LE LIVRE
DU CHEVALIER
DE LA TOUR LANDRY
Pour l’enseignement de ses filles
Publié d’après les manuscrits de Paris et de Londres
PAR
M. ANATOLE DE MONTAIGLON
Ancien élève de l’Ecole des Chartes
Membre résidant de la Société des Antiquaires de France
A PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
MDCCCLIV
Paris. — Impr. Guiraudet et Jouaust, 338, rue Saint-Honoré.
PRÉFACE.
Le livre du chevalier de La Tour a joui d’une grande vogue au moyen âge. Souvent transcrit par les copistes, il obtint de bonne heure les honneurs de l’impression. Publié d’abord par le père de la typographie angloise, le célèbre Caxton, qui l’avoit traduit lui-même, il fut, neuf ans après, traduit et imprimé en Allemagne, où il est resté au nombre des livres populaires. Moins heureux en France, le livre du chevalier de La Tour n’y eut que deux éditions, de la première moitié du seizième siècle, connues seulement des rares amateurs assez heureux pour en rencontrer un exemplaire, assez riches pour le payer un prix exorbitant.
En publiant une nouvelle édition de ce livre, nous n’avons pas en vue son utilité pratique. Nous voulons seulement mettre dans les mains des hommes curieux des choses du passé un monument littéraire remarquable, un document précieux pour l’histoire des mœurs. Il est piquant et instructif, en se rappelant comme contraste les lettres de Fénelon sur ce sujet, de voir ce qu’étoit au xive siècle un livre sur l’éducation des filles.
I.
La famille du chevalier de La Tour Landry.
Mais, avant de parler de l’œuvre, il convient de parler de l’auteur, et de rassembler les dates et les faits, si petits et si épars qu’ils soient, qui se rapportent à sa biographie, à celle de ses ancêtres et de ses fils : car, si son nom existe encore, l’on verra que sa descendance directe s’est bientôt éteinte, circonstance qui, en nous fixant une limite rapprochée de lui, nous obligeoit par là même d’aller jusqu’à elle, pour ne rien laisser en dehors de notre sujet. Cette partie généalogique sera la première de cette préface ; nous aurons à parler ensuite de l’ouvrage lui-même, des manuscrits que l’on en connoît, et enfin des éditions et des traductions qui en ont été faites : ce seront les objets tout naturels et aussi nécessaires de trois autres divisions.
Pour la première, deux généalogies manuscrites, conservées aux Manuscrits de la Bibliothèque impériale[1], et qui nous ont été communiquées par M. Lacabane ; le frère Augustin du Paz, dans son Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne, Paris, Nic. Buon, 1621, in-fo ; Jean le Laboureur, dans son Histoire généalogique de la maison des Budes, Paris, 1656, in-fo, à la suite de l’histoire du maréchal de Guébriant ; le Père Anselme ; Dom Lobineau et Dom Morice, dans les preuves de leurs deux Histoires de Bretagne, contiennent des renseignements précieux ; mais il ne suffiroit pas d’y renvoyer, il est nécessaire de les classer et de les rapprocher.
[1] Toutes deux portent en tête une mention de forme un peu différente, mais de laquelle il résulte qu’elles ont été copiées sur la notice manuscrite, dressée par feu messire René de Quatrebarbes, seigneur de la Rongère, et communiquée au mois de may 1692 par M. le marquis de la Rongère, son fils. Dans l’une, cette mention est de la main de d’Hozier, qui l’a signée, et qui a fait d’évidentes améliorations ; elle est paginée 129 à 156. Comme chacune de ces copies contient des renseignements particuliers, nous désignerons la copie du cabinet d’Hozier, comme étant la plus complète, par Généal. ms. 1 ; et l’autre, qui n’est pas copiée jusqu’au bout, par Généal. ms. 2. Quand nous citerons sans numéros, c’est que le fait se trouve dans les deux.
Et d’abord, le lieu de Latour-Landry, — siége de la famille, et qui, après avoir dû recevoir son nom de son château seigneurial et du nom d’un de ses membres, en est devenu à son tour l’appellation patronymique, — existe encore sous ce nom dans la partie de l’ancien Anjou, limitrophe du Poitou et de la Bretagne, qui forme maintenant le département de Maine-et-Loire. Il se trouve dans le canton de Chemillé, à 27 kil. de Beaupréau, entre Chollet, qui est à 20 kil. de Beaupréau, et Vezins, éloigné de 26 kil. du même endroit. Autrefois, le fief de Latour-Landry étoit « sis et s’étendant sur la paroisse de Saint-Julien de Concelles[2] », qui est à 15 kil. de Nantes, canton de Loroux, dans la partie bretonne du département de la Loire-Inférieure. Les restes du donjon des seigneurs subsistent encore maintenant, me dit-on, à Latour-Landry, notamment une grosse tour très ancienne, dont on fait, dans le pays, remonter la construction au xiie siècle, et je regrette de ne pouvoir en donner de description[3].
[2] Du Paz, 660.
[3] On voit encore aussi à Vezins les restes d’un hôpital fondé par un Latour Landry, et aujourd’hui en ruines.
Les généalogies manuscrites commencent par le Latour-Landry du roman du roi Ponthus, roman sur lequel nous aurons à revenir plus tard, et comme, se fondant sur Bourdigné, elles mettent en 495 la descente fabuleuse en Bretagne des Sarrazins, contre lesquels ce Latour imaginaire se distingua à côté du non moins imaginaire Ponthus, le généalogiste continue fort naïvement en disant que « la chronologie, qui souvent sert de preuve pour connoître le degré de filiation, fait juger que ce Landry peut avoir été le père de Landry de Latour ! vivant en 577, et maire du palais sous Chilpéric Ier. » La copie de d’Hozier ne va pas si loin ; elle se contente de le croire son grand père. Il n’est pas difficile maintenant de dire quelque chose de plus historique.
Ainsi, je croirois membre de la famille de Latour l’Etienne de La Tour, Stefanus de Turre, qui figure comme témoin dans une pièce de 1166[4], et dans une pièce de 1182[5], dans ce dernier cas avec le titre, concluant pour notre supposition, de sénéchal d’Anjou. En 1200, un Landry de La Tour, sire dudit lieu, de l’Isle de Bouin, de Bourmont, de la Cornouaille, etc., eut procès à raison du tiersage de Mortaigne, à cause de l’Isle de Bouin[6]. Vingt ans après, on trouve un personnage de ce nom, et déjà avec le prénom de Geoffroy ; au mois de mai 1220, le jour de la Trinité, un Geoffroy de La Tour est entendu à Nantes à propos du ban du sel, que se disputoient le duc de Bretagne et l’évêque de Nantes[7]. Trente ans après, un autre Landry de Latour échangea cette terre, déjà nommée, de l’Isle de Bouin, avec le sieur de Machecou, contre celle de Loroux-Bottereau[8] ; et, vers la fin de ce même siècle, nous retrouvons un autre Latour, encore avec le prénom de Geoffroy ; car « Geuffrey de la Tor, escuier », figure avec Olivier de Rogé, Bernabes, seigneur de Derval, Guillaume de Derval et autres, dans une convention passée entre le duc de Bretagne Jean II et les nobles, par laquelle il consent à changer le bail et garde-noble en rachat ; la pièce est datée de Nantes « le jour du samedi avant la feste Saint-Ylaire, en l’an de l’incarnation mil deus cent sessante et quinze (1276), o meis de janvier[9]. »
[4] Dom Lobineau, Preuves, in-fo, 1707, col. 271 ; et Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire de Bretagne, in-fol., 1742, col. 657.
[5] Dom Lobineau, Preuves, col. 316 ; et Dom Morice, Preuves, I, col. 689.
[6] Généal. ms. 1.
[7] Dom Lobineau, Histoire, I, 215 ; Preuves, col. 377 ; et Dom Morice, Histoire, I. 1750, p. 150 ; et Preuves, I, col. 847.
[8] Généal. ms. 1.
[9] Dom Lobineau, Histoire, I, 272 ; Preuves, col. 426 ; — et Dom Morice, Histoire, I, p. 206 ; et Preuves, I, col. 1039.
C’est ici seulement que nous arrivons à une filiation reconnue ; les deux généalogies manuscrites donnant pour père à notre auteur un Geoffroy, il faut croire que c’est lui dont il s’agit dans une reconnoissance du nombre des chevaliers, écuyers et archers que les seigneurs de Bretagne doivent à l’ost du duc, faite par eux à Ploermel le jeudi après la mi-août 1294, où l’on trouve cet article parmi ceux compris sous le chef de la Baillie de Nantes : « Monseur Geuffroy de La Tour e Guillaume Botereau e Mathé de la Celle recongneurent qu’ils devoient un chevalier d’ost, c’est assavoir le tiers d’un chevalier, par la raison de leur fiez dou Lorous Botereau.[10] » Ce Geoffroy est donné comme seigneur de La Tour Landry, de Bourmont, de la Galonière, du Loroux-Bottereau, de la Cornouaille, et comme ayant été présent en 1302, « le jeudy après la Saint-Nicolas d’esté », au mariage de Jean de Savonnières. C’est à lui aussi que se doit rapporter ce fait, consigné dans Bourdigné[11], qu’en 1336, un Geoffroy de La Tour Landry étoit au nombre de ceux qui suivirent le comte d’Anjou dans sa guerre avec les Anglois et s’y conduisirent avec le plus de courage. Notre auteur parle deux fois de son père[12], mais malheureusement sans autrement le dénommer, et par conséquent sans apporter à l’assertion, très acceptable d’ailleurs, des généalogies, l’autorité irrécusable de son témoignage de fils. On a vu que je n’ai pas osé attribuer à ce Geoffroy la mention d’un Geoffroy en 1276. C’est par la considération que de 1276 à 1336 il y a soixante ans, et qu’en ajoutant les années nécessaires pour être partie dans un acte aussi important que celui de la première date, on auroit un âge de bien plus de 80 ans, acceptable en soi, mais dans lequel il est peu ordinaire de se distinguer par des exploits guerriers. Il faudroit, de plus, qu’il eût eu tout à fait dans sa vieillesse notre auteur, qui, comme on le verra, n’étoit pas le dernier de ses enfants, et n’est pas mort avant la fin du quatorzième siècle.
[10] Dom Lobineau. Hist., I, p. 282 ; Preuves, col. 438 ; — et Dom Morice, Preuves, col. 1112.
[11] Hystoire agrégative des annales et croniques d’Anjou, par Jehan de Bourdigné, 1529, in-fol., goth., f. cviij ro.
[12] Pages 27 et 227 de cette édition.
Je ne puis donner le nom de la femme du père de notre auteur ; mais je dois au moins faire ici un rapprochement. Dans son livre, il parle, à un endroit[13], de sa tante, Mme de Languillier, « dont le seigneur avoit bien mil vc livres de rente » ; puisqu’elle étoit sa tante, elle pouvoit être la sœur de sa mère, ce qui ne nous paroît pas donner son nom. Il faudroit pour cela que M. de Languillier fût son frère ; mais, à voir la façon dont notre chevalier loue la douceur de la femme et parle du mari comme étant « à merveille luxurieux », j’avoue avoir peine à croire qu’il eût cité cet exemple, si celui qu’il blâme eût été, non pas le beau-frère, c’est-à-dire un étranger, mais le propre frère de sa mère ; si, au contraire, celle-ci est la sœur de la femme si digne d’être un modèle d’affection et de bon sens, le choix est très naturel[14]. Mais, je le répète, cette conclusion, que je crois la plus probable, ne nous donne pas le nom de la mère de notre Geoffroy.
[14] J’ajouterai que ce nom de Languillier est encore un nom de ces provinces : car je trouve dans le Père Anselme, II, 453 A, au commencement du xvie siècle, il est vrai, mais je ne prends le nom qu’au point de vue topographique, un Guy de Sainte-Flaive, seigneur de Sainte-Flaive en Poitou et des baronies de Cigournay, Chatonay, le Puy-Billiard et Languillier.
En tout cas, celui-ci ne fut pas le seul enfant : car la généalogie manuscrite place comme second fils un Arquade de Rougé, en nous apprenant, de plus, qu’il épousa Anne de la Haye Passavant[15], fille de Briand de la Haye et de Mahaud de Rougé, sœur aînée de Jeanne de Rougé, et toutes deux filles de Bonnabes de Rougé. Ceci est pour nous très curieux ; car, — comme on verra que notre Geoffroy épousa cette Jeanne de Rougé, sœur cadette de Mahaud, — Anne de la Haye, fille de Mahaud de Rougé, sœur aînée de Jeanne, se trouvoit, en épousant Arquade, avoir sa tante pour belle-sœur. On pourroit en inférer aussi que, les deux belles-sœurs étant sans doute à la distance d’une génération, Arquade étoit beaucoup plus jeune que Geoffroy, son frère aîné.
[15] Elle portoit d’or, à deux fasces de gueules, à l’orle de merlettes, posées 4 en chef, 2 en fasce et 3 en pointe. — Généal. mss.
La mention la plus ancienne que nous trouvions de notre auteur nous est donnée par lui-même. Il raconte dans son livre la conduite des seigneurs qui se trouvoient avec le duc de Normandie, depuis le roi Jean, au siége d’Aguillon, petite ville d’Agenois, située au confluent du Lot et de la Garonne. Comme Froissart[16] a parlé longuement de ce siége, qui, commencé après Pâques de l’année 1346, cette année le 16 avril, fut levé au plus tard le 22 août[17], il en faut conclure que notre Geoffroy, qui en parle comme un témoin, étoit déjà en état de porter les armes. Nous sommes après cela long-temps sans le rencontrer. Au premier abord, on seroit disposé à le retrouver en 1356 dans le sire de La Tour que Froissart[18], et que le prince Noir dans sa lettre à l’évêque de Worcester sur la bataille de Poitiers[19], mettent au nombre des prisonniers faits par les Anglois ; mais comme Froissart, dans son énumération des seigneurs présents à la bataille, qu’il donne un peu avant[20], met un sire de La Tour parmi les nobles d’Auvergne, il est probable que c’est de celui-là qu’il s’agit[21], et non pas du nôtre, qu’il auroit certainement mis parmi les nobles de Poitou. Mais c’est bien lui qui figure le 13 juin 1363 dans « la monstre de M. Mauvinet, chevalier, et des gens de sa compagnie, sous le gouvernement Monsieur Amaury, comte de Craon, lieutenant du roy ès pays de Touraine, Anjou et Poitou. » On y trouve le nom : « Monsieur Gieffroy de La Tour », suivi de la mention relative à l’objet de la montre : « cheval brun ; ix escus[22] ».
[16] Ed. Buchon, t. I, liv. i, part. Ire, p. 212-63.
[17] Histoire du Languedoc de Dom Vic et de Dom Vaissette, livre xxxj, § 18 à 22 ; éd. in-fol., t. IV, p. 259-62 ; éd. in-8o, t. VII, p. 161-3.
[18] Froissart, éd. Buchon, liv. i, part. ij, chap. xlij, tome I, p. 351.
[19] Archæologia Britannica, in-4o, I, p. 213 ; et Buchon, I, 355, à la note. — Le prince de Galles le met parmi les bannerets ; et c’étoit aussi le titre du nôtre, ce qui rendroit l’erreur encore plus facile.
[20] Froissart, Ibid., ch. xl, p. 350.
[21] C’est de lui encore qu’il est question dans le grand poème de Bertrand Du Guesclin, par Cuveliers, comme étant l’un de ceux qui se joignent au duc de Berry (1372) pour aller faire le siége de Sainte-Sevère,
Le signeur de La Tour en Auvergne fivé.
Plus loin on l’appelle
Le signeur de La Tour qu’en Auvergne fut né.
(Collect. des docum. inédits, Chronique de Du Guesclin, publiée par M. Charrière, II, p. 214 et 221, vers 19,604 et 19,788.) Il est encore nommé page 224, dans la variante mise en note.
[22] Dom Morice, Preuves, I, col. 1558.
