mondains.

L'abbé dit donc un éternel adieu à la Lorraine et il partit pour Paris. Il n'y avait pas de situation, mais il comptait sur sa réputation, et puis il était bien convaincu que ses amis, et en particulier son ancien élève, l'aideraient à en trouver une.

En attendant, il se lança dans la société littéraire et galante de l'époque, fréquenta les philosophes et les comédiennes, en particulier Mlle Quinault, à laquelle Panpan l'avait recommandé, publia des vers dans l'Almanach des Muses, etc., etc.; bref il fit tout au monde, hors ce qui concernait son état.

Panpan avait eu le cœur serré en voyant s'éloigner cet ami si cher et cependant il rimait encore en l'honneur de l'ingrat qui l'abandonnait. Il lui adressait bientôt cette plaintive élégie où il rappelait les joies du passé qui lui rendaient plus cruelles encore les tristesses du présent:

O toi, dont la probité pure,

Le cœur dans le bien affermi,

Plus que l'heureux talent dont t'orna la nature

Pour jamais m'ont fait ton ami,

Gentil docteur que le Permesse

Plus que la Sorbonne illustra,

Toi, qui dis moins souvent la messe

Que tu ne vas à l'Opéra,

Te voilà donc fixé sur les bords de la Seine!

Jadis, aux plaisirs de Paris,

Je t'ai vu préférer nos plaisirs de Lorraine.

Dans ces lieux autrefois de Boufflers si chéris,

Aujourd'hui mon petit domaine,

Je t'ai vu rassembler les muses et les ris;

Dans mon balustre étoit la tribune aux harangues;

Là pour ton chevalier tu fis ces vers charmants

Ces vers auxquels toutes nos langues

Donnoient plus d'applaudissements

Qu'ils n'exigeaient de révérences[ [13].

Autres temps, autres jouissances...

Mais quels moments vaudront ces fortunés moments?[ [14]

La marquise de Lenoncourt, une des plus spirituelles femmes de la Cour, une des grandes amies de Panpan et de Mme de Boufflers, n'avait pas d'abord suivi l'exemple général. En dépit des ordres de Louis XV, elle avait continué à résider dans l'appartement qu'elle occupait au château, mais bientôt la solitude qui régnait dans cette vaste demeure, la tristesse qui pesait sur les bosquets du parc, assombrirent le moral de la marquise et elle fut prise de la nostalgie du bruit et du mouvement; puis elle était affligée d'un mari détestable «dont elle rougissait et dont elle avait peur». Stanislas la protégeait contre les entreprises de ce «gros monsieur», ainsi qu'elle appelait son époux. Mais le Roi n'étant plus là pour la défendre, elle ne se crut pas en sûreté à Lunéville et elle prit prétexte de son isolement pour quitter la Lorraine et chercher un refuge sur les bords de la Seine.

Panpan, désolé de voir le vide se faire chaque jour plus grand autour de lui, écrivait à sa chère marquise:

A Mme la marquise de Lenoncourt.

Quand nous l'avons perdu ce Platon couronné,

Au bonheur des Lorrains ce sage destiné,

J'ai cru que dans ces lieux, de sa Cour éplorée,

Il resteroit du moins quelque illustre débris.

Tout a fui son tombeau, tout a fui vers Paris!

Seule dans son palais, vous m'étiez demeurée;

Je comptois, comme à lui, vous y faire ma cour,

Objet de tout mon culte, illustre Lenoncourt;

Vous m'auriez tenu lieu de sa tête sacrée.

De sa présence auguste autrefois honorée,

Ma chartreuse lui dut ses embellissements,

Et d'arbres, et de fleurs, par ses ordres parée,

Fut le théâtre heureux de nos amusements.

Vous y suiviez Boufflers, quand, des jeux entourée,

Boufflers y rassembloit l'esprit, et tous les goûts.

Ils s'y seroient encor rassemblés près de vous!

Mais de ces tristes lieux, pour jamais exilées,

Les grâces avec elle, avec vous envolées,

Ont privé mes jardins de leurs plus chers appas;

Hélas! je n'y vois plus l'empreinte de vos pas

Sur le sable de mes allées![ [15].

Ainsi Panpan voyait avec terreur s'éloigner peu à peu tous ses amis, tous ceux qu'il avait aimés, qui avaient été les compagnons de sa vie, qui lui rappelaient les joies des années heureuses. Bientôt il allait se trouver seul, n'ayant plus d'autre distraction que de cultiver les fleurs de son jardin, les fruits de son verger. Pour comble d'infortune il restait dans une situation fort modeste, ayant à peine de quoi vivre. C'était le moment ou jamais de faire appel à cette philosophie dont il avait lui-même si souvent vanté les bienfaisants effets.

Dans sa détresse profonde, le pauvre Panpan avait-il au moins l'espoir de conserver celle qu'il aimait par-dessus toutes choses, sa bienfaitrice, la marquise de Boufflers? Si elle lui restait, c'était encore le bonheur.

Hélas! la marquise, elle aussi, songeait à s'éloigner. Douloureusement affectée par la mort de ce vieillard pour lequel elle éprouvait une ancienne et sérieuse affection, chassée de ce château où elle régnait depuis tant d'années, elle se trouvait dans la situation la plus pénible. En perdant le Roi, elle avait tout perdu, honneurs, privilèges, situation, et comme elle s'était toujours montrée pour elle-même d'un grand désintéressement, elle restait sans la moindre fortune. Tout son patrimoine avait été follement dissipé au jeu, et elle n'avait plus pour vivre qu'une maigre pension de 18,000 livres sur le trésor royal.

Le séjour de Lunéville lui était devenu odieux. Elle aussi voulait fuir ces lieux désolés, et elle parlait d'aller s'établir momentanément dans la capitale, près de son frère de Beauvau et de sa sœur de Mirepoix qu'elle aimait beaucoup, et qui y occupaient à la Cour comme dans la société une grande situation.

A la nouvelle d'un départ prochain, Panpan jetait les hauts cris. Une fois entraînée dans la vie de Paris, ne serait-elle pas subjuguée par les succès qu'elle y obtiendrait? N'allait-elle pas oublier son vieil ami? Reviendrait-elle jamais en Lorraine? Ainsi parlait Panpan avec sa connaissance de la nature humaine, et son cœur se serrait à la pensée qu'il ne reverrait peut-être plus celle qui avait été l'idole de sa vie.

Pendant l'automne de 1766, alors que Mme de Boufflers était encore hésitante, son frère de Beauvau lui écrivit qu'il allait venir avec la princesse passer quelques jours en Lorraine pour régler plusieurs affaires urgentes, et que de là il se rendrait dans son gouvernement du Languedoc où il aurait à séjourner plusieurs mois; il pressait instamment sa sœur de faire le voyage avec eux.

