MEMOIRES
DE
MR. D'ARTAGNAN,
Capitaine Lieutenant de la premiere
Compagnie des Mousquetaires du Roi,
Contenant quantité de choses
PARTICULIERES ET SECRETTES
Qui se sont passées sous le Regne de
LOUIS LE GRAND.
A COLOGNE,
Chez PIERRE MARTEAU,
M. DCC.
Avis au Lecteur.
L'on trouvera dans le premier Tome de cet Ouvrage quelques Amourettes qui ne seront peut-être pas du goût du Lecteur. Les gens sages ne demandent que des choses serieuses, mais il faut considerer que l'Amour est le partage d'un jeune homme, & que cela ne se pouvoit supprimer sans altérer la verité. Quand Mr. d'Artagnan a été un peu plus avancé en âge il s'est corrigé de ce deffaut: C'est ce que l'on trouvera dans les deux autres Tomes de ces Memoires, qui sont actuellement sous la presse. L'on y verra même tout ce que peuvent desirer les gens du monde qui ont le plus d'aversion pour la bagatelle.
AVERTISSEMENT.
Comme il n'y a pas encore long-tems que Mr. d'Artagnan est mort, & qu'il y a plusieurs personnes qui l'ont connu, & qui ont même été de ses Amis, ils ne seront pas fâchez, sur tout, ceux qui l'ont trouvé digne de leur estime, que je rassemble ici quantité de morceaux que j'ai trouvez parmi ses papiers après sa mort. Je m'en suis servi pour composer ces Memoires, en leur donnant quelque liaison. Ils n'en avoient point d'eux-mêmes, & c'est là tout l'honneur que je prétends donner de cet Ouvrage. Voilà aussi tout ce que j'ai mis du mien. Je ne m'amuse point à venter sa naissance, quoique j'aye trouvé à cet égard des choses bien avantageuses parmi ses écrits. J'ai eu peur qu'on ne m'accusât de l'avoir voulu flatter, d'autant plus que tout le monde ne convient pas qu'il fut veritablement de la famille dont il avoit pris le nom. Si cela est il n'est pas le seul qui ait voulu paroître plus qu'il n'étoit. Il eut un camarade de fortune qui fit du moins la même chose quand il se vit le vent en poupe: je veux parler de Mr. de Besmaux qui fut Soldat aux Gardes avec lui, puis Mousquetaire, & enfin Gouverneur de la Bastille. Toute la difference qu'il y eut entr'eux c'est, qu'après avoir eu tous deux des commencemens tout égaux, savoir, beaucoup de pauvreté & de misére, & s'être élevez au delà de leur esperance, l'un est mort presque aussi gueux qu'il étoit venu au monde, & l'autre extrémement riche. Le riche, c'est à dire Mr. de Besmaux, n'a pourtant jamais essuyé un coup de mousquet; mais la flaterie, l'avarice, la dureté & l'adresse lui ont plus servi que la sincerité, le desinteressement, le bon coeur, & le courage que l'autre eut en partage. Ils ont été tous deux, à ce qu'il faut croire, bons serviteurs du Roi; mais l'un jusques à la bourse: de sorte qu'il ressembloit à un certain Ambassadeur que le Roi avoit en Angleterre, dont sa Majesté disoit qu'il n'eut pas voulu depenser un sou, quand même il y eut allé du salut de son Etat; au lieu que l'autre faisoit litiere de son argent, pour peu qu'il crut qu'il y allât de son service.
Si je parle ici de Mr. de Besmaux, c'est que comme j'aurai beaucoup de choses à en dire dans la suite, il n'est pas hors de propos de le faire connoître pour ce qu'il étoit. Je ne dirai rien ici de cet Ouvrage. Ce n'est pas ce que j'en dirois qui le rendroit recommandable; il faut qu'il le soit de lui-même pour le paroître aux yeux des autres: peut-être me tromperois-je même dans le jugement que j'en ferois, parce que j'y ai mis la main en quelque façon, & qu'on est toûjours amateur de ce que l'on fait. En effet, si je n'en suis pas le pere, j'en ai eu du moins la direction. Ainsi je ne dois pas être moins suspect que le seroit un maître qui voudroit parler de son éleve, parce qu'il sauroit bien qu'on lui donneroit la gloire de tout ce qu'il auroit de recommendable. Je n'en dirai donc rien de peur de m'exposer moi-même à la censure dont je chercherois à preserver les autres. J'aime mieux en laisser toute la gloire à Mr. d'Artagnan, si l'on juge qu'il lui en doive revenir aucune d'avoir composé cet Ouvrage, que d'en partager la honte avec lui, si le public vient à juger qu'il n'ait rien fait qui vaille. Tout ce que je dirai pour ma justification, supposé toutefois que je dise rien qui puisse ennuyer, c'est qu'il y aura autant de la faute des materiaux qu'on m'a preparez, que de la mienne. L'on ne sauroit faire une grande & superbe maison, à moins que l'on n'ait en sa disposition tout ce qu'il convient pour en executer le dessein. L'on ne sauroit non plus faire paroître un beau diamant d'un petit, quelque adresse que l'on ait à le mettre en oeuvre; mais parlons ici de meilleure foi, & que sert de faire le modeste. C'est contre mon sentiment que je parle, quand je témoigne douter que les materiaux me manquent en cette rencontre, & que je témoigne de la crainte de ne les pouvoir placer en leur lieu. Disons donc plûtôt, pour marquer plus de sincerité, que la matière que j'ai trouvée ici est très-précieuse d'elle-même, & que l'on trouvera peut-être que je ne m'en serai pas trop mal servi.
MEMOIRES
DE
Mr. D'ARTAGNAN,
Capitaine Lieutenant de la premiere
Compagnie des Mousquetaires du Roi.
Je ne m'amuserai point ici à rien rapporter de ma naissance, ni de ma jeunesse, parce que je ne trouve pas que j'en puisse rien dire qui soit digne d'être rapporté. Quand je dirois que je suis né Gentilhomme, de bonne Maison, je n'en tirerois ce me semble que peu d'avantage, puisque la naissance est un pur effet du hasard, ou pour mieux dire de la providence divine. Elle nous fait naître comme il lui plaît, sans que nous ayons dequoi nous en vanter. D'ailleurs, quoi que le nom d'Artagnan fut déjà connu quand je vins au monde, & que je n'ai servi qu'à en relever l'éclat, parce que la fortune m'en a voulu en quelque façon, il y a toûjours bien à dire qu'il le fut à l'égal des Chatillon sur Marne, des Montmoranci & de quantité d'autres Maisons qui brillent parmi la Noblesse de France. S'il apartient à quelqu'un de se vanter, quoi que ce ne doive être qu'à Dieu, c'est tout au plus à des personnes qui sortent d'un sang aussi illustre que celui-là: Quoi qu'il en soit ayant été élevé assez pauvrement, parce que mon Pére & ma Mére n'étoient pas riches, je ne songeai qu'à m'en aller chercher fortune, du moment que j'eus atteint l'âge de quinze ans.
Tous les Cadets de Bearn, Province dont je suis sorti, étoient assez sur ce pied-là, tant parce que ces peuples sont naturellement très belliqueux, que parce que la sterilité de leur Païs n'exhorte pas à en faire toutes leurs delices. Une troisiéme raison m'y portoit encore, qui n'étoit pas moindre que ces deux là, aussi avoit-elle, avant moi, engagé plusieurs de mes voisins & de mes amis à en quitter plûtôt le coin de leur feu. Un pauvre Gentilhomme de nôtre voisinage, s'en étoit allé à Paris, il y avoit quelques années avec une petite male sur le dos, & il avoit fait une si grande fortune à la Cour, que s'il eut été aussi souple qu'il avoit de courage, il n'y eut eu rien à quoi il n'eut pû aspirer. Le Roi lui avoit donné la Compagnie des Mousquetaires qui étoit unique en ce tems-là. Sa Majesté disoit même, pour mieux témoigner l'estime qu'elle en faisoit, que si elle eut eu quelque combat particulier à faire, elle n'eut point voulu d'autre second que lui. Ce Gentilhomme s'appelloit Troisville, vulgairement appellé Treville, & a eu deux enfans qui étoient assez bien faits, mais qui ont été bien éloignés de marcher sur ses traces. Ils vivent encore tous deux aujourd'hui, l'ainé est d'Eglise, son Pére ayant jugé à propos, de lui faire embrasser cet état, parce qu'ayant été taillé dans sa jeunesse, il crut qu'il en seroit moins capable que son Frere de soutenir les fatigues de la Guerre. D'ailleurs comme la plûpart des Péres croyent selon ce que faisoit Cain, que ce qu'ils ont à offrir à Dieu doit être le rebut de toutes choses, il aimoit mieux que son Cadet, qui paroissoit avoir plus d'esprit que l'ainé, fut pour soutenir la fortune de sa Maison, qu'il avoit élevée aux dépens de ses travaux, que de la transmettre à celui qui en devoit être chargé naturellement. Ainsi il lui donna le droit d'ainesse, comme je le dirai tantôt, pendant qu'il se contenta de procurer une grosse Abbaye à son Frere; mais comme il arrive souvent que ceux qui ont le plus d'esprit font les plus grandes fautes, ce Cadet, qui étoit ainsi devenu l'ainé, se rendit si insupportable à tous les jeunes gens de son âge, & de sa volée, en leur voulant montrer qu'il étoit plus habile qu'eux qu'ils ne purent le lui pardonner. Ils l'accuserent à son tour, que s'ils n'étoient pas aussi capables que lui de beaucoup de choses, ils étoient du moins plus braves qu'il n'etoit. Je ne sçais pourquoi ils disoient cela, & je ne crois pas même qu'ils eussent raison; mais comme on croit bien plûtôt le mal que le bien, ce bruit étant parvenu jusques aux oreilles du Roi, qui l'avoit fait Cornette des Mousquetaires, Sa Majesté qui ne vouloit dans sa Maison que des gens dont le courage ne fut point soupçonné, lui fit insinuer sous main de quitter sa charge, pour un Regiment de Cavallerie, qui lui fut proposé. Il le fit, soit qu'il soupçonnât que le Roi le vouloit, ou qu'avec tout son esprit, il donnât dans le panneau. Cependant ce qui fit qu'on le soupçonna plus que jamais quelque tems après de foiblesse, c'est que la Campagne de l'Isle étant survenue, il quitta son Regiment pour se jetter parmi les Prêtres de l'Oratoire, encore passe s'il en eut pris l'habit, & qu'il s'y fut tout à fait consacré à Dieu, mais comme il n'y fit que prendre un appartement, & qu'il l'a même quitté depuis, cela donna lieu plus que jamais, à ceux qui lui vouloient du mal, de continuer leurs medisances. Mes Parens étoient si pauvres qu'ils ne me purent donner qu'un bidet de vint-deux francs, avec dix écus dans ma poche, pour faire mon voyage. Mais s'ils ne me donnerent guéres d'argent, ils me donnerent en recompense quantité de bons avis. Ils me remontrerent que je prisse bien garde à ne jamais faire de lâcheté, parce que si cela m'arivoit une fois, je n'en reviendrois de ma vie. Ils me représenterent que l'honneur d'un homme de Guerre, profession que j'allois embrasser, étoit aussi delicat que celui d'une femme; dont la vertu ne pouvoit jamais être soupçonnée que cela ne lui fit un tort infini dans le monde, quand elle trouveroit après cela le moyen de s'y justifier: que je sçavois bien le peu de cas que j'avois toûjours entendu faire de celles qui passoient pour être de mediocre vertu; qu'il en étoit de même des hommes qui témoignoient quelque lâcheté, que j'eusse toûjours cela devant les yeux, parce que je ne pouvois me le graver trop avant dans la cervelle.
Il est quelquefois dangereux de faire à un jeune homme un portrait fort vif de certaines choses, parce qu'il n'a pas l'esprit de les bien digerer. C'est dequoi je m'apperçus bien, d'abord que la raison me fut venuë; mais en attendant je fis quantité de fautes pour vouloir m'attacher au pied de la lettre à ce qu'on m'avoit dit. D'abord que je vis que l'on me regardoit entre deux yeux, je pris sujet de là de quereller les gens, sans qu'ils eussent dessein néanmoins de me faire aucune injure. Cela m'arriva la premiere fois entre Blois & Orleans, ce qui me couta un peu cher, & qui devoit bien me rendre sage. Comme le bidet que j'avois étoit fatigué du voyage, & qu'à peine avoit-il la force de pouvoir lever la queuë, un Gentilhomme de ce Païs-là me regarda moi & mon equipage d'un oeil de mépris. Je le reconnus bien à un souris qu'il ne se pût empêcher de faire à trois ou quatre personnes avec qui il étoit, car c'étoit dans une petite Ville nommée St. Alié, que cela arriva, il y étoit allé, à ce que j'appris depuis, pour y vendre des bois, & il étoit avec le Marchand à qui il s'étoit addressé pour cela, & avec le Notaire qui en avoit passé le marché. Ce souris me fut si desagréable que je ne pus m'empêcher de lui en témoigner mon ressentiment, par une parole très offençante. Il fut beaucoup plus sage que moi, il fit semblant de ne la pas entendre, soit qu'il me regardât, comme un enfant qui ne le pouvoit offenser, ou qu'il ne voulut pas se servir de l'avantage qu'il croyoit avoir sur moi. Car c'étoit un grand homme, & qui étoit à la fleur de son âge, de sorte qu'on eut dit à nous voir tous deux qu'il falloir que je fusse fou, pour oser m'attaquer à une personne comme lui. J'étois pourtant d'assez bonne taille pour le mien; mais comme on ne paroit jamais qu'un enfant, quand on n'est pas plus âgé que je l'étois, tous ceux qui étoient avec lui, le loüerent en eux mêmes de sa moderation, pendant qu'ils me blâmerent de mon emportement. Il n'y eut que moi qui le pris sur un autre pied qu'ils ne le prenoient. Je trouvai que le mépris qu'il faisoit de moi, étoit encore plus offensant que la premiere injure que je croyois en avoir receuë. Ainsi perdant tout à fait le jugement je m'en allai sur lui comme un furieux, sans considerer qu'il étoit sur son pallié, & que j'allois avoir sur les bras tous ceux qui lui faisoient compagnie.
Comme il m'avoit tourné le dos après ce qui venoit de se passer, je lui criai d'abord de mettre l'épée à la main, parce que je n'étois pas homme à le prendre par derriere. Il me méprisa encore assez pour me regarder comme un enfant, de sorte que me disant de passer mon chemin au lieu de faire ce que je lui disois, je me sentis tellement ému de colere, quoi que naturellement j'aye toûjours été assez moderé, que je lui donnai deux ou trois coups de plat d'épée sur la tête. J'eus plûtôt fait cela que je ne songai à ce que je faisois, dont je ne me trouvai pas trop bien: le Gentilhomme qui se nommoit Rosnai mit l'épée à la main en même tems, & me menaça qu'il ne seroit guéres à me faire repentir de ma folie. Je ne pris pas garde à ce qu'il me disoit, & peut-être eut-il été assez empêché à le faire, quand je me sentis accablé de coups de fourche, & de coups de baton. Deux de ceux qui étoient avec lui, & dont l'un avoit en main un baton qui sert ordinairement à mesurer les bois, furent les premiers qui me chargerent, pendant que les deux autres se furent fournir dans la maison prochaine des autres armes, dont ils pretendoient m'attaquer. Comme ils me prirent par derriere, je fus bientôt hors de combat. Je tombai même à terre le visage tout plein de sang, d'une blessure qu'ils m'avoient faite à la tête. Je criai à Rosnai, voyant l'insulte qu'on me faisoit, que cela étoit bien indigne d'un honnête homme, comme je l'avois cru d'abord, que s'il avoit un peu d'honneur, il étoit impossible qu'il ne se fit quelque reproche secret de souffrir qu'on me maltraitât de la sorte; que je l'avois pris pour un Gentilhomme, mais que je voyois bien à son procédé, qu'il en étoit bien éloigné, que tel cependant qu'il pût être il feroit bien de me faire achever pendant que j'étois sous sa puissance, parceque si j'en sortois jamais, il trouveroit un jour à qui parler. Il me repondit, qu'il n'étoit pas cause de cet accident que je m'étois attiré par ma faute; que bien loin d'avoir commandé à ces gens là de me maltraiter comme ils avoient fait, il en étoit au desespoir; que j'eusse cependant à profiter de cette correction, & à en être plus sage à l'avenir.
Ce compliment me parut tout aussi peu honnête que son procedé. Si j'en trouvai le commencement assez passable, la suite ne me le parut guéres. Cela fut cause que je lui fis encore d'autres menaces, tandis qu'au lieu des paroles que j'employois pour toutes armes, l'on me foura encore en prison. Si j'eusse toûjours eu mon épée on ne m'y eut pas mené comme on faisoit, mais ces hommes s'en étoient saisis en me prenant par derriere, & l'avoient même cassée en ma presence, pour me faire encore un plus grand affront. Je ne sçais ce qu'ils firent de mon bidet ni de mon linge que je n'ai jamais reveus depuis. On informa cependant contre moi sous le nom de ce Gentilhomme, & quoi que j'eusse été batu, & que ce fut à moi à demander de gros dommages & interêts, je fus encore condamné à lui faire reparation. On me supposa de lui avoir dit des injures, & ma sentence m'ayant été prononcée, je dis au Greffier que j'en appellois. Cette canaille se moqua de mon appel, & m'ayant encore condamné aux frais, mon cheval & mon linge furent vendus apparement sur & tant moins de ce qu'elle pretendoit que je lui devois. Elle me garda deux mois & demi en prison, pour voir si personne ne me reclameroit. J'eusse eu beaucoup à souffrir pendant tout ce tems-là, si au bout de quatre ou cinq jours le curé du lieu ne me fut venu voir. Il tâcha de me consoler, & me dit que j'étois bien malheureux qu'un Gentilhomme du voisinage de Rosnai, n'eut été sur les lieux lorsque mon accident étoit arrivé, qu'il eut fait faire les informations tout autrement qu'elles n'avoient été faites; mais qu'étant trop tard presentement pour y remedier, tout ce qu'il pouvoit faire pour moi étoit de m'offrir tout le secours dont il étoit capable; qu'il m'envoyoit toûjours quelques chemises & quelque argent, & que s'il ne venoit pas me voir lui même, c'est qu'ayant eu des differens avec mon ennemi, dans lesquels il l'avoit même un peu maltraité, il lui avoit été fait deffense de la part de Messieurs les Mâréchaux de France, sous peine de prison, d'épouser jamais aucuns interêts contraires aux siens.
Ce secours ne me pouvoit venir plus à propos. L'on m'avoit pris ce qui me restoit d'argent de mes dix écus, lorsqu'on m'avoit mis en prison. Je n'avois d'ailleurs qu'une seule chemise laquelle ne devoit guéres tarder à pourir sur mon dos, parce que je n'en avois point à changer; mais comme j'avois bonne provision de ce que l'on accuse ordinairement les Bearnois de ne pas manquer, c'est à dire beaucoup de gloire, je crus que c'étoit me faire affront que de m'offrir ainsi la charité. Je répondis donc au curé que j'étois bien obligé au Gentilhomme qui l'envoyoit, mais qu'il ne me connoissoit pas encore; que j'étois Gentilhomme aussi bien que lui, de sorte que je ne ferois jamais rien d'indigne de ma naissance; quelle m'apprenoit que je ne devois rien prendre que du Roi, que je pretendois me conformer à cette régle, & mourir plûtôt le plus miserable du monde que d'y manquer.
Le Gentilhomme, à qui l'on avoit conté tout ce que j'avois fait, s'étoit bien douté de ma réponse, trouvant trop de fierté dans mon procedé pour m'en dementir en cette occasion: ainsi il lui avoit fait la bouche en cas que ce qu'il croyoit arrivât. C'étoit de me dire qu'il ne contoit pas de me donner ni l'argent qu'il m'offroit, ni les chemises, mais bien de me les prêter jusques à ce que je pusse lui rendre l'un & l'autre; qu'un Gentilhomme tomboit quelque fois dans la nécessité aussi bien qu'un homme du commun, & qu'il ne lui étoit pas plus interdit qu'à lui d'avoir recours à ses amis pour s'en tirer. Je trouvai que mon honneur seroit à couvert par là. Je fis un billet au curé du montant de cet argent, & de ces chemises qui alloit à quarante-cinq francs. Cet argent qu'on me vit dépenser fit durer ma prison les deux mois & demi que je viens de dire, & même l'eut peut-être fait durer encore d'avantage par l'esperance qu'eut eu la justice, que celui qui me le donnoit m'eut encore donné de quoi me tirer de ses pattes, si ce n'est que le curé prit soin de publier que c'étoient des charités qui lui passoient par les mains, dont il m'avoit assisté: ainsi ces miserables croyans qu'ils ne gaigneroient rien de me garder plus long-tems, ils me mirent dehors au bout de ce tems là.
Je ne fus pas plutôt sorti que je fus chez le curé pour le remercier de ses bons offices, & de toutes les peines qu'il avoit bien voulu prendre pour moi. Car outre ce que je viens de dire, il avoit encore sollicité ma liberté, & n'y avoit pas nui assurément. Je lui demandai s'il m'étoit permis d'aller voir mon créancier, pour lui témoigner ma reconnoissance, que j'étois bien aise aussi de l'assurer que je ne serois pas plûtôt en état de m'acquitter de ce que je lui devois, que je le ferois fidélement. Il me répondit, qu'il avoit ordre de lui de me prier de n'en rien faire, de peur que ma visite ne se prit en mauvaise part par son ennemi, & le mien; que cependant comme il avoit envie de me voir il se rendroit le lendemain à Orleans incognito; que je m'en fusse loger à l'écu de France, que je l'y trouverois, ou du moins qu'il s'y rendroit tout aussi-tôt que moi; qu'il me preteroit son cheval pour y aller à mon aise, & que comme il sçavoit bien qu'il ne me pouvoit plus guéres rester d'argent de celui qu'il m'avoit donné, ce Gentilhomme m'en preteroit encore pour achever mon voyage. J'en avois assez de besoin, comme il disoit, ainsi n'étant pas fâché de trouver ce secours, je partis le lendemain pour Orleans, bien resolu de revenir tout le plûtôt que je pourois en ce païs là, pour m'acquitter de l'argent que j'y avois emprunté, & pour me venger de l'affront qui j'y avois receu. Je n'en serois pas même parti sans satisfaire à mon juste ressentiment, si ce n'est que le Curé m'apprit que le Gentilhomme à qui j'avois eu affaire, sçachant que l'on me devoit faire sortir de prison, étoit monté à cheval pour s'en aller dans une terre qu'il avoit à cinquante ou soixante lieües de là. Je trouvai ce procedé digne de lui, & ne disant pas au curé ce que j'en pensois, parce que je sçavois bien, que ceux qui menaçoient d'avantage n'étoient pas toujours les plus dangereux, je partis le lendemain avant le jour pour m'en aller à Orleans.
Je fus loger à l'écu de France comme le curé me l'avoit dit, & le Gentilhomme qui m'avoit obligé de si bonne grace, & qui s'appelloit Montigré, s'y étant rendu dès le même jour, il se fit connoître à moi, comme le curé m'avoit dit qu'il devoit faire, d'abord qu'il seroit arrivé. Je le remerciai en des termes les plus reconnoissans qu'il me fut possible, & m'ayant répondu que c'étoit si peu de chose, que cela ne valloit pas seulement la peine d'en parler, je le mis sur le chapitre de Rosnai. Il me dit, voyant que j'avois grande demangeaison de le joindre, que j'y serois bien empêché, que je m'y devois prendre finement, se j'y voulois réussir, parce qu'il étoit homme à me faire ce qu'il lui avoit fait, c'est à dire à en user si mal que je n'en serois jamais content: que s'il venoit par hasard à s'appercevoir que je lui en voulusse, il me feroit venir tout aussi-tôt devant les Marêchaux de France; que cela romproit toutes les mesures que je pouvois prendre, desorte qu'il étoit besoin que j'usasse d'une grande dissimulation, si je voulois l'attraper.
Ce Gentilhomme voulut à toute force que je prisse le carosse pour m'en aller. Il me prêta encore dix pistoles d'Espagne, quoi que je fisse difficulté de les prendre, tellement que je me trouvai engagé avec lui, de près de deux cent francs devant que d'arriver à Paris. C'étoit presque, pour en dire le vrai, tout ce que je pouvois esperer de ma legitime, parce que, comme j'ai déja dit, mes richesses n'étoient pas bien grandes; mais me reservant l'esperance en partage, j'achevai mon chemin, après être convenu avec Montigré, qu'il me donneroit de ses nouvelles, & que je lui donnerois des miennes.
Je ne fus pas plûtôt arrivé à Paris, que je fus trouver Mr. de Treville qui logeoit tout auprès du Luxembourg. J'avois apporté, en m'en venant de chez mon Pére, une lettre de recommandation pour lui. Mais par malheur on me l'avoit prise à St. Dié, & le vol qu'on m'en avoit fait avoit encore augmenté ma colere contre Rosnai. Pour lui il n'en étoit devenu que plus timide, parce que cette lettre lui apprenoit que j'étois Gentilhomme, & que je devois trouver de la protection auprès de Mr. de Treville. Enfin toute ma ressource étoit de lui dire l'accident qui m'étoit arrivé, quoi que j'eusse bien de la peine à le faire, parce qu'il me sembloit qu'il n'auroit pas trop bonne opinion de moi, quand il sçauroit que je serois revenu de là, sans tirer raison de l'affront que j'y avois receu.
Je fus loger dans son quartier, afin d'être plus près de lui. Je pris une petite chambre dans la ruë des Fossoïeurs, tout auprès de St. Sulpice, il y avoit pour enseigne le gaillard Bois, il y avoit des jeux de boule, comme je crois qu'il y en a encore, & elle avoit une porte qui perçoit dans la ruë Ferou, qui est au derriere de la ruë des Fossoïeurs. Je fus dès le lendemain matin au lever de Mr. de Treville, dont je trouvai l'Antichambre toute pleine de Mousquetaires. La plûpart étoient de mon Païs, ce que j'entendis bien à leur langage; ainsi me croyant plus fort de moitié que je n'étois auparavant, de me trouver ainsi en païs de connoïssance, je me mis à accoster le premier que je trouvai sous ma main. J'avois employé une partie de l'argent de Montigré à me faire propre, & je n'avois pas aussi oublié la coutume du païs, qui est, quand on n'auroit pas un sou dans sa poche, d'avoir toûjours le plumet sur l'oreille & le ruban de couleur à la cravate. Celui que j'accostai s'appelloit Porthos, & étoit voisin de mon Pére de deux ou trois lieuës. Il avoit encore deux Freres dans la Compagnie, dont l'un s'appelloit Athos, & l'autre Aramis. Mr. de Treville les avoit fait venir tous trois du païs, parce qu'ils y avoient fait quelques combats, qui leur donnoient beaucoup de reputation dans la Province. Au reste il étoit bien aise de choisir ainsi ses gens, parce qu'il y avoit une telle jalousie entre la Compagnie des Mousquetaires, & celle des Gardes du Cardinal de Richelieu, qu'ils en venoient aux mains tous les jours.
Cela n'étoit rien, puisqu'il arrive tous les jours que des particuliers ont querelle ensemble, principalement quand il y a comme assaut de reputation entr'eux. Mais ce qui est d'assez étonnant, c'est que les maîtres se piquoient tous les premiers d'avoir des gens, dont le courage l'emportoit par dessus tous les autres. Il n'y avoit point de jour que le Cardinal ne vantât la bravoure de ses Gardes, & que le Roi ne tâchât de la diminuer, parce qu'il voyoit bien que son Eminence ne songeoit par là, qu'à élever sa Compagnie par dessus la sienne, & il est si vrai que c'étoit là le dessein de ce Ministre, qu'il avoit tout exprès dans les Provinces des gens appostez pour lui amener ceux qui s'y rendoient redoutables par quelques combats particuliers. Ainsi dans le tems qu'il y avoit des Edits rigoureux contre les Duels, & même qu'on avoit puni de mort quelques personnes de la premiere qualité, qui s'étoient batus au préjudice de la Publication qui en avoit été faite, il leur donnoit non seulement azile auprès de lui, mais encore part le plus souvent, dans ses bonnes grâces.
Porthos me demanda depuis quand j'étois arrivé, quand il sçut qui j'étois, & à quel dessein je venois à Paris. Je le contentai sur sa curiosité, & me disant que mon nom ne lui étoit pas inconnu, & qu'il avoit ouï dire souvent à son Pére qu'il y avoit eu de braves gens de ma Maison, il me dit que je leur devois ressembler, ou m'en retourner incessamment en nôtre païs. Le compliment que mes Parens m'avoient fait devant que de partir, me rendoit si chatouilleux sur tout ce qui regardoit le point d'honneur, que je commençai non seulement à le regarder entre deux yeux; mais encore à lui demander assez brusquement, pourquoi il me tenoit ce langage, que s'il doutoit de ma bravoure, je ne serois pas long-tems sans la lui faire voir, qu'il n'avoit qu'à descendre avec moi dans la ruë, & que cela seroit bientôt terminé. Il se prit à rire, m'entendant parler de la sorte, & me dit que quoi qu'en allant vite, on fit d'ordinaire beaucoup de chemin, je ne sçavois peut-être pas encore qu'on se heurtoit aussi le pied bien souvent, à force de vouloir trop avancer: que s'il falloit être brave, il ne falloit pas être querelleur; que de se piquer mal à propos, étoit un excés qui étoit tout aussi blamable que la foiblesse qu'il vouloit me faire éviter; que puisque j'étois non seulement de son païs, mais encore son voisin, il vouloit me servir de Gouverneur, bien loin de se vouloir batre contre moi; que cependant si j'avois tant d'envie d'en decoudre il me la ferait passer avant qu'il fut peu.
Je crus, quand je l'entendis parler de la sorte, qu'après avoir fait le modeste, il me mettoit le marché à la main. Ainsi le prenant au mot, je croyois que nous allions tirer l'épée d'abord que nous serions descendus dans la ruë, quand il me dit lorsque nous fumes à la porte, que je le suivisse à neuf ou dix pas sans m'approcher de plus près de lui. Je ne sus ce que cela vouloit dire; mais songeant que devant qu'il fut peu j'en serois éclairci, je me donnai patience jusques à ce que j'en visse l'accomplissement. Il descendit le long de la ruë de Vaugirard du côté qui va vers les carmes deschaus. Il s'arrêta à l'hotel d'Aiguillon à un nommé Jussac qui étoit sur la porte, & fut bien un demi quart d'heure à lui parler. Ce Jussac est le même que nous avons veu depuis à Mrs. de Vendôme, & à Mr. le Duc de Maine. Je crus d'abord qu'il l'aborda qu'ils étoient les meilleurs amis du monde aux embrassades qu'ils se firent, & je n'en fus desabusé que lors qu'ayant passé outre, je retournai la tête pour voir si Porthos me suivoit. Je vis en effet qu'au lieu de continuer ainsi à se caresser Jussac lui parloit avec chaleur, & comme un homme qui n'étoit pas content. Je me mis sur la Porte du Calvaire, maison Religieuse qui est tout auprès de là; j'y attendis mon homme que je voyois répondre du même air que l'autre lui parloit, car ils s'étoient mis tous deux au milieu de la ruë, afin que le Suisse de l'hôtel d'Aiguillon n'entendit pas ce qu'ils disoient: je vis de là que Porthos qui m'avoit aperçu me montroit, ce qui me donna encore plus d'inquiétude que je n'en avois, ne sçachant ce que tout cela vouloit dire.
Enfin Porthos l'ayant quitté après ce long entretien, me vint trouver, & me dit qu'il venoit de bien disputer pour l'amour de moi, qu'ils se dévoient batre dans une heure, trois contre trois, aux près aux Clercs, qui est au bout du Fauxbourg St. Germain; & que s'étant resolu, sans m'en rien dire, à me mettre de la partie, il venoit de dire à cet homme, qu'il falloit qu'il cherchât un quatriéme pour que je me pusse éprouver contre lui; qu'il lui avoit répondu qu'il ne sçavoit où en trouver un à l'heure qu'il étoit, que chacun étoit alors hors de chez soi, & que ç'avoit été là le sujet de leur contestation; que je voyois bien par ce qu'il venoit de me dire qu'il n'avoit pas été en son pouvoir d'accepter mon deffi, que l'on ne pouvoit pas courir deux lievres à la fois, mais qu'il avoit crû me faire voir que ce n'étoit pas manque de coeur en me rendant témoin moi même des raisons qu'il avoit euës de me refuser. Je compris alors tout ce que je n'avois pû deviner auparavant, & lui ayant demandé le nom de cet homme, & si c'étoit lui qui étoit le chef de la querelle, il m'apprit tout ce que j'en voulois sçavoir, il me dit qu'il s'appelloit Jussac, qu'il commandoit dans le Havre de Grace, sous le Duc de Richelieu, qui en étoit Gouverneur en survivance du Cardinal son Oncle, qu'il étoit le chef de la querelle, qui se devoit terminer presentement, qu'il l'avoit euë avec son Frere ainé, & qu'elle ne venoit que parce que l'un avoit soutenu que les Mousquetaires batroient les Gardes du Cardinal, toutes les fois qu'ils auroient affaire à eux, & que l'autre avoit soutenu le contraire.
Je le remerciai du mieux que je pus, lui disant qu'après être parti de chez moi dans le dessein de prendre Mr. de Treville pour mon Patron, il me faisoit plaisir de me choisir avec ses autres amis, pour soutenir une querelle en l'honneur de sa compagnie: D'ailleurs que comme je sçavois qu'il avoit toujours fait gloire de prendre le parti du Roi, au préjudice de toutes les offres avantageuses que son Eminence lui avoit faites pour embrasser ses interêts, j'étois bien aise d'avoir à combattre pour une cause qui n'étoit pas moins selon mon inclination, que selon la sienne; que je ne pouvois mieux faire pour mon coup d'essay, & que je tâcherois de ne pas dementir la bonne opinion qu'il me témoignoit par là de mon courage. Nous marchâmes dans cet entretien jusques en deça des Carmes où nous tournâmes par la ruë Cassette; nous y descendîmes tout du long, & ayant gaigné le coin de la ruë du Colombier, nous entrâmes en suite dans la ruë St. Pere, puis dans celle de l'université, au bout de laquelle étoit l'endroit où se devoit faire nôtre combat.
Nous y trouvâmes Athos avec son Frere Aramis, qui ne surent ce que cela vouloit dire, quand ils me virent avec lui. Ils le tirerent à part pour lui en demander la raison, & leur ayant répondu qu'il n'avoit pû faire autrement pour se tirer de l'embarras, où le jettoit le marché que je lui avois mis à la main, ils lui repliquerent qu'il avoit grand tort d'en avoir usé de la sorte, que je n'étois encore qu'un enfant, & que Jussac en tireroit un avantage qui ne manqueroit pas de tourner à leur préjudice; qu'il m'opposeroit quelque homme qui m'auroit bientôt expedié, & que cet homme tombant sur eux, après cela il se trouveroit qu'ils ne seroient plus que trois contre quatre, dont il ne leur pouroit arriver que du malheur.
J'eusse été en grande colere si j'eusse sçû ce qu'ils disoient de moi. C'étoit en effet avoir bien méchante opinion de ma personne que de me croire capable d'être battu si facilement; cependant comme c'étoit une chose faite que ce que Porthos avoit fait, & qu'il n'y avoit plus de remede, ils se crurent obligez de faire bonne mine, comme on dit, à mauvais jeu. Ainsi faisant semblant d'être les plus contens du monde, de ce que je voulois bien exposer ma vie pour leur querelle, moi qui ne les connoissois point, ils me firent un compliment bien fleuri, mais qui ne passoit pas le noeud de la gorge.
Jussac avoit pris pour seconds Biscarat & Cahusac qui étoient Freres, & créatures de Mr. le Cardinal. Ils avoient encore un troisiéme Frere nommé Rotondis, & celui-ci qui étoit à la veille d'avoir des benefices, voyant que Jussac & ses Freres étoient en peine de sçavoir qui ils prendroient pour se battre contre moi, leur dit que sa soutanne ne tenoit qu'à un bouton, & qu'il l'alloit quitter pour les en delivrer. Ce n'est pas qu'ils manquassent d'amis ni les uns ni les autres, mais comme il étoit déja dix heures passées, & qu'il approchoit même plus de onze, que de dix, ils avoient d'autant plus de peur que nous ne nous impatientassions, qu'ils avoient déja été en cinq ou six endroits sans trouver personne au logis, ainsi ils étoient tout prêts de prendre Rotondis au mot, quand par bonheur pour eux & pour lui, il entra un Capitaine du Regiment de Navare, qui étoit des amis de Biscarat. Biscarat sans un plus long compliment le tira à quartier, & lui dit qu'ils avoient besoin de lui, pour un different qu'ils avoient à vuider tout présentement; qu'il ne pouvoit venir plus à propos pour les tirer d'embarras, & qu'il étoit si grand que s'il ne fut venu il alloit faire prendre une épée à Retondis, quoi que sa profession ne fût pas de s'en servir. Ce Capitaine qui se nommoit Bernajoux, & qui étoit un Gentilhomme de condition de la Comté de Foix, se tint honoré de ce que Biscarat jettoit les yeux sur lui, pour rendre ce service à son ami: il lui fit offre de son bras, & de son épée, & étant montez tous quatre dans le Carosse de Jussac, ils mirent pied à terre à l'entrée du pré aux Clercs, comme si ç'eut été pour se promener. Ils laisserent là leur Cocher & leurs Laquais, & nous ne les aperçûmes pas plûtôt de loin que nous nous en rejouîmes, parce que comme il se faisoit déja tard, nous ne les attendions presque plus. Nous nous avançâmes du côté de l'isle Maquerelle, au lieu d'aller au devant d'eux, afin de nous éloigner d'avantage du monde, qui se promenoit de leur côté, nous gaignâmes ainsi un petit fonds d'où ne voyant plus personne, nous les y attendîmes de pied ferme.
Ils ne tarderent guéres à nous joindre, & Bernajoux qui avoit une grosse Moustache, comme c'étoit la mode en ce tems là d'en porter, voyant que Jussac, Biscarat & Cahusac choisissoient les trois Freres pour avoir affaire à eux, tandis qu'ils ne lui laissoient que moi pour l'amuser, lui demanda, s'ils se moquoient de lui de vouloir qu'il n'eut affaire qu'à un enfant. Je me trouvai piqué de ces paroles, & lui ayant répondu que les enfans de mon âge & de mon courage en sçavoient bien autant que ceux qui les méprisoient, parce qu'ils avoient deux fois moins d'âge qu'eux, je mis l'épée à la main pour lui montrer que je sçavois joindre l'effet aux paroles. Il fut obligé de tirer la sienne pour se défendre, voyant que de la maniére que je m'y prenois, je n'avois pas envie de le marchander. Il m'allongea même quelque coups assez vigoureusement, pretendant qu'il ne feroit guéres à se défaire de moi. Mais les ayant parez avec beaucoup de bonheur, je lui en portai un par dessous le bras, dont je le perçai de part en part. Il fut tomber à quatre pas de là, je crus qu'il étoit mort, & étant allé à lui pour lui donner remede, s'il en étoit encore tems, je vis qu'il me présentoit la pointe de l'épée, croyant apparemment que je serois assez fou pour m'y aller enfiler moi même. Je jugeai bien par là, qu'on pouvoit encore le secourir: Ainsi comme j'avois été élevé Chrêtiennement, & que je sçavois que la perte de son ame étoit la chose la plus terrible qui lui pût jamais arriver, je lui criai de loin qu'il eut à penser à Dieu, & que je ne venois pas pour lui arracher les restes de sa vie, mais bien plûtôt pour la lui conserver: que j'étois même bien faché de l'état où je l'avois mis, mais qu'il considerât que j'y avois été obligé par la barbare fureur, qui faisoit consister l'honneur d'un Gentilhomme à oter la vie à un homme que l'on n'avoit souvent jamais veu, & même quelquefois au meilleur de ses amis. Il me répondit que puisque je parlois si juste, il ne faisoit point de difficulté de me rendre son épée, qu'il me prioit de lui vouloir bander sa playe, en coupant le devant de sa chemise; que j'empêcherois par là qu'il ne perdit le reste de son sang que je lui donnerois la main après cela, pour se lever, afin qu'il put regaigner le Carosse dans lequel il étoit venu, à moins que je n'eusse encore la charité de l'aller chercher moi-même, de peur qu'il ne tombât en deffaillance par le chemin.
Il jetta son épée en même tems à quatre pas de là, pour me montrer qu'il n'avoit pas envie de s'en servir contre moi, quand je m'approcherois de lui. Je fis ce qu'il me dit, je coupai sa chemise avec des ciseaux que je tirai de ma poche, & lui ayant mis une compresse par devant, je lui donnai la main pour se lever à son seant, afin d'en pouvoir faire autant par derrière. Comme j'avois une bande toute prête que j'avois faite de deux pièces le mieux qu'il m'avoit été possible, j'eus bientôt fait cet ouvrage. Cependant, ce tems que j'y avois employé plûtôt que perdu, puisque c'étoit une bonne oeuvre que ce que je venois de faire, pensa couter la vie à Athos, & peut-être en même tems à ses deux Freres. Jussac contre qui il se battoit lui donna un coup d'épée dans le bras, & s'étant jetté sur lui pour lui faire demander la vie, il ne cherchoit qu'à lui mettre la pointe de son épée dans le ventre, parce qu'il ne vouloit pas la lui demander, quand je m'aperçus du peril où il étoit, je courus en même tems à lui, & ayant crié à Jussac de tourner visage, parce que je ne pouvois me resoudre à le prendre par derrière, il trouva qu'il avoit un nouveau combat à rendre, au lieu qu'il croyoit avoir achevé le sien. Ce combat même ne pouvoit lui être que très-desavantageux, parce qu'Athos après être ainsi delivré de danger, n'étoit pas pour demeurer les bras croisés, pendant que nous ferraillerions ensemble; & en effet voyant qu'il étoit dangereux qu'il ne le prit par derrière, pendant que je le prendrois par devant, il voulut s'aprocher de Biscarat son Frere, afin d'être du moins deux contre trois, au lieu qu'il étoit présentement seul contre deux. Je reconnus son dessein & l'empêchai de l'executer. Il se vit alors obligé lui même de demander la vie, lui qui la vouloit faire demander aux autres, & ayant rendu son épée à Athos, à qui je laissai l'honneur de sa deffaite, quoi que je pusse me l'attribuer, du moins avec autant de raison que lui, nous nous en fumes lui & moi à Porthos & à Aramis pour leur faire remporter la victoire sur leurs ennemis. Cela ne nous fut pas bien difficile, comme ils avoient déja assez de courage & d'addresse pour les embarrasser sans avoir besoin de nôtre secours, ce fut encore autre chose, quand ils virent que nous étions à portée de le leur donner. Il fut impossible aux autres effectivement de leur ressister, eux qui n'étoient plus que deux contre quatre, ainsi ayant été obligés de leur rendre leurs épées, & le combat fini de cette maniere, nous nous en fûmes alors tous à Bernajoux, qui s'étoit recouché sur la terre, à cause d'une foiblesse qui lui avoit prise. Comme j'étois plus allerte que les autres, & que j'avois de meilleures jambes que pas un de ceux qui étoient là, je m'en fus chercher le Carosse de Jussac, où nous le mimes. On le conduisit ainsi chez lui, où il demeura six semaines sur la litière, devant que de pouvoir guerir. Mais enfin sa blessure, quoi que très-grande, ne se trouvant pas mortelle, il en fut quitte pour le mal, sans qu'il lui en arrivât d'autre accident. Nous fûmes depuis bons amis, lui & moi, & quand je fus Sous-lieutenant des Mousquetaires, comme je le dirai tantôt, il me donna un de ses Freres pour mettre dans la compagnie. Il ne tint pas même à moi qu'il ne fit quelque chose, ce qui avec mon secours lui fut arrivé sans doute, si ce n'est qu'il prefera ses plaisirs à un établissement qui lui étoit assuré, pour peu qu'il eut voulu y contribuer par lui même.
Le Roi sçut nôtre combat, & nous eûmes peur qu'il ne nous en arrivât quelque chose, à cause qu'il étoit fort jaloux de ses Edits; mais Mr. de Treville lui ayant fait entendre que nous étant trouvés fortuitement aux prés aux Clercs, sans penser à rien moins qu'à nous battre, Athos, Porthos & Aramis n'avoient pû entendre vanter à Jussac & à ses amis, la Compagnie des Gardes du Cardinal, au préjudice de celle de ses Mousquetaires, sans en être indignés, comme ils devoient être naturellement; que cela avoit causé des paroles entre les uns & les autres, & que des paroles en étant venus aux mains tout aussi-tôt, on ne pouvoit régarder cette action que comme une rencontre, & non pas comme un Duel; qu'au surplus le Cardinal en alloit être bien mortifié, lui qui estimoit Biscarat & Cahusac comme des prodiges de valeur, & qui les regardoit, pour ainsi dire, comme son bras droit. En effet il les avoit élevés au delà de ce qu'ils pouvoient esperer vraisemblablement par leur naissance, & peut-être par leur merite: la meilleure qualité qu'ils eussent étoit de lui être affectionnez, si néanmoins cela se doit prendre pour une bonne qualité, par rapport à ce qu'elle leur faisoit faire tous les jours contre le service du Roi. Ils prenoient son parti à tort & à travers, sans considerer si sa Majesté y étoit interessée ou non; ainsi pour soutenir sa querelle, ils se brouilloient non seulement de moment à autre avec les meilleurs serviteurs qu'elle pouvoit avoir, mais se battoient encore tous les jours contr'eux, parce qu'ils faisoient plus de cas du Ministre que du Maître.
Ce que venoit de dire Mr. de Treville, étoit un trait d'un fin courtisan. Il sçavoit que le Roi n'aimoit pas ces deux Freres, par rapport à l'attache qu'ils avoient pour le Cardinal. Il sçavoit d'ailleurs, qu'il ne pouvoit faire plus de plaisir à sa Majesté, que de lui apprendre que les Mousquetaires avoient remporté la victoire sur les créatures de ce Ministre; aussi le Roi sans s'informer d'avantage si nôtre combat étoit une rencontre ou non, il donna ordre à Mr. de Treville de lui amener dans son Cabinet, Athos, Porthos & Aramis, par le petit escalier derobé. Il lui donna une heure qu'il devoit être tout seul, & Mr. de Treville s'y étant rendu avec ces trois Freres, ils lui dirent, comme ils étoient tout trois de braves gens, les choses comme elles s'étoient passées. Ils lui cacherent néanmoins, ce qui pouvait servir à lui faire connoître que ç'avoit été un duel & non pas une rencontre, & lui ayant aussi parlé de moi, sa Majesté eut curiosité de me voir, elle commanda donc à Mr. de Treville de m'amener le lendemain à la même heure dans son Cabinet, & Mr. de Treville ayant ordonné à ces trois Frères de me le dire de la part de sa Majesté, & de la sienne, je les priai de me mener le même jour au lever de ce commandant. Je fus ravi de ce que la fortune me guidoit ainsi si heureusement, pour être connu d'abord du Roi mon Maître. Je me mis sur mon propre ce jour là du mieux qu'il me fut possible, & come sans vanité, j'étois d'assez belle taille, d'assez bonne mine & même assez beau de visage, j'esperai que ma figure ne feroit pas le même effet auprès de sa Majesté, qu'avoit fait celle de Mr. de Fabert il y avoit déja quelque tems. Il avoit acheté une Compagnie dans un vieux corps, dont le Roi lui avoit refusé l'agrément, parce que sa mine, bien loin de lui être agréable, lui avoit extrémement déplu.
Je n'eus plus besoin après le commandement de sa Majesté de regretter la perte de la lettre de recommandation, que j'avois pour Mr. de Treville. Ce que je venois de faire m'y alloit introduire plus avantageusement que toutes les lettres du monde, & même procurer l'honneur de faire la reverence à mon Maître. La joye que j'en eus, me fit trouver la nuit bien plus longue que pas une que j'eusse passée de ma vie. Enfin le matin étant venu, je sortis du lit, & m'habillai en attendant qu'Athos, Porthos & Aramis me vinssent prendre, pour me presenter à leur Commandant. Ils vinrent quelque tems après, & comme il n'y avoit pas loin de chez moi, chez Mr. de Treville, nous nous y rendîmes bientôt. Il avoit commandé à son Valet de Chambre, que d'abord que nous serions dans son Antichambre, il nous fit passer dans son Cabinet. La porte en étoit interdite à tout autre, & cela s'étant executé à nôtre arrivée, Mr. de Treville n'eut pas plûtôt jetté les yeux sur moi, qu'il dit à ces trois Freres qu'ils ne lui avoient pas dit la verité, quand ils lui avoient dit, que j'étois un jeune homme, qu'ils lui devoient dire, bien plûtôt, que je n'étois qu'un enfant, puisqu'en effet je n'étois pas autre chose. Dans un autre tems j'eusse été bien fâché de l'entendre parler de la sorte, parce que par ce mot d'enfant il sembloit que je dusse être exclus du service, jusques à ce que l'âge me fut venu: mais ce que je venois de faire parlant en ma faveur, bien plus que si j'eusse eu quelques années davantage, je crus que plus je paroissois jeune, plus il y avoit d'honneur pour moi. Cependant comme je sçavois que ce n'étoit pas le tout que de faire son devoir, si l'on n'avoit encore l'esprit d'assaisonner ses actions d'une honnête assurance, je lui répondis très-respectueusement, que j'étois jeune à la verité, mais que tout jeune que j'étois, je tuerois bien un Espagnol, puisque j'avois déja eu l'addresse de mettre un Capitaine d'un vieux corps hors de combat. Il me répondit fort obligeamment qu'en disant cela, je ne me donnois encore, que la moindre partie de la gloire qui m'étoit duë, que je pouvois dire aussi, que j'avois desarmé deux Commandans de Places, & un Commandant de gens d'Armes, qui valoient bien tout du moins un Capitaine de vieux corps; qu'Athos, Porthos & Aramis lui avoient conté la chose tout comme elle s'étoit passée, qu'ils convenoient de bonne foi, que sans moi ils n'eussent peut-être pas remporté sur leurs ennemis l'avantage qu'ils avoient fait, & principalement Athos, qui avouoit même que sans le secours que je lui avoit donné, il eût eu de la peine à se tirer des mains de Jussac; qu'il n'en avoit pas encore parlé à sa Majesté, parce qu'il ignoroit toutes ces circonstances, quand il avoit eu l'honneur de l'entretenir de nôtre combat, mais que maintenant qu'il les sçavoit il ne manqueroit pas de les lui apprendre; qu'il les lui diroit même en ma presence, afin que j'eusse le plaisir, d'entendre de sa propre bouche, les loüanges qui m'en étoient duës.
Je fis le modeste à un discours comme celui-là, quoi que dans le fonds il ne m'en put guéres tenir qui me fut plus agréable, Mr. de Treville fit mettre dans le même tems les chevaux au carosse, & s'en fut voir Bernajoux qu'il connoissoit particulièrement. Il vouloit sçavoir de lui apparemment de quelle manière s'étoit passé nôtre combat, non qu'il revoquât en doute ce que les trois Freres lui en avoient dit, mais pour pouvoir assurer le Roi qu'il tenoit les choses d'un endroit qui ne lui devoit point être suspect, puis que c'étoit de la bouche même de ceux à qui nous avions eu affaire. Il nous dit cependant de venir dîner avec lui, & en attendant qu'il fut revenu de sa visite, nous nous en fumes dans un Tripot qui étoit tout auprès des Ecuries du Luxembourg. Nous ne fîmes que balloter, métier où je n'étois pas trop habile, & où, pour mieux dire, j'étois fort ignorant, puis que je ne l'avois jamais fait que cette fois là, aussi craignant de recevoir quelque coup dans le visage, & que cela ne m'empechât de me trouver au rendez-vous que le Roi avoit donné, je quittai la raquette, & me mis dans la Gallerie, tout auprès de la corde. Il y avoit là quatre ou cinq hommes d'épées; que je ne connoissois point, et entre lesquels étoit un Garde de Mr. le Cardinal, qu'Athos, Porthos, & Aramis ne connoissoient pas non plus que moi. Pour lui il les connoissoit bien, & sçavoit qu'ils étoient Mousquetaires: & comme il y avoit une certaine antipathie entre ces deux Compagnies, & que la protection que son Eminence donnoit à ses Gardes, les rendoit insolens, à peine me fus-je mis sous la Galerie, que j'entendis que celui-ci dit à ceux avec qui il étoit, qu'il ne falloit pas s'étonner que j'eusse eu peur, parce que j'étois apparemment un apprentis Mousquetaire.
Comme il ne se soucioit guéres que j'entendisse ces paroles, puis qu il les disoit assez haut auprès de moi, pour me les faire entendre, je lui fis signe un moment après, sans que les gens avec qui il étoit en vissent rien, que j'avois un mot à lui dire. Je sortis en même tems de la Galerie, & Athos & Aramis, qui étoient du côté, par où il me falloit passer pour aller dans la ruë, me demandant, où j'allois, je leur répondis, que j'allois où ils ne pouvoient aller pour moi. Ils crurent donc que c'étoit quelque necessité qui m'obligeoit de sortir, & continuant toûjours de balotter, le garde, qui croyoit avoir bon marché de moi, parce qu'il me voyoit si jeune, me suivit un moment après sans faire semblant de rien. Ses camarades qui ne s'étoient point aperçus du signe que je lui avois fait, lui demanderent où il alloit, il leur répondit, de peur qu'ils ne se deffiassent de quelque chose, qu'il alloit à l'Hôtel de la Trimouille, qui étoit attenant de ce jeu de paume, & qu'il alloit revenir. Il y avoit déja passé avec eux devant que de venir là, & comme il y avoit un Cousin qui étoit Ecuyer de Mr. le Duc de la Trimouille, & que même il l'étoit allé demander auparavant, ils crurent aisément que ne l'ayant point trouvé, il alloit voir s'il ne seroit point revenu par hazard.
J'attendois mon homme sur la porte, & je voulois le faire repentir de la parole qu'il avoit lâchée si insolemment, en lui faisant mettre l'épée à la main; ainsi lui voulant faire connoître le sujet que j'avois de le quereller, il ne m'eut pas plûtôt joint, que je lui dis en tirant mon épée hors du foureau, qu'il étoit bien heureux de n'avoir affaire qu'à un apprentis Mousquetaire, parce que s'il avoit affaire à un Maître, je ne le croyois pas capable de lui pouvoir resister. Je ne sçais ce qu'il me répondit, & j'y pris moins garde qu'à me venger de son insolence, avant qu'il survint quelqu'un pour nous separer. Je n'y réussis pas trop mal, je lui donnai deux coups d'épée, l'un dans le bras, & l'autre dans le corps, devant que personne se presentât pour nous rendre ce bon office. Enfin pour peu qu'on nous eut encore laissé faire, il y avoit apparence que j'en allois rendre bon compte, quand il s'éleva un bruit jusques dans le Jeu de paume, de ce qui se passoit devant la porte, les amis de celui-ci accoururent tout aussi-tôt: Athos, Porthos & Aramis en firent tout autant après avoir pris leurs épées, se méfiant presque qu'il ne me fut arrivé quelque chose, parce qu'ils ne me voyoient point revenir. Les premiers qui parurent furent les amis du Garde, dont bien lui prit assurément: je le serois de prés, & comme je lui venois encore de donner un coup d'épée dans la cuisse, il ne songeoit plus qu'à gagner l'hôtel de la Trimouille pour se sauver, quand leur presence lui donna quelque relâche. Au reste ses amis le voyant en cet état, mirent l'épée à la main en même tems, pour empêcher que je n'achevasse de le tuer; peut-être même ne se fussent-ils pas arrêtez-la, & qu'ils eussent converti leurs armes défensives en armes offensives, sans la venuë d'Athos, de Porthos & d'Aramis. Tout l'hôtel de la Trimouille se souleva en même tems contre nous, sçachant que le blessé étoit parent de leur Ecuyer, & nous en eussions été sans doute accablez, si ce n'est qu'Aramis commença à crier, à nous Mousquetaires. On accouroit assez volontiers au secours des gens, quand on entendoit ce nom là, les demêlez qu'ils avoient avec les Gardes du Cardinal, qui étoit haï du peuple, comme le sont presque tous les Ministres, quoi que le plus souvent l'on ne sçache pas trop pourquoi on les hait, faisoit que presque tous les gens d'épée, & tous les Soldats aux Gardes prenoient volontiers parti pour eux, quand ils en trouvoient l'occasion. Au reste un particulier, qui avoit plus d'esprit que les autres, étant venu à passer justement dans ce tems là, crut qu'il nous rendroit bien plus de service, s'il couroit promptement avertir chez Mr. de Treville, de ce qui se passoit, que s'il s'amusoit à mettre l'épée à la main pour nous secourir. Par bonheur pour nous, il y avoit alors une vingtaine de Mousquetaires dans la Cour, qui attendoient qu'il revint de la Ville, sur ce que le Portier leur avoit dit, qu'il ne serait pas long-tems sans arriver. Ils accoururent tout aussi-tôt où nous étions, & ayant reconnu les gens de Mr. de la Trimouille dans son hôtel, les amis de celui à qui j'avois affaire, furent trop heureux de s'y retirer, sans regarder seulement derriere eux. Pour le blessé, il y étoit déja entré, il y avoit quelque tems, & n'étoit pas en trop bon état, le coup qu'il avoit reçu dans le corps, étoit très-dangereux, & voila ce que lui avoit attiré son imprudence.