C’est, comme on le verra, en 1371 et 1372 qu’il a composé son livre ; à cette époque, il étoit déjà marié depuis assez long-temps pour avoir des fils et des filles dont l’âge demandoit qu’il eût à écrire pour eux des livres d’éducation. L’époque de son mariage est inconnue ; mais on sait très bien le nom de sa femme. C’étoit[23] Jeanne de Rougé[24], dame de Cornouaille, fille puinée de Bonabes de Rougé, seigneur d’Erval[25], vicomte de la Guerche, conseiller et chambellan du roi[26], et de Jeanne de Maillé, dame de Clervaux, fille elle-même de Jean de Maillé, seigneur de Clervaux, et de Thomasse de Doué ; la sœur aînée de Jeanne, c’est-à-dire Mahaut de Rougé, eut, comme on l’a vu, une fille, nièce de Jeanne, qui épousa Arquade de La Tour Landry, beau-frère de celle-ci. Nous aurons encore quelques mentions à faire de Jeanne de Rougé, mais nous préférons les laisser à leur ordre chronologique.
[23] Son père avoit déjà voulu le marier, mais le mariage avoit manqué. Voy. les Enseignements, [chap. 13, p. 28-9] de cette édition.
[24] Genéal. mss. ; Du Paz, p. 85 ; Le Laboureur, p. 80.
[25] Voy., sur la terre de Derval, Du Paz, p. 166.
[26] Le Laboureur, p. 80.
En 1378, Geoffroy envoya des hommes au siége de Cherbourg ; mais il n’y fut pas lui-même, car, dans l’acte du « prêt fait à des hommes d’armes de la compagnie du connétable, par deux lettres du roi du 8 et 13 octobre 1378, pour le fait du siége de Chierbour », on lit à la suite de l’article M. Raoul de Montfort : « Pour M. de La Tour, banneret, un autre chevalier bachelier et onze escuiers, receus en croissance dudit Montfort, à Valoignes, le 18 nov. ; à lui, dccxiv liv.[27] »
[27] Dom Morice, Preuves, II, col. 391.
Il est probable qu’en 1379, Jeanne de Rougé, femme de Geoffroy, a été gravement malade, car, le 20 octobre de cette année[28], elle fit son testament, institua ses deux exécutrices testamentaires Jeanne de Maillé, sa mère, et dame Huette de Rougé, sa sœur, dame de Roaille, et choisit sa sépulture dans l’église Notre-Dame-de-Meleray, au diocèse de Nantes, auprès de la sépulture de son père[29].
[28] Du Paz, 167, qui appelle Jeanne de l’Isle la mère de Jeanne de Rougé.
[29] Mort deux ans après, en 1377 (Du Paz, p. 656). Un autre Messire Bonnabet de Rougé est indiqué par Bouchet (Annales d’Aquitaine, quarte partie, folio xiv) comme tué à la bataille de Poitiers le 19 novembre 1356, et enterré chez les frères mineurs de Poitiers. Les armes de Rougé sont de gueules, à une croix pattée d’argent ; elles se trouvent dans l’armorial de Jean de Bonnier, dit Berry, héraut d’armes de Charles vij. (Fonds Colbert, no 9653.5.5.)
En 1380, il résulte de la pièce suivante que Geoffroy prit part à la guerre de Bretagne : « Nous, Jean de Bueil, certifions à tous par nostre serment que les personnes ci-dessous nommez ont servy le roy nostre dit seigneur en ses guerres du pays de Bretagne, en nostre compaignie et soubs le gouvernement de M. le connétable de France, par tout le mois de février passé… M. Geuffroy, sire de La Tour, banneret… Donné à Paris, le 30 avril, aprez Pasques 1380[30]. » Trois ans après, nous trouvons aussi le nom de Geoffroy dans « la monstre de Monsieur l’evesque d’Angiers, banneret, d’un autre chevalier banneret, huyt autres chevaliers bacheliers et de trente et cinq escuiers de sa compagnie, reçeus ou val de Carsell le ije jour de septembre, l’an 1383. » Elle commence : « Ledit Monsr l’evesque, banneret. Mess. Geuffroy de La Tour, banneret, etc.[31] »
[30] Dom Morice, Preuves, t. I, col. 244.
[31] Collection Decamps ; Mss. B. I. Cette mention nous a été donnée par M. Jérôme Pichon, qui, dans une note de son excellent Ménagier de Paris, avoit annoncé l’intention de publier une édition des Enseignements ; c’est à lui aussi que nous devons l’indication d’Augustin Du Paz, à qui nous aurions pu ne pas songer.
En 1383, la femme de Geoffroy de La Tour Landry vivoit encore : car, dans cette année même, son mari acquit avec elle le droit que Huet de Coesme, écuyer, avoit au moulin de Brifont ou de Brefoul, assis à Saint-Denis de Candé[32] ; mais elle mourut avant lui, car il épousa en secondes noces Marguerite des Roches[33], dame de la Mothe de Pendu, qui avoit épousé en premières noces, le 28 mars 1370, Jean de Clerembaut, chevalier[34] ; comme on verra que les enfants des premiers mariages de Geoffroy et de Marguerite des Roches se marièrent entre eux, il n’est pas sans probabilité de penser que ce mariage tardif eut pour raison le désir de mêler complétement les biens des deux familles, et qu’il précéda les mariages de leurs enfants, ce qui le reporteroit avant l’année 1389.
[32] Généal. ms.
[33] Généal. ms.
[34] Anselme, VII, 583 D. — Clerembaut portoit burelé d’argent et de sable, de dix pièces. Généal. mss.
En prenant cette date comme la dernière où nous trouvions Geoffroy, — et il est probable que les mariages de ses enfants avec ceux de sa seconde femme, qui sont postérieurs, se firent de son vivant, — il seroit toujours certain qu’il a vécu sous les règnes de Philippe vi de Valois, de Jean ij, de Charles v et de Charles vi ; mais je ne puis dire en quelle année il est mort, car je ne crois pas qu’il faille lui rapporter la mention du « Geoffroy de La Tour, esc., avec dix-neuf autres », cité[35] parmi les capitaines ayant assisté au siége de Parthenay, qui fut fini au mois d’août 1419. Outre la qualité d’écuyer, tandis que depuis longtemps Geoffroy est toujours qualifié de chevalier banneret, les dates seroient à elles seules une assez forte raison d’en douter ; en effet, les années comprises entre 1416 et 1346, première année où il soit question de Geoffroy, forment un total de 73 ans, et, comme au siége d’Aiguillon, en 1346, on ne peut pas lui supposer moins de vingt ans, il faudroit admettre qu’il se battoit encore à 93 ans, ce qui est à peu près inadmissible. Il faut croire que c’est un de ses fils. On n’en indique partout qu’un seul ; mais il est certain qu’il en a eu au moins deux, puisque, dans son livre, nous le verrons mentionner plusieurs fois ses fils. Pour terminer ce qui le concerne, j’ajouterai que la généalogie manuscrite le qualifie de seigneur de Bourmont, de Bremont et de Clervaux en Bas-Poitou, et que Le Laboureur[36] le qualifie de baron de La Tour Landry, de seigneur de Bourmont, Clermont et Frigné, et de fondateur de Notre-Dame-de-Saint-Sauveur, près de Candé, ordre de Saint-Augustin. La Croix du Maine, I, 277, le qualifie de sieur de Notre-Dame de Beaulieu, ce qui est vrai, tirant sans doute ce titre du propre livre de notre auteur[37]. Nous ne doutons pas qu’il ne se trouve plus tard d’autres mentions relatives à Geoffroy. Dans d’autres histoires généalogiques, mais surtout dans des pièces conservées aux Archives de l’Empire et aussi dans celles d’Angers, il est impossible qu’il ne s’en trouve pas incidemment de nouvelles mentions ; mais il auroit fallu trop attendre pour avoir tout ce qui peut exister, et ce premier essai pourra même servir à faire retrouver le reste.
[35] Dom Morice, Preuves, II, col. 991.
[36] Il l’appelle Georges ; mais il ne s’agit pas d’un autre, puisqu’il lui donne Jeanne de Rougé pour femme et Charles pour fils.
[37] Cf. notre édition, [p. 79].
Nous pourrions arrêter ici ces détails généalogiques ; mais il est difficile de ne pas dire quelques mots de ceux-là mêmes pour lesquels Geoffroy avoit écrit, et, comme sa descendance mâle s’est éteinte au bout d’un siècle, de l’indiquer jusqu’au moment où le nom, encore existant, de La Tour Landry, a été transporté dans une autre famille par un mariage. Sur toute cette descendance, M. Pichon a trouvé dans des pièces manuscrites les plus curieux et les plus abondants détails, notamment toute la procédure de l’enlèvement d’une La Tour Landry ; il a tous les éléments d’une étude de mœurs historiques très intéressante et qu’il seroit malheureux de ne pas lui voir exécuter. Pour notre sujet, qui se rapporte plus particulièrement à Geoffroy et à son œuvre, quelques indications suffiront.
Charles de La Tour Landry se maria deux fois, d’abord à Jeanne de Soudé[38], ensuite, le 24 janvier 1389[39], à Jeanne Clerembault, fille de Marguerite des Roches, seconde femme de Geoffroy, cette fois avec la clause que, si Jeanne Clerembault demeuroit héritière de sa maison, Charles et ses hoirs, issus de ce mariage, porteroient écartelé de La Tour et de Clerembault, ce qui n’arriva pas, parceque Gilles Clerembault, frère de Jeanne, devenu beau-frère de Charles de La Tour, continua la postérité. La généalogie manuscrite fait mourir Charles de La Tour au mois d’octobre 1415, à la bataille d’Azincourt, et, en effet, nous trouvons « Le seigneur de La Tour » dans « les noms des princes, grans maîtres, seigneurs et chevaliers franchois qui moururent à la bataille d’Azincourt », donnés par Jean Lefebvre de Saint-Remy à la suite de son récit[40]. Nous avons déjà parlé[41] d’un Geoffroy de La Tour, figurant au siége de Parthenay en 1419, et probablement fils de l’auteur des Enseignements. Peut-être faut-il encore regarder comme un autre de ses fils un Hervé de La Tour, qui servoit comme gendarme en novembre 1415 dans la compagnie d’Olivier Duchâtel, en décembre de la même année dans celle de Jehan du Buch ; en juin 1416 dans celle de Jehan Papot[42]. Cependant nous trouvons à la fin de la traduction de Caxton, dont nous dirons plus tard la scrupuleuse exactitude, cette phrase : as hit is reherced in the booke of my two sonnes, absente de nos manuscrits, mais qui devoit se trouver dans celui suivi par Caxton, et établiroit qu’en 1371 notre auteur n’avoit que deux fils.
[38] Généal. ms. 2.
[39] Généal. ms. 2. La Gén. 1. ne parle pas du nom de sa première femme. — Anselme, VII, 583 D.
[40] Ed. Buchon, dans le Panthéon, ch. lxiv, p. 402. — Monstrelet le cite aussi ; Paris, 1603, in-fol. I, 230 vo.
[42] Dom Morice, Preuves, II, col. 911, 913, 923.
Quant aux filles, elles doivent avoir été au nombre de trois ; en effet, si aucun des manuscrits que nous avons vus ne paroît avoir appartenu à Geoffroy, — et il seroit difficile d’en être sûr, à moins d’y trouver ses armes et celles de Jeanne de Rougé, ou même de Marguerite Desroches, — toutes les fois qu’il y a une miniature initiale, on y voit toujours trois filles, et il n’est pas à croire que cette ressemblance ne soit pas originairement produite par une première source authentique. Malheureusement je n’en puis nommer qu’une, Marie de La Tour Landry, qui épousa en 1391[43], le 1er novembre[44], Gilles Clerembault, fils de la seconde femme de Geoffroy et frère de la femme de Charles, fils de Geoffroy. Gilles Clerembault étoit chevalier, seigneur de la Plesse, et n’eut pas d’enfants[45] de Marie de La Tour, morte évidemment avant 1400, puisque, le 15 octobre 1400, il épousa Jeanne Sauvage, qui lui survécut[46].
[43] Généal. mss.
[44] Anselme, ut supra.
[45] Généal. mss.
[46] Anselme, ut supra.
Charles de La Tour Landry eut pour fils, N…, que les généalogies manuscrites font figurer, comme son père, à la bataille d’Azincourt, en disant qu’il mourut peu après de ses blessures, sans laisser d’enfants ; Ponthus, qui resta le chef de la famille ; et trois autres fils[47], Thibaud, Raoulet et Louis, morts tous trois sans laisser d’enfants. Charles eut aussi au moins une fille, nommée Jeanne, peut-être l’aînée de tous, puisqu’on la cite la première[48]. Il se peut qu’elle ait été mariée deux fois, car c’est peut-être elle qu’il faut reconnoître dans la Jeanne de La Tour Landry, dame de Clervaux, qui fut femme de Jean ou Louis de Rochechouart[49]. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle fut la première femme de Bertrand de Beauvau[50], seigneur de Précigny, Silli-le-Guillaume et Briançon, qui devint conseiller et chambellan du roi, président en sa chambre des comptes à Paris, grand-maître de Sicile et sénéchal d’Anjou. Il sortit de ce mariage trois fils et trois filles[51], et Jeanne étoit morte vers 1436, puisque ce fut par contrat du 2 février 1437[52] que Bertrand se remaria à Françoise de Brezé ; non seulement il survécut encore à celle-ci, mais, après avoir épousé en troisièmes noces Ide du Châtelet, il épousa en quatrièmes noces Blanche d’Anjou, fille naturelle du roi René, et « les armes de toutes ces alliances sont remarquées dans les églises des Augustins, Cordelières, Carmes et Jacobins d’Angers, où le corps de ladite Jeanne receut sepulture, ce qui est justifié par son tombeau[53]. »
[47] Généal. ms. 2.
[48] Généal. mss. — Le Laboureur, p. 80.
[49] Anselme, IV, 564 B et 653 B, C. — Leur fille Isabeau épousa Renaud Chabot, qui eut un grand procès contre le seigneur de La Tour Landry au sujet de la justice de Clervaux, obtint, le 20 juin 1464, pour lui et son fils aîné, rémission d’un meurtre commis à cette occasion, et mourut vers 1476. — Anselme, ibid.
[50] D’argent, à quatre lions de gueules, cantonnez, armez et lampassez d’or, à une étoile d’azur en cœur. — Sur un beau manuscrit des Ethiques en françois, qui lui a appartenu, cf. M. Paulin Paris, Manuscrits françois, t. IV, 330-2.
[51] Voir le détail dans la Chesnaye des Bois, in-4o, II, 318.
[52] Anselme, VIII, 270 E.
[53] Généal. ms. 1.
Pour Ponthus, nous savons qu’il fut chevalier, seigneur de La Tour Landry, de Bourmont, du Loroux-Bottereau et baron de Bouloir en Vendomois[54] ; il donna en 1424 aux prieur et couvent de Saint-Jean l’Evangéliste d’Angers la dixme des grains de sa terre de Cornoailles[55], par acte signé de Jean de Lahève « ainsi qu’il est remarqué au trésor des tiltres de Chasteaubriant[56] », et il possédoit aussi une terre que le duc de Bretagne lui confisqua, parcequ’il tenoit le parti d’Olivier de Chatillon[57]. Ce doit être lui qui se rendit otage à Nantes pour répondre de l’exécution du mariage (21 mars 1431) entre le comte de Montfort et Yoland, fille de la reine de Sicile[58], et qui reçut ensuite une coupe dorée, en même temps que sa femme et sa fille recevoient d’autres présents[59]. C’est aussi probablement lui que cite l’auteur de l’histoire d’Artus, duc de Bretaigne, dans l’énumération de ceux qui se sont trouvés à la bataille de Formigny[60], le 15 avril 1450.
[54] Généal. ms. 1, 2.
[55] Généal. ms. 2.
[56] Généal. ms. 1.
[57] Généal. ms. 2.
[58] Histoire de Bretagne, par Dom Lobineau, Paris, in fol., I, 1706, p. 588.
[59] Dom Lobineau, Preuves, col. 1018 ; Dom Morice, Preuves, II, col. 1232-3.
[60] Collection Michaud et Poujoulat, 1re série, III, 226.