Mme de Boufflers ne cherchait qu'une occasion d'échapper à ses tristes souvenirs. Elle estima qu'un voyage dans d'aussi agréables conditions serait pour elle une précieuse distraction. Puis un changement de milieu, d'horizons, d'habitudes n'était-il pas le meilleur moyen pour elle de se ressaisir. Elle verrait ensuite à réorganiser sa vie et à prendre des résolutions définitives.

Elle écrivit donc à son frère qu'elle acceptait sa proposition avec reconnaissance et qu'elle se tenait prête à partir au premier signal.

CHAPITRE II
1766-1767

Départ de Mme de Boufflers pour le Languedoc.—Son séjour à Toulouse.—Correspondance avec Voltaire.—Mme de Boufflers à Paris.—Elle va prendre les eaux de Plombières.—Projets de voyage en Suisse.

Nous avons dit, dans les premiers volumes de cet ouvrage, ce qu'était le prince de Beauvau, ses rares qualités, sa droiture, sa loyauté, ses aptitudes militaires; nous n'y reviendrons pas. Personne plus que lui ne jouissait de l'estime et de la considération générales.

Nous avons raconté comment il avait perdu sa femme presque subitement en 1763 et comment, après un deuil de pure convenance, il avait épousé Mme de Clermont qu'il aimait depuis fort longtemps[ [16]. Cette seconde union, qui réalisait ses vœux les plus chers, tourna à miracle. Jamais on ne vit ménage plus tendrement uni, plus parfaitement heureux. Il fut à la fois, par sa rareté même, la gloire et l'étonnement du dix-huitième siècle.

La nouvelle princesse de Beauvau, fort bien de sa personne, était en outre une femme de haute distinction. Elle avait un charme infini, un naturel simple, un ton excellent, une «sensibilité vraie, bonne, continuelle».

«Je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel de caractère plus aimable, ni plus accompli que le sien, écrit Marmontel. C'est bien elle qu'on peut appeler justement et sans ironie «la femme qui a toujours raison». Mais la justesse, la netteté, la clarté inaltérable de son esprit est accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de modestie et de grâce qu'elle nous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur nous.»

Mme du Deffant était moins élogieuse, mais peut-être plus exacte, quand elle écrivait:

«Je doute que l'amour-propre de Mme de Beauvau lui cause jamais le plus petit chagrin. Cet amour-propre est cuirassé. Elle ne respire que gloire et hommage, elle vit de nectar et d'ambroisie, ne respire que l'encens. Elle dédaigne trop ceux qui ne l'adorent pas pour pouvoir jamais être offensée de leur indifférence. Elle est parfaitement heureuse, elle doit son bonheur à son caractère, et comme il est très bon, il lui attire l'estime de ceux qui la connaissent[ [17]

La princesse avait une manière d'aimer son mari, simple et touchante. Elle ne songeait qu'à le faire valoir et à s'effacer elle-même. A l'entendre, c'était toujours à M. de Beauvau qu'on devait rapporter tout le bien qu'on louait en elle.

Malgré toutes ses qualités, peut-être même en raison de ses qualités, Mme de Beauvau passait pour dominatrice et on lui reprochait «une personnalité intolérable»; il est certain qu'elle avait pris sur son entourage, et en particulier sur son mari, un empire presque absolu. Aussi Mme du Deffant, rarement bienveillante, l'avait-elle surnommée ironiquement la dominante des dominations. Elle désignait encore volontiers ces heureux époux sous le nom de la dominante et le soumis.

Quand les Beauvau eurent réglé leurs affaires d'intérêt en Lorraine, Mme de Boufflers dit adieu au pauvre Panpan désolé et elle partit avec eux pour Lyon. Ils y restèrent quelques jours, puis, de là, ils gagnèrent à petites journées Arles, où ils visitèrent l'amphithéâtre, les thermes, le palais de Constantin, Saint-Trophime, Saint-Honnorat, etc. Mme de Boufflers, très éprise du passé, ne se lassait pas d'admirer toutes ces merveilles des temps anciens. A Nîmes, elle s'extasia devant la maison carrée, les arènes, le temple de Diane, le pont du Gard, etc. Enfin ils arrivèrent à Toulouse, capitale du Languedoc.

M. de Beauvau était très aimé dans son gouvernement, il y faisait preuve d'une indépendance d'esprit et d'une largeur d'idées fort rares à son époque. Quand il avait été nommé en 1764, son premier soin avait été de secourir de malheureuses familles protestantes qu'on persécutait à cause de leur foi et qui gémissaient dans les prisons depuis des années. Sa généreuse conduite faillit même lui attirer une disgrâce complète, mais rien ne put la lui faire modifier. Il répondait très noblement à des menaces réitérées: «Le Roi est le maître de m'ôter le commandement qu'il m'a confié, mais non de m'empêcher d'en remplir les devoirs selon ma conscience et mon honneur.»

A peine Mme de Boufflers était-elle installée dans la capitale du Languedoc et jouissait-elle avec délices d'une vie toute nouvelle pour elle, qu'elle reçut de Voltaire une lettre pressante.

Le vieux philosophe la suppliait d'obtenir du gouverneur qu'il fit nommer premier capitoul M. de Sudre, l'avocat qui avait défendu Calas, celui qui «seul avait protégé l'innocence lorsque tout le monde l'abandonnait et la calomniait».

«Vous allez en Languedoc, lui disait Voltaire, votre premier plaisir sera d'y faire du bien. Je vous propose une action digne de vous et dont tous les honnêtes gens de France vous auront obligation... J'attends tout d'un cœur comme le vôtre»; et il l'assurait que «si son âge et les maladies le lui avaient permis,» il serait sûrement venu lui faire sa cour quand elle était passée par Lyon.

Pais il lui racontait plaisamment toutes les infortunes qui l'accablaient dans sa très belle et très détestable vallée, où il ne lui manquait que «l'agrément de la peste».

Le 21 janvier il lui écrivait encore:

«Ferney, 21 janvier 1767.

«Madame, non seulement je voudrais faire ma cour à Mme la princesse de Beauvau, mais assurément je voudrais venir à sa suite me mettre à vos pieds dans les beaux climats où vous êtes; et croyez que ce n'est pas pour le climat, c'est pour vous, s'il vous plaît, madame.

«M. le chevalier de Boufflers, qui a ragaillardi mes vieux jours, sait que je ne voulais pas les finir sans avoir eu la consolation de passer avec vous quelques moments. Il est fort difficile actuellement que j'aie cet honneur: trente pieds de neige sur nos montagnes, dix dans nos plaines, des rhumatismes, des soldats et de la misère forment la belle situation où je me trouve. Nous faisons la guerre à Genève, il vaudrait mieux la faire aux loups qui viennent manger les petits garçons. Nous avons bloqué Genève, de façon que cette ville est dans la plus grande abondance et nous dans la plus effroyable disette.

«Pour moi, quoique je n'aie plus de dents, je me rendrai à discrétion à quiconque voudra me fournir des poulardes.

«J'ai fait bâtir un assez joli château et je compte y mettre le feu incessamment pour me chauffer.