L'insolence qu'avoient eu les Domestiques de l'hôtel de la Trimouille, de faire une sortie sur nous, comme ils en avoient fait une, fit que quelques uns de ces Mousquetaires qui étoient venus à nôtre secours, mirent en deliberation de mettre le feu à la porte de cet hôtel, pour leur apprendre une autrefois de ne se pas mêler de ce qu'ils n'avoient que faire: mais Athos, Porthos & Aramis avec quelques autres, qui étoient plus sages qu'eux, leur ayant remontré que tout ce qui venoit de se passer, n'étant qu'à la gloire de la Compagnie, il ne falloit pas par une action aussi indigne que celle-là, donner sujet au Roi de les blâmer, ils se rendirent à son conseil, qui étoit bien plus sage que le leur. Nous avions tout lieu effectivement d'en être contens; outre le Garde du Cardinal, que j'avois mis en l'état que je viens de dire, il y avoit encore deux de ses amis qui étoient blessés: Athos & Aramis leur avoient donné chacun un bon coup d'épée, & ils en avoient tous trois pour plus d'un mois à demeurer dans le lit, supposé toutefois que le Garde ne mourut pas de ses blessures. Nous nous en retournâmes après cela chez Mr. de Treville, qui n'étoit pas encore de retour. Nous l'attendîmes dans sa salle, chacun me venant faire compliment sur ce que j'avois fait. Ces commencemens étoient trop beaux, pour n'en être pas tout à fait charmé. Je me promettois même déja une grande fortune, quand je ne fus guéres à voir, qu'il me falloit beaucoup déconter. J'expliquerai cela dans un moment, mais il faut auparavant que j'achève cette journée, afin de faire toutes choses par ordre.
Mr. de Treville étant venu bientôt après cela, Athos, Porthos & Aramis le prièrent de leur vouloir donner un petit mot d'audience en particulier, parce qu'ils avoient des choses de consequence à lui dire. Quand même ils ne se seroient pas servi de ce mot, pour lui annoncer quelle étoit la nature de celle dont ils avoient à l'entretenir, il eut bien reconnu à leur visage, qu'ils étoient plus intrigués qu'à l'ordinaire. Il les fit passer en même tems dans son cabinet, pour les entendre, & lui ayant demandé permission de m'y faire entrer avec eux, parce que ce qu'ils avoient à lui dire me regardoit plus que personne, ils ne l'eurent pas plûtôt obtenue, que je les y suivis. Ils lui dirent là ce qui venoit de m'arriver, & comment j'avois soutenu l'honneur de la Compagnie qu'un garde du Cardinal, avoit osé attaquer insolemment, sans qu'on lui en eut donné aucun sujet. Mr. de Treville fut ravi que je l'en eusse si bien puni, & sçachant qu'il y avoit encore deux de ceux qui avoient voulu le défendre qui étoient blessés, il envoya prier Mr. le Duc de la Trimouille de ne point donner retraitte à des gens, qui s'en montraient si indignes par leur procedé. Il lui demanda même justice de la sortie que ses gens avoient faite sur nous. Mr. de la Trimouille qui étoit prévenu par son écuyer, le lui envoya à son tour, pour lui dire que c'étoit à lui à se plaindre, & non pas à ses Mousquetaires; qu'après avoir assassiné devant sa porte un Garde de Mr. le Cardinal, qui étoit parent d'un de ses principaux domestiques, ils y avoient encore voulu mettre le feu; qu'ils avoient même blessé deux autres personnes qui les avoient voulu separer; de sorte que s'il ne punissoit les autheurs de ce desordre, il n'y auroit plus personne qui fut en sureté chez soi. Mr. de Treville entendant parler cet écuyer de la sorte, lui dit que son Maître ne l'en devoit pas croire, puis qu'il étoit trop interessé; qu'il sçavoit bien comment la chose s'étoit passée, & que des gens tout aussi croyables que lui, & qui en avoient été témoins la lui avoient racontée. Il s'en fut en même temps chez le Duc & m'y mena. Il avoit peur que s'il se laissoit abuser davantage, il ne prévint l'esprit de sa Majesté, en lui contant la chose tout autrement qu'elle n'étoit. Il craignoit d'ailleurs, que le Roi étant ainsi prévenu, Mr. le Cardinal ne vint encore à la charge, auprès de lui; qu'ainsi il ne fermât l'entrée par là, à tout ce qu'on lui pouroit dire en suite. Car sa Majesté avoit ce défaut, que quand elle étoit prévenue une fois, il n'y avoit rien de plus difficile que de la desabuser. Ce qu'il eut pû faire encore de mieux, que d'aller ainsi trouver le Duc, étoit d'aller lui même trouver le Roi, & de le prévenir le premier. C'eut été un coup de partie, mais sa Majesté par malheur étoit allé à la chasse dès le matin, & il ne sçavoit presque de quel côté elle avoit tourné: en effet quoi qu'elle eut dit la veille, qu'elle vouloit aller chasser à Versailles, elle avoit changé de sentiment depuis, & étoit sortie par la porte St. Martin.
Mr. le Duc de la Trimouille réceut Mr. de Treville assez froidement, & lui dit en ma presence, qu'il lui conseilloit encore une fois en bon ami, de faire châtier ceux de ses Mousquetaires, qui se trouveraient coupables de l'assassinat, qui venoit d'être commis; que cette affaire n'en demeurerait pas là; que Mr. le Cardinal en avoit déjà connoissance, & que Cavois, Capitaine Lieutenant de ses Mousquetaires à pied, ne faisoit que de sortir de chez lui, pour le prier de la part de son Eminence, de se joindre avec elle, pour tirer raison d'une injure qui leur devoit être commune à tous deux; que Cavois lui avoit dit encore, que si le Garde de ce Ministre avoit été blessé, sa maison avoit pensé être brulée, que l'un étoit du moins aussi offensant que l'autre, parce que l'on prenoit querelle souvent contre un homme, sans songer au maître à qui il appartenoit, au lieu qu'on ne pouvoit avoir dessein de bruler une maison, sans faire reflexion que celui à qui elle étoit en seroit scandalisé, quand même il n'en recevroit point de dommage.
Mr. de Treville qui étoit homme de bon sens, le laissa dire, afin de voir tout ce qu'il avoit sur le coeur; mais voyant qu'il avoit cessé de parler, il lui demanda, comme s'il eut reflechi à ce qu'il lui disoit, si l'homme qui étoit blessé l'étoit bien dangereusement: Mr. de la Trimouille lui répondit, qu'il l'étoit si fort, qu'il y avoit beaucoup moins d'esperance à sa vie, qu'il n'y avoit de danger pour sa mort; que le coup qu'il avoit dans le corps, lui avoit percé les poumons; qu'aussi la premiere chose, qu'on lui avoit conseillé de faire, avoit été de songer à sa conscience, parce qu'il étoit entre la vie & la mort. Mr. de Treville lui demanda alors si c'étoit lui, qui lui eut dit de quelle maniere il avoit été blessé, & le Duc étant convenu de bonne foi, que ce n'étoit pas lui, mais un de ceux qui étoient accourus à son secours, il le pria de le vouloir mener dans sa chambre, afin que pendant qu'il étoit encore en état de dire la vérité, on la put entendre de sa propre bouche. Il lui dit que cela serviroit à faire rendre à ce garde garde, une justice prompte & entiere, s'il se trouvoit qu'il eut été insulté; mais aussi que s'il se trouvoit qu'il eut été l'aggresseur, comme il avoit oui dire aux Mousquetaires, cela serviroit à ne pas accabler des malheureux, qui n'avoient fait ce qu'ils avoient fait, que pour repousser une injure, qu'ils n'eussent pû souffrir sans la perte de leur honneur.
Le Duc qui étoit un assez bon homme, & qui ne se soucioit guéres de faire sa Cour au Cardinal, qu'il voyoit très-rarement aussi bien que le Roi, ne put trouver à redire à sa demande. Il s'en fut avec lui dans la chambre du blessé, & je ne voulus pas les y suivre, de peur de lui faire de la peine en me voyant, moi qui l'avois mis dans le pitoiable état où il étoit. Le Duc ne lui eut pas plûtôt demandé qui avoit tort, ou de lui, ou de celui qui avoit fait ses blessures, qu'il avoüa la chose tout comme elle s'étoit passée. Le Duc fut bien étonné, quand il l'entendit parler de la sorte, & ayant en même tems fait venir devant lui, celui qui la lui avoit contée tout autrement, il lui commanda de sortir de sa maison, & de ne se presenter jamais devant ses yeux, puis qu'il avoit été capable de lui imposer. Il n'y étoit demeuré que pour secourir le blessé qui étoit son parent, aussi bien que son écuyer. Cependant la parenté de ce domestique ne lui servant de rien, pour adoucir son ressentiment, il fut obligé de lui obéir à l'heure même, sans avoir pû obtenir seulement permission de les revoir ni l'un ni l'autre.
Mr. de Treville s'en étant retourné chez lui, bien content de sa visite, nous y dînâmes Athos, Porthos, Aramis, & moi, ainsi qu'il nous en avoit prié dès la veille. Comme il y avoit aussi fort bonne compagnie, & que nous étions dix-huit à table, on ne s'y entretint presque d'autre chose que de mes deux combats. Il n'y eut personne qui ne m'en donnât beaucoup de gloire, ce qui n'étoit que trop capable de tenter un jeune homme, qui avoit déja de lui même assez de vanité pour croire qu'il valoit quelque chose. Quand nous eûmes diné, on se mit à joüer au lansquenet: les mains me demangeoient assez pour faire comme les autres, si j'eusse eu le gousset aussi bien garni que j'eusse voulu; mais mes Parens m'ayant entr'autres remontrances fait celle-là, avant que de partir, que j'eusse à fuir le jeu comme un écueil, qui perdoit la plupart de la jeunesse, je me tins si bien en garde, non seulement cette fois là, contre ma propre inclination, mais encore dans toutes les autres rencontres, où la même démangeaison me prenoit, que quelque tentation que je receusse, je ne m'y laissai succomber que de bonne sorte.
L'après dînée s'étant passée de cette maniere, c'est à dire les uns en joüant, & les autres voyant joüer, nous nous en fûmes au Louvre sur le soir, Athos, Porthos, Aramis & moi. Le Roi n'étoit point encore revenu de la chasse, mais comme il ne pouvoit guéres tarder à venir, nous demeurâmes dans son Antichambre, où Mr. de Treville qui étoit monté en carosse l'après dînée nous avoit dit, qu'il nous viendroit prendre pour nous mener dans le Cabinet du Roi. Sa Majesté vint un moment après que nous fûmes là, & ses trois Freres qui avoient l'honneur d'en être connus particulierement, & même d'en être estimés, s'étant mis sur son passage, pour s'en attirer quelque regard, au lieu d'en obtenir ce qu'ils souhaitoient n'en furent regardez qu'avec un oeil de colere & d'indignation. Ils s'en revinrent tout tristes auprès d'une fenêtre où j'étois, n'ayant osé me montrer devant le Roi, avant que de lui être presenté, & lui avoir fait la reverence. Ils étoient si mortifiés tous trois, de ce qui leur venoit d'arriver, qu'il ne me fut pas difficile de reconnoître leur chagrin. Je leur demandai ce qui leur étoit survenu depuis un moment, pour les voir maintenant dans cet état. Ils me répondirent que nos affaires alloient mal, ou qu'ils se trompoient fort, que cependant il falloit attendre l'arrivée de Mr. de Treville, pour en juger sainement; qu'il demanderoit lui-même à sa Majesté ce qui en étoit, mais que du caractére dont étoit ce Monarque, il ne leur avoit pas fait la mine pour rien; qu'il étoit extremement naturel, & que si c'étoit une qualité absolument nécessaire, comme le prétendoit un certain Politique que de sçavoir dissimuler pour regner, jamais Prince n'y avoit été moins propre que lui.
Je me sentis tout mortifié à ces paroles. J'eus peur, sans que je pénétrasse néanmoins ce qui pouvoit être arrivé, que la mauvaise humeur de sa Majesté ne s'étendit jusques sur moi; ainsi n'ayant plus d'autre impatience que de voir arriver Mr. de Treville, afin d'être feur plutôt de mon sort, il vint enfin, & augmenta encore mon inquiétude, par ce qu'il nous dit en arrivant. Il nous apprit que Mr. le Cardinal, après avoir envoyé Cavois au Duc de la Trimouille, n'avoit pas crû plûtôt l'avoir fait entrer dans son ressentiment, qu'il avoit depêché vers le Roi, pour lui apprendre ce qui s'étoit passé au sortir de nôtre jeu de paume; que son Eminence lui avoit écrit même une longue lettre là dessus, lui mandant que s'il ne punissoit ses Mousquetaires, ils feroient tous les jours mille meurtres, & mille insolences, sans que persone osât plus entreprendre de les reprimer.
Mr. de Treville nous quitta après nous avoir dit, qu'il ne croyoit pas que l'occasion nous fut favorable ce jour là de voir sa Majesté, qu'il alloit entrer dans sa chambre, & que s'il ne revenoit pas nous trouver dans un moment, nous pouvions nous en retourner chacun chez nous; qu'il nous y iroit avertir de ce que nous aurions à faire, & qu'il n'y perdroit pas un moment de tems. Il nous quitta à l'heure même & étant entré chez le Roi, sa Majesté fut quelque tems sans lui rien dire, elle lui fit même la mine, comme elle l'avoit faite aux trois Frères. Mr. de Treville, qui ne s'en embarrassoit pas beaucoup, parce qu'il sçavoit qu'il la desabuseroit bientôt des impressions que le Cardinal lui avoit données, ne lui dit rien aussi de son côté, sçachant qu'il devoit remettre nôtre justification à un autre tems. Le Roi qui étoit fort naturel, comme je viens de dire, voyant qu'il ne lui parloit point de ce qui étoit arrivé, dont il croyoit qu'il lui devoit rendre compte, rompit le silence à la fin tout d'un coup, & lui demanda si c'étoit ainsi que l'on faisoit sa charge; qu'il étoit arrivé à ses Mousquetaires d'assassiner un homme & de faire beaucoup de desordre, & que cependant il ne lui en disoit pas un seul mot; qu'à plus forte raison n'avoit-il pas eu le soin de les faire mettre en prison pour les faire punir en tems & lieu; que cette conduite n'étoit guéres d'un bon Officier comme il l'avoit toûjours crû, & qu'il en étoit d'autant plus étonné qu'il connoissoit mieux que personne combien il étoit ennemi de toute violence & de toute injustice.
Mr. de Treville ayant été bien-aise de le laisser dire pour lui faire decharger sa bile, lui répondit alors qu'il étoit informé de tout ce que Sa Majesté lui disoit, mais que pour elle elle ne l'étoit que très-mal, apparement, puis qu'elle lui parloit de cette sorte; qu'il lui demandoit pardon s'il osoit lui parler ainsi, mais que comme il s'en étoit informé à fond, jusques à aller lui-même chez Mr. le Duc de la Trimouille, elle ne trouveroit pas mauvais qu'il la priât d'envoyer querir ce Duc, avant que de lui en dire d'avantage; qu'il y avoit même un homme chez lui qui en pouvoit encore parler plus assurément que les autres; que cet homme étoit celui là même qu'on avoit fait accroire à Sa Majesté avoir été assassiné; qu'il l'avoit interogé lui-même en presence du Duc, & qu'il étoit convenu avec lui, que bien loin que ce fussent les Mousquetaires de Sa Majesté qui eussent tort, c'étoit lui qui par son insolence avoit été cause de son malheur; qu'au surplus ce n'étoit pas seulement eux qui l'avoient blessé, mais bien le même jeune homme qui avoit rendu le combat dont il avoit eu l'honneur de l'entretenir la veille.
Le Roi fut surpris quand il l'entendit parler de la sorte. Neanmoins comme il étoit de sa prudence, après le ressentiment qu'il venoit de faire éclatter, de ne pas ajouter foi tellement à ses paroles, qu'il ne fut bien aise auparavant d'être éclairci si elles contenoient verité, il envoya dire au Duc de la Trimouille de ne pas manquer de se trouver le lendemain à son lever. Le Cardinal qui avoit des espions dans la Chambre du Roi pour lui rendre compte de tout ce qui s'y passoit, avoit déja appris la mauvaise mine que Sa Majesté y avoit faite à Treville. Cela lui avoit donné espérance qu'il le perdroit à la fin dans son esprit. Il s'y étudioit depuis long-tems, non qu'il ne l'estimât infiniment; mais parce que, quelque promesse qu'il lui eut faites, il n'avoit jamais pu le faire entrer dans ses intérêts; Mais quand il vint à apprendre ce qu'il lui avoit dit, non seulement pour se justifier, mais encore pour justifier ceux qu'il avoit accusez de cet assassinat, il eut bien peur de n'en avoir que le dementi. Il renvoya savoir dés la même heure chez Mr. le Duc de la Trimouille, pour savoir de lui si c'étoit qu'il eut changé d'avis, depuis la parole qu'il lui avoit rapportée de sa part. Ce Duc n'y étoit pas, il étoit allé souper en Ville; & comme ses gens ne pouvoient dire à quelle heure il reviendroit, Cavois prit le parti de s'en retourner dans sa maison & d'attendre au lendemain matin à executer les ordres de son Eminence. Il ne fit pas trop mal, le Duc ne revint qu'à deux heures après minuit, & son Suisse lui ayant rendu une Lettre que lui écrivoit Mr. Bontems, par laquelle il lui mandoit de la part du Roi qu'il eut à se trouver à son lever, il se leva de meilleur matin qu'il n'avoit de coutume, afin d'être ponctuel à ce qui lui étoit prescrit.
Cela fut cause que quand Cavois y retourna il ne le trouva plus, le Suisse lui dit qu'il étoit allé au Louvre, ce qu'il eut peine à croire, parce que, comme j'ai déja dit, il ne se soucioit pas autrement d'aller faire sa Cour à Sa Majesté. Il avoit même accoutumé de dire qu'une des choses du monde qui lui faisoit croire qu'il étoit plus heureux que les autres, c'est qu'il avoit toûjours mieux aimé sa Maison de Touars que le Louvre, de sorte qu'il avoit plus de trente-cinq ans devant qu'il eut jamais vu le Roi. La Religion Protestante dont il faisoit profession étoit cause qu'il haissoit le métier de Courtisan, il savoit que le Roi n'aimoit pas ceux qui en étoient; il savoit dis-je qu'il se contentoit de les craindre & cela est si vrai, que le Roi d'aujourd'hui parlant un jour à des gens de cette Religion, qui avoient la hardiesse de lui remontrer que la rigueur de ses édits ne repondoient pas à leurs espérances, c'est, leur repliqua-t-il, que vous m'avez toûjours regardé comme le Roi mon Pere, & comme le Roi mon grand Pere: Vous avez cru sans doute que je vous aimois comme faisoit l'un ou que je vous craignois comme faisoit l'autre, mais je veux que vous sachiez que je ne vous aime ni ne vous crains.
Le Duc de la Trimouille avoit déja parlé au Roi quand Cavois arriva, & lui avoit confirmé tout ce que Treville lui avoit dit. Sa Majesté ne fut plus en colere après cela contre ses Mousquetaires; mais le Cardinal y fut beaucoup contre Cavois, de ce qu'il avoit si mal executé ses ordres. Il lui dit qu'il devoit plûtôt attendre le Duc chez lui pendant toute la nuit, que de le manquer, comme il avoit fait; qu'ils eussent pris des mesures ensemble pour perdre un petit Gentillâtre qui s'en faisoit si fort accroire que d'oser toûjours lui resister; qu'il ne le lui pardonneroit de sa vie; qu'il eut à se retirer de devant ses yeux, & à ne s'y jamais presenter sans ses ordres. Cavois qui connoissoit l'humeur de son maître, ne voulut lui rien repliquer, de peur qu'étant innocent comme il l'étoit, il ne se rendit coupable en voulant lui faire connoître son injustice; il s'en retourna chez lui tout chagrin, & sa femme qui avoit bien autant d'esprit que lui, voulant savoir ce qu'il avoit fait, n'en eut pas plûtôt connoissance qu'elle lui dit en même tems qu'il se laissoit là abbattre de peu de chose, qu'il y avoit du remede à tout hors à la mort, & que devant qu'il fut trois jours elle le remettroit mieux avec son Eminence qu'il n'y avoit jamais été. Il lui repliqua qu'elle ne la connoissoit pas, qu'elle étoit têtue comme une mulle, & que quand elle prenoit une fois quelqu'un en aversion il n'y avoit pas moyen, quoi que l'on peut faire, de l'en faire jamais revenir. Madame de Cavois lui répondit qu'elle connoissoit tout aussi-bien que lui de quoi ce Ministre étoit capable, qu'ainsi il n'avoit que faire de se mettre en peine comment elle s'y prendroit pour le mettre à la raison, qu'elle en faisoit son affaire, & que comme elle n'entreprenoit jamais rien dont elle ne vînt à bout, il n'avoit plus qu'à dormir eu repos.
Cette Dame effectivement faisoit une partie de ce qu'elle vouloit à la Cour, & faisoit rire souvent ce Ministre, lors qu'il n'en avoit point d'envie. Ce n'étoit pas cependant ni par des traits de femmes ni par des railleries fades, telles qu'on en voit souvent dans la bouche des Courtisans, qu'elle faisoit toutes ces merveilles. Tout ce qu'elle disoit étoit assaisonné d'un certain sel qui contentoit les plus difficiles en même tems qu'il repandoit une certaine estime pour elle qui faisoit qu'on ne se pouvoit plus passer de sa Compagnie. Son mari qui étoit redevable à son adresse d'une partie de sa fortune, se jetta entre les bras pour se tirer du mauvais état où il étoit: elle lui dit alors que puis qu'elle l'avoit amené au point qu'elle desiroit, il n'avoit plus maintenent qu'à bien executer ce qu'elle lui alloit recommander; qu'il se mit dans son lit, qu'il y fit bien le malade, & qu'il dit à tous ceux qui le visiteroient ou qui viendroient de la part de quelqu'un pour lui demander des nouvelles de sa santé, qu'elle ne pouvoit pas être en plus mechant état qu'elle étoit, qu'il affectat cependant de ne parler à personne, que le moins qu'il pourroit, & que quand il y seroit obligé il ne le fit que d'une voix engagée, & comme un homme qui auroit une oppression de poitrine.
Pour elle, elle se tint tout le jour comme elle étoit au sortir de son lit, & tout de même que si la feinte maladie de son mari l'eut mise hors d'état de songer à son ajustement. Cet homme qui avoit beaucoup d'amis comme en ont tous ceux qui ont quelque faveur auprès du Ministre, car il avoit toûjours été fort bien avec lui, ne manqua pas de visites, quand le bruit de son mal se fut répandu par la Ville. Ils savoient bien pourtant les paroles que le Cardinal lui avoit dites; ce qui étoit plus que capable selon la coutume des courtisans de lui faire perdre leur amitié. Mais comme ils esperoient que sa disgrace ne dureroit pas, sur tout n'ayant rien fait qui pût le perdre dans l'esprit de son Eminence, ils continuerent d'en user avec lui comme ils avoient accoutumé. Le Cardinal qui venoit d'essuyer de grosses paroles du Roi qui lui avoit reproché qu'il n'avoit pas tenu à lui, par ses faux rapports, qu'il n'eut cassé Treville & sa Compagnie de Mousquetaires, étoit encore plus en colere que jamais contre Cavois. Ainsi apprenant que sa maison ne desemplissoit point de monde, il dit tout haut devant mille personnes, qu'il s'étonnoit grandement qu'on eut si peu de consideration pour lui, que d'aller visiter un homme qu'il jugeoit digne de son ressentiment. Ces paroles suffirent pour rendre la maison du feint malade tout aussi deserte qu'elle étoit frequentée auparavant. Madame de Cavois en fut ravie, parce qu'elle avoit peur que quelqu'un reconnut sa feinte, & qu'il n'en allât rendre compte au Cardinal. Cependant ses parens ne croyant pas que cette defense s'étendit sur eux, aussi particulierement que sur les autres, y envoyerent du moins des laquais, s'ils n'y osérent plus aller: ces laquais leur rapporterent ce que Madame de Cavois leur disoit, tantôt elle même quand ils montoient jusques dans son anti-chambre, & tantôt ce qu'on leur disoit à la porte quand ils ne prenoient pas la peine d'y monter. Toutes ces nouvelles ne pouvoient cependant être plus tristes qu'elles l'étoient; le malade se portoit, toûjours à ce qu'on disoit de moment à autre, de plus mal en plus mal, & afin qu'on le crut mieux dans le monde Madame de Cavois fit venir chez elle le premier Medecin du Roi, afin qu'il dit ce qu'il pensoit de son mal: elle ne risquoit pas beaucoup en faisant cela, jamais il n'y avoit eu de medecin plus ignorant que lui, ce qu'on reconnut si bien à la fin à la Cour qu'il en fut chassé honteusement. Au reste pour le mieux tromper, elle fit apporter dans la chambre de son mari le sang d'un de ses laquais qui étoit malade d'une pleuresie, & lui fit accroire que c'étoit le sien. Il ne falloit pas être trop habile pour décider que ce sang ne valloit rien il hocha la tête en le voyant, comme pour lui dire d'un ton misterieux qu'il y avoit là bien du danger. Madame de Cavois fit en même temps la pleureuse, métier qu'elle savoit naturellement, comme savent la plûpart des femmes & qu'elle avoit encore étudié avec beaucoup de soin, afin de s'en servir en tems & lieu.
Peu s'en fallut que Bouvard, c'étoit le nom de ce médecin, ne pleurât de même quand il lui vit verser des larmes, & accompagner de mille sanglots le recit qu'elle lui faisoit de sa maladie. Il voulut tâter cependant le poux du malade, & il crut qu'il étoit tout en sueur, parce qu'il avoit dans son lit un petit vase d'eau tiede, dont il avoit arrosé sa main, jusques au dessus du poignet, afin de faire accroire la même chose à tous ceux qui auroient la curiosité de le vouloir tâter. On en avoit même repandu quelques gouttes sur une aleze dont on lui fit accroire qu'on avoit enveloppé le malade, & comme on l'avoit laissée ressuyer dans le lit, elle n'étoit plus que moette, afin qu'il donnât plûtôt dans le panneau. Il sentit cette aleze, & trouva à ce qu'il disoit que ce qui causoit sa moetteur sentoit extremement mauvais. Il tira encore des inductions delà que cette maladie étoit très dangereuse, & étant sorti de cette Maison, il en repandit le bruit par toute la Cour. M. le Cardinal le sut comme les autres, sans en paroître autrement touché, quoi qu'il le fut dans le fonds. Il crut que pour soutenir le caractere d'un grand Ministre, comme il étoit, il ne devoit pas changer sitôt de sentiment, qu'aussi bien cela lui seroit tout à fait inutile, s'il venoit à mourir, & que s'il en réchapoit il feroit toûjours bien sa paix avec lui.
Pendant que cela se passoit le Roi, qui, du même moment qu'il avoit été desabusé, avoit rendu son amitié à Mr. de Treville & lui avoit redit de nous amener les trois freres & moi dans son Cabinet, comme il le lui avoit commandé auparavant. La nouvelle action que je venois de faire lui donnoit encore plus d'envie de me voir que jamais. Mr. de Treville nous y conduisit dés le même jour que le Duc de la Trimouille avoit confirmé à sa Majesté ce qu'il lui avoit dit. Le Roi me trouva extrémement jeune pour avoir fait ce que j'avois fait, & me parlant avec beaucoup de bonté, il dit à Mr. de Treville de me mettre Cadet dans la Compagnie de son beau Frere qui étoit Capitaine aux Gardes. Il s'appelloit des Essarts, & ce fut là où se fit mon apprentissage dans le metier des armes. Ce Régiment étoit alors tout autre qu'il n'est aujourd'hui: tous les Officiers étoient gens de qualité, & l'on n'y voyoit point de gens de Robe ni de fils de Partisan comme il s'y en voit maintenant, & même comme il en est tout rempli. Ce n'est pas que je veuille dire que les premiers soient à mépriser. Ils ont leur merite tout comme les personnes les plus qualifiées, & s'il leur étoit deffendu de porter les armes nous n'aurions pas eu deux Marêchaux de France que le Parlement de Paris nous a déja donnez. Le Maréchal de Marillac, quoi qu'il ait péri malheureusement, n'en est pas moins recommandable par mille honnêtes gens qui savent de quelle maniere arriva son malheur. Le Maréchal Foucaut étoit pareillement d'une famille de Robe, & quoi qu'il portât d'autres armes que n'en portent ceux qui viennent comme lui de la famille qui porte ce nom là, ce n'étoit qu'à cause qu'Henri IV. les avoit changées pour un service important que l'un de ses ancêtres lui avoit rendu.
Le Roi avant que de me renvoyer voulut que je lui contasse non seulement mes deux combats, mais encore tout ce que j'avois fait depuis que j'avois l'âge de connoissance. Je contentai sa curiosité, à la reserve de ce qui m'étoit arrivé à S. Die, que je n'eus garde de lui dire. Je trouvois qu'il y alloit un peu trop du mien, & rien ne me faisoit souffrir avec patience l'affront que j'y avois reçu que l'esperance d'en pouvoir tirer vengeance bientôt. Je me fondois particulièrement sur les promesses que m'avoit fait Montigré de m'avertir quand Rosnay ne se deffieroit plus de rien, & qu'il reviendroit dans sa Maison. Je trouvois même qu'il ne m'avoit pas donné de méchantes arres de sa parole, en me prêtant son argent aussi genereusement qu'il avoit fait. J'avois cependant quelque inquiétude de savoir comment je le lui pourrois rendre, quand le Roi m'en tira heureusement. Il dit à l'Huissier de son Cabinet, avant que j'en sortisse, qu'il eut à lui faire venir son premier Valet de Chambre, & ce premier Valet de Chambre étant venu, il lui commanda de prendre cinquante Loüis dans sa Cassette, & de les lui apporter. Je me doutai bien, quand je l'entendis lui faire ce commandement, que ces cinquante Loüis étoient pour moi, & de fait le Roi ne les eut pas plûtôt qu'il me les donna à l'heure même. Il me dit en me les donnant que j'eusse soin seulement d'être honnéte homme, & qu'il ne me laisseroit manquer de rien.
Je crus ma fortune faite d'abord que je l'entendis parler de la sorte, & comme je n'avois pas envie de m'éloigner du chemin qu'il me prescrivoit, je regardai comme une chose indubitable ce qui me venoit de la bouche d'un si grand Roi. Mais je reconnus bientôt que c'étoit à tort que j'avois adjouté foi à ce Discours, & que si j'eusse étudié cette parole de l'Ecriture, qui nous apprend que nous ne devons jamais mettre nôtre confiance dans les Princes, mais en Dieu seul qui ne trompe jamais, ni qui ne sauroit jamais être trompe, j'eusse beaucoup mieux fait que de conter là dessus. J'expliquerai cela dans un moment & il faut que je rapporte auparavant ce qui arriva de la tromperie que faisoit Madame de Cavois. Elle garda son mari pendant quatre jours de la maniere que je viens de dire, & Bouvart, pour mieux trancher de l'homme important, continuant d'assurer qu'il lui étoit impossible de rechaper, à moins que d'un miracle, en l'état qu'il l'avoit laissé, elle s'en fut le lendemain au Palais Cardinal dans l'habit de deuil, le plus grand que put jamais porter une femme. Les Officiers du Cardinal qui la connoissoient aussi-bien qu'ils faisoient leur Maître ne la virent pas plûtôt dans cet équipage, qu'ils ne douterent point qu'elle ne l'eut perdu. Ils l'accablerent là dessus de complimens qu'elle réceut d'un air tout aussi triste que si la chose eut été bien vraye. Ils voulurent l'annoncer en même tems à son Eminence, ce qu'elle ne voulut pas souffrir, elle leur repondit qu'elle l'attendroit quand elle iroit à la Messe, & qu'il lui suffiroit de se faire voir à elle pour lui apprendre le besoin, qu'elle avoit de son secours. On fut dire en même tems à ce Ministre que Cavois étoit mort, & que sa veuve l'attendoit sur le passage de sa Chapelle pour lui recommander ses enfans. Le Cardinal à cette nouvelle n'osa sortir de sa Chambre, craignant que ce ne fut bien plûtôt pour l'accuser d'avoir fait mourir son mari, que pour lui demander quelque chose. Ainsi aimant mieux qu'elle lui fit une Mercurialle dans son Cabinet que de la lui faire devant tous ses Courtisans, il commanda en même tems qu'on la lui amenât. Il s'en fut au devant d'elle: d'abord qu'il l'apperçut il l'embrassa & lui dit qu'il étoit bien faché de la perte qu'elle avoit faite, que le deffunt avoit eu tort de prendre les choses à coeur aussi fortement qu'il avoit fait, qu'il devoit connoitre son humeur depuis le tems qu'il étoit à lui, & savoir que quelque violente que fut sa colère contre ses veritables serviteurs, elle n'étoit pas de longue durée; que cependant si elle avoit beaucoup perdu en le perdant, la perte qu'il faisoit lui même en lui n'étoit guéres moindre que la sienne; qu'il reconnoissoit mieux que jamais combien il avoit été de ses amis, puis qu'il n'avoit pû souffrir de sa bouche une seule parole rude sans en mourir de douleur.
Madame de Cavois ne l'entendit pas plûtôt parler de la sorte qu'elle lui dit qu'elle n'avoit que faire de pleurer ni de porter davantage son habit, qu'elle ne l'avoit pris que pour porter le deuil de la perte que son mari & elle avoient faite de l'honneur de ses bonnes graces; mais que puis qu'elle les leur rendoit elle n'avoir plus que faire ni de deuil ni d'armes; que son mari étoit bien mal à la verité, mais que comme il n'étoit pas encore mort il guériroit bientôt, quand il apprendroit cette bonne nouvelle. Le Cardinal fut bien surpris quand il lui vit quitter sitôt son personnage. Il se douta bien qu'elle ne l'avoit fait que pour l'obliger à le faire parler ainsi: il fut fâché de s'être si fort pressé, voyant bien qu'il ne feroit pas sans en être raillé dans le monde. Néanmoins Comme c'étoit une chose faite, & qu'il n'y avoit plus de remede, il se prit à en rire tout le premier. Il lui dit donc en même tems qu'il ne connoissoit point de meilleure Comedienne qu'elle, & il ajouta à cela qu'il vouloit, pour lui faire plaisir, demander au Roi qu'il lui plût créer en sa faveur une charge de Surintendant de la Comedie, tout de même qu'il y en avoit une de Surintendant des Bâtimens, afin de l'en gratifier; que quoique ce ne fut pas la coutume de donner le moindre emploi à une femme il ne laisseroit pas de tâcher de lui faire tomber celui-là, qu'il remontreroit sa capacité au Roi, & que comme il ne demandoit qu'à être bien servi, il ne doutoit pas qu'il ne la lui donnât preferablement à tout autre, puis qu'elle étoit plus capable que personne de l'exercer.
Mr. le Cardinal s'étant ainsi amusé à badiner avec elle, fit entrer ses principaux Officiers dans son Cabinet, & leur dit qu'ils n'avoient pas tout tant qu'ils étoient à se moquer les uns des autres, puis qu'elle les avoit tous attrapez également, qu'ils avoient crû que Cavois étoit mort, & que cependant à peine croiroit-il presentement qu'il fut malade; qu'il étoit bien vrai que Bouvart, qui l'avoit été voir, l'assuroit, & même qu'il l'avoit été bien dangereusement, mais que comme ce n'étoit qu'un ignorant, il étoit persuadé qu'on pouvoit se dispenser de le croire, sans courre risque de passer pour heretique. Ses Officiers qui n'étoient pas trop prévenus en faveur de ce medecin, le voyant de si belle humeur lui répondirent qu'il faisoit bien d'en avoir cette opinion, parce que s'il n'y avoit que cela qui le persuadât il pouvoit bien encore se tromper; que Bouvart, comme il le disoit fort bien, étoit un grand asne en matiere de medecine, & que tout Paris en convenoit aussi bien qu'ils convenoient de bonne foi que Madame de Cavois les avoit tous trompés.
Cette Dame ayant ainsi fait la paix de son mari avec le Cardinal, quelqu'un dit au Roi le tour qu'elle avoit joué à son Eminence, & en fit bien rire Sa Majesté. Treville qui lui en vouloit, parce que son Eminence lui en vouloit à lui même, ne fut pas un des derniers à s'en divertir avec elle. Il lui dit que c'étoit ainsi que les grands hommes avoient leur ridicule aussi bien que les autres, & prenant sujet de là de lui conter tout ce qu'il en savoit, il se donna carrière à ses depends, pendant je ne sais combien de tems.
D'abord que j'eus les cinquante Loüis du Roi je ne songeai plus qu'à renvoyer à Montigré l'argent qu'il m'avoir prêté si honnêtement. Une personne d'Orleans qui logeoit dans mon même logis & qui y étoit fort connu, voyant que j'étois en peine à qui m'addresser pour faire les choses seurement, me dit que si je m'en voulais bien fier à lui il me rendroit ce petit service, qu'il connoissoit Mr. de Montigré, & qu'il lui feroit tenir cet argent par une personne sûre; qu'elle n'étoit jamais une semaine sans aller chez lui. Je fus ravi de cette occasion qui me tiroit d'embarras. Je lui donnai en même tems la somme que je devois à ce Gentilhomme, & y ayant voulu ajouter quelque chose pour la dépense de celui qui lui porteroit cet argent, l'homme à qui je le donnois me dit que je lui faisois injure d'oser seulement lui en parler, qu'il n'étoit pas homme à demander retribution de si peu de chose, & que le plaisir de me rendre service étoit tout ce qu'il désiroit. Je ne l'eusse pas fait avec un autre, mais comme c'étoit un homme qui tenoit Hotellerie à Orleans, & qui ne me paroissoit pas trop riche, je ne voulois pas avoir à me reprocher de lui avoir fait dépenser un sol pour l'amour de moi.
Mon argent fut rendu fidelement à Montigré, d'abord qu'il eut écrit une Lettre à son ami. Montigré ne s'attendoit pas à le ravoir sitôt, & peut-être même à le ravoir jamais. Il savoit combien il étoit rare de recevoir des lettres de change de mon pais, & sur tout à un pauvre gentilhomme tel que j'étois. Richard, c'est le nom de l'homme qui me rendit ce service, avoit prié son ami de lui renvoyer le billet que j'avois fait à Montigré. Il me le remit entre les mains pour marque qu'il avoit eu soin d'executer ce dont je l'avois prié. Je le remerciai de la peine qu'il en avoit bien voulu prendre, quoi que je ne fusse pas à le faire, & que je m'en fusse acquitté dès le moment que je lui avois fait cette priere. Je mis ce billet dans ma poche, au lieu de le dechirer comme je devois, & l'ayant perdu ou le même jour ou le lendemain, en tirant peut-être mon mouchoir ou bien en prenant autre chose, je ne m'apperçus de sa perte que deux ou trois jours après. Je le dis à Richard qui me blama du peu de soin que j'en avois eu, & comme il vit que cela m'inquietoit comme si j'eusse prevû ce qui m'en devoit arriver un jour, il tâcha de m'en consoler. Il me dit que quand même quelqu'un le trouveroit, il ne m'en pouvoit arriver d'accident, que premierement je n'étois pas en âge pour faire un billet, & que secondement étant sous le nom de Montigré, il n'y avoit point de friponnerie à faire là dessus, à moins qu'il n'en fut de moitié avec quelqu'un; que j'avois dû reconnoître au procedé qu'il avoit tenu avec moi qu'il étoit honnête homme, mais que s'il avoit encore besoin, avec cela d'une caution pour me le certifier, il lui en serviroit en tout tems, & en tout lieu, quoi qu'il ne s'en reconnût pas capable.
Cette dernière raison me toucha plus que la premiere, à laquelle j'avois mis obstacle moi même par un excès de delicatesse. Comme il savoit aussi bien que cet Aubergiste que je n'étois pas en âge de pouvoir m'obliger valablement, je n'étois engagé dans ce billet à en payer le contenu que parole d'honneur, ainsi il n'y avoit point là de minorité à alleguer pour s'exempter du payement, puis que les Maréchaux de France devant qui l'on faisoit venir pour l'éxecution de ces sortes de billets condamnoient & jeunes & vieux également, quand on étoit de si mauvaise foi que de ne le pas vouloir payer. J'avois appris cela d'une affaire que mon pere avoit euë devant eux, où il étoit porteur d'un semblable billet; ainsi je m'étois servi de ma propre connoissance contre moi même, parce que je croyois que quand on avoit bien envie de payer il devoit être indifferent ou de se bien lier ou de ne se point lier du tout.
Cette circonstance entretint donc mon inquietude pendant quelques jours, mais comme il n'y a rien que l'on n'oublie à la longue, je n'y songeai plus au bout de quelque tems. Je tachai cependant de remplir mon devoir de Soldat tout du mieux qu'il me fut possible. Je trouvai Besmaux dans la même compagnie où j'étois. C'étoit un homme tout d'un autre humeur que moi, & nous ne nous ressemblions en rien ni l'un ni l'autre, si ce n'est que nous étions tous deux Gascons. Il n'y avoit rien effectivement de plus opposé que nos manieres d'agir. Il avoit de la vanité au delà de l'imagination. Il eut voulu presque que nous l'eussions crû de la côte de St. Loüis, tant il s'en faisoit accroire: tout cela n'étoit fondé cependant que sur ce qu'il étoit plus vain que les autres, quoi qu'il ne vallut pas mieux. Le nom de Besmaux qu'il portoit étoit le nom d'une petite metairie qui étoit plus chargée de taille qu'elle n'apportoit de revenu; mais comme lors que l'on s'entête une fois de vouloir paroître plus que l'on est, l'âge n'a guerres de coûtume de reformer ce deffaut, il fit porter le nom de Marquisat à cette chaumiere d'abord qu'il devint en fortune.
Pour moi je fus toûjours mon chemin sans vouloir paroître plus que je n'étois. Je savois que je n'étois qu'un pauvre Gentilhomme: je vécus donc comme je devois faire, sans vouloir ni me relever au dessus de mon état ni me rabbaisser au dessous de ceux qui n'étoient pas plus que moi. J'avois peine ainsi à souffrir que Besmaux se donnât des airs de grandeur en vantant le nom de Montlesun qu'il portoit. C'étoit à la verité un nom qui étoit assez beau, mais comme tout le monde ne convenoit pas trop qu'il lui appartint, je me crus obligé de lui dire, & comme son camarade & comme son ami, que toute cette vanité lui faisoit plus de tort que de bien. Il receut mal mon compliment, & l'attribuant moins au desir que j'avois de lui rendre service, qu'à une certaine jalousie qu'il se figuroit que j'eusse conçuë aussi-bien que les autres Cadets de ce qu'il pretendoit s'élever au dessus de nous, il ne me regarda plus que comme un homme qui lui devoit être suspect, bien loin de prendre la moindre confiance en lui. Il avoit aussi cela de ridicule que sans considerer ses forces qui ne pouvoient pas être moindres qu'elles étoient, il vouloit imiter ceux qui avoient des ailes pour voler: s'il voyoit quelque nouvelle mode, il en prenoit aussi-tôt quelque chose, sans considerer qu'il y avoit plûtôt de l'extravagance à le faire qu'il ne pouvoit y avoir ni de raison ni de bon sens. Il pretendoit pourtant le contraire sans prendre garde qu'il s'en rendoit ridicule à tout le monde. Je me souviens là-dessus d'une chose qu'il fit, qui fit bien rire non seulement toute nôtre Compagnie, mais encore tout le Regiment. Nous étions alors à Fontainebleau où il étoit logé chez une hôtesse qui eut quelque bonne volonté pour lui. Il en profita tout autant qu'il pût, mais comme elle n'étoit pas riche, ce qu'il en tira ne se reduisit qu'à peu de chose. Il ne s'amusa point à en remplir son ventre, comme font quantité de nations qui aiment mieux l'avoir plein, que d'avoir toute la magnificence du monde sur leur dos. Il avoit cela de commun avec tous les Gascons qu'il croyoit devoir pratiquer le proverbe qui dit ventre de son & habit de velours. Ainsi il mit sur lui, tout ce qu'il avoit pû tirer de cette femme sans se mettre en peine de tout le reste. Il se donna un habit dont il avoit assez de besoin, parce que quoi qu'il eut celui de Soldat comme les autres, la coutume des Cadets étoit d'en avoir un distingué de ceux du commun. Pour moi c'est à quoi je n'avois pas manqué, & je m'en étois donné un assez beau de l'argent que le Roi m'avoit donné: J'y en avois employé une partie & j'étois bon ménager du reste, sachant qu'il falloit garder une poire pour la soif.
Au reste comme on commençoit à porter en ce tems là des baudriers en broderie d'or qui coutoient huit ou dix pistoles, & que les finances de Mr. de Besmaux ne pouvoient pas atteindre jusques là, il prit le parti de se faire faire le devant d'un baudrier de cette façon, & le derriere tout uni. Il affecta cependant, afin qu'on n'en vit pas le defaut, de porter un manteau, sous prétexte d'une feinte incommodité, ainsi n'en étalant aux yeux du monde que le devant, il n'y eut personne qui ne crut pendant deux ou trois jours, qu'il avoit donné dans l'étoffe tout aussi bien que les autres. Mais le tour de nôtre Compagnie étant venu de monter la Garde au bout de ce tems là, & Besmaux ayant endossé un autre baudrier que celui que nous venions de lui voir, parce qu'il ne pouvoit pas là porter de manteau, il y eut un de mes camarades nommé Mainvilliers qui ne pouvoit souffrir sa vanité non plus que moi, qui me dit qu'il parieroit sa tête que son baudrier en broderie n'avoit point de derriere. Je lui répondis que cela n'étoit pas croyable, & qu'il étoit trop sage pour s'exposer à la raillerie qu'il s'attireroit par là, si cela venoit jamais à être reconnu. Il me repliqua que j'en pouvois croire tout ce qu'il me plaisoit, mais que pour lui il demeureroit dans sa pensée jusques à ce qu'il eut lieu de s'en desabuser. Qu'il ne tarderoit pas long tems à le faire, & que ce seroit alors que l'on verroit qui auroit raison de lui ou de moi. Nôtre garde étant descenduë Besmaux continua toûjours de feindre d'être incommodé pour avoir pretexte de prendre son manteau. Il ne vouloit pas perdre sitôt l'étalage de son baudrier, & comme il ne le pouvoit porter sans cela, il étoit bien aisé pendant que c'en étoit la mode de faire voir à tout le monde qu'il n'étoit pas homme du commun. Il craignoit qu'elle ne vint à changer par l'inconstance à laquelle nôtre nation est sujette. Il savoit qu'elle est fort grande, & que nos ennemis n'ayant guéres d'autre défaut à nous reprocher, que celui là ne manquaient pas de nous en faire le plus souvent un sujet de mepris.
Mainvilliers qui étoit un éveillé & qui ne demandoit pas mieux qu'à rire & à faire rire les autres, voyant qu'il avoit repris son manteau, & cela le confirmant plus que jamais dans sa pensée, dit à cinq ou six de nos Camarades, qui se moquoient aussi bien que lui de Besmaux, tout ce qu'il pensoit là-dessus. Ils n'y avoient pas songé, jusques-là, & je n'y eusse pas songé non plus qu'eux, si ce n'est qu'il nous rebatoit toûjours la même chose. Mais ce qu'il nous faisoit remarquer me faisant entrer à la fin dans son sentiment, il y en eut un qui lui demanda comment il s'en pouvoit éclaircir. Il lui répondit que s'il en étoit en peine tant soit peu il se trouvât l'après dînée chez ce fanfaron, qu'il l'iroit prendre avec moi pour aller se promener dans la forest, qu'il eut soin seulement de marcher derriere lui & qu'il verroit lui-même de ses propres yeux s'il s'étoit trompé ou non. Il m'en dit autant à moi & à tous ces autres, & nous en étant allez chez Besmaux d'abord que nous eûmes diné, nous le trouvâmes son manteau sur les épaules qui étoit tout prêt de nous venir chercher pour passer l'après dînée avec nous. Nous lui proposâmes nôtre promenade, & s'y en étant venu avec nous, nous fîmes semblant cinq ou six que nous étions de nous arrêter à l'entrée de la forêt, pour considerer un nid qui étoit tout au haut d'un arbre. Mainvilliers s'amusoit à causer avec lui étant bien aise de lui ôter tout soupçon de ce que nous avions envie de faire. Nous les suivîmes donc comme nous avoit recommandé Mainvilliers, & celui-ci voyant, que nous n'étions plus qu'à quinze ou vingt pas d'eux, fit un pas au devant de lui sans lui faire rien paroître encore de son dessein. Mais lui disant en même tems qu'il faisoit bien le papelard avec son manteau, & que cela ne soit guéres bien à un jeune homme & encore à un Cadet aux Gardes, il s'envelopa dans un des coins de ce manteau & fit trois ou quatre demi tours à gauche, sans lui donner le tems de se reconnoître. Il le lui enleva ainsi de dessus les épaules, & ceux qui étoient alors derriere eux ayant reconnu les parties honteuses du baudrier, ils firent un éclat de rire qu'on pouvoit entendre d'un quart de lieuë de là. Besmaux tout Gascon qu'il étoit & même de la plus fine Gascogne, se trouva demonté en cette rencontre, chacun le railla sur sa feinte maladie, & comme c'étoit le railler en même tems sur son baudrier, il crut que rien ne le pouvoit sauver de l'affront que cela lui alloit faire dans tout le Regiment que de se battre contre Mainvilliers. Il l'envoya appeller dès le même jour par un bretteur de Paris, qui étoit de sa connoissance. Mainvilliers qui étoit un brave garçon le prit au mot, & m'étant venu dire ce qui lui étoit arrivé & qu'il avoit besoin d'un second, je lui fis offre de mes services, voyant bien qu'il ne me disoit cela que pour me prier de lui en servir.
Le rendez-vous étoit pour le lendemain matin à cent pas de l'Hermitage de St. Louïs qui est en deça de Fontainebleau tout au milieu de la foret, mais devant que nous y arrivassions nous trouvâmes une escouade de nôtre compagnie qui nous cherchoit pour empêcher nôtre combat: nôtre Capitaine en avoit été averti dès le soir même, par un Billet du Breteur, qui se croyant plus fort sur le pavé de Paris qu'à la Campagne, ne voulût pas se hazarder de ne plus voir les commeres qu'il avoit laissées en ce Païs-là. Besmaux témoigna être bien fâché de ce qu'on l'empêchoit ainsi de contenter son ressentiment, pendant que nous ne nous en souciâmes gueres Mainvilliers & moi. Nous savions qu'il n'y alloit point du nôtre, quand même nous ne nous battrions pas, & cela nous suffisoit pour être contens. Pour ce qui est du Bretteur, il l'étoit encore bien plus que nous. Il avoit fait le brave à peu de frais, & il pretendoit que Besmaux lui en dut avoir la même obligation que s'il eut tué son homme, & qu'il lui eut aidé par-là à remporter la victoire. Cette escouade nous remena à nôtre quartier, où Mr. des Essarts nous fit mettre tous quatre en prison, parce que nous avions osé contrevenir aux ordres du Roi. Il parloit même de faire faire le procès au Bretteur, parce que c'étoit lui qui avoit porté parole à Mainvilliers. Celui-ci en eut bientôt nouvelle, par une femme de sa connoissance, qui le vint voir, sachant qu'il avoit été mis en prison. Mr. des Essarts qui n'étoit pas ennemi de la joye alloit à Paris voir quelquefois cette femme qui étoit une femelle commode, & où il y avoit toûjours fort bonne Compagnie. Au reste la rencontrant comme elle sortoit du Château, & qu'il y alloit entrer, pour demander au Roi qu'il lui plut faire un exemple de ce Bretteur, il lui demanda par hazard si elle ne le connoissoit point. Elle lui répondit en Gascon qu'elle écorchoit un peu, langage qui plaisoit beaucoup à des Essarts, si jou le connois Cadedis c'est lou meilleur de mes amis: des Essarts qui savoit son nom le lui avoit dit, & c'étoit là-dessus qu'elle lui parloit de la sorte, mais ce Capitaine lui ayant répondu serieusement qu'il ne falloit point railler, & que plus elle étoit de ses amis, plus elle le devoit plaindre, puis qu'il alloit travailler à le faire pendre, elle le pria de n'en point parler au Roi, qu'elle ne l'eut vû, elle lui dit par une espece de presentiment qu'il auroit peut-être quelque chose à alleguer pour sa justification; qu'elle l'iroit voir de ce pas, qu'elle lui en rendroit reponse avant qu'il fut une heure tout au plus.
Des Essarts lui répondit qu'il étoit obligé d'informer le Roi de tout ce qui se passoit dans sa Compagnie, mais que comme il étoit encore de bon matin, il ne vouloit pas, en faveur de leur connoissance, lui refuser le tems qu'elle lui demandoit, qu'il alloit au lever de Mr. de Cinqmars grand Ecuyer de France, & qu'il s'en reviendroit ensuite chez lui, où il l'attendroit de pied ferme, pourvû qu'elle ne demeurât pas davantage qu'elle le lui promettoit, qu'elle savoit où il étoit logé, & qu'il donneroit ordre à ses gens de la faire parler à lui, quelque personne qu'il put y avoir dans sa Chambre, Mr. des Essarts fut faire sa visite après cela, & cette femme de son côté s'en étant allée faire la sienne, elle surprit extrémement le Breteur par les nouvelles qu'elle lui annonca. Il croyoit s'être tiré d'affaire habilement par le Billet qu'il avoit écrit, & d'avoir accordé également le soin qu'il devoit avoir de son honneur & de sa vie. Il savoit que son écriture n'étoit point connuë de Mr. des Essarts, & qu'il n'auroit garde de la montrer à personne qui la pût reconnoître, mais ce que lui venoit de dire cette femme le mettant dans l'obligation de la faire connoître lui-même, à moins que de s'exposer au hazard de tout ce qui lui en pouvoit arriver, il lui répondit, après y avoir un peu songé, qu'il faloit que Mr. des Essarts fut fol de lui vouloir faire une affaire de ce qui méritoit recompense, qu'il n'avoit jamais prétendu se battre pour une aussi méchante cause que celle de Besmaux, qu'il n'avoit jamais été homme à soutenir sa vanité aux depends de sa vie, que bien loin de là il eut été le premier à l'en railler, s'il l'eut suë aussi-tôt que les autres, qu'aussi avoit-ce été lui qui avoit averti des Essarts qu'il vouloit faire couper la gorge à quatre personnes pour son nihil au dos, que puis qu'il avoit gaigné le devant de son baudrier à la sueur de son corps, il devoit encore en gaigner le derriere avant que de le mettre, qu'il ne se fut fait aucune affaire par là ni à lui ni à personne, & qu'il avoit bien affaire qu'il fit le Gascon, pendant qu'il étoit gueux comme un peintre.