Il est aussi bien à croire que c’est lui qui a fait écrire par quelque clerc le roman de chevalerie de Ponthus, fils du roi de Galice, et de la belle Sidoine, fille du roy de Bretaigne, souvent réimprimé ; c’étoit un moyen de populariser l’illustration de la famille et d’en faire reculer très loin l’ancienneté, — Bourdigné, comme on l’a vu, s’y est laissé prendre, — que de la mettre au milieu d’une action à la fois romanesque et à demi historique. Les La Tour Landry ont voulu avoir aussi leur roman, comme les Lusignan avoient Mélusine. Nous n’avons pas à entrer dans le détail de ce très pauvre roman, qui se passe en Galice, en Bretagne et en Angleterre, ni à suivre les péripéties des amours de Ponthus et de Sidoine, traversées par les fourberies du traître Guennelet et enfin couronnées par un mariage. Ce qu’il nous importe de signaler c’est la certitude de l’origine de ce roman. Le héros de l’histoire porte le nom fort particulier d’un des membres de la famille, et, parmi ses compagnons, se voit toujours au premier rang Landry de La Tour. Tous les noms propres sont de ce côté de la France ; ce sont : Geoffroy de Lusignan, le sire de Laval, d’Oucelles et de Sillié, Guillaume et Benard de la Roche, le sire de Doé, Girard de Chasteau-Gaultier, Jean Molevrier. Les quelques noms de localités françoises concourent aussi à la même preuve : c’est à Vannes que se fait le grand tournois, et, quand l’armée se réunit, c’est à la tour d’Orbondelle, près de Tallemont ; or Talmont est un bourg de Vendée (Poitou) situé à 13 kil. des Sables. Un passage donneroit peut-être la date exacte de la composition du roman, c’est lorsque, pour réunir une armée contre les Sarrasins, on écrit à la comtesse d’Anjou : car, dit le romancier, le comte étoit mort et son fils n’avoit que dix ans. Mais c’est trop long-temps m’arrêter à ce livre, qu’il étoit pourtant nécessaire de signaler[61].
[61] Pour les nombreuses éditions, et les traductions en anglois et en allemand du roman de Ponthus, voyez l’excellent article de M. Brunet, III, 812-4.
L’on ne connoît que deux enfants de Ponthus, Blanche et Louis Ier du nom. Blanche épousa Guillaume d’Avaugour, seigneur de La Roche Mabile, de Grefneuville et de Mesnil Raoulet, bailly de Touraine, veuf de Marie de Coullietes, femme en premières noces de Gilles Quatrebarbes[62]. On donne ordinairement cette Blanche comme fille de Louis 2e du nom[63] ; mais la remarque de d’Hozier[64] est formelle sur ce point : « Bien que les mémoires de la maison de La Tour Landry remarquent icelle Blanche de La Tour estre issue de Louis et de Jeanne Quatrebarbes ; néanmoins tous les tiltres que j’ay me persuadent le contraire, et particulièrement l’arrest, sur requeste, du Parlement de Paris, que ladite Jeanne Quatrebarbes, demeurée veufve, obtint, le dernier jour de décembre 1453, contre Blanche de La Tour, aussy veufve, où il est porté en termes exprès qu’elle estoit sœur de feu Louis de La Tour, mary de Jeanne Quatrebarbes. » Quant à Louis de La Tour, chevalier, baron dudit lieu et du Boulloir, seigneur de Bourmont, la Gallonnère, de la Cornouaille, de Clervaux, Rue d’Indre et Dreux le Pallateau, il épousa en 1430 Jeanne Quatrebarbes, dame de La Touche Quatrebarbes, etc., fille de Gilles Quatrebarbes et de Marie de Coullietes[65]. Louis étoit mort avant 1453, et, le 22 juin 1455, sa veuve, en présence de son fils Christophe, ratifie un acte fait le 6 juin précédent par son procureur et le procureur de Blanche de la Tour, veuve de Guillaume d’Avaugour[66]. En 1458 elle fit son testament, et nomma pour ses exécuteurs testamentaires René, Christophe et Louis, ses enfants[67].
[62] Généal. ms. 1. — Avaugour, d’argent au chef de gueules.
[63] Généal. ms. 2. — Le Laboureur, p. 80.
[64] Généal. ms. 1.
[65] Généal. ms. 1, qui donne tous les titres de Jeanne Quatrebarbes.
[66] Généal. ms. 1.
[67] Des extraits de ce testament et de quelques autres pièces postérieures sont joints à la Généal. ms. 1.
On vient de voir les noms des trois fils de Louis ; un quatrième, Geoffroy[68], paroît être mort de bonne heure, puisqu’il n’a pas laissé de traces. Pour René, il se démit en 1438 de ses biens, sauf les seigneuries de la Gallonnère et de Cornouaille, en faveur de Christophe, son frère puîné, ainsi qu’il est verifié dans le trésor des titres de Châteaubriant[69], se fit prêtre et mourut le 4 mai 1498[70]. Pour Christophe, Bourdigné[71] nous apprend qu’en 1449 il se trouva au siége de Rouen avec le duc de Calabre, fils du roi René, qui étoit allé secourir son père. En 1460, il transigea pour des terres avec Pierre d’Avaugour, fils de Guillaume et de Blanche de la Tour ; en 1463, il donna procuration audit Pierre de recevoir les foi et hommage dus à ses terres ; en 1469, il rend adveu de la terre du Genest au comte de Monfort, et, la même année, fonde dans l’église du Genest des prières à dire le jour de la Toussaint, avant la grand’messe, pour les âmes de ses prédécesseurs[72]. Il mourut sans enfants, puisque ce fut Louis, 2e du nom, qui resta chef de la famille. Il avoit épousé Catherine Gaudin, fille d’Anceau, sieur de Pasée ou Basée, et de Marguerite D’Espinay Lauderoude, maison alliée à celle de Laval[73].
[68] Le Laboureur (page 80), qui le cite avant ses frères.
[69] Généal. ms. 1.
[70] Généal. ms. ; Le Laboureur, p. 80.
[71] Hystoire agrégative d’Anjou, f. cxlix. vo.
[72] Généal. ms. 1.
[73] Généal. ms. 1.
C’est en lui que s’éteignit la descendance mâle de notre Geoffroy, car Louis n’eut que des filles. On a vu que Blanche, dont on le faisoit le père, n’étoit pas sa fille, mais sa tante ; ses filles furent Françoise et Marguerite, « femme de René Bourré[74], seigneur de Jarzé, dont la postérité est tombée dans la maison Du Plessis des Roches Pichemel, de laquelle est M. le marquis de Jarzé[75]. » Quant à Françoise, fille aînée et principale héritière de son père Louis, elle épousa, le 30 juillet 1494, Hardouin de Maillé, 10e du nom, né en 1462. Il s’obligea de prendre le nom et les armes de La Tour, sous peine de 50,000 écus ; mais, après la mort de ses frères sans hoirs mâles, il se déclara aîné de sa maison, et François Ier releva ses descendants de cette obligation, leur permettant de reprendre le nom et les armes de Maillé, en y ajoutant le nom de La Tour Landry[76]. » Les armes de Maillé sont bien connues, d’or à trois fasces ondées de gueules ; mais celles de La Tour Landry le sont bien moins, précisément à cause de l’abandon qui en fut fait. Le Laboureur (p. 80) dit qu’elles sont d’or à une fasce crenelée de 3 pièces et massonnée de sable ; Gaignières, qui les a dessinées et blasonnées de sa main sur un feuillet de papier, passé, comme toute la partie héraldique de sa collection, dans les dossiers du Cabinet des titres, nous donne de plus l’émail de la fasce, qui étoit de gueules. La description qui s’en trouve en tête des généalogies manuscrites a un détail différent : elle indique la fasce comme bretessée, c’est-à-dire crénelée, de trois pièces et demie. Il n’est pas rare de trouver une fasce crénelée de deux pièces et deux demi-pièces ; dans le cas de trois pièces et demie, il faudroit, sa place n’étant pas indiquée, mettre la demi-pièce à dextre ; mais nous préférons nous tenir à la première armoirie, qui est la plus probable, puisqu’elle ne sort pas des conditions ordinaires.
[74] D’argent à la bande fuselée de gueules. — Généal. ms. 1.
[75] Le Laboureur, p. 80.
[76] Anselme, VII, 502 ; et La Chesnaye des Bois, IX, 314.
II.
Du livre des Enseignements.
Dès les premiers mots de son ouvrage, Geoffroy de La Tour Landry a pris soin de nous apprendre la date de sa composition, par la façon dont il entre en matière : « L’an mil trois cens soixante et onze. » Si la mention du printemps n’est pas, comme il est possible, tant elle est dans le goût des écrivains de l’époque, une pure forme littéraire, ce seroit même au commencement de l’année, puisqu’il parle de l’issue d’avril[77]. Le livre ne fut fini qu’en 1372, car nous y trouvons cette date mentionnée formellement[78], et nous n’aurions pas même besoin de cela pour en être sûr, puisqu’à un autre endroit il est parlé de la bataille de Crécy comme ayant eu lieu « il y a xxvj ans » ; comme elle s’est donnée, ainsi qu’on sait, le 26 août 1346, les vingt-six ans nous auroient toujours donné cette même date de 1372.
[77] Pâques étant cette année-là le 6 avril, il n’y a pas lieu de changer la date de 1371 en celle de 1370.
[78] « Je vous en diray une merveille que une bonne dame me compta en cest an, qui est l’an mil trois cens lxxij. » ([Ch. xlix p. 103.])
Il y a aussi une remarque curieuse à faire sur cette préface, c’est qu’elle a été écrite en vers, et Geoffroy, sans le vouloir, a pris soin de nous le faire toucher du doigt, quand il dit (v. [p. 4]) qu’il ne veut point mettre ce livre en rime, mais en prose, afin de l’abréger, c’est-à-dire de le faire plus court et plus rapidement. C’est la preuve la plus complète qu’il a voulu d’abord l’écrire en vers, puisqu’on retrouve dans tout ce qui précède cette remarque, non seulement une mesure régulière, mais presque toutes les rimes, tant il l’a peu changé en le transcrivant en prose. Pour le montrer, il suffit d’en imprimer une partie de cette façon ; avec des changements absolument insignifiants, on retrouve toute la phrase poétique :
L’an mil trois cens soixante et onze,
En un jardin estoys sous l’ombre,
Comme à l’issue du mois d’avril,
Tout morne, dolent et pensif ;
Mais un peu je me resjouy
Du son et du chant que je ouy
De ces gents oysillons sauvaiges
Qui chantoient dans leurs langaiges,
Le merle, mauvis et mesange,
Qui au printemps rendoient louange,
Qui estoient gais et envoisiez.
Ce doulx chant me fist envoisier
Et tout mon cueur sy esjoir
Que lors il me va souvenir
Du temps passé de ma jeunesce
Comment Amours en grant destresce
M’avoient en celluy temps tenu
En son service, où je fu
Mainte heure liez, autre dolant,
Si comme fait à maint amant.
Mès tous mes maulx guerredonna
Pour ce que belle me donna, etc.
On pourroit encore continuer pendant plus d’une page ; mais ceci suffit pleinement à la démonstration. Du reste, nous savons de Geoffroy lui-même qu’il avoit écrit en vers : car, quelques lignes après ce que nous venons de citer, il continue — je rétablis encore la forme des vers primitifs :
En elle tout me delitoye,
Car en celluy temps je faisoye
Chançons, ballades et rondeaux,
Laiz, virelayz et chans nouveaux
De tout le mieulx que je savoye.
Mais la mort, qui trestous guerroye,
La prist, dont mainte tristeur
Ay receu et mainte douleur.
Sans chercher d’exemples plus anciens, ceux de Quènes de Béthune, de Thibault de Champagne et de tant d’autres, il est moins rare qu’on ne penseroit de trouver à cette époque des grands seigneurs ayant écrit en vers. Ainsi, l’historien du grand maréchal de Boucicaut, né en 1368, et fils de celui que connut notre Geoffroy, parle ainsi de lui : « Si preint à devenir joyeux, joly, chantant, et gracieux plus que oncques mais, et se preint à faire balade, rondeaux, virelays, lais et complaintes d’amoureux sentiment, desquelles choses faire gayement et doulcement Amour le feist en peu d’heures un si bon maistre que nul ne l’en passoit ; si comme il appert par le livre des cent ballades, duquel faire luy et le seneschal d’Eu feurent compaignons au voyage d’oultre mer… Jà avoit choisy dame… et, quand à danse ou à feste s’esbatoit où elle feut, là… chantoit chansons et rondeaux, dont luy mesme avoit fait le dit, et les disoit gracieusement pour donner secrètement à entendre à sa dame en se complaignant en ses rondeaux et chansons comment l’amour d’elle le destraignoit[79]. » Nous ne connaissons aucune pièce de notre Geoffroy ; mais il est possible qu’il y en ait dans les recueils faits au xve siècle, et, s’il s’en trouvoit portant comme suscription le nom de messire Geoffroy, on pourroit les lui attribuer.
[79] Le livre des faicts du bon messire Jean le Maingre, dit Boucicaut, maréchal de France et gouverneur de Gennes, 1re partie, ch. ix. — Collect. Michaud et Poujoulat, 1re série, t. II, p. 221.
Non seulement il n’écrivit pas ses Enseignements en vers, mais il ne paroît pas les avoir écrits tout entiers lui-même : car dans ce même prologue il nous dit ([p. 4]) qu’il emploie deux prêtres et deux clercs qu’il avoit à extraire de ses livres, « comme la Bible, Gestes des Roys et croniques de France et de Grèce et d’Angleterre et de maintes autres estranges terres », les exemples qu’il trouve bons à prendre pour faire son ouvrage. Dans tous les cas, l’esprit du temps étoit trop porté à se servir éternellement des faits de la Bible, de l’Évangile et de la Vie des Saints, pour que Geoffroy, n’eût-il employé personne, eût échappé à cette condition de son époque ; mais c’est à l’inspiration toute religieuse de ces aides que nous devons la prédominance, excellente d’intention, mais littérairement regrettable, des histoires tirées de la Bible, qui ne nous apprennent rien. La division en neuf fautes du péché de notre première mère doit être aussi de leur fait, et je verrois encore une trace de leur collaboration dans la manière dont le plan annoncé n’est pas suivi d’une façon régulière : car, en plus d’un endroit, l’on trouve qu’il sera parlé d’abord de telle nature d’exemples et ensuite de telle autre, et, quand cela est fini, le livre revient sur ses pas pour reprendre une partie qui avoit paru complète. Quoi qu’il en soit, que la quantité de ces exemples pieux et leur phraséologie lente, et tout à fait analogue à celle des sermons du même temps, soient ou non du fait des aides du chevalier ou du sien, la valeur et l’intérêt du livre ne sont pas là. Si tout en étoit de cette sorte, il ne serviroit à rien de le remettre en lumière, car ces histoires pieuses n’ont en elles aucune utilité, pas même celle de donner l’esprit du temps ; celui-ci est assez bien connu pour qu’on n’ait sur ce point nul besoin d’un nouvel exemple, et le livre n’est pas assez ancien pour être important comme monument de la langue, en dehors de sa valeur particulière. Ce par quoi il est curieux, c’est par les histoires contemporaines qu’il raconte ; c’est en nous montrant dans le monde, si l’on peut se servir de cette expression toute moderne, des personnages historiques et guerriers, comme Boucicaut et Beaumanoir, en les faisant agir et parler ; c’est en nous entretenant des femmes et des modes de son temps, et, toutes les fois qu’il parle dans ce sens, soit que ces parties soient les seules écrites par le chevalier même, soit qu’elles lui fussent plus heureuses, son style s’allégit et prend réellement de la forme et du mouvement ; si même tout en étoit de cette sorte, son intérêt et son importance en seroient singulièrement augmentés.