«J'ajoute à tous les avantages dont je jouis que je suis borgne et presque aveugle, grâce à nos montagnes de neige et de glace.

«Promenez-vous, madame, sous des berceaux d'oliviers et d'orangers, et je pardonnerai tout à la nature.» «P.S.—Je ne sais sur quel horizon est actuellement M. le chevalier de Boufflers, mais quelque part où il soit, il n'y aura jamais rien de plus singulier ni de plus aimable que lui[ [18]

Malheureusement, si la recommandation de Voltaire auprès de la marquise de Boufflers et de M. de Beauvau était puissante, celle du prince auprès de M. de Saint-Florentin avait moins de crédit, et le protégé du philosophe ne fut pas nommé.

Voltaire n'en remercie pas moins très aimablement sa correspondante de sa bonne volonté et de l'appui qu'elle lui a prêté. Il termine par ces mots pleins de grâce:

«Je ne sais, madame, si vous allez à la Cour ou à la ville, mais en quelque lieu que vous soyez, vous ferez les délices de tous ceux qui seront assez heureux pour vivre avec vous. Cette consolation m'a toujours été enlevée. Votre souvenir peut seul consoler le plus respectueux et le plus attaché de vos serviteurs.

«V.»

Peu de jours après, nouvelle lettre du patriarche au sujet d'un libraire de Nancy, Leclerc, soupçonné de répandre des livres interdits. Pour couper court à sa propagande, on l'avait prudemment jeté à la Bastille. Voltaire indigné accuse, bien entendu, la Compagnie de Jésus de ce nouveau méfait. Il écrit «pénétré de douleurs»: «Faut-il donc que les Jésuites aient encore le pouvoir de nuire et qu'il reste du venin mortel dans les tronçons de cette vipère écrasée.» Il supplie la marquise d'agir en faveur d'un infortuné. «Rien ne rafraîchit le sang, comme de secourir les malheureux», lui dit-il pour l'encourager.

Après un assez long séjour en Languedoc, Mme de Boufflers et ses compagnons reprirent la route de la capitale. Ils ramenaient avec eux, en l'entourant de soins empressés, une petite chienne barbette destinée à l'amusement de Mme du Deffant. Cet animal fit en effet le bonheur de la vieille aveugle: «Elle n'est pas trop jolie, disait-elle, mais elle m'aime, cela me suffit.»

La marquise resta peu de temps à Paris, car elle avait des affaires urgentes à régler en Lorraine, mais la séparation allait être de courte durée; les Beauvau comptaient faire une saison à Plombières au mois de juillet et il était convenu que Mme de Boufflers les rejoindrait dans la célèbre ville d'eaux dès qu'ils y seraient installés.

La marquise passe donc quelques semaines à Nancy et à Lunéville en compagnie du cher Panpan, puis, vers le milieu de juillet, elle se rend à Plombières où elle a le plaisir de retrouver ses parents et sa fille, Mme de Boisgelin.

En 1767 la société réunie à Plombières est des plus brillantes et une foule élégante se presse sous les ombrages du parc. Rarement l'on a vu pareille affluence, et c'est à croire que la cour de Versailles s'est transportée sur les bords de l'Agron. Les hôtels, les maisons particulières regorgent de baigneurs. Comme de nos jours, l'on publie religieusement chaque semaine la liste des étrangers, avec l'indication des demeures qu'ils occupent.

M. de la Galaizière et l'abbé de Lentillac sont à l'hôtel des Dames, la marquise de la Tour du Pin et la duchesse de Luynes à l'Ange, le chevalier de la Ferronnays à la Fleur de Lys, la duchesse de Nivernais et son confesseur à Saint-Blaize, l'abbé comte de Saintignon à la Croix-rouge, etc.

Les principaux baigneurs sont le marquis et la marquise de Clermont-Gallerande, le comte et la comtesse de Belzunce, le prince et la princesse de Montmorency, la duchesse de Cossé, la marquise d'Avaray, la vicomtesse de Laval, les comtesses de Taxis, de Montalembert, de Sabran, de Bercheny, de Rastignac, le prince de Bauffremont, les marquis de Saint-Aubin, d'Autichamp, les chevaliers de la Bourdonnais, de Beauteville, le baron d'Holbach, etc., etc.

Les malades mènent une vie des plus gaies. Entre les exercices obligatoires du traitement, ils se retrouvent sans cesse et ils imaginent mille occupations pour se distraire. Les uns, les moins valides, ceux auxquels les médecins prescrivent le repos, se réunissent pour jouer à cavagnole, à la comète, faire de la musique; les autres organisent des déjeuners champêtres aux environs, à Remiremont, au Val d'Ajol, etc. Le pays est superbe, on le parcourt à pied, à cheval, en voiture. Chaque jour il y a thé ou café chez l'une ou l'autre grande dame; chaque soir, bal et souper. Enfin la vie est charmante, on n'a pas un instant d'ennui, et dans cette fréquentation continuelle l'amour trouve aisément son compte.

Une des grandes distractions de cette société est d'aller visiter un célèbre thaumaturge du Val d'Ajol. Il s'appelle Dumont et on l'a surnommé le médecin de la montagne. Quant à lui, il prend modestement le titre de chirurgien renoueur de S. A. R. Mgr le comte de Provence[ [19]. Il a obtenu quelques guérisons qu'on regarde comme miraculeuses et qui lui ont valu une réputation considérable. Aussi presque tous les baigneurs, à la grande indignation des Esculapes de la localité, vont-ils le consulter[ [20].

La colère des médecins était si violente que l'infortuné rebouteur craignait toujours d'être assassiné par ses confrères patentés et il n'osait sortir de chez lui sans être accompagné d'un homme de la maréchaussée[ [21].

Nous ne savons si la santé des malades se trouvait bien de cette existence agitée, mais ce qui est certain, c'est que leur moral s'en accommodait fort.

L'usage, nous l'avons dit, était de saigner les baigneurs dès leur arrivée, pour les mieux préparer à l'action des eaux. Mme de Boufflers, son frère, la princesse, Mme de Boisgelin, se soumirent docilement à cette fâcheuse obligation, puis ils commencèrent leur traitement, mais sans s'astreindre à un régime trop sévère. Ils fréquentaient la société, où ils avaient retrouvé un grand nombre de leurs amis, et ils faisaient de nombreuses excursions dans les environs, si bien que le temps se passait rapidement et agréablement.

Depuis un an bientôt qu'elle voyage et vit avec son frère et sa belle-sœur, Mme de Boufflers a ressenti les bienfaisants effets d'une société aimable et d'une distraction sans cesse renouvelée; elle a retrouvé son équilibre physique et moral, et les tristes événements de l'année 1766 ne sont déjà plus pour elle que de lointains souvenirs.