Il tâcha de faire rire cette femme en lui apprenant ce qui avoit été cause de leur querelle. Il crût que le plaisir qu'elle y prendroit ne lui donneroit pas le tems de faire reflexion sur le grand soin qu'il auroit eu de conserver sa vie; elle ne lui dit pas ce qu'elle en pensoit, parce que si elle le lui eut reproché, il étoit homme à lui reprocher autre chose; elle se contenta donc de lui dire qu'elle étoit ravie qu'il se put si bien justifier, que cependant comme des Essarts étoit un fin Gascon, & qu'il ne se contenteroit pas de paroles, il falloit qu'il l'instruisit lui-même de tout ce qu'il venoit de lui dire, par un nouveau Billet. La proposition lui déplut, parce qu'il ne trouvoit pas qu'il lui fut autrement glorieux de lui apprendre lui-même le soin qu'il avoit eu de sa vie. Mais la même raison qui l'y avoit obligé l'y obligeant encore en cette rencontre, il vainquit ses scrupules, & écrivit tout ce que cette femme voulut. Il la chargea même de sa lettre, & celle-ci l'ayant renduë à des Essarts, il ne l'eut pas plûtôt lûë & confrontée avec celle qu'il avoit déja de lui qu'il le fit sortir de prison. Il prit pour pretexte, que, comme il n'étoit pas soldat comme nous, il n'avoit point de jurisdiction sur lui. Il parla cependant au Roi de nôtre affaire, mais d'une maniere à ne nous pas nuire. Le Roi lui dit qu'il l'en laissoit le maître, mais qu'il ne feroit pas trop mal de nous laisser quelques jours en prison, afin, qu'une autre fois nous prissions garde à ne pas manquer à nôtre devoir. Nous y demeurâmes cinq jours, ce qui est bien du tems à de la jeunesse qui ne demande qu'à avoir toûjours un pied en l'air. Au sortir de là nôtre Capitaine nous fit embrasser Mainvilliers & moi, avec Besmaux, & nous deffendit les voyes de fait de la part de sa Majesté. Il nous deffendit même de parler jamais à personne du baudrier, mais quand ç'eut été sa Majesté elle-même, qui de sa propre bouche nous eut fait cette deffense, je ne sçais s'il eut été en nôtre pouvoir de lui obéïr. En effet, bien-loin que nous gardassions le silence là-dessus, Besmaux n'eut plus d'autre nom dans le Regiment que Besmaux le Baudrier, tout de même qu'on appelloit le Lieutenant Colonel d'un certain Regiment de Fontenay coup d'épée, & qu'on apelle encore aujourd'hui un Conseiller du Parlement, mendat coup de poignard.
Besmaux ne me voulut pas de bien de ce que j'avois ainsi voulu servir de second à son ennemi. Il trouva que j'avois mauvaise grace, moi qui étois son compatriote, ou peu s'en falloit, d'avoir pris le parti d'un Bausseron à son préjudice. Car Mainvilliers étoit de quelque part d'auprès d'Etampes, & si je m'en souviens bien d'entre cette Ville & celle de Pluviers. Le Roi qui aimoit son Regiment des Gardes, & qui en connoissoit tous les Cadets, jusques à leur parler bien souvent, & même avec assez de familiarité, me dit le même jour que je fus sorti de prison, que je ne durerois guéres, si je ne changeois de conduite; qu'il n'y avoit pas encore trois semaines que j'étois arrivé de mon païs, & que cependant j'avois déja fait deux combats, & que j'en eusse encore fait un troisiéme si on ne m'en eut empêché; qu'il falloit être plus sage, si l'on avoit envie de lui plaire, sinon que je ne m'en trouverois pas trop bien. Sa Majesté m'eut bien parlé encore d'une autre maniere si elle eut sçû ce qui m'étoit arrivé en m'en venant de chez moi. J'avois pourtant cette affaire autant à coeur que je l'avois jamais euë, & je ne comprenois point comment Montigré, après m'avoir témoigné tant d'honêteté, me laissoit si long-tems sans me donner de ses nouvelles de mon faiseur d'affront. Je lui avois écrit en lui renvoyant son argent, ma lettre étoit aussi honnête qu'elle le pouvoit être par raport à l'obligation que je lui avois, & à celle que je lui voulois encore avoir à cet égard. Cependant je n'en avois point eu de réponse, ce qui m'eut presque fait douter qu'on lui eut donné mon argent, si ce n'est qu'on m'avoit renvoyé le billet qu'il avoit de moi.
Aussi-tôt que nous fumes de retour de Fontainebleau nôtre Regiment fit revûë devant le Roi, qui nous commanda de nous tenir prêts pour aller à Amiens, où sa Majesté devoit s'acheminer incessamment. Elle y alloit pour appuyer le Siege d'Arras que les Maréchaux de Chaulnes, de Châtillon, & de la Meilleraie avoient formé par ses ordres. Il y avoit déja quelque tems qu'il duroit, & le Cardinal Infant qui rodoit autour de leur Camp avec une armée qui n'étoit guéres moins forte que la leur, pretendoit leur faire lever le Siege sans coup ferir. Il n'y réüssissoit pas trop mal jusques-là, nôtre armée commençoit déja à manquer de toutes choses, & comme il n'y pouvoit rien venir qu'à force de convois, tout son soin fut de les empêcher d'arriver à bon port. Cela lui étoit assez facile, à cause de la quantité de monde qu'il avoit avec lui. Aussi y avoit-il d'ordinaire la moitié de ces convois pris, & les autres qui passoient étoient bientôt consumez, parce que nôtre armée étoit si considerable, qu'il lui en eut bien fallu davantage pour les tirer de nécessité. Ce malheureux succès rendoit les assiegez insolens. Ils mirent sur leurs murailles des Rats de carton qu'ils affronterent contre des Chats faits de même matiere; les assiegeans ne furent ce que cela vouloit dire, & ayant fait deux ou trois prisonniers dans une sortie, ils leur en demanderent l'explication. Ces prisonniers qui étoient de veritables Espagnols, Nation qui a beaucoup d'esprit, principalement la Soldatesque, où l'on en trouve d'ordinaire plus que dans les Officiers, parce que la plûpart de ces Officiers, du moins en ce tems-là, avoient été ou Marchands ou quelque chose de semblable, & qu'ils n'embrassoient cette condition que parce qu'ils avoient fait banqueroute en leur païs, ou que leurs affaires étoient en méchant état, aussi achetoient-ils tous leur emploi, & comme ils conservoient toûjours une certaine crasse de leur premier métier, il y avoit bien à dire qu'ils eussent le même feu qu'avoient les autres; quoi qu'il en soit ces prisonniers qui n'étoient ni bêtes ni honteux, ayant été conduits au quartier du Maréchal de Châtillon, & ce Maréchal leur ayant fait la demande que je viens de dire, ils lui répondirent hardiment, que si c'étoit un autre qui la leur fit, ils le lui pardonneroient aisément, mais que pour lui ils ne s'y pouvoient resoudre, parce qu'il leur sembloit qu'il devoit être plus intelligent qu'il n'étoit; s'il ne voyoit pas bien que cela vouloit dire, que quand les Rats mangeroient les Chats, les François prendroient Arras.
Le Marêchal n'osa se moquer de ce rebus, ce qu'il eut peut-être fait si les affaires du siege eussent été en meilleur état qu'elles n'étoient. Il ne fit pas même semblant d'avoir entendu ce qu'ils lui disoient, comme si le mépris eut été le salaire que devoit avoir une sotte réponse, comme la leur. Le Roi partit cependant de Paris, & étant arrivé à Amiens, une partie de nôtre Regiment eut ordre de marcher à Doullens, où on preparoit un grand convoi pour les assiegeans. L'autre resta à Amiens, en partie pour la garde de Sa Majesté, & en partie pour escorter un autre convoi qu'on devoit joindre au premier. Ce n'est pas qu'il parut aucun danger depuis Amiens jusques à Dourlens qui n'en est qu'à sept lieües, mais comme un parti pouvoit passer la riviere qui est au de là de cette petite ville, & y venir mettre le feu, lors qu'on y penseroit le moins, on étoit bien aise de prendre toutes ses precautions, afin de n'avoir point de reproches à se faire.
Le Roi qui faisoit son principal plaisir de voir defiler ses Troupes devant lui, faisoit venir quelques autres Regimens de Champagne, afin d'en grossir l'Armée de ces Marêchaux. Il y en avoit un entr'autres dont le Colonel étoit bien jeune, parce qu'en ce tems-là, comme dans celui-ci, la condition des personnes servoit bien plus à leur faire obtenir un poste comme celui-là, que leurs services, & en effet ce n'est pas sans raison qu'on a toujours eu plus d'égard à l'un qu'à l'autre, puisqu'une des qualités des plus essentielles pour un Colonel qui veut avoir un bon Regiment, est de tenir bonne table. Cela sert merveilleusement bien à ses Officiers, & ils l'estiment bien autant par là que par tout le reste. Celui-ci qui ne manquoit pas d'esprit; mais qui croyoit peut-être en avoir encore plus qu'il n'en avoit, n'étoit pas trop aimé des siens, soit qu'il ne s'acquittât pas trop bien de ce devoir, ou qu'il eut le malheur qu'ont presque tous les gens qui ont plus d'esprit que les autres, savoir de se faire beaucoup plus d'ennemis que d'amis. En effet comme on les apprehende toûjours, parce qu'ils ne pardonnent guéres les fautes dans lesquelles on peut tomber, on les regarde aussi presque continuellement comme des Pedagogues incommodes, qualité qui attire plus de haine que d'amour.
Ce Colonel, qui par malheur pour lui étoit sur ce pied là, car pour moi, j'estime qu'il vaut mieux n'avoir point tant d'esprit & se faire d'avantage aimer, n'étant plus qu'à un quart de lieu d'Amiens avec son Regiment, le beffroi donna avis en même tems de son arrivée. Le Roi ne l'entendit pas plutôt sonner qu'il envoya savoir aussi-tôt ce qu'il avoit découvert. On lui raporta que c'étoit un Regiment qui marchoit en corps & qui faisoit un bataillon. Sa Majesté voulant le voir deffiler devant lui, devant qu'il se rendit au camp, qui lui avoit été marqué, lui envoya ordre de passer les long de remparts de la Ville sur lesquels elle se rendit. Le Major, que ce Colonel envoyoit au Roi pour prendre ses ordres, ayant trouvé à l'entrée de la Ville l'homme qui étoit porteur de celui dont je viens de parler, le renvoya sur ses pas, & le chargea de témoigner à son Colonel la volonté du Roi. Cependant comme il étoit bien aise de lui faire recevoir quelque mortification, afin de lui apprendre une fois pour toutes que, tout habile qu'il se croyoit, il y avoit encore beaucoup de choses sur lesquelles il feroit bien de prendre conseil des vieux Officiers, il renvoya un Capitaine qu'il avoit avec lui au Regiment pour avertir le Lieutenant Colonel de la reveuë que le Roi en vouloir faire, sans lui en dite un seul mot. Le Lieutenant Colonel fit passer cette nouvelle de bouche en bouche à tous les Capitaines, sans en faire part au Colonel, chacun prit ses mesures là dessus, en gardant toujours le même silence. Ceux qui étoient bottés se firent debotter, entendant, cela, & se mirent en souliers comme il faut que l'Infanterie soit quand elle passe en reveuë. Enfin quand le Regiment ne fut plus qu'à une portée de pistolet de la Ville, le Major en sortit pour aller dire au Colonel que le Roi étoit à cent pas de là pour le voir défiler devant lui. Ce Colonel qui ne s'étoit point apperçu de la manoeuvre de son Lieutenant Colonel & de ses Capitaines, mit alors pied à terre, & fit passer la parole, afin que chacun en fit autant que lui. Il ne songea qu'à prendre une pique, sans songer nullement à ses bottes. Ainsi passant devant Sa Majesté tout botté qu'il étoit, Mr. du Hallier Marêchal de Camp qui devoit être chargé de la conduite du convoi, & qui étoit parent de ce Colonel, dit au Roi à côté de qui il étoit, qu'il desireroit pour le bien de son service, que tous ceux qui portoient les armes pour lui eussent autant d'esprit qu'il en avoit. Sa Majesté détourna les yeux à cette parole de dessus le Regiment où il les tenoit attachés, pour regarder ce Marêchal. Il ne disoit rien cependant, ce qui étonnant celui-ci, il demanda à Sa Majesté ce que cela vouloit dire: c'est ce que je n'ose vous expliquer, lui répondit le Roi, de peur de vous desobliger, car s'il m'étoit permis de vous dire ce que je pense, je vous avouerois franchement que si vous croyez beaucoup d'esprit à un homme comme celui-là, il faut que vous n'en ayez gueres vous même.
Mr. du Hallier fut fort surpris, quand il entendit le Roi parler de la sorte. Il le supplia de le vouloir redresser, puis qu'il n'avoit pas encore l'esprit de reconnoître sa faute. Je vous l'eusse pardonnée lui répondit le Roi, s'il vous fut arrivé de la faire devant que d'être Officier General. J'eusse cru qu'ayant toûjours servi ou dans mes Gardes du corps, ou dans mes Gendarmes, vous eussiez été tellement accoûtumé à voir des bottes que vous ne vous en seriez pas même étonné, quand vous en eussiez veus à des singes; mais qu'un Marêchal de Camp, qui en voit à un Colonel d'Infanterie qui passe en reveuë la pique en main devant moi, n'apperçoive pas que c'est une grande beveuë, c'est ce que je ne puis souffrir.
Mr. du Hallier fut bien honteux quand il s'entendit faire ces reproches, il eut bien voulu retenir alors la parole qui les lui avoit attirez, mais n'en étant plus tems il envoya avertir, sous main, son parent de se préparer à recevoir une grande mercuriale de Sa Majesté, & en effet ce Colonel étant venu pour la saluer, après la reveuë de son Regiment, un tel, lui dit le Roi Mr. du Hallier me vient de dire que vous aviez bien de l'esprit, je lui ai répondu que je le croyois de bonne foi, mais qu'il falloit aussi qu'il crut avec moi, que vous aviez bien peu de service, ou que vous aviez bien mal profité du tems que vous y avez employé: où avez-vous jamais appris qu'un Colonel dût defiler devant moi, la botte levée. Sire lui répondit le Colonel, je n'ai sû que vôtre Majesté vouloit voir mon Regiment, que lors que je n'avois plus le tems de me débotter, j'étois déja aux portes de la Ville, ainsi je n'ai eu que celui de prendre ma pique; d'ailleurs qui eut cru que vôtre Majesté, parmi la chaleur & la poussiere qu'il fait aujourd'hui, eut voulu se donner la peine qu'elle se donne presentement. Croyez-moi, lui repliqua le Roi, quelque esprit que vous ayez, vous vous tirerez mal de cette affaire, il vaut bien mieux vous taire que de parler si mal à propos, c'est le meilleur conseil que j'aye à vous donner. Ce Colonel qui étoit fort en bouche, répondit au Roi qu'il n'avoit plus garde de s'excuser, puis que sa Majesté ne le trouvoit pas bon; mais que quelque grande que put être sa faute, elle avoit servi du moins à lui témoigner le premier l'admiration, ou tout le monde devoit être aussi bien que lui, de voir le plus grand Roi de la Chrêtienté à cheval, dans un tems où chacun ne demandoit qu'à se mettre à l'abri du grand chaud & des autres incommoditez de la saison.
Ses flatteries ne lui servirent de rien, non plus que son chagrin contre son Major, qu'il fût lui avoir fait cette piece. Il tâcha inutilement de le faire casser aussi-bien que quelques Officiers de son Regiment, qu'il soupçonnoit d'avoir eu part avec lui à l'affront qu'il venoit de recevoir. Ce n'est pas que les Colonels en ce tems-là, n'eussent une grande authorité sur leurs Capitaines, mais enfin quand les Capitaines étoient reconnus pour braves gens, & qu'ils avoient des amis, s'il arrivoit aux Colonels de vouloir entreprendre quelque chose contr'eux, ils se liguoient tous contre lui; le démenti lui en demeuroit ainsi le plus souvent, parce que la Cour ne jugeoit pas à propos, pour satisfaire à la passion d'un seul, d'ôter de leurs postes des gens qui y servoient bien.
Le Roi fit reveuë pareillement de toutes les autres Troupes qui arriverent dans le camp, que l'on avoit formé à un quart de lieuë d'Amiens. Il en fila bien ainsi, jusques à quinze ou seize mille hommes, entre lesquels étoit comprise la Maison du Roi. Quand elles furent toutes assemblées, nous nous mîmes en marche pour aller à Dourlens avec le convoi que nous y devions escorter. Nous n'y arrivâmes qu'en deux jours, à cause de la quantité de charettes que nous avions à conduire, & que quelque bon ordre que l'on puisse donner dans une marche comme celle là, elles ne laissent pas toûjours d'embarasser. Nous y prîmes l'autre convoi, que l'on y preparoit de longue main, & ayant marché le long des bois qui sont de la dependance de la Comté de St Paul, nous ne pûmes faire que deux lieües ce jour-là. Nous n'en fîmes guéres davantage le lendemain, quoi que nous partissions beaucoup plus matin que nous n'avions fait le jour precedent. La raison est, que les ennemis qui avoient resolu de nous donner une fausse alarme, pour couvrir le dessein qu'ils avoient de forcer les lignes des assiegeans, avoient jetté de l'Infanterie dans les bois qui regnent là à droit & à gauche. Elle parut en divers endroits, comme si elle eut eu dessein de faire de grandes choses: nous nous contentâmes de la repousser avec de petits pelottons à mesure qu'elle paroissoit, sans nous mettre autrement en peine de la deffaire. Mr. du Hallier considera que ce n'étoit pas là de quoi il étoit question pour lui, & que pourveu qu'il put conduire son convoi à bon port, c'étoit tout ce que la Cour lui demandoit.
Nous campâmes ce jour-là entre deux bois, & nous allumâmes de grands feux dans nôtre camp, qui avoit pour le moins une lieuë de long, car comme la plaine est extrémement serrée en cet endroit, à cause des bois qui y sont à droit & à gauche, il falloit bien de toute nécessité se conformer à l'incommodité du terrain. Les ennemis pour faire toûjours acroire de plus en plus qu'ils ne laisseroient pas passer le convoi sans coup ferir, avoient envoyé de ce côté-là quelques petites pieces de campagne. Ils nous en batirent toute la nuit, mais sur nôtre gauche seulement, parce qu'ils en avoient les derrieres plus libres que sur nôtre droite, où nous les eussions pû couper. Nous avions fait un parc de toutes nos charettes, de sorte que quand même les ennemis eussent été plus forts qu'ils n'étoient, il ne leur eut pas été bien facile de nous y forcer. Leurs petites pieces de campagne nous tuerent quelques chevaux, mais ayant été remplacez le lendemain par d'autres, que les munitionnaires tenoient tout prêts, nous arrivâmes à la fin à la veuë de nos lignes.
Les ennemis s'étoient postez entre deux, pour nous empêcher le passage, ce qui nous obligea de nous retrancher, de peur qu'ils ne nous tombassent tout d'un coup sur les bras. Ils vinrent même nous reconnoître pour nous faire toujours acroire de plus en plus que c'étoit à nous qu'ils en vouloient, mais après nous avoir ainsi amusés pendant deux jours, ils firent éclore à la fin leur dessein par l'attaque d'un Fort, que le Comte de Rantzau, qui fut depuis Marêchal de France, avoit élevé pour la seureté de nos lignes. Ce Comte étoit un bon homme de Guerre, & n'eut peut-être pas eu son pareil pour bien des choses, s'il eut été moins adonné au vin qu'il l'étoit. Mais autant qu'il étoit actif & vigilant, quand il étoit de sang froid, autant étoit-il assoupi & incapable de rien faire, quand il avoit une fois dix ou douze bouteilles de vin de Champagne sur l'étomach, car il ne lui en falloit pas moins pour l'abatre, & quand il n'en avoit que la moitié il n'y paroissoit, non plus que quand il tombe une goute d'eau dans la mer. Le Cardinal Infant qui avoit de bons espions, par lesquels il avoit appris le bon & le mauvais de tous nos Generaux, sachant qu'il avoit cette inclination, avoit toûjours depuis le commancement du siege, qui duroit dès près de deux mois, entreprit d'attaquer son quartier préférablement à tout autre, quoi qu'il fut peut-être le plus fort, mais le peu de resistance qu'il pretendoit y trouver s'il y prenoit bien son tems, lui en ayant applani toutes les difficultés, il avoit toûjours persisté jusques là dans la même resolution, sans que rien l'en eut pû retenir.
Rantzaw qui s'étoit apperçu de son dessein, s'étoit empêché de faire aucune debauche, tant qu'il avoit cru qu'il y avoit du danger pour lui. Il s'étoit tenu à cheval & jour & nuit, pour lui ôter toute esperance d'y réüssir. Il avoit même perfectionné ce Fort d'une maniere, qu'il sembloit que c'étoit entreprendre l'impossible, que de le vouloir emporter, à la veuë d'une Armée telle qu'étoit celle des trois Marêchaux. Mais enfin Rantzaw qui avoit toûjours été jusques là si bien sur ses gardes qu'il en avoit édifié toutes les Troupes, commençant à croire que toute la vigilance qu'il pouvoit avoir dorésenavant lui seroit inutile, puis que le Cardinal Infant ne songeoit plus qu'à attaquer nôtre convoi, il en revint tout aussi-tôt à son vomissement. Il fit une debauche, où il appella les principaux Officiers de deux Regimens qu'il avoit, l'un d'Infanterie & l'autre de Cavalerie. Ils étoient campez tous deux auprès de lui, & étoient composez de personnes de sa Nation. Car la Cour n'avoit pas alors la Politique que je lui ai remarquée depuis, savoir de ne pas laisser le commandement à des étrangers, lors qu'ils étoient Officiers Generaux des Troupes qui leur appartenoient, de peur qu'ils n'en abusassent, ou qu'ils ne se rendissent trop puissans. Il est bien vrai qu'on a toûjours laissé leurs Regimens à des Brigadiers, comme on fit à Konisgmark, la premiere année de la Guerre de Hollande; mais quand ils ont été ou Lieutenans Generaux, ou Marêchaux de Camp, ou on les a obligez de s'en défaire, ou l'on a envoyé ces Regimens servir ailleurs, que là où ils devoient servir eux-mêmes, afin de prendre toutes ses précautions.
Quoi qu'il en soit Rantzaw ne fut pas plûtôt à table que les espions du Cardinal Infant, qui savoient qu'il n'en sortiroit pas sitôt, en furent avertir ce Prince. Il n'y avoit pas loin d'un camp à l'autre, ainsi comme il ne lui falloit pas bien du tems pour arriver au fort, qu'il avoit resolu d'attaquer, il ne monta à cheval que plus de deux heures après. Il vouloit donner le loisir à ce Comte d'entamer, non seulement son pas, mais encore de le pousser si loin qu'il en fut hors d'état de se défendre. Les mesures qu'il prit ne purent pas être plus justes. Il n'arriva à ce fort que plus de quatre heures après que Rantzaw s'étoit mis à table; néanmoins, comme jusques à ce qu'il fut tout à fait enseveli dans le vin, il ne laissoit pas d'agir si vigoureusement qu'il sembloit n'en avoir que plus de courage, il courut à la défense de cette piece & en rendit la prise plus difficile, que le Cardinal Infant ne croyoit: le Marêchal de Chatillon courut aussi promptement de ce côté-là, sachant qu'il y étoit d'autant plus nécessaire qu'on lui venoit d'apprendre que Rantzaw avoit été surpris lors qu'il étoit encore à table. Il étoit pourtant alors plus de deux heures après minuit, & comme il savoit qu'il s'y étoit mis à dix heures du soir, il jugea qu'il s'étoit vuidé tant de bouteilles, pendant tout le tems qu'il y avoit été, qu'il ne devoit pas être trop en état de faire ce qu'il lui convenoit presentement. Il trouva Rantzaw à cheval, qui étoit cause qu'une partie des gens qui étoient à son repas avoient été tuez. C'étoit un miracle comment il ne l'avoit pas été lui même; car étant ainsi à cheval, au lieu que tous les autres qui s'étoient approchés des ennemis étoient à pied, on lui avoit tiré une infinité de coups, comme à un homme qui devoit être Officier General. Le Marêchal de Chatillon reconnut bien à la première parole qu'il lui dit, qu'il avoit bû un coup plus qu'il ne falloit; mais le tems ne lui paroissant pas propre pour lui en faire reproche, joint qu'il avoit alors d'autres affaires, il lui conseilla de mettre pied à terre, ou de se retirer un peu derriere les autres, parce que s'il avoit échapé jusques là, il ne lui falloit qu'un moment pour trouver ce qu'il avoit evité si heureusement. Il ne l'eut jamais fait, si nous eussions pû conserver le fort davantage; mais le Cardinal Infant s'en étant emparé après un assez long combat, & assez opiniatré, il commança alors à tourner contre lui quelques pieces de canon, qu'il avoit trouvées dans le Fort.
Le Marêchal de Chatillon, qui avoit amené des Troupes avec lui, lors qu'il étoit arrivé là, leur commanda alors de reprendre ce Fort, qui étoit tout ouvert de son côté. Il y fût même tout le premier avec elles, afin de les encourager par son exemple, de sorte que ces Troupes, qui eussent eu honte de ne pas faire leur devoir en presence de leur General, s'y porterent si vaillament qu'elles ne laisserent guéres ce Fort entre les mains des ennemis. Nous perdîmes bien quatre cent hommes à cette premiere attaque, & les ennemis deux cent cinquante. Il se trouva parmi les nôtres soixante & quatre Officiers, & entr'autres vint-neuf des deux Regimens de Rantzaw. Le Cardinal Infant qui ne s'attendoit pas à ce revers de fortune, se trouva plus excité que jamais, à faire recommencer le combat. Il commanda des gens frais à la place de ceux, qui après s'être veus vainqueurs étoient devenus vaincus à leur tour. Il leur dit en peu de mots que le salut d'Arras, ou sa perte ne dependoient que de leur courage, & que pour peu qu'ils fussent affectionnez à leur Roi & à leur Païs, ils ne trouveroient peut-être jamais d'occasion plus importante que celle-là pour le témoigner. Cette Ville en effet, étoit d'une extrême consequence à sa Majesté Catholique, & le Roi la prenant couvroit non seulement par là sa frontière, mais se donnoit encore une grande entrée dans la sienne. C'étoit d'ailleurs la capitale de l'Artois, conquête qui devoit donner de la reputation aux armes de France, & en ôter à celles d'Espagne.
La petite harangue du Cardinal Infant ne lui fut pas inutile: les Troupes qu'il venoit de commander, marcherent bravement contre celles qui venoient de se remparer du Fort. Celles-ci voulurent le défendre, & ne pas perdre sitôt la gloire qu'elles venoient d'acquerir; mais quoi qu'elles soutinssent vigoureusement leur effort, elles furent obligées à la fin d'y ceder, la plûpart d'entr'elles furent tuées sur la place ou mises hors de combat. Le Marêchal de Chatillon, qui avoit fait avancer de ce côté-là des gens frais, afin de les soutenir en cas de besoin, voyant qu'elles plioient non seulement, mais qu'elles se retiroient encore assez vite pour croire qu'elles s'en fuyoient plûtôt que de plier, mena encore lui-même à la charge ceux qu'il avoit amené pour leur secours. Il fit merveille & eux aussi, tellement que les ennemis n'ayant pas eu le tems de se loger dans ce Fort, ils en furent chassés pour la seconde fois. Mr. du Hallier qui étoit allé au camp pendant ce tems-là, avec huit ou neuf mille hommes, du nombre desquels étoit nôtre Regiment, fit peur au Cardinal Infant par cette marche. Il savoit qu'il amenoit avec lui la Maison du Roi, qui n'étoit pas les moindres Troupes qu'eut Sa Majesté. Ainsi ne songeant plus à reprendre ce Fort, nous eumes le tems de faire passer nôtre convoi. Il mit l'abondance dans le camp, & les assiegés qui s'étoient défendus jusques-là, fort vigoureusement en ayant perdu le courage, ils ne tarderent plus que deux jours à demander à capituler.
Le Roi qui étoit demeuré à Amiens sans autre Garde que le guet des Gardes du corps, la Brigade des Gendarmes, & des chevaux legers, & la Compagnie de ses Mousquetaires, qui faisoient auprès de lui les mêmes fonctions que nôtre Regiment avoit accoutumé de faire, n'en fut pas plûtôt averti qu'il se mit en chemin pour visiter sa nouvelle conquête. Mais devant que de partir d'Amiens, trois Mousquetaires & trois Gardes du Cardinal se battirent encore les uns contre les autres, sans qu'ils voulussent demeurer d'accord à qui étoit resté l'avantage. Leur querelle étoit venuë dans un billard, où suivant la coutume de ces deux Compagnies, ils ne s'étoient pas plûtôt reconnus qu'ils s'étoient regardé de travers. Des gens qui joüoient ayant fini leur partie, & ne voulant plus joüer, un de ces Mousquetaires avoit pris un billard, & un de ces Gardes un autre. Ils n'étoient pas pour joüer ensemble, & ils ne s'aimoient pas assez pour cela; mais comme lors qu'on s'en veut l'on cherche à se faire piece de toutes façons, le Mousquetaire nommé Danneveu, qui étoit un Gentilhomme de Picardie, tira la bille que le Garde avoit devant lui, & comme il joüoit parfaitement bien à ce jeu là, il la fit sauter: elle donna par malheur dans le visage du Garde, qui, soit qu'il crut qu'il l'eut fait pour l'insulter, ou qu'il fut bien aise de prendre ce pretexte, lui fit signe de l'oeil qu'il eut à sortir, afin de voir s'il seroit aussi adroit à tirer l'épée qu'à tirer une bille. Les deux camarades du Garde le suivirent, & les deux du Mousquetaire ayant fait la même chose de leur côté, Danneveu tua son homme pendant qu'il y eut aussi un Mousquetaire de tué. Les quatre autres furent separés par des Bourgeois, qui furent obligés de crier aux armes, pour les obliger de cesser leur combat. Ils furent même contraints de leur jetter des pierres avant que d'en pouvoir venir à bout. Une Escouade de Mousquetaires fut commandée en même tems pour venir voir ce que c'étoit, sur ce que l'on crioit aux armes. Les deux Gardes s'enfuirent d'abord qu'ils la virent. Ils crurent qu'elle ne venoit que pour leur faire piece, & ayant ainsi abandonné le champ de bataille, les deux Mousquetaires contre qui ils se battoient, pretendirent avoir remporté la victoire, puis qu'il leur étoit demeuré. Leur prétention étoit fondée d'ailleurs, sur ce que les deux fuyards étoient encore blessés, & que pour eux ils ne l'étoient pas. Les Gardes disoient à cela, que leurs blessures n'étoient rien, & qu'elles ne les eussent pas empêché de mettre leurs ennemis à la raison, si on les eut laissé faire; qu'à l'égard de leur retraite c'étoit la prudence, & non pas la crainte qui les y avoit obligez, qu'il n'étoit pas extraordinaire que deux hommes se retirassent de devant une douzaine, sur tout quand cette douzaine venoit avec de bons Mousquets, & qu'ils n'avoient que leur épée pour toute défense.
Et certainement quoi que j'aye toûjours eu l'ame Mousquetaire, ce qui m'est assez pardonnable, puis que c'est là, ou j'ai pris ma nouriture comme je le dirai en son lieu, je ne puis m'empêcher de dire que ces deux Gardes n'avoient pas trop de tort de soutenir leur bon droit. Cependant le Roi à qui il prenoit de tems en tems une certaine demangeaison de chagriner le Cardinal ne sçut pas plutôt cette histoire, que sans se mettre beaucoup en peine si elle devoit passer pour duel ou seulement pour rencontre, il se mit à l'en railler. Il lui dit qu'il voyoit tous les jours la difference qu'il y avoit entre ses Mousquetaires & la Compagnie de ses Gardes: mais que quand même il ne l'eut pas veuë jusques là, cette seule rencontre suffisoit pour la lui apprendre. Le Cardinal qui, quelque grand esprit qu'il eut, avoit souvent des momens, qui ne répondoient pas autrement à cette haute estime qu'il s'étoit acquise dans le monde, par une infinité de grandes actions, se trouva choqué de ces paroles, sans considerer que le respect qu'il devoit à Sa Majesté l'obligeoit à en entendre bien d'autres de sa bouche, quand même il lui eut plu de lui en dire, sans en paroître si délicat. Il lui répondit assez brutalement, si l'on ose ainsi parler d'un Ministre, qu'il falloit avoüer que ses Mousquetaires étoient de braves gens, mais que c'était quand ils se trouvoient douze contre un, le Roi fut piqué de ces paroles: il lui répondit que cela n'appartenoit qu'à ses Gardes, qui n'étoient qu'un ramassi de tout ce qu'il y avoit de bretteurs à Paris; que cependant Danneveu en avoit tué un; que ceux qui le servoient avoient aussi blessé les autres, & que quoi qu'il y eut eu un Mousquetaire de tué de son côté, cela ne l'avoit pas empêché de faire prendre le fuite à ses ennemis. Enfin qu'il n'y avoit point de Mousquetaire qui n'en fit autant qu'en avoit fait Danneveu & que tous ceux de ses Gardes qui auroient affaire à eux n'avoient que faire d'en esperer un meilleur traitement.
Ces paroles en attirerent d'autres de la part du Cardinal, qui oublioit toujours de plus en plus qu'il avoit affaire à son Maître, & qu'il lui devoit toute sorte de respect. Ainsi l'on pouvoit dire au procedé de son Eminence, que dans ce tems même, qu'il lui prenoit des vertiges, ce qui lui arrivoit assez souvent, il n'avoit jamais été si extravagant qu'il étoit alors, quand le Comte de Nogent vint à entrer. Il reconnut d'abord au visage de Sa Majesté & à celui de son Eminence, qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire sur le tapis, étant donc fâché d'avoir pris un tems comme celui-là pour entrer, il vouloit resortir à l'heure même, quand le Cardinal qui commençoit à reconnoître sa faute, lui dit de ne s'en pas aller, qu'il avoit besoin de lui pour lui dire s'il avoit tort ou non, parce qu'un tiers étoit plus capable d'en juger que soi-même.
Ce Comte étoit un Comte de nouvelle impression, & qui de fort peu de chose qu'il étoit naturellement étoit devenu extrémement riche. Il avoit passé quelque tems à la Cour pour un bouffon, mais enfin les plus sages avoient bientôt reconnu qu'il avoit plus d'esprit que les autres, puis qu'il avoit amassé plus de trois millions de bien, quoi qu'on crut qu'il ne dît que des sottises. Il aimoit le jeu au delà de tout ce que l'on en sauroit dire, & même il y avoit perdu de l'argent. Il n'étoit pas de bonne humeur quand cela lui arrivoit, parce qu'il étoit extrémement interessé. Il juroit & renioit pour ainsi dire créme & bâteme, ce qui étonna tellement un jour un des Freres du Duc de Luines qui joüoit très gros jeu contre lui, que pour ne le pas entendre blasphemer davantage, il lui remit plus de cinquante mille écus qu'il lui gaignoit. Il lui dit en brouillant les jettons qu'ils avoient devant eux, & qui valoient chacun cinquante pistoles, qu'il faisoit plus d'état de son amitié que de son argent, qu'il ne pouvoit se mettre en colere si fort sans altérer sa santé, & que de peur de le rendre malade, il aimoit mieux ne joüer jamais avec lui, que de l'exposer à ce peril. Cependant ce grand blasphemateur devint homme de bien sur la fin de ses jours, dont les Capucins ne se trouverent pas mal quelquefois. Comme il étoit voisin d'un de leurs Convens, quand il voyoit un bon plat sur sa table, il le faisoit ôter par mortification sans y vouloir toucher, il le leur envoyoit en même tems, & leur faisoit dire de le manger à son intention. Sa femme & ses enfans qui en eussent bien mangé eux-mêmes, & qui n'étoient pas si devots que lui, en enrageoient bien souvent, mais il leur falloit prendre patience, parce qu'il se faisoit obéir en depit qu'ils en eussent.
Cet homme dont je viens en peu de mots d'ébaucher le portrait, vit bien à l'air dont lui parloit le Cardinal, qu'il avoit besoin de son secours pour le tirer de quelque affaire. Il ne pouvoit comprendre néanmoins ce que ce pouvoit être, puis qu'il ne le croyoit pas si fou ni si peu politique, que de manquer de respect envers Sa Majesté. Mais quand il lui eut raconté la chose de son consentement, il vit bien que les plus grands hommes étoient tout aussi capables que les autres de faire de grandes fautes. Il ne manqua pas de lui donner le tort, parce qu'il ne pouvoit lui dire qu'il eut raison, sans lui faire voir qu'il ne l'avoit pas lui même. Cependant bien loin de lui ressembler il étoit si politique & si flatteur, qu'il l'eut encore blamé, quand il eut veu que c'eut été le Roi qui le devoit être. Il voyoit que ce Prince qui se trouvoit choqué avec raison, de ce que lui avoit dit son Eminence, avoit le ressentiment peint sur le visage, qu'ainsi il n'y avoit point de moyen de l'appaiser qu'en donnant le tort à ce Ministre.
Le Roi fut ravi que Nogent se declarât pour lui. Il se crut en droit d'en faire une plus grande correction à son Eminence, & lui avant dit qu'elle s'aveugloit tellement sur ses propres interêts, qu'elle en étoit incapable d'entendre raison, il lui reprocha que s'il ne fut survenu un tiers pour le condamner, il lui eut tenu tête jusques au jour du Jugement. Le Cardinal qui reconnut à ces paroles que sa Majesté étoit véritablement en colere, fut assez habile pour reparer ce qu'il avoit fait par une humble confession de sa faute. Il lui en demanda même pardon en presence de Nogent, & il dit à celui-ci en particulier, c'est à dire la premiere fois qu'il se trouva tête à tête avec lui, qu'il lui avoit rendu un si grand service en le tirant de ce mauvais pas qu'il lui en auroit obligation toute sa vie.
Le Roi donna le Gouvernement d'Arras à un Officier nommé St. Preuil, qui avoit été Capitaine aux Gardes. Il étoit alors Gouverneur de Dourlens: & comme c'étoit de là que l'on avoit tiré la plûpart des convois qui avoient servi à faire subsister l'Armée, & par consequent à prendre la place, Sa Majesté crut que les services qu'il avoit rendus en cela meritoient bien cette recompense. Il étoit très brave homme, & très entendu dans son métier, infatigable d'ailleurs, de sorte que depuis quatre heures du matin qu'il avoit accoûtumé de se lever jusques à onze heures du soir qu'il se couchoit d'ordinaire, il ne s'appliquoit uniquement qu'à faire échoüer tous les desseins que les ennemis pouvoient avoir. Cependant quand sa garnison le croyoit enseveli le plus dans le sommeil, c'étoit alors qu'il alloit faire sa ronde, & qu'elle le voyoit sur les remparts. Il y alloit même souvent deux ou trois fois pendant une même nuit, tellement que quoi que les Soldats vinssent de le voir, ils n'étoient pas assurés de ne le pas revoir dans un moment. Cela les tenoit plus allerte, qu'ils ne l'étoient dans d'autres places, parce qu'il y avoit quantité de Gouverneurs qui croyoient, que quand on leur donnoit un Gouvernement, comme ce n'étoit qu'en veuë de les recompenser de leurs peines, & de leurs travaux passez, ils en devoient être exempts à l'avenir.
St. Preuil n'étoit point marié, & même ne l'avoit jamais été. Ce n'est pas qu'il n'eut trouvé occasion de l'être avantageusement, & même plusieurs fois, mais il avoit toûjours cru, que le mariage ne s'accordoit gueres bien avec un homme de son métier. Néanmoins comme il n'étoit encore qu'à la fleur de son âge, & qu'il avoit les passions vives, il avoit toûjours eu quelque Maîtresse au deffaut d'une femme. Au reste étant allé, quelque jours après avoir eu son Gouvernement, visiter tout ce qui étoit alentour jusques à deux lieües à la ronde, il trouva dans un Moulin la femme du Meunier si jolie qu'il voulut l'avoir à toute force. Cette femme qui avoit d'aussi bons yeux que si elle eut été née autre chose, qu'elle n'étoit, ne fut qu'un moment pour faire la difference qu'il y avoit à faire entre le Gouverneur & son Mari. Le tems ni la conjoncture ne leur permirent pas ni à l'un ni à l'autre de se dire rien de ce qu'ils pensoient; mais comme l'usage avoit appris à St. Preuil, que dans une occasion comme cela là, on réussissoit mieux par un tiers que par soi-même, il lui mit aux trousses son valet de chambre, qui depuis deux ou trois ans étoit devenu son maître d'hôtel. Celui-ci fut trouver son mari avec le boulanger de St. Preuil, sous pretexte de lui faire faire de la farine pour le pain de son maître. Mais tandis que le boulanger entretenoit le mari, le maître d'hôtel entretint la femme, & lui dit, que son maître étoit devenu si fort amoureux d'elle, depuis qu'il l'avoit veuë, qu'il n'auroit point de repos jusques à ce qu'il la possedât, qu'il ne pretendoit pas cependant que ce ne fut qu'une passade; qu'il en voulait faire sa maîtresse, & ne pas souffrir que son mari partageât ses caresses avec lui.
La Meuniere à qui le maître d'hôtel voulut faire present en même tems, d'un diamant qui valoit bien cinquante pistoles, sentit reveiller sa tendresse a une marque si assurée de son amour. Elle en savoit assez, toute grossiere qu'elle étoit, pour ne pas douter que lors que l'on se mettoit sur le pied de donner, ce ne fut une marque qu'on en tenoit tout de bon; ainsi elle eut fait son marché dés l'heure même, si ce n'est qu'elle crut que si elle se montroit si facile, ce seroit le moyen d'éteindre sa passion plutôt que de l'allumer. Elle en avoit peut-être fait l'experience dans les embrassemens de quelque autre, ou du moins dans ceux de son mari; quoi qu'il en soit ayant renvoyé le maître d'hôtel, sans vouloir recevoir son present, ils se separerent sans qu'il eut pu convenir de rien avec elle. Comme elle ne le renvoyoit néanmoins que d'une certaine maniere à lui faire connoître, qu'il n'y avoit que la honte qui la retenoit il en fit son rapport à son maître, qui ne fut pas fâché que sa maîtresse ne se fut pas renduë à la première proposition qu'il lui avoit fait faire. Il la fit épier quand elle viendroit à la Ville, afin de lui faire reparler, & cette femme y étant venuë à la nôtre Dame de Septembre ensuivant, le maître d'hôtel la convia avec deux autres femmes avec qui elle étoit, à venir faire collation chez le Gouverneur. Il ne parla pourtant qu'en son nom, & il n'avoit garde de le faire au nom de son maître devant ces deux témoins, à qui il n'étoit pas d'humeur de dire son secret. La Meuniere voulut bien accepter cette collation, & ces deux femmes le voulant encore mieux qu'elle, parce qu'elles s'attendoient qu'on leur feroit boire là de bon vin, dont les Flamandes ne sont pas moins amoureuses que leurs maris, elles s'y en furent toutes trois de compagnie. Le maître d'hôtel les y regala magnifiquement, & y ayant fait saouller les deux femmes, pendant qu'il fit signe à l'autre de se menager, il les mit bientôt dans un tel état qu'elles en perdirent la connoissance. On leur fit un lit à chacune, où on les mit coucher, sans qu'elles eussent aucune connoissance de ce qu'on leur faisoit; tant les fumées du vin qu'elles avaient bû, leur étoient montées à la tête. Elles y dormirent toute la nuit sans se reveiller, tandis que le maître d'hôtel livra la Meuniere entre les bras de son maître. Elle fit quelque façons devant que de s'y jetter, de peur qu'il ne la renvoyât, quand il en auroit passé sa fantaisie; mais St. Preuil lui ayant juré, que c'étoit à quoi il pensoit si peu qu'il lui avoit déja acheté de l'étoffe pour l'habiller, parce qu'il ne vouloit pas qu'elle fut toûjours vetuë comme elle étoit, il envoya chercher cette étoffe à l'heure même afin de la lui faire voir.
Il ne l'avoit pourtant pas achetée pour elle, comme il disoit, ç'avoit été pour une maîtresse qu'il avoit euë avant elle; mais l'ayant soupçonnée de quelque infidélité, & celle-ci qui étoit fiere ne lui ayant pas fait grande satisfaction là dessus, soit qu'elle fut innocente, & qu'elle crut ne lui en point devoir, ou que se sentant coupable effectivement, elle ne voulut pas lui faire des excuses inutiles, celle-ci dis-je lui ayant encore donné par là un plus grand sujet de la haïr, bien loin qu'il lui eut fait ce present, elle s'étoit cruë encore trop heureuse d'emporter ce qu'il lui avoit donné auparavant. Au reste la veuë de cette étoffe ayant fait croire à la Meuniere qu'il n'y avoit point de fiction, à tout ce que le maître d'hôtel lui avoit dit de sa part, ni à ce qu'il lui disoit lui-même, elle ne se fit plus tant tirer l'oreille pour demeurer avec lui. Le Meunier fut extrémement en peine quand il ne vit point revenir la Meuniere, & comme il savoit qu'elle étoit allée dans la Ville en la compagnie des deux femmes, dont je viens de parler, il s'en fut chez elles, l'une après l'autre, pour savoir ce qu'elle étoient devenuës. Leurs maris en étoient aussi en peine qu'il pouvoit être de la sienne, & comme il commençoit à se faire trop tard pour les aller chercher dans une Ville de guerre, dont les Portes devoient être fermées à l'heure qu'il étoit, ils attendirent aux Portes ouvrantes à aller faire cette perquisition.
St. Preuil qui s'en doutoit bien avoit embouché son maître d'hôtel pour aller au devant deux. Comme celui-ci savoit par quelle Porte ils devoient venir, il s'étoit rendu sur les avenuës, sous pretexte d'avoir affaire là dans la boutique d'un epicier. Il avoit l'oeil au guet, afin que le Meunier ne lui échapât pas, & le voyant passer il l'appella par son nom, & lui demanda en presence de l'epicier & de sa famille, s'il ne connoissoit point deux femmes qui étoient venuës la veille avec la sienne. Que c'étoient de plaisantes commeres, qu'elles s'étoient gorgées de vin dans son office, où elles étoient venuës avec lui, qu'il avoit été obligé de les faire mettre au lit, & qu'il ne croyoit pas qu'elles se fussent encore réveillées. Le maître d'hôtel avoit déja fait ce conte à l'epicier & à sa femme, afin de les prevenir. Les deux hommes ne furent plus en peine de chercher leurs femmes, puis qu'ils les savoient encore au gite, mais le Meunier n'apprenant point par là des nouvelles de la sienne, il fut plus en peine que jamais. Il demanda au maître d'hôtel si elle n'étoit point encore couchée comme les autres. Il feignit d'être étonné de sa demande, & lui dit qu'elle devoit avoir couché chez lui, puis qu'elle s'en étoit retournée de bonne heure. Cette réponse augmenta son inquiétude. Il la fut chercher en le quittant, par tout où il crut pouvoir apprendre de ses nouvelles; mais personne n'ayant garde de lui en dire, puis que St. Preuil la tenoit sous la clef, tout le recours de ce pauvre homme fut d'aller demander à ses deux compagnes ce qu'elle étoit devenuë. Elles s'étoient reveillées à la fin; mais elles ne se souvenoient d'aucune chose, ainsi le pauvre Meunier n'en ayant pas eu grand contentement, il commença à craindre qu'il ne lui fut arrivé quelque malheur, sans rien soupçonner néanmoins de ce qui en étoit.
Il passa quelques jours à la chercher de tous côtés, car comme elle étoit fort jolie, il trouvoit que les peines qu'il y prendroit ne pouvoient être mieux employées. Le maître d'hôtel cependant le visitoit très souvent par l'ordre de son maître, & lui disoit de tems à autre, pour voir comment il prendroit son affliction, qu'il falloit que quelque Officier qui l'avoit trouvée à son gré, la lui eut enlevée. Le Meunier répondit à cela, que s'il le savoit il prendroit bien la peine de s'en aller tout exprès à Paris, pour se jetter aux pieds du Roi; que Sa Majesté ne portoit pas le nom de juste inutilement, qu'il lui demanderait justice d'une si grande violence, & qu'il ne doutoit pas qu'il ne la lui fit.
Ce discours étant rapporté à St. Preuil, il crut qu'il étoit de sa prudence de ne pas faire paraître sitôt aux yeux du public, le rapt qu il venoit de faire de cette femme. Il la tint cachée pour le moins un mois ou deux, tandis qu'il fit tous les plaisirs qu'il put faire à ce Meunier, pour desarmer sa colere. Il s'y prit néanmoins fort adroitement, afin qu'il ne se doutât encore de rien. Il envoya une belle nuit bruler une étable qui étoit auprès de son Moulin, & où il n'y avoit que des Vaches. Le Meunier qui avoit querelle contre un de ses voisins, crut que c'étoit lui qui avoit fait le coup, & lui fit un procès criminel. Or le Meunier ne pouvant manquer qu'il n'y succombât, puis qu'il accusoit cet homme injustement, il eut recours à la protection du Gouverneur, voyant qu'il alloit être condamné faute de preuve, St. Preuil la lui accorda à l'heure même, & pour les mettre l'accord, il paya non seulement tous les frais, mais fit encore rebatir l'étable à ses dépens. Il lui donna aussi le double des Vaches qui avoient été brulées. Enfin croyant l'avoir addouci par là, & par quantité d'autres traits d'une generosité apparente, il se flatta qu'il n'y avoit plus tant de danger pour lui de lui découvrir ce qui se passoit. Ainsi l'envoyant chercher un beau matin, il lui demanda s'il étoit vrai ce qu'il avoit oui dire de sa femme, qu'on lui avoit rapporté qu'elle étoit entretenuë par une personne de grande distinction, qu'elle étoit fort bien traitée, & qu'afin qu'il se ressentit de son bonheur, elle lui avoit envoyé une somme de deux mille livres.
Le Meunier qui savoit bien qu'une partie de ce discours n'étoit pas veritable, quand même l'autre l'auroit été, lui répondit que c'étoit là la premiere fois qu'il avoit entendu parler de pareille chose; qu'il ne pouvoit dire au juste si sa femme étoit tombée ou non entre les mains d'une personne qui en eut tant de soin, mais que toûjours savoit-il bien qu'elle n'en avoit guéres eu de lui, puis qu'il n'en avoit pas seulement oui parler depuis le tems qu'elle étoit perduë. Qu'ainsi qu'elle n'avoit eu garde de lui faire un present comme celui-là, & que si elle étoit si fort à son aise, elle se contentoit d'y être sans se mettre guéres en peine que les autres y fussent ou non.
Comme ce discours sembloit plus interessé qu'amoureux, St. Preuil ne fit plus de façon de parler plus clairement. Il dit à cet homme que ce qu'il lui avoit dit par maniere de nouvelles, il le lui disoit maintenant comme une chose bien assurée; que même la personne qui avoit pris sa femme, lui avoit remis à lui même les deux mille francs dont il lui parloit, qu'il s'étoit chargé de les lui offrir de sa part, & s'il ne vouloit pas bien les recevoir. Ces paroles r'ouvrirent les blessures de ce pauvre homme, que le tems n'avoit pas encore bien fermées. Il ne se put empêcher de faire un soupir. Cependant, comme il pouvoit s'assurer de ces deux mille francs en consentant de les prendre, au lieu que quand il eut voulu ravoir sa femme, il n'étoit pas assuré qu'on voulut la lui redonner, il les demanda toûjours par provision. Il savoit que l'argent étoit d'une grande utilité dans le siècle où nous sommes, & qu'il n'y avoit point de consolation plus assurée que celle-là. St. Preuil qui ne manquoit pas d'esprit, & qui savoit qu'il avoit des ennemis puissans, fit un tour d'habile homme en lui contant cet argent, mais qui néanmoins ne lui servit pas de grande chose. Il prit quittance de cette somme, & il la fit causer pour affaire secrette qui s'étoit passée entr'eux deux. Il pretendoit par là, que si cet homme s'avisoit en suite de se plaindre qu'il lui eut enlevé sa femme, il feroit voir qu'il la lui auroit venduë lui même. Il contoit qu'on ne pouvoit donner un autre sens à ces paroles, & que quoi que ce pauvre cocu pût faire, il n'en auroit que le démenti.
Quand il eut cette quittance, & que l'homme eut pris son argent, il crut qu'il n'y avoit pas grand peril à lui faire voir que c'étoit lui qui jouissoit de sa femme. Il le fit entrer dans une chambre où elle étoit: elle avoit des habits magnifiques, & à voir sa parure, on eut dit bien plutôt qu'elle eut été la femme du Gouverneur que du Meunier. Le pauvre mari, à qui St. Preuil n'avoit rien dit avant que de le faire entrer là, fut si saisi à cette veuë qu'il tomba évanoui aux pieds de l'un & de l'autre. Ils eurent bien de la peine à le faire revenir, mais en étant enfin venu à bout, St. Preuil lui donna encore mille francs pour moderer son affliction. Il lui promit même qu'il lui feroit encore du bien dans l'occasion, pourveu qu'il se montrât sage, & qu'il ne s'amusât pas à causer. Le Meunier prit encore ces mille francs, sans oser approcher de sa femme, & s'en étant retourné à son Moulin, il ne fut plus en peine comme il avoit été auparavant de ce qu'elle étoit devenuë. Comme ils s'étoient separez bons amis St. Preuil & lui, ou au moins que l'apparence étoit, que ce pauvre homme consentoit tacitement à toutes choses, ce Gouverneur ne crut plus devoir tenir sa maîtresse enfermée. Il lui laissa prendre l'effort, & comme il avoit le don, aussi bien de se faire aimer que de se faire craindre, l'on vit tout d'un coup que toute sa Garnison porta un aussi grand respect à la Meuniere, que si elle eut été sa femme.
La Cour ayant été à Abbeville avant que de s'en revenir d'Arras, nôtre Regiment arriva à Paris vers le milieu du mois de Septembre. J'y trouvai une lettre de Montigré, par laquelle il me mandoit que Rosnay étoit revenu dans sa maison, mais qu'il n'y avoit couché qu'une seule nuit, que j'en étois cause apparemment, qu'il m'apprehendoit comme la mort, sur tout depuis qu'il avoit appris les deux combats que j'avois faits, qu'il jugeoit de là que je lui ferois mal passer son tems, si je venois jamais à le joindre, que le meilleur conseil qu'il eut cependant à me donner, étoit de me tenir sur mes gardes, parce que comme il étoit riche, il étoit homme à ne pas épargner l'argent, pour se mettre à couvert de ce qu'il apprehendoit. C'étoit me dire en peu de mots, qu'il étoit homme à me faire assassiner, ce que j'eus peine à croire, parce que naturellement je juge assez bien de mon prochain: en effet je n'ai jamais pû me mettre en tête, qu'on se puisse porter à une si grande méchanceté, qui est indigne non seulement d'un honnête homme, mais encore d'un homme qui n'en auroit que l'apparence. Je savois d'ailleurs, que bien loin de lui avoir jamais fait quelque mal, c'étoit lui au contraire qui m'avoit offensé si cruellement, que s'il pouvoit jamais être permis d'en venir à cette extremité, c'étoit à moi à le faire & non pas à lui.
Quoi qu'il en soit dormant en repos sur la foi de ma conscience, je crus si bien que ce que me mandoit Montigré n'étoit que l'effet de la haine, qui regne entre deux personnes qui ont procès ensemble, que je n'en eus pas un moment d'inquietude. Je lui fis réponse, cependant, pour le remercier de son avis, comme si je l'eusse cru veritable, quoi que je n'y ajoutasse aucune foi. Je le priois par cette lettre de me mander s'il croyoit qu'il fut à Paris, afin que soit qu'il me voulut du mal ou non, je pusse toûjours en le prevenant, mais en galant homme & non pas en assassin, lui faire voir que quand une fois on avoit receu un affront pareil à celui qu'il m'avoit fait, on ne le pouvoit oublier, qu'on ne se fut mis en état auparavant d'en tirer vengeance. La réponse que m'y fit Montigré, fut qu'il en avoit pris le chemin, & que personne ne m'en pouvoit dire mieux des nouvelles, qu'un nommé Mr. Gillot, qui avoit été Conseiller Clerc au Parlement de Paris, qu'il logeoit quelque part vers la Charité, & que si les gens de ce quartier là ne me pouvoient dire sa demeure, je la saurois toûjours chez Mr. le Bouts, Conseiller, ou chez Mr. Encellin, Officier de la Chambre des Comptes, qui étoient ses neveux; que ce Mr. Gillot avoit été autre fois ami intime de mon ennemi, mais qu'ayant aujourd'hui procès ensemble pour quelque bagatelle, leur inimitié alloit encore plus loin que n'avoit jamais été leur amitié.