Il a, du reste, eu peu de bonheur auprès de quelques uns de ses juges. L’auteur de la Lecture des Livres françois au xive siècle[80], Gudin dans son histoire des contes[81], et Legrand d’Aussy dans une notice spéciale[82], qui, par là même, auroit dû être plus étudiée et plus juste, en portent un jugement à peu près aussi peu intelligent. Pour eux, le livre n’est composé que de capucinades ou d’obscénités. Sans y voir de capucinades, je conviendrai que tout le monde gagneroit à ce que la Bible eût été moins largement mise à contribution ; mais il n’est pas possible de trouver le livre obscène, non seulement d’intention, mais de fait. Ils se fondent sur les deux histoires de ceux qui firent fornication en l’église, sur quelques réflexions et sur quelques conclusions peut-être un peu simples et même maladroites ; mais il y a loin de là à ce qu’ils disent. Il seroit d’abord difficile d’admettre qu’un homme évidemment bien élevé et des meilleures façons de son temps, versé à la fois dans le monde et dans les livres, et qui, de plus, est le père de celles à qui il s’adresse, eût été moins réservé qu’on ne l’étoit autour de lui. De plus, en dehors de quelques passages, plutôt naïfs que grossiers, il fait preuve, au contraire, d’une délicatesse singulière : ainsi il seroit difficile de trouver à cette époque une analyse et une appréciation plus fines et en même temps plus honnêtes des sentiments que les raisons mises par lui dans la bouche de sa femme, lorsqu’il a avec elle cette conversation qui forme un des plus longs et des meilleurs chapitres. Mais, pour dire qu’il y a dans ce livre même des grossièretés, il faut ne pas penser à ce qu’étoit la chaire à cette époque, ne pas penser à ce qu’étoient les fabliaux ; or les femmes entendoient les sermons à l’église, les fabliaux dans leurs châteaux ou dans leurs maisons, où l’on faisoit venir les jongleurs. Dans ces siècles, les femmes, pour ainsi dire à aucune époque de leur vie, n’ignoroient la chose ni les mots ; l’honnêteté étoit dans la conduite et n’étoit pas encore arrivée jusqu’aux formes du langage. Il seroit plus vrai de dire, en considérant la question en connoissance de cause, que le livre du chevalier témoigne, au contraire, d’un sentiment de réserve qu’il ne seroit, à cette époque, pas étonnant d’en trouver absent.
[80] Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, in-8, vol. D, 1780, p. 94-6.
[81] Elle forme le 1er vol. de ses Contes. Paris, Dabin, 1804, 2 vol. in-8, I, 101-8.
[82] Notice des manuscrits de la Bibliothèque, in-4o, t. V, an 7, p. 158-166.
Il y auroit encore bien d’autres choses à dire sur le livre même ; à montrer, comme Caxton et le traducteur allemand l’ont déjà dit, que Geoffroy n’a pas seulement fait un livre pour de jeunes filles, mais un livre général qui s’applique à toute la vie des femmes. Il y auroit à examiner surtout les idées d’éducation et de morale qui en ressortent, et la forme sous laquelle elles sont présentées ; mais il seroit nécessaire de beaucoup citer, et, comme les conclusions à tirer ressortent naturellement de la lecture elle-même, il vaut d’autant mieux les laisser faire au lecteur, que le but d’une préface doit être beaucoup moins de juger complétement l’ouvrage, et d’en rendre la lecture inutile, que de donner les renseignements et de résoudre les questions de fait que le livre ne peut donner lui-même et que le lecteur ne doit pas avoir à chercher. Je dirai seulement que l’ouvrage doit moins rester dans la classe des livres si nombreux écrits pour des éducations spéciales — il y seroit par trop loin du Discours sur l’Histoire universelle et du Télémaque — qu’être joint aux livres si curieux qui sont consacrés durant tout le moyen-âge à la défense ou à l’attaque des femmes. Il y tiendra sa place, du côté honnête et juste, auprès du livre de Christine de Pisan, du Ménagier de Paris, — plus piquant peut-être parcequ’il est plus varié et s’occupe de la vie matérielle, mais plus bourgeois et moins élevé de ton et d’idées, — auprès d’autres livres encore qu’il est inutile d’énumérer ici. Tous ceux qui s’occuperont de l’histoire des sentiments ou de celle de l’éducation ne pourront pas ne point en tenir compte et ne pas le traiter avec la justice qu’il mérite.
Enfin, il est encore nécessaire d’ajouter que nous savons à n’en pouvoir douter, car nous l’apprenons de notre Geoffroy, qu’il avoit écrit un livre semblable pour ses fils. Il le dit positivement au commencement : « Et pour ce… ay-je fait deux livres, l’un pour mes fils, et l’autre pour mes filles, pour apprendre à roumancier[83]… » Dans deux autres passages[84] il y fait de nouveau allusion : « Par celluy vice l’en entre en trestous les autres vij vices mortels, comme vous le trouverez plus à plain ou livre de voz frères, là où il parle comment un hermite qui eslut celluy péchié de gloutonie et le fist et s’enyvra, et par celluy il cheist en tous les vij pechiez mortels, et avoit cuidié eslire le plus petit des vij » ; et plus loin, quand il parle du Christ portant sa croix, qui se retourne vers les saintes femmes, « et leur monstra le mal qui puis avint au pays, si comme vous le trouverez ou livre que j’ai fait à voz frères ». Le meilleur manuscrit de Paris avoit remarqué ce fait, car il met ici en marge cette remarque : « Notez qu’il fist ung livre pour ses filz. » Il falloit aussi que dans un manuscrit, probablement plus exact ou plus voisin du premier original, il y en eût une autre mention, précisément à la fin ; car nous trouvons dans la fidèle traduction de Caxton cette phrase, que nous avons déjà eu occasion de citer dans la partie généalogique : « as it is reherced in the booke of my two sonnes and also in an evvangill. »
[83] [Page 4] de cette édition.
Malheureusement nous ne savons ce qu’est devenu ce second livre du chevalier, écrit sans doute dans le même goût que ses Enseignements à ses filles, qui devoit être aussi composé de récits pris dans les histoires et les chroniques et d’aventures contemporaines. Peut-être devons-nous sa perte et le peu de succès qu’il paroît avoir eu — car nous n’en avons trouvé de mention nulle part — à ce que le bon chevalier y aura trop laissé faire à ses chapelains, et que le livre, ainsi presque uniquement rempli par de trop réelles répétitions, n’a pas eu assez d’intérêt pour sortir du cercle pour lequel il avoit été fait. Il est vrai de dire aussi que, son point de vue étant général, — des histoires masculines sont des histoires de toutes sortes — il se trouvoit avoir à lutter, pour faire son chemin, contre tous les recueils de contes, tandis qu’une réunion d’histoires uniquement féminines, étant quelque chose de plus rare et de plus nouveau, a eu plus de chances pour sortir de la foule et pour demeurer en lumière.
Quoi qu’il en soit, il existe peut-être encore en manuscrit, mais sans le nom de son auteur, au moins d’une manière formelle, soit sur le titre, soit dans l’introduction ; et le chevalier, qui, comme on l’a vu, ne révisoit pas le travail de ses aides avec assez de soin pour lui donner une disposition et une forme générale bien assises, et n’a pas mis de fin au livre de ses filles, a bien pu ne pas écrire de prologue pour le livre de ses fils. Mais l’on auroit deux points de repère qui feroient reconnoître à peu près à coup sûr le second ouvrage : ce sont les deux histoires citées, celle de l’hermite qui tomba dans tous les péchés pour s’être abandonné à la gourmandise comme au plus petit, et celle du Sauveur portant sa croix, prédisant aux saintes femmes le mal qui devoit arriver au pays, c’est-à-dire la ruine du Temple et la dispersion des Juifs. J’ai parcouru, sans rien trouver qui me satisfît, quelques uns des recueils anonymes d’histoires qui ont été écrits en grand nombre vers cette époque ; d’autres seront plus heureux que moi.
III.
Manuscrits.
La Bibliothèque impériale possède, à ma connoissance, sept manuscrits du livre du chevalier de La Tour. Je vais les décrire brièvement, en les rangeant, non dans l’ordre de leurs numéros, mais selon l’époque de leur transcription et selon leur valeur relative.
Le plus ancien est le no 7403 du fonds françois. Il est en parchemin, de format in-folio mediocri, et écrit sur deux colonnes de trente lignes. Il a 140 feuillets, dont les trois premiers sont occupés par la table, les feuillets 5 à 128 par le texte, et les feuillets 128 à 140 par l’histoire de Griselidis. Le premier feuillet est tout encadré d’ornements courants ; dans la miniature, le chevalier, assis sur un banc de gazon, est vêtu d’une jaquette très courte et coiffé d’un bonnet lilas, découpé de la façon la plus extravagante et la moins analogue aux conseils du livre sur la simplicité à avoir dans sa toilette. Les trois filles, en robes à longues manches, sont toutes trois debout ; l’aînée a seule une ceinture, et la troisième a la tête nue. Les lettres capitales sont bleues à dessins rouges. Quoique le plus ancien, et certainement du commencement du xve siècle, l’adjonction, toute convenable d’ailleurs, de Griselidis, prouveroit que le manuscrit n’est qu’une copie et n’a pas été fait pour l’auteur lui-même ; malgré cela — et maintenant pour reconnoître sûrement un manuscrit fait pour l’auteur, il faudroit y trouver ses armes et celles de l’une de ses deux femmes — celui-ci est excellent et le meilleur de tous, avec celui de Londres, dont nous parlerons plus loin.
Le manuscrit qui vient après celui-là, et que j’ai connu le dernier, porte le no 1009 du fonds de Gaignières. Il est in-folio mediocri sur parchemin, à deux colonnes de trente-six lignes, et a 91 feuillets, dont 82 de texte, 2 de table et 7 pour l’histoire de Griselidis. La miniature est très grossière et peut même avoir été ajoutée postérieurement.
Dans le no 70731 du fonds françois, le livre du chevalier de La Tour n’est qu’une partie ; on peut voir, pour l’indication des ouvrages qui l’accompagnent, la description que M. Paulin Paris en a faite dans ses Manuscrits françois (V, 1842, p. 71-86). Qu’il suffise ici de dire que dans ce volume notre texte et la table des chapitres occupent, sur deux colonnes de 35 lignes en moyenne, les feuillets 55 à 122[85]. La copie en est très inexacte, et le scribe n’a pas dû être payé à la page, mais à forfait, car pour avoir plus tôt fini, il ne s’est pas fait faute de sauter des parties de phrase, dont l’absence n’ajoute pas à la clarté. Il doit même avoir tourné des feuillets de son original ; car, sans que ses cahiers soient incomplets, on trouve deux fois dans sa copie une lacune qui correspond à celle d’un feuillet, et qui, la seconde fois, porte sur une des histoires les plus intéressantes, celle de Mme de Belleville, dont il n’a transcrit que la fin. La langue commence déjà à s’y modifier. Une mention écrite sur la dernière feuille de garde porte qu’il a appartenu à Guillaume du Chemin, de Saint-Maclou de Rouen ; sur la première feuille de garde est collé l’écu des Bigot, d’argent à un chevron de sable, chargé en chef d’un croissant d’argent et accompagné de trois roses, posées deux en chef et une en pointe ; on y lit aussi le nom de Thomas Bigot, père d’Emeric, et l’écu est répété sur le dos de la reliure ; ce volume portoit dans leur bibliothèque le no 148[86]. J’oubliois de dire qu’il y a une miniature initiale en camaïeu, mais sans importance.
[85] En marge du feuillet 86 on lit les deux noms : « Maistre Robert le Moyne » et « Guillaume Saro, escuyer, dem. à Sainct… »
[86] Bibliot. Bigotiana, 1710, in-12, pars quinta, p. 10-11.
Le manuscrit de Saint-Victor, no 853, relié en 1852, en maroquin rouge, avec le R. F. de la dernière République, est sur parchemin, de format petit in-fo carré, à 39 longues lignes par page et d’une grosse écriture de la fin du xve siècle. Les deux premiers feuillets sont occupés par une table divisée en 89 chapitres ; le premier feuillet du texte, qui porte en haut la signature Dubouchet, 1642, a une détestable miniature, et, sur la marge, deux écussons en losange, partis, à dextre, d’or à la croix contre-herminée, et, à senestre, de gueules à trois fasces de vair à la bordure d’or. Nous ne savons à qui appartiennent ces armes ; nous ferons remarquer seulement que les maisons de Mercœur en Auvergne et de Royère en Limousin portent de gueules à trois fasces de vair[87]. Les douze derniers feuillets sont occupés par l’histoire de Griselidis, et c’est pour cela que le relieur a mis sur le dos : Miroir des femmes mariées.
[87] Grandmaison, Dictionnaire héraldique, 1852, in-4o, col. 355.
Le no 76731, qui porte dans le fonds Delamarre le no 233, est sur parchemin et petit in-4o à deux colonnes très étroites et de 30 lignes. Il est incomplet en tête de quelques feuillets, et commence au conte de celle qui mangea l’anguille : « [Un exemple vous vueil dire sur] le fait des femmes qui mangeoient les bons morceaux en l’absence de leurs maris. » Les derniers feuillets du ms. sont très mutilés ; il est même incomplet de la fin, car le recto du dernier feuillet — le verso est collé sur une feuille de papier qui en soutient les morceaux — s’arrête dans la fin de l’histoire de Catonnet. Les fers de la reliure, qui est du dernier siècle et sans titre sur le dos, paroissent allemands.
Le no 7568 est sur parchemin, de format petit in-4o, et dans sa reliure originale de bois couvert de velours vert et garni autrefois de fermoirs. Il est écrit à longues lignes d’une écriture très cursive et négligée, de la fin du xve siècle ; les feuillets 1 à 125 sont occupés par notre roman, 126 à 134 par la patience de Griselidis, 135 à 139 recto par l’histoire du chevalier Placidas et de son martyre, après lequel il fut nommé saint Eustache, enfin 139 verso à 144 par le Débat en vers du corps et de l’âme, le même dont on trouve une édition dans le recueil que j’ai copié au British Museum et dont la réimpression forme les trois premiers volumes de l’Ancien Théâtre françois. A la fin du Débat se trouve la signature Ledru, évidemment celle du copiste. Le volume a fait partie de la bibliothèque royale du château de Blois, car on lit sur le feuillet de garde : Bloys, et au dessous : « Des hystoires et livres en françoys. Pulo 1o (pulpito primo). — Contre la muraille de devers la court. » Au xviie siècle, on mit sur le premier feuillet le no MCCLIIII, et plus tard les nos 1052 et 7568, qui est le numéro actuel. Au commencement, le chevalier, seul dans son jardin, est peint dans la grande lettre, et l’encadrement assez délicat de la page, formé de rinceaux, de fleurs et de fraises, offre deux M, l’un rose, l’autre bleu, et la place, malheureusement grattée, d’un écu d’armoiries.
Le no 3189 du Supplément françois est un petit in folio sur papier, d’une très mauvaise écriture de la fin du xve siècle. Après un traité en françois sur les péchés et les commandements de Dieu, se trouve notre roman, incomplet d’un ou deux feuillets, car il ne commence que dans la première histoire, celle des deux filles de l’empereur de Constantinople, par ces mots : « … toutes foiz qu’elle s’esveilla, et pria devotement plus pour les mors que devant et ne demoura guerres que ung grant roy de Grèce la feist demander, etc. »
Dans les autres bibliothèques de Paris, je n’en connois qu’un manuscrit sur vélin, de la fin du xve siècle et sans importance, à la bibliothèque de l’Arsenal ; il a été indiqué par Hænel dans son catalogue des bibliothèques d’Europe (Lipsiæ, 1830, in-4o, col. 340).