Mais elle a pris goût à cette existence errante, et maintenant elle redoute le moment où il lui faudra enfin se résigner à une solitude qu'elle n'a jamais connue. Dans l'espoir d'éloigner encore le terme fatal, elle imagine de faire, aussitôt sa cure terminée, un nouveau déplacement et des plus séduisants.

Depuis longtemps elle caressait l'idée d'aller rendre visite à l'ermite du mont Jura, à ce prestigieux Voltaire dont elle avait gardé si délicieux souvenir, et qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit ans, depuis les années éblouissantes de 1748 et de 1749. Le séjour que son fils avait fait près du philosophe en 1764, les récits émerveillés du jeune homme avaient redoublé le désir de Mme de Boufflers d'aller revoir son vieil ami. La récente correspondance qu'elle venait d'entretenir avec lui lui inspira l'idée, une fois sa cure achevée, de faire un voyage en Suisse et de le terminer par un séjour chez le philosophe.

Comme en voyage il est plus agréable d'être en nombreuse société, elle décide d'entraîner avec elle son frère et sa belle-sœur qui ne demandent pas mieux; sa fille, Mme de Boisgelin; sa grande amie, Mme Durival; et enfin le cher et indispensable Panpan, qui, lui aussi, veut revoir son ami Voltaire. Ainsi la fête sera complète, la marquise ne laissera pas de regrets derrière elle et l'on ne s'ennuiera pas en aussi aimable compagnie.

En attendant, Mme de Boufflers consulte des cartes, prépare des itinéraires, et, comme si elle allait à la découverte de pays inconnus, elle interroge anxieusement ceux de ses amis qui connaissent la Suisse, sur l'état des chemins, les difficultés de la route, les ressources du pays, les auberges, etc., etc.

C'est à Panpan qui est resté à Lunéville que la marquise fait part de ses projets, projets qui ont pour lui un intérêt tout particulier, puisqu'il est arrêté, décidé qu'il sera du voyage. En même temps elle lui raconte les menus incidents de la vie de Plombières:

«Plombières, 30 juillet 1767.

«Mon cher Veau,

«Je suis bien étonnée de ne vous avoir pas encore écrit, car je n'ai pas encore cessé de penser à vous, malgré la foule qui m'environne. Il y a prodigieusement de monde ici, et comme je passe à peu près la journée chez Mme de Beauvau, je vois tout.

«Il n'y a que Mme de Gimel et moi dans notre maison; aussi y suis-je fort bien. Le pauvre prince qui était mal, et sans se plaindre, part demain matin, ce qui m'afflige fort.

«M. de Beauvau pense toujours au voyage de Genève. Quoi qu'il en soit je partirai vers le 8 ou le 10 août, et je vous attendrai autant qu'il vous plaira.

«La duchesse de Cossé arrive de Ferney. Elle a parcouru toute la Suisse. Vous croyez bien que je lui ai un peu parlé des chemins; elle dit, comme les autres, qu'ils sont plus beaux que partout ailleurs et que Voltaire est plus aimable et surtout plus poli que jamais.

«Nous voyons beaucoup ici le baron d'Holbach et M. de Tolosan. Le premier est un bien bon homme, et a, dit-on, beaucoup de connaissances; mais le second est parfaitement bon et parfaitement aimable.

«L'abbé de Mitri et sa sœur sont arrivées avant-hier, ce qui m'a fait faire une partie de trictrac à tourner, avec M. de Vaugrave. C'est la seule depuis que je suis ici et je n'y ai point du tout pensé, mais toujours à vous, mon bon Veau.»

Quelques jours après nouvelle lettre[ [22].

«Plombières, 3 août 1767.

«Mais, mon cher Veau, la tête te tourne donc?

«Mme la duchesse de Cossé a passé ici il y a quatre jours en revenant de Ferney. Tout le monde lui a fait des questions sur son voyage. On s'étonnait qu'une personne aussi délicate et qui a peur de tout, ait pu faire un voyage aussi considérable, car elle a été partout, hors dans les mauvais chemins, sur lesquels je l'ai questionnée à mon tour, en lui disant que j'étais sur le point de faire ce voyage, mais que j'étais retenue par la peur des précipices; qu'on m'avait bien dit qu'il n'y avait rien à craindre, parce que les chemins étaient fort larges, mais que j'en craignais même la vue. Elle m'a dit à cela qu'elle était tout de même et qu'elle avait une autre raison d'éviter jusqu'à l'apparence des dangers, ayant avec elle sa fille unique dont la délicatesse l'obligeait aux plus grands ménagements. Comme tu es mon fils unique, je ne saurais mieux faire que de te traiter comme Mlle de Cossé.

«Il faut vous dire encore que la duchesse m'a dit qu'il ne fallait pas aller voir le médecin de la montagne quoique tout le monde y fut; qu'elle n'avait pas osé l'entreprendre, quoique ce fût un des objets de son voyage.

«J'écris au prince pour qu'il m'envoie des chevaux avec lesquels j'irai le 15 à Fléville, où j'attendrai qu'il vous plaise de venir avec Mme Durival, pour que nous allions tous ensemble chez Voltaire.

«Sur quoi je prie Dieu de vous tenir en paix.»

P. S. (de la main de Mme de Boisgelin).

«Bonjour, mon charmant Veau. Je t'aime de toute mon âme de cochon.

«J'ai bien peur aussi des chemins de la Suisse, mais malgré cela il faut bien marcher. Pourtant il me semble que nous ne sommes pas encore prêtes à partir.

«Adieu, mon Veau, écris-moi, mais je te prie d'écrire un peu lisiblement.

«Mes compliments à Marianne[ [23]».

Mme de Boisgelin avait vu juste, et c'est elle qui finit par avoir raison. En dépit de tous les projets et de préparatifs déjà très avancés, Mme de Boufflers dut, au dernier moment, renoncer à son voyage pour des raisons de santé assez sérieuses. Ce ne fut pas sans de très vifs regrets.

Après la saison de Plombières, la marquise revint passer quelque temps à Lunéville, puis elle dit adieu à ses amis de Lorraine et elle partit pour Paris où elle avait décidé de séjourner tout l'hiver. Peu après son arrivée, c'est-à-dire en décembre 1767, elle écrivait à Panpan une longue lettre où elle lui confiait la grande douleur qui venait de la frapper. Bien que nous n'ayons pu reconstituer les événements auxquels elle fait allusion en termes si pathétiques, nous citons sa lettre en entier. Elle s'y montre, en effet, sous un jour tout nouveau pour nous, et elle manifeste une tendresse de cœur et une sensibilité à laquelle elle ne nous a pas habitués:

«Paris, 6 décembre 1767.

«Ah! mon Veau, que les plaisirs sont légers et courts, et que les chagrins sont longs et lourds! Mimie, ma chère Mimie, l'enfant de mon cœur, l'objet de mes affections, je l'ai mariée, à qui? à un bourreau de trois femmes au moins, avant elle, et vraisemblablement de quatre. Pendant deux mois de publicité, c'était le meilleur et le plus honnête homme du monde. Quatre jours après son mariage, c'était véritablement un monstre.