Je crus à ces nouvelles que je ne risquerois rien d'aller voir ce Mr. Gillot, puis que nous étions de moitié tous deux dans la haine que nous portions à Rosnay. Je le cherchai dans le quartier qui m'étoit indiqué par ma lettre, & l'ayant bientôt trouvé, parce qu'il y logeoit effectivement, peu s'en fallut que je ne hâtasse ma perte par là, au lieu de hâter ma vengeance, comme c'étoit mon dessein. Un des laquais de ce vieux Conseiller m'ayant introduit dans sa chambre il me fallut, parce qu'il étoit sourd, lui dire dans un Cornet qu'il approchoit de son oreille ce qui m'amenoit chez lui. Ce laquais qui étoit resté dans sa chambre, étoit un espion de Montigré, & m'ayant depeint à lui, il lui fut redire dès le même jour, le propos que j'avois tenu avec son maître. Mr. Gillot m'avoit appris où il demeuroit; j'étois seur de l'y trouver sans cette circonstance, & par conséquent de n'être pas encore long-tems sans m'en venger. Mais le portrait que lui avoit fait ce laquais, lui faisant connoître que ce ne pouvoit pas être un autre que moi, qui l'eut été demander, il delogea à l'heure même, & me fit perdre par là toutes mes mesures. Cependant il ne se contenta pas de cela, il chercha encore des Soldats aux Gardes pour me donner mon fait, sans considerer qu'étant leur camarade, comme je l'étois, ils ne voudroient peut-être pas tremper leur main dans mon sang, quand même ils seroient d'humeur à n'y pas prendre garde de si prés avec un autre. Il contoit que comme l'argent faisoit tout faire à mille sortes de gens, ceux là feroient aussi tout ce qu'il voudroit, sur tout si l'on avoit soin de les lui choisir comme il les vouloit avoir.
Il s'addressa pour cela au tambour major des Gardes, qui étoit de son païs, & qui avoit été autre fois tambour dans une autre Compagnie qu'avoit un de ses freres. Il ne lui dit pas néanmoins son dessein, parce que quoi qu'il contât beaucoup sur son ancienne connoissance, & sur la consideration qu'il devoit avoir pour lui, à cause qu'il n'étoit que de sa porte, il ne savoit pas si se voyant dans un poste assez considerable pour un homme comme lui, il n'auroit point de peur de perdre sa fortune, en cas qu'il vint à faire quelque chose qui ne fut pas bien. Le Tambour le refusa effectivement, & même d'une maniere assez brusque. Il lui dit, que quoi qu'il connut tous les braves gens, qui étoient dans le Regiment & qu'il se fourât même quelque fois avec eux, quand il étoit question de servir un ami, il ne se mêloit point d'en donner, quand on lui faisoit mystere du service qu'on en pretendoit. Rosnay s'addressa à un Sergent, au refus du Tambour Major, & celui-ci n'étant pas si délicat que lui, quoi qu'il le dût être davantage par rapport à son emploi, lui amena le lendemain matin quatre Soldats, qui faisoient à peu près à Paris le même métier que font en Italie, ceux à qui l'on donne le nom de braves. Ce nom ne leur convient guéres néanmoins, puis que toute leur bravoure ne consiste qu'à tuer un homme de sang froid, sur tout quand ils sont six contre un, & qu'ils le peuvent faire sans peril.
Je ne me doutois guéres de ce qui se brassoit contre moi, & je ne songeois, au contraire, qu'à aller guetter Rosnay à l'endroit où Mr. Gillot m'avoit dit qu'il logeoit, quand je sus qu'il avoit changé de demeure dès le jour même que j'avois été chez ce Conseiller. Je demandai à son hôtesse qui étoit une fort jolie femme, & qui valoit bien la peine qu'on lui en contât, où il étoit allé loger; elle me répondit qu'elle n'en savoit rien, mais que tout ce qu'elle me pouvoit dire, c'est qu'il falloit de toute necessité, qu'il lui fut arrivé quelque affaire qui l'inquietoit extrémement; que ce qui le lui faisoit croire, c'est qu'il n'avoit point eu de cesse qu'il n'eut fait emporter ses hardes, quoi qu'il fut déja tard; que tout ce qu'elle pouvoit m'apprendre encore, c'est qu'il n'en parloit pas un moment auparavant; mais qu'un laquais vêtu de vert lui étant venu parler il étoit descendu tout d'un coup dans sa chambre, lui avoit demandé à compter, & s'en étoit allé à l'heure même. Je reconnus à ces livrées qu'il falloit que le laquais, dont elle me parloit, fut celui de Mr. Gillot, qui m'avoit introduit dans sa chambre, car il étoit justement de cette couleur. Ainsi étant bien aise ou de me confirmer toûjours de plus en plus dans ma pensée, on de ne pas faire davantage de méchant jugement, je la priai de me dire comment il étoit fait; elle m'en fit le portrait en même tems, & comme il étoit tout pareil à l'original que j'avois veu, je ne doutai point que je n'eusse donné droit au but, quand j'avois cru que c'étoit là justement le personnage qui avoit fait décamper mon homme si vite.
Il ne me fallut pas bien du tems pour faire ces demandes à l'hôtesse, & pour en entendre la réponse, mais ce peu de tems me suffisant pour m'en rendre amoureux, & peut-être pour la rendre amoureuse elle-même de moi, je lui dis qu'elle venoit de perdre un hôte en perdant Rosnay; mais que je voulois lui en redonner un autre, pourveu qu'elle le voulut recevoir: que sa bourse à la verité ne seroit peut-être pas aussi bien garnie que la sienne; mais que toûjours pouvois-je lui assurer qu'il lui payeroit fidélement ce qu'il lui promettroit, & que de plus il seroit du moins aussi porté que pas un autre à tout ce qui seroit de ses interêts, & que j'étois prêt de l'en cautionner. Elle comprit bien, quand je lui parlai de la sorte, que c'étoit moi-même qui m'offrois à elle pour venir loger dans sa maison, & comme elle avoit déja quelque bonne volonté pour moi, comme elle m'avoüa elle-même depuis, elle me répondit à l'heure même, qu'il ne lui importoit pas que ses hôtes fussent riches ou non, pourveu qu'ils la payassent bien; qu'elle faisoit plus d'état de l'honnêteté que des richesses, & que puis que je voulois lui faire l'honneur de vouloir venir loger chez elle, je n'avois qu'à prendre la chambre que Rosnay venoit de quitter, qu'il y avoit une garderobe qui étoit assez commode, qu'elles étoient même toutes deux assez proprement meublées, & que quand je serois là, il y en auroit mille autres à Paris, qui n'y seroient pas si bien logés que moi.
Quoi que je fusse Gascon, & que du Païs d'où je suis l'on ne tombe guéres d'accord volontiers de sa pauvreté, je ne laissai pas de lui dire que ce qu'elle me disoit là, étoit justement une raison qui m'empêchoit d'accepter ses offres; qu'il falloit que chacun se mesurât selon sa bourse, que cette chambre étoit trop belle pour moi, & que je n'en voulois qu'une des plus communes, afin d'être en état de la payer; que je n'avois que faire ni de garderobe, ni d'anti-chambre, ni d'écurie, parce que n'étant qu'un pauvre Gentilhomme de Bearn, je n'avois ni chevaux, ni valet. Une autre que cette femme, & qui eut fait le métier qu'elle faisoit, eut peut-être été rebutée d'une declaration aussi ingenuë que la mienne, mais celle-ci qui étoit plus genereuse que beaucoup d'autres, me répondit que quelque pauvre que je pusse être, elle vouloit que j'occupasse cet appartement, ou que je ne vinsse point loger chez elle, que je ne lui en donnerois que ce que je voudrois presentement, & même rien du tour, pour peu que cela me fit plaisir, qu'elle se contenteroit que je me ressouvinsse d'elle, quand j'aurois fait fortune, & qu'elle étoit bien trompée, si cela ne m'arrivoit quelque jour. J'aimai sa générosité, & sa prediction. Je lui répondis en même tems que si d'abord que je l'avois veuë, je m'étois resolu de prendre un grenier chez elle, plûtôt que de ne la pas avoir pour mon hôtesse, elle pouvoit bien juger dans quels sentimens je pouvois être, maintenant qu'elle m'offroit de si bonne grace un de ses plus beaux appartemens; que je tâcherois de ne lui être à charge que le moins qu'il me seroit possible, & que si l'horoscope qu'elle venoit de me tirer pouvoit jamais se trouver véritable, je serois ravi de partager ma fortune avec elle, ou que je changerois bien de sentiment.
Il ne falloit pas s'étonner si cette femme avoit des sentimens si éloignez de ceux qu'ont d'ordinaire les personnes qui font le même métier qu'elle faisoit; elle étoit née quelque chose de plus qu'elle ne paroissoit être, elle étoit Demoiselle d'extraction, & même d'une famille assez ancienne de Normandie; mais la méchante conduite de sa Mere, avoit été cause de la ruine de sa maison, cette femme s'étant amourachée d'un Gentilhomme de son voisinage, & lui d'elle pareillement; son mari n'avoit pû souffrir leur commerce, & avoit tué le galant un jour qu'il étoit venu voir sa femme, & qu'il le croyoit bien loin de là. Ce meurtre avoit ruiné ces deux maisons, qui étoient fort à leur aise auparavant, l'une avoit consumé tout son bien, en poursuivant la mort de l'assassin, l'autre en se défendant. Enfin le meurtrier avoit obtenu grace, & fait enfermer sa femme sans lui vouloir jamais pardonner. Il s'étoit chargé de l'éducation de ses enfans, qui étoient en grand nombre; car il en avoit huit, savoir trois garçons, & cinq filles; les garçons ne l'avoient guéres embarassé, parce qu'il contoit, comme il avoit fait effectivement de les envoyer à la guerre. Il contoit aussi de jetter les filles dans des Convens, mais soit qu'elles tinssent un peu de la mere, c'est à dire qu'elles aimassent le libertinage un peu plus que de raison, ou qu'elles ne se pussent resoudre à s'enfermer pour toute leur vie, il n'y en eut pas une seule qui en voulut tâter. Il fut donc obligé de les marier au premier venu, parce que quand on n'a point de bien, comme il n'en avoit plus, bien loin que l'on soit en état de se choisir des gendres, on est encore trop heureux de les prendre comme ils se presentent. L'une avoit été mariée à un pauvre Gentilhomme, qui faisoit abstinence la moitié de l'année, & qui la faisoit faire pareillement à sa femme, non par devotion, ni par aucun commandement de l'Eglise, mais parce qu'il n'avoit pas le plus souvent de quoi manger. Une autre avoit épousé un Maître Chicanneur, qui dans une jurisdiction assez proche de l'endroit où elle étoit née, faisoit le métier d'Avocat & de Procureur. Celle-là n'étoit pas la plus malheureuse, parce que ces sortes de gens trouvent toûjours moyen de vivre aux dépens d'autrui; deux autres avoient épousé à peu près des gens de même étoffe, & vivottoient, du moins, si elles ne vivoient pas splendidement. Enfin celle chez qui je devois aller loger, avoit eu pour mari, un homme qui étoit absent, il y avoit cinq ou six mois, & qui après avoir été Lieutenant d'Infanterie, avoit changé son métier en celui de louer des Chambres Garnies. Il avoit cru que si cette profession n'étoit pas aussi honnête que l'autre, il y vivroit du moins plus à son aise.
Je ne sai si sa femme qui se sentoit toûjours du lieu, d'où elle venoit, ne se mit point en tête en me voyant, que quoi qu'elle fut pour le moins de cinq ou six ans plus veille que moi, je serois encore trop heureux de faire auprès d'elle ce que celui que son Pere avoit tué avoit fait auprès de sa Mere. Son mari étoit allé en Bourgogne, pour une succession qu'il y pretendoit. Cela lui donnoit un procès au Parlement de Dijon, & elle n'étoit point fâchée de son absence, parce qu'elle ne l'aimoit nullement.
D'abord que je fus établi chez elle, & qu'elle m'eut fait prendre malgré moi l'appartement de Rosnay, elle ne voulut pas souffrir, ni que je mangeasse dans ma chambre, ni que je fusse manger dehors, comme je m'y attendois; elle me fit manger avec elle, & voyant que j'avois peine encore à y consentir, à cause de la depense que je craignois que cela ne me fit, elle me dit que je démentois ma Nation d'être si façonnier, qu'il n'y avoit point de Gascon à ma place, qui ne se tint bien heureux de sa fortune, principalement si elle lui disoit, comme elle faisoit encore à moi, que tout cela se trouveroit un jour, lors que j'aurois fait fortune. J'étois encore si jeune, & si peu accoutumé avec les femmes, que je n'en fus guéres plus hardi. Cependant devinant à peu près ce que tout cela vouloit dire, j'étois comme resolu de m'en expliquer avec elle, quand je me vis sur les bras une affaire bien plus embarrassante que celle-là. Les quatre Soldats que le Sergent, dont je viens de parler, avoit donnez à Rosnay, lui ayant promis de m'assassiner moyennant quarante pistoles, ne mirent de distance entre l'execution & le dessein, que le tems qu'il leur falloit pour en trouver l'occasion. Depuis le premier combat que j'avois fait, je m'étois tellement acquis Athos, Porthos & Aramis, que non seulement ces trois freres étoient mes intimes amis, mais encore que la plûpart de leurs amis étoient les miens. Ainsi je sortois rarement tout seul, & je revenois presque toûjours chez moi pareillement en compagnie. La beauté de mon hôtesse y contribuoit peut-être, autant que l'amitié que tous ces gens là disoient avoir pour moi. Je logeois dans la ruë du vieux Coulombier au Faubourg St. Germain; & comme cette ruë n'est pas éloignée de l'hôtel des Mousquetaires, & que ce chemin de ces trois freres pour aller & pour revenir de la Ville étoit de passer chez moi, les quatres Soldats furent quelques jours sans pouvoir tenir leur parole.
Sur ces entrefaites un autre Soldat de la Compagnie dont j'étois, & qui étoit ami de l'un de ces quatre assassins, n'ayant pas d'argent pour faire accoucher une fille avec qui il avoit eu commerce, eut recours à lui pour lui en emprunter. Il lui demanda quatre ou cinq pistoles, & lui dit la nécessité où il en étoit, afin qu'il ne le refusât pas sitôt. Celui à qui il s'addressoit lui répondit, qu'il étoit au desespoir d'être obligé de l'éconduire; mais qu'enfin il étoit impossible de prêter de l'argent, quand on n'en avoit point soi-même, que si c'étoit pour une autre affaire que pour celle qu'il lui annonçoit presentement, il lui diroit de se donner patience trois ou quatre jours, parce qu'il étoit comme impossible qu'il n'en eut entre ci & là, mais que comme la chose pressoit, & qu'il pouvoit être pris à toute heure au depourveu, il lui conseilloit en bon ami d'avoir recours à quelque autre.
Cet emprunteur qui savoit le metier qu'il faisoit, & qui ne croyoit pas qu'en hasardant sa vie, comme il faisoit tous les jours, il pût manquer d'une si petite somme, l'accusa en même tems de l'éconduire plûtôt manque de bonne volonté que de pouvoir. Celui-ci pour lui faire voir le contraire, lui dit de s'en venir avec lui, qu'ils étoient quatre qui avoient entrepris de tuer un homme, & que s'ils y pouvoient réüssir, ils auroient quarante pistoles tout aussi-tôt; qu'il partageroit volontiers avec lui, les dix qu'il auroit pour sa part, que cet argent étoit consigné entre les mains d'un ami commun, & qu'il ne s'agissoit plus que de le gâgner. L'envie ou plûtôt le besoin que celui-ci avoit d'avoir ce qu'il demandoit, fit qu'il s'accorda de faire compagnie aux quatre assassins. L'autre lui donne rendez-vous à cent pas de chez moi, & l'ayant tenu avec lui plus de deux heures en embuscade, je vins à y passer au bout de ce tems-là. Porthos & Aramis, avec deux de leurs camarades, m'étoient venu prendre au logis pour me mener à la Comedie. Ainsi ayant moins de commodité que jamais de faire leur coup, celui à qui l'on demandoit de l'argent à emprunter, dit à l'emprunteur en lui faisant connoître que c'étoit à moi qu'ils en vouloient, qu'il falloit que je me defiasse de quelque chose, parce que je ne sortois plus qu'en compagnie.
De tous les quatre assassins il n'y en avoit pas un qui me reconnut encore pour être du Regiment. Comme ils étoient du premier bataillon, & que je n'étois que du second, nous ne nous étions point encore trouvé ensemble. A l'affaire d'Arras, un de ces Bataillons avoit été à Dourlens, pendant que l'autre étoit demeuré à Amiens, & depuis ce tems là, quand ils m'avoient veu ce n'avoit été qu'avec un autre habit que celui du Regiment. Je m'en étois fait faire un qui étoit assez modeste, mais qui ne laissoit pas d'être fort propre. Au reste l'emprunteur qui étoit comme je viens de dire, de même Compagnie que moi, & qui ne m'eut pas méconnu quand même je me fusse encore deguisé davantage n'eut pas plûtôt jetté les yeux sur moi qu'il resolut de m'avertir de leur dessein. Il crut qu'en me rendant ce service, je ne lui refuserois pas l'argent qu'il demandoit à l'autre que si je n'en avois point, je l'emprunterois plûtôt dans mille bourses que d'y manquer, sur tout lui ayant déja paru plein de coeur à une garde, où je l'avois regalé lui & trois de ses camarades.
Il n'eut garde de rien dire aux autres de ce qu'il pensoit, & comme il étoit assez habile pour un Soldat, & qu'il savoit bien que pour rendre son avis plus considerable auprès de moi, il devoit savoir tous les tenans, & tous les aboutissans de celui qui l'avoit mis en besogne, il s'informa de lui adroitement qui étoit celui qui l'employoit. Celui-ci ne fit point de difficulté de lui dire tout ce qu'il en savoit. Il lui avoüa que c'étoit Rosnay, & même qu'il ne le faisoit, que parce qu'il craignoit, que je ne tirasse vengeance d'un affront que j'en avois receu; qu'il n'étoit venu à Paris que pour cela, & qu'il devoit s'en retourner d'abord que le coup seroit fait.
Ce Soldat s'étant si bien instruit, me vint trouver le lendemain matin dans ma chambre, lors que j'étois encore au lit. Je n'étois pas déja trop mal avec mon hôtesse, ainsi l'ayant introduit elle-même à mon chevet, parce que sur la réponse qu'elle lui avoit faite, lors qu'il lui avoit demandé à me voir, qu'il étoit encore trop matin pour me réveiller, il lui avoit repliqué qu'il falloit pourtant qu'il me vit à cette heure même, pour une affaire de grande conséquence, & au reste l'interêt qu'elle commençoit à prendre en moi, la rendant sensible à cette parole, elle n'avoit pas voulu permettre qu'il entrât sans elle, & pretendoit entendre tout ce qu'il me diroit. Le Soldat ne le pretendoit point, & alleguoit pour ses raisons, que l'affaire dont il s'agissoit n'étoit pas de la competence d'une femme; mais celle-ci qui étoit obstinée comme une mulle, ne voulut jamais se retirer. J'eus beau lui faire signe que cela lui feroit tort, & qu'il ne faudroit que cela seul à ce Soldat pour lui faire croire bien des choses d'elle & de moi, elle ne m'obeït pas plus qu'à lui. Cet entêtement n'étoit causé que par la crainte qu'elle avoit qu'il ne vint pour m'appeller en duel, & que ce ne fut là l'affaire de grande consequence, pour laquelle il s'étoit fait ouvrir la porte malgré elle. Pour moi, ce n'étoit point là ma pensée, je savois que je n'avois donné sujet à personne de me haïr, & que par consequent je ne devois avoir aucun ennemi à apprehender. Je crus bien plûtôt qu'il venoit pour m'emprunter quelque écu, & que la confusion qu'il en avoit l'empêchoit d'oser parler devant elle.
Comme je me fortifiois de moment à autre dans ce sentiment, à cause de toutes les façons qu'il faisoit, je lui demandai franchement si ce n'étoit point cela qui m'attiroit sa visite, que je me faisois toujours plaisir, quand je le pouvois, d'obliger mes amis, & particulierement lui que je connoissois pour honnête garçon. Je croyois que cette avance ne me couteroit qu'une écu ou une demie pistole, tout au plus, & je contois cela pour rien en comparaison de la peine où je voyois mon hôtesse. Le Soldat voyant que je l'avois mis en si beau chemin de parler, me répondit qu'il m'avoit toûjours reconnu assez genereux pour assister mes amis quand ils étoient dans le besoin, qu'à la verité il avoit affaire de moi dans l'état où il étoit, & que c'étoit en partie ce qui l'amenoit. Mais qu'il pouvoit se vanter que si je lui allois rendre un signalé service en lui accordant sa demande, il me recompenseroit bien en même tems en m'apprenant une chose où il n'y alloit pas moins que de ma vie; que le hazard & son bonheur la lui avoient fait découvrir; qu'il venoit pour m'en rendre compte, afin que je prisse toutes les precautions qu'il y avoit à prendre là dessus.
Comme je ne croyois point avoir d'ennemi qui songeât à conspirer contre moi, j'avoüe que je pris d'abord son discours pour un pretexte qu'il cherchoit pour couvrir la demande qu'il avoit à me faire. Mon hôtesse qui étoit plus sensible que l'on ne sauroit croire à tout ce qui me regardoit, n'en fit pas le même jugement que moi, elle lui demanda avec beaucoup de précipitation, & avec tout aussi peu de jugement qu'une femme en put jamais avoir, puis qu'il ne falloit que cela seul pour faire découvrir qu'elle prenoit plus de part en moi qu'elle ne devoit, de ne pas tenir davantage mon esprit en suspens, que des paroles comme les siennes ne pouvoient qu'elles ne fissent un grand boulversement dans l'esprit; qu'il ne falloit que cela pour me faire malade, & qu'elle lui seroit obligée en son particulier de me découvrir le mystere d'iniquité dont il parloit.
J'eus peine à souffrir l'imprudence de cette femme, bien plûtôt par rapport à elle que non pas par rapport à moi. Ce qu'elle disoit là ne me faisoit nul tort, puis que tout au contraire il n'y avoit que de l'estime pour moi à acquerir, quand on eut sû que j'eusse eu ses bonnes graces: quoi qu'il en soit je persistois toûjours dans la pensée que j'avois de mon Soldat, quand il me la fit perdre à la premiere parole qu'il me dit. Il me demanda si je connoissois Rosnay, & lui ayant répondu, que je ne le connoissois que trop bien, puis que j'avois à me venger sur lui d'un affront qu'il m'avoit fait faire, il me repliqua que si je n'y prenois garde il m'en empêcheroit bien, qu'il avoit promis quarante pistoles à quatre Soldats pour m'assassiner, & que je ne m'étois tiré de ce peril, que parce que je n'étois sorti depuis quelques jours qu'en bonne compagnie, qu'il y avoit je ne sais combien de tems qu'ils me guettoient soir & matin, resolus de m'attaquer tôt ou tard, dans la pensée qu'ils avoient, que je ne prendrois pas toûjours si bien mes précautions; qu'il me feroit prendre ces quatre Soldats, si je voulois, & que des coquins comme ils étoient ne meritoient pas qu'il eut aucune consideration pour eux.
Il me conta en même tems comment étant venu demander à emprunter de l'argent à l'un d'entr'eux, il s'étoit excusé de lui en préter, sur ce qu'il n'en avoit point. Il me conta aussi tout ce qui s'en étoit ensuivi, jusques au moment qu'il m'étoit venu trouver. Il tâcha en me faisant ce récit de me couvrir la part qu'il avoit voulu avoir à leur crime, puis qu'il leur avoit tenu compagnie pour m'assassiner. J'en crus tout ce qu'il voulut m'en dire, ou du moins j'en fis le semblant, & enfin ayant fini son discours par l'emprunt qu'il me vouloit faire, sans me cacher ce que c'étoit, quoi que la presence de mon hôtesse, l'obligeât à se montrer plus discret, je lui pretai, ou plûtôt je lui donnai les quatre pistoles dont il me disoit avoir tant de besoin. Je lui fis jurer pourtant, avant que de les lui donner qu'il déposeroit tout ce qu'il venoit de me dire, quand il en seroit tems, & l'ayant congedié à l'heure même, sous pretexte qu'il devoit aller dire à sa maîtresse, sans perdre un moment de tems qu'il avoit de quoi l'assister, je m'amusai à raisonner avec mon hôtesse, sur ce que j'avois à faire dans une occasion si delicate.
Son avis fut que, sans me hazarder à sortir davantage, de peur que ces quatre Soldats voyant la peine qu'il y avoit à m'attraper n'en apostassent encore quatre autres pour me prendre à leur avantage, j'envoiasse querir un Commissaire pour lui rendre ma plainte, que sur la permission qu'il me donneroit d'informer j'aurois un decret, que je ferois exécuter ensuite, tant à l'encontre d'eux qu'à l'encontre de Rosnay. Je ne trouvai pas son avis bon dans toutes ses parties, sachant que pour obtenir un decret, il falloit avoir deux témoins, & que je n'en avois qu'un; mais je resolus de m'y conformer à l'égard de la plainte, jugeant qu'elle ne me seroit pas inutile pour justifier tout ce qui pouroit s'ensuivre de cette affaire. Mon hôtesse s'offrit à aller chercher elle-même le Commissaire qui étoit de ses voisins, & de ses amis. Je la pris au mot, & lui dis de l'amener en manteau court, de peur d'effaroucher le gibier s'il étoit par hazard aux environs pour me guetter, comme il y avoit beaucoup d'apparence. Je m'habillai en attendant qu'elle revint, & pendant que je m'habillois un Mousquetaire des amis d'Athos, de Porthos, d'Aramis & des miens entra. Il me trouva tout inquiet, à ce qu'il me témoigna à l'heure même, & m'en ayant demandé la raison, je lui contai ce qui venoit de m'arriver, & les mesures que je prennois là dessus.
Comme il étoit encore jeune, & qu'il n'avoit pas plus de jugement qu'il lui en falloit, il me répondit que je n'y pensois pas d'avoir recours à la Justice, qui étoit toûjours lente & quelquefois incertaine, que j'avois d'autres voyes plus assurées pour me venger, & que j'y aurois recours si je le croyois, qu'il alloit faire venir une brigade de Mousquetaires, pour faire main basse sur ces coquins, qu'on iroit en fuite jusques dans la maison de Rosnay, lui faire le même traitement, de sorte qu'il ne me faudroit qu'une demie heure, ou trois quart d'heure de tems tout au plus, pour être défait de mes ennemis. Il vouloit sortir à l'heure même pour executer ce qu'il disoit, mais l'ayant retenu par le bras, je lui répondis qu'il ne falloit pas aller si vite dans une affaire de si grande consequence; qu'une resolution aussi précipitée que celle-là étoit sujette d'ordinaire à répentir; qu'il falloit, pour bien faire, réflechir sur toutes choses, parce qu'après cela on n'avoit plus rien à se reprocher. Il voulut encore me prouver qu'il avoit raison, & battit bien du païs pour me le persuader. Je ne me laissai pas aller à son opinion, & n'en ayant voulu croire que la mienne, je le retins en dépit qu'il en eut. Le Commissaire vint un moment après, & ayant pris des mesures avec lui, pour attraper mes droles, voici ce qu'il fit de son côté, & ce que je fis du mien.
Il envoya chercher un exempt, & lui dit de faire mettre une trentaine d'archers dans l'endroit où le Soldat m'avoit dit qu'ils me guettoient. L'exemt les fit déguiser pour aller là, & il les fit tous aller l'un après l'autre. Je fus averti d'abord qu'ils y furent, & étant alors sorti tout seul, afin d'amorcer mes assassins, je me tins sur mes gardes de peur d'en être surpris. Ils debusquerent sur moi d'abord qu'ils virent qu'ils me pouvoient prendre à leur avantage, mais les Archers ayant fait à l'heure même une sortie, ils furent pris tous quatre, sans avoir eu le tems de me faire aucun mal. Le Commissaire qui n'attendoit que cette execution pour aller se saisir de la personne de Rosnay, dont mon donneur d'avis m'avoit indiqué la maison, s'y en fut en même tems. Par bonheur pour lui, il étoit déjà sorti quand le Commissaire y arriva, ainsi n'en ayant trouvé que le nid, il s'assembla un nombre infini de peuple devant sa porte, comme il arrive d'ordinaire en ces sortes de rencontres. Ce qui fit faire cette beveuë au Commissaire qui ne devoit pas entrer chez lui, qu'il ne sçut s'il y étoit ou non, c'est qu'une servante qui ne l'avoit point veu sortir, lui avoit assuré qu'il le trouveroit encore au giste, qu'il étoit tout au beau milieu de son lit, & qu'il n'y avoit qu'un moment qu'elle l'y avoit veu. Rosnay n'étoit pas allé bien loin, ainsi étant revenu sur ces entrefaites, il ne vit pas plûtôt tant de peuple assemblé devant sa porte, qu'il jugea à propos de n'y pas rentrer. Il se defia qu'il étoit arrivé quelque chose à ses braves, & que l'ayant accusé sans doute on vouloit le mettre en prison, pour savoir de lui la verité. Il tourna donc tout d'un coup dans une ruë qui traversoit dans sienne, & s'étant mis en seureté par là, il n'eut point de repos qu'il ne s'en fut allé en Normandie chez un de ses beau freres, qui étoit un Gentilhomme de cette Province. Son beau frere écrivit de là à Paris à un de ses amis, pour s'informer s'il avoit pris l'alarme à bon tiltre, ou s'il s'étoit épouvanté sans sujet. Cet ami lui répondit qu'il en avoit sagement usé, quand il s'en étoit allé, parce que cette affaire faisoit grand bruit, que les prisonniers après avoir pris le parti de nier la chose, croyant qu'il n'y eut point de témoins, l'avoient avoüée à la fin, sur ce qu'on leur en avoit confronté un, & qu'on les menaçoit de la question, qu'il y avoit eu tout aussi-tôt une prise de corps contre Rosnay, & que son procès lui alloit être fait & parfait par contumace.
Rosnay qui avoit besoin de braves quand il en vouloit à quelqu'un, eut eu besoin de plus de resolution qu'il n'en avoit naturellement pour soutenir une nouvelle comme celle-là. Il crut avoir déja tous les Archers de Paris à ses trousses, & ne se croyant plus en seureté chez son beau frère, quoi que personne ne sut qu'il en eut pris le chemin, il passa en Angleterre, où il savoit bien que la justice de France n'osoit aller faire executer ses décrets. Mon hôtesse qui savoit qu'il avoit du bien, croyant qu'il n'y eut rien à perdre à poursuivre contre lui, fut assez folle pour se fourer dans ce procès, jusques par dessus la tête. Je la laissai faire, étant encore trop jeune pour savoir ce que c'étoit que de plaider. Toutes ces procedures se firent sous mon nom, & il lui en couta pour le moins deux mille francs, devant que d'avoir arrêt definitif contre mes assassins. Rosnay fut condamné à perdre la tête, & les quatre Soldats à aller aux Galeres. Ce jugement fut executé réellement contre ceux-ci, sans que leur Capitaine nommé du Boudet, qui les reclamoit, put obtenir leur grace. Mr. de Treville qui me faisoit mille amitiés, tant en consideration que nous étions compatriotes, que de ce que j'étois ami d'Athos, de Porthos & d'Aramis, qu'il consideroit beaucoup, s'y opposa sous main. Ainsi le Roi qui faisoit gloire de se montrer digne du surnom de Juste, qu'on lui avoit donné, se tint roide là dessus, & voulut que ces quatre Soldats fussent mis à la chaine. Pour ce qui est de Rosnay l'arrêt ne fut executé contre lui qu'en effigie, mais mon hôtesse fit saisir tous ses biens, & lui fit encore je ne sais combien de frais devant qu'il y put donner ordre.
Comme elle n'avoit pas eu les reins assez forts pour soutenir toute cette procedure sans emprunter, son mari trouva qu'elle devoit beaucoup quand il revint de Dijon. Il y avoit gaigné son procès & en avoit ramené de bon vin, ce qui l'eut mis de belle humeur, si ce n'est que dès le lendemain de son arrivée, on lui vint faire commandement de payer huit cent livres, que sa femme devoit à un seul homme: elle les avoit empruntés d'un creancier incommode, en vertu d'une procuration qu'il lui avoit laissée, avant que de partir. Il lui demanda à quoi elle les avoit employés, & cette femme n'ayant garde de le lui dire, parce qu'avec la perte de son argent, il se seroit peut-être encore apperçu qu'il auroit perdu quelque autre chose, elle lui donna de si méchantes raisons, qu'ils se brouillerent ensemble dés ce jour-là. La poursuite qu'on leur faisoit pour l'amour de moi, me mit dans une grande inquiétude, & ne sachant comment faire pour empêcher la vente de leurs meubles, que l'on devoit faire au bout de la huitaine, que la saisie avoit été faite, je pris le parti d'aller voir le creancier pour implorer sa misericorde. Il se montra inexorable, de sorte que me trouvant encore plus chagrin qu'auparavant, je pris le parti de le menacer, s'il étoit si hardi que d'en venir à cette execution. Il me répondit que ce que je lui disois là, seroit qu'il ne donneroit pas un moment de quartier à ses debiteurs, qu'il me conseilloit cependant de sortir promptement de sa maison, parce que s'il envoyoit chercher un Commissaire, il me feroit voir que nous vivions sous un regne où il n'étoit pas permis de venir menacer un homme qui avoit prêté son argent de bonne foi.
Ce que je venois de faire là, étoit un veritable trait de jeune homme, sans faire reflexion que cela étoit bien plus capable de nuire à mon hôte & à mon hôtesse, que de leur servir. Enfin les huit jours pour la vente des meubles étant prêts d'expirer, j'offris à celle-ci quinze louis d'or, qui me restoient encore des cinquante que le Roi m'avoit donnés, elle eut la generosité de ne les pas vouloir recevoir d'abord, mais enfin l'en ayant pressée extraordinairement, & lui ayant dit, que si elle en pouvoit encore trouver huit ou dix, & qu'elle les portât à son creancier, il surseoiroit peut-être les poursuites, elle me prit au mot à la fin. Elle le fut trouver avec ce secours, & y ayant joint encore quinze autre louis, c'étoit presque la moitié de la somme qu'elle lui devoit, de sorte que nous crûmes qu'il ne seroit pas si turc que de lui refuser sa demande. Mais ce que je lui avois fait, avoit tellement aigri son esprit, qu'il lui dit de se retirer, sinon qu'il lui feroit sauter les degrés de sa maison, qu'elle lui avoit envoyé un bretteur qui étoit venu le menacer jusques chez lui, qu'il vouloit qu'elle s'en ressouvint toute sa vie, & que puis qu'il avoit cette prise sur elle, que de pouvoir faire vendre ses meubles, il n'y manqueroit pas d'abord que le délai que l'on donne aux parties saisies se trouveroit expiré.
La pauvre femme s'en revint au logis bien desolée, & voulut que je reprisse mon argent, puis qu'il ne lui pouvoit plus servir de rien. Je fis ce que je pus pour m'en défendre, mais me l'ayant commandé absolument, je remis ces quinze louis dans ma bourse, tout aussi affligé de mon côté qu'elle le pouvoit être du sien. Nous étions au jeudi l'après dinée, & c'étoit le samedi que se devoit faire la vente de ses meubles: or voulant, pour ainsi dire, faire l'impossible pour empêcher que cet affront ne lui arrivât, je m'en fus dans l'antichambre du Roi, ou j'avois veu plusieurs fois qu'on joüoit beaucoup d'argent à trois dès. Je ne possedois pas ce jeu, là à fonds, parce que bien loin d'être joueur, j'avois resolu au contraire de ne joüer de ma vie. Tout ce que j'en savois étoit de faire une masse, & de savoir quand on la gaignoit ou qu'on la perdoit. Ainsi n'ayant plus pour toute ressource que de hazarder mes quinze louis à ce jeu là, je m'approchai de la table où on joüoit assez gros jeu, afin d'y prendre place, d'abord que quelqu'un en sortiroit. Je fus plus d'une heure & demie avant que d'en pouvoir avoir une; car il y avoit là plus de presse, qu'il n'y en pouvoit avoir au Sermon du plus habile Predicateur de Paris. Je tremblois cependant de peur de perdre mon argent, & d'aggraver encore par là mon afliction. Enfin ayant trouvé à me placer avec bien de la peine, je reconnus le terrain avant que de prononcer la parole sur laquelle devoit rouler tout mon bonheur. Je vis que l'on joüoit un jeu effroyable, les moindres couches étoient de douze ou quinze pistoles, & l'on en faisoit le paroli, le quinze & le va tout de même, que s'il ne se fut agi que d'une épingle. Cela me faisoit trembler encore plus qu'auparavant, me disant de moment à autre qu'il ne me faudroit qu'un coup comme ceux-là, pour me tirer de peine moi & ma pauvre hôtesse, ou pour nous envoyer à l'hospital.
Après que j'eus ainsi regardé pendant un demi quart d'heure ou environ, je me hazardai à la fin de faire une masse de cinq louis. Mr. le Duc de St. Simon tenoit le dé, & regarda cette masse comme indigne de sa colere, ainsi ne me répondant rien tant qu'il tint le Cornet, le dé vint après lui au Chevalier de Montchevreuil, Gentilhomme du Vexin François, qui étoit attaché à Mr. de Longueville. Il ne me meprisa pas comme avoit fait le Duc de St. Simon, soit qu'il voulut m'enroller dans la Confrairie des joueurs, où il joüoit un grand rolle, soit que n'ayant guéres d'argent en ce tems là comme en effet c'étoit la vérité, il trouvât ma masse plus proportionnée à ses forces, que quantité d'autres, qu'on lui faisoit autour de la table. Il amena hazard bas, & comme j'avois gaigné, je fis le paroli aussi hardiment, que si j'eusse eu cent pistoles dans ma poche. Il prit dix pour sa chance, & ayant tiré ensuite quatre ou cinq coups en amenant toûjours quinze sur d'autres masses, qu'on lui faisoit, il grossit son argent de beaucoup, parce que la droite étoit douze. Un nommé Phisica, qui étoit alors Capitaine dans Turenne, & qui, quoi qu'il ne fut qu'un avanturier, faisoit quitter le dés aux plus gros joueurs, voyant que ce Chevalier avoit déjà fait quatre hazards avantageux pour lui, lui dit masse son reste, qui étoit pour le moins de soixante pistoles, le Chevalier à qui il ne manquoit que de l'argent, pour être aussi gros joueur que lui, lui répondit tope & tingue, tout de même que s'il eut été assuré de gagner. Il amena la droite, & gaigna ainsi la masse de Phisica pendant qu'il perdit mon paroli. Le jeu s'échauffa après ce coup là. Le Chevalier qui se voyant en fortune topa à tout le monde, & gaigna douze ou treize cent pistoles en un moment. Je fus assez sage tout jeune que j'étois pour ne le pas attaquer dans ce tems là. Cependant le Chevalier ne voulant pas se contenter de ce gain, qu'il trouvoit encore trop petit par rapport à son appetit qui étoit extraordinaire, il continua à joüer & dejoüa bientôt. Je pris ce tems là pour lui masser tout de nouveau, & je lui emportai encore un paroli, qui étoit plus fort que l'autre. Comme je lui avois massé huit pistoles, j'en gagnai vint quatre, c'étoit déja plus de la moitié de l'argent qu'il me falloit pour être content, tellement que l'assurance m'étant venuë à la place de la crainte, dont j'étois saisi à mon arrivée, j'esperai que je ne m'en retournerais point au logis sans y porter ce que je desirois. Mon attente ne fut point trompée, je gagnai quatre vint seize louis ou pistoles d'Espagne, qui ne valoient alors que dix francs, c'etoit encore quelques pistoles plus que je n'avois desiré, tellement que m'en étant retourné au logis, plus content que ne pouvoit être le Roi, je trouvai en arrivant qu'il venoit de s'y passer des choses qui eurent de quoi rabattre une partie de ma satisfaction.
L'hôte voyant qu'il n'avoit plus guéres que vingt quatre heures pour empêcher que ses meubles ne fussent vendus, avoit été trouver son creancier sans en rien dire à sa femme n'y sans savoir que j'y eusse été avant lui: le creancier qui étoit non seulement un brutal, mais encore un méchant homme, non content de le rabrouer extraordinairement, lui dit encore qu'il eut à mieux prendre garde une autre fois à sa femme, parce qu'elle avoit bien la mine d'avoir mangé avec moi l'argent qu'elle lui devoit presentement. Ce compliment mit ce mari de méchante humeur, & il s'en revint au logis, où il usa de main mise sur elle. Je la trouvai ainsi toute en pleurs, de sorte qu'au lieu de songer à la rejouir, par le récit de ma bonne fortune, tout mon soin ne fut que de savoir d'elle ce qu'elle avoit; elle me le dit sans façon, & ayant tâché de la consoler je lui appris ce qui m'étoit arrivé dans la garderobe, parce que je crus que cela étoit bien capable d'y contribuer. Elle reprit effectivement vigueur à ces paroles, & me dit que puis que cela étoit ainsi, il falloit que je me fisse adjuger ses meubles qu'elle ne vouloit pas que son mari les revit jamais, c'est pourquoi je ferois mal si j'en empêchois la vente. Je vis bien à ces paroles qu'elle avoit envie de le quitter, & que les coups qu'elle avoit receus lui tenoient bien fort au coeur. Je lui témoignai en même tems que je ne pouvois approuver son divorce: elle ne me fit point d'autre réponse, sinon qu'elle n'étoit pas accoutumée à être battuë, qu'il falloit bien d'ailleurs lever le masque du commencement, à moins que de vouloir que son mari n'en abusât encore d'avantage à l'avenir; qu'il voudroit apparemment nous empêcher de nous voir, ce qu'elle ne permettroit jamais, du moins de son bon gré.
Je l'aimois assez & j'en avois grande raison, puis qu'outre sa beauté elle en avoit toûjours usé avec moi, depuis le premier jusques au dernier jour que je l'avois veuë, d'une maniere si honnête qu'il eut fallu que j'eusse été bien ingrat pour ne lui en pas avoir obligation; aussi je lui dis toutes les douceurs que la reconnoissance & l'amitié me pouvoient mettre à la bouche. Je l'assurai que cette nouvelle marque de tendresse, m'étoit tout aussi sensible que pas une qu'elle m'eut donnée jusques-là; mais après l'avoir ainsi preparée à ajouter plus de foi à ce que j'avois envie de lui dire, je lui representai qu'elle ne pouvoit ainsi quitter son mari sans appreter à parler à tout le monde, que je l'aimois d'une manière que sa réputation ne m'étoit pas moins chere que la mienne propre, que... Elle m'interompit à ces paroles, & me dit que la langue étoit un bel instrument, & qu'on lui faisoit dire tout ce qu'on vouloit, que quand un homme aimoit bien une femme, on ne lui pouvoit persuader qu'il ne fut assez delicat pour n'être pas bien aise de partager ses faveurs avec un mari; que pour elle, elle n'aimeroit pas un homme qui auroit une femme, à moins qu'il ne se resolut en même tems de la quitter pour l'amour d'elle.
Je la laissai dire & tâchai de la rassurer par mes caresses, afin de l'amener au point que je desirois: enfin après m'avoir témoigné bien de la repugnance de demeurer avec lui, nous convinmes ensemble, que le lendemain à dîner, je dirois sans faire semblant d'être instruit de leur mesintelligence, que j'avois trouvé un homme qui leur preteroit de l'argent pour payer leur creancier, qu'il leur donneroit trois mois pour le leur rendre, & qu'il demandoit qu'ils lui en passasent une obligation. Elle pretendoit par là le tenir dans une étroite dépendance, & que la crainte qu'il auroit d'être poursuivi pour le payement de cette somme, l'obligeroit d'avoir de grands egards pour moi.
Je fis le lendemain ce que nous étions convenus ensemble, & comme son mari n'aimoit pas à voir vendre ses meubles, il me prit bientôt au mot. Je priai Athos de me vouloir prêter son nom, pour cette affaire, & m'en ayant passé une contre-lettre, nous vêcumes tout l'hiver dans un assez bon commerce le mari, la femme & moi. Je mangeai toûjours avec eux; au reste les trois mois que l'on avoit pris pour rendre cet argent, étant expirés le mari me pria de demander un nouveau delai à mon ami; parce qu'il n'étoit pas en état encore de payer, sa femme vouloit que je lui disse qu'Athos avoit besoin de son argent, afin de lui faire peur, & de le tenir par là dans une dependance plus étroite. Mais je crus qu'il ne falloit pas ainsi lui tenir le pied sur la gorge, & qu'il étoit déja assez maltraité sans le maltraiter encore davantage. La Campagne qui alloit commencer m'en donnoit un beau pretexte à ce que sa femme pretendoit. Cependant lui ayant fait entendre raison, nous fumes les meilleurs amis du monde le mari & moi, parce que je lui dis qu'à ma priere Athos attendroit volontiers jusques à ce que nous revinssions de l'armée.
Les Espagnols qui s'étoient veu enlever Arras à la barbe de leur General, avoient encore perdu dans la même Province quelques autres Villes de grande importance, qui leur faisoient craindre que celles qui leur y restoient ne tardassent guéres à avoir le même sort: ainsi comme ils jugeoient que la conquête que le Roi avoit faite d'Aire ne tendoit qu'à s'approcher de la Flandres maritime, ils tâcherent non seulement d'en donner de la jalousie aux Anglois & aux Hollandois, mais encore de se mettre en état de la reprendre. Il ne leur eut pas été difficile de réussir à l'égard des Anglois, parce que cette Nation a de tout tems été opposée à la nôtre, & qu'il semble que l'aversion qu'elle a toûjours euë pour elle, se soit encore augmentée depuis quelque tems; mais le Cardinal de Richelieu, qui n'attendoit pas que les choses arrivassent pour y pourvoir, avoit si bien pris ses mesures, que bien loin que cette Nation se pût ainsi mêler des affaires d'autrui, elle étoit assez embarrassée comment se demêler des siennes. Elle étoit devenuë jalouse de la protection secrête que son Roi accordoit aux Catholiques de son Royaume, & de l'étroite liaison qui paroissoit alors entre ce Prince Louis le Juste, & dont il avoit épousé la soeur. Cette Princesse étoit belle, & d'une humeur tout à fait charmante, ainsi comme elle attiroit beaucoup de monde à la Cour du Roi son mari, contre la coutume des Anglois, qui croyent d'ordinaire qu'il y a une espece d'esclavage & de bassesse dans les assiduités que l'on rend à son souverain, cela faisoit encore que tout devenoit suspect à ceux qui couservoient dans le coeur cette independance & cette liberté que leur Nation affecte par dessus toutes les autres Nations du monde.
L'obstacle que le Cardinal de Richelieu avoit mis de ce côté là aux desseins des Espagnols, consistoit en ce qu'il allumoit ce feu au lieu de l'éteindre. La Politique qui est la regle ordinaire de tous les mouvemens des Ministres, l'exigeoit de lui au préjudice de la charité, qui l'en devoit detourner. Cependant comme la charité est une vertu que l'on ne connoit guéres, non seulement dans toutes les Cours, mais que l'on traite encore souvent de chimere, parmi les Courtisans & les Politiques, bien loin qu'il en fut blâmé de personne, chacun au contraire prenoit sujet de là de l'élever jusques au troisiéme Ciel. Les Espagnols aussi n'ayant pas été long-tems à reconnoître qu'ils se tromperoient lourdement, s'ils esperoient quelque secours de ce côté-là, & ayant aussi reconnu la même chose, du côté de la Hollande, ou les interêts de Frederic Henri Prince d'Orange, Stadhouder & Admiral-General de leur Etat, s'opposoient à leur contentement, ils ne mirent plus leur confiance qu'en leur propres forces soutenuës de leur addresse. Le pouvoir, comme absolu, que le Cardinal de Richelieu s'étoit acquis à la Cour, y avoit fait de tout tems un grand nombre de jaloux; les Grands sur tout lui en vouloient, parce que pour s'élever par dessus eux, il avoit interessé adroitement le Roi, & l'Etat dans sa querelle. Ce Prince qui étoit aussi bon qu'il étoit peu pénétrant avoit veu avec plaisir, que sous pretexte d'établir la Souveraine puissance dans son Royaume, il avoit ruiné insensiblement tous ceux qui eussent pû s'y opposer, par leur credit & par leur prudence: je dis prudence, parce que quoi que ce soit une espece de paradoxe, que de dire qu'on peut être prudent, & s'opposer aux volontés de son Prince; il est constant, néanmoins que quand la volonté suprême, ne va qu'à renverser les loix d'un Etat, il arrive souvent qu'on rend plus de service à son Souverain, de s'y opposer en conservant le respect qui lui est dû, que d'y consentir par un esprit de lâcheté & d'esclavage. C'est ainsi souvent que le Parlement de Paris a fait des remontrances à Sa Majesté dans des conjonctures delicates, aussi ont-elles été écoutées quelque fois avec succès; pendant qu'il y a eu des tems où elles ont été rejettées, parce qu'il est arrivé comme il se voit presque toûjours que ceux qui les faisoient, ou du moins une bonne partie, au lieu de les faire avec le respect convenable, se laissoient emporter ou à leurs passions ou à leur interêt.
Quoi qu'il en soit les Espagnols ne se fians pas tant à leurs propres forces, qu'ils ne fussent bien aises encore de fomenter la jalousie qui regnoit dans nôtre Etat, envoyerent alors à la Cour un homme de confiance nommé... sous pretexte d'y faire quelques propositions d'accommodement. Le Cardinal de Richelieu qui y gouvernoit avec un pouvoir presque aussi absolu que s'il eut été le Roi lui même, lui eut refusé volontiers le passeport qu'il lui falloit pour y entrer, si ce n'est qu'il eut peur que le peuple ne lui en voulut du mal. Il savoit qu'il se lasse bientôt de la guerre, parce que c'est dans ce tems là, qu'il est le plus accablé d'impots; qu'ainsi il ne manqueroit pas de dire, que s'il la vouloit continuer, c'étoit plûtôt pour ses interêts particuliers, que pour ceux de la Nation en general. Cependant ils n'eussent pas dit vrai, quand ils eussent parlé de la sorte; puis que pour en dire la verité, il y avoit long-tems que les affaires de la France n'avoient été en si bon état qu'elles étoient alors. Ses armes du côté de l'Allemagne s'étoient renduës formidables jusques au delà du Rhin par là prise de Brisac, & de toute l'Alsace. En Italie par celle de Pignerol, & en Flandres par celle d'Arras. Ses brigues n'avoient pas fait un moindre effet en Portugal & en Catalogne, si néanmoins on ne doit pas dire plûtôt que ce qui y étoit arrivé, étoit encore d'une autre consequence, que tout ce qui étoit arrivé ailleurs. Ce Royaume & cette Province s'étoient revoltés contre les Espagnols, l'un s'étoit rangé sous la domination des Ducs de Bragance, qui pretendoient en être les légitimes héritiers; l'autre sous celle de France, qui y avoit fait entrer des Garnisons.
Au reste comme le Cardinal, en faisant soulever ces Etats contre leurs anciens Maîtres, leur avoit montré le chemin qu'ils devoient suivre, quand même ils ne l'eussent pas sû déja d'eux-mêmes, celui dont je viens de parler, ne fut pas plûtôt arrivé à la Cour qu'il y vit secrêtement le Duc de Bouillon. Ce Prince avoit toûjours des liaisons secrêtes avec l'Espagne, quoi qu'il fut né François, & qu'il eut encore obligation à la Couronne de lui avoir mis sur la tête celle qu'il portoit. Il l'avoit heritée de son Pere que Henri IV en avoit revétu le premier, en lui faisant épouser l'Heritiere de la Mark, à qui appartenoit la Duché de Bouillon, & la principauté de Sedan. Il avoit encore bien fait plus pour lui. Cette Princesse étant morte quelque tems après sans lui laisser d'enfans, Sa Majesté l'avoit maintenu par sa protection dans la possession de cette Principauté, au préjudice de Mrs. de la Boullaye, à qui elle devoit appartenir légitimement, car il y en avoit un qui avoit épousé une Soeur de la deffunte, & à qui par consequent devoit venir cet heritage. Mais comme l'on est obligé, quand on change ainsi une condition privée en celle de Souverain, de changer aussi de conduite, toutes ces grandes obligations s'étoient evanouies à la veuë de la jalousie, que lui causoit la situation de son Etat. Il ne doutoit point qu'étant à la bienseance de la France comme il l'étoit, puis que c'étoit une clef de ce Royaume, il ne vint un tems qu'on ne lui demandât la restitution de ce qui ne lui appartenoit pas, qu'ainsi à proprement parler, il ne se devoit regarder que comme un homme à qui l'on avoit confié un fidei-commis, & dont on l'obligeroit bientôt malgré lui à rendre compte.
Voila quelle étoit la cause des engagemens secrêts que Mr de Bouillon avoit avec les Espagnols. Il pretendoit que par leur moyen il se pourroit maintenir dans son nouvel état, & recevoir garnison dans un besoin dans son Château de Bouillon, & dans celui de Sedan. Le premier passoit pour imprenable dans ce tems-là, où l'on ne savoit pas encore ce que c'étoit que d'assieger une place, & où l'on faisoit la Guerre tout autrement qu'on ne fait dans ce tems ci. Le second étoit très fort, & du moins il en avait la reputation, quoi qu'à dire le vrai, il y eut bien à dire qu'il le fut tant que l'on disoit. Le Roi se défioit bien que Mr. de Bouillon ne lui étoit pas trop fidéle; mais comme il avoit des affaires de tous côtés, il étoit persuadé aussi qu'il devoit faire tout de même, que s'il n'y eut pas pris garde, d'autant plus qu'il ne doutoit pas qu'il ne fit tout cela par précaution; & en effet tous les traités qu'il avoit faits jusques-là, n'avoient été qu'en cas qu'il vint à être attaqué; & comme le Roi n'avoit nul dessein de le faire presentement, il croyoit qu'il devoit toujours aller son train, jusques ce que la conjoncture lui permit de faire éclater le ressentiment qu'il pouvoit avoir de sa conduite.
L'Espagnol qui étoit venu à Paris, & qui étoit bien instruit des interêts de ce Duc, ce qui n'étoit pas difficile, puis qu'ils sautoient aux yeux de tout le monde, ayant ordre du Roi son maître de le voir, en fut fort bien receu, comme il ne lui pouvoit arriver autrement. Il apprit à son arrivée à la Cour, que Louis de Bourbon Comte de Soissons, étoit mécontent du Cardinal, ce qui lui fit dire à l'autre que la qualité de Prince du Sang qu'il avoit, suffisant toute seule pour faire entrer quantité de personnes de condition dans son parti, l'on pouroit par son moyen, s'il vouloit se donner la peine de le gâgner, rendre à la France ce qu'elle venoit de prêter à l'Espagne, en lui faisant soulever ses Provinces; que le Cardinal de Richelieu avoit beaucoup d'ennemis, & que s'ils voyoient entrer une Armée d'étrangers dans le Royaume, ils prendroient ce tems-là pour se revolter contre lui; que ce Ministre en entreprenoit tant qu'il ne falloit rien pour le faire succomber, qu'il envoyoit des Troupes en Portugal & en Catalogne, & que les Frontieres de Royaume demeurant dégarnies par ce moyen, il ne seroit pas difficile maintenant d'y percer, pour peu qu'on prit bien ses mesures.
Le Duc de Bouillon mouroit d'envie depuis long-tems de se faire une barriere du côté de la Champagne, en obligeant la Cour de lui donner Damvilliers de gré ou de force. Il avoit même osé témoigner un jour son ambition au Cardinal de Richelieu, qui plus Politique que tout ce que l'on en sauroit dire, lui en avoit laissé entrevoir quelque esperance, afin de l'embarquer dans quelque mauvais pas, qui lui fit perdre le sien, au lieu d'acquerir celui d'autrui. L'Espagnol, qui savoit quelle étoit sa demangeaison là dessus, lui en parla comme d'une chose tout à fait facile, & que la France seroit trop heureuse de lui ceder, pour appaiser la guerre qu'il allumeroit de ce côté-là. Il se laissa aller à ces flatteries, & ayant veu le Comte de Soissons secrêtement, il n'eut pas de peine à le gâgner. Ce Prince avoit sur le coeur que le Cardinal après lui avoir fait perdre un procès qu'il avoit intenté à l'encontre de Henri de Bourbon Prince de Condé pour le faire declarer illegitime, eut encore marié sa Niece au Duc d'Anguien son fils ainé. Il voyoit par là que tant que ce Ministre vivroit, il ne devoit pas attendre grand succès d'une requête civile, qu'il avoit prise contre l'arrêt qui étoit intervenu. Il avoit encore d'autres mécontentemens personnels.
Le Cardinal diminuoit tout autant qu'il pouvoit les prerogatives de sa charge de Grand Maître de la Maison du Roi, & lui avoit fait refuser d'ailleurs quantité de graces qu'il avoit demandées à Sa Majesté. Ce qui étoit cause que ce Ministre lui étoit ainsi opposé en toutes choses, c'est qu'il avoit été plus fier que le Prince de Condé. Il avoit refusé son alliance qu'il lui avoit fait proposer par Sennetere. Celui-ci qui étoit son Intendant d'épée, ne s'en étoit pas trop bien trouvé. Le Comte fâché de voir qu'un de ses Domestiques se fut chargé d'une commission comme celle là, parce que la vertu de la Dame qu'on lui offroit lui étoit un peu suspecte, l'avoit non seulement maltraité de paroles, mais encore chassé de sa maison.