Mais il n’y en a pas de manuscrits qu’en France, car, pendant mon séjour à Londres, j’en ai pu voir et collationner un excellent, aussi bon, sinon même meilleur que notre manuscrit 7403. C’est sur leur comparaison, et en me servant des deux, que j’ai établi le texte que je publie ; ils sont les deux plus anciens, contemporains l’un de l’autre, et ne sont pas écrits dans un autre dialecte, ni même avec une orthographe sensiblement différente, ce qui m’a permis de prendre toujours la meilleure leçon donnée par l’un ou par l’autre, sans craindre d’encourir le reproche d’avoir mélangé des formes contraires et mis ensemble des choses opposées. Il se trouve au British Museum, dans la collection du roi[88], où il porte comme numéro la marque : 19 c viii. Ce manuscrit, sur parchemin, est composé de cahiers de huit feuillets avec réclames, à 33 longues lignes à la page, offre 164 feuillets, chiffrés en lettres du temps de son exécution. Le livre de La Tour Landry y occupe les feuillets 1-121 ; le livre de Melibée, par Christine de Pisan, les feuillets 122-146, et l’histoire de Griselidis les feuillets 147-162. Sur deux derniers feuillets, d’abord restés blancs, une main postérieure a ajouté Le codicille Me Jehan de Meung. En tête du texte se trouve une miniature ; le chevalier, vêtu d’une robe bleue à longues manches et tenant un rouleau de papier sur ses genoux, est assis sur un banc de verdure qui fait le tour du pied d’un arbre ; la partie du jardin où il se trouve est entourée d’une haie carrée soigneusement coupée, et le fond n’est pas un paysage, mais un treillis ; quant aux trois filles, toujours debout, l’aînée a une robe rouge avec un col ouvert en fraise et de très longues manches ouvertes ; les robes des deux autres sont rouges pour l’une, couleur de chair pour l’autre, et leurs manches très justes leur recouvrent presque toute la main. Le manuscrit a dû appartenir ensuite à quelque artiste du temps, car les feuillets blancs et les gardes sont couverts de très légers croquis au crayon roux d’hommes armés ou d’hommes et de femmes à cheval.
[88] Cf. Catalogue of the manuscripts of the King’s library, an appendix to the catalogue of the Cottonian library, by David Casey, deputy librarian, 1734, in-4o, p. 298.
La bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles en possède[89] deux manuscrits sur parchemin (nos 9308 et 9542) ; l’un d’eux a été, sous l’empire, à la Bibliothèque du roi (Belg. no 115), où l’a vu Legrand d’Aussy, qui le cite en tête de sa notice sur le Livre des Enseignements insérée dans le 5e volume des Notices des Manuscrits ; depuis il a fait retour à la Bibliothèque de Bourgogne. Nous ne les connoissons pas ; mais le manuscrit 7403 et celui de Londres sont trop bons, et en même temps trop conformes, pour qu’il nous eût été nécessaire d’en consulter encore d’autres.
[89] Catalogue des manuscrits de la Bibl. royale des ducs de Bourgogne. Bruxelles, in fo, I, 1842 ; Extrait de l’Inventaire général, pages 187 et 191.
Enfin La Croix du Maine[90] nous apprend qu’il avoit aussi par devers lui le livre écrit à la main, et le duc de La Vallière en possédoit aussi un ms., qui forme le no 1338 du catalogue en trois volumes (1783, I, p. 106) : « Le chevalier de La Tour, in-fol., mar. rouge. Beau manuscrit sur vélin du xve siècle, contenant 98 feuillets écrits en ancienne bâtarde, à longues lignes. Il est décoré d’une miniature, de tourneures et d’ornements peints en or et en couleurs. » Il ne fut vendu que 60 livres, bien qu’il fût certainement très supérieur comme texte aux éditions de Guillaume Eustace, qui se vendoient pourtant bien plus cher, comme on le verra tout à l’heure, car nous n’avons plus à parler que des éditions et des traductions de notre auteur.
[90] Edit. de 1772, I, 277.
IV.
Traductions et éditions.
J’ai dit en commençant qu’il avoit été fait deux traductions angloises du livre des Enseignements. L’une, la plus ancienne, qui remonte au règne de Henri VI, est inédite et est conservée en manuscrit au British Museum, dans le fonds Harléien (no 1764. 67, C.[91]). C’est un manuscrit à 2 colonnes de 41 lignes, d’une excellente et très correcte écriture, malheureusement incomplet de la fin et qui a beaucoup souffert. Le premier feuillet a une lettre ornée et un entourage courant, et tous les chapitres ont une lettre peinte. Au deuxième feuillet, on lit les signatures de deux de ses anciens propriétaires, Paulus Durant et David Kellie, écrites à la fin du xvie siècle et au commencement du siècle suivant ; on trouve même au feuillet 37 cette mention, de la main de Kellie : « James by the grace of God King of England, France and Ireland and of Scotland and defender of the faith. » Dans son état actuel, le manuscrit a 54 feuillets et commence : « In the yere of the incarnacion of our lord m ccc lxxi as y was in a garden all hevi and full of thought… », et se termine dans l’histoire des deux sœurs ([p. 238] de notre texte), par les mots : « withoute ani wisete y clothed myself in warme », suivi du mot clothes comme réclame. La traduction est exacte, la langue excellente et certainement bien moins traînante et embarrassée que celle de Caxton. Du reste, ceux qui voudroient avoir de plus complets détails sur cette traduction anonyme pourront en voir d’amples fragments transcrits dans un excellent article de la première Retrospective Review, publiée à Londres il y a une vingtaine d’années[92]. La sévérité angloise paroît avoir empêché l’auteur de citer les histoires les plus curieuses préférablement à celles dont l’honnêteté est la trop unique valeur ; mais ces extraits suffisent pleinement pour faire juger du mérite de la traduction, et c’est pour nous la plus utile partie de leur travail.
[91] Nares, Catalogue of the mss. of the Harleian library, 4 vol. in-fo, London, 1808-15 ; II, p. 208.
[92] Voici le titre exact de cette excellente collection, interrompue malheureusement peu de temps après le volume où se trouve l’article sur le livre des Counsels : The retrospective review, an historical and antiquarian magazine, edited by Henry Southern esq., M. A. of Trinity college, Cambridge, and Nicholas Harris esq., F. S. A., of the Inner Temple, barrister at law in-8o. New series, vol. I, 1827, part. II, p. 177-94. — L’article a été analysé dans notre Revue britannique, 2e série, t. V, 1831, p. 343-61.
La seconde traduction est de Caxton, le plus ancien imprimeur de l’Angleterre, et il est curieux de voir le livre de notre auteur être une des premières productions de la presse dans un pays étranger. On sait quel nombre Caxton a publié de traductions du françois, et il nous suffit de le rappeler, car une énumération nous mèneroit beaucoup trop loin. Le livre est un in-4o, dont les cahiers, de huit feuillets chacun, sont signés aii-niiij. Il commence par une préface du traducteur, qui dit avoir entrepris cet ouvrage sur la prière d’une grande dame qui avoit des filles ; aucun bibliographe anglois n’ayant fait même une supposition sur le nom de cette protectrice du travail de Caxton, nous ne pouvons qu’imiter leur silence ; nous aurions donné cette préface en appendice, si on ne pouvoit la voir reproduite dans l’édition des Typographical antiquities de Jos. Ames, donnée par Dibdin[93]. Les caractères employés par Caxton sont ceux dont on peut voir dans Ames le facsimile d’après les chroniques d’Angleterre[94]. C’est ce caractère irrégulier, plein de lettres liées entre elles et de mêmes lettres de formes différentes, qui apporte plutôt l’idée d’une écriture assez incorrecte que d’une impression ; elle est très analogue à un facsimile donné dans Ames (p. 88) d’une copie manuscrite d’Ovide qu’on attribue à Caxton. Après la préface, qui tient le premier feuillet, et la table qui en tient trois, vient le texte, qui commence : « Here begynneth the book whiche the knyght of the toure[95] made and speketh of many fayre ensamples and thenseygnements and techyng of his doughters. » Il se termine par la mention suivante : « Here fynysshed the booke which the knyght of the Toure made to the enseygnement and techyng of his doughters translated oute of frenssh in to our maternall Englysshe tongue by me William Caxton, which book was ended and fynysshed the first day of Juyn the yere of oure lord m.cccc lxxx iij And emprynted at Westmynstre the last day of Janyuer, the first yere of the regne of kynge Rychard the thyrd. » On a quelquefois mis à tort ce livre sous la date de 1484 ; l’année 1483 ayant été comprise entre le 30 mars et le 18 avril, et Edouard IV étant mort le 9 avril 1483, c’est bien cette année 1483 qui est la première année du règne de Richard III[96].
[93] London, 4 vol. in-4o, 1810, t. 1, no 27 des Caxton, p. 202-8.
[94] No 4 de la planche de Basire portant le no 8, et placée en face de la page 88.
[95] Caxton ne sait pas le nom de Landry.
[96] Dibdin, Bibliotheca Spenceriana, no 857, t. IV, 1815, p. 267-8, avoit fait remarquer qu’il falloit s’en tenir à la date de 1483 ; mais sa preuve en étoit que le commencement de l’année suivante n’arriva pas avant le 25 mars, ce qui ne s’accorde pas avec les tables chronologiques des Bénédictins.
Les exemplaires complets en sont, du reste, assez rares. Ames (1810) ne cite que trois exemplaires, celui de lord Spencer, du marquis de Blandford et de Sa Majesté ; ce dernier est sans doute l’exemplaire complet que nous avons vu au British Museum. Il y en auroit encore un dans la Bibliothèque publique de Cambridge et deux à la Bodléienne, mais imparfaits tous deux d’une feuille. Un exemplaire sur vélin, marqué 5 l. 5 sh., chez M. Edwards, cat. de 1794, no 1267, étoit en 1810 chez M. Douce ; mais ce fut un prix bien vite dépassé ; ainsi l’exemplaire de la vente de White Knights fut payé 85 livres 1 shilling, et celui de la vente de Brandt, en 1807, fut acheté 111 livres 6 shillings pour lord Spencer[97].
[97] Cf. Bibl. Spenceriana.
Quant à la traduction même, elle est d’une incroyable fidélité et d’une si naïve exactitude, que, par ses méprises, et il y en a, on pourroit reconnoître à coup sûr le manuscrit même suivi par Caxton, et, si on le rencontroit, il ne pourroit pas y avoir de doutes sur ce point, tant sa phrase est calquée sur son texte, avec un mot à mot si fidèle que la pureté de son anglois en souffre le plus souvent. Du reste, on en pourra bientôt juger, car M. Thomas Wright, aux publications de qui notre ancienne littérature doit autant que l’ancienne littérature de son pays, en va publier une réimpression exacte pour le Warton Club, dont il est un des fondateurs. Si la traduction inédite du British Museum étoit complète, il faudroit incontestablement la suivre, à cause de sa supériorité sur celle de Caxton. On pourroit prendre le parti de composer l’édition pour les trois quarts avec la traduction inédite et pour la fin avec Caxton. Cependant la langue des deux traducteurs est si différente, qu’en mettant une partie de l’œuvre de l’un à la suite de l’œuvre de l’autre, on auroit à craindre d’arriver à un effet trop disparate, et, comme le Caxton est introuvable, les bibliophiles préféreront peut-être en avoir la reproduction entière.
Enfin j’ajouterai, à propos de l’édition de Caxton, que, si rare qu’elle soit maintenant, c’étoit au xvie siècle, en Angleterre, un livre qui étoit tout à fait en circulation. J’en donnerai pour preuve ce curieux passage du Book of Husbandry, publié en 1534 par Sir Anthony Fitz-Herbert, qui avoit la charge importante de lord chief justice[98]. L’appréciation est trop curieuse pour que je ne la reproduise pas en entier ; parlant de la fidélité qu’une femme et un mari doivent avoir dans les achats qu’ils font au marché, il continue : « Je pourrois peut-être montrer aux maris diverses façons dont leurs femmes les trompent, et indiquer de même comment les maris trompent leurs femmes. Mais si je le faisois, j’indiquerois de plus subtiles façons de tromperies que l’un ou l’autre n’en savoit auparavant. A cause de cela, il me semble meilleur de me taire, de peur de faire comme le chevalier de La Tour, qui avoit plusieurs filles, et, par l’affection paternelle qu’il leur portoit, écrivit un livre dans une bonne intention, pour les mettre à même d’éviter et de fuir les vices et de suivre les vertus. Il leur enseigne dans ce livre comment, si elles étoient courtisées et tentées par un homme, elles devroient s’en défendre. Et, dans ce livre, il montre tant de façons si naturelles dont un homme peut arriver à son dessein d’amener une femme à mal, et ces façons pour en venir à leur but sont si subtiles, si compliquées, imaginées avec tant d’art, qu’il seroit difficile à aucune de résister et de s’opposer au desir des hommes. Par cedit livre, il a fait que les hommes et les femmes connoissent plus de vices, de subtilités, de tromperies, qu’ils n’en auroient jamais connu si le livre n’eût pas été fait, et dans ce livre il se nomme lui-même le chevalier de La Tour. Aussi, pour moi, je laisse les femmes faire leurs affaires avec leur jugement. »
[98] Je tire le passage, non du livre, nécessairement inconnu à un étranger, mais de l’article qui lui est consacré dans la nouvelle Retrospective Review, London, Russell-Smith, in-8o. No 3, May 1853, pages 264-73.
Le jugement de lord Fitz-Herbert suffiroit à prouver que Dibdin, pour avoir décrit le livre, ne l’avoit pas autrement lu ; car, renvoyant, dans les additions de Ames (I, 372), à la notice de Legrand d’Aussy, et faisant allusion aux passages purement naïfs dont celui-ci fait des obscénités, Dibdin ajoutoit qu’il falloit espérer que Caxton avoit sauté de pareils passages. Je n’ai pas eu le temps de vérifier le Caxton, nous n’en avons pas d’exemplaires en France ; mais je répondrois à l’avance de son honnêteté de traducteur, qui n’a pas dû se permettre le moindre retranchement. Seulement Dibdin, qui avoit le volume à sa disposition, auroit pu s’assurer du fait et ne pas en rester à cette singulière espérance.
Le livre eut la même fortune en Allemagne qu’en Angleterre : car il en parut en 1493 une traduction allemande faite par le chevalier Marquard vom Stein. Comme Caxton, il fut plus exact que ne le furent plus tard les éditeurs françois, et n’ajouta rien au livre des Enseignements ; mais, plus heureuse que celle de Caxton, sa traduction fut souvent réimprimée. La première édition, in-folio, parut à Bâle, chez Michel Furter, sous ce titre : « Der Ritter vom Turn, von den Exempeln der Gotsforcht vñ erberkeit », c’est-à-dire Le Chevalier de La Tour, des exemples de la piété et de l’honneur. En tête se trouve une préface du traducteur, mais qui ne contient que des généralités de morale ; nous ferons remarquer seulement que, peut-être par suite d’une faute d’impression ou d’une différence dans un manuscrit, la date de la composition du livre n’est plus 1371, mais 1370. Le volume, d’une superbe exécution, et dont le British Museum possède un très bel exemplaire, a 73 feuillets et est orné de 45 gravures sur bois, réellement faites pour l’ouvrage, bien dessinées et bien gravées. Le chevalier y est toujours représenté armé de pied en cap, même dans la gravure initiale, où il est, idée assez bizarre, représenté endormi au pied d’un arbre, pendant que ses deux filles sont debout à côté de lui ; mais, à part cette singularité, cette suite d’illustrations est tout à fait remarquable. Après cette édition, nous citerons les suivantes, d’après Ebert[99] : une à Augsbourg, chez Schönsperger, 1498, in-folio ; une à Bâle, chez Furter, en 1513 ; — Ebert disant aussi qu’elle a 73 feuillets et des gravures sur bois, il est possible que ce soit la première édition avec une nouvelle date changée, et, dans tous les cas, la nouvelle en est une réimpression, où l’on doit retrouver les mêmes bois ; une à Strasbourg, chez Knoblouch, en 1519, in-4o ; enfin une autre à Strasbourg, chez Cammerländer, en 1538, in-folio, avec des gravures sur bois. Il y en a sans doute eu d’autres éditions ; toujours est-il que tout récemment, en 1849, le professeur allemand O.-L.-B. Wolff en a fait le 8e volume[100] de sa collection de romans populaires qu’il a publiée à Leipzig chez Otto Wigand. Le prologue y est plus court, et l’on y voit, bien qu’en très petit nombre, quelques histoires nouvelles, celles de Pénélope et de Lucrèce, absentes de l’ouvrage original, mais qui prouvent que, dans ses éditions successives, la traduction de Marquard vom Stein a subi quelques remaniements. Le titre y est devenu : « Un miroir de la vertu et de l’honneur des femmes et demoiselles, écrit pour l’instruction de ses filles par le très renommé chevalier de La Tour, avec de belles et utiles histoires sacrées et profanes. »
[99] Allgemeines bibliographisches Lexikon von Friedrich Adolf Ebert. Leipzig, 1821, in-4o, t. I, col. 317, no 4078.