«La malheureuse m'a tout caché jusqu'au jour de son départ pour Fontainebleau où elle devait rester quatre jours, aller de là à Bordeaux pour s'embarquer. Elle m'a caché les traitements qu'elle éprouvait, à moi, à sa mère, et à tout le monde, et tout ce qu'on venait lui dire de lui. Enfin, elle me disait qu'elle était heureuse et rien ne paraissait à l'extérieur.

«Enfin, le jour de ce départ, elle m'a mandé tout, afin que l'on prît des précautions, là-bas, pour le contenir assez, pour qu'elle n'en éprouvât pas les dernières violences, et qu'elle voulait qu'on la crût heureuse, et m'assurer que sa mère ignorait tout. Jugez de ce que je devins; effectivement, une heure après, je vis la mère et lui appris tout.

«Je partis pour Praslin pour faire retarder le départ de cet homme de Fontainebleau. Enfin, après avoir été sur la roue depuis le 14 d'octobre jusqu'aujourd'hui, après bien des tourments, des dépositions et informations de M. de Sartines, prières et larmes de ma part, joint raison et crédit de M. et Mme de Beauvau, MM. les ducs de Choiseul et de Praslin ont fait consentir ce monstre par écrit à donner le choix d'un couvent à sa femme, et mille écus de pension, et lui rendre ses hardes; il reprend les diamants. Elle est chez Mme de Beauvau depuis avant-hier, qui revient aujourd'hui, et la conduit droit à Saint-Antoine, où je vais l'attendre[ [24].

«Qui n'en eût pas fait autrement à ma place, me condamne. Sa dernière femme était une demoiselle dont le père et la mère étaient de son quartier; la mère en était revenue depuis vingt ans. Sa fille était charmante et bien élevée avec 50,000 écus. Elle a été traitée comme celle-ci et en est morte au bout de quatre mois. Personne n'a rien dit à la mère qu'après, et sa fille lui a tout caché presque jusqu'à la mort...

«Imaginez-vous, mon Veau, mon désespoir de la savoir menacée à tout moment d'être tuée ou empoisonnée. Je respire seulement aujourd'hui, et elle m'aime encore, moi qui l'aurais menée à la mort. Je suis dans un transport de penser que je vais la voir, que je ne peux exprimer. Je ne me mêlerai jamais de rien. Mon fils se mariera s'il peut, mais sans moi.

«Adieu, mon Veau, je ne cesse pourtant encore de vous aimer.»

Qu'était-ce que cette pauvre, cette infortunée Mimie? Nous n'avons jamais pu le découvrir. Dans les centaines de lettres qui nous ont passé par les mains, nous n'avons jamais trouvé d'autre allusion à Mimie et à ses malheurs que les quelques pages que nous venons de citer.

CHAPITRE III
1768-1770

Séjour de Mme de Boufflers à Paris.—Ses relations: la maréchale de Mirepoix, la maréchale de Luxembourg, la comtesse de Boufflers-Rouvrel, la vicomtesse de Cambis, la comtesse de Boisgelin, Saint-Lambert, le prince de Bauffremont, Mme du Deffant, etc.—Évolution de la société.

Bien que depuis sa jeunesse Mme de Boufflers n'eût jamais fait à Paris de séjours prolongés, elle y était venue si souvent, soit avec le roi Stanislas, soit seule pour ses affaires ou les devoirs de sa charge, qu'elle y était presque aussi connue qu'en Lorraine, et qu'elle se trouvait aussi à l'aise à Versailles qu'à la cour de Lunéville. N'y retrouvait-elle pas, du reste, la majeure partie de sa famille, son frère, le prince de Beauvau; ses sœurs, la maréchale de Mirepoix, Mmes de Bassompierre, de Montrevel; ses nièces de Cambis, de Caraman; ses neveux le prince de Chimay, le prince d'Hénin, qu'on appelait aussi le nain des princes, à cause de sa taille; ses cousines, la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Boufflers-Rouvrel, etc., etc.

Nous avons déjà eu l'occasion de citer ces différents personnages, mais ils vont maintenant intervenir si fréquemment dans notre récit, ils vont se trouver si intimement liés à la vie de Mme de Boufflers, que, pour l'édification du lecteur, il est nécessaire de tracer des principaux d'entre eux un léger crayon.

Nous connaissons déjà M. et Mme de Beauvau.

La sœur de Mme de Boufflers, la maréchale de Mirepoix, avait été charmante dans sa jeunesse et elle était alors aussi renommée par les grâces de son esprit que par le charme de sa physionomie. C'était la personne la plus naturellement aimable et la plus distinguée; elle était douce, modeste, facile, serviable, «éloignée de toute intrigue et du commerce le plus sûr».

En dépit des ans, son esprit était resté toujours jeune: «elle avait une grâce infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur égale». «Elle avait cet esprit enchanteur, dit le prince de Ligne, qui fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie. Où retrouvera-t-on jamais une société pareille?»

«Il faut vivre avec elle pour savoir tout ce qu'elle vaut, écrit Mme du Deffant, il n'y a que les occasions qui font connaître combien elle a d'esprit, de jugement et de goût.»

Certes, Mme de Mirepoix était la femme du monde agréable par excellence, mais, comme le disait Walpole, il ne fallait pas qu'il y eût un jeu de cartes dans la chambre. Le jeu était alors non seulement un usage, mais une obligation absolue dans la société, et sa place dans l'ordonnance de la vie était marquée comme celle des repas. Mme de Mirepoix en avait la passion, mais une passion absolument désordonnée; «elle aurait fait dévorer le royaume par les banquiers du passe-dix et du vingt-et-un.» Cette passion, malheureuse en général, la réduisait souvent aux expédients, et elle trouvait alors fort naturel de faire payer ses dettes par le Roi, procédé commode assurément, mais qui devait l'entraîner par la suite à des compromis de conscience bien regrettables.

Par un phénomène assez singulier, l'esprit de la maréchale rajeunissait avec les années. C'est ce qu'observait malicieusement Mme du Deffant quand elle écrivait en 1767: «Sa figure suit la marche ordinaire et elle atteindra soixante ans au mois d'avril prochain, mais son esprit rétrograde et aujourd'hui il n'a guère plus de quinze ans.»

Nous ne parlerons ni de Mme de Montrevel, ni de Mme de Bassompierre, qui n'ont joué dans la vie de leur sœur qu'un rôle très effacé[ [25].

En 1767, la maréchale de Luxembourg, cousine de notre héroïne, ne ressemblait guère à cette duchesse de Boufflers que nous avons vue en 1743 faire si bon accueil à sa jeune parente[ [26]. Au physique comme au moral,

la transformation avait été si complète qu'on ne pouvait s'imaginer avoir affaire à la même personne.

Après avoir mené pendant sa jeunesse une vie des plus légères, la maréchale, quand elle se vit obligée de renoncer à la galanterie, résolut de changer de conduite et de viser à la considération.