Ce Prince qui depuis ce tems là, avoit toûjours été prevenu de pis en pis contre le Cardinal, écouta volontiers tout ce que Mr. de Bouillon voulut lui proposer contre l'Etat. Il crut que plus les choses iroient mal en France, plus le Roi s'en dégouteroit. Il savoit qu'il ne l'aimoit déja pas trop, & qu'ainsi il ne faudroit presque rien pour le perdre. Tous leurs desseins, quelque pernicieux qu'ils pussent être contre la fortune de ce Ministre, ne leur pouvant servir, s'ils n'étoient soutenus des forces des Espagnols, Mr. de Bouillon envoya à Bruxelles un Gentilhomme qui étoit un ancien Domestique de sa maison, nommé Campagnac. Il crut que son voyage ne pouroit être suspect à la Cour, parce que ce Gentilhomme avoit un neveu qui avoit été pris auprès de Courtrai, par un parti Espagnol, qui l'avoit conduit dans la capitale de Brabant. Il avoit été blessé dans cette rencontre, & c'étoit là un pretexte qui paroissoit plausible de passer en ce Païs là, sans qu'on y put trouver à redire. Les Espagnols le receurent bien, & le Cardinal Infant lui eut volontiers rendu son neveu à l'heure même, s'il n'eut eu peur qu'on n'eut pris quelque soupçon. Ce Prince fut ravi que le Comte de Soissons, à la suscitation du Duc de Bouillon, fut d'humeur à vouloir troubler l'Etat. Il promit à ce Gentilhomme de faire donner à ce Prince cinquante mille écus de pension par le Roi d'Espagne, d'abord qu'il se seront retiré de la Cour, & cent mille francs au Duc de Bouillon, qu'il secourroit d'une Armée de douze mille hommes, qui agiroit sous ses ordres, sans pretendre rien des conquêtes qu'il pouroit faire avec elle. Campagnac ayant fait ce traité par écrit avec le Cardinal Infant, s'en revint à Paris sans amener son neveu, qui crut qu'il n'avoit fait ce voyage, que pour l'amour de lui. Il rendit compte de sa negotiation à ces deux Princes, & en ayant été très satisfaits, le Duc de Bouillon, s'en fut à Sedan au bout de quelques jours, sous pretexte que la Duchesse sa femme y étoit incommodée. Il y donna ordre sans faire semblant de rien, à ce que les Officiers de la Garnison, dont les Compagnies n'étoient pas complettes, eussent à les mettre en état avant la fin du mois de Mars, qui n'étoit pas bien éloigné. Il leur fit ce commandement sous peine de son indignation, & ils eurent soin de s'en acquitter. Il remplit aussi en même tems ses Magasins de toutes les Munitions de guerre & de bouche, dont il pouvoit avoir besoin, & afin que le Cardinal de Richelieu ne s'imaginât pas qu'il songeât à se declarer contre le Roi, il lui fit accroire non seulement que l'Empereur envoyoit une Armée dans le Luxembourg; pour faire quelque entreprise sur la Meuse de concert avec les Espagnols, mais encore qu'il avoit avis qu'ils en vouloient à Luxembourg.
La marche de cette Armée n'étoit pas une fiction comme on se pouroit l'imaginer par ce que je viens de dire, s'il y en avoit une, comme le mot dont je me suis servi pour l'exprimer le témoigne assez, ce n'étoit que parce qu'il disoit, que cette Armée venoit contre lui, au lieu qu'elle ne venoit qu'en sa faveur. Il fit bien plus, il leura le Cardinal d'un Mariage du Vicomte de Turenne son frere, avec l'une de ses Parentes, & le Vicomte en fit l'amoureux, parce qu'il avoit encore plus d'envie que son frere de rentrer dans Sedan. En effet quoi qu'il ait passé sur la fin de ses jours pour un homme modeste, & exemt de toute ambition, ce n'a été que dans l'esprit de ceux qui ne l'ont jamais connu à fonds. Si jamais homme s'est enteté de la vaine gloire ç'a été lui, plûtôt qu'un autre, puis que tout ce qu'il y a de gens qui l'ont pratiqué particulierement savent que pour s'en faire haïr, il n'y avoit qu'à lui refuser le titre d'Altesse au lieu qu'en le lui donnant, il étoit content comme un Roi. Au reste ce Vicomte ayant si bien secondé son frere, le Comte de Soissons partit un beau jour de Paris, sous pretexte de s'en aller à sa maison de Blandy; mais ayant pris sur la gauche avant que d'arriver à Melun, il fut passer la Marne à un gué qu'il avoit fait reconnoître en deçà de Château Thierri & se rendit à Sedan, sur les relais que Mr. de Bouillon avoit envoyés à sa rencontre.
D'abord que le Cardinal sut le chemin que ce Prince avoit pris, il reconnut qu'il s'étoit laissé amuser comme une dupe. Il fit marcher en même tems des couriers pour l'aller trouver. Ils lui proposerent de la part du Roi de revenir, & lui offrirent de lui donner toute sorte de contentement. Mais comme, quelque belles promesses qu'on put faire à ce Prince, il ne s'y pouvoit fier, tant que ce Ministre resteroit au poste où il étoit, ces couriers eurent beau faire plusieurs allées & venuës en ce Païs-là, ils ne le purent jamais persuader. L'Armée que l'Empereur devoit envoyer dans le Luxembourg, y fila cependant sous le commandement de Lamboi, au devant de qui le Comte de Soisson envoya un Gentilhomme pour savoir de lui quand il pouroit arriver sur la Meuse. La marche de ses Troupes allarma la Cour qui avoit peur que l'exemple du Comte de Soissons, ne fut suivi de la desobeïssance de quantité de Grands, qui n'avoient pas plus de lieu que lui, d'aimer le Cardinal de Richelieu. Elle se défioit sur tout du Duc d'Orleans, dont le genie étoit extrémement variable, & qui avoit fait plus de mal lui seul à l'Etat par les diverses revoltes qu'il y avoit excitées de tems en tems, que tous ses ennemis ensemble n'eussent pû faire en plusieurs années Ainsi pour prevenir les mauvais desseins qu'il pouroit avoir, on mit des gardes à tous les passages, afin de l'arrêter, s'il venoit à s'y presenter. Nonobstant toutes ces précautions, quantité d'autres mécontens se rendirent auprès du Comte de Soissons, afin qu'ayant part avec lui au hazard qu'il alloit tenter, ils l'eussent aussi à sa bonne fortune, supposé qu'il put triompher de son ennemi.
Ce contre-tems faut cause que l'Armée que le Roi destinoit pour la Flandres sous la conduite du Marêchal de Bresé, ne put être si forte que l'on croyoit. Il en fallut prendre une partie pour l'envoyer de ce côté-là, sous le commandement du Marêchal de Chatillon, pendant que le Marêchal de la Meilleraye eut un Camp volant pour couvrir les places sur lesquelles les ennemis voudroient entreprendre quelque chose. Le genie de ces trois Marêchaux étoit tout different; le premier n'avoit obligation de ce qu'il étoit qu'à l'alliance qu'il avoit avec le Cardinal de Richelieu. Il avoit épousé une de ses Soeurs, dont il avoit deux enfans, savoir le Duc de Bresé, & Madame la Duchesse d'Anguien. Jamais homme ne fut plus fier sans merite. Il poussa même la fierté jusques à l'insolence & à la tirannie, faisant dans son Gouvernement d'Anjou, & dans celui du Saumurois, dont il étoit pourveu pareillement, tout ce que les tirans les plus horribles & les plus detestables ont jamais pû faire de plus cruel. En effet non content d'y maltraiter la Noblesse, à un point qu'elle fut obligée à la fin de se revolter contre lui; il enleva encore une femme non seulement à son mari, mais eut deplus la reputation de l'avoir fait tuer pour en joüir tout à son aise; mais c'étoit assez qu'il fût beau-frere de son Eminence, pour pouvoir tout faire impunément.
Le Marêchal de Chatillon étoit tout aussi civil que l'autre étoit peu traitable. Il avoit d'ailleurs en partage toute la valeur, qu'avoient jamais eu ses ancêtres, dont nôtre Histoire fait mention honnorablement. Il avoit aussi beaucoup d'experience & de conduite, mais toutes ces bonnes qualitez étoient obscurcies en quelque façon, par l'amour qu'il avoit pour le repos & pour la vie tranquile; ainsi quand il se trouvoit bien dans un Camp, il avoit toutes les peines du monde à le quitter, parce qu'il craignoit de n'être pas aussi bien dans un autre qu'il étoit dans celui-là. Le Cardinal le connoissoit bien, ce qui étoit cause qu'on s'étonnoit qu'il lui eut donné ce commandement où il devoit avoir affaire à un Prince, qui étoit aussi vif & aussi vigilant qu'il étoit pesant & endormi.
Pour ce qui est du Marêchal de la Meilleraie, quoi qu'il eut obligation aussi bien que le Marêchal de Bresé, de son élevation à l'alliance du Cardinal, veu que sa femme étoit fille d'une soeur de son Pere, il ne laissoit pas d'avoir du merite personnellement. Il étoit brave & entendu dans son métier, ce qui étoit cause qu'il eut pû esperer de faire son chemin, quand même il n'eut pas été si proche parent du Ministre. Cependant il avoit cela de commun avec le Marêchal de Bresé, qu'il abusoit souvent aussi bien que lui de sa faveur, au lieu de l'honnêteté qui sied si bien à tout le monde, & principalement à ceux qui se voyent élevés par dessus les autres, ou par leur naissance, ou par leur merite, ou par la fortune, il n'avoit que de la hauteur, & pour ainsi dire du mépris, pour ceux qui de peu de chose s'étoient élevés comme lui à des dignitez, où qui étoient prêts de s'y élever. Il craignoit que sa gloire n'en fut offusquée, ainsi pour en rechercher une fausse, il perdoit la veritable, & se faisoit un nombre infini d'ennemis, au lieu des amis qu'il eu pû se faire. Il s'étoit brouillé par là avec St. Preuil, sans qu'il y eut eu autre chose que sa jalousie, qui eut été cause de plusieurs incartades qu'il lui avoit faites. St. Preuil ne les avoit pas souffertes sans rien dire, & comme on fait d'ordinaire, quand ceux dont l'on est offensé appartiennent de si près au Ministre, qu'on peut craindre qu'en les offensant on ne l'offense pareillement. Pour lui il les avoit repoussées en brave homme, & qui ne voyoit rien tant à apprehender, que de souiller sa gloire par quelque lâcheté.
Ce Marêchal avoit encore bien fait pis à Mr. de Fabert, à qui le Roi avoit enfin donné une Compagnie aux Gardes, après lui avoir refusé l'agrément d'une Compagnie dans un vieux corps qu'il vouloit acheter. Il avoit cru qu'il pouroit lui marcher sur le ventre comme bon lui sembleroit; parce que cet Officier étoit d'une extraction très-mediocre, & qu'il ne croyoit pas que le baton de Marêchal de France dût jamais venir à son secours, pour purger son mauvais sang. Mr. de Fabert s'étoit toûjours revolté contre lui, & avoit trouvé de la protection dans le Cardinal même, qui avoit été le premier à blâmer le procedé de son parent. Il est vrai que Fabert avoit eu l'addresse de parler toûjours très respectueusement au Marêchal afin que quand il viendroit à s'en plaindre à son Eminence, elle en sut plus disposée à écouter ses raisons.
Il eut été à souhaiter pour St. Preuil qu'il se fut conduit aussi sagement, non seulement avec lui, mais encore avec le Duc de Bresé, contre qui il venoit d'avoir tout nouvellement une espece de querelle. Etant venu à la Cour par ordre du Roi pour conferer avec lui des affaires de la Frontiere, & de ce qu'on pouroit y entreprendre la Campagne suivante, il demeura près de quinze jours à Paris, devant que le Conseil de Sa Majesté eut pris aucune resolution là dessus. Mr. Desnoiers Secretaire d'Etat de la Guerre, qui ne l'aimoit pas, parce qu'il ne s'étoit jamais pû resoudre à lui faire la Cour, vouloit qu'on fit le siege de Doüay, qui est à cinq lieuës au delà d'Arras, afin que cette Ville n'étant plus Frontiere, quand on auroit pris l'autre, St. Preuil se vit privé de la gloire, qu'il y a à un Gouverneur de se trouver le plus près des ennemis. St. Preuil vouloit au contraire que devant que d'aller ainsi en avant, on nétoyât ce qui étoit derriere lui. Il y avoit Bapaume qui lui ôtoit la communication des Places de la Somme, & qui n'étoit qu'à quatre lieuës de son Gouvernement. Il y avoit outre cela Cambrai, qui quoi que plus éloigné sembloit encore plus nécessaire à conquerir qu'une grande Villasse comme étoit Doüay, qu'on ne pouroit jamais conserver qu'avec une puissante garnison. Desnoyers répondoit à cela, qu'on en feroit une Place d'Armes, & qu'une partie de la Cavalerie y passant l'hiver, elle porteroit la terreur & l'effroi jusques au coeur de la Flandres Vallone, dont on pouroit aussi faire la conquête avec le tems.
Le Marêchal de la Meilleraie étoit du sentiment de Mr. Desnoyers, plûtôt pour avoir le plaisir de contredire à St. Preuil, que pour croire qu'il eut raison. Enfin le Conseil ayant peine à se determiner là dessus, parce que la force du raisonnement de St. Preuil combattoit, dans l'esprit de Sa Majesté, tout ce que les brigues des autres pouvoient faire ce Gouverneur passa ces quinze jours à aller se divertir dans le tems qu'il n'étoit point obligé d'être au Louvre. Il aimoit extrémement la paume, & comme tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité alloient en ce tems là au tripot de la Sphére qui est situé dans le Marais, il y fut un jour dés le matin, afin de jouer contre quelque marqueur, pour avoir le plaisir de se faire frotter. Il y trouva en arrivant le Duc de Bresé, qui étoit sorti de l'Academie, il n'y avoit encore que trois ou quatre mois. Quoi que son Pere fut extrémement fier, & même jusques au point qu'il passoit pour brutal dans l'esprit de tout le monde, il l'étoit néammoins encore plus que lui. Cela lui étoit plus pardonnable qu'à ce barbon, parce qu'il étoit encore si jeune qu'il n'avoit pas le jugement de connoître, qu'il prenoit là un méchant pli. Il balottoit déja avec un marqueur, à qui il avoit dit de prendre une raquette, quand St. Preuil arriva sous la Gallerie. Il y avoit là un grand nombre de pages & de laquais qui avoient la tête nuë, & comme St. Preuil connoissoit la livrée de son Père, il jugea tout aussi-tôt que c'étoit lui, quoi qu'il ne l'eut jamais veu. Pour lui comme il n'étoit venu qu'avec un seul laquais, le Duc n'en fit pas beaucoup de cas. Il ne l'avoit jamais veu pareillement, tellement que ne sachant qui il étoit, il continua à pelotter avec le marqueur, sans prendre garde seulement qu'il fut arrivé. St. Preuil étant entré dans la Salle du logis, & voyant que le maître n'y étoit pas revint dans le jeu de paume, & demanda en attendant qu'il fût revenu sa raquette au marqueur. Il étoit à peu près de même force que le Duc, & le marqueur qui les regardoit balotter, leur ayant dit qu'ils feroient mieux de prendre des chaussons, & de jouer partie, que de s'amuser comme ils faisoient à se lasser, ils y consentirent tous deux en même tems. Le Duc fut deshabillé le premier, & s'en étant allé dans le jeu de paume, St. Preuil y vint un moment après, & ils commencerent leur partie. Au reste y ayant eu chasse bientôt comme c'est l'ordinaire à ce jeu là, le Duc à qui deux de ses laquais levoient la corde pour le faire passer, quand il devoit aller de l'autre côté, commença à vouloir faire le petit souverain, c'est à dire à ne pas vouloir que St. Preuil fit comme lui. Comme il ne le connoissoit pas, & que quand même il l'eut connu, il n'eut pas laissé de croire, tant il avoit de vanité, qu'il y avoit toûjours bien de la difference entr'eux, il trouva non seulement mauvais qu'à son exemple il se fit lever la corde, mais encore qu'il ne passât pas par la galerie comme on a coûtume de faire, quand on a l'honneur de jouer avec le Roi. Ainsi il commença à quereller les marqueurs, de ce qu'au lieu de s'amuser à lever la corde, ils n'alloient pas chercher les balles, dont il feignoit de manquer.
St. Preuil reconnut bien son chagrin, & se rit en lui même de sa vanité, et de sa jeunesse. Le Marqueur qui étoit du côté du dedans, courut en même tems au Cordillon, croyant effectivement qu'il n'y avoit plus de balles, mais trouvant qu'il y en avoit encore plus de la moitié, il ne se put empêcher de le dire tout haut. Cela eut été plus que suffisant à St. Preuil, pour lui faire connoître, qu'il ne s'était pas trompé, quand même il en eut été en doute. Cependant comme il étoit fier tout aussi-bien que lui, mais d'une belle fierté, & qui avoit été precedée par un nombre infini de belles actions, il prit plaisir à le mortifier encore davantage en rabbaissant sa vanité. Il se hâta de palier le premier sous la corde, & un Gentilhomme qui étoit au Duc, le trouvant tout aussi mauvais que son Maître, lui dit alors en se montrant aussi fol que lui, qu'il ne savoit peut-être pas contre qui il jouoit: que c'étoit contre le Duc de Bresé. St. Preuil lui répondit en même tems, que c'étoit lui apparemment qui ne savoit pas contre qui son Maître jouoit, & qu'il jouoit contre St. Preuil. Le Duc qui avoit bonne envie de le quereller avant que de savoir son nom, rentra dans sa coquille d'abord qu'il l'eut oüi se nommer. Son Gentilhomme en fit tout autant de son côté. Ils avoient ouï parler tous deux de lui, & comme ils savoient qu'il ne faisoit pas trop seur de s'y jouer, le Duc ne songea plus qu'à achever sa partie, afin de n'être pas exposé d'avantage à la même mortification. Le Marêchal de la Meilleraie vint dîner ce jour là chez le Marêchal de Bresé, & lui ayant parlé de St. Preuil, en des termes qui faisoient connoître au Duc, qui étoit à table avec eux, qu'il n'en étoit pas content, celui-ci prit la parole & lui dit, qu'il n'en étoit pas fort étonné, parce que cet homme là étoit si fier, que quand même il seroit Connestable, il ne pouroit l'être davantage.
Le Marêchal qui ne pardonnoit guéres, quand il en vouloit une fois à quelqu'un, étant ravi de l'entendre parler de la sorte, voulut savoir de lui d'où il le connoissoit. Le Duc lui conta ce qui lui étoit arrivé le matin à la Sphere, & comme ces trois hommes n'avoient guéres moins de vanité l'un que l'autre, ils lui firent son procès en même tems. Ils en parlerent même au Cardinal qu'ils tâcherent de faire entrer dans leur ressentiment, comme si c'eut été l'insulter lui même que de ne pas vouloir plier sous eux. Ce Ministre avoit ses foiblesses comme les autres, & étoit sensible lui même à la vanité. Ainsi faisant la mine tout le premier St. Preuil, lorsqu'il vint pour lui faire sa cour sur le soir, celui-ci ne s'en mit pas beaucoup en peine, parce qu'il crut qu'en continuant de faire son devoir, comme il avoit toûjours fait, il trouveroit un bon Protecteur dans la personne de Sa Majesté.
Les affaires qui l'arretoient à Paris, s'étant terminées à la fin à sa satisfaction, il s'en retourna dans son Gouvernement, où il recommença à harceler les ennemis qui avoient eu quelque relâche, pendant son absence. La campagne commença cependant, & le Regiment des Gardes ayant eu ordre de marcher en Flandres, je rendis mon hôte bien joyeux en m'en allant en ce Païs-là. En effet quelque bonne mine qu'il me fit, il se doutoit que je n'étois pas mal avec sa femme, mais comme il devoit à Athos, & qu'il me savoit de ses amis, il avoit cru être obligé de me ménager jusques au jour de mon départ. Quand je fus parti, il n'en usa plus avec sa femme comme il faisoit auparavant. Il lui reprocha quantité de choses dont il croyoit s'être aperçu, & elle me le manda en des termes qui me firent croire qu'elle en étoit encore bien plus maltraitée qu'elle n'avoit jamais été. Je ne pus que la plaindre, parce que c'étoit tout le secours que je lui pouvois donner. Je lui fis réponse à une addresse qu'elle m'avoit indiquée, & la part que je prenois à ses affaires fit qu'elle supporta son malheur plus patiemment.
Son mari qui vouloit se défaire de moi absolument, & que je ne la revisse plus quand je serois revenu, s'avisa alors de changer non seulement de maison, mais encore de changer aussi de condition; au lieu de loüer davantage des chambres garnies, il se fit marchand de vin, & leva un gros cabaret; le voyage qu'il avoit fait à Dijon, lui avoit fait connoitre des gens qui lui avoient vanté ce commerce, & il pretendoit que quand même il ne lui réüssiroit pas mieux que celui qu'il faisoit auparavant, toûjours en retireroit-il cet avantage, qu'il se déferoit par là d'un homme qui lui étoit extrémement suspect.
Le cabaret qu'il leva fut dans la ruë Montmartre, tout auprès & du même côté qu'est aujourd'hui l'hôtel de Charôt. Il vendit tous ses meubles, & ne garda que ceux qu'il lui falloit de toute necessité pour le métier qu'il embrassoit. Sa femme à qui il avoit trop témoigné sa jalousie, pour oser lui demander où il me mettroit, quand je serois revenu, me le manda & qu'elle étoit au desespoir de sa conduite. Il acheta cependant quantite de marchandises de l'argent qu'il avoit eu de ses meubles, esperant que devant que la campagne finît il en feroit beaucoup plus qu'il ne lui eu faudroit pour rendre à Athos ce qu'il croyoit lui devoir. Je fus fort affligé de cette nouvelle, parce que je trouvois sa femme fort aimable, & que d'ailleurs, elle me faisoit subsister fort honnêtement, sans que j'eusse l'embarras de mettre la main à la bourse. Cela ne devoit pas être aussi fort indifferent à un Gascon, qui s'accommode d'ordinaire assez bien d'une bonne table. Je m'attendois même auparavant, que cela m'aideroit à faire mon chemin à la guerre, & que comme les graces sont lentes à venir à la Cour, je pourois plus aisément me résoudre à prendre patience, que si je n'avois point ce secours.
Enfin comme il n'y a rien dont on ne se doive consoler, je ne songai plus qu'à chercher quelque occasion de me signaler, afin qu'après avoir été si heureux que d'acquerir quelque reputation dans le monde, je pusse pas à pas m'avancer vers les honneurs qu'on est en droit de pretendre, quand on tâche, comme je faisois, de s'aquitter de son devoir. Nous ne fumes pas les plus forts cette campagne. Les Troupes que l'on avoit été obligé de détâcher pour envoyer au Marêchal de Chatillon, nous firent demeurer sur la défensive en Flandres, où le Cardinal Infant avoit une grosse Armée. Il s'attâcha à reprendre Aire, pendant que le Marêchal de Chatillon fut se camper à..... pour observer de là, les mouvemens que feroit le Comte de Soissons. Ce qui se passoit de ce côté-là inquiétoit bien plus le Cardinal que ce qui se passoit ni en Flandres, ni ailleurs. Il n'en devoit pas être moins puissant qu'il l'étoit quand les ennemis reprendroient Aire, & qu'ils feroient même d'autres conquêtes; mais comme il ne savoit pas s'il resteroit encore dans le Ministere, en cas que le Comte de Soissons eut quelque avantage sur le Marêchal, il manda au Marêchal de Bresé de lui envoyer encore trois bataillons des meilleures Troupes qu'il eut avec lui, afin de les lui envoyer. Nôtre Régiment demanda à en être, jugeant qu'il n'y avoit plus d'apparence de secourir Aire, puis que nôtre Armée, qui étoit déjà très foible, s'affoiblissoit encore par ce détâchement. Mais il ne voulut pas le lui accorder, parce qu'il trouvoit que tant qu'il l'auroit avec lui, c'étoit un honneur qui le rendroit superieur aux autres Marêchaux.
Nôtre Armée ne fut pas de plus de douze mille hommes après cela. Nous ne laissâmes pas néanmoins de prendre Lens, pendant que le Marêchal de Chatillon se laissa battre, faute d'avoir voulu de bonne heure aller occuper le poste de..... d'où il eut pû empêcher le Comte de Soissons d'étendre ses Troupes dans la plaine. Tous les Officiers Generaux le lui avoient conseillé, néanmoins sans qu'il les en eut voulu croire, soit qu'il n'aimât pas à rien faire qui ne vint de sa tête, soit que sa paresse le retint dans une belle maison, où il se trouvoit logé dans le camp de..... Le Cardinal à qui l'on en avoit écrit de l'Armée, voyant qu'il y avoit de sa faute, jura tout aussi-tôt en lui même qu'il s'en vengeroit, pourveu néanmoins que le Comte de Soissons lui donnât le tems de respirer: car il craignoit bien qu'il ne profitât de sa victoire, & que toutes les Villes de Champagne ne lui ouvrissent les portes. Cependant dans le tems qu'il méditoit de terribles choses contre lui, il lui vint un Courier, qui lui ôta non seulement tout le venin qu'il avoit dans le coeur, mais qui lui fit encore le regarder comme le meilleur de ses amis. Ce Courier lui rapporta la nouvelle de la mort du Comte de Soissons, sans que personne pût dire au vrai, de quelle maniere elle étoit arrivée. Aussi est-on encore à savoir aujourd'hui s'il est vrai, qu'il se tua lui même, comme quelques uns ont voulu dire, ou si ce coup lui fut donné de la main de quelque assassin, après avoir été corrompu par ses ennemis. Ceux qui croyent qu'il fut assassiné, disent qu'un de ses Gardes ayant couru après lui, pour lui dire qu'on faisoit ferme encore en un endroit, lui lâcha un coup de Mousqueton dans la tête, quand il vint à se retourner, pour regarder qui lui donnoit cet avis. Les autres au contraire, qu'ayant voulu lever la visiere de son casque avec le bout de son Pistolet, qu'il avoit encore à la main, le Pistolet tira de lui même, & le jetta roide mort sur le careau. Cependant j'ai veu des gens qui m'ont dit que ses Pistolets étoient encore chargez, quand on le trouva mort; ce qui fait qu'il est bien difficile de savoir qui l'on doit croire des uns ou des autres.
Le Marêchal de Chatillon qui se rendoit assez de justice pour se condamner lui même, comme y ayant eu de sa faute à tout ce qui s'étoit passé, fit le malade en même tems, où le tomba effectivement de chagrin. Cela fut cause que le Marêchal de Bresé eut ordre d'aller prendre sa place, & ce fut alors que ce General nous fit aller de ce côté-là avec lui. Il laissa le reste de son Armée au Marêchal de la Meilleraye, qui fut assieger Bapaume, pendant que nous reprimes Damvilliers, où le Duc de Bouillon n'avoit pas laissé de mettre le siege après la mort du Comte de Soissons. Le Roi vint nous trouver lui même, lors que nous étions devant cette Place, & le Duc ayant recours à la misericorde de Sa Majesté pour lui pardonner la faute qu'il avoit faite, il trouva grace auprès d'elle. Il lui eut été difficile d'y réüssir dans un autre tems, mais la mort du Comte du Soissons mettoit le Cardinal de si belle humeur, qu'il conseilla à ce Prince de faire paroître en cela, que sa bonté étoit encore au dessus de sa justice. Il est vrai que Mr. le Prince aida beaucoup à porter son Eminence à interceder pour lui, & comme il etoit parent du Duc, & son bon ami, il n'eut garde de l'oublier dans une rencontre aussi importante que celle-là.
Mr. de Bouillon ayant fait sa paix, St. Preuil ne fut pas si heureux que de faire la sienne, quoi qu'il fut bien moins coupable que lui. C'étoit assez qu'il eut les parens du Cardinal à dos, pour avoir lieu de tout craindre. Cependant comme s'il eut oublié le peril où cela le jettoit, il se fit encore un ennemi de consequence, qui ne le lui pardonna pas. Mr. Desnoyers qui n'etoit pas de la côte de St. Louis, avoit de pauvres parens, ce qui n'étoit pas fort extraordinaire à lui, qui n'étoit redevable qu'à la fortune du poste où il se trouvoit élevé, puis que de plus grands Seigneurs qu'il n'étoit encore, en ont bien qui ne sont pas de même fort accommodés. Au reste ce Secretaire d'Etat en ayant mis un dans les vivres, il fut envoyé à Arras en qualité de Commissaire. Les Gouverneurs alors se chargeoient de la fourniture du pain de munition pour leurs Garnisons, & celui-ci ayant remarqué que celui que St. Preuil faisoit faire, n'étoit pas du poix, ni de la qualité qu'il devoit être, en donna avis en Cour. St. Preuil qui savoit qu'il en avoit déjà parlé à quelqu'un de ses camarades, au lieu de songer à pourvoir à cet abus, qui ne venoit pas de lui, mais des boulangers, ne songea qu'à intercepter ses lettres. Il en vint à bout facilement, parce que tout lui obéïssoit dans Arras, aussi bien qu'on eut pû obéïr au Roi même. Ainsi il n'eut pas plûtôt veu ce que contenoit sa lettre, qu'il le fut trouver sur la place où il se promenoit avec quelques Officiers. Il lui donna la plusieurs coups de canne, & l'ayant encore fait mettre en prison, cela ne vint pas plûtôt aux oreilles de Desnoyers, qu'il voulut persuader au Cardinal que s'il souffroit que cet homme fit ainsi le petit tiran, il arriveroit avant qu'il fut peu, qu'il ne voudroit plus reconnoître les ordres de personne.
Le Cardinal qui aimoit les braves gens & ceux qui comme St. Preuil faisoient leur Capital de bien servir Sa Majesté, ne voulut pas le condamner sans l'entendre. Il lui manda de mettre le Commissaire des vivres en liberté, de l'envoyer en Cour & de se laver des accusations que celui-ci pretendoit intenter contre lui. Cela ne lui étoit pas bien difficile, s'il y avoit de l'abus dans le pain de munition, il n'y trempoit nullement. Il avoit fait marché avec des boulangers de le fournir de la qualité & du poids qu'il devoit être; mais le Ciel, dont les ressorts sont inconnus aux plus habiles, ayant resolu apparement de le punir du rapt qu'il avoit fait, il arriva qu'étant monté à cheval quelques jours après pour aller chercher les ennemis qu'on lui disoit être sortis de Douay, il rencontra la Garnison de Bapaume, qui venoit de se rendre à la Meilleraye, & qui n'étoit escortée que d'un trompette.
Ce n'étoit pas la coutume, & l'on avoit toûjours vû au contraire qu'à toutes les Capitulations qui s'étoient faites tant de nôtre côté que de celui des Espagnols, l'on avoit donné un Corps de Cavallerie pour escorte à ceux qui avoient capitulé. Mais le hazard ou la bizarrerie du Maréchal ayant voulu que cela se passât d'une autre maniere, les coureurs que l'on avoit détachez de part & d'autre pour se reconnoître se firent tirer l'oreille avant que de vouloir repondre au qui vive qui leur étoit demandé. Ils se fussent reconnus les uns les autres si c'eut été pendant le jour, mais comme on étoit au plus fort de la nuit, les François presserent tant des Espagnols de repondre qu'ils crierent à la fin vive Espagne. Une Réponse comme celle-là meritoit bien ce qui leur arriva. En même-tems St. Preuil les fit charger & les defit devant qu'ils se fissent reconnoître pour avoir une escorte. On ne sait pourquoi ils ne parlerent pas plûtôt, & si ce fut par obstination, ou que la confusion qui régnoit parmi les cris des mourans eut empéché de pouvoir écouter leur voix.
Ceux qui resterent du combat s'étant retirez à Douay en grand desordre n'eurent pas plûtôt conté leur avanture à celui qui y commandoit, qu'il en informa le Cardinal Infant. Ce Prince envoya en même tems un Courier à la Cour pour se plaindre de cette action qu'il qualifioit de terrible, parce qu'il étoit bien aise de cacher tout ce qui pouvoit servir à la justification de St. Preuil. Il savoit les ennemis qu'il s'étoit fait à la Cour, & comme Sa Majesté n'avoit point dans toutes les places de Gouverneur qui lui fut si incommode que celui-là, il n'eut pas été fâché en être defait. D'abord que ce Courier fut arrivé, Desnoiers qui avoit sur le coeur ce qui s'étoit passé à l'égard de son parent, mena le Courier au Cardinal de Richelieu, à qui il exagera lui-même les choses encore toute d'une autre maniere que ne faisoit le Cardinal Infant. Le Maréchal de la Meilleraye vint aussi à la charge, en mandant à ce Ministre de dessus les lieux où il étoit encore, que cette affaire étoit en mauvaise odeur aussi-bien parmi les François que parmi les ennemis; que ceux-ci avoient fait serment de ne plus donner de quartier à personne, à moins qu'on ne leur en rendit justice, qu'ainsi l'on alloit voir comme une boucherie de leur part, pendant que de la nôtre il étoit dangereux qu'on ne songeât à se cacher pour éviter un ressentiment qui paroissoit si juste à tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui y trouvât à redire.
Le Maréchal de Bresé qui étoit aussi animé contre St. Preuil, parce que sa vanité le faisoit entrer dans les plaintes que son fils en faisoit, ne demeura pas non plus dans le silence. Il n'entendit pas plûtôt murmurer de cette affaire, qu'il parla contre lui comme faisoient les autres, tellement que le Cardinal se laissant aller à leurs Conseils consentit à le faire arrêter. L'on en envoya l'ordre au Marêchal de la Meilleraye, qui pour ôter tout sujet de défiance à ce Gouverneur qui eut pû, s'il en eut été averti, tenir bon dans sa place, & appeller les Espagnols à son secours, fit semblant de marcher du côté de Douai. Il vint ainsi camper aux portes d'Arras qui en étoit le chemin, & St. Preuil n'ayant pû s'empêcher de lui aller rendre ses devoirs, quoi qu'il n'eut pas grande estime ni grande amitié pour lui, le Marêchal le prit lui-même par le baudrier, & lui commanda de lui rendre son épée. Un autre que St. Preuil eut été tout étonné, ou pour mieux dire tout abbattu d'un compliment aussi terrible que celui là; neanmoins conservant non-seulement son courage, mais encore une presence d'esprit qui n'est gueres ordinaire dans ces sortes de rencontres-là, la voila Mr. lui dit-il, elle n'a pourtant jamais été tirée que pour le service du Roi. Il disoit cela pour faire connoître non-seulement qu'il avoit toûjours été fidele à sa Majesté, mais encore pour faire honte à quelques personnes qui étoient alors auprès du Marêchal, & qu'il avoit vûs les armes à la main contr'elle à la journée de Castelnaudari. Au reste, comme il savoit que bien loin que ces gens fussent de ses amis, ils ne cessoient d'animer le Marêchal contre lui, il n'étoit pas faché de leur faire sentir la difference qu'il y avoit à faire entre leur procedé & le sien.
D'abord qu'il fut arrêté on parla au Meunier, afin qu'il rendit des plaintes du rapt qu'il avoit fait. Il n'y pensoit presque plus, & les mille écus qu'il en avoit reçûs de present & qui avoient encore été accompagnez de quelques autres bien-faits, lui en avoient ôté toute l'amertume. Mais comme il est bien difficile de faire changer de peau à ceux qui sont nez dans la Crasse, ce Meunier ne vit pas plûtôt ce Gouverneur dans l'infortune que toute sa jalousie & toute sa haine se reveillerent contre lui. Le Marêchal établit en même tems un autre Gouverneur dans la place, suivant le pouvoir qu'il en avoit de son Eminence. Il y mit un certain Mr. de la Tour qui étoit Pere du Marquis de Torcy d'aujourd'hui. Il dit aux Artesiens en lui conferant cette dignité, qu'il leur donnoit un agneau au lieu d'un loup qu'il leur ôtoit. On trouva qu'il ne faisoit pas trop bien de parler de la sorte, parce que chacun pouvoit inferer de la qu'il n'avoit pas peu contribué à sa disgrace comme son ennemi secret. Son discours étoit neanmoins veritable, pourvû qu'on l'entendit dans le sens qu'il falloit. Il faut savoir que de toutes les Villes que l'on avoit conquises jusques-là, il n'y en avoit point qui supportât avec plus d'impatience que celle-ci le changement de maître qui leur étoit arrivé, ainsi plus St. Preuil se montroit affectionné au Roi, plus il leur paroissoit un loup ravissant. Quoi qu'il en soit, ayant été mené à Amiens pour lui être son procès fait & parfait, le Cardinal lui donna des Commissaires qui y travaillerent incessamment. C'étoit une coutume contre laquelle les Parlemens s'étoient recriez plusieurs fois, peut-être plûtôt pour leur interêt particulier que pour celui du public. Ce Ministre avoit été le premier à l'introduire, & le Conseil du Roi qui ne demandoit qu'à voir l'authorité souveraine au suprême degré, n'avoit eu garde de s'y opposer, parce que cela l'authorisoit à tout faire sans que personne y put mettre remede. C'étoit ainsi qu'avoient été jugez & condamnez le Marêchal de Marillac & plusieurs autres, quoi qu'on ne leur pût imputer d'autre crime que d'avoir osé déplaire au Cardinal. Le nommé Grandier avoit été entr'autres une de ces malheureuses victimes. On lui avoit fait accroire qu'il étoit sorcier & qu'il avoit envoyé une legion de demons dans le corps des Religieuses de Loudun. Sur cette accusation le Sr. de Lauberdamont qui étoit à la tête de ses Commissaires l'avoit condamné, contre le sentiment de quantité de ses Juges à être brûlé tout vif. Il leur avoit dit franchement, pour les obliger à souscrire à un jugement si rempli d'injustice, que s'ils s'y opposoient avec toute la vigueur que devoient avoir des gens de bien, on leur donneroit des Commissaires à eux mêmes qui les convaincroient bientôt d'avoir eu part à ses sortileges, parce qu'il n'étoit pas plus sorcier qu'ils le pouvoient être.
Il avoit bien moins de tort en leur parlant de la sorte qu'il n'en avoit de vouloir faire mourir un innocent. Tout le crime du pauvre Grandier étoit d'avoir debauché ces Religieuses, & s'il leur avoit fait entrer quelque demon dans le corps, ce ne pouvoit être que celui d'impunité. Or comme ces juges avoient été voir ces Religieuses tout aussi-bien qu'il avoit pû faire, & peut-être eu commerce avec elles tout aussi-bien que lui, car il y avoit bien à dire que ce fut des Vestales, ils hesiterent quelque tems sur ce qu'ils avoient à faire; mais s'étant laissé gagner à la fin à la faveur, ils aimerent mieux se montrer injustes en condamnant un innocent, que de se mettre eux-mêmes en sa place en voulant le sauver. Car on les eut pû accuser après tout aussi-bien que lui d'être sorciers, & je ne sais pas ce qui en fut arrivé, son Eminence étant toute puissante comme elle l'étoit. St. Preuil ressembla à ce malheureux Prêtre; on fit venir mille & mille témoins contre lui tant du Gouvernement de Dourlens qu'il avoit eu avant que d'avoir celui d'Arras, que de plusieurs autres endroits. Le Meunier lui fut confronté par plusieurs fois, mais quoi que tout son crime, aussi-bien que celui de Grandier, ne fut que d'avoir déplu aux Puissances, il ne laissa pas d'avoir le cou coupé.
Le Régiment des Gardes s'en étant revenu à Paris dans le même tems, je ne pus loger chez mon Hôtesse, parce que son Mari n'avoit eu garde de se fournir d'une Chambre pour moi. Il n'avoit pas pourtant encore tout ce qu'il lui falloit pour me payer, ce qui l'obligea de me faire bonne mine à mon arrivée. Je trouvai sa femme encore plus amoureuse que quand j'étois parti, ainsi étant au desespoir de ce qu'elle ne me voyoit pas à tous momens, comme quand j'étois chez-elle, elle fit tout ce qu'elle put pour m'obliger à faire des frais à son Mari, afin de le mettre hors d'état de pouvoir jamais satisfaire. Elle prétendoit qu'en mettant ainsi ses affaires en desordre, elle se separeroit de lui, & qu'après cela nous irions tenir ménage ensemble. Ce n'étoit pas là mon humeur, si je voulois bien avoir une maîtresse je ne voulois pas ainsi m'en charger à longues années. D'ailleurs j'eusse crû en faisant un coup comme celui là que Dieu m'eut puni en même tems, puis qu'il eut autant valu que je l'eusse égorgé que de lui faire ce qu'elle me conseilloit. Je la vis cependant le plus souvent qu'il me fut possible, parce que bien que je ne me pusse empêcher de l'accuser de cruauté pour lui, l'amour propre me la faisoit excuser aussi-tôt, parce que j'y trouvois mon contentement. Je n'étois pas long-tems à me dire qu'elle ne faisoit tout cela que pour l'amour de moi, & que si elle m'eut moins aimé je n'eusse pas eu lieu de trouver à redire à sa conduite.
La connoissance que je commençois à avoir des sentimens de son Mari, dont la jalousie qui sembloit dormir en mon absence s'étoit reveillée à mon retour, fit que je lui cachai mes visites tout autant que je pus. Je m'y pris même si finement qu'il eut eu bien de la peine à en appercevoir quelque chose, si ce n'est qu'il gaigna un de ses Valets pour l'avertir si nous nous donnerions quelque rendez-vous. Ce Valet qui demeuroit tout le jour au logis & pendant que son Maître y étoit, & pendant qu'il n'y étoit pas, m'y vit entrer plusieurs fois sans se douter que ce fut sa maîtresse qui m'y amenât. Comme je n'y venois qu'en bonne Compagnie & sous pretexte du bon vin qui étoit dans son Cabaret, il fut pour le moins deux ou trois mois à me croire plus yvrogne qu'amoureux. Mes Camarades qui étoient ceux avec qui je venois-là, & qui savoient mon intrigue me donnoient le tems de satisfaire aux devoirs de l'amour, quoi qu'ils m'enviassent souvent ma bonne fortune. J'appelle mes Camarades les Mousquetaires avec qui j'avois fait connoissance, & non pas les Soldats aux Gardes. Porthos, qui étoit mon meilleur ami & qui avoit à-peu-près une Maîtresse comme moi, c'est-à-dire une Maîtresse jeune, belle, bien faite, & qui lui donnoit de l'argent, affectoit toujours de nous faire mettre dans une petite Chambre à côté de celle de la Cabaretiere, afin que je n'eusse pas bien loin à aller. Elle s'y tenoit le plus souvent pendant que son Mari n'y étoit pas, & même elle s'y fut tenuë toujours, si ce n'est que j'étois le premier à lui dire qu'elle devoit descendre en bas de fois à autre, de peur de donner du soupçon à ses garçons. Elle avoit bien de la peine à me croire tant elle se plaisoit avec moi. La chose nous ayant réüssi pendant quelque tems, le garçon se douta à la fin non seulement de nôtre intrigue, soit par la trop grande affectation que nous avions de vouloir toûjours cette Chambre, soit par la trop grande demangeaison que sa Maîtresse avoit de monter en haut, d'abord qu'elle me sentoit dans la Chambre dont je viens de parler.
Si j'eusse sçu qu'il eut été ainsi gagné par son maître, je ne me fusse pas mis en peine de lui faire quitter ses interêts pour les miens, soit par presens ou par menaces, mais étant d'autant plus éloigné de le croire qu'il faisoit toûjours le jovial avec nous, & qu'il entendoit même assez bien le mot pour rire, il arriva qu'un jour que son soupçon s'étoit encore augmenté par quelques oeillades qu'il vit que nous nous jettions sa Maîtresse & moi en entrant, il monta par plusieurs fois tout doucement à la porte de notre Chambre pour écouter s'il entendroit toûjours ma voix. Ce qui le rendoit si curieux c'est que quelque tems ensuite de ces oeilades sa Maîtresse étoit montée en haut, sans qu'il lui parut qu'elle y eut beaucoup d'affaires. Tant qu'il m'entendoit parler il n'entroit point où il nous avoit mis mes Camarades & moi, à moins qu'on ne frappât pour l'appeller. Mais y étant venu une fois sans m'entendre, il vint voir si j'y étois, & ce qui pouvoit être cause de mon silence. Mes Camarades furent bien étonnez de le voir sans mander, & ce drôle qui étoit fin & rusé ayant pris pour pretexte de sa venuë qu'il venoit voir si nous ne manquions point de quelque chose, il ne vit pas plûtôt que je n'y étois pas, qu'il se douta que je n'étois pas allé loin. Il en fit son rapport à son maître, & accrut si bien sa jalousie par-là que celui-ci resolut de me jouer un méchant tour. Il me pria un jour à diner, & sur la fin du repas comme nous n'étions que lui, sa femme & moi, son garçon lui vint dire qu'on le demandoit. Il me pria d'excuser s'il étoit obligé de me quiter. Je n'eus pas de peine à lui accorder sa priere: sa femme de même la lui eut accordée volontiers, pour peu qu'il en eut voulu savoir son sentiment. Il monta cependant de ce pas à sa Chambre & s'y étant caché dans un Cabinet avec deux bons Pistolets bien chargez & bien amorcez, il crut qu'il me devoit attendre là, parce que si nous étions bien ensemble la femme & moi, comme il en eut juré volontiers, nous ne tarderions gueres à y venir. Ce qui lui donnoit cette pensée c'est que le lieu où il nous avoit laissez n'étoit nullement propre pour des amans. Il n'étoit separé du cabaret que par une cloison qui étoit toute garnie de vitre jusques au plancher. Ainsi l'on voyoit de là dans le cabaret & du cabaret l'on y étoit vû également, à moins que de tirer des rideaux qui étoient devant.
Nous étions alors dans les plus cours jours de l'année, & j'y avois donné rendez-vous à Athos & à un autre Mousquetaire nommé Briqueville, afin que si je n'avois pas le tems d'en dire deux mots à ma maîtresse, à cause de la presence de son Mari, j'eusse du moins la commodité de le faire par leur moyen. Je savois que la vûë d'un creancier étoit toûjours redoutable à son debiteur, & qu'ainsi le cabaretier ne verroit pas plûtôt le sien qu'il prendroit ou le parti de nous laisser en repos, ou de l'entretenir avec tant de complaisance que je pourois peut-être trouver un moment pour faire ce que bon me sembleroit. Athos & Briqueville n'arriverent que sur les cinq heures du soir, & comme il en étoit déja près de quatre, quand le cabaretier nous avoit quittez, il avoit eu le tems de s'ennuyer, & de se morfondre dans le lieu où il étoit. Il nous y attendoit pourtant de pied ferme, parce qu'il étoit convenu avec son garçon que si je venois à sortir par hazard, il l'en avertiroit en même tems, ainsi il étoit bien assuré que j'étois encore avec elle, puis qu'il n'avoit point eu de ses nouvelles.
D'abord qu'Athos & Briqueville furent arrivez on nous mit dans la petite Chambre où l'on avoit coutume de nous mettre. J'avois dit à ce garçon de nous la garder, parce que je savois qu'ils devoient venir, & que cela me faciliteroit mes amourettes. Le Cabaretier fut ravi quand il nous y entendit, car les jaloux ont cela de propre qu'ils se rejouïssent seulement des choses qui leur font connoître leur malheur. C'est une maladie dont ils ne sauroient se defendre, tant il est vrai que la jalousie est un goût dépravé qui fait haïr ce qu'on devroit aimer, & qui fait aimer ce que l'on devroit haïr. En effet un jaloux ne cherche qu'à voir sa femme ou sa maîtresse entre les bras de son rival. Tout ce qui peut le confirmer que ce qu'il s'est mis en tête est véritable a des charmes non pareils pour lui, & il n'en trouve jamais d'avantage qu'à verifier son malheur. La cabaretiere monta quelque tems après nous, & ayant laissé sa porte entre-ouverte afin que j'y pusse entrer à mon ordinaire, elle ne me vit pas plûtôt qu'elle se jetta sur moi pour m'embrasser. Je commançois à repondre à ses caresses en amant passionné, quand je crus entendre remuer quelqu'un dans le cabinet. Cela me fit lui faire signe de l'oeil, & ayant entendu ce que je voulois dire par là, nous nous arretâmes court tous deux comme si on nous eut donné un coup de massuë. Le bruit que j'avois entendu étoit que le cabaretier avoit voulu regarder ce que nous faisions par le trou de la serrure, parce qu'il ne nous entendoit point parler. Il savoit bien, ou du moins il se doutoit que j'étois-là, parce qu'il avoit ouï entrer quelqu'un après sa femme: enfin ayant vû que nous nous approchions de près, quoi qu'il ne nous vit que jusques à la ceinture à l'endroit où nous étions, il ouvrit la porte du cabinet & me salua d'abord d'un coup de Pistolet. Il étoit si pressé de se faire justice qu'il manqua son coup: au lieu de me donner dans le corps comme il croyoit, la balle passa à plus de dix pas de moi. Je me jettai en même tems sur lui, de peur qu'il ne fut plus adroit du second, qu'il ne l'avoit été du premier. La Cabaretiere ne put venir à mon secours, parce qu'elle tomba evanouie, du moment qu'elle vit son mari un Pistolet à chaque main. Athos & Briqueville se douterent bien de ce que c'étoit d'abord qu'ils entendirent le coup, & voulurent venir à mon secours; mais comme j'avois fermé la porte en entrant, ils y donnerent plusieurs coups de pied pour l'enfoncer, mais ils n'en purent jamais venir à bout, quelque effort qu'ils y pussent faire.
Nous nous colletions cependant le cabaretier & moi, & tout ce que je tâchois étoit de lui faire lâcher son Pistolet sans en être blessé, & de l'empêcher de mettre la main sur mon épée, que je n'avois pas eu le tems de tirer. Je vins enfin à bout de l'un & de l'autre, pendant qu'Athos & Briqueville crierent au voleur par la fenêtre. Ils ne savoient si je ne serois point blessé du coup, & cela les mettoit en inquiétude. Le Commissaire du quartier vint avec quelques Archers qu'il ramassa à la hâte, & comme les Mousquetaires étoient fort estimés & fort craints en ce tems-là, Athos & Briqueville ne lui eurent pas plûtôt parlé, qu'il leur promit de châtier ce jaloux, si j'avois seulement la moindre égratignure. Ce Commissaire étant venu à la porte de la chambre où nous étions, je la lui ouvris sans y trouver aucun obstacle, parce que le cabaretier se tira alors dans le cabinet, où il rechargea ses Pistolets, que je n'avois jamais pû lui ôter. Le Commissaire crut d'abord que la femme étoit morte, parce qu'il ne lui voyoit remuer, ni pieds ni mains, mais l'ayant assuré que les coups que son mari avoit tirés, avoient passé bien loin d'elle, & qu'elle n'étoit qu'évanouie, il s'en fut au cabinet pour se le faire ouvrir. Le cabaretier ne le vouloit pas, & lui disoit pour ses raisons, que ce n'étoit pas à lui qu'il en devoit vouloir, mais à moi, qu'il avoit trouvé couché avec sa femme. Le Commissaire en croyoit bien quelque chose, quoi que cela ne fut pas vrai, si j'en avois eu la volonté, je n'en avois pas eu le tems, & le mari l'eut bien pu témoigner lui même, s'il en eut voulu dire la verité.
Ce que lui avoit dit le Commissaire ne le persuada pas, il ne voulut point lui ouvrir le cabinet; & comme il avoit retenu quelque chose de l'assurance que donne le métier de la guerre qu'il avoit fait pendant quelque tems, il lui répondit ou fort brutalement, ou fort vigoureusement, (car je ne sais lequel c'étoit des deux) que s'il pretendoit se mêler de ce qui n'étoit pas de sa competance, il n'auroit pas grand respect pour sa robe; que sa charge seroit bien d'une autre consideration qu elle n'étoit, si elle lui donnoit inspection sur tous les cocus dont il étoit malheureusement du nombre; qu'il lui conseilloit en bon ami de se retirer, s'il ne vouloit qu'il lui eu prit mal; qu'il lui appartenoit de corriger sa femme quand elle manquoit à son devoir, sans qu'il lui fut permis de s'en mêler; qu'il m'enmenât seulement hors de chez lui, parce que bien que la chose ne le touchât pas en son particulier, il savoit bien que la veuë d'un homme qui causoit le deshonneur d'une famille, n'étoit pas agréable à un mari. Enfin il lui dit mille choses comme celles-là au travers de la porte, continuant toujours de le menacer, que s'il persistoit comme il témoignoit en avoir envie à se la faire ouvrir de force, il ne lui répondroit pas de ce qui en arriveroit.
Ce discours enflamma de colere cet Officier, qui étoit petulant. Il commanda à ses archers d'enfoncer la porte, ce qui ayant été bientôt fait, le Cabaretier chercha le Commissaire entre les autres pour lui tenir la parole qu'il venoit de lui donner. Il le coucha en jouë, que la porte n'étoit pas encore enfoncée entierement; mais son Pistolet ayant pris un rat, à cause que l'amorce en étoit tombée, il n'eut pas le tems d'y en remettre d'autre, parce qu'il fut accablé tout d'un coup de la multitude. Un de ces archers lui déchargea un coup d'un gros rondin sur le bras, & lui ayant fait tomber son Pistolet, il se jetta sur lui, sans lui donner le tems de se reconnoître: on l'emmena aussi-tôt au Châtelet, pendant qu'on mit garnison chez lui. Cela ne me plut pas, parce qu'on ne le pouvoit ruiner qu'on ne ruinât en même tems ma maîtresse. Je priai Athos d'en dire un mot à Mr. de Treville, qui étoit beau-frere d'un homme de robe, fort accredité dans le Parlement. Mr. de Treville lui répondit, que si je continuois à faire parler de moi, comme j'avois fait depuis que j'étois arrivé de Bearn, j'étendrois bien loin ma reputation, avant qu'il fut peu; qu'il croyoit que je ne me mêlasse que de me battre, mais que puis qu'il voyoit par ce qu'il venoit d'entendre, que je me mêlois aussi de debaucher les femmes d'autrui, il eut à m'avertir de sa part, que le Roi ne trouvoit bon ni l'un ni l'autre.
C'étoit une correction qu'il vouloit bien me donner, d'autant plus qu'il affectoit de paroître homme de bien, soit qu'il le fut effectivement comme je n'en veux point douter, ou qu'il se contentât d'en garder les apparences. Il savoit qu'il se rendroit par là encore plus agréable au Roi, qui étoit un Prince fort craignant Dieu, & qui n'avoit jamais eu d'amourettes. En effet comme sa Majesté, qui se voyoit d'une santé languissante, ne croyoit pas avoir encore long-tems à vivre, elle songeoit de bonne heure à finir sa vie Chrêtiennement, afin de ne pas avoir tant de lieu d'apprehender ce dernier moment, qui doit faire encore plus trembler les Rois que les autres, à cause de la quantité d'affaires qui leur passent par les mains. Et à la verité plus on s'est mêlé de choses, plus le compte que l'on a à en rendre doit être grand; même quand il n'y auroit que le sang, que les plus pacifiques font verser dans les guerres qu'ils entreprennent, cela est plus que suffisant pour les troubler, quand ils viennent à y penser serieusement.
Athos crut quand il entendit parler Mr. de Treville de la sorte, qu'il n'y avoit pas pour moi grand secours à esperer de lui en cette occasion. Ainsi il ne savoit presque que lui repliquer en ma faveur, & il vit bien qu'on devoit se donner patience un moment, quand on vouloit juger sainement de toutes choses. Mr. de Treville après lui avoir dit cela y adjouta ensuite, que bien que mon crime, & celui de cette femme ne meritassent pas, que personne s'interessât pour nous, il étoit juste néanmoins de le faire par rapport au pauvre mari, qui étoit assez malheureux d'être cocu & battu, sans qu'on prit encore la peine de le ruiner, qu'il en parleroit à son beau-frere, & que devant qu'il fut peu, il lui donneroit soulagement. Ce beau frere étoit Conseiller à la grand Chambre, & comme ces Magistrats commençoient déja à avoir un grand credit, ce qui augmenta encore beaucoup depuis; & ce qui a duré jusques à ce qu'il ait plu au Roi, comme je le dirai tantôt, d'y mettre des bornes, celui-ci sans autre façon s'en fut lui même au Châtelet, où il commanda qu'on lui amenât le prisonnier. Le Geollier ordonna en même tems à ses Guichetiers de l'aller chercher, & étant venu dans une chambre où l'on avoit fait entrer ce Magistrat, il lui demanda en presence du Geollier, pourquoi il avoit été arreté. Le prisonnier lui répondit, que c'étoit parce que ne pouvant souffrir de bon coeur qu'on le fit cocu, il avoit voulu écarter de sa maison celui qui lui faisoit cette honte; que cela avoit causé quelque bruit dans le quartier, & que le Commissaire s'étant transporté chez lui, dans le moment, au lieu de prendre le parti de la justice, il avoit pris celui de l'adultere de sa femme; qu'ainsi il l'avoit amené en prison, sans qu'il eut voulu jamais entrer dans les justes raisons qu'il avoit de faire tout ce qu'il avoit fait.