[100] In-12 de 171 pages.
Ce ne fut qu’en 1514 que parut la première édition françoise, à Paris, chez Guillaume Eustace[101]. C’est un in-folio gothique, à deux colonnes, de xcv feuillets chiffrés, précédés de 3 feuillets pour le titre et la table et suivis d’un feuillet séparé, au recto duquel une gravure en bois représentant le pape, l’empereur et le roi de France, et au verso la marque de Guillaume Eustace. Cette gravure se trouvoit déjà au verso et la marque sur le recto du titre, qui est celui-ci : « Le chevalier de la tour et le guidon des guerres, Nouvellement imprimé à Paris pour Guillaume Eustace, libraire du roy, Cum puillegio Regis », et au bas : « Ilz se vendent en la rue neufue nostre Dame, à lenseigne De agnus dei, ou au palais, au troisiesme pilier. Et en la rue saint-iacques, à l’enseigne du crescent. » A la fin se trouve cette mention : « Cy fine ce présent volume intitulé le chevalier de la tour et le guidon des guerres, Imprimé à Paris en mil cinq cens et quatorze, le neufiesme iour de novembre. Pour Guillaume Eustace, libraire du roy et juré de luniversité, demourant en la rue neufve nostre-dame, à lenseigne de agnus dei, ou au palais, en la grant salle du troisiesme pillier, près de la chappelle où len chante la messe de mes seigneurs les presidens. Et a le Roy, nostre sire, donné audit Guillaume lettres de privilege et terme de deux ans pour vendre et distribuer cedit livre affin destre remboursé de ses fraiz et mises. Et deffend ledit seigneur à tous libraires, imprimeurs et autres du royaulme de non limprimer sus painne de confiscation desditz livres et damende arbitraire jusques après deux ans passez et acomplis à compter du iour et date cy dessus mis que ledit livre a esté acheué d’imprimer. »
[101] La Croix du Maine (Bibliothèque françoise, édit. de 1772, I, 161 et 277) ne parle que de cette édition, sur la foi de laquelle il a dit que le Guidon des guerres étoit de notre auteur.
Le texte des Enseignements, dans cette édition de Guillaume Eustace, occupe les feuillets i à lxxii ; les feuillets lxxiii à lxxxv sont occupés par le livre de Melibée et de Prudence, que l’éditeur a trouvé, comme on le voit dans le manuscrit de Londres et celui de Paris (70731), à la suite de celui dont il s’est servi ; mais, avec peu de scrupule et pour bien donner au chevalier de La Tour le livre de Mélibée, sur lequel nous n’avons rien à dire ici, tant il est maintenant connu, il a écrit un raccordement par lequel il met Mélibée dans la bouche du chevalier. Enfin, les feuillets lxxxv à xcv offrent le Guidon des guerres « fait par le chevalier de La Tour », ouvrage de stratégie qu’un autre raccordement[102] de Guillaume Eustace met aussi dans la bouche du chevalier. Il formoit probablement la troisième partie du manuscrit suivi par Guillaume Eustace, et n’est nullement du chevalier de la Tour[103].
[102] Le raccordement est d’autant mieux fait qu’on le fait parler de ses fils : « Affin que tous nobles hommes et mesmement vos frères, quand ils se trouveront entre vous, en voyant cestuy livre y puissent aussi bien que vous prendre quelque doctrine… J’ay, touchant le fait des armes, cy en la fin mis ung petit traicté appellé le Guidon des guerres, lequel jadis je redigeai par l’ordonnance de mon souverain seigneur le très chrétien roy de France… »
[103] Comme le dit M. P. Paris (Man. françois, V, 85-6), il est étonnant que les bibliographes n’aient pas remarqué la fausseté d’attribution de ces deux ouvrages. Debure (Catal. La Vallière, I, 406), cataloguant l’imprimé à la suite d’un ms., avoit, sans nier l’attribution, fait remarquer que le Guidon ne se trouvoit pas dans celui-ci.
Le texte est orné de gravures sur bois, mais, moins soigneux que l’éditeur allemand, Eustace a employé bon nombre de bois tout faits, dont quelques uns se rapportent très peu au sujet qu’ils sont destinés à présenter aux yeux. Dans les exemplaires sur papier le format est très petit in-folio ; dans ceux sur vélin, la justification a été réimposée, et le volume est plus grand. La Bibliothèque en possède un superbe exemplaire, avec 27 miniatures, que M. Van Praët[104] dit avoir passé dans les ventes de Pajot, comte d’Onsembray (no 527, 240 l. 19 s.), de Girardot de Préfond (no 890, 193 l.), de Gaignat (no 2253, 200 l.), de La Vallière (no 1339, 300 l.), de Mac Carthy (no 1549, 615 l.). M. Brunet (I, 649) paroît traiter comme le même celui qu’il indique comme vendu chez Morel Vindé 631 fr., et chez Hibbert, 33 livres, 12 shilings.
[104] Van Praët, Livres sur vélin de la bibliothèque du roi, t. IV, no 388, p. 263-4. Ebert nous apprend qu’il y en avoit aussi un exemplaire sur vélin dans l’ancienne bibliothèque d’Augsbourg. Ce doit être celui que M. Van Praët indique comme vu par Gercken (Reisen, I, 262) et par Hirsching (Reisen, II, 180) chez les frères Veith, à Augsbourg. Un troisième exemplaire devroit s’en trouver dans la bibliothèque de Genève (Van Praët, 264).
Comme texte, il faut reconnoître, à la louange de Guillaume Eustace, que, pour un éditeur du seizième siècle, il pourroit avoir fait bien plus de modifications. Le prologue est beaucoup moins en vers, l’orthographe est modernisée ; mais le texte a certainement été plus respecté qu’il ne l’étoit d’ordinaire à cette époque. La seconde impression, qui doit cependant avoir été faite sur celle-ci, est au contraire pleine de fautes grossières, à ce que me dit un juge très compétent, qui l’a eue entre les mains. Elle est in-4o de 208 pages, y compris 6 pages de table. Elle a un frontispice représentant un chevalier armé, un genou en terre, et a pour titre : « S’ensuit le chevalier de La Tour et le Guidon des guerres, avec plusieurs autres belles exemples, imprimés nouvellement par la veuve Jehan Trepperel[105]. » M. Brunet, qui la dit gothique et nous apprend qu’elle a été vendue, chez Heber, 6 livres 15 shillings, ajoute « et Jehan Jehannot », après le nom de la veuve Trepperel. M. Bertin en possédoit un exemplaire qui, à sa vente (1853, no 123), a été adjugé au prix de 780 fr.
[105] Bulletin du Bibliophile, 1re série, no 14, février 1835, p. 11, no 1379.
Après avoir examiné successivement, comme je l’avois promis, la biographie et l’œuvre du chevalier, ainsi que les manuscrits et les éditions de son livre, je lui laisse enfin la parole, en m’excusant de la longueur à laquelle ces développements sont arrivés. Mais si, dans un travail d’ensemble sur notre ancienne littérature, l’ouvrage du chevalier de La Tour peut n’être cité qu’en passant, tous les renseignements qui s’y rapportent devoient être réunis dans un essai qui lui est spécialement consacré et qui se trouve en tête de son livre.
Cy commence la table du livre intitulé du chevalier de la Tour, qui fut fait pour l’enseignement des femmes mariées et à marier.
| Le premier chappitre contient le prologue. | [1] |
| Le second chappitre parle de ce que on doit faire quant on s’esveille. | [6] |
| Le tiers chappitre parle de deux chevaliers qui amoient deux suers. | [7] |
| Le quart chappitre parle d’une damoiselle que un seigneur vouloit violer. | [9] |
| Le quint, que on doit faire quant on est levé. | [10] |
| Le VIe, de deux filles d’un chevalier, dont l’une estoit devotte et l’autre gourmandoit. | [12] |
| Le VIIe, comment les femmes et les filles doivent jeuner. | [14] |
| Le VIIIe, d’une folle femme qui chéy en un puis. | [16] |
| Le IXe, d’une bourgeoise qui mouru et n’avoit osé confessié son pechié. | [19] |
| Le Xe, comment toutes femmes doivent être courtoises. | [22] |
| Le XIe, comment elles se doyvent contenir sans virer la teste çà ne là. | [24] |
| Le XIIe, de la fille du roy de Dannemarche, qui perdit le roy d’Angleterre par sa folle contenance. | [25] |
| Le XIIIe, de celle que le chevalier de la Tour refusa pour sa legière manière. | [28] |
| Le XIIIIe chappitre parle comment la fille du roy d’Arragon par sa folle manière perdy le roi d’Espaigne. | [30] |
| Le XVe, de celles qui estrivent les unes aux autres. | [32] |
| Le XVIe, de celle qui menga l’anguille. | [35] |
| Le XVIIe, comment nulle femme ne doit estre jalouse. | [36] |
| Le XVIIIe, de la bourgeoise qui se fist ferir par son oultraige. | [40] |
| Le XIXe, de celle qui sailly sus la table. | [41] |
| Le XXe, de celle qui donna la chair aux chiens. | [44] |
| Le XXIe, du debat qui fut entre le sire de Beaumanoir et une dame. | [46] |
| Le XXIIe, comment il fait perilleux à estriver à gens sçavans, et parle de la dame qui prist tençon au mareschal de Clermont. | [50] |
| Le XXIIIe, de Bouciquaut et des trois dames. | [51] |
| Le XXIIIIe, de trois autres dames qui vouldrent tuer un chevalier. | [54] |
| Le XXVe, de celles qui vont voulentiers aux joustes et aux pelerinaiges. | [55] |
| Le XXVIe chappitre parle de celles qui ne veullent vestir leurs bonnes robes aux festes. | [58] |
| Le XXVIIe parle de la suer saint Bernart. | [61] |
| Le XXVIIIe, de celles qui ne font que gengler à l’eglise. | [63] |
| Le XXIXe, de saint Martin de Tours et de saint Brice et du dyable. | [65] |
| Le XXXe, de celle qui perdy à ouir la messe. | [66] |
| Le XXXIe, d’une dame qui employoit le quart du jour pour soy appareiller. | [70] |
| Le XXXIIe de celles qui oyent voulentiers la messe. | [71] |
| Le XXXIIIe, de la bonne contesse qui tous les jours vouloit ouir trois messes. | [72] |
| Le XXXIIIIe chappitre parle de celles qui vont en pelerinaiges sans devocion. | [73] |
| Le XXXVe, de ceulx qui firent fornication en l’eglise. | [80] |
| Le XXXVIe, du moine qui fist fornication en l’eglise. | [81] |
| Le XXXVIIe, des mauvais exemplaires et des malices de ce monde. | [82] |
| Le XXXVIIIe, des bons exemplaires du monde. | [83] |
| Le XXXIXe, de Eve notre première mère et de ses folies. | [85] |
| Le XLe chapitre contient la tierce folie de Eve. | [88] |
| Le XLIe fait mention de la quarte folie de Eve. | [89] |
| Le XLIIe, la quinte folie. | [90] |
| Le XLIIIe, la VIe folie. | [91] |
| Le XLIIIIe, la VIIe folie. | [93] |
| Le XLVe, la VIIIe folie. | [94] |
| Le XLVIe, la IXe folie. | [96] |
| Le XLVIIe, d’un saint preudomme evesque qui prescha sur les cointises. | [98] |
| Le XLVIIIe, de celles qui cheyrent en la boue. | [100] |
| Le XLIXe, d’une damoyselle qui portoit haulx cuevre chiefs. | [102] |
| Le Le parle d’un chevalier qui eut trois femmes et comment sa première femme fut dampnée. | [105] |
| Le LIe, de la seconde femme du chevalier et comment elle fut sauvée. | [107] |
| Le LIIe, de la tierce femme du chevalier et des tourmens qu’elle souffry. | [109] |
| Le LIIIe, d’une grant baronnesse et des tourmens que l’ennemy lui fist. | [111] |
| Le LIIIIe parle de la femme Loth. | [113] |
| Le LVe chappitre parle des filles Loth. | [115] |
| Le LVIe parle de la fille Jacob. | [117] |
| Le LVIIe, de Thomar, la femme Honnan. | [118] |
| Le LVIIIe, de la femme du prince Pharaon. | [120] |
| Le LIXe, des filles de Moab. | [122] |
| Le LXe, de la fille de Madian. | [123] |
| Le LXIe, de Thomar, la fille du roy David. | [125] |
| Le LXIIe, d’un bon homme qui estoit cordier. | [126] |
| Le LXIIIe parle du pechié d’orgueil et de Apemena la royne de Surye. | [132] |
| Le LXIIIIe chappitre parle de la royne Vastis. | [134] |
| Le LXVe, de la femme de Aman. | [136] |
| Le LXVIe chappitre parle de la royne Gesabel. | [138] |
| Le LXVIIe, de Athalia, la royne de Jherusalem, et de Bruneheust, la royne de France. | [140] |
| Le LXVIIIe chapitre parle d’envie, et de Marie, la suer Moyse. | [142] |
| Le LXIXe parle des femmes Archaria. | [143] |
| Le LXXe parle de convoitise et de Dalida, la femme Sampson. | [144] |
| Le LXXIe chappitre parle de courroux et d’une damoyselle de Bethleem. | [146] |
| Le LXXIIe chappitre parle d’une dame qui ne vouloit venir au mandement à son seigneur. | [148] |
| Le LXXIIIe chappitre parle de flatterie. | [149] |
| Le LXXIIIIe chappitre parle de descouvrir le conseil de son seigneur. | [151] |
| Le LXXVe chappitre parle de desdaing, et de Michol, la femme David. | [153] |
| Le LXXVIe chappitre parle de soy pignier devant les gens. | [154] |
| Le LXXVIIe chappitre parle de fole requeste et puis de la mère David, et après de la duchesse d’Athènes. | [155] |
| Le LXXVIIIe chappitre parle de trayson. | [156] |
| Le LXXIXe chapitre parle de rappine. | [157] |
| Le IIIIXXe chappitre parle de patience, et de Anna, la femme Thobie, et puis de la femme Job. | [158] |
| Le IIIIXX et Ie chappitre parle de laissier son seigneur et de Herodias que le roy Herodes fortray à son frère. | [161] |
| Le IIIIXXIIe chappitre. Cy laisse à parler des mauvaises femmes, et parlera des bonnes et de leur bon gouvernement, et comment l’escripture les loue ; et premièrement de Sarra, la femme de Abraham. | [162] |
| Le IIIIXXIIIe chappitre parle de Rebecca. | [163] |
| Le IIIIXXIIIIe chappitre parle de Lia, la femme Jacob. | [165] |
| Le IIIIXXVe chappitre parle de Rachel. | [167] |
| Le IIIIXXVIe chappitre parle de la royne de Chippre. | [168] |
| Le IIIIXXVIIe chappitre parle de la vertu de charité et de la fille du roy Pharaon. | [169] |
| Le IIIIXXVIIIe chappitre parle d’une bonne femme de Jherico, appellée Raab, et puis de saincte Anataise, et puis de saincte Arragonde. | [171] |
| Le IIIIXXIXe chappitre parle d’abstinence et parle du père et de la mère Sampson. | [174] |
| Le IIIIXXXe chappitre parle de aprendre sagesce et clergie. | [176] |
| Le IIIIXXXIe chappitre parle de Ruth. | [179] |
| Le IIIIXXXIIe chappitre parle de soustenir son seigneur. | [180] |
| Le IIIIXXXIIIe chappitre parle de adoulcir l’ire de son seigneur. | [182] |
| Le IIIIXXXIIIIe chappitre parle de querre conseil. | [183] |
| Le IIIIXXXVe chappitre parle d’une preude femme. | [185] |
| Le IIIIXXXVIe chappitre parle de Sarra, la femme Thobie. | [187] |
| Le IIIIXXXVIIe chappitre parle de la royne Hester. | [189] |
| Le IIIIXXXVIIIe chappitre parle de Susanne, la femme Joachim. | [191] |
| Le IIIIXXXIXe chappitre. Cy commence à parler des femmes du nouvel testament, et premierement de saincte Helizabeth, mère de saint Jehan Baptiste. | [193] |
| Le centiesme chappitre parle de saincte Marie Magdaleine. | [194] |
| Le CIe chappitre parle de deux bonnes dames, femmes à mescréans. | [196] |
| Le CIIe chappitre parle de saincte Marthe, suer à la Magdaleine. | [197] |
| Le CIIIe chappitre parle des bonnes dames qui plouroyent après nostre seigneur quant il portoit la croix. | [199] |
| Le CIIIIe chappitre parle de pechié d’yre et puis d’une bourgoyse qui ne vouloit pardonner ce que une femme luy avoit meffait. | [201] |
| Le CVe chappitre parle comment les dames doyvent venir à l’encontre de leurs amis quant ilz les viennent veoir à leur hostel. | [204] |
| Le CVIe chappitre parle de l’exemple de pitié et comment un chevalier fist champ de bataille, pour une pucelle delivrer de mort. | [206] |
| Le CVIIe chappitre parle des trois Maries. | [208] |
| Le CVIIIe chappitre parle du saige. | [210] |
| Le CIXe chappitre parle de Nostre-Dame. | [212] |
| Le CXe chappitre parle de l’umilité Nostre-Dame. | [214] |
| Le CXIe chappitre parle de la pitié Nostre-Dame. | [216] |
| Le CXIIe chappitre parle de la charité Nostre-Dame. | [218] |
| Le CXIIIe chappitre parle de la royne Jehanne de France. | [220] |
| Le CXIIIIe chappitre parle de plusieurs dames vefves. | [221] |
| Le CXVe chappitre parle d’un simple chevalier qui espousa une grant dame. | [224] |
| Le CXVIe chappitre parle de bonne renommée. | [225] |
| Le CXVIIe chappitre parle comment on doit croire les anciens. | [227] |
| Le CXVIIIe chappitre parle des anciennes coustumes. | [229] |
| Le CXIXe chappitre parle comment nostre Seigneur loue les bonnes femmes. | [233] |
| Le VIXX chappitre parle de la fille d’un chevalier qui perdy à estre mariée par sa cointise. | [236] |
| Le VIXXIe chappitre parle de messire Fouques de Laval qui alla veoir s’amie. | [239] |
| Le VIXXIIe chappitre parle des Gallois et des Galloises. | [241] |
| Le VIXXIIIe chappitre parle comment on ne doit pas croyre trop legierement. | [244] |
| Le VIXXIIIIe chappitre parle du debat qui fut entre le chevalier de Latour et sa femme sur le fait de amer par amour. | [246] |
| Le VIXXVe chappitre parle de la dame qui esprouva l’hermite. | [266] |
| Le VIXXVIe chappitre parle d’une dame qui estoit riche avaricieuse. | [271] |
| Le VIXXVIIe chappitre parle d’une dame honnourable. | [274] |
| Le VIXXVIIIe chappitre parle des trois enseignements que Cathon dist à Cathonnet, son filz, et comment Cathon essaya sa femme. | [277] |
Cy fine la table du livre composé
par le chevalier
de la Tour.