De l'esprit naturel, un goût sûr, une longue expérience de la Cour et du monde lui donnèrent la situation qu'elle ambitionnait, et elle s'établit bientôt arbitre souveraine des bienséances et du bon ton.

Ce pouvoir incontesté justifiait ce joli mot du prince de Ligne: à une dame qui lui demandait: «De qui dépendent les réputations?» il répondait: «Presque toujours des gens qui n'en ont pas.»

Elle-même avait complètement oublié ses erreurs passées et le monde avait imité son exemple. «Tel est ce pays-ci, dit Besenval durement, pourvu qu'on soit opulent et qu'on porte un beau nom, tout s'oublie, mais même on peut jouir d'une vieillesse considérée après la jeunesse la plus méprisable.»

Walpole faisait une plaisante allusion aux diverses transformations de la maréchale, quand il écrivait: «Elle a été fort belle, fort galante et fort méchante; sa beauté s'en est allée, ses amants aussi, et elle croit à présent que c'est le diable qui va venir. Cet affaissement moral l'a adoucie jusqu'à la rendre agréable, car elle est spirituelle et bien élevée.»

Son extérieur n'avait rien d'imposant. On était d'abord un peu surpris en voyant une petite bonne femme en robe de taffetas brun, avec le bonnet et les manchettes de gaze unie, à grand ourlet, sans bijoux, mais elle avait un visage si noble et si régulier, une attitude si digne et une si parfaite amabilité qu'on l'écoutait avec un plaisir inexprimable.

La maréchale aimait beaucoup sa cousine de Boufflers, et elle reportait même sur Mme de Boisgelin et sur le chevalier une partie de l'affection qu'elle éprouvait pour la mère. Elle les traitait l'un et l'autre avec autant de tendresse que s'ils avaient été ses propres enfants.

La marquise allait encore retrouver à Paris une cousine qui portait le même nom qu'elle et dont la destinée avait avec la sienne une singulière analogie. La comtesse de Boufflers-Rouvrel, qui avait été dame d'honneur de la duchesse d'Orléans, entretenait avec le prince de Conti une liaison avérée, publique et qui lui avait valu le surnom de l'Idole du Temple. On l'appela aussi plus tard la Minerve savante, quand la passion de l'esprit succéda chez elle aux passions d'un âge plus tendre.

C'était une des femmes les plus aimables de la société, bien qu'on lui reprochât souvent de manquer de sincérité; sa conversation était amusante, remplie d'agréments et de vivacité. Walpole, qui l'a bien connue, a laissé d'elle ce croquis: «Il y a en elle deux femmes, celle d'en haut et celle d'en bas. Je n'ai pas besoin de vous dire que celle d'en bas est galante. Celle d'en haut est fort sensée, elle possède une éloquence mesurée qui est juste et qui plaît; mais tout cela est gâté par une véritable rage d'applaudissements.»

Des goûts communs, une complète absence de scrupules, la même tournure d'esprit avaient créé entre l'Idole du Temple et la marquise de Boufflers une intimité très grande. Les deux cousines se plaisaient extrêmement et se quittaient le moins possible.

Les nièces de Mme de Boufflers, Mmes de Cambis et de Caraman, habitaient également Paris, et leur tante les voyait sans cesse. Mais elle affectionnait particulièrement Mme de Cambis dont l'esprit lui plaisait davantage. Une taille élégante, de la grâce, beaucoup d'art et de coquetterie en faisaient une femme agréable, mais elle avait souvent de l'humeur et de l'inégalité. Elle passait pour fort galante et méritait sa réputation, sans que sa situation dans le monde en fût le moindrement diminué: «Cette Cambis me plaît, écrivait Mme du Deffant, elle a un caractère à la vérité froid et sec, mais elle a du tact, du discernement, de la vérité, de la fierté. J'ai un certain désir de lui plaire qui m'anime. Ce ne sera jamais une amie, mais je la trouve piquante.»

Mme de Boisgelin avait suivi sa mère dans la capitale. Le mariage de la jeune femme, nous l'avons déjà fait entrevoir, n'avait pas mieux tourné que la grande majorité des unions de l'époque et elle vivait peu avec son mari; par suite elle s'était beaucoup rapprochée de sa mère, qu'elle accompagnait presque toujours dans ses déplacements. Lauzun a porté sur Mme de Boisgelin ce jugement plutôt sévère: «C'était un monstre de laideur, mais assez aimable, et aussi galante que si elle eût été jolie.» La vérité est qu'elle n'avait pas une figure régulière, mais elle était grande, fort bien faite, et elle avait beaucoup d'esprit. Quant aux mœurs, tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'elle ne voulait pas se singulariser, et qu'elle vivait comme la plupart des femmes de son monde et de son temps.

La liste des plus intimes amis de Mme de Boufflers ne serait pas complète si nous ne citions quelques-uns de ceux avec qui elle vivait en Lorraine et qui l'avaient suivie ou précédée dans la capitale, la marquise de Lenoncourt, l'abbé Porquet, le chevalier de Listenay, etc. Des deux premiers nous n'avons rien à dire; à peine arrivée à Paris, la marquise reprit avec eux, nous le verrons bientôt, ses habitudes d'intimité presque journalière. Quant au chevalier, qui, par la mort de son frère, allait prendre le titre de prince de Bauffremont, nous allons le voir devenir peu à peu un des plus fervents adorateurs de Mme de Boufflers et, à ce titre, nous en devons parler avec quelques détails.

C'était un homme d'une véritable distinction, mais calme, froid et un peu indifférent.

«Je le trouve un bon homme, écrit Mme du Deffant, doux, facile, complaisant; en fait d'esprit il a à peu près le nécessaire, sans sel, sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuyeux; quand il ouvre la bouche, on croit qu'il bâille et qu'il va faire bâiller; on est agréablement surpris que ce qu'il dit n'est ni sot, ni long, ni bête; et vu le temps qui court, on conclut qu'il est assez aimable[ [27]

Un an plus tard, quand elle le connaît mieux, elle est beaucoup plus enthousiaste:

«Je trouve que son âme est le chef-d'œuvre de la nature: c'est son enfant favori, son prédestiné!»

«Ce que vous dites du chevalier est charmant et de toute vérité, répond Mme de Choiseul; oui, il est bien l'enfant gâté de la nature, mais comme il ne sait pas qu'il est gâté, il n'est point fat, il jouit de tous ses dons en s'y abandonnant seulement, et c'est pour cela qu'il est si aimable[ [28]

Et les deux dames, dans leur enthousiasme, baptisent Bauffremont «le prince Incomparable», nom qui lui restera et qu'elles lui appliqueront à l'avenir dans leur correspondance.