Le Magistrat qui avoit été averti par son beaufrere de la verité de toutes choses, mais qui n'avoit garde de le confirmer dans ses soupçons, parce que c'eut été l'animer encore davantage contre sa femme & contre moi, lui repliqua que quelque apparence qu'il y eut souvent à bien des choses, il ne falloit pas en juger selon sa premiere pensée; que quand on venoit à les approfondir elles changeoient souvent de nature, sur tout quand il s'y agissoit de jalousie, comme en cette occasion; que d'ailleurs les visions connuës étoient frequentes à bien des gens, quoi qu'il y eut souvent plus d'entêtement que de realité; que le métier de Cabaretier qu'il faisoit étoit cause que sa femme étoit exposée aux discours de ceux qui hantoient son Cabaret; que ce n'étoit pas à dire pour cela qu'elles ne fut pas sage, quand même elle feroit la mine d'y prêter l'oreille; qu'il devoit croire bien plûtôt que ce n'étoit qu'afin de ne pas perdre la chalandise de ces causeurs, sans pourtant avoir envie de leur peau, qu'il n'avoit pas bien fait de prendre l'allarme si chaudement pour si peu de chose, & qu'il en seroit toûjours blâmé par les gens sages; qu'au surplus il ne laissoit pas d'avoir pitié de son sort, c'est pourquoi il vouloit le tirer d'affaire, pourveu qu'il lui voulut promettre d'être plus prudent à l'avenir; qu'il vouloit qu'il se raccommodât avec sa femme; qu'elle apartenoit à d'honêtes gens, comme il savoit; c'est pourquoi il devoit croire qu'elle n'étoit pas personne à se deshonnorer elle même, ni à le deshonnorer en même tems.
Le prisonnier qui s'envoyoit déja beaucoup d'avoir un pourpoint de pierre, & qui d'ailleurs craignoit, que la Justice ne mangeât tout ce qu'il avoit, & ne le mit sur le pavé, lui promit tout ce qu'il voulut. Le Magistrat le voyant si bien ressigné à sa volonté, commanda au Geollier de lui aporter son registre, & l'ayant dechargé en même tems, selon le pouvoir que s'en attribuoient, en ce tems-là, les Conseillers de la grand Chambre, il le fit sortir de prison, sans autre forme de procès. Il l'amena chez lui après cela, où ayant fait venir sa femme, il les mit en presence l'un de l'autre, après que Mr. de Treville & lui eurent fait une correction en particulier à celle-ci. Ils l'emboucherent bien cependant tous deux, devant que de la faire passer où étoit son mari. Ils lui dirent que quoi qu'ils ne voulussent pas croire qu'elle fut coupable, comme elle se pouroit trouver toute surprise & toute étonnée devant lui, il falloit qu'elle lui soutint que tout son crime, n'étoit que d'être obligée par le métier qu'elle faisoit de faire bonne mine à tout le monde; qu'elle pouvoit lui dire aussi, qu'il n'avoit qu'à la mettre en état de n'ouvrir sa porte à personne, & qu'il verroit bientôt qu'il ne lui seroit pas difficile de le contenter.
Le mari fit semblant de se payer de ces excuses, afin de ne se pas montrer ingrat de la grace qu'il venoit de recevoir du Magistrat. Il avoit besoin cependant qu'il lui en fit encore une autre, qui étoit de lever la garnison de chez lui. C'est ce qui fut fait le lendemain, de sorte que toutes choses se fussent trouvées alors au même état qu'elles étoient, il y avoit huit jours, s'il m'eut été permis comme auparavant de retourner voir ma maîtresse; mais outre que le scandale qui étoit arrivé me le défendoit suffisamment; Mr. de Treville me le défendit encore, après m'avoir fait une grande mercuriale. Je n'osai passer ses ordres de quelque tems; mais comme quand on est jeune comme je l'étois, & dans une plaine vigueur, on ne voit rien de comparable à l'amour, j'oubliai bien-tôt sa défense pour contenter ma passion. Je vis dix ou douze fois la Cabaretiere chez une de ses bonnes amies, sans que son mari s'en doutât. Elle voulut que je fisse agir Athos pour être payé de ce qu'il lui devoit, afin que s'il venoit encore à se brouiller avec elle, j'eusse du moins cet argent pour la secourir dans son besoin. Je lui promis de faire tout ce qu'elle voudroit, mais dans le dessein néanmoins de n'executer que la moitié de ma promesse. Je fis bien demander à la verité mon payement à mon debiteur, mais je ne voulus pas qu'on le mit sur le careau, s'il n'étoit pas en état de me payer. Cela fit trainer la chose pendant quelque tems, ce qui ne me déplut pas, parce que comme le Cabaretier ne pouvoit trouver mauvais qu'Athos fut chez lui, tant qu'il resteroit son debiteur, j'avois moyen par là de faire tenir tant de lettres que je voulois à ma maîtresse.
L'hiver s'étant passé de cette maniere, le Roi envoya une partie de son Regiment des Gardes en Roussillon, dont on avoit ébauché la conquête dès la Campagne precedente. Cette petite Province nous étoit absolument necessaire pour la conservation de la Catalogne, où l'on ne pouvoit rien transporter que par mer, tant qu'elle demeureroit aux Espagnols. Car comme elle est située entre le Languedoc & elle, & même en deça des Pyrennées, & que c'étoit du seul Languedoc, qu'on pouvoit tirer toutes les choses dont la Catalogne avoit besoin, il falloit s'afranchir de cette necessité, qui étoit d'autant plus grande que les Espagnols étoient en ce tems là, bien aussi forts que nous par mer. Le reste de nôtre Regiment demeura auprès du Roi pour l'accompagner dans cette expedition, où il vouloit s'acheminer lui même, ce qui étoit pourtant fort extraordinaire, parce que des Troupes après avoir fait un si long voyage devoient être assez fatiguées, pour avoir plus de besoin de repos, que de se charger d'un nouveau travail; aussi y avoit-il du mystere à tout cela, & c'est ce que je dois éclaircir ce me semble avant que de passer outre.
Mr. le Cardinal de Richelieu étoit assurément un des plus grands hommes qu'il y eut eu depuis long-tems, non seulement en France, mais encore dans toute l'Europe. Cependant quelque belles qualitez qu'il eut, il en avoit quelques unes de mauvaises, comme de trop aimer la vengeance & de dominer par dessus tous les grands, avec une puissance aussi absoluë que s'il eut été le Roi lui même. Ainsi sous pretexte d'élever l'authorité Royale au plus haut point, il avoit tellement élevé la sienne en se servant de son nom, qu'il s'étoit rendu odieux à tout le monde. Les Princes du Sang dont il avoit commencé à abbaisser la puissance, que le Roi d'aujourd'hui a achevé de detruire entierement, ne le pouvoient souffrir, parce qu'il n'avoit pas eu plus de consideration pour eux, que pour tout le reste. Le Duc d'Orleans qui avoit toûjours conspiré contre luit toutes les fois qu'il en avoit trouvé l'occasion étoit encore tout prêt à le faire, quand elle se trouveroit: pareillement le Prince de Condé ne l'aimoit guéres d'avantage, quoi qu'il eut marié le Duc d'Anguien à sa nièce: les Grands dont il s'étoit toûjours declaré l'ennemi, avoient les mêmes sentimens pour son Eminence: enfin les Parlemens ne lui vouloient pas moins de mal, parce que comme j'ai dit ci devant, il avoit retranché leur authorité par l'établissement des Commissaires qu'il faisoit nommer, quand il s'agissoit de faire le procès à quelqu'un, & par l'élevation du Conseil à leur prejudicel.
Ce Ministre, qui étoit le plus politique de tous les hommes, s'étoit servi adroitement de la jalousie, que le Roi portoit au Duc d'Orleans pour lui faire approuver toutes ces nouveautez. Il lui avoit fait approuver de cette maniere tout ce qu'il avoit entrepris contre lui. Il n'y avoit même trouvé aucune difficulté, parce qu'il avoit tout coloré du bien public, qui étoit un pretexte merveilleux pour lui. Pour ce qui est de l'abbaissement des autres, le Roi y avoit encore consenti facilement, parce qu'il lui avoit fait entendre qu'il y trouveroit son compte, comme en effet c'étoit la verité. Le Roi n'étoit pas si peu éclairé qu'il ne vit bien que plus il les abbaisseroit aussi-bien que les Parlemens, plus son authorité en deviendroit formidable, puis qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent en état de s'y opposer. Cependant, comme ce Ministre savoit que malgré l'avantage que le Roi y trouvoit, il étoit sujet aisément à prendre ombrage de tout ce qui venoit de lui, il avoit eu soin toûjours d'avoir auprès de Sa Majesté des gens qui rejettassent les mauvaises impressions qu'on lui pouvoit donner de sa conduite, sur la haine que lui causoit son attachement à ses interêts.
Il y avoit alors auprès du Roi un jeune homme qui n'étoit encore que sur sa vingt & uniéme année, mais qui ne laissoit pas d'y être en grand credit. C'étoit un fils du Marêchal Deffiât qui dès l'âge de dix-sept ans avoit été fait Capitaine aux Gardes, puis Maître de la Garderobe de Sa Majesté, & enfin grand Ecuyer de France, jamais fortune ne fut égale à la sienne. Le Roi ne pouvoit demeurer un moment sans lui; dés qu'il le perdoit de vûë il l'envoyoit chercher tout aussi-tôt. Il le faisoit même coucher avec lui comme il eut pu faire une Maîtresse, sans prendre garde qu'une si grande familiarité, & sur tout avec une personne de cet âge-là, qui étoit fort different du sien, avoit non-seulement quelque chose qui repugnoit à la Majesté Royale, mais qui étoit encore sujet à l'en faire repentir. En effet comme la prudence & la jeunesse sont rarement d'accord ensemble, tout étoit à craindre d'un jeune homme qui se méconnoissoit déja si fort, qu'au lieu de tacher par ses complaisances de mériter l'honneur que lui faisoit Sa Majesté, il étoit téméraire quelque fois, ou pour mieux dire, si insolent qu'il ne feignoit de dire à ses amis qu'il eut voulu être moins bien dans son esprit & avoir plus de liberté; & on n'osoit rapporter au Roi un discours comme celui là, de peur plûtôt de lui déplaire que pour l'amour de ce favori: car comme la charité ne regne gueres à la Cour, sa faveur faisoit assez de jaloux pour leur inspirer le dessein de la perdre s'il n'y eut eu que cela qui les eut retenus.
Ce jeune homme portoit le nom de Cinqmars qui étoit celui d'une terre que son Père avoit dans le voisinage de la Riviere de Loire. Le Cardinal l'avoit lui-même installé à la Cour comme un instrument dont il feroit tout ce qu'il voudroit, parce qu'il étoit ami de son pere, à l'élevation de qui il n'avoit pas peu contribué. Car la Maison d'Essiat, bien loin d'être une des plus anciennes du Royaume étoit si nouvelle qu'elle avoit tout lieu d'être contente de sa fortune par rapport à son origine. Toutes ces raisons obligeoient donc ce favori à demeurer dans une grande union avec le bien-faiteur de son Pere, & le sien particulier, mais voulant être Duc & Pair & êpouser la Princesse Marie qui étoit fille du Duc de Nevers, & qui fut depuis Reine de Pologne, il ne vit pas plûtôt que le Cardinal s'y opposoit sous main, & même quelque fois ouvertement, qu'il oublia tous ses bien-faits avant qu'il fut peu. Son ingratitude donna d'autant plus de chagrin à Son Eminence qu'elle le voyoit bien auprès du Roi, elle craignit qu'au lieu de lui rendre service comme il lui avoit promis lors qu'elle l'avoit mis auprès de Sa Majesté, il ne fut capable de lui nuire. Ainsi la haine & la jalousie qu'il commcençoit à lui porter augmentant de moment à autre, les choses commencerent tellement à s'envenimer entr'eux qu'ils ne se purent plus souffrir l'un l'autre.
Le Roi qui n'aimoit point du tout le Cardinal fut bien aise de leur mesintelligence, & prit plaisir à tout ce que son favori lui peut dire contre lui. Cependant comme malgré cette haine il voyoit que ce Ministre lui étoit absolument necessaire, pour le bien de son Royaume, il ne laissa pas toûjours de s'en servir, quoique Cinqmars lui donnât de tems en tems diverses attaques pour lui faire donner sa place à un autre. Au reste ce favori voyant que le Roi y faisoit la sourde oreille, & que ce Ministre s'opposoit plus que jamais à ses desseins, en sorte que quelque bien qu'il fut avec Sa Majesté il n'en pouvoit obtenir ni la Princesse Marie qu'il aimoit passionnément, ni un Brevet de Duc & Pair, il resolut de se défaire de son Eminence, en le faisant assasiner, puis qu'il n'y avoit pas moyen de s'en defaire autrement. Il résolut donc de le tuer, croyant que quand il auroit fait ce coup-là il ne lui seroit pas difficile d'obtenir sa grace d'un Prince qui l'aimoit non-seulement, mais qui haïssoit encore mortellement son ennemi. En effet il croyoit avoir rémarqué que si Sa Majesté ne le chassoit pas d'auprès d'elle, c'étoit bien moins manque de bonne volonté que parce qu'elle l'apprehendoit. Elle lui avoit répondu effectivement, quand il lui en avoit parlé, que ce qu'il lui proposoit là étoit bien difficile, qu'il ne faisoit pas reflexion que ce Ministre étoit maître de toutes les places de son Royaume & de toutes les armées tant de mer que de terre; que c'étoit ses parens & ses amis qui les commandoient, & qu'il pouvoit les faire revolter contr'elle toutes fois & quantes que bon lui sembleroit. Il croyoit donc que quand il l'auroit tué le Roi seroit bien aise tout le premier d'en être défait, bien loin de songer à le venger; ainsi se confirmant toûjours de plus en plus dans son dessein, il ne songea qu'à mettre Treville dans ses interêts afin d'être plus assuré de son coup.
L'interêt que celui-ci avoit à desirer la perte du Cardinal qui s'opposoit de toutes ses forces que le Roi l'avançât aux plus grands honneurs, comme Sa Majesté témoignoit le désirer, lui fit croire avec assez de vraisemblance que lui faire cette proposition & la voir accepter en même-tems seroient une même chose en lui. Mais Treville qui étoit sage & prudent lui répondit quand il lui en parla qu'il ne s'étoit jamais mêlé d'assassiner personne, & que c'étoit tout ce qu'il pouroit faire si Sa Majesté lui témoignoit elle-même qu'il y allât du bien de son Etat. Cinqmars lui repliqua que s'il ne tenoit qu'à le lui faire dire, la chose seroit bien-tôt faite, qu'il s'en faisoit fort avant qu'il fut deux fois vingt-quatre heures, & qu'il ne lui demandoit sa parole qu'à cette condition. Treville la lui donna sans faire trop de reflexion à ce qu'il faisoit. Cependant soit qu'il ne le fit, que parce qu'il ne crut pas que le Roi consentit jamais à pareille chose, lui qui ne faisoit que dire tous les jours qu'il étoit au desespoir d'avoir fait tuer comme il avoit fait le Marêchal d'Ancre, ou qu'il se laissât un peu trop aller à son ressentiment, Cinqmars n'eut pas plûtôt sa parole qu'il pressentit à Sa Majesté là-dessus. Le Roi qui étoit naturel lui avoüa qu'il ne seroit pas trop faché d'être défait de son Eminence, sans penser à quel dessein il lui faisoit cette proposition. Il crut que ce qu'il lui en disoit n'étoit qu'une chose en l'air, & comme quand l'on demande à quelqu'un, si l'on seroit joyeux ou faché que telle ou telle chose arrivât. Quoi qu'il en soit Cinqmars tirant avantage de cette réponse, fut retrouver Treville, & lui dit qu'il concourut avec lui à persuader à Sa Majesté de garder auprès d'elle une partie de son Regiment des Gardes, parce qu'ils en pouroient avoir besoin avant qu'il fut peu pour executer leur coup: qu'il lui permettoit cependant de tâter le Roi, sur ce qu'il lui avoit dit, en attendant qu'il lui fit faire en paroles formelles l'aveu qu'il lui avoit dit que Sa Majesté lui feroit.
Treville qui eut été bien aise aussi-bien que lui d'être defait du Cardinal mit dés le même jour Sa Majesté sur son Chapitre. Elle ne lui répondit rien qui ne fut conforme à ce que Cinqmars avoit tâché de lui persuader. Ainsi s'étant acquitté dès ce jour-là de la promesse qu'il lui avoit faite de porter le Roi à faire rester une partie de nôtre Regiment pour la seureté de sa personne, Sa Majesté commanda elle-même au Colonel des Gardes de faire rester quelques compagnies de son Regiment auprès de lui, pendant que les autres prendroient le chemin du Roussillon. Mr. de Treville fit en sorte que celle de son beaufrere fut du nombre de celles qui ne s'en iroient point. Il s'y fioit plus qu'à tout autre, & dans un coup de la conséquence de celui où il s'engageoit, il lui étoit important de savoir qu'il ne seroit ni abandonné ni trahi. Cinqmars qui tout jeune qu'il étoit savoit déja tout le manege que l'on apprend à la Cour à force de routine, Cinqmars, dis-je, qui savoit déja tromper adroitement & faire passer pour des veritez des mines & des oeillades, crut qu'au lieu de faire dire à Treville tout ce qu'il lui avoit promis, il lui suffisoit de lui faire témoigner par le Roi les mêmes choses qu'il lui avoit dites. Treville qui en avoit oui dire tout autant au Roi, non pas une seule fois, mais plus de cent n'en fut pas si content qu'il pensoit. Il souhaitta que Sa Majesté s'en expliquât plus positivement avec lui, & la chose ayant trainé jusques à son depart, ils résolurent qu'ils excuteroient leur coup à Nemours. L'un ne s'y obligea que sous promesse que l'autre lui fit toûjours de lui faire dire par le Roi ce qu'il lui avoit promis; & l'autre le faisant, parce qu'il croyoit toûjours l'amuser & l'obliger insensiblement à faire la chose sans y faire une grande reflexion.
Quand la Cour fut arrivée à Melun, Treville ayant sommé Cinqmars de sa parole, celui-ci le remet à Fontainebleau où le Roi devoit séjourner un jour. Il en parla effectivement à Sa Majesté & la pressa même d'y consentir, mais le Roi ayant cette proposition en horreur, & lui ayant fait réponse qu'il n'y pensoit pas d'oser seulement lui en parler, il la cacha à Treville & lui dit que Sa Majesté lui avoit répondu qu'on devoit entendre les choses à demi mot, sans obliger un Roi à faire un commandement comme celui-là; que c'étoit ainsi qu'en avoit usé le Marêchal de Vitry, quand il l'avoit defait du Marêchal d'Ancre; que le Connétable de Luines n'avoit fait que lui dire, qu'il étoit bien assuré qu'on l'obligeroit fort si l'on ôtoit du monde ce Marêchal dont il n'avoit pas lieu d'être content, qu'il n'y avoit répondu ni oui ni non, mais que ç'en avoit été assez pour le Marêchal qui avoit toûjours oui dire, que quand on ne s'opposoit pas formellement à une chose c'étoit y donner un consentement: qu'au reste il savoit assez quel étoit le sentiment du Roi là-dessus, sans vouloir l'obliger, sans une indiscretion nompareille, à ce qu'un sujet ne devoit jamais exiger de son Prince.
Treville ne fut point content du tout de cette réponse, & bien que toutes les mesures fussent déja prises pour faire cet assassinât, il rompit tout d'abord qu'il vit que le Roi ne vouloit point consentir. Cinqmars à qui le Cardinal continuoit toûjours de faire paroître sa méchante volonté, en fut au desespoir, parce qu'il pretendoit que quand il l'auroit ôté une fois du monde, il ne trouverait plus d'obstacle ni à son amour ni à son ambition, ainsi persistant à s'en vouloir défaire à quelque prix que ce fut, il fit faire un poignard pour le tuer lui-même. Il le pendit au pommeau de son épée comme c'étoit la coutume de ce tems-là, ce qui surprit assez toute la Cour, qui savoit que si à la verité cette coutume s'étoit introduite c'étoit plûtôt à l'égard des gens de guerre que des Courtisans. Le Cardinal se défia, il fut averti par quelqu'un de son dessein. Cela l'obligea de se tenir sur ses gardes, & de se trouver le moins qu'il pouroit tête à tête avec lui. Le hazard voulut neanmoins qu'il s'y trouva par deux fois durant le chemin, mais quelque resolution qu'eut pris ce favori, il se trouva si interdit quand il fut question d'executer son coup, qu'il n'eut pas la force de mettre la main au poignard, qu'il n'avoit fait faire néanmoins que pour lui ôter la vie.
La Cour ayant achevé ce voyage à petites journées, le Cardinal qui voyoit que le Roi se laissoit aller aux méchans conseils de son favori, en tomba malade de chagrin. Il fut ainsi obligé de s'arrêter à Narbonne, où croyant mourir, il adjouta à son Testament qu'il avoit fait, il y avoit déja long tems, qu'il avoit quinze cent mille francs au Roi, dont Sa Majesté ne savoit rien; qu'il avoit crû, dès le commencement de son Ministere, être obligé de faire ce petit fonds, pour subvenir à point nommé aux nécessitez de l'Etat; qu'il s'en étoit fort bien trouvé en plusieurs rencontres, & que comme ce n'avoit jamais été dans la veuë d'en faire son profit, mais bien celui de Sa Majesté, il esperoit qu'elle lui en seroit plus obligée que scandalisée. Néanmoins Mr. de Cinqmars qui après n'avoir osé s'en défaire de la maniere qu'il avoit projetté, n'oublioit rien pour le perdre, fit tout ce qu'il put pour rendre cette reserve suspecte. Il montra à Sa Majesté qu'il n'en eut jamais parlé, s'il n'eut cru mourir, & que ce n'étoit que la crainte des jugemens de Dieu qui la lui avoit fait avoüer.
Le Cardinal après avoir eu quelque relâche s'en vint au Camp devant Perpignan, où le Roi s'étoit déja rendu depuis quelques jours. Cette place étoit assiégée avant qu'il y vint, par les Marêchaux de Schomberg & de la Meilleraye. Mais quoi que le premier fut l'ancien, le second avoit presque tout l'honneur de ce qui se passoit. Cela deplaisoit à l'autre qui étoit d'une bien plus grande qualité, & comme il attribuoit cette preference à la parenté, qui étoit entre le marêchal de la Meilleraye & le Cardinal, il se declara secrêtement ennemi de l'un & de l'autre. Ainsi sçachant que Cinqmars n'étoit pas des amis du Cardinal, il entra dans de secrêtes liaisons avec lui.
La venuë du Cardinal changea l'esprit du Roi à son égard. Comme ce Prince, bien loin d'être immuable dans ses sentimens, comme nous voyons aujourd'hui le Roi son fils, avoit cela de mauvais en lui, qu'il se laissoit aller aisément à ceux qu'il voyoit les derniers; sa confiance se ranima tout d'un coup pour son Eminence. Il est vrai que le Marêchal de la Meilleraye, dont le Roi croyoit avoir besoin en cette rencontre, ne servit pas peu à son Eminence, pour la raccommoder avec Sa Majesté. Il lui fit entendre que ce que les ennemis de ce Ministre publioient touchant la reserve dont je viens de parler, étoit honteux seulement à penser, d'un homme qui s'étoit toûjours sacrifié pour les interêts de l'Etat; qu'à plus forte raison, il y avoit de l'insolence à le debiter, puisque cette calomnie se détruisoit d'elle même; que sans cette précaution l'on n'eut pas repris Corbie si aisément que l'on avoit fait, en 1636. ni forcé quelques années auparavant le pas de Suse: que ce secrêt devoit être permis à un Ministre, parce que l'on savoit bien que quand un Prince étoit assuré qu'il y avoit de l'argent dans son trésor, c'étoit le premier qu'il faisoit prendre, sans se mettre en peine bien souvent s'il n'en auroit point affaire à l'avenir.
Le Marêchal qui ne faisoit que de prendre Couilloure, Port de mer sur la Mediterranée à l'extrémité du Roussillon, & qui étoit encore sur le point de faire la même chose de Perpignan, s'étant rendu encore plus persuasif par là, que par toutes les raisons qu'il rapportoit pour prouver son dire; Cinqmars en conçut tant de rage que la tête lui en tourna. Au lieu d'attendre que le Roi changeât encore de sentiment, suivant cette vicissitude ordinaire qui paroissoit dans la plûpart de ses actions, il resolut de faire entrer en France une Armée d'Espagnols. Il savoit qu'ils seroient toûjours prêts à le faire, d'abord qu'ils en seroient requis, par quelque personne en qui ils pussent prendre confiance, ainsi ne s'étant plus attaché qu'à mettre dans son parti des gens aussi mal intentionnées que lui, il fit aprouver sa resolution au Duc d'Orléans, & au Marêchal de Schomberg. Le Duc de Bouillon qui étoit toûjours prêt à brouiller l'Etat, par les raisons que nous avons deduites ci-dessus, entra aussi dans cette conspiration. Au reste n'étant plus question, que de la faire réüssir, Fontrailles, qui étoit des amis de Cinqmars, & à qui il avoit fait part de son secrêt, fit semblant de prendre querelle contre un des principaux Officiers de l'Armée, afin d'avoir sujet de là de passer en Espagne. La chose s'executa de même qu'ils l'avoient resoluë ensemble, Fontrailles ayant non seulement querellé devant bien du monde, celui dont je viens de parler, mais l'ayant encore appellé en duel, il ne sçut pas plûtôt qu'il y avoit ordre de l'arrêter, comme il étoit impossible que cela arrivât autrement, après l'éclat qu'il avoit fait, qu'il s'en allât en Espagne.
Quoi que Cinqmars prit des mesures si honteuses, & qui ne pouvoient manquer de le perdre dans l'esprit de Sa Majesté, il ne laissa pas de ramener auprès d'elle ses complaisances que l'on avoit veu sur le point de s'éteindre bien souvent. Le Roi raluma son amitié pour lui à cette veuë, & comme il savoit que Sa Majesté concevoit aisément du soupçon de peu de chose, il lui fit peur du pouvoir excessif, qui etoit entre les mains de son Eminence. Il lui dit qu'elle étoit maîtresse de la Mer, par l'Admirante qu'elle avoit mise dans sa maison; que sur Terre, elle n'étoit pas moins puissante; que le Marêchal de Bresé son beaufrere pouvoit, quand il voudroit, s'emparer de la Catalogne, dont elle lui avoit fait donner la Vice-Royauté; que l'Armée qui étoit presentement devant Perpignan, obéissoit aussi entierement au Marêchal de la Meilleraye, quoi qu'elle parût avoir encore un autre Chef; que ceux qui commandoient en Flandres étoient pareillement maris de ses nieces, tellement que comme la plûpart des Governeurs de Provinces, étoient encore entre les mains de gens qui lui étoient tout devouez, l'on pouvoit dire qu'il ne tenoit plus qu'à elle de s'emparer de sa Couronne.
Il n'en falloit pas davantage au Roi pour le mettre aux champs; ainsi ayant fait dés le jour même à ce Ministre, le plus méchant visage que l'on sauroit jamais faire, son Eminence en fut d'autant plus étonnée, qu'elle savoit que Sa Majesté étoit bien éloignée de cette dissimulation que l'on voit d'ordinaire dans toutes les Cours. Ce fut encore bien pis les jours suivans, & Cinqmars voyant qu'il en prenoit l'allarme lui fit donner avis sous main, que s'il ne pourvoyoit de bonne heure à sa seureté, il lui en pouroit bien arriver pis que tout ce qu'on lui en pouvoit dire.
Le Cardinal avoit toûjours paru ferme dans les plus fâcheux evenemens, qui étoient arrivez durant son ministere. Du tems de la prise de Corbie, ses ennemis faisant courir le bruit que les Peuples l'accusoient de tous les desordres de l'Etat, & que dès qu'il paroitroit public, ils l'immoleroient à leur ressentiment, il avoit si peu craint ces menaces qu'il étoit monté en carosse tout seul, & s'étoit allé promener par tout Paris. Mais s'il avoit été si hardi cette fois là, ce n'avoit été peut-être que parce qu'il savoit bien que tous ces bruits étoient faux, ou que les Peuples menacent bien souvent des gens en leur absence, devant qui ils tremblent, quand ils se trouvent une fois devant eux. Quoi qu'il en soit ce Ministre considerant qu'il n'en étoit pas de même en cette rencontre, où il avoit affaire à un favori, qui étoit non seulement insolent de sa faveur, mais encore capable de tout entreprendre contre lui, parce qu'il l'accusoit hautement de s'opposer lui seul à son amour & à sa vanité, il fit semblant d'être encore bien plus mal qu'il n'avoit été à Narbonne. Sous ce pretexte il demanda permission au Roi de s'y en retourner, & Sa Majesté le lui ayant accordé; au lieu de s'y arrêter, il passa jusques à Tarascon, parce qu'il ne s'y croyoit pas en seureté. Il avoit resolu même de se retirer plus loin, suivant les avis qu'il recevroit de la Cour, où il avoit encore quelques amis, malgré qu'il y eut fait pieces á bien du monde.
Cinqmars ne le vit pas plûtôt parti que Mr. de Thou Conseiller d'Etat, à qui il avoit dit en secret comme à son ami particulier ce que Fontrailles étoit allé faire en Espagne, lui remontra qu'il s'étoit un peu trop pressé, qu'il lui conseilloit maintenant qu'il avoit donné la chasse à son ennemi de se contenter de ce Triomphe, sans persister dans un engagement qui le rendroit criminel auprès de Sa Majesté, si elle venoit jamais à le savoir; qu'il devoit faire revenir Fontrailles tout le plûtôt qu'il lui seroit possible, & lui mander de trouver un pretexte de rompre tout ce qu'il avoit ébauché. Cinqmars lui répondit que les choses étoient trop avancées presentement pour en venir là, que les Espagnols étoient gens à abuser de son secret, s'ils voyoient qu'il voulut se moquer d'eux. Il se servit même de ce terme (pour lui montrer qu'il n'en étoit plus le maître) que puis que le vin étoit tiré il le faloit boire; qu'aussi-bien le Roi vouloit tantôt une chose & tantôt une autre, de sorte qu'il n'y avoit nul fonds à faire sur la disposition presente de son esprit. Mr. de Thou ne put repliquer, voyant qu'il ne le payoit que de méchantes raisons, ou plûtôt d'une obstination qui le menaçoit si visiblement de sa perte. Il lui dit pourtant tout ce qu'il crut lui devoir dire là-dessus, mais cela n'ayant fait aucune impression sur lui, il laissa aller les choses selon leur courant, voyant qu'il ne pouvoit l'empêcher.
Le Cardinal ne fut pas plûtôt arrivé à Tarascon que ses amis lui manderent que Cinqmars continuoit toûjours de le perdre dans l'esprit de Sa Majesté, qu'ils en faisoient des railleries continuelles ensemble, & que si cela venoit à durer ils ne savoient pas ce qui en arriveroit: qu'en effet on parloit déja de lui faire rendre compte de tous les deniers qui avoient été levez sous son ministere; qu'on l'accusoit hautement d'en avoir converti une partie à son profit particulier; qu'on faisoit, à propos de cela, sonner bien haut la depense qu'il avoit faite à Richelieu, à Ruel & au Palais Cardinal; qu'on disoit même que Sa Majesté ne lui devoit pas être bien obligée du don qu'elle lui faisoit de ce Palais par son Testament, parce que c'étoit plûtôt une restitution, qu'un don.
Le Cardinal fut allarmé à ces nouvelles. Il les regarda comme les avant-coureurs de quelque disgrace qui ne pouvoit être que très-grande à son égard, parce que quand les Ministres viennent à tomber une fois ils ne tombent jamais que de bien haut. Néanmoins comme il trouvoit des ressources dans son esprit que tous les autres ne trouvoient pas, il le banda tellement qu'il vit quelque jour à pouvoir reveiller le besoin que Sa Majesté avoit toûjours eu de lui, quand il s'étoit presenté quelque affaire épineuse. Comme les ennemis étoient forts en Flandres, & que le Comte de Harcourt, & le Marêchal de Grammont, qui y commandoient chacun une armée separée l'une de l'autre, n'y étoient que sur la défensive, il manda à ce dernier de faire quelque fausse demarche dont il ne se pût retirer, que par une fuite honteuse. Il n'osa en demander autant à l'autre, parce que le soin de sa reputation qu'il avoit élevée au plus haut point par un nombre infini de grandes actions, le touchoit de plus près que le desir qu'il pouvoit avoir de lui plaire. Le Marêchal qui n'avoit pas tant de choses à ménager ne se montra pas si scrupuleux, il fit le pas que son Eminence vouloit qu'il fit, & les ennemis l'ayant chargé en même-tems, il prit si fort à tâche de se sauver que cette journée fut nommée la journée des éperons, autrement la défaite de Honrecourt.
Le Roi n'eut pas plûtôt avis de cet accident qu'il n'eut plus d'envie de rire avec Cinqmars. Il regretta l'éloignement du Cardinal, dont il trouvoit que les conseils lui étoient absolument necessaires dans une rencontre comme celle-là. Il lui envoya même couriers sur couriers pour le faire revenir, lui mandant qu'il eut à pourvoir à la seureté de la Frontiere qui alloit être exposée au ravage des Espagnols, maintenant qu'ils ne trouveroient plus d'Armée pour leur faire tête. Le Cardinal ravi d'avoir si bien reüssi dans son dessein, ne partit ni à l'arrivée du premier Courier ni même à celle du second. Il voulut que le mal devint encore plus pressant avant que d'y apporter remede. Il laissa faire aux ennemis une partie de ce que l'on a accoutumé de faire quand on a remporté une grande Victoire. Le Roi qui se voyoit à plus de deux cent lieuës delà, & qui s'en étoit toûjours réposé sur lui de bien des choses, se trouvant encore plus incapable qu'auparavant d'y mettre ordre, lui envoya de nouveaux couriers par lui commander de hâter son depart. Il ne s'en pressa pas plus qu'auparavant, & ayant continué de faire le malade, il manda au Roi qu'il étoit dans un si pitoyable état qu'il lui étoit impossible de lui obeïr, sans se mettre en danger de mourir en chemin. Le chagrin qu'il avoit eu depuis quelque tems l'avoit si fort changé qu'il pouvoit faire accroire aisément ce qu'il lui plairoit de dire de sa maladie, outre que pour en dire la verité il avoit des hemorroïdes qui le desoloient depuis quelque-tems.
Le Roi fut sur le point de partir tout aussi-tôt pour l'aller trouver, & il l'eut fait indubitablement si ce n'est que Cinqmars qui vouloit empêcher à quelque prix que ce fut qu'il ne le vit point lui dit, que s'il s'éloignoit du Camp tant soi peu, les affaires du siege, au lieu de bien aller seroient bien-tôt dans un étrange desordre. On lui dit à propos de cela que la jalousie qui regnoit entre le Marêchal de Schomberg, & le Marêchal de Meilleraie causeroit bientôt d'étranges revolutions; qu'il n'y avoit que sa presence seule qui le put empêcher, tellement que la Conquête ou la perte de cette place ne dépendoit que de la resolution qu'elle prendroit en cette occasion; que le Marêchal de la Meilleraie étoit haï terriblement de toutes les troupes, à cause de la vanité insupportable; qu'il avoit tous les jours des demêlez avec les principaux Officiers, si-bien que quand ce ne seroit que pour lui faire perdre la gloire qu'il pretendoit se donner de la prise de cette Ville, ils ne se soucieroient guéres d'y faire leur devoir.
Ce discours qui étoit fondé sur l'apparence, parce qu'effectivement le Marêchal s'en faisoit beaucoup accroire, mit le Roi dans une étrange perplexité. Cependant dans le tems qu'il croyoit tout perdu, le Cardinal eut avis de ce que Fontrailles qui étoit revenu d'Espagne y avoit été faire. Cet avis lui vint d'Italie où étoit le Duc de Bouillon, à qui Sa Majesté avoit donné le commandement de ses armées en ce païs-là. On croit qu'il lui fut donné par un domestique de ce Duc qui étoit son Pensionnaire, & à qui son maître se confioit entierement, parce qu'il le croyoit bien éloigné de lui être infidèle. D'abord que le Cardinal l'eut reçû avec une copie du traité qui lui fut envoyée en même-tems, afin qu'il ne doutat point qu'il ne contint verité, il partit de Tarascon pour aller trouver le Roi. Mr. de Chavigny Secretaire d'Etat, que Cinqmars n'avoit jamais pû gaigner, donna avis à Sa Majesté de sa venuë. Il en avoit été averti lui-même par un Courier exprès, & qu'il apportoit avec lui dequoi confondre ses ennemis. Chavigny qui étoit des bons amis de Mr. de Fabert le lui dit en confidence, & celui-ci qui l'étoit du Marêchal de Schomberg lui en fit part, afin qu'il renonçât de bonne heure à l'amitié d'un homme qu'il croyoit perdu. Il savoit le particulier qu'il avoit depuis quelque tems avec Mr. de Cinqmars, & il ne doutoit pas que son avis ne lui dut être agréable, parce qu'il avoit encore assez de tems pour en profiter.
Le Marêchal fut bien surpris quand il entendit parler de la sorte Fabert, qui étoit un homme sincere & incapable d'en donner à garder à personne. Il envoya chercher un moment après Fontrailles, pour lui dire ce qu'il venoit d'apprendre. Fontrailles lui répondit que ce qu'il lui disoit-là ne le surprenoit point, & qu'il avoit déja soupçonné qu'il y avoit quelque chose de conséquence sur le tapis, parce que depuis quelques jours, le Roi ne faisoit plus si bonne mine à Cinqmars, qu'il avoit accoutumé de lui faire. Il disoit vrai, mais sans que la nouvelle que le Marêchal venoit de lui apprendre en fut cause: Tout le chagrin de Sa Majesté ne venoit que de la défaite du Maréchal de Grammont. Cependant, comme tout fait peur quand on se sent coupable, il n'en falut pas davantage à l'un & à l'autre pour leur faire prendre leur parti. Le Marêchal, sous pretexte d'être malade, quitta l'armée pour voir de loin sur qui l'orage dont on étoit menacé viendroit à fondre; Fontrailles en fit tout autant, après avoir tâché de persuader à Cinqmars de ne pas attendre la foudre.
Le Cardinal étant arrivé devant Perpignan n'eut pas plûtôt instruit le Roi de ce qu'il avoit découvert, que Sa Majesté fit arrêter Cinqmars. On envoya ordre aussi en même-tems d'arrêter Mr. de Bouillon. Mr. de Couvonges que le Comte du Plessis, qui commandoit en ce païs-là les troupes du Roi, avoit chargé de cet ordre, l'executa fort adroitement. Mr. de Thou fut arrêté, & celui-ci ayant été conduit à Lion avec Mr. de Cinqmars, leur procès leur fut fait & parfait. Ils furent condamnez tout deux à perdre la tête, celui-ci pour avoir voulu faire entrer les ennemis dans le Royaume, celui là pour en avoir eu connoissance & ne l'avoir pas revelé. Pour ce qui est de Mr. de Bouillon on parloit bien de lui faire la même chose, mais comme il avoit dequoi racheter sa vie, il en fut quitte pour donner sa place de Sedan. Fabert qui faisoit sa Cour au Cardinal depuis plusieurs années, fut pourvû de ce Gouvernement que plusieurs Officiers plus considérables que lui demandoient. Le Cardinal ne survecut guéres à ce triomphe: les Hemorroïdes continuant toûjours de lui faire mille ravages, il ne pût plus n'y s'asseoir ni même durer dans une même situation. Ainsi il fut obligé de se faire rapporter du Roussillon par des Suisses qui le portoient sur leurs épaules. Dans tous les lieux où il logea on l'entra par les fenêtres qu'on élargissoit à proportion du besoin que l'on en avoit, afin de l'y faire passer plus commodément. On l'amena ainsi jusques à Rouanne, où on le mit jusques à Briare dans un batteau; de Briare les Suisses recommencerent à le porter comme ils avoient fait auparavant, & étant arrivé de cette maniere à son Palais, il y mourut deux mois & vingt deux jours après avoir fait mourir Cinqmars & de Thou.
Perpignan se rendit au Marêchal de la Meilleraie que le Roi ne faisoit encore que d'arriver à Paris, & il prit Salée ensuite, pendant que nôtre Régiment s'en revint à la Cour. Je vis pour la premiere fois, lors que j'étois encore devant Perpignan, le Cardinal Mazarin à qui le Roi avoit Procuré la pourpre deux ans auparavant, mais qui n'en reçût la Barethe que lors que nous étions encore à ce siege. Sa fortune a été si prodigieuse qu'il y a quantité de Souverains dont les richesses n'ont jamais approché des siennes; aussi n'y a-t-il jamais eu d'homme qui se soit prevalu comme lui du poste où il fut bientôt placé. Il y a cependant lieu de s'étonner comment il put resister au grand nombre d'ennemis & de jaloux qu'il se fit bientôt par sa haute conduite; mais ce qu'il y a encore de plus étonnant ce me semble, c'est qu'un Peuple qui a toûjours aimé la liberté autant que le nôtre, ait jamais pû souffrir de se voir la proye de son avarice. Le Roi l'avoit mis de son Conseil après quelques services qu'il avoit rendus en Italie; & comme il avoit l'esprit souple, le Cardinal de Richelieu à qui il avoit grand soin de faire sa Cour, l'employa bientôt dans des affaires de grande importance. Le Roi le chargea d'aller prendre possession de la Ville de Sedan, & y ayant installé Fabert il s'en revint en Cour où la mort de ce premier Ministre arriva bientôt après.
L'on crut, d'abord qu'il fut mort, que comme le Roi ne l'avoit jamais guéres aimé, sa famille ne seroit pas long-tems dans le lustre où il l'avoit mise. Mais Sa Majesté qui prevoyoit que si elle faisoit un coup comme celui là, ce seroit témoigner trop ouvertement, comme on l'avoit dit souvent dans le monde, que ce Ministre l'avoit toûjours tenuë en tutelle, & qu'il n'y avoit que sa mort qui l'en eut fait sortir, elle l'y maintint non-seulement, mais lui accorda encore de nouveaux honneurs. Elle fit recevoir au Parlement le fils du Marêchal de Bresé Duc & Pair, ce qui ne plut point du tout à la Reine, qui ayant toûjours été maltraitée durant son ministere, esperoit que maintenant que son Eminence avoit les yeux fermez Sa Majesté la vengeroit elle-même de tout ce qu'elle lui avoit fait. Elle le croyait d'autant plus, qu'il sembloit qu'en la vengeant elle se vengeroit elle-même en même tems de quantité de choses, où l'on pouvoit dire qu'il avoit manqué de respect envers elle, comme dans les rencontres dont j'ai parlé ci-devant.
Cependant quoi que le Roi usât de cette Politique à cet égard, cela ne l'empêcha pas de mettre en liberté quantité de Prisonniers que ce Ministre avoit fait arrêter sous divers pretextes. Il y en avoit quelques-uns entr'autres comme le Marêchal de Bassompiere & le Comte de Carmain qui étoient renfermez à la Bastille depuis dix ans, & à qui l'on n'eut jamais fait voir le jour, si le Cardinal eut toûjours vécu; mais bien que Sa Majesté ne le fit que pour rejetter sur lui la cause de leur prison, & se disculper par là de la haine publique, il arriva qu'en voulant acquerir la réputation d'un Prince rempli de bonté, puis qu'il rendoit la liberté à des malheureux, qui ne l'avoient perduë que parce qu'ils avoient osé déplaire à ce Ministre, elle acheva de persuader à tout le monde, comme on le croyoit déja tout aussi-bien, qu'elle n'avoit jamais eu la force de gouverner son état par elle-même. En effet elle n'eut jamais souffert qu'on leur eut fait cette violence si elle se fut montrée maîtresse comme elle devoit l'être. C'est ce que tous ses bons sujets, qui avoient beaucoup souffert sous ce Cardinal desiroient qu'elle fit, mais à quoi ils ne purent jamais parvenir tant qu'elle vécut. Ce qu'il y a d'assez extraordinaire en cela, c'est que ce Ministre avoit joint souvent la raillerie à la violence envers ceux qu'il prenoit à tâche d'opprimer. Madame de St. Luc qui étoit soeur du Marêchal de Bassompiere l'étant allé voir plusieurs fois pour le prier de vouloir addoucir les peines de son frere, il avoit feint, comme il y avoit bien à dire qu'elle n'eut autant d'esprit que lui, d'être le premier à y entrer: ainsi en lui parlant là dessus il lui avoit demandé, comme elle lui disoit qu'il étoit malade, si ce n'étoit point qu'il s'ennuyât. C'étoit une plaisante demande à faire d'un homme qui étoit renfermé depuis dix ans entre quatre murailles, & sur tout d'un homme qui avoit été autant du monde que l'avoit été ce Marêchal: aussi Mr. de S. Luc, & tous ceux que prenoient part dans le malheur de ce prisonnier ne voulurent plus qu'elle retournât voir son Eminence, trouvant qu'il y avoit tout autant de peine, & même peut-être d'avantage, à souffrir cette insulte que la violence qu'il faisoit au Marêchal.
D'abord que je fus de retour à Paris la cabaretiere mit en usage toute sorte d'industrie pour me voir malgré son mari, elle me donna divers rendez-vous, tantôt chez une de ses amies tantôt chez une autre &c.
Ce pauvre jaloux avoit toûjours toute aussi méchante opinion que jamais de sa femme, & comme le parti qu'ils avoient pris l'un & l'autre de ne plus coucher ensemble mettoit encore une plus grande aversion entr'eux, il ne songea qu'à la surprendre en flagrant delit, afin d'avoir lieu de la faire raser & de la mettre dans un couvent. C'est pourquoi il fit semblant que son Commerce l'appelloit en Bourgogne. Et prepara toutes choses comme s'il eût eu effectivement envie d'y aller: ainsi pendant que nous croyons qu'il alloit partir, il ne songeoit qu'à demeurer à Paris, afin d'observer lui même toutes nos demarches. Il fit cependant tout ce qu'il devoit faire, afin de nous mieux tromper. Il graissa ses bottes, accommoda sa valise, s'acheta un cheval & fit parti avec trois ou quatre Marchans de vin pour faire leur Voyage ensemble de Compagnie. Sa femme qui fut temoin de tout cela, me le dit dans un rendez-vous que j'eus avec elle.
Nous n'étions encore alors qu'au commencement du mois d'Octobre, & la saison avoit été si chaude cette année là, que toutes les vendanges étoient déja faites. Par tout l'Automne étoit même toute aussi-belle que l'Eté l'avoit pu être, de sorte que je me souviens encore comme si ce n'étoit qu'aujourd'hui que le jour que le cabaretier fit semblant de partir il avoit fait ce jour là une si grande chaleur qu'à peine en avoit-il fait d'avantage à la S. Jean. Les soirées qui commencent d'ordinaire à être fraisches en ce tems là, ne l'étoient pas même encore devenuës, & on le va bien voir par ce que je vais dire tout presentement. Il faisoit d'ailleurs ce soir là un grand clair de l'une, & encore il sembloit que l'on fut en été, tant il y avoit de monde à toutes les promenades. Quoi qu'il en soit, comme les ténébres sont plus commodes aux amans que la lumiere, ce grand clair de lune ne m'eut point accommodé du tout, si j'eusse cru devoir apprehender quelque chose; mais étant hors de toute inquiétude là dessus je m'en fus sur le soir chez une confidente de ma maîtresse où je devois trouver la clef de sa chambre, afin que j'y pusse entrer devant qu'elle vint à s'y retirer. Cette confidente l'étoit allée voit une heure auparavant, & m'ayant fait souper avec elle, comme elles en étoient convenuës ensemble, je partis sur les neuf heures de sa maison pour m'acheminer à mon rendez-vous.
Le mari faisoit le guet de l'autre côté de la ruë, tout vis-à-vis de sa porte. Il avoit le nez enveloppé dans un manteau d'écarlatte qu'il avoit acheté tout exprés à la fripperie pour se mieux déguiser. Il l'apperçus bien, quoi qu'il fut sur le pas d'une porte; mais comme je le croyois déja à plus de dix lieuës de là & que ce manteau le defiguroit encore si bien qu'il eut fallu être sorcier pour le reconnoître, il ne me vint pas seulement dans la pensée que ce fut lui. J'entrai donc dans l'allée de son logis, tout en sa presence, & comme il me reconnut mieux que je ne le reconnoissois, il fut ravi de se voir si près du tems qu'il attendoit de se pouvoir venger de sa femme & de moy; car il avoit resolu de me faire une méchant parti au hasard de tout ce qui lui en pourroit arriver. Il pretendoit, m'estropier tout du moins s'il ne me tuoit pas, & c'est ce que je sçu depuis de son garçon même qui lui avoit promis de lui prêter main forte pour l'exécution de son dessein.
D'abord que je fus entré dans ce logis je montai le plus doucement qu'il me fut possible à la chambre où j'avois rendez-vous; elle étoit au second étage, parce que cet homme avoit laissé la premiere pour les escots de consequence, qui lui pouvoient venir: elle étoit même assez parée d'ordinaire; mais ne voulant pas que la justice pût mordre sur lui quand il auroit fait le coup qu'il pretendoit, il l'avoit fait démeubler la veille, sans que personne le sçut que son garçon. Il en avoit fait porter les meubles chez un cousin de ce garçon qui étoit un de ses locataires, & qu'ils avoient mis tous deux de leur secret.
J'ouvris la porte de la chambre où je devois entrer, tout aussi doucement que j'étois monté le degré. Je la refermai sur moi tout de même, & me tins tout auprès sans bouger de ma place, tant, de peur de faire du bruit & que l'on ne m'entendit au dessous, que pour entendre moi même quand la cabaretiere monteroit. J'étois convenu avec elle de lui ouvrir cette porte d'abord qu'elle grateroit, & il falloit que je fusse ainsi tout auprès pour ne pas prendre pour elle des gens qui pouroient y venir, si je manquois à y prendre garde. Le tems me dura assez long tems devant que de l'entendre monter, parce que quoi qu'il fut déja tard, quand j'étois arrivé elle vouloit voir retirer tous ses gens devant que de s'aller coucher. Son mari avoit averti son garçon de mon arrivée, sans qu'elle eut pû s'en deffier, ce garçon étoit allé sous pretexte de quelque necessité dans l'allée du logis, où le Maître étoit convenu qu'il iroit lui même le trouver pour lui dire à l'oreille, ce qu'il auroit découvert. Cela s'étoit exécuté tout de même qu'ils l'avoient concerté ensemble. Le garçon ayant paru sur la porte, le Maître lui étoit venu dire de se tenir prêt & que la bête étoit dans les toilles. C'étoit ainsi qu'il m'avoit nommé à lui, & il croyoit sans doute ma mort toute aussi proche que celle d'un pauvre sanglier ou de quelque autre animal qu'on y fait donner. Quoi qu'il en soit la femme s'étant retirée après avoir vu passer tous ses gens où ils avoient coutume de s'aller reposer, elle vint à la porte de la chambre où elle n'eut pas plûtôt gratté, qu'elle lui fut ouverte. Nous nous mimes au lit un moment après, & il n'y avoit pas une demie heure que nous y étions que le garçon fut ouvrir la porte de la ruë à son Maître. Il s'étoit muni d'un pistolet & d'un poignard pour ne me pas marchander.
Nous étions bien éloignez sa femme & moi de songer à ce qui s'alloit passer, & nous ne pensions uniquement qu'à nous donner du bon tems, quand ce mari qui étoit monté tout doucement avec son garçon voulut ouvrir nôtre porte avec une double clef qu'il avoit fait faire; nous fumes bien surpris elle & moi quand nous entendîmes ce manége; mais comme par bonheur j'en avois fermé le verrouil, j'eus le tems de prendre le parti que me conseilloit la prudence, car je me doutai aussi-tôt de ce que c'étoit, ce qui fut cause que je ne fus pas long-tems à prendre mon parti. Mais comme je voulois m'habiller & me jetter dans la Cour d'un Rotisseur qui étoit sous les fenêtres d'un cabinet à côté de la Chambre, je me trouvai tellement pressé que je n'eus pas le tems de mettre seulement, ni mon justaucorps ni mon haut de chemise. Le cabaretier qui étoit homme de precaution aussi-bien que moi, avoit apporté avec lui une barre de fer pour casser la porte en cas qu'elle lui fit la moindre resistance, & comme cette porte n'étoit pas trop bonne, il l'eut bientôt fenduë en deux. Je fus sage: dès le premier coup qu'il y donna, j'ouvris la fenêtre de ce cabinet, & m'étant jetté du haut en bas, dans la Cour dont je viens de parler, je fus tomber sur une vingtaine de garçons rotisseurs qui étoient assis les uns auprès des autres. Ils profitoient du beau clair de Lune qu'il faisoit pour piquer leur viande, & ne songeoint guéres à moi. Comme j'etois nud en chemise, je laisse à penser combien ils furent surpris me voyant en cet équipage: j'en étois connu, parce que depuis le gain des quatre-vingt pistoles que j'avois fait, j'avois toûjours continué à carabiner dans l'antichambre du Roi, & n'y avois pas été trop malheureux; ainsi comme cet argent qui ne me coutoit rien ne me coutoit guéres aussi à depenser, j'en avois fait grand chere, & bon feu, de sorte que les rotisseurs & les cabaretiers s'en étoient ressentis aussi-bien que les plumassiers, les Marchands d'étoffes & les Marchands de ruban. Or tandis qu'il m'avoit été permis de voir ma maîtresse chez elle, ce rotisseur avoit toûjours eu ma pratique, & même je ne la lui avois pas encore ôtée depuis, parce qu'il me sembloit qu'il avoit de meilleure viande que les autres.
Ces garçons qui avoient ouï parler de mon intrigue avec la femme de leur voisin, parce qu'après l'éclat qu'il avoit fait, il étoit impossible qu'ils n'en sçussent quelque chose, se douterent bien alors de ce qui m'étoit arrivé. Leur maître & leur maîtresse qui ne l'aimoient point, parce qu'il étoit extrémement avare, & peu traitable avec ceux à qui il avoit affaire, me donnerent en même-tems des souliers avec un manteau & un chapeau. Ils m'eussent bien donné l'habit tout complet, si j'eusse eu le tems de l'endosser, mais comme ils craignoient que le jaloux ne me vint chercher chez-eux quand il verroit que je ne me pourois être sauvé autre part, ils me conseillerent de gagner païs, sans perdre un moment de tems. Je crus que leur Conseil n'étoit pas mauvais, & l'ayant suivi à l'heure même, je m'en fus chez le même Commissaire qui l'avoit emmené en prison, lors qu'il m'avoit fait sa premiere incartade. Je me donnai bien de garde étant arrivé chez lui de lui conter mon affaire, comme elle étoit, il n'y eut pas eu pour moi le mot pour rire; Car s'il est vrai qu'il n'y ait point de Ville au monde où il se fasse tant de cocus impunément qu'il s'en fait à Paris, il ne laisse pas d'être constant que cet abus se punit dans de certains cas, comme étoit le mien; du moins s'il ne m'en fut pas arrivé grand mal, toûjours est-il certain que ma maîtresse dont j'étois bien aise d'épargner la réputation & le repos, n'en eut pas été quitte à si bon marché.