LE LIVRE
DU
CHEVALIER DE LA TOUR
Cy commence le livre du chevalier de La Tour pour l’enseignement de ses filles.
Et premierement le Prologue.
L’an mil trois cens soixante et onze, en un jardin estoye sous l’ombre, comme à l’issue d’avril, tout morne et tout pensiz : mais un pou me resjouy du son et du chant que je ouy de ces oysillons sauvaiges qui chantoyent en leurz langaiges, le merle, la mauvis et la mesange, qui au printemps rendoient louanges, qui estoient gaiz et envoisiez. Ce doulz chant me fit envoisier et mon cuer sy esjoir que lors il me va souvenir du temps passé de ma jeunesce, comment amours en grant destresce m’avoient en ycellui temps tenu en son service, où je fu mainte heure liez et autre dolant, si comme elle fait à maint amant. Mès tous mes maulx me guerredonna pour ce que belle et bonne me donna, qui de honneur et de tout bien sçavoit et de bel maintien et de bonnes mœurs, et des bonnes estoit la meillour, se me sembloit, et la fleur. En elle tout me delitoye ; car en cellui temps je faisoye chançons, laiz et rondeaux, balades et virelayz, et chans nouveaux, le mieulx que je savoye. Mais la mort qui tous guerroye, la prist, dont mainte douleur en ay receu et mainte tristour. Si a plus de xx ans que j’en ay esté triste et doulent. Car le vray cuer de loyal amour, jamais à nul temps ne à nul jour, bonne amour ne oubliera et tous diz lui en souviendra.
Et ainsi, comme en cellui temps je pensoye, je regarday emmy la voye, et vy mes filles venir, desquelles je avoye grant desir que à bien et à honneur tournassent sur toutes riens ; car elles estoyent jeunes et petites et de sens desgarnies. Si les devoit l’en tout au commencement prendre à chastier courtoisement par bonnes exemples et par doctrines, si comme faisoit la Royne Prines, qui fu royne de Hongrie, qui bel et doulcement sçavoit chastier ses filles et les endoctriner, comme contenu est en son livre. Et pour ce, quant je les vy vers moy venir, il me va lors souvenir du temps que jeune estoye et que avecques les compaignons chevauchoie en Poitou et en autres lieux. Et il me souvenoit des faiz et des diz que ilz me recordoient que ilz trouvoient avecques les dames et damoyselles que ilz prioient d’amours ; car il n’estoit nulz jours que dame ou damoiselle peussent trouver que le plus ne voulsissent prier, et, sy l’une n’y voulsist entendre, l’autre priassent sans attendre. Et se ilz eussent ou bonne ou male responce, de tout ce ne faisoyent-ilz compte ; car paour ne honte n’en avoient, tant en estoient duiz et accoustumez, tant estoyent beaux langagiers et emparlez. Car maintes foiz vouloient partout desduit avoir, et ainsi ne faisoient que decevoir les bonnes dames et demoiselles, et compter partout les nouvelles, les unes vraies, les aultres mençonges, dont il en advint mainte honte et maint villain diffame sanz cause et sanz raison. Et il n’est ou monde plus grant trayson que de decevoir aucunes gentilz femmes, ne leur accroistre aucun villain blasme ; car maintes en sont deceues par les grans seremens dont ilz usent. Dont je me débaty maintes foys à eulx et leur disoie : « Comment estes-vous telz qui ainsi souvent vous parjurez ? car à nulle, forz à une, tendre ne devez. » Mais nulz n’y mettroit arroy, tant sont plains de desarroy. Et, pour ce que je vis celuy temps dont je doubte que encore soit courant, je me pensay que je feroye un livret, où je escrire feroye les bonnes meurs des bonnes dames et leurs biens faiz, à la fin de y prendre bon exemple et belle contenance et bonne manière, et comment pour leurs bontés furent honnourées et louées et seront aussi à tousjoursmaiz pour leurs bontés et leurs biens faiz, et aussi par celle manière feray-je escrire, poindre, et mettre en ce livre le mehaing des maulvaises deshonnestes femmes, qui de mal usèrent et eurent blasmes, à fin de s’en garder du mal où l’en pourroit errer comme celles qui encore en sont blasmées, et honteuses et diffamées. Et pour cestes causes que j’ay dessus dictes, je pensay que à mes filles, que je véoie petites, je leur feroye un livret pour aprendre à roumancer, affin que elles peussent aprendre et estudier, et veoir et le bien et le mal qui passé est, pour elles garder de cellui temps qui à venir est. Car le monde est moult dangereux et moult envyeulx et merveilleux ; car tel vous rit et vous fait bel devant qui par derrière s’en va bourdant. Pour ce forte chose est à congnoistre le monde qui à present est, et pour cestes raysons que dict vous ay, du vergier je m’en alay et trouvay enmy ma voye deux prestres et deux clers que je avoye, et leur diz que je vouloye faire un livre et un exemplaire pour mes filles aprandre à roumancier et entendre comment elles se doyvent gouverner et le bien du mal dessevrer. Si leur fiz mettre avant et traire des livres que je avoye, comme la Bible, Gestes des Roys et croniques de France, et de Grèce, et d’Angleterre, et de maintes autres estranges terres ; et chascun livre je fis lire, et là où je trouvay bon exemple pour extraire, je le fis prendre pour faire ce livre, que je ne veulx point mettre en rime, ainçoys le veulz mettre en prose, pour l’abrégier et mieulx entendre, et aussi pour la grant amour que je ay à mes enfans, lesquelz je ayme comme père les doit aimer, et dont mon cuer auroit si parfaite joye se ils tournoyent à bien et à honnour en Dieu servir et amer, et avoir l’amour et la grace de leurs voysins et du monde. Et pour ce que tout père et mère selon Dieu et nature doit enseignier ses enfans et les destourner de male voye et leur monstrer le vray et droit chemin, tant pour le sauvement de l’ame et l’onnour du corps terrien, ay-je fait deux livres, l’un pour mes filz et l’autre pour mes filles, pour aprendre à rommancier, et en aprenant ne sera pas que il ne retiengnent aucune bonne exemplaire, ou pour fouir au mal ou pour retenir le bien ; car il sera mie que aucunes foiz il ne leur en souviengne d’aucun bon exemple ou d’aucun bon enseignement, selonc ce qu’ilz cherront en taille d’aucuns parlans sur celles matières.
Le premier Chappitre.
Et c’est moult belle chose et moult noble que de soy mirer ou mirouoir des anciens et des anciennes histoires qui ont été escriptes de nos ancesseurs pour nous monstrer bons exemples et pour nous advertir comme nous véons le bien fait que ilz firent, ou de eschever le mal comme l’en puet veoir que ilz eschevèrent. Sy parlay ainsy et leur diz : Mes chières filles, pour ce que je suiz bien vieulx et que j’ay veu le monde plus longuement que vous, vous veuil-je monstrer une partie du siècle, selon ma science qui n’est pas grant ; mais la grant amour que j’ay à vous, et le grant desir que j’ay que vous tournez vos cuers et vos pensées à Dieu craindre et servir, pour avoir bien et honneur en ce monde et en l’autre, car pour certain tout le vray bien et honneur, garde et honesteté de homme et de femme vient de luy et de la grace de son saint esperit, et si donne longue vie et courte ès choses mondaines et terriennes, telles comme il luy plaist, car du tout chiet à son plaisir et à son ordonnance, et aussy guerredonne tout le bien et le service que on luy a fait à cent doubles, et pour ce, mes chières filles, fait-il bon servir tel seigneur, qui à cent doubles rent et guerredonne.
Cy parle de ce qu’on doit faire quand on est levé.
Le second Chappitre.
Et pour ce la première œuvre et labeur que homme ne femme doit faire, si est entrer et dire son service ; c’est à entendre que, dès ce que on s’esveille, alors le recongnoistre à seigneur et à createur, c’est assavoir dire ses heures et oroysons, et, se ilz sont clers, luy rendre graces et louenges, comme de dire : Laudate Dominum, omnes gentes, benedicamus patrem et filium, et dire choses qui rendent graces et mercis à Dieu ; car plus haulte et saincte chose est de gracier et mercier Dieu que le requerre, car requerre demande don ou guerredon, et rendre graces et louenges est service et le mestier des anges, qui touzjours rendent graces à Dieu, honneur et louanges ; car Dieu fait mieulx à gracier et mercier que à requerre, pour ce que il scet mieulx qu’il fault à homme et à femme que ils ne scevent eulx meismes. Après le doit l’en prier pour les mors avant que l’en s’endorme, et aussi les mors prient Dieu pour ceulx qui prient pour eulx, et non oublier la doulce vierge Marie, qui jour et nuit prie pour nous, et soy recommander à ses sains et à ses sainctes, et ce fait, l’on se puet bien endormir ; car ainsi l’en le doit faire, toutes foys que l’en s’esveille, et ne doit l’en pas oublier les mors. Je vous en diray un exemple comment il est bon de prier Dieu et gracier pour les morts toutes les foiz que l’on s’esveille.
De deux chevaliers qui amoient deux suers.
Chappitre IIIe.
Comme il est contenu ès histoires de Constantinnoble que un empereur avoit deux filles, dont la plus juenne estoit de bonnes meurs, et amoit Dieu et le adouroit, toutes foiz qu’elle s’esveilloit, et prioit pour les mors. Si couchoient en un lict elle et sa suer ainsnée, et quant l’ainsnée s’esveilloit, et elle ouoit à sa suer dire ses heures, elle s’en mocquoit et l’en bourdoit, lui disoit que elle ne la laissoit dormir. Dont il advint que jonnesse et la grant aaise où elles estoient nourries leur fist amer deux chevalliers frères, moult beaux et moult gens, et tant durèrent leurs plaisirs et leurs amours qu’elles se descouvrirent l’une à l’autre de leurs amourettes, et tant qu’elles mistrent aux deux chevalliers certaines heures pour venir à elles par nuit privéement. Et quant celui qui devoit venir à la plus juenne cuida entrer entre les courtines, il lui sembla qu’il veist plus de mille hommes en suaires qui estoient environ la demoiselle. Si en eut si grant hideur et si grant paour qu’il en fut tous effrayez, dont la fièvre le prist et fut malades au lit. Maiz à l’autre chevalier ne avint pas ainsi, car il entra entre les courtines et ençainta la fille ainsnée de l’Empereur. Et quant l’Empereur sceut quelle fut grosse, il la fist noyer par nuit et le chevalier fist escorchier. Et ainsi par celui faulx delit morurent tous deux. Maiz l’autre fille fut sauvée par ainsi comme je vous ay dit et diray. Quant vint à lendemain l’en disoit par tout que le chevalier estoit malade au lit ; celle par qui le mal lui fust prins le vint veoir et lui demanda comment le mal lui estoit prins. Si luy en dist la verité, comment il se cuida bouter ès courtines, et il vit à merveille grant nombre de gens en suaires environ elle, dont, ce dist-il, si grant paour et hideur me print que a pou que je n’enraigay, et encores en suis-je tout effrayé. Et quant la damoiselle oyst la verité, si en fust toute esmerveillée, et mercia Dieu moult humblement, qui sauvée l’avoit d’estre périe et deshonourée, et dès là en avant elle aoura et loua Dieu toutes foiz qu’elle s’esveilla et pria moult doucement pour les mors plus que devant, et se tint chastement et nettement, et ne demeura gaires que un grant roy de Grèce la fist demander à son père, et il luy donna, et fust depuis bonne dame et de notte, et de moult grant renommée. Et ainsi fut sauvée pour aourer et gracier Dieu et pour prier pour les deffuncts. Et sa suer ainsnée, qui se mocquoit et se bourdoit, elle fut morte et deshounorée, et pour ce, mes chières filles, souviengne vous de cest exemple, toutes foiz que vous esveillerez, et ne vous endormez jusques à ce que vous ayez prié pour les deffuns comme faisoit la fille l’empereur.
Et encores vouldroye-je que vous sceussiez l’exemple d’une damoiselle que un grant seigneur vouloit avoir, par beau ou par laist, à faire sa voulenté et son fol plaisir.
Cy parle d’une damoiselle que un grant seigneur vouloit violer.
Chappitre IIIIe.
Dont il advint que cellui seigneur la fist espier en un jardin où elle estoit reposte et mucée pour la paour de lui. Si estoit en un fort buisson et disoit vigilles des mors, et le grant seigneur par ses espies entra ou jardin et la vist. Si cuida tantost accomplir son fol delit ; mais, quant il cuida touchier à elle, il lui sambla qu’il veist plus de x mil hommes ensepveliz qui la gardoyent. Si eut paour et s’en tourna en fuyant et lui manda que, pour certain, jamaiz il ne la poursuivroit de tel fait, et qu’elle avoit trop grant compaignie à la garder. Et depuis parla avecques elle et lui demanda qui estoit la grant compaignie qui estoit avec elle de gens ensepveliz ; et elle lui dist qu’elle ne savoit, fors que à ceste heure que il vint elle disoit vigille des mors. Sy pensa bien que ce furent ceulx qui la gardoient. Et pour ce est bel exemple de prier pour eulx à toutes heures.