Mme de Boufflers avait encore retrouvé dans la capitale un vieil ami de Lorraine que des liens fort tendres avaient un instant enchaîné à son char, le poète Saint-Lambert. Entre eux l'amour avait duré ce que durent les roses, mais ils avaient trop d'esprit pour se croire obligés de se détester par la suite, et une solide amitié avait succédé aux sentiments anciens. Ils se revirent avec un plaisir infini.

Depuis qu'il s'était éloigné de Lunéville après sa tragique aventure avec Mme du Chatelet, Saint-Lambert avait eu une étrange fortune.

Après avoir fait la guerre de Sept ans sous les ordres du maréchal de Contades et conquis plus de rhumatismes que de lauriers, il avait quitté le service avec le grade de colonel et s'était entièrement consacré à la littérature.

Dans le désir d'étendre sa réputation et de figurer sur un théâtre plus digne de ses mérites, l'ancien coryphée de la cour de Lorraine s'était établi définitivement à Paris. Grâce à son intime amitié avec le prince de Beauvau, amitié qui dura plus de cinquante ans sans le moindre nuage, il fut accueilli dans les salons aristocratiques et il devint en peu de temps fort à la mode; son aventure avec Mme du Chatelet n'était pas étrangère à l'engouement qu'il inspirait. Il crut devoir à la société qui l'accueillait si aimablement de prendre un titre qui lui manquait. Né Lambert devenu de Saint-Lambert de par la volonté paternelle, il n'hésita pas, de par sa propre volonté, à s'attribuer le titre de marquis. Il n'y avait aucun droit, on le lui donna par complaisance et il finit par y croire lui-même très sincèrement. Cela ne l'empêchait nullement de se proclamer philosophe et de faire parade d'opinions très avancées, voire même nettement anticléricales et républicaines.

Les années n'avaient pas sensiblement modifié son caractère; il était resté tel que nous l'avons connu, froid et prétentieux. «C'était le meilleur des amis, dit Mme Suard, mais il avait pour tout ce qui lui était indifférent une froideur que l'on pouvait souvent confondre avec le dédain.» On l'estimait, mais on ne l'aimait pas.

Il ne manquait pas cependant d'un certain mérite et sans que sa conversation fût piquante, «dans un entretien philosophique et littéraire, personne ne causait avec une raison plus saine ni avec un goût plus exquis[ [29]».

Tous les amis du prince de Beauvau étaient naturellement devenus ceux du poète; il fréquentait le meilleur monde, la maréchale de Luxembourg, la marquise du Deffant, la duchesse de Choiseul, la duchesse de Grammont, etc., etc.

Saint-Lambert n'était pas seulement intime avec la noblesse. Admis dans le salon du baron d'Holbach, il se lia très vite avec tous les encyclopédistes: Duclos, d'Alembert, Grimm, J.-J. Rousseau, Diderot, etc., etc., devinrent ses amis de chaque jour. On le rencontrait également dans les salons de Mlle Quinault, de Mme Geoffrin, de Mme Helvétius, etc., et il y retrouvait tous les hommes de lettres marquants de l'époque.

Ce fut dans une de ces réunions intimes chez Mlle Quinault que Mme d'Épinay le vit pour la première fois. Elle lui trouva «infiniment d'esprit et autant de goût que de délicatesse et de force dans les idées». Peu de jours après elle avait la fâcheuse inspiration de présenter son nouvel ami à Mme d'Houdetot, sa belle-sœur.

Mme d'Houdetot avait alors environ vingt-sept ans. Elle avait été mariée à dix-huit ans avec le comte d'Houdetot, homme de peu de valeur, et qui n'éprouva jamais pour elle qu'une simple amitié; il eut d'ailleurs le bon goût de ne pas lui demander plus qu'il ne lui donnait.

Mme d'Houdetot n'était pas jolie, mais elle avait la grâce de l'esprit; elle abondait en saillies charmantes et spontanées; et puis elle possédait «une si jolie âme, si franche, si honnête, si sensible, si personnelle!»

Diderot, que la vivacité de son esprit amusait, écrivait un jour à Mlle Volant:

«Hier, j'étais à souper à côté de Mme d'Houdetot qui disait: «Je me mariai pour aller dans le monde et voir le bal, l'Opéra et la comédie; et je n'allai point dans le monde, et je ne vis rien, et j'en fus pour mes frais!» Ces frais firent rire, comme vous pensez bien.»

Et comme la jeune femme s'animait de la gaieté de son voisin qui buvait ferme, elle lui disait en riant: «C'est mon voisin qui boit le vin et c'est moi qui m'enivre.»

Saint-Lambert fut bientôt sous le charme de cette imagination si vive, de cette âme si douce, et il s'éprit pour Mme d'Houdetot d'une passion qui dura jusqu'à sa mort.

La marquise de Boufflers n'était pas seulement liée avec sa famille; par sa naissance, par ses relations, elle se trouvait tout naturellement amenée à vivre dans un continuel commerce avec la société la plus agréable. On la rencontrait fréquemment chez Mme du Deffant, cette vieille aveugle «débauchée d'esprit», qui, au début de sa vie, avait si largement partagé les erreurs du siècle. Elle avait été la maîtresse du Régent, d'un certain Fargis dont on disait «qu'il avait tant volé qu'il en avait perdu une aile», du président Hénault et de beaucoup d'autres vraisemblablement. Puis quand elle avait perdu la vue, elle s'était rangée et avait cherché un refuge au couvent de Saint-Joseph, où elle recevait l'élite de la société spirituelle et lettrée.

Tout le petit groupe dont nous venons d'énumérer les principaux personnages forme une société intime qui ne se quitte guère. Chaque jour on se retrouve au concert, à l'Opéra, à la comédie, au jeu, à souper; c'est une fréquentation continuelle et charmante.

On rencontre Mme de Boufflers tantôt à l'hôtel de Beauvau, où le prince accueille en grand seigneur les gens de lettres et les philosophes; tantôt au Temple, où le prince de Conti donne des soupers de cent cinquante couverts, des concerts, des divertissements où figurent les premiers artistes de la capitale; tantôt chez le duc de Choiseul, chez la maréchale de Luxembourg, chez le duc de Nivernais, ce grand seigneur homme de lettres que Mme du Deffant appelait si plaisamment «le mâle de l'Idole du Temple[ [30]», etc., etc.

Mme de Boufflers, de par son nom et ses fonctions, appartient aussi à la Cour et on la voit sans cesse à Versailles, à Fontainebleau, à Compiègne, à Marly, chez tous les princes, à Chantilly, à Villers-Cotterets, etc.

Pendant l'été, l'existence de la marquise n'est pas moins agréable que durant l'hiver; elle est invitée dans tous les châteaux des environs; elle villégiature à droite, à gauche, partout et sans cesse elle retrouve sa famille et ses amies.

Le prince de Conti la reçoit dans son splendide domaine de l'Isle-Adam; il y vit entouré d'une société aussi galante que distinguée. On fait de la musique, on joue la comédie, on chasse. La maréchale de Luxembourg, Mme de Cambis, qui sont les plus intimes amies de l'Idole du Temple, y font d'interminables séjours; elles y entraînent Mme de Boufflers qui devient une des assidues de la maison.