Ayant donc eu l'esprit assez present pour lui conter un mensonge au lieu de la verité, je lui dis que m'étant engagé au jeu toute l'après dînée, & y ayant demeuré jusques à dix heures du soir, la faim m'avoit tellement pressé au sortir de là, que j'avois demandé qu'on m'appretât quelque chose dans le premier cabaret que j'avois trouvé en mon chemin; mais que l'heure induë qu'il étoit ayant été cause qu'on m'y avoit refusé, j'avois cru que si j'allois en païs de connoissance, on y auroit plus de charité pour moi; que dans cette esperance j'étois allé chez le cabaretier en question, qui m'avoit assez bien reçû en apparence; qu'il m'avoit fait monter dans une petite chambre à côté de la sienne, où il m'avoit dit qu'il m'alloit faire apporter à manger; qu'un moment après, il y étoit venu lui-même comme faisant semblant de vouloir s'aller coucher; qu'il m'avoit dit d'entrer dans sa chambre, en attendant que mon souper fut prêt, que je l'avois fait sans penser aucunement à ce qui m'alloit arriver; mais qu'un moment après au lieu de me voir apporter à manger, il étoit entré dans cette chambre accompagné de ses deux garçons & de deux Bretteurs que je ne connoissois point; qu'ils s'étoient jettez tous cinq sur moi, & qu'après m'avoir dépouillé nud comme la main à la reserve de ma chemise, le cabaretier m'avoit dit de me recommander à Dieu, parce qu'il alloit me poignarder dans un moment; que j'avois été bien surpris à un compliment si terrible; mais qu'ayant été si heureux que de conserver le jugement, quoi qu'il y ait bien des rencontres où on le perd, qui néanmoins à beaucoup près ne sont pas aussi embarrassantes que celle là, je l'avois prié que je me pusse retirer, en quelque coin, pour y faire ma priere, qu'il me l'avoit permis, & qu'étant entré dans le cabinet où je savois qu'il y avoit une fenêtre sur la Cour d'un Rotisseur, je m'y étois jetté, aimant mieux m'exposer à me rompre le cou que d'être poignardé si miserablement; que graces à Dieu, je ne m'étois pas fait grand mal; que le Rotisseur & sa femme m'avoient donné le manteau, le chapeau & les souliers qu'il me voyoit; qu'au surplus je ne pouvois dire, pourquoi le cabaretier m'avoit voulu ainsi assassiner, si ce n'est que je lui avois conté que j'avois gagné la veille soixante Louis dans l'Antichambre du Roi, & que je les lui avoit montrez dans ma bourse.
Le Commissaire, qui savoit le sujet que ce mari avoit de ne me pas vouloir de bien, ne crut tout ce qui je lui disois que par benefice d'inventaire. Il crut bien plûtôt que ce qui avoit pensé m'arriver venoit de sa jalousie; de sorte que j'eus beau lui repêter qu'il avoit voulu sans doute me voler mon argent, je ne fis pas grand impression sur son esprit. Il étoit vrai, comme je venois de le dire, que j'avois gagné soixante loüis la veille, mais il n'étoit point vrai ni que je les lui eusse montrez, ni que je les eusse dans ma bourse, je les avois laissez au logis avec le reste de mon argent, à cause de la quantité de voleurs qui regnoient alors à Paris: comme impunément le Lieutenant criminel les protegeoit, moyennant une certaine retribution qu'il recevoit d'eux à ce qu'on pretendoit, je ne sais pas si l'on disoit vrai ou non, & tout ce que je sais, c'est que du moment que les boutiques étoient fermées, il ne faisoit pas seur de mettre son nez dans les ruës. Il n'y avoit encore ni Lieutenant de Police ni guet, & ceux qui devoient avoir soin de veiller à la seureté publique, étoient accusez aussi-bien que le Lieutenant criminel d'avoir part aux vols qui s'y faisoient, moyennant qu'ils fissent semblant de ne pas savoir qui les faisoit. Le bel ordre que l'on voit aujourd'hui n'est dû qu'aux soins paternels du Roi envers son Peuple, & à la vigilance d'un grand Ministre qui en a été haï mortellement jusques à present, quoi que si l'on examine bien sa conduite, l'on verra qu'il n'y en a guéres eu dans le Royaume qui ait travaillé aussi utilement qu'il a fait à sa grandeur. C'est à lui que nous devons l'établissement de quantité de Manufactures ausquelles on n'avoit jamais pensé auparavant. Le bon ordre qu'il y a aujourd'hui dans les Finances, la Puissance de la Marine, & mille autres belles choses qui seroient trop longues à specifier sont aussi les effets de son grand genie.
Mais sans m'arrêter à cela, dont il ne s'agit pas ici, & dont aussi je n'ai parlé que par occasion, & parce que la force de la verité m'y à contraint, je dirai que le Commissaire ne fut pas faché de la plainte que je venois de lui rendre. Il avoit trouvé de la brutalité dans le cabaretier, lors qu'il avoit eu affaire à lui, & ne croyant pas qu'il en eut été assez puni, à cause de la protection que nous avions fait trouver Athos & moi, sans qu'il en sçut rien, auprès de Mr. de Treville, il eut bien voulu qu'il n'en eut pas été quitte cette fois là à si bon marché qu'il l'avoit été l'autre. J'eus permission d'informer contre lui, & n'ayant point d'autres témoins à produire que les garçons rotisseurs que j'avois pensé abimer en tombant sur eux, le Commissaire reçût leur deposition. Ils lui dirent qu'il falloit que j'eusse été bien pressé pour me jetter, comme j'avois fait, d'un second étage en bas; qu'il y avoit deux de leurs camarades qui en étoient blessés, parce que c'étoit sur eux que j'étois tombé principalement, qu'ainsi ils le requeroient qu'ils eussent part aux dommages & intérêts qu'il pouroit y avoir contre le cabaretier.
Je ne sais si leurs dépositions meritoient qu'on decretât contre lui, j'en doute même beaucoup. Cependant soit que le Commissaire fit là un tour de son metier, ou que l'argent que je prodiguois pour n'avoir pas le dementi de cette affaire fit un bon effet auprès du Lieutenant Criminel, j'eus de lui tout ce que je pouvois desirer. Il m'accorda un decret, & l'ayant fait executer dès le jour même, je fis loger mon homme dans la prison du grand Chatelet. Il fut bien étonné quand il se vit là, & ne se pouvant empêcher d'accuser d'injustice celui qui avoit decreté contre lui, cela ne fut pas plûtôt rapporté à ce juge, qu'il le fit mettre dans un cachot. On ne l'y laissa parler à personne, & les guichetiers l'ayant maltraité d'ailleurs par son ordre, il commença à connoitre qu'il eut mieux fait de souffrir d'être cocu sans rien dire, que d'être exposé à tant de peines & d'affronts pour s'en être voulu plaindre.
Sa femme ne fut point fachée du tout de sa méchante fortune, parce que sans cela il pretendoit bien la faire raser. Il l'avoit déja enfermée dans sa chambre, où il contoit de ne la nourir que de pain & d'eau, en attendant qu'il obtint un arrêt tel qu'il lui en falloit un, pour la loger ou aux Magdelonettes ou dans quelque autre maison semblable; mais elle ne vit pas plûtôt que les Archers l'avoient non-seulement emmené en prison, mais qu'ils y avoient encore emmené son garçon, qu'elle changea bien de langage. Elle s'étoit jettée d'abord à genoux devant lui, parce qu'elle voyoit qu'il l'avoit prise en flagrant delit, mais se doutant bien, parce qui venoit d'arriver, que j'avois été au conseil quelque part, & que l'on avoit si-bien tourné l'affaire que tout cocu qu'il étoit il avoit encore la mine d'être battu, elle rendit sa plainte de son côté contre lui. Il est vrai qu'elle ne le fit que parce que je lui fis dire, ce qu'elle devoit faire si elle vouloit sauver sa réputation. Sa plainte fut assez conforme à la mienne, si ce n'est que je ne voulus pas qu'elle accusât son mari de m'avoir voulu voler. Je trouvois que cela ne conviendroit guéres à une femme, & qu'il valloit mieux le laisser deviner aux autres, que de le dire elle-même; mais à cela près elle fit assez entendre qu'il avoit en dessein de me maltraiter, & que c'étoit là le souper qu'il me preparoit, au lieu de celui que je lui avois demandé en entrant chez-lui. Elle l'accusa aussi de n'avoir fait tout cela, que par jalousie, & par une suitte de cette malheureuse passion qui l'avoit déja fait mettre une fois prisonnier. Cette femme n'eut pas plûtôt la liberté qu'elle fut bien surprise de voir sa premiere chambre demeublée. Nous découvrîmes à force de nous en informer que c'étoit lui qui l'avoit fait, & même le lieu où il avoit fait mettre ces meubles. Nous fortifiâmes nôtre affaire par là, & en ayant tiré des inductions qu'il avoit premedité son coup, & qu'il savoit bien qu'il faisoit mal, puis qu'il avoit ainsi cherché à mettre ses meubles à couvert, je fis dire sous main à ses deux garçons, qu'il y alloit de la corde pour eux s'ils ne trouvoient moyen de se sauver. Il y en avoit un qui étoit plus coupable que l'autre, puis qu'il étoit venu avec lui pour lui prêter main forte; mais quoi que son camarade fut non-seulement innocent, mais qu'il ne sçut pas même pourquoi on l'avoit emprisonné, il ne laissa pas de trembler. Il eut peur particulierement quand on lui eut appris qu'il étoit accusé du recellement de ces meubles, & de m'avoir voulu voler. Il savoit qu'il se faisoit bien des injustices à Paris, & que l'on n'y condamnoit pas moins d'innocens que l'on y sauvoient de coupables. Quoi qu'il en soit l'autre qui trouvoit sa conscience un peu plus chargée ayant été le premier à lui conseiller de se sauver avec lui, il lui fit voir que cela ne leur seroit pas impossible, s'ils ôtoient quelques pierres qui les empêchoient de se jetter dans la ruë, à côté de laquelle, ils avoient été mis. Ils y travaillerent de concert, & les ayant ôtées adroitement ils passerent par le trou & s'y sauverent eux & toute leur chambre. Ils firent ce coup là pendant une nuit, qui leur parut d'autant plus favorable qu'elle étoit plus obscure. Il y eut un prisonnier cependant qui en se sauvant se cassa une jambe, tellement qu'ayant été repris, il accusa les deux garçons cabaretiers d'avoir excité les autres à faire ce trou.
Cela fit encore beaucoup de tort à leur maître. Il n'y eut plus personne qui ne le soupçonnàt d'être coupable, & comme il craignoit que son innocence ne succombât sous l'artifice, il écrivit une Lettre au beau Frere de Mr. de Treville à qui il exposoit son malheur. Ce Magistrat qui étoit homme de bien fut frapé de cette Lettre; aussi étoit-elle tout à fait touchante, d'autant plus qu'il y reconnoissoit un certain air de sincerité qui ne régne jamais parmi le mensonge. Il la montra à Mr. de Treville à qui il dit, que comme il auroit plus de pouvoir que lui sur mon esprit, quand ce ne seroit qu'à cause que j'étois de son païs, il lui conseilloit d'empêcher que je ne misse d'avantage de divorce dans ce ménage; qu'ainsi si je me montrais rebelle à ses remontrances, il eut à me menacer d'y employer l'authorité pour me renvoyer chez mon Pere. Mr. de Treville qui avoit beaucoup de defference pour lui, lui promit aussi-tôt de faire tout ce qu'il voudroit. Il envoya dire en même tems à Athos de m'amener chez lui le lendemain matin à son lever. J'y fus, sans savoir ce qu'il me vouloit, ni même sans m'en douter aucunement. Mr. de Treville n'étoit pas encore tout à fait habillé quand j'y arrivai, mais ayant achevé de l'être dans un moment, il me dit de passer avec lui dans son cabinet, & qu'il avoit à m'entretenir de quelque chose.
Quand nous y fumes il m'obligea d'y prendre un siege, & en ayant pris un lui-même, il me demanda à quel dessein j'étois venu à Paris, & si ce n'étoit pas pour y faire fortune; qu'il n'avoit pas encore songé à s'en enquerir de moi, mais que comme il avoit reçû il n'y avoit que deux jours des lettres du païs, par lesquelles je lui étois recommandé, il ne vouloit pas differer d'avantage à me faire cette demande. Je lui fis une grande reverence pour m'attirer encore sa protection par moi-même, croyant qu'il me parloit de bonne foi; ainsi lui ayant répondu que je n'avois jamais eu d'autre dessein en sortant du païs que celui qu'il me disoit, je fus bien surpris qu'il me tourna la medaille lors que j'y pensois le moins; car il me repliqua que je devois être de meilleure foi avec lui, & ne pas craindre de lui dire naïvement ma pensée. Je repris la parole à l'heure même pour lui demander ce qu'il vouloit dire par là. Je tâchai de lui faire entendre que je n'avois jamais eu d'autre pensée que celle que je venois de lui témoigner, qu'ainsi il étoit fort inutile qu'il m'en demandât d'autre explication que celle que je lui avois faite tout presentement, puis que je n'avois pas autre chose à lui dire. Mr. de Treville me répondit encore avec un sang froid qui pensa me desoler, & même en branlant la tête pour me mieux témoigner qu'il n'ajoutoit pas foi à mes parolles, que si je voulois toûjours ainsi avoir de la reserve pour lui, il ne faloit pas que je m'attendisse qu'il me rendit jamais aucun service, qu'il aimoit la sincerité par dessus toutes choses, de sorte que quand il voyoit qu'on lui en manquoit, il ne faisoit plus de cas de toutes les autres belles qualitez qu'un homme put avoir d'ailleurs.
J'eusse autant aimé qu'il m'eut parlé grec que de me parler de la sorte, & j'eusse autant entendu l'un que l'autre. Ainsi le priant de s'expliquer mieux lui-même, s'il vouloit en savoir d'avantage, il me répondit qu'il le vouloit bien, puis qu'il n'y avoit point d'autre moyen que celui là de me faire entendre ce qu'il me vouloit dire. Il me demanda là dessus quel chemin j'avois pris jusques là pour faire fortune, & s'il n'avoit pas eu raison de croire que je lui imposois, quand je lui avois dit que je n'étois point venu à Paris dans d'autre dessein que celui là: si j'avois jamais oüi dire qu'on la fit en s'attachant auprès d'une cabaretiere comme j'avois fait depuis que j'étois arrivé; que quand on se mettoit une fois sur ce pied là, ce n'étoit pas le moyen de faire autre chose; que bien loin d'y acquerir de la réputation parmi les honnêtes gens, on ne faisoit que se deshonnorer auprès deux; qu'il ne disconvenoit pas à la verité que les bonnes graces d'une Dame ne servissent à faire briller le merite d'un jeune homme; mais que pour que cela fut, il falloit que la Dame fut d'un autre rang, que celle que je voyois; que l'intrigue que l'on avoit avec une femme de qualité passoit pour galanterie, au lieu que celle que l'on avoit avec celles qui ressembloient à ma maîtresse, ne passoit que pour debauche & pour crapule.
Je trouvai de l'injustice dans ce qu'il me disoit là; parce qu'après tout le vice est toujours vice, & qu'il n'est pas plus permis à une femme de qualité de faire l'amour qu'à celles de la lie du Peuple; mais comme l'usage autorisoit ses reproches, je m'en trouvai si étourdi que je n'eus pas la force de lui répondre une seule parole. Il prit ce tems là pour me demander à quoi j'étois résolu, & si c'étoit à quitter cette femme ou à renoncer à ma fortune; qu'il n'y avoit point d'autre parti à prendre pour moi, parce que si je ne le faisois de bonne grace, il seroit obligé d'en parler au Roi, de peur que je ne deshonnorasse mon païs par une vie molle & indigne d'un homme de ma naissance; que je ne savois peut être pas que tous ceux qui étoient mes compatriotes & qui avoient tous ouï parler de mon attache, se moquoient de moi; que si j'en doutois il n'avoit rien à me dire pour m'en faire connoitre la verité, sinon qu'il falloit bien qu'il en fut quelque chose, puis que cela étoit parvenu jusques à lui.
Je fus si touché de ces reproches qu'il m'est impossible de l'exprimer. Je baissai les yeux contre terre, comme un homme qui eut été pris en flagrant delit, & Mr. de Treville me croyant à demi convaincu de ma faute par la posture que je tenois, acheva de me rendre le plus confus de tous les hommes par des traits piquans qu'il lança contre tous ceux qui menoient la même vie que j'avois menée jusques là. Il fut ravi de m'avoir amené au point qu'il desiroit & me demandant si je ne voulois pas bien lui promettre presentement de ne plus revoir cette femme, je balançai quelques momens à lui en donner ma parole, en effet je savois qu'il étoit d'un homme d'honneur de ne la jamais donner sans la tenir & qu'il valloit bien mieux ne rien promettre. Mr. de Treville voyant que je rendois encore quelque combat n'en fut point du tout étonné, parce qu'il savoit que la victoire que l'on remporte sur soi-même dans ces sortes de rencontres ne se remporte pas sans effort: aussi se contentant de faire succeder presentement les persuasions aux reproches, il me prit de toutes sortes de façons pour achever de me tirer de la fange où j'étois. Enfin m'étant fait toute la violence qu'un homme de courage & de resolution se pouvoit faire, je lui dis d'un ton qui lui plut merveilleusement, que c'en étoit fait, à ce coup-là, & que je lui aurois obligation toute ma vie, de m'avoir retiré du précipice où je m'étois engagé si imprudemment, que je ne reverrois jamais cette femme, & que je consentois à ne passer jamais que pour un infame s'il se trouvoit que je lui manquasse de parole.
Je fut ravi que je m'imposasse cette peine à moi-même, parce qu'il jugeoit delà que mon intention étoit bonne. Cependant comme il y avoit alors deux choses à faire; l'une de tirer son mari de prison, l'autre de les remettre bien ensemble & de tacher de la consoler de la banqueroute que je lui allois faire, je laissai à Mr. de Treville & à son beau-frère le soin de faire les deux premiers articles, & ne me reservai que le troisiéme. J'écrivis à cette femme qu'ayant été si malheureux que de l'avoir perduë de réputation par deux fois, je ne voulois pas m'exposer une troisiéme à la même chose; que le Ciel qui l'avoit preservée, comme par miracle, de ce qui lui en devoit arriver, se lasseroit peut-être à la fin, de la secourir s'il voyoit que nous abusassions de sa bonté; que je lui conseillois de retourner avec son mari, s'il vouloit bien se raccommoder avec elle; que le beau frere de Mr. de Treville qui les avoit déja raccommodez une fois ensemble vouloit bien encore avoir la charité d'y travailler une seconde; que pour moi, tout ce que je pouvois faire presentement pour lui marquer que je l'avois estimée véritablement étoit de desirer qu'elle ne fit jamais de part de ses faveurs à d'autre qu'à son mari; qu'une femme n'étoit jamais plus estimable que quand elle étoit sage, & que pourvu que j'apprisse qu'elle le fut, elle pouvoit conter que je serois toûjours d'autant plus son ami que je ne voulois plus être son amant, par rapport seulement à ses intérêts, sans considerer les miens en aucune façon.
J'accompagnai cette lettre de la moitié de mon argent que je lui envoyai pour lui témoigner que si elle avoit bien voulu me donner son coeur, je voulois bien aussi lui donner tout ce que j'avois de plus précieux. Elle fut bien surprise à la réception de cette lettre, & m'ayant renvoyé mon argent, elle me récrivit en des termes si tendres & si touchans que si j'eusse été encore à donner ma parole à Mr. de Treville, je ne sais si je l'eusse voulu faire presentement. Mais enfin me trouvant lié heureusement par-là, parce que c'est souvent un bonheur que de n'oser faire ce que nous conseille nôtre foiblesse, je tins ferme contre une infinité de mouvemens qui me representoient à toute heure que c'étoit être cruel à moi-même que l'être à cette femme. Je lui fis réponse néanmoins en des termes qui étoient tout aussi honnêtes que les siens, quoi qu'ils ne fussent pas si passionnez. Mais comme rien ne lui pouvoir plaire, si je ne lui rendois mon coeur, que je lui voulois ôter, elle me renvoya encore mon argent que j'avois jugé à propos de lui offrir tout de nouveau. Je l'avois fait afin de lui faire voir que je n'aurois pas manqué ni d'amour ni de reconnoissance si des raisons aussi importantes que celles que j'avois presentement ne m'eussent obligé de lui vouloir ôter mon coeur.
Pour abréger tout d'un coup bien des choses qui furent la fuite de ce que je viens de dire, tout ce qu'elle put faire lui ayant été inutile pour me faire revenir à elle, nous primes chacun de nôtre côté le parti que nous conseilloit la prudence, elle se raccommoda avec son mari que le beaufrere de Mr. de Treville fit sortir pour la seconde foi de prison; mais soit que ce pauvre homme eut pris un tel chagrin de la maniére dont sa femme en avoit usé avec lui, soit qu'il en fut devenu inconsolable, ou qu'il lui arrivât une maladie de langueur, il mourut après avoir trainé cinq ou six mois. Sa veuve fit alors tout ce qu'elle put pour me revoir, se flattant apparement que comme elle étoit aussi-bien Demoiselle que je pouvois être Gentilhomme, & que nous n'avions guéres plus de bien l'un que l'autre, je serois peut-être si fol que de l'épouser: je savois pourtant bien que non, & je le lui eusse bien dit à l'oreille pour peu qu'elle m'en eut pressé. Cependant, comme je ne pouvois l'empêcher de croire tout ce que bon lui sembloit, je me vis exposé à ses persecutions, jusques à ce que je fus obligé, pour m'en delivrer tout d'un coup, de lui declarer pour une bonne fois que non-seulement elle ne seroit jamais ma femme, mais encore que je ne la verrois de ma vie.
Son mari étant mort elle reprit son premier métier qui étoit de loger en chambre garnie, elle prit une maison dans la ruë des vieux Augustins, & comme si elle eut oublié toutes mes duretez, elle m'excita encore à y aller loger avec elle. Cela étoit bien tentatif pour un homme qui n'avoit guéres d'argent, & qui d'ailleurs en avoit été assez amoureux, mais y ayant bien pensé je n'en voulus rien faire. Cela la mit aux champs tout à fait; son amour se tourna en fureur; de sorte qu'il n'y eut rien qu'elle ne fit pour se venger du mépris qu'elle croyoit que j'eusse pour elle. Pendant qu'elle avoit logé dans la ruë Montmartre un Capitaine Suisse nommé Straatman qui s'étoit adonné à visiter son logis, à cause de la bonté du vin qui étoit dans sa cave, après avoir contenté ses sens d'une autre maniére, l'ayant trouvée jolie comme elle l'étoit effectivement, il commença à lui en conter. Elle ne le voulut pas écouter tant que nous demeurâmes bons amis, mais enfin voyant que de la maniére que je la traitois il n'y avoit plus rien à esperer avec moi, elle commença à changer de conduite à son égard. Il s'en fut tout aussi-tôt loger chez-elle, afin de poursuivre sa pointe plus vivement, & en étant devenu plus amoureux de jour en jour, il lui dit, voyant qu'elle ne lui vouloit rien accorder, qu'il étoit resolu de l'épouser plûtôt que de ne pas contenter sa passion. C'étoit un grand avantage pour elle, parce que quoi qu'il n'eut rien épargné depuis qu'il étoit dans le service, il avoit toûjours un emploi de distinction & qui lui produisoit un gros revenu, aussi l'eut-elle pris au mot à l'heure même, si ce n'est qu'elle eut peur que quand il auroit passé sa fantaisie, il ne vint à la maltraiter. Elle consideroit qu'il étoit comme impossible qu'il n'eut oui parler de nos affaires, & qu'il ne les lui remît quelque jour devant le nez. Ainsi la crainte de l'avenir lui faisant mépriser le present, elle lui dit franchement que la médisance n'épargnoit personne, & que son mari ayant eu la foiblesse de devenir jaloux de moi elle ne vouloit pas s'exposer à de secondes nôces, de peur que le second mari qu'elle prendroit ne lui fit les mêmes reproches, que lui avoit fait le premier.
Le Suisse qui n'étoit pas trop scrupuleux sur l'article, lui répondit que s'il n'y avoit que cela qui l'empêchât d'être sa femme, elle ne devoit pas s'y arrêter; que son foible n'étoit pas de croire tout ce que l'on disoit, que s'il étoit capable d'en avoir à cet égard ce n'étoit tout au plus qu'en cas qu'il se mariât avec une fille, & qu'il vint à la trouver femme, qu'hors delà il n'avoit garde de devenir jaloux, principalement à l'égard d'une femme qui avoit déja été mariée, puis que de la trouver veuve d'un homme ou de deux étoit à-peu-près la même chose, pour une personne de bon sens, qu'il n'y paroissoit pas plus à l'un qu'à l'autre, & même quand au lieu des deux maris elle en auroit eu une douzaine. Cependant comme cette femme étoit bien aise de se servir de lui pour se venger de moi, elle lui dit que si ce qu'elle venoit de lui dire ne l'interessoit pas, il n'en étoit pas de même d'elle, qu'elle ne se remarieroit jamais que je ne fusse mort, parce qu'elle ne pouvoir souffrir la vûë d'un homme qui étoit cause qu'on avoit mis son honneur en compromis. Je veux bien croire que le Suisse étoit brave quand il y alloit de son devoir, mais ne trouvant pas qu'il dut ainsi hasarder sa vie selon la fantaisie de sa maîtresse, il lui offrit de lui donner des Suisses de sa compagnie pour en faire tout ce qu'elle voudroit. Elle lui promit de l'épouser à cette condition, & son amant lui en donnant deux qu'il disoit être les plus braves du Regiment des Gardes, ils vinrent dans la ruë où je logeois à dessein de me faire insulte, lors qu'ils me verroient sortir de ma maison. Ils n'y manquerent pas, m'ayant apperçu de loin, ils s'en vinrent à ma rencontre en faisant les yvrognes. Je voulus les éviter, ne me doutant nullement de ce qui se passoit, mais me venant heurter tout exprès peu s'en fallut qu'ils ne me renversassent par terre. Comme j'attribuois cela à leur yvrognerie, je me contentai de leur dire quelques paroles pour les obliger à s'éloigner de moi. Ils revinrent alors à la charge, ce qui me faisant voir qu'il y avoit à leur fait du dessein premédité, je mis l'épée à la main pour les empêcher de m'approcher d'avantage; ils mirent aussi-tôt la main à la leur, faisant toûjours les yvrognes. Je me trouvai un peu surpris de leur maniére de batailler à laquelle je n'étois pas accoutumé. Je crois pourtant que si je n'eusse eu affaire qu'à un seul j'en eusse bientôt rendu bon compte, mais comme ils étoient deux contre moi je me rangeai contre la muraille de peur que l'un ne me prit par derniere, pendant que l'autre me prendroit par-devant.
Enfin je ne sais ce qui seroit arrivé de tout cela, parce qu'un homme qui a deux ennemis en tête en a toûjours trop d'un, quand les bourgeois me tirerent de ce peril en venant sur eux avec de longs bâtons pour les atteindre de plus loin. Ils leur en dechargerent plusieurs coups sur les épaules, & les deux Suisses se voyant si-bien regalez tournerent tête contr'eux, & me laisserent en repos. Ceux qui les avoient chargez ne se mirent pas en peine de les arrêter, & leur laisserent faire retraite. Je me trouvai blessé cependant d'un coup d'estramacon que l'un des deux m'avoit donné sur l'épaule droite; par bonheur pour moi mon baudrier avoit paré la plus grande partie du coup, & ma blessure se trouvant legere je n'en gardai la Chambre que deux ou trois jours. Le Suisse demanda aussi-tôt sa recompense à la Dame, lui promettant que ses Soldats acheveroient bientôt la besogne qu'ils avoient commencée. Comme elle le vit si perseverant, elle crût qu'il méritoit bien qu'elle eut quelque consideration pour lui: elle l'épousa selon son desir, mais quand il en eut fait sa femme, il jugea à propos de ne se pas charger d'un assassinât pour l'amour d'elle. Voilà comment finirent les premiéres amours que j'eus à Paris, heureux si je m'en fusse tenu là, & que ce qui m'y étoit arrivé m'eut rendu sage.
Le Roi qui n'avoit souffert qu'avec peine l'ascendant que le Cardinal de Richelieu avoit pris sur son esprit, ne voulant pas s'exposer à se trouver à la même peine sous un autre Ministre, ne voulut point faire remplir sa place à personne tant qu'il vivroit. On en fut tout étonné, parce qu'il ne paroissoit guéres propre pour se charger lui-même des affaires, outre qu'il n'avoit pas beaucoup de santé. Mais il crût qu'au moyen d'un conseil qu'il établit il viendroit à bout de toutes choses, principalement si les Secretaires d'Etat vouloient remplir leur devoir. Il y en avoit deux assez habiles, savoir Mr. Desnoiers & Mr. de Chavigny, mais pour les deux autres ce n'étoit pas grand chose, & il ne faloit pas beaucoup conter sur eux. Du moins l'on avoit vû qu'ils s'étoient conformez jusques-là sur l'exemple du Roi, & comme ils l'avoient toûjours vu se decharger des affaires sur son Ministre, ils s'étoient dechargez de même sur leurs Commis de toutes celles qui étoient entre leurs mains.
D'abord que le Cardinal de Richelieu eut les yeux fermez, Chavigny qui étoit sa creature, & qui en cette qualité avoit épousé toutes ses passions tant qu'il avoit vécu, considerant qu'il s'étoit fait beaucoup d'ennemis par-là, tâcha de les regaigner par une conduite toute opposée à celle qu'il avoit tenuë à leur égard. La Reine le haïssoit particulierement, parce qu'il avoit toûjours suivi l'exemple de son maître qui avoit eu peu de consideration pour elle, tant qu'il avoit eu entre les mains le Souverain pouvoir. Ceux qui croyent savoir la source d'où procedoit ce peu de consideration, disent que c'est qu'il en avoit eu trop autrefois pour cette Princesse, & qu'étant trop sage pour y répondre de la maniére qu'il eut peut-être bien voulu, il prit à tâche de la persecuter pour la punir du mépris qu'elle avoit pour lui. Je ne saurois dire au vrai si cela est ou non, parce que quoi que ce bruit se soit si-bien répandu dans le monde qu'il y passe maintenant pour une verité, dans l'esprit de plusieurs personnes, l'on sait assez jusques où va la haïne que l'on porte ordinairement aux Ministres, pour ne pas ajouter foi entierement à tout ce qui se peut publier à leur desavantage. Il n'y a rien que l'on n'invente malicieusement pour les dechirer, & il semble que ce soit assez d'en medire pour faire ajouter foi à tout ce qu'on en dit. Ainsi sans authoriser ni aussi sans détruire cette accusation, je me contenterai de dire que la Reine devant être fort outrée contre tous ceux qui auroient aidé au Cardinal à la persecuter, Chavigny qui savoit qu'elle l'en devoit accuser encore plus qu'un autre par la part qu'il avoit aux conseils de son Eminence, fit tout ce qu'il pût pour faire oublier à cette Princesse le sujet qu'elle avoit de ne lui pas vouloir de bien. Il y eut peut-être réüssi, s'il n'eut eu qu'à desarmer sa colere. Comme cette Princesse étoit bonne, elle oublioit facilement les injures qu'on lui faisoit, mais par malheur pour lui, elle n'avoit déja que trop donné d'entrée dans son esprit au Cardinal Mazarin. Cet homme qui étoit fin & adroit s'y étoit insinué par une grande complaisance, & par des assurances reïterées de se devouër entierement à son service, envers & contre tous, sans même en excepter le Roi. Cela avoit plu extremement à cette Princesse, qui à l'exemple de toutes les autres femmes aimoit non-seulement qu'on lui rendit une obeïssance aveugle, mais encore à être flattée.
Le Cardinal ne risquoit pas beaucoup en lui promettant ainsi tant de choses sans aucune reserve. Il voyoit le Roi moribond & sans aucune esperance de pouvoir guerir d'une fiévre lente qui le minoit depuis long-tems; son corps n'avoit plus l'air que d'un véritable squelette, & quoi qu'il ne fut encore que sur sa quarante deuxiéme année il en étoit reduit à ce point de misere que tout Roi qu'il étoit, il eut desiré la mort tous les jours pour s'en delivrer, si ce n'est qu'il ne lui étoit pas permis de le faire en qualité de Chrêtien. Il ne pouvoit s'empêcher néanmoins de regarder de fois à autre le Clocher de St. Denis qu'il voyoit de St. Germain en Laye, où il étoit presque toûjours & de soupirer en le voyant. Il disoit même à ses Courtisans que ce seroit là où s'alloient terminer toutes ses grandeurs, & que comme il esperoit que Dieu lui feroit misericorde il n'y seroit jamais si-tôt qu'il voudroit. Au reste ce qui avoit été cause que le Cardinal Mazarin s'étoit ainsi promis sans reserve à la Reine, c'étoit la crainte du raccommodement que Mr. de Chavigny vouloit faire avec elle. Son Eminence s'y opposa sous main tout autant qu'il pût. Comme il prevoyoit bien que suivant la coutume de France dont il tâchoit à se faire instruire, la Reine devoit avoir la tutelle du Roi d'aujourd'hui qui n'avoit encore guéres que quatre ans, & que par consequent elle auroit toute l'authorité entre les mains, il ne vouloit pas que ce Secretaire d'Etat se mit en passe de lui disputer le Ministere, auquel il aspiroit déja secretement. Ainsi pour y parvenir avec plus de facilité, il n'y avoit rien qu'il ne fit pour gaigner les personnes qu'il voyoit bien auprès de la Reine, jusques à faire l'amoureux d'une de ses femmes de Chambre nommée Beauvais, qu'il croyoit n'y être pas le plus mal.
La Beauvais qui aimoit d'autant plus cet encens qu'elle s'étoit déja mise sur le pied de l'acheter bien cher quand elle en vouloit avoir, étant ravie qu'on lui en offrit ainsi pour rien, fit auprès de sa maîtresse tout ce qu'il voulut. Elle la pria cependant de donner non-seulement l'exclusion à Chavigny, mais encore de tenir secrettes toutes les promesses que lui faisoit le Cardinal Mazarin.
Elle lui dit qu'elle y avoit encore plus d'intérêt que lui, parce que comme le Roi son mari n'avoit pas grande confiance en elle, & qu'avant que de mourir il pouroit prendre des resolutions qui ne lui plairoient pas, il étoit bon non-seulement qu'elle eut dans son conseil un homme qui en put détourner le coup, sans être soupçonné de le faire par son propre intérêt, mais encore qui l'en pût avertir; qu'elle pouroit par là remedier de bonne heure à toutes choses, au lieu que si elle ne savoit rien qu'après coup, elle y trouveroit plus de difficulté.
La Reine se laissa aller à ce conseil, croyant qu'elle ne le lui donnoit que pour l'amour d'elle, & sans qu'elle y eut la moindre part, par rapport à ses propres intérêts. Mr. de Chavigny n'ayant pû ainsi rien obtenir de ce qu'il desiroit dressa ses batteries d'un autre côté, afin de n'être pas pris au dépourvû quand le Roi viendroit à mourir. Il se raccommoda avec le Duc d'Orléans avec qui il n'étoit pas trop bien auparavant. Le sceau de leur reconciliation fut qu'il lui promit de faire faire un Testament à Sa Majesté par lequel il limiteroit si bien le pouvoir de la Reine, que s'il ne pouvoit l'empêcher d'être tutrice de son fils, elle seroit toûjours obligée d'avoir recours à lui, quand elle voudroit entreprendre quelque chose. Le Duc d'Orleans qui bien loin d'avoir jamais eu aucun credit à la Cour y avoit été tantôt proscrit, & tantôt dans un si grand mépris que si on ne l'eut pas connu on n'eut jamais dit qu'il eut été Frere du Roi, fut ravi de cette proposition. Il y consentit de tout son coeur, & ayant promis mille belles choses à Chavigny pourvû qu'il put venir à bout de son entreprise, celui-ci y travailla sans perdre de tems. Il dit au Roi, dont la santé diminuoit de moment à autre, que s'il ne prévenoit de bonne heure tout ce qui pouvoit arriver après sa mort, il avoit un fils qui au lieu d'être un jour le plus puissant Prince de l'Europe, comme il sembloit devoir l'être par le rang où Dieu l'avoit élevé, pouroit bien peut-être se trouver fort éloigné de ce bonheur; que la Reine depuis qu'elle étoit venuë en France, avoit toûjours entretenu commerce avec le Roi son Frere au préjudice de toutes les deffenses qui lui en avoient été faites; qu'il étoit bien fâché d'être obligé de lui en rafraichir la memoire, parce que cela ne lui pouvoit pas être fort agréable, mais qu'enfin comme il faloit pourvoir à cet abus, à moins que de vouloir tout perdre, il lui valoit mieux encore qu'il lui renouvellât pour un moment le chagrin que cette intelligence lui avoit donné de tems en tems que de manquer à lui faire prendre toutes les mesures qui étoient necessaires dans une occasion si importante.
Cette pretenduë intelligence avoit été le pretexte dont le Cardinal de Richelieu s'étoit servi pour persecuter la Reine. Il lui avoit fait faire là-dessus des choses toutes extraordinaires & que la posterité ne croiroit jamais, si ce n'est que tous ceux qui voudront écrire l'histoire fidelement seront obligez de le rapporter. Il avoit pretendu lors que la Reine recevoit des lettres d'Espagne qu'elle les cachoit pour elle. Enfin pour mortifier d'avantage cette Princesse il avoit fait consentir Sa Majestè qui n'entendoit point de raillerie sur tout ce qui regardoit l'intelligence avec cette Couronne, comme il avoit bien paru à l'égard de Cinqmars, de la faire visiter par le Chancellier. C'étoit une étrange Commissaire pour un homme qui avoit été deux fois Chartreux, & il ne lui en eut pas falu d'avantage pour le faire entrer en tentation. Car cette Princesse étoit belle, & quoi que personne n'eut jamais vû son corps pour en pouvoir parler positivement, il y avoit bien de l'apparence, par ce qui paroissoit au dehors, que ce qui étoit sous le linge n'étoit pas moins beau que tout le reste. Elle avoit une gorge & un bras fait au tour, & la blancheur dont ils étoient l'un & l'autre surpassoient celle des lis. Aussi le Chancellier ne se fut jamais chargé de cette commission si en sortant du couvent il eut conservé les sentimens qui l'y avoient fait entrer. Mais il s'y étoit trouvé tourmenté de tant de tentations differentes tant qu'il y étoit demeuré, qu'il en avoit reveillé souvent les Religieux. Il avoit été affligé particulierement de celles de la chair, & comme on lui avoit permis dans leur violence d'aller sonner une Cloche afin que tous ses freres se missent en priéres à son intention, l'on n'entendoit plus à toute heure que sonner cette Cloche; de sorte que ceux qui logeoient autour de ce monastere ne savoient ce que cela vouloit dire, de l'entendre sonner si souvent. Mais soit que Dieu n'exauçât pas leurs prieres, ou qu'il ne se mit pas en état lui-même de meriter qu'il les exauçât, il avoit renoncé à la fin à cette vocation, & avoit embrassé celle du Palais. Il n'y avoit pas trop mal réüssi, puis qu'il étoit devenu Chancellier, & même à un âge qu'il y avoit esperance qu'il le devoit être long-tems. En effet il vit encore jusques aujourd'hui & toûjours avec de si grandes tentations, sur tout de celles dont je viens de parler, que l'on en conte d'étranges choses. Cependant si l'on en veut croire ce qu'on en dit, l'on pretend qu'il y employe bien une autre cloche que celle des Chartreux pour les faire passer.
Chavigny ne lui ressembla pas à l'égard des conseils qu'il venoit de donner au Roi; Sa Majesté qui étoit susceptible de ces sortes d'impressions gouta son avis, & travailla en même-tems à une declaration, par laquelle il pretendoit après sa mort partager l'authorité entre la Reine, le Duc d'Orleans & le Prince de Condé. La Reine en fut avertie par le Cardinal Mazarin; elle le pria d'en parler au Roi, & de lui remontrer que ceux qui lui donnoient ce conseil abusoient bien du credit qu'ils avoient sur son esprit; que le Duc d'Orleans avoit toûjours été un boutte-feu dans son Royaume, & que de lui donner le moindre pouvoir, c'étoit justement y faire vivre la guerre civile qu'il y avoit allumée tant de fois; qu'il n'étoit pas moins dangereux de lui associer le Prince de Condé, parce que n'y ayant que lui qui eut des garçons de toute la famille Royale, il tâcheroit peut-être à les élever au prejudice de ceux de Sa Majesté. Le Roi d'aujourd'hui avoit un frere qui étoit plus jeune que lui de deux ans, & quelques jours. C'est Mr. qui vit presentement, Prince qui après avoir porté le nom de Duc d'Anjou dans sa jeunesse, a pris celui de Duc d'Orleans après la mort de son Oncle. Cependant l'on peut dire qu'il ne lui a ressemblé en rien que par rapport à ce nom: autant que l'un étoit disposé à prêter l'oreille aux ennemis de l'Etat, autant celui-ci a été soumis aux ordres de son Souverain. Le seul écart qu'il ait jamais fait fut quand il quitta la Cour pour s'en aller à Villers Cotterets, à cause de la disgrace qui étoit arrivée au Chevalier de Lorraine son favori, mais il ne dura qu'autant de tems qu'il en falut à Mr. Colbert pour l'aller trouver. Il s'en revint en même tems qu'il l'eut averti de son devoir, & l'on n'a pas vû qu'il lui soit rien arrivé depuis de pareil.
Le Cardinal Mazarin étoit trop politique pour vouloir se charger de la commission que la Reine lui vouloit donner. Il eut peur que le Roi ne le trouvât mauvais, & qu'il ne vécut assez long-tems pour l'en faire repentir. Cependant en même tems qu'il se ménageoit ainsi avec Sa Majesté, étant bien aise de faire la même chose avec la Reine, il lui dit que s'il ne le faisoit pas, ce n'étoit qu'à fin de lui pouvoir rendre plus de service dans l'occasion: que si elle faisoit rompre cette glace par un autre, le Roi ne manqueroit pas de lui en parler, qu'il pouroit alors lui en dire son sentiment, & faire plus, d'un parole, qu'il ne feroit maintenant avec cent. La Reine le crut de bonne foi sans se donner la peine de pénétrer d'où procedoit son refus. Elle eut recours à Mr. Desnoiers pour faire auprès du Roi le personnage dont il ne vouloit pas se charger. Celui-ci qui étoit bien aise d'obliger cette Princesse, accepta cette commission sans refléchir trop à ce qui lui en pouroit arriver. Il se fia sur ce qu'ayant assez de credit sur l'esprit de ce Prince par la conformité qu'il avoit avec lui d'être assez devot, il en seroit écouté favorablement. Mais Sa Majesté qui avoit fouré bien avant dans sa tête qu'elle se devoit défier de la complaisance que la Reine sa femme avoit pour le Roi d'Espagne son Frere, en particulier, & pour toute sa Nation en general, ayant mal reçû sa proposition il lui fit deffense de lui en reparler jamais sous peine d'encourir son indignation.
Une réponse comme celle là avoit de quoi le rendre sage, sur tout de la maniere que le Roi la lui avoit faite. En effet il avoit accompagné les paroles de l'air du monde le plus significatif. Il lui étoit aisé de juger de là que s'il lui arrivoit jamais de faire la même faute qu'il venoit de faire, il pouroit bien avoir tout le tems qu'il lui faudroit pour s'en repentir. Mais soit qu'il voulut servir la Reine à quelque prix que ce fut, ou qu'il eut peur qu'il n'entrât du ressentiment dans l'esprit de Sa Majesté en traitant cette Princesse comme il faisoit, & que la charité lui fit desirer de le voir mourir avec des sentimens plus Chrêtiens, il se servit de ce pretexte pour mettre le Confesseur du Roi dans ses interêts. Il lui dit que s'il vouloit l'obliger il faloit qu'il convertit le Roi là dessus, & comme ils étoient bons amis, & qu'il avoit même son argent à la Maison professe de St. Loüis, dont étoit ce Jesuïte, celui-ci lui promit tout ce qu'il voulut. Sa charge lui en donnoit la commodité toutes fois & quantes que bon lui sembloit, ainsi n'ayant pas été long-tems à lui tenir parole, le Roi ne le reçût pas mieux qu'il avoit fait Desnoiers. Le Confesseur crut qu'il ne se devoit pas rendre du premier coup, & qu'ayant l'authorité de lui parler fortement là dessus il pouvoit s'en servir en faveur de son ami. Ainsi étant retourné à la charge il se rendit si desagreable par là à Sa Majesté qu'elle le chassa de la Cour. Les Jesuïtes n'approuverent pas cette recidive qu'il avoit faite à leur insu, & comme le Roi les menaçoit de prendre à l'avenir un Confesseur dans un autre couvent, parce qu'ils se méloient de trop de choses, ils revelerent à Sa Majesté qu'elle devoit bien moins s'en prendre à eux de ce qui venoit d'arriver, qu'à Mr. Desnoiers, que c'étoit lui qui étoit cause de la faute que venoit de faire son Confesseur, & que sans lui il n'y eu jamais pensé. Le Roi n'eut pas de peine à le croire, parce que ce Secretaire d'Etat avoit voulu lui-même ébaucher ce que l'autre avoit tâché d'accomplir, ainsi lui ayant fait commandement de se retirer de la Cour sa charge fut donnée à Mr. le Tellier.
Desnoiers se retira dans sa Maison de Dangu qui n'étoit qu'à dix-huit ou vingt lieuës de Paris. Il crut que sa disgrace ne seroit pas longue, parce que le Roi ne pouvoit pas vivre encore long-tems. Il crut aussi que n'ayant point donné la demission de sa charge la Reine l'y feroit rentrer tout aussi-tôt que ce Prince auroit les yeux fermez. Il étoit en droit de l'esperer sans se flatter lui-même, puis que ce n'étoit qu'à son sujet qu'il avoit perdu les bonnes graces de sa Majesté, ainsi supportant son mal avec d'autant plus de patience qu'il étoit persuadé qu'il ne seroit pas bien long, il attendit du benefice du tems, ce qu'il ne pouvoit plus esperer par aucune intrigue.
Chavigny se voyant Triompher ainsi & de son Collegue & du Confesseur de Sa Majesté dressa une declaration avec elle telle qu'il la lui avoit suggerée. Le pouvoir de la Reine y avoit des bornes bien étroites, quoi qu'elle y fut declarée tutrice de son fils. Le Roi établissoit aussi un conseil à cette Princesse, afin que quand il seroit mort, elle n'eut rien à faire sans son avis. Chavigny s'y fit mettre & crut s'y maintenir, malgré la Reine, parce que le Duc d'Orleans & le Prince de Condé avoient été jusques là d'intelligence avec lui. Enfin pour rendre celle déclaration plus authentique le Roi la fit enregistrer au Parlement, Sa Majesté declarant que sa derniere volonté étoit qu'elle fut suivie de point en point après sa mort. Le Roi fut plus mal quelques jours après qu'il n'avoit encore été, & comme il étoit aisé de voir qu'il n'avoit pas plus de cinq ou six jours à vivre la Reine fit des brigues dans le Parlement, afin que d'abord qu'il ne seroit plus on cassât cette declaration. Elle pretendoit qu'elle ne pouvoit se soutenir, parce qu'elle étoit non-seulement contraire aux loix du Royaume, mais encore contre le bon sens. Chacun voyoit bien effectivement que Sa Majesté n'y avoit pas trop bien pensé, quand elle avoit mis la principale Puissance entre les mains des deux premiers Princes du sang, eux qui ne voyoient point d'autre obstacle à leur élevation que les deux jeunes Princes qu'elle laissoit à un âge si tendre. Ce n'est pas qu'on les crut capables de rien faire au préjudice de leur devoir, principalement leur authorité étant temperée par celle de la Reine, qui en qualité de mere avoit encore plus d'intérêt que les autres d'empêcher qu'ils n'entreprissent rien contre ses enfans; mais comme il étoit souvent arrivé des choses plus extraordinaires que celle-là, & même que la conduite passée du Duc d'Orleans devoit tout faire apprehender de lui, chacun trouva que la Reine n'avoit pas trop mauvaise raison de vouloir mettre les choses sur un autre pied qu'elles n'étoient.
Le Roi, quelques jours devant que de mourir, tira la plûpart de ses Officiers à part, tant de sa maison que celles armées, pour leur faire promettre que quelque brigues que l'on pût jamais faire contre son fils, ils lui seroient toûjours fidéles. Il n'y en eut pas un qui ne le lui promit, & même qui ne s'y engageât par serment: cependant la plus grande partie se montrerent bientôt parjures. Les Espagnols qui savoient l'état où étoit le Roi, & que les brigues qui se faisoient à la Cour alloient bientôt la diviser, se preparoient à profiter de nos desordres. Le Cardinal infant n'étoit plus en Flandres, & le Roi d'Espagne avoit envoyé en ce païs-là Dom Francisco de Mellos pour lui succeder. Il mit alors en deliberation dans son Conseil s'il ne devoit point se servir d'une conjoncture si favorable pour réprendre Arras & nous restraindre en deça de la Somme. Mais le Comte de Fontaine qui étoit Mestre de Camp General de toutes les forces Espagnoles, comme l'est aujourd'hui le Comte de Martin, ayant été d'avis qu'il valoit bien mieux entrer en France, parce que ces places tomberoient d'elles-mêmes, s'ils pouvoient jamais y exciter quelques troubles, Mellos ne vit pas plûtôt que la plûpart des autres Officiers Generaux étoient de même sentiment qu'il s'y rendit. Il s'approcha de la Somme, & l'état où étoit le Roi donnant encore une plus grande apprehension de leurs forces, le Duc d'Anguien qui étoit à la tête de nôtre armée de Flandres eut ordre de les cotoyer sans s'engager au combat. Il étoit encore si jeune qu'il n'y avoit pas d'apparence de s'en fier à lui seul, c'est pourquoi le Marêchal de l'Hospital lui fut donné, pour temperer ce que le feu bouillant de sa jeunesse lui pouvoit faire entreprendre de mal à propos.
Nôtre Regiment ne sortit point de la Cour, parce que bien que l'armée du Duc fut plus foible que celle des ennemis, comme il y avoit tout à craindre de l'ambition des grands, il ne faloit pas se trouver tellement denué de toutes choses, qu'on fut hors d'état de s'y opposer. La Reine sur les derniers jours de la vie du Roi fit pressentir le Parlement, s'il ne seroit point d'humeur à passer par dessus là declaration qu'il avoit verifiée, en lui decernant la tutelle de son fils dans toute l'étenduë qu'une mere pouvoir desirer. L'Evêque de Beauvais son premier Aumonier qui étoit d'une famille des plus considerables de la Robe fut celui qu'elle y employa. Il y réüssit parfaitement bien, & ses parens qui se flattoient que la récompense de ce service seroit le commencement de sa fortune, lui firent tout esperer, dans la vûë que quand il seroit parvenu aux grandeurs qu'ils lui desiroient il leur feroit part de son bonheur.
La Reine étant assurée de ce côté-là, laissa mourir le Roi avec plus de tranquilité qu'il ne sembloit qu'elle ne dût avoir dans un état comme le sien. Peut-être n'étoit-elle ainsi consolée que par la joye qu'elle avoit de voir que la fortune du Roi son fils seroit maintenant en seureté entre ses mains, au lieu qu'elle craignoit auparavant que le Duc d'Orleans & le Prince de Condé n'abusassent de l'authorité que le Roi leur donnoit par sa declaration. Peut-être aussi que sa douleur ne pouvoit pas être si vive qu'elle eut été, si cette mort eut été imprevûë mais comme ce Prince languissoit depuis long-tems, & qu'il y avoit déja plus d'un mois qu'on s'attendoit tous les jours qu'il dût expirer, il n'étoit pas étonnant qu'elle se fut fait comme une espece de calus qui la rendoit plus disposée à cette séparation qui est d'ordinaire si sensible a une femme. Enfin le Roi étant mort la Reine, qui avoit trouvé moyen de faire renoncer le Duc d'Orleans à l'authorité que le Roi lui donnoit par sa declaration, monta au Parlament avec lui. Cette Compagnie dont les principaux étoient gagnez par l'Evêque de Beauvais lui decerna la Regence avec une Puissance absoluë, malgré les dernieres intentions de Sa Majesté.
Quelques jours avant la mort du Roi Mellos, après avoir fait mine pendant quelque-tems de vouloir entrer en France par la Somme, marcha tout d'un coup du côté de la Champagne où il mit le Siege devant la Ville de Rocroy. Cette Ville qui en est comme le boulevart du côté que les Païs-Bas confinent avec elle, est scituée avantageusement. Elle a une grande quantité de bois d'un côté qui en rendent les approches extrémement difficiles, de l'autre un Marais qui la rendroit imprenable s'il regnoit tout allantour. Avec une situation si avantageuse c'eut été dequoi faire échouer le dessein de Mellos, si elle eut été munie suffisament de toutes choses, & que ses fortifications eussent été en bon état; Mais, soit que le Cardinal de Richelieu eut crû avant que de mourir que les Espagnols n'étoient pas en état d'entreprendre un siege de cette conséquence, ou que les affaires qu'il leur avoit faites en Portugal, en Catalogne & dans l'Arthois leur feroient employer leurs forces de ce côté-là plûtôt que d'un autre, il avoit assez negligé d'y pourvoir. Le Roi defunt n'en avoit pas eu plus de soin après sa mort; ainsi quand Mellos arriva devant il y avoit un des dehors qui étoit presque éboulé, & si peu de Garnison pour les défendre qu'elle perdit courage à son approche.
Le Duc d'Anguien dont on s'étoit bien apperçû de la valeur dans deux ou trois Campagnes qu'il avoit faites auparavant en qualité de volontaire, conclut d'abord à la secourir promptement. Le Marêchal de l'Hospital s'y opposa, sous pretexte des difficultez qui s'y presentoient, mais en effet parce qu'il avoit des ordres secrets d'empêcher qu'on ne hazardât une bataille. La Reine mere qui les lui avoit envoyez avoit consideré qu'on ne pouvoit la perdre sans ouvrir tout le Royaume aux ennemis, & peut-être sans renverser tous les projets qu'elle feroit à cause de sa fortune presente, qui lui promettoit plus de bonheur que par le passé. Le Duc ne fut point content de tout ce que ce Marêchal lui pouvoit remontrer pour lui faire approuver sa retenuë: son courage lui faisoit voir de la facilité dans les plus grandes difficultez, & il aimoit mieux l'en croire que tout le reste; ainsi ayant commandé à Gassion de marcher par les bois avec quelque Cavallerie qui porteroit des fantassins en croupe, pour voir s'il ne les pouroit point jetter dans la Ville, il le suivit lui-même comme pour l'appuyer seulement. Gassion qui croyoit mériter du moins avec autant de justice le Baton de Marêchal de France que l'Hospital qui l'avoit obtenu sur la fin de la vie du feu Roi, connut bien le dessein du Duc, soit qu'il lui en eut fait confidence, comme l'apparence n'en sauroit donner d'autre pensée, ou qu'il le pénétrât de lui-même: ainsi regardant cette occasion comme une chose qui lui pouvoit procurer cet honneur, sans lui pouvoir faire jamais de peine, puis qu'il n'agissoit que par les ordres de son general il couvrit si-bien sa marche qu'il passa tout au travers du quartier des Italiens que Mellos avoit avec lui, sans être obligé de rendre qu'un médiocre combat. La plûpart des fantassins qu'il avoit entrerent dans la place, & ce secours l'ayant un peu rassurée, Gassion envoya dire au Duc ce qu'il venoit d'executer selon qu'il le lui avoit ordonné lors qu'il l'avoit fait partir.
Le Duc qui après avoir levé en marchant tout ce qu'il avoit pû des Garnisons qui étoient sur son passage, avoit rendu son armée forte de vingt-un à vingt-deux mille hommes, en sorte que celle de Mellos n'étoit plus superieure à la sienne que de quatre mille tout au plus, le Duc, dis-je, qui étoit resolu plus que jamais de combattre, lui manda que s'il pouvoit se maintenir dans une petite plaine qui est entre les bois & la place, il le verroit bientôt accourir à son secours. Gassion ne pût executer cet ordre, parce que bien qu'il eut des défilez qu'il pouvoit mettre devant lui, il apprehenda d'être obligé à la fin de succomber sous le nombre; ainsi étant revenu au devant du Duc, il lui fit rapport de tout ce qu'il avoit reconnu devant la place. Ces nouvelles ne firent qu'augmenter l'ardeur que ce general avoit de combattre. Il lui donna un plus grand nombre de troupes qu'il n'en avoit pour retourner dans la plaine, & Mellos n'ayant pas eu la précaution d'en faire garder les défilez, soit qu'il méprisât la jeunesse du Duc ou qu'il ne fit guéres de cas de son armée, qu'il ne consideroit que comme des troupes ramassées & par conséquent peu capables de se mesurer avec les siennes qui étoient l'élite de tout ce que l'Espagne avoit de meilleur, Gassion y rentra sans y trouver aucun obstacle.