Cy parle de ce que on doit faire quand on se liève.
Chappitre Ve.
Belles filles, quant vous prendrés à vous lever, si entrez au service du hault seigneur et commanciés vos heures. Ce doit estre vostre premier labeur et vostre premier fait, et, quant vous les dirés, dictes-les de bon cuer et ne pensez point ailleurs que vous puissiez ; car vous ne pourriez aler deux chemins à un coup, ou vous yrez l’un, ou vous yrez l’autre. Ainsi est-il du service de Dieu. Car, si comme dit le saige en sa sapience, autant vault celui qui oit et riens n’entent comme celluy qui chasce et riens ne prent ; et, pour tant, cellui qui pense ès choses terriennes, et dit paternostres et oroisons qui touchent choses celestielles, c’est un fait contraire et une chose qui riens ne prouffite ; ce n’est fors que à mocquer Dieu, et pour ce dit la Saincte Escripture que la briefve oroison perce le ciel. Mais c’est à entendre que plus vault une briefve oraison courte dicte de bon cuer et devotement que unes grandes heures et longues et penser ailleurs, ou que autres qui parlent d’aucunes choses leurs heures disant. Mais toutes voyes qui plus en dist devottement et plus vault et en a l’en plus de merittes. Et encores dist la Saincte Escripture que, tout ainsi comme la doulce rousée d’avril et de may plaist à la terre et l’adoulcist, et la fait germer et fructifier, tout ainsi plaisent les heures et les oroisons à Dieu, dont vous trouverez, en plusieurs lieux et legendes des sains confesseurs, des vierges et des saintes dames, qu’ilz faisoient leurs litz de sermens de vigne et se couchoient dessus pour moins dormir et avoir moins de repos, pour plus souvent et menu eulx esveillier pour entrer en oroisons, et ou service de Dieu ilz estoient jour et nuit, et pour cellui service et labeur acquièrent la gloire de Dieu, dont il monstre au monde appertement que ilz sont avecques luy en sa sainte joye, pour ce que il fait pour eulx grans miracles et evidens ; car ainsi guerredonne Dieu le service que l’en lui fait à cent doubles comme j’ay dit dessus, et pour ce, belles filles, dictes vos heures de bon cuer et devotement sans penser ailleurs, et gardés que vous ne desjeunés jusques à ce que vous ayés dictes vos heures de bon cuer ; car cuer saoul ne sera jà humble ne devot. Après gardez que vous oyez toutes les messes que vous pourrez ouir, car grant bien de Dieu vous avenra, et sy est bonne et saincte chose et contenance, dont je vous diray un exemple sur celle matière.
Cy parle de deux filles d’un chevalier, dont l’une estoit devotte et l’autre gourmandoit.
Chappitre VIe.
Un chevalier estoit qui avoit deux filles. L’une estoit de sa première femme, et l’autre de la seconde. Celle de la première étoit à merveilles devote, ne jamais ne mangast jusques à tant qu’elle eust dictes ses heures toutes et ouyes toutes les messes qu’elle pouvoit oïr. Et l’autre fille estoit sy chiere tenue et sy couvée que l’on lui laissoit faire le plus de sa voulenté, que, dès si tost qu’elle avoit ouye une petite messe et dictes deux paternostres ou trois, elle s’en venoit en la garde robe et là mengoit la souppe au matin ou aucune lescherie, et disoit que la teste lui faisoit mal à jeuner. Mais ce n’estoit que mauvaise amorson, et aussy quant son père et sa mère estoient couchiez, il convenoit qu’elle mangast aucun bon morsel d’aucune bonne viande. Si mena ceste vie tant, qu’elle fust mariée à un chevalier saige et malicieux. Dont il advint que au fort son seigneur sceust sa manière, qui estoit mauvayse pour le corps et pour l’ame ; si luy montra moult doulcement et par plusieurs foiz que elle faisoit mal de telle vie mener. Mais oncques ne s’en voult chastier, pour beau parler que l’en luy sceust faire. Dont il advint une fois qu’il avoit dormy un sompne, si tasta delez lui et ne la trouva pas ; si en fut yriés, et se leva de son lit en un mantel fourré de gris et entra en une garde robe, où sa femme estoit, le clavier et deux varlez ; et mangoient et rigoloient tellement que l’en n’ouyst pas Dieu tonner, tant demenoient et jouoient hommes et femmes ensemble. Et le seigneur, qui regarda tout celluy arroy, en fut durement yrés ; si tenoit un baston pour ferir un de ses varlez, qui tenoit rebrassée une des femmes de chambre, et fery sur le varlet de ce baston qui fust sec, duquel en sailli une esclice en l’ueil de sa femme, qui estoit delez luy, en telle manière qu’elle eut l’ueil crevé par celle mesaventure et par celle mescheance. Si luy messéoit trop à estre borgne, et la prist le seigneur en telle hayne qu’il se avilla et mist son cuer ailleurs, en telle manière que leur mesnage alla à perdicion du tout. Cest fait leur advint pour la mauvaise ordenance de sa femme, qui accoustumée s’estoit à vivre dissoluement et desordonnéement le matin et le soir. Dont le plus de mal sy vint devers elle, comme en perdre son oeil et l’amour de son seigneur, dont elle en fust en mauvais mesnaige. Et pour ce fait-il bon dire toutes ses heures et oyr toutes les messes à jeun, et soy acoustumer à vivre sobrement et honestement, car tout ne chiet que par accoutumance et à l’usaigier, comme le prouverbe du saige dit :
Mettez poulain en ambléure,
Il la tendra tant comme il dure.
Si comme il advint à sa sueur. Elle se acoustuma en sa jonnesse à servir Dieu et l’Église, comme dire ses heures devottement et ouyr toutes les messes à jeun, et pour ce il advint que Dieu l’en guerredonna et lui donna un bon chevalier riche et puissant, et vesqui avecques luy ayse et honnorablement. Sy avint que leur père, qui moult estoit proudomme, les ala veoir toutes deux ; si trouva chiez l’une grans honneurs et grans richesses et y fut receu moult honnorablement, et chiez l’autre, qui avoit l’eueil trait, il y trouva l’arroy et le gouvernement nice et malostru. Dont, quant il fu revenuz à son hostel, il compta tout à sa femme et lui reproucha qu’elle avoit perdue sa fille, tant l’avoit couvée et nourrie chierement, et lui avoit laissié la resne trop longue en lui laissant faire toute sa voulenté, par quoy elle estoit en dure partie. Et par cest exemple est bon de servir Dieu et ouir toutes les messes que l’on puet oyr à jeun, et prendre en soy honneste vie, de boire et de mangier ès droictes heures d’entour prime et tierce, et de souper à heure convenable, selon le temps ; car telle vie, comme vous voudrez tenir et user en vostre jonnesce, tenir et user la vouldrez en vostre vieillesce.
Cy parle comment toutes les femmes doivent juner.
Chappitre VIIe.
Après, mes chières filles, vous devrez jeuner, tant comme vous serez à marier, trois jours en la sepmaine pour mieux donter votre chair, que elle ne s’esgaye trop, pour vous tenir plus nettement et saintement en service de Dieu, qui vous gardera et guerredonnera au double, et, se vous ne pouvez jeuner les trois jours, au moins jeunez au vendredi en l’onneur du précieux sanc et de la passion Jhesucrist que il souffry pour nous, et, se vous ne le jeunez en pain et en yaue, au moins n’y mengiez point de chose qui preingne mort, car c’est moult noble chose, comme j’ay ouy racompter à un chevalier qui ala en une bataille de Crestiens et des Sarrasins. Il advint que uns crestiens ot la teste coupée d’une gisarme toute dessevrée du corps ; mais la teste sy crioit et demandoit confession, tant que le prestre vint, qui la confessa et lui demanda par quelle mérite c’estoit que elle pouvoit parler sans le corps, et la teste lui repondit que nul bien n’estoit fait à Dieu qu’il n’empétrast grace, et qu’il s’estoit gardé le mercredi de mengier char en l’onneur du filz de Dieu qui y fut vendu, et le vendredy il ne mengoit de chose qui prensist mort, et pour ce service Dieu ne vouloit pas qu’il feust dampné ne que il morust en un pechié mortel, dont il ne s’estoit pas confessé. Si est bon exemple qu’il se fait bon garder de mengier chose qui prengne mort au vendredi. Et après, belles filles, fait bon jeuner le samedy en l’onneur de Notre-Dame et de sainte virginité qu’elle vous veuille empétrer grace à garder nettement vostre virginité et vostre chasteté à la gloire de Dieu et à l’onneur de voz ames, et que mauvaise temptacion ne vous maistroye. Et si est moult bonne chose et moult noble de jeuner l’un des deux jours en pain et en yaue, qui est grant victoire contre la chair et moult sainte chose. Et si vous dy pour vérité que il ne chiet que à vostre voulenté et de vous y accoustumer ; car tout ne chiet que par accoutumance de dire ses heures, d’oir la messe et le service de Dieu, de jeuner et de faire saintes œuvres comme firent les saintes femmes, selon qu’il est contenu ès légendes et ès vies des sains et des saintes de paradis.
Cy parle d’une femme qui chéy en un puis.
Chappitre VIIIe.
Dont je vouldroye que vous eussiez ouy et retenu l’exemple de la fole femme qui jeunoit le vendredy et le samedy. Si vous compteray d’une folle femme qui estoit en la ville de Romme, qui tousjours jeunoit le vendredy en l’onneur de la passion du doulx Jhesucrist, et le samedi en l’onneur de la virginité Nostre-Dame, et aussy ces ij jours elle se tenoit nettement. Si advint que par une nuit elle ala à son amy en folye, si estoit la nuit obscure, et va arriver en un puis de vint toises de parfont, ou quel elle va cheoir, et ainsi comme elle cheoit, elle s’escria : Nostre-Dame ! Si chéy sur l’yaue et se trouva à dur comme sur une place, et luy vint une voix qui lui dit : « Pour ce que tu jeunes le vendredy et le samedy en l’onneur de la vierge Marie et de son filz, et que tu gardes ta char nettement, tu es sauvée de ce peril. » Sy vindrent lendemain les gens pour puisier de l’eaue, et trouvèrent celle femme en ce puis, duquel elle fust tantost traite et mise hors. Sy se esmerveillèrent moult comment elle estoit sauvée, et elle leur dit que une voix lui avoit dit que c’estoit pour les jeunes du vendredy et du samedy, comme ouy avez. Et, pour la grace que Dieu luy avoit faite, elle leur voua que elle se tendroit nettement et chastement, et useroit sa vie au service de Dieu et de son Eglise. Si le fist tousjours ainsi, comme celle qui ala jour et nuit servir à l’église pour alumer les torches, les cierges et les lampes, et balayer et tenir nettement l’église. Si luy advint une nuit une vision que elle traioit d’un fumier ung vaissel comme un plat d’argent. Sy le regardoit et y véoit plusieurs taiches noires, sy lui disoit une voix : « Frotte et nectoye cest plat, et ostes ces taiches noires tant qu’il soit cler et blanc, comme il estoit quand il parti des mains du maistre. » Et ceste advision si lui advint par trois fois. Si s’esveilla et recorda son advision à Dieu, et quant il fust hault jour sy s’en ala confesser à un saint homme et lui deit son advision, et quant le preudomme eut ouy son advision, si lui dit : « Belle fille, vous estes moult tenue à Dieu servir, car il vuelt vostre salvacion, et vous a monstré comment vous vous devez laver et nectoyer par confession vos péchiez. Si vous diray comment il le vous demonstra par vostre avision. Car le vaissel d’argent trait du fumier, signifie l’ame qui est ou corps ; car l’ame est blanche et nette, et se le corps ne se consentist à faire pechié, elle feust touzjours blanche, comme le vaissel d’argent qui vient de l’orfèvre blanc et net ; et aussi est l’ame quant elle vient des fons de baptesme. Et ainsi comme le vaissel que vous veistes qui estoit au fumier, aussi est l’ame ou corps, qui n’est que fumier, boue et vers. Et quant le chetif corps a pechié par ses faulx delits, pour chacun pechié il avient une tache noire à l’ame, et se tient jusques à tant ce que le corps, qui a fait le delit et le pechié, l’ait confessé et regehi aussi laidement et en la manière comme il a fait, et faitte satisfacion. Et pour ce, belle fille, la voix de l’avision vous dist que vous la curés et netoyez les taches d’icellui vaissel, ce sont les taches de vos pechiez, et le faictes blanc comme il vint de l’orfèvre, c’est comme vous venistes des fons de bapteme. Après vous dist que vous le meissiés en lieu où il feust tenu net et que vous le gardissiez d’ordure, c’est-à-dire que vous vous gardissiez d’aler en lieu où l’on vous attraye à faire pechié, et vous gardés de plus pechier. Car bon est de soy confesser ; mais mieulx est, depuis la confession, de soy garder de y recheoir arrière, car le recheoir est pire que le premier, et quant l’on se confesse, l’on doit tout dire sans riens retenir, et le dire en la manière que on l’a fait. Donc, ma belle fille, dist le preudomme, je vous en diray un exemple d’une bourgoyse moult puissant.
Cy parle de la bourgoyse qui mourut sans oser confesser son pechié.
Chappitre IXe.
Une bourgoise etoit qui avoit bonne renommée d’estre preude femme et charitable, car elle jeunoit trois jours de la sepmaine, dont les ij estoient en pain et en eaue ; après elle donnoit moult de grans aumosnes, et visitoit les malades, et nourrissoit les orphelins, et estoit aux messes jusques au midi, et disoit merveilles de heures, et faisoit toute la saincte vie que bonne femme peust faire. Si advint que elle trespassa. Si luy voult Nostre Seigneur monstrer pour exemple comment elle estoit perdue par un seul pechié mortel ; car la fosse où elle fut mise se prist à fumer et la terre à ardoir, et avoit-on veu de nuit trop de tourment sur la fosse. Si s’en esmerveillirent moult les gens du païs que c’estoit à dire ; car ilz pensoient qu’elle feust sauvée sur toutes. Si eut un saint homme en la cité, qui print la croix, l’estolle et l’eaue benoiste, et vint là ; si la conjura de par Dieu et en fit requeste à Dieu qu’il lui pleust leur demonstrer pourquoy celle pueur et ce tourment estoit ; lors s’escria une voix qui disoit : « Oyez tous, je suis telle, la povre pecheresse dampnée ou feu pardurablement, car Dieu demonstre que mon chetif corps rend fumée et tourment pour exemple. Si diray comment. Il m’avint que par la gayeté de ma char je me couchay avec un moyne. Si ne l’osay oncques regehir ne confesser, pour doubte d’estre accusée et pour la honte du monde, et craignoie plus le bobant du monde que la vengeance espirituelle, et pour cuidier effacier mon pechié je jeunoie et donnoye le mien pour Dieu, je ouoye les messes, et disoye moult de heures, et me sembloit que les grans biens et abstinances que je faisoye estaindroient bien le peschié que je n’osoie regehir ne confesser au prestre, et pour ce j’en suis deceue et perdue. Car je vous dis à tous que qui meurt en pechié mortel et ne le vuelt regehir, il est dampné perpétuellement, ainçois doit dire son pechié aussi villainnement comme il fut fait et par la manière. » Et quant elle eut tout ce dit, tous ceulx qui là estoient furent moult esbahis ; car il n’y avoit nul qui ne pensast qu’elle feust sauvée. Et ainsi dist li preudons cest exemple à celle femme qu’elle confessast et qu’elle deist tous ses pechiés ainsi comme elle les avoit fait, et elle osteroit les taiches du vaissel d’argent, ce sont les taiches de son ame, et sy confessa celle femme, et fut depuis