La marquise n'est pas moins recherchée à Saint-Maur, chez le duc de Nivernais; à Roissy, chez les Caraman; à Auteuil, chez Mme Helvétius; à Saint-Ouen, chez Mme Necker; à Ruel, chez Mme d'Aiguillon; au Raincy, chez le duc d'Orléans; etc.

Mais c'est surtout à Montmorency, chez Mme de Luxembourg, que Mme de Boufflers aime à faire de longs séjours; là, elle se sent chez elle, là elle est heureuse, car elle y retrouve sa chère maréchale et tous les amis dont la société lui est la plus précieuse.

De tous les environs de Paris la vallée de Montmorency était assurément l'endroit le plus fréquenté et le plus apprécié de la société parisienne pendant tout le dix-huitième siècle. Ses collines verdoyantes, si riches en fleurs et en fruits de toutes sortes, ses bois séculaires, ses eaux superbes, lui avaient valu une réputation méritée. La proximité de la capitale, qui permettait à la fois de goûter les plaisirs de la campagne sans rien perdre de ceux de Paris, contribuait encore à augmenter la vogue de ce riant séjour.

A Montmorency, à Soisy, à Groslay, à Margency, à Sannois, à Andilly, à Eaubonne, à Saint-Brice, partout s'élevaient d'élégantes maisons de campagne, entourées de parcs superbes, la plupart avec une vue ravissante sur la vallée.

Le château de Montmorency appartenait au maréchal de Luxembourg, le château de Saint-Leu au duc d'Orléans[ [31], le château de la Chasse au prince de Condé. Les châteaux de Groslay, de Saint-Gratien, de Saint-Prix, de la Briche[ [32], d'Épinay, de Franconville, etc., etc., étaient tous habités par des familles de l'aristocratie ou de la haute finance.

Dès l'approche des beaux jours, les heureux propriétaires de ces belles demeures venaient y chercher le calme et le repos, et goûter au sein d'une société choisie les joies de la nature.

La vallée de Montmorency ne séduisait pas seulement les grands seigneurs; les gens de lettres paraissaient avoir fait de ce séjour leur asile préféré. A partir de 1750, Mme d'Épinay attire dans son château de La Chevrette tous les encyclopédistes[ [33], et son salon champêtre devient le rendez-vous d'une société de beaux esprits, d'hommes aimables et de femmes spirituelles. Les principaux habitués sont d'Holbach, Diderot, Marmontel, d'Alembert, J.-J. Rousseau, Galiani, Grimm, Saint-Lambert, etc.

La belle-sœur de Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, a loué, elle aussi, une habitation dans la vallée; elle s'est installée dans un joli petit village nommé Eaubonne, et elle y passe presque tout l'été.

Saint-Lambert, qui ne voulait pas quitter la femme qu'il aimait, ou du moins aussi peu que possible, acheta à son tour une propriété à Franconville, à quelques minutes de Sannois.

Nous verrons bientôt que, par un singulier hasard, Mme de Boufflers allait bientôt retrouver dans la charmante vallée tous ses meilleurs amis de Lorraine.

Son séjour dans la capitale ou dans les châteaux des environs offrait d'autant plus d'intérêt à Mme de Boufflers qu'elle était arrivée, comme nous dirions aujourd'hui, au moment psychologique. L'évolution dans les idées et dans les mœurs, qui se préparait depuis une vingtaine d'années, commençait à se manifester au dehors. Avec sa rare intelligence, avec son esprit ouvert et perspicace, la marquise de Boufflers ne pouvait manquer de s'en apercevoir, et de se passionner elle aussi pour ce mouvement des idées.

La société française se transformait de fond en comble et l'on voyait déjà poindre l'aurore des temps nouveaux. L'influence de la Cour allait s'amoindrissant et la tutelle qu'elle exerçait sur les esprits et les idées diminuait de jour en jour.

«On recherchait avec empressement, dit Ségur, toutes les productions nouvelles des brillants esprits qui faisaient alors l'ornement de la France; elles donnaient un aliment perpétuel à ces conversations où presque tous les jugements semblaient dictés par le bon goût. On y discutait avec douceur, on n'y disputait presque jamais, et comme un tact fin y rendait savant dans l'art de plaire, on y évitait l'ennui en ne s'appesantissant sur rien.

«Les idées philosophiques émises d'abord timidement gagnaient de jour en jour du terrain. L'habitude de la discussion qu'elles avaient fait naître s'appliquaient non seulement aux productions de l'esprit, mais aux actes du pouvoir, aux délibérations du Parlement, aux croyances religieuses, etc.»

A partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, on voit se former ces salons où toutes les classes se confondent, où les philosophes, les hommes de lettres, les financiers marchent de pair avec les courtisans, où l'on s'entretient de toutes choses, où l'on émet audacieusement les idées les plus subversives, où on les discute avec passion, où l'on fait table rase de toute l'organisation sociale, où l'on détruit tout ce qui existe, religion, morale, gouvernement, sans se soucier des conséquences.

Il semble qu'un véritable vent de folie ait poussé toute cette société à sa perte et à se détruire elle-même de ses propres mains.

Que les philosophes qui poursuivaient un idéal, qui voulaient une rénovation sociale, aient marché de l'avant envers et contre tous, cela se comprend et s'explique. Mais la noblesse, les gens de Cour, ceux qui profitaient et abusaient le plus largement de l'ordre de choses établi, par quelle aberration d'esprit, par quelle inconcevable aveuglement se montraient-ils aussi ardents à détruire que les philosophes?

Les femmes elles-mêmes ne dédaignaient pas de se mêler à ce mouvement des esprits; elles s'occupaient avec enthousiasme de philosophie et d'économie politique, et l'on entendait les plus jolies bouches prononcer des dissertations passionnées sur la sortie des blés et les droits prohibitifs. Sur les cheminées des salons comme sur les toilettes des boudoirs on ne trouvait que des ouvrages philosophiques ou les ennuyeuses élucubrations du marquis de Mirabeau, de l'abbé Baudeau et autres pédants économistes.

Mme de Boufflers partageait l'étrange aveuglement des gens de son monde; elle n'était pas moins ardente que ses amies à discuter les idées du jour, et à en adopter le plus grand nombre.

CHAPITRE IV
1768-1770

Séjour de Mme de Boufflers à Paris.—Sa correspondance avec Panpan.

Quand Mme de Boufflers revint à Paris en 1767, elle descendit d'abord chez son frère, mais ce n'était là qu'une solution provisoire; elle voulait avoir sa liberté, et puis elle avait eu avec sa belle-sœur quelques difficultés qui excluaient toute idée de vie commune. Leurs caractères, en effet, après avoir beaucoup sympathisé, n'avaient pas tardé à se heurter, et dans l'intérêt de tous mieux valait vivre chacun chez soi.