Mellos n'avoit peut-être pas trop crû jusques-là que le Duc ôsât se presenter devant lui. Il savoit qu'il lui étoit inferieur non-seulement en nombre, mais encore dans la valeur de ses troupes, du moins à ce qu'il pensoit; Mais voyant qu'il devoit changer maintenant de sentiment il eut été faché sans doute de ne pas avoir mieux pris qu'il n'avoit fait ses précautions, si ce n'est qu'il se flattât en même tems que cela n'arrivoit que pour lui faire acquerir plus de gloire. Ainsi sans vouloir attendre le secours qui lui venoit d'Allemagne & qui marchoit pour se joindre à lui, il quitta ses lignes où il ne laissa que des gens suffisamment pour les garder, & fut à la rencontre du Duc d'Anguien. Gassion s'étoit déja emparé d'une hauteur qui lui étoit favorable pour le combat, & les deux armées s'étant avancées en presence l'une de l'autre qu'il étoit déja presque nuit, rien ne retarda le combat, que parce que de part & d'autre ils étoient bien aises d'avoir le jour pour témoin de leurs actions. Mais la nuit ne fut pas plûtôt passée que les deux armées en vinrent aux mains dès la pointe du jour. Le Combat fut étrangement opiniatré de part & d'autre; mais enfin le Duc ayant fait des actions prodigieuses de conduite & de valeur, & ayant été parfaitement bien secondé par toutes les troupes, principalement par Gassion, la victoire se declara tellement pour lui qu'il y avoit long-tems qu'il ne s'en étoit remporté une pareille. Toute l'infanterie ennemie fut taillée en piece, & le Comte de Fontaine ayant été tué à la tête en donnant ses ordres d'une litiére où il étoit, à cause qu'il étoit tellement mangé de goûtes qu'il ne pouvoit se tenir à cheval il n'y eut plus rien qui fit resistance. Ce grand évenement n'arriva pas néanmoins sans qu'il en coutât beaucoup de sang aux nôtres, le Comte se défendit en lion, & il falut du canon pour rompre un Bataillon quarré au milieu duquel il avoit paru si intrepide qu'on eut dit qu'il se croyoit au milieu d'une citadelle. Un grand nombre de drapeaux & d'étendarts servirent encore de trophée à la gloire du Duc avec quantité de pieces de canon qu'il avoit prises dans le combat.
Comme nous ne sommes plus du tems des Romains, qui punissoient de mort ceux qui osoient donner bataille contre leurs ordres, quelque heureux succès qu'elle pût avoir, la Reine mere oublia en faveur de sa victoire la hardiesse qu'il avoit euë de combattre nonobstant que le Marêchal lui eut dit à la fin de sa part, le voyant résolu de le faire, que ce n'étoit pas là son dessein. Cette victoire qui arriva cinq jours après la mort du Roi, ne pouvoit aussi venir plus à propos pour faire évanouïr quantité de brigues qui s'élevoient contre l'autorité naissante de la nouvelle Regente, principalement quand ceux qui croyoient avoir le plus de part dans ses bonnes graces s'en virent éloignez. L'Evêque de Beauvais en fut du nombre, le service qu'il avoit rendu à la Reine Mere lui faisant croire qu'elle ne le pouvoit bien reconnoître qu'en lui donnant la place de premier Ministre, il y aspira si ouvertement qu'il ne fit point de difficulté de lui en parler lui-même. La Reine Mere tâcha, sans être obligée de lui dire qu'il n'en étoit pas capable, de lui faire sentir qu'il seroit plus heureux mille fois de demeurer en l'état où il étoit que de chercher à s'élever davantage par un poste tout rempli d'épines & de traverses. Mais il ne voulut pas l'entendre à demi mot, si-bien que fâché de ne pas trouver en elle toute la reconnoissance qu'il esperoit, il se fit chasser à la fin de la Cour, pour avoir osé faire paroître le mécontentement qu'il avoit, de ce que cette Princesse eut jetté les yeux sur un autre que lui pour lui faire remplir cette place.
Ce fut sur le Cardinal Mazarin que la Reine fit tomber son choix, & il ne fut pas plûtôt parvenu à cette dignité qu'il fit tout ce qu'il pût pour ruïner Chavigny. Il lui fit ôter sa charge de Secretaire d'Etat, sous pretexte que le Cardinal de Richelieu ne l'en avoit revétu qu'après l'avoir ôtée assez injustement au Comte de Brienne. Il fut bien aise ainsi de couvrir, sous ombre de justice, la haine qu'il lui portoit; mais comme il ne cessa point de le persecuter depuis, & même que cette persecution dura jusques à sa mort, on ne fut pas long-tems à reconnoître au travers de tous ses deguisemens le principe qui le faisoit agir. Cette aversion procedoit de ce qu'il ressembloit à beaucoup de gens qui sont bien aises quand ils sont dans le besoin, de trouver qui les assistent; mais qui ne peuvent plus souffrir leur vûë du moment qu'au lieu de la necessité où ils étoient, ils se voient dans l'opulence. Mazarin à son avenement à la Cour y étoit venu si miserable qu'il avoit eu besoin que quelqu'un lui fournit ses necessitez. Il n'avoit eu d'abord qu'une pension fort modique, & qui n'étant pas suffisante pour le faire subsister, il avoit été trop heureux que Mr. de Chavigny, qui le connoissoit pour s'être servi de lui dans les affaires d'Italie, lui eut donné une chambre chez lui & la table de ses commis. Au reste comme il se voyoit élevé maintenant à un poste qui lui faisoit honte de son premier état, il étoit bien aise de n'en pas avoir à tous momens devant les yeux un témoin d'autant plus incommode, qu'il se figuroit qu'il ne lui jettoit pas un regard que ce ne fut pour lui reprocher ce qu'il avoit fait pour lui.
Le choix que la Reine avoit fait de son Eminence pour premier Ministre, ne déplut pas au Duc d'Orleans ni au Prince de Condé, avec qui Sa Majesté étoit résolu de bien vivre pour ne leur pas donner sujet de troubler le commencement heureux du régne de son fils. Le Cardinal la confirma dans cette resolution, & il s'y conforma lui-même de peur de se les attirer tous deux à dos. Il sçavoit que quantité de gens, jaloux de sa fortune, commençoient à murmurer de ce que la Reine mere lui avoit fait cet honneur au préjudice de tant de François, comme s'il n'y en eut pas un parmi eux qui fut capable de remplir un poste comme celui-là. Ainsi au lieu de faire paroître d'abord son avarice, & sa vanité, comme il fit depuis, il demeura non-seulement dans un grand respect auprès d'eux, mais il sembla encore n'emprunter tous ses mouvemens que de leurs volontez. Il se contenta cependant durant quelque tems de vivre de ses pensions & de quelques bien-faits que la Reine mere lui faisoit de fois à autre, tellement qu'ils se crurent trop heureux tous deux de ce que cette Princesse eut choisi un homme si raisonnable & qui songeoit plus à remplir son devoir qu'à acquerir des richesses.
La protection que ces deux Princes lui donnerent tant qu'il ne s'éloignât point de ce Principe, n'empêcha pas que d'autres que l'Evêque de Beauvais ne se montrassent jaloux de son élevation. Le Duc de Beaufort à qui la Reine mere avoit témoigné tant de confiance le jour de la mort du Roi, que de lui remettre entre les mains la garde des deux Princes ses enfans, fâché qu'une action qui lui promettoit beaucoup de faveur fut demeurée sans aucune suite, s'unit avec Madame la Duchesse de Chevreuse qui étoit un esprit bien entreprenant. Elle s'étoit fait exiler du vivant du feu Roi, parce que Sa Majesté la soupçonnoit de donner de méchans conseils à la Reine. Elle avoit demeuré pour le moins dix ans à Bruxelles, où on l'accusoit encore d'avoir voulu de concert avec Marie de Medicis veuve de Henri le Grand, qui s'y étoit aussi retirée, tâcher de fois à autre de brouiller l'Etat. Elle en étoit enfin revenuë après la mort de Louïs le Juste, parce que la Reine avoit jugé que n'ayant été exilée qu'à sa consideration, il n'étoit pas juste qu'elle demeurât plus long-tems dans la souffrance. Cette Duchesse qui avoit été bien autrefois avec Sa Majesté avoit esperé d'abord qu'elle ne seroit pas plûtôt de retour auprès d'elle qu'elle auroit grande part au Gouvernement. Son ambition & sa vanité lui faisoient croire que si elle en étoit incapable par son sexe, elle éleveroit toûjours quelqu'un au ministere qui lui seroit si soumis, qu'il n'auroit que le nom de Ministre pendant qu'elle en auroit toute l'authorité. Elle jettoit les yeux pour cela sur Châteauneuf le garde des sceaux, qui avoit été encore bien plus maltraité qu'elle sous le régne du feu Roi. Car si elle avoit été obligée de passer dix ans hors du Royaume, il en avoit passé du moins autant dans le Château d'Angouléme, où il avoit été renfermé. Il n'y avoit eu que la mort du Roi qui lui avoit fait recouvrer la liberté, & elle croyoit que comme il étoit son ami particulier, & capable de remplir un poste comme celui-là, elle ne pouvoit mieux faire que de l'opposer au Cardinal Mazarin.
Ses esperances s'étant trouvé trompées à son arrivée, & la Reine au lieu de répondre à son attente l'ayant reçûë non-seulement avec assez d'indifference, mais encore avec assez de mépris, elle s'unit avec le Duc de Beaufort dont le mécontentement étoit reconnu si generalement de tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui ne crût que le Cardinal ne feroit pas trop mal de prévenir les menaces qu'il ne pouvoit s'empêcher de faire dans son emportement. Car quoi qu'il ne fut pas si fou que de les lui faire à lui-même, comme il avoit si peu de discretion que de ne pas prendre garde devant qui il parloit, c'étoit presque la même chose que si c'eut été en sa presence.
Châteauneuf dont la mère étoit de la Maison de la Chastre voyant qu'il ne tiendroit pas à la Duchesse & au Duc de Beaufort qu'ils ne le fissent premier Ministre, ne voulut pas s'y opposer, quoi qu'il eut lieu de craindre que cela ne le fit remettre en prison; ainsi après avoir surmonté le trouble que cette pensée lui pouvoit apporter, il mit dans cette intrigue Mr. de la Chastre Colonel General des Suisses son proche parent. Celui-ci avoit eu cette charge à la mort du Marquis de Coaislin gendre du Chancelier. Ce Marquis avoit été tué au Siege d'Aire, il y avoit deux ans, & il avoit laissé trois garçons de sa femme, savoir le Duc de Coaislen d'aujourd'hui, l'Evêque d'Orleans & le Chevalier de Coaislin, le Marêchal de Bassompierre avoit possedé cette charge auparavant, & avoit eu bien de la peine à y être reçû, parce que les Suisses pretendoient qu'ils ne devoient avoir qu'un Prince à leur tête, & que n'en ayant jamais eu d'autre, il leur étoit honteux d'avoir maintenant un simple Gentilhomme. Cependant après avoir fait la planche pour lui, ils firent la même chose ensuite, pour Mr. de Coaislin, & pour Mr. de la Chastre, jusques à ce qu'enfin ils sont revenus aujourd'hui sous le commandement de Mr. le Comte de Soissons Prince de la Maison de Savoye qui a épousé une niece du Cardinal Mazarin.
Mr. de la Chastre n'eut point d'autre motif en entrant dans cette intrigue que d'en rendre sa fortune meilleure. Ainsi quoi qu'il ait fait des memoires tout exprès pour insinuer au public qu'il a été bien plus malheureux que coupable, tout ce qu'il y a de vrai c'est qu'il considera uniquement, que Mr. de Châteauneuf n'ayant point d'enfans, & se faisant honneur de son Alliance, il prendroit plaisir de l'élever, s'il se voyoit jamais en état de le pouvoir faire. Cette ligue fut nommée la caballe des importans, & eut un succès bien different de ce qu'esperoient les conjurez. L'on croit que leur dessein étoit de se défaire du Cardinal à quelque prix que ce fut, & de l'assassiner, plûtôt que d'y manquer, mais ce Ministre ayant eu vent de leur complot fit arrêter le Duc de Beaufort & le Comte de la Chastre; le premier fut mis à Vincennes & l'autre à la Bastille. Celui-ci en fut quitte pour la perte de sa charge, où le Marêchal de Bassompierre rentra, en lui rendant l'argent qu'il en avoit donné. L'autre après avoir été trois ou quatre ans en prison s'en sauva heureusement, & s'étant caché pendant quelque tems en Berri, il revint enfin à Paris, quand il vit que cette grande Ville s'étoit revoltée contre le Roi. C'est ce que je dirai en son lieu, & ceci n'est seulement qu'en passant.
La Reine mere se voyant assurée, par la prison de ces deux hommes & par l'exil de la Duchesse de Chevreuse qui passa en même-tems en Espagne, croyant qu'il n'y auroit plus personne d'assez hardi dans le Royaume pour rien entreprendre contre sa volonté, envoya la plus grande partie de nôtre Regiment sur la Frontiere de Lorraine où Mr. le Duc d'Anguien s'étoit acheminé après la bataille de Rocroi. Il y assiegea Thionville, & l'ayant prise par composition il fut ensuite au secours du Marêchal de Guébriant, qui se trouvoit serré de bien près entre deux armées. Il le tira de peril, mais ce Marêchal ayant assiegé Rotwiel, sur la fin de la campagne, il y reçût un coup de fauconneau dont il mourut deux jours après s'être emparé de cette place.
La compagnie dont j'étois ne fut pas du detâchement qui avoit été envoyé au Duc d'Anguien & ainsi me voyant comme inutile à Paris je demandai permission à mon Capitaine de m'en aller en Angleterre avec Mr. le Comte de Harcourt que la Reine envoyoit en ce païs-là, pour moyenner quelque accommodement entre Sa Majesté Britannique & son Parlement. Le Cardinal de Richelieu qui avoit fomenté les desordres qu'il y avoit entr'eux, n'avoit pas prevû qu'ils dussent aller si loin qu'ils avoient été. Ce peuple qui ne se gouverne pas comme les autres, après avoir accusé son Roi de vouloir introduire une authorité absoluë dans son Royaume & d'y changer la Religion, avoit pris les armes contre lui. Il s'étoit déja donné plusieurs batailles là-dessus, & le sang qui y avoit été versé avoit plûtôt aigri les esprits qu'il ne les avoit disposez à entendre à une bonne paix. Le Comte d'Harcourt, auprès de qui je trouvai de la recommandation, me reçût parmi ses Gentilshommes qui étoient en grand nombre. Car comme c'étoit un Prince fameux par quantité de grandes actions, il ne vouloit pas que rien dementit chez les étrangers la réputation qu'il savoit bien s'y être acquise. Nous fumes d'abord trouver le Roi d'Angleterre qui étoit à Exester dont son armée, qu'il avoit mise sous le commandement des Princes Robert & Maurice ses neveux fils de Frederic V. Roi de Bohéme & Electeur de Palatin, s'étoit emparée il n'y avoit que peu de tems. Le Comte de Harcourt trouva ce Prince mou & qui n'avoit aucune résolution, de sorte qu'il avoit déja manqué diverses occasions dont il eut pû se servir pour faire rentrer sous son obeïssance la Vile de Londres qui s'étoit revoltée contre lui. Le Comte d'Harcourt qui étoit aussi entreprenant que ce Roi étoit timide, voulut lui inspirer de la vigueur comme la seule chose qui étoit capable de rétablir son authorité; mais il lui répondit qu'il en parloit bien à son aise, qu'il croyoit apparement que les Anglois ressemblassent aux François, qui ne s'écartoient guéres du respect qu'ils devoient à leur Souverain, & qui quand ils s'en écartoient une fois pouvoient être contraints d'y rentrer par toutes sortes de voyes, quelque rudes & quelque extraordinaires qu'elles pussent être; que cependant il vouloit bien qu'il fût que s'il étoit permis de tenir ainsi le baton levé aux uns c'étoit tout autrement à l'égard des autres; que ce seroit justement le moyen de se perdre; que les Anglois vouloient être ramenez par la douceur, c'est pourquoi il le prioit d'aller faire un Tour à Londres pour essayer d'en faire plus par ses conseils qu'il n'en pouroit jamais faire avec une armée, tout grand Capitaine qu'il étoit.
Le Comte de Harcourt vit bien où le mal le tenoit, & ne croyant pas que ce Prince réüssit jamais tant qu'il en useroit de la sorte, il partit plûtôt pour le contenter que pour aucune esperance de venir about de ce qu'il desiroit. Il y en a beaucoup qui ont prétendu que le Cardinal Mazarin qui se conduisoit sur les Memoires du Cardinal de Richelieu, bien loin de desirer ainsi la paix de ce Royaume avoit ordonné au contraire à ce Prince d'y semer encore la division & le trouble. Pour moi c'est ce que je ne saurois dire au juste, si je le voulois faire ce seroit parler contre ma connoissance. Je crois même que la plûpart de ceux qui en parlent ainsi ne le sont que par conjectures, c'est-à-dire parce que la politique que l'on voit s'observer entre les Puissances est de tirer avantage de tout sans se mettre en peine ni de ce que le sang ni la charité les obligent de faire.
Quoi qu'il en soit le Comte de Harcourt étant arrivé à Londres il y eut de grandes conferences avec le Comte de Bedfort qui étoit le plus grand ennemi que le Roi d'Angleterre eut dans son Parlement. Il en eut aussi quelques-unes avec quelques autres personnes de distinction qu'il eut pû amener à son sentiment sans ce Comte, qui s'opiniatra si fort à vouloir ruïner l'authorité de son Souverain, que le Comte de Harcourt ne se pût empêcher de lui dire d'y prendre bien garde, & que si jamais Sa Majesté Britannique trouvoit moyen de regagner la confiance de ses sujets, il étoit comme impossible qu'il oubliât jamais l'obstacle qu'il y auroit apporté. Bedfort lui répondit avec beaucoup de hardiesse, & peut-être avec assez peu de raison, que quand il lui faisoit cette menace, il égaloit apparement le pouvoir des Rois d'Angleterre avec ceux des Rois de France en ces derniers tems; qu'il y avoit bien à dire de l'un à l'autre, & que les Anglois étoient trop sages pour souffrir jamais que leur Souverain se vengeât directement ou indirectement d'une personne qui se seroit attiré sa haine, pour avoir embrassé, comme il faisoit, leurs intérêts; que leur Nation avoit des loix sur lesquelles il faloit que leurs Princes se conformassent, à moins que de la voir tout aussi-tôt se declarer contr'eux; que c'est ce qui étoit toûjours arrivé toutes fois & quantes qu'ils avoient voulu entreprendre quelque chose au delà de leur pouvoir, & ce qui arriveroit encore à l'avenir, parce qu'il n'y avoit pas un Anglois qui ne sut que c'étoit en cela que dependoit leur liberté & leur repos.
Tout ce que je viens de dire se sût tout aussi-tôt dans la Ville, quoi que cela se fut passé tête à tête & secretement. Je crois que ce fut le Comte de Bedfort qui prit plaisir de le divulger, afin de faire voir au Peuple qu'il étoit toûjours le même, & que rien n'étoit capable de le fléchir. Cependant ce qui se disoit des ménaces que le Comte de Harcourt lui avoit faites, si néanmoins on peut appeller de ce nom-là ce qu'il lui avoit dit, le rendit odieux au Peuple, les Anglois ne firent non plus d'état de lui que si c'eut été un simple particulier. Il passoit tous les jours dans les ruës sans qu'on lui donnât le moindre coup de chapeau. Un Cocher même d'un Carosse de place, comme il y en a quantité en ce païs-là, s'étant rencontré avec le sien, eut l'insolence de vouloir passer devant lui. Je ne sais à quoi il tint que ses valets de pied ne le tuassent sur le Champ, aussi crois-je aisément qu'ils n'y eussent pas manqué, si ce Prince qui avoit peur de commettre legerement son authorité, en armant une vile populace contre lui, ne leur eut commandé de s'abstenir d'aucune voye de fait. Soucariere, qui étoit batard du Duc de Bellegarde grand Ecuyer de France, se trouvant alors dans son Carosse avec lui, mit pied à terre, comme il vit qu'il s'assembloit déja beaucoup de peuple, & que peut-être en arriveroit-il quelque accident. Il n'en connoissoit les maniéres d'agir, parce qu'il avoit fait déja plusieurs voyages en ce païs-là qui ne lui avoient pas été infructueux; car il y avoit gaigné des sommes immenses à la Paulme, & la Cour n'avoit pas été fâchée qu'il fut à la suite du Comte, parce que comme il y étoit connu de tout ce qu'il y avoit de grands Seigneurs, elle esperoit qu'il ne lui seroit pas inutile dans ses Negociations.
Soucariere qui parloit Anglois parla au Cocher, & ne lui auroit peut-être parlé qu'inutilement, si ce n'est qu'un nommé Smit avec qui il joüoit tous les jours, se trouva par hazard dans le Carosse que menoit cet insolent. Il fit semblant de se reveiller comme d'un profond sommeil, ou plûtôt comme s'il eut été assoupi par le vin, afin de se mettre à couvert de la faute qu'on lui eut imputée, d'avoir gardé le silence dans une occasion où il avoit tant de sujet de le rompre. Il sortit alors du Carosse, & après avoir embrassé Soucariere, il fut le premier à menacer son Cocher que s'il ne se montroit plus sage ce seroit à lui qu'il auroit à faire. Sa voix fit plus d'effet que le caractere du Comte, qui à la dignité d'Ambassadeur joignoit encore celle de Prince, qui n'est guéres moins recommandable chez toutes les Nations. Le Comte de Harcourt fut fort loué de sa moderation, & le Parlement ayant ouï parler de ce qui lui étoit arrivé fit mettre le Cocher à Nieugatte, prison où l'on met les malfaiteurs. Il fit mine même de le vouloir punir, mais le Comte de Harcourt ayant demandé sa grace, il en fut quitte pour quelques jours de captivité.
Le Roi d'Angleterre attendoit toûjours la réponse du Comte d'Harcourt, & soit qu'il esperât qu'elle lui seroit favorable, ou qu'il ne voulut répandre le sang de ses sujets qu'à l'extremité, il avoit differé de combattre le Comte d'Essex qui commandoit l'armée du Parlement; mais enfin le Comte de Harcourt lui ayant mandé que bien loin qu'il dut s'attendre à les voir ainsi rentrer dans le devoir, il devoit conter qu'ils ne le feroient jamais que par force, il lui fit sentir si-bien la necessité où il étoit de ne les pas ménager d'avantage que Sa Majesté Britannique résolut de donner un nouveau combat. Le bruit en étant parvenu jusques à Londres nous demandâmes permission au Comte de Harcourt, tous tant que nous étions de Gentilshommes auprès de lui, de nous en aller dans l'armée de Sa Majesté Britannique. Il nous le donna secrettement, parce que s'il l'eut fait d'une autre maniére, il eut eu peur de contrevenir par-là à ce que son caractere demandoit. Nous partîmes donc les uns après les autres, & par differens chemins, comme si la route que nous voulions prendre eut été toute opposée l'une à l'autre, mais nous étant bien-tôt rassemblées nous fîmes un petit escadron, sans être obligez de recevoir parmi nous d'autres personnes que celles qui étoient venuës à la suite de cet Ambassadeur. Nous fumes offrir nôtre service au Roi qui n'étoit qu'à deux lieuës de son armée. Il nous reçût parfaitement bien, & nous donna des lettres pour ses Generaux. Nous n'étions pas encore arrivez auprès d'eux que le Parlement fut averti de ce qui se passoit. Il en fit de grandes plaintes au Comte de Harcourt, lui disant que s'il lui arrivoit quelque chose, qui fut contraire au droit des gens, il n'eut qu'à s'en prendre à lui-même; que c'étoit lui qui y contrevenoit le premier, & qui donnoit lieu par-là qu'on lui manquât de respect, sans qu'on y pût mettre remede.
Ce discours qui étoit une espece de menace n'étonna pas ce Prince, quoi qu'il eut tout à apprehender de l'esprit inquiet de ces Peuples. Il répondit à ceux qui le lui tenoient, que ceux dont ils faisoient des plaintes n'étant ses Domestiques que par accident, c'est-à-dire, que parce qu'ils avoient voulu voir le païs & l'accompagner dans son Ambassade, ils ne lui avoient pas demandé permission de faire ce qu'ils avoient fait; que la Noblesse Françoise avoit cela de propre, que quand elle avoit une bataille elle n'y courait pas seulement, mais encore qu'elle y voloit; que s'ils en avoient pris son avis, ils se fussent bien donné de garde de le faire; mais que de jeunes gens comme nous étions tous la plûpart ne faisoient pas toûjours reflexion à ce qu'ils devoient faire. Ces raisons ne contenterent pas le Parlement. Il donna des ordres rigoureux contre nous, & écrivit même au Comte d'Essex que si nous pouvions tomber par hazard entre ses mains, il nous traitât le plus rigoureusement qu'il lui seroit possible. Le Comte d'Essex qui ne cherchoit qu'à lui plaire, mit un parti en campagne pour nous joindre devant que nous nous pussions rendre à l'armée de l'endroit où nous avions été trouver le Roi, mais ce parti en ayant rencontré un autre des troupes de Sa Majesté l'attaqua, parce qu'il se voyoit plus fort que lui. Il croyoit qu'après en avoir eu la victoire, il lui seroit facile de poser son embuscade & de nous surprendre sur nôtre passage: en effet il avoit déja beaucoup d'avantage sur ses ennemis, quand par malheur pour lui nous arrivâmes à la vûë du lieu où se rendoit le combat. Nous y courûmes aussi-tôt pour donner secours à ceux que nous voyons combattre pour Sa Majesté Britannique. Il nous fut facile de les reconnoître & de reconnoître les autres pareillement au differentes marques qu'ils avoient mis sur leur chapeau. Ainsi ayant pris ceux-ci par derriere nous les tuâmes tous à la reserve de cinq ou six qui se trouverent si-bien montez qu'il nous fut impossible jamais de les attraper. Ils se sauverent dans leur armée, où ayant conté à leur General comment sans nôtre arrivée, ils étoient sur le point de défaire plus de deux cent cinquante chevaux de l'armée du Roi, ils nous firent si noirs par là auprès de lui, qu'il résolut s'il nous pouvoit prendre de ne nous faire aucun quartier.
Ce qui l'animoit encore d'avantage contre nous c'est qu'il se voyoit à la veille d'une bataille, & que venant de perdre trois cent chevaux comme il y en avoit bien autant à l'égard de ceux que nous venions de passer au fil de l'épée, ils lui pouvoient faire faute dans une occasion comme celle là. Nous apprîmes dès le lendemain par le Prince Robert, à qui ses espions l'avoient rapporté, que cette rencontre le mettoit non-seulement en grande colere; mais encore que pour s'en venger il avoit consigné à l'ordre, que le jour de la bataille on eut à ne nous donner aucun quartier. Il commanda même deux escadrons qui étoient les troupes de son armée en qui il avoit le plus de confiance, de s'attacher à nous particuliérement, sans se mettre en peine des autres. Il leur dit que nous voudrions faire apparement les avanturiers, & que comme nous nous mettrions à la tête de tout en guise d'enfans perdus, il leur seroit aisé non-seulement de nous reconnoître, mais encore de venir à bout de leur dessein.
Toutes ces circonstances étant venuës à la connoissance du Prince Robert, il voulut nous persuader de nous mêler dans ses escadrons, trois ou quatre dans l'un, autant dans un autre, & ainsi du reste; Quelques-uns y toperent assez, mais un nommé Fondreville, Gentilhomme de Normandie très brave homme, & qui avoit fait plusieurs campagnes sous le Comte de Harcourt, nous ayant representé que nous ne pouvions accepter cette proposition sans nous deshonorer, ou tout du moins sans nous derober la gloire que nous pouvions acquerir dans cette journée, il fit revenir chacun à son sentiment. Nous priâmes donc le Prince Robert de nous laisser faire corps à part, & il ne fut pas trop fâché de nôtre priere, parce qu'il jugea qu'animez comme nous étions, à cause du procedé du Comte d'Essex, nous ne manquerions pas de donner bon exemple à ses troupes, pour peu qu'elles eussent de bonne volonté.
Le mépris que nous témoignions faire de nôtre seureté, parce que nous croyons qu'il y alloit de nôtre gloire, le toucha; ainsi ne voulant pas laisser perir de si braves gens sans nous donner tout le secours qu'il lui seroit possible, il commanda la compagnie de ses gardes, & celle du Prince son Frere pour nous soutenir. C'étoit bien les deux plus belles compagnies que j'eusse vûës jusques-là, & je ne saurois mieux les comparer, qu'à la maison du Roi sur le pied qu'on la mise, depuis que Sa Majesté la purgée des parties honteuses qui la deshonoroient avant la reforme qu'il en a faite. Car pour en dire la vérité il ne doit y avoir pour la garde d'un si grand Prince que des gens de qualité ou des gens de service, tels qu'il y en a presentement. Ce n'étoit pas à des fermiers, comme toutes les compagnies des Gardes du corps & celle des Gendarmes étoient remplies, à avoir entre leurs mains une personne aussi precieuse que celle de Sa Majesté, & bien que je sache que ce n'a peut-être pas été dans cette vûë que cette reforme a été faite, comme je le dirai tantôt, la chose n'en a pas été moins utile. Ce n'est pas là la premiere fois qu'il est arrivé un bien, quoi que l'on eut peut-être une autre vûë: qu'importe quelle qu'elle soit, pourvû que le Prince & l'Etat y trouvent leur compte.
Mais pour en revenir à mon sujet, le combat étant ainsi resolu de la part du Roi, & le Comte d'Essex ne le fuyant pas, parce qu'il se croyoit non-seulement aussi fort que lui, mais qu'il vouloit encore obliger le Parlement, qui parloit de le destituer de son emploi à cause de quelques fautes, qu'il y avoit faites, à le lui continuer, les deux armées s'approcherent l'une de l'autre. Au reste n'y ayant plus qu'un ruisseau qui les séparât, nous demandâmes au Prince Robert de nous laisser prendre la tête de tout, comme le Comte d'Essex s'y étoit bien attendu; mais les Anglois qui font peu d'état de toutes les autres nations en comparaison de la leur, n'ayant garde de souffrir qu'il nous accordât nôtre demande, ce Prince nous fit entendre qu'il l'eut bien voulu, mais qu'il ne lui étoit pas permis de le faire; que tout ce qu'il pouvoit pour nôtre service, si nous étions d'humeur à l'accepter, étoit de nous mêler dans les escadrons qui marcheroient les premiers aux ennemis, que nous eussions à voir si nous voulions nous contenter de ces offres, parce que sans cela tout ce qu'il pouvoit faire étoit de nous placer sur les ailes. Fondreville qui nous avoit déja empêché de recevoir une pareille proposition, nous en empêcha encore; ainsi nous étant mis où il vouloit, le combat se donna, & fut allez opiniatré d'abord, mais les Parlementaires ayant bientôt lâché le pied, la victoire fut si-bien à nous que si le Roi eut voulu faire marcher son armée du côté de Londres, il y a grande apparence que cette Ville se fut soumise à toutes les conditions qu'il lui eut plû d'imposer. Fondreville prit la liberté de lui en témoigner sa pensée, après que Sa Majesté fut venuë joindre le Prince Robert, mais comme elle étoit toûjours remplie non-seulement de timidité, mais encore infatuée de la pensée qu'il ne faloit pas pretendre ramener les Anglois comme on faisoit les autres nations, il fut si facile que d'écouter quelques propositions que le Parlement lui fit faire, à dessein seulement de l'amuser.
Devant que la bataille se donnât, comme nous avions reçû avis du Comte de Harcourt de nous donner bien de garde de le venir retrouver à Londres, parce que le Parlement sans aucune consideration pour lui auroit bien la mine de nous y faire arrêter, nous obtinmes adroitement du Comte d'Essex des Passeports pour nous en retourner dans nôtre païs. Il est vrai que Sa Majesté Britannique s'y employa elle-même. Elle les lui demanda sous le nom de quelques Anglois qui vouloient aller voyager en France avec un gros train, & nous fit passer pour leurs Domestiques. Je ne sais si le Parlement ne fit point semblant de s'aveugler lui-même, de peur de se faire une affaire avec nôtre Roi en nous faisant arrêter; quoi qu'il en soit m'en étant revenu en France sans qu'il m'arrivât aucun accident, non plus qu'à sept ou huit autres François qui passerent la mer avec moi en la compagnie du fils de Milord Pembroc, je fus retrouver mes amis qui me témoignerent que je leur ferois plaisir de leur raconter tout ce que j'avois vû en ce païs-là. Mon Capitaine fut épris aussi du même desir, & trouvant que le compte que je lui en avois rendu étoit assez bien circonstancié, il me mena le lendemain chez la Reine d'Angleterre pour lui conter moi-même tout ce que je lui avoit conté.
Cette Princesse s'étoit réfugiée en France pour éviter les tristes effets qu'elle apprehendoit de la haine des Anglois, qui lui vouloient du mal encore bien autrement qu'au Roi son mari. Ils l'accusoient d'être cause toute seule des nouveautez qu'il avoit voulu introduire dans son Royaume, & sur cette prévention, ils avoient osé lui demander, en lui faisant quelques propositions, de la chasser d'auprès de lui. Sa Majesté Britannique n'en avoit voulu rien faire, comme de raison: mais enfin se voyant dans la suite engagé dans une guerre civile dont il n'étoit pas trop assuré du succès, il avoit jugé à propos de lui faire passer la mer, plûtôt pour mettre sa personne en seureté que pour condescendre à une demande aussi insolente que celle-là. Cette Princesse me reçût fort bien, & me demandant si j'avois vû le Roi son mari, & les Princes ses enfans, elle m'interogea ensuite sur ce que je pensois de ce païs-là. Après que j'eus satisfait à la demande. Je lui répondis sans hesiter, quoi qu'il y eut deux ou trois Anglois avec elle, & même quatre ou cinq Angloises dont la beauté meritoit que j'eusse plus de complaisance, que je trouvois l'Angleterre le plus beau païs du monde, mais habité par de si méchantes gens que je prefererois toûjours toute autre demeure à celle-là, quand même on ne m'en voudroit donner une que parmi les ours; qu'en effet il faloit que ces Peuples fussent encore plus feroces que les bêtes pour faire la guerre à leur Roi, & pour lui avoir demandé de chasser d'auprès de lui une Princesse qui devoit faire leurs delices, pour peu qu'ils eussent de connoissance & de jugement.
Si mon discours fut agréable à cette Princesse qui le prit pour une civilité qu'elle devoit attendre d'un galant homme, il ne le fut guéres à un de ces Anglois, & même peut-être à tous ceux de cette nation qui étoient-là; Quoi qu'il en soit celui-ci qui se nommoit Cox s'en trouvant tout scandalisé, m'envoya dès le lendemain matin un autre Anglois qui me dit de sa part que j'avois tenu des propos si insolents de sa nation, qu'il vouloit me voir l'épée à la main. Je lui eusse répondu volontiers, insolent vous même, puis qu'on ne s'étoit jamais servi d'un pareil mot, en parlant à personne, à moins que ce ne fut parmi les harangeres, ou parmi quelques personnes semblables à celles-là; mais comme il ne parloit pas trop bon François, & qu'il pouvoit l'avoir fait aussi-bien faute d'entendre la veritable signification de ce mot, que dans le dessein de m'offenser, je crûs que j'avois déja assez d'une querelle sur les bras sans m'en attirer encore une seconde. C'est ce qui ne me pouvoit manquer, si je lui faisois connoître qu'on ne me parloit pas de la sorte impunément. Le rendez-vous qu'il me donna fut derriere les Chartreux, où le Plessis Chivrai avoit été tué il n'y avoit que peu de jours, en se battant en duel contre le Marquis de Coeuvres fils aîné du Marêchal d'Estrées. Je lui demandai une heure de tems pour aller chercher un de mes amis pour se battre contre lui, parce qu'il lui devoit servir de second, & comme je sortois de chez moi je trouvai un autre Anglois qui me rendit un billet, où il y avoit un compliment bien different de celui que l'autre m'avoit fait. Voici ce que contenoit ce billet.
J'étois chez la Reine lors que vous avez dit des choses si desobligeantes de ma Nation que je ne doit jamais vous les pardonner: aussi après avoir bien revé comment j'en tirerai vengeance je n'ai point trouvé de meilleur moyen d'en venir à bout, que de vous prier de vous donner la peine de venir chez moi. Celui qui vous rendra la presente vous dira où vous me trouverez, nous verrons là si vous aimeriez mieux, comme vous dites, demeurer avec des ours que de vivre avec des personnes de mon pais.
Jamais homme ne fut si étonné que je le fus à la vûë de ce billet. J'entendis bien ce qu'il vouloit dire, & comme il y avoit plusieurs Angloises lors que j'avois tenu le discours que celle-ci me reprochoit, je fus en peine de deviner de laquelle me pouvoit venir ce message. Cependant comme elles m'avoient paru belles toutes tant qu'elles étoient, je crus que je ne pouvois toûjours tomber que de bout. J'eus donc grand soin de m'informer, où je trouverois celle qui me défioit ainsi au combat, & l'homme qu'elle m'avoit envoyé m'ayant répondu que ce seroit dans l'Hôtel même ou étoit logée la Reine d'Angleterre il ajouta que je n'aurois qu'à demander, Miledi..... & qu'on me feroit parler à elle.
Si j'eusse pû me dispenser honnêtement du combat que j'avois à faire avec l'Anglois je l'eusse fait de bon coeur, maintenant que j'avois une autre affaire sur les bras qui me touchoit de plus près, mais ne le pouvant faire sans y intéresser ma réputation, je m'en fus à l'Hôtel des Mousquetaires pour prendre avec moi celui des trois freres, que je trouverois le premier sous ma main. Je ne trouvai qu'Aramis qui avoit pris medecine, il n'y avoit qu'une heure ou deux, parce qu'il avoit eu quelques accès de fiévre quelques jours auparavant. Athos & Porthos étoient sortis, & lui demandant où ils pouvoient être, à cause que je ne le croyois pas en état de me pouvoir servir, il me répondit qu'il lui étoit impossible de m'en rien apprendre, parce qu'ils ne lui avoient point dit où ils alloient. Cela m'embarassa, dans la crainte que j'eus que tous ceux que j'irois chercher pareillement ne fussent pas aussi chez eux. Aramis s'en aperçût, & devinant tout aussi-tôt ce que je voulois à ses frères, il me dit en prenant son haut de-chausse & en se jettant hors du lit, que pour une medecine de plus ou de moins dans le ventre, il ne laisseroit pas de suppléer à leur défaut. Il ajouta à cela quelques paroles qu'on eut prises pour pure gasconnade, si ce n'est qu'il n'y en avoit jamais à son fait. Il me dit que le plaisir de me servir lui feroit plus de bien que la medecine qu'il avoit pris, & que je n'avois seulement qu'a lui dire où il faloit aller.
Il s'habilloit toûjours en me disant cela, & le trouvant de si bonne volonté, je crus que je ne devois point faire de finesse avec lui. Je lui avouai ingenuement ce qui m'avoit amené là, en même-tems que je m'excusai de recevoir ses offres par l'état où je le trouvois. Je lui dis que si je le prenois au mot, je ne doutois point que cela ne lui fit plaisir, parce que je le connoissois extrémement genereux, mais que sachant aussi le préjudice que cela feroit à sa santé, si je lui faisois prendre l'air, je ne pouvois souffrir qu'il s'exposât comme il vouloit à ce danger. Il ne fit nul cas de mon objection, & ayant achevé de s'habiller, quoi que je m'y opposasse toûjours, nous nous en fumes de compagnie où l'Anglois m'avoit donné rendez-vous. Il n'y étoit pas encore arrivé avec son ami, ce qui me fit de la peine, parce que tout le tems que je passois presentement, sans aller voir celle qui me provoquoit à un autre combat, me sembloit autant de tems perdu pour moi. Les deux Anglois se firent bien encore attendre une demie heure, ce qui fut cause que nous ne savions presque que dire Aramis & moi, mais enfin ayant paru le long des Murs du Luxembourg qui sont hors de la Ville, nous nous en fumes à eux mon ami & moi, tant j'avois d'impatience de terminer nôtre querelle. Aramis sentit quelques tranchées en y allant, & me dit qu'il eut bien voulu s'arrêter s'il eut pû le faire avec honneur, mais que se trouvant presentement en presence de ceux à qui nous devions avoir affaire, il avoit peur qu'ils n'interpretassent en mal une nécessité dont ils ne connoîtroient pas la cause. Je lui répondis qu'il se faisoit là un scrupule bien mal à propos, & qu'il avoit une pensée que nul autre que lui n'auroit jamais, que tous ceux qui le connoissoient savoient qu'il étoit un si brave homme qu'ils ne l'accuseroient jamais de foiblesse; que j'étois d'ailleurs pour rendre compte de l'état où je l'avois trouvé, quand il avoit voulu à toute force s'en venir avec moi, ce qui le justifieroit entierement, quand même on seroit capable de concevoir quelque chose à son desavantage, de ce que la necessité lui imposoit.
Il ne m'en voulut jamais croire, & m'ayant repliqué pour toute raison que ces Anglois ne le connoissoient pas, & que c'étoit à eux qu'il craignoit de ne pas donner bonne opinion de son courage, s'il faisoit ce que je lui conseillois, nous marchâmes toûjours, & arrivâmes ainsi en presence les uns des autres. Nous nous visitâmes tous quatre pour voir s'il n'y auroit point de supercherie à nôtre fait. Car il étoit arrivé, avant que l'on prit cette precaution, que quelques faux braves s'étoient armez des cottes de maille, & qu'ils s'étoient précepitez ensuite sur leurs ennemis, parce qu'ils savoient bien que leur épée ne leur pouvoit faire de mal; quoi qu'il en soit pas un de nous n'étant capable de faire une action comme celle-là, nous ne trouvâmes rien qui ne fut dans les formes. Cependant dans le tems que cela se faisoit, & que celui qui se devoit battre contre Aramis le tâtoit de tous côtez, ses tranchées le presserent tellement qu'il ne fut pas maître de faire tout ce qu'il eut bien voulu; l'effort qu'il faisoit pour se retenir le faisant changer de visage l'Anglois qui étoit fort vain, comme le sont presque tous ceux de sa Nation, soupçonna aussi-tôt qu'il avoit peur, mais il n'en douta plus du tout lors qu'à ce que ses yeux lui en disoient, il se répandit en même-tems une mauvaise odeur qui l'obligea de se boucher le nez. Cependant comme il étoit fort insultant, ce que j'avois assez reconnu à la parole qu'il m'avoit dite, lors qu'il étoit venu chez moi, il dit en même-tems à Aramis qu'il trembloit de bonne heure, & que si pour le tâter seulement de la main, il lui arrivoit ce que l'on sentoit presentement, qu'est-ce que ce seroit lors qu'il le tâteroit avec son épée.
Aramis qui étoit toûjours de moment à autre pressé de plus en plus de ses tranchées, & qui avoit à souffrir d'avantage des peines qu'elles lui faisoient, qu'il n'aprehendoit son épée, prit le parti alors de lâcher la gourmette à son ventre, pour n'en être plus tant incommodé, l'Anglois qui avoit bon nez se recula bien vite de peur d'en être empoisonné, mais quoi que tout son soin fut alors de se le bien boucher avec la main, il fut obligé dans ce moment de quitter cette precaution pour en prendre une autre: Aramis s'en vint à lui l'épée à la main sans le marchander & l'Anglois craignant qu'il n'en fut de lui, comme d'un Marêchal de France que l'on disoit n'aller jamais au combat qu'il ne lui prit la même incommodité, & qui cependant se faisoit craindre plus que nul autre de tous ceux qui avoient affaire à lui, il quitta le soin qui avoit pour en prendre un autre qu'il crût plus necessaire; il songea à se deffendre, mais il le fit si mal qu'à peine Aramis le peut-il joindre, tant il savoit bien lacher le pied. Aramis lui demanda alors par forme de ressentiment qui avoit plus de peur des deux, & si c'étoit-là ce qu'il lui avoit voulu faire accroire, quand il lui avoit dit qu'il le feroit bien trembler autrement qu'il ne faisoit, quand il viendroit à le tâter avec la pointe de son épée. Aramis en disant cela le suivoit toûjours de fort près, & lui donna enfin un bon coup d'épée sans que la precaution qu'il avoit de bien reculer l'en pût garentir. Pour ce qui est de son Camarade il faisoit mieux son devoir avec moi, & se battoit du moins de pied ferme, s'il ne se battoit pas plus heureusement. Je lui avois déja donné deux coups d'épée, un dans le bras l'autre dans la cuisse, & lui ayant fait en même-tems une passe au colet je lui mis la pointe dans le ventre, & l'obligeai de me demander la vie. Il ne s'en fit pas trop presser, tant il avoit de peur que je ne le tuasse. Il me rendit son épée, & le combat qui se faisoit entre nous deux ayant fini par-là, je m'en courus en même-tems à mon ami pour lui aider s'il avoit besoin de mon secours; mais il n'en n'étoit pas necessaire, & il eut bientôt fait la même chose que je venois de faire, si celui contre qui il se battoit eut voulu ne pas reculer si fort devant lui. Cependant quand celui-ci vit que je m'avancois encore pour le combattre, suivant l'usage ordinaire des duels, & qu'au lieu d'un homme à qui il avoit affaire presentement & qui n'étoit encore que trop pour lui, il alloit maintenant en avoir deux sur les bras, il n'attendit pas que je le joignisse pour faire ce que son camarade avoit fait. Il rendit son épée à Aramis & lui demanda pardon de ce qu'il lui avoit pû dire de desobligeant. Aramis le lui pardonna volontiers, & les deux Anglois s'en étant allez en même-tems sans nous redemander leurs armes que nous avions envie de leur rendre, Aramis entra dans une Maison au Fauxbourg St. Jaques, ou pendant qu'il se fit allumer du feu pour changer de linge, il me pria de lui aller acheter une chemise & un calleçon. Je pris l'un & l'autre chez la premiere lingere tels que je les pûs trouver, & l'ayant remené ensuite chez lui, je le quittai tout aussi-tôt pour aller voir ma Miledi.
Je demandai aux gardes qui étoient à la porte de la Reine d'Angleterre ou étoit son appartement. Il y en eut un qui m'enseigna par où je devois monter pour y aller, mais i me dit en même-tems qu'il ne croyoit pas que je lui pusse parler presentement, parce qu'elle alloit monter en Carosse pour aller voir son frere, qui venoit d'être blessé. Cette parole me fit soupçonner à l'heure même qu'il falloit que ce fut l'un des deux contre qui nous avions eu affaire, Aramis & moi. Comme ce garde étoit François & qu'il me paroissoit assez honnête par me dire tout ce qu'il en sauroit, je lui demandai comme feignant d'y prendre grande part, où ce malheur lui étoit arrivé. Il me répondit que ç'avoit été derriere les Chartreux ayant voulu servir de second à un de ses amis qui l'en avoit prié, qu'on en avoit déja parlé à la Reine d'Angleterre, afin qu'elle prit ses mesures à la Cour pour faire punir celui qui l'avoit mis en cet état.
Je n'en voulus pas savoir d'avantage pour me retirer. Je crûs que je ne devois pas me presenter devant ma Miledi, après être cause, comme je l'étois, du malheur de son frere, & que quelque bonté qu'elle eut pour moï, il faloit lui donner le tems du moins de voir ce qui arriveroit de sa blessure. Ainsi je dis au garde que puis qu'elle étoit maintenant si embarrassée j'attendrois un autre fois à la venir voir. Je m'en allai cependant bien chagrin de ce contre-tems, craignant qu'il ne me fit manquer une fortune dont je m'étois fait un grand plaisir, sans savoir néanmoins ce que c'étoit. Le garde me répondit que je ne faisois pas trop mal de prendre ce parti-là, parce que comme elle aimoit fort son frere, elle ne seroit guéres en état de me parler. Je m'en retournai chez moi plus fâché de ce que ce combat là touchoit de si près, que de l'intérêt que le garde m'avoit dit qu'y prenoit la Reine d'Angleterre. Je savois qu'elle ne pouvoit parler contre moi ni contre Aramis, qu'elle ne parlât en même-tems contre les deux Anglois. Ainsi dormant en grand repos de ce côté-là, je n'eus point d'autre inquiétude que celle qui me venoit de l'autre côté.
Trois jours se passerent ainsi sans que j'entendisse parler de ma Miledi, qui avoit toûjours été occupée de son frere dont la blessure avoit paru d'abord beaucoup plus dangereuse qu'elle n'étoit. Mais enfin en étant desabusée heureusement au bout de ce tems-là, j'en reçûs au quatriéme jour une seconde Lettre qui étoit conçûë en ces termes.
Je vois bien qu'au lieu de reconnoître la faute que vous avez faite & de m'en venir demander pardon, vous voulez outrer la matiere en gardant encore une épée dont vous ou vôtre second ne vous seriez pas emparez, aussi facilement que vous avez fait; si au lieu d'avoir affaire à Cox & à mon frere, vous eussiez eu affaire à moi. Renvoyez moi leurs armes, ou plutôt apportez-les moi vous même, sans craindre que je m'en veuille servir contre vous. J'en ai bien de plus dangereuses que celles-là, & qui sont d'une telle nature qu'au lieu de m'en vouloir du mal, quand je daigne les employer à l'égard de quelqu'un, l'on m'en a obligation.
Ce billet me charma comme avoit fait l'autre, & m'estimant déja le plus heureux de tous les hommes, d'avoir fait cette Conquête, je fus trouver Aramis pour le prier de me donner l'épée dont il étoit en possession. Je lui dis que ceux contre qui nous nous étions battus me les avoient fait redemander, par une personne à qui je ne pouvois rien refuser. Il ne s'enquit point qui c'étoit, & je ne le lui eusse pas dit aussi-bien, parce que je me faisois une affaire très serieuse de celle-là. Il me rendit cette épée, & les ayant mises toutes deux sous un manteau dont je me munis tout exprès, je m'en fus de ce pas chez Miledi..... Je me jettai à ses pieds en arrivant, & les lui ayant remises entre les mains, je lui dis que quand elle m'en perceroit elle-même, elle ne feroit que son devoir, puis que j'avois été si malheureux que de lui deplaire; que cependant si elle reservoit à prendre sa vengeance par les autres armes dont elle m'avois menacé, j'avoüois que je ne pouvois mourir d'une plus belle mort. Je disois la verité, ou du moins je la croyois dire en lui parlant de la sorte. Il n'y avoit jamais eu de plus belle personne que celle-là, & quoi qu'il y ait bien du tems que ce que je dis ici m'arriva, j'avouë que je n'y saurois encore penser sans sentir rouvrir mes blessures. D'ailleurs elle n'avoit pas moins d'esprit que de beauté, ce qui fait que les engagemens où l'on entre avec de telles personnes, sont tout autrement de durée que ceux où l'on entre avec les autres.
Mon Angloise me répondit que j'en serois quitte à trop bon marché, si elle faisoit ce que je lui demandois; que ce n'étoit pas avec une épée qu'elle pretendoit m'attaquer; mais avec des armes qui me feroient connoître bientôt ce qu'elle savoit faire. Je lui répondis, voyant qu'elle en parloit si ouvertement, que je n'en étois point en doute, & que sans attendre plus long-tems j'éprouvois déja assez bien le pouvoir que ses yeux avoient sur moi sans en vouloir d'autre experience que celle-là. Elle me repliqua que je n'avois que faire d'en rire, parce que si j'en riois presentement je n'en rierois peut-être pas toûjours. Son enjoüement me plut, & en étant devenu amoureux dès cette premiere visite, je le devins toûjours si fort de plus en plus, que je ne pouvois avoir de contentement que lors que je me trouvois auprès d'elle. Je fis plus d'un jaloux, parce qu'elle témoignoit avoir de la bonté pour moi. Je me laissai encore enflammer d'avantage par-là, & comme c'étoit une fille de qualité & qui me paroissoit avoir tout le mérite qu'une personne sauroit jamais avoir, je ne pûs m'empêcher de lui dire dans l'excès de ma passion, que quoi que je me tinsse très-heureux de lui avoir donné mon coeur, comme je ne pouvois jamais esperer de l'être parfaitement que je ne possedasse le sien, j'allois faire plûtôt l'impossible que de n'en pas venir à bout. Elle me demanda, comme en se moquant de moi, comment je pretendois m'y prendre pour y réüssir. Je lui répondis que ce seroit en tâchant de faire fortune à la guerre, afin de me mettre dans un état à lui pouvoir offrir de l'épouser; que bien que je cherchasse à être heureux en la possedant, je ne pretendois pas acheter mon bonheur aux dépens du sien, que j'aimois mieux ne lui être rien jamais, que de parvenir à mes desseins sans la mettre à son aise, que j'avois l'honneur d'être Gentilhomme, & même d'assez bonne Maison; qu'ainsi comme il ne me manquoit que du bien pour être comme les autres, j'allois travailler de toutes mes forces à en acquerir.
Jusques-là cette fille m'avoit toûjours fait la meilleure mine du monde, & tout autre eut crû aussi-bien que moi, principalement après m'avoir prévenu par deux de ses lettres, qu'il n'eut pas pû être mal dans son esprit, mais je ne lui eus pas plûtôt tenu ce discours que je lui vis changer tout d'un coup de visage. Elle me demanda, avec un air aussi capable de me glacer qu'elle l'avoit été auparavant de me rendre tout de flamme, si je savois bien qui elle étoit pour lui oser parler de la sorte, que si je ne le savois pas elle étoit bien aise de me l'apprendre, qu'elle étoit fille d'un Païr d'Angleterre, & qu'une personne de sa qualité n'étoit pas pour un petit Gentilhomme de Bearn; d'ailleurs qu'elle ne feindroit point de me dire que j'étois d'une nation qui lui étoit si odieuse, que quand même je serois ce que je pretendois devenir, elle ne voudroit pas seulement me regarder, qu'ainsi si elle m'avoit témoigné le contraire, jusques-là, ce n'avoit été que pour me mieux marquer la haine qu'elle avoit pour les François, & pour se venger plus assurément du mépris que j'avois osé faire de sa nation devant la Reine d'Angleterre.
J'avouë que je fus si surpris quand je l'entendis parler de la sorte, que peu s'en fallut que je ne crusse réver. Je lui demandai si ce n'étoit point pour m'éprouver qu'elle disoit tout cela, & lui voulant témoigner qu'en l'état où elle m'avoit mis, il lui étoit inutile, puisqu'elle me possedoit si absolument, & que j'étois bien plus à elle qu'à moi même, elle me répondit avec une barbarie sans exemple, qu'elle s'en réjouïssoit, parce que j'en aurois d'autant plus à souffrir que je serois plus engagé. Je laisse à penser ce qu'une recidive comme celle-là fit d'effet sur moi. Je me jettai à ses pieds pour la prier de ne me pas desesperer, comme elle faisoit, mais joignant le mépris à des parolles aussi cruelles que celle dont elle s'étoit servie, elle me dit qu'un autre à sa place me deffendroit peut-être de la revenir voir, mais que pour elle, elle seroit bien aise que j'y revinsse, afin d'avoir plus d'occasion de se moquer de moi. S'il y eut eu quelque chose capable de me guerir, il ne m'eut fallu sans doute que ces parolles, qui devoient produire non seulement cet effet, mais encore me la faire haïr tout autant que je la pouvois aimer; cependant je l'aimois de bonne foi, & comme l'on ne passe pas si aisément que l'on pense n'y de l'amour à la haine, ni de l'amour à l'indifference, je m'en allai dans un desespoir plus aisé à s'imaginer qu'à décrire. Je ne fus pas plûtôt au logis que je mis la main à la plume. J'écrivis mille choses que je rayai les unes après les autres, parceque je ne les trouvois pas à mon gré. Enfin après avoir fait ce manége je ne sais combien de fois, je me tins aux paroles que voici, par où il me sembloit que j'exprimois mieux ma pensée que par tout le reste.
Il y a plus d'inhumanité à ce que vous faites que si vous me donniez mille coups de poignard l'un après l'autre; vous aviez raison de me menacer que vous vous vengeriez plainement de ce que j'avois dit sans y penser. Vous ne pouviez mieux vous y prendre pour en venir à bout. C'est en cela seulement que je reconnois vôtre bonne foi. Ce qui me desespere c'est que je ne saurois encore vous haïr, bien que vôtre procedé vous dût rendre encore plus haissable à mes yeux que vous ne paroissez aimable aux yeux des autres.
J'envoyai cette lettre à Miledi par un valet que j'entretenois depuis quelque tems aux dépends de mon jeu. Il la trouva dans sa chambre qu'elle n'avoit avec elle qu'une femme de chambre qui avoit grande part à sa confidence. Elle dit à ce garçon qu'elle m'alloit faire réponse; mais voici toute la réponse qu'elle me fit. Elle envoya chercher les filles de la Reine sa maitresse, & leur ayant montré ma lettre, & s'en étant moquée avec elles, vous direz à vôtre maître, dit-elle à ce valet le cas que je fais de ce qu'il m'écrit, vous en avez été temoin vous même, & je ne doute point que sur un si bon témoignage il n'ait tout le lieu possible d'en être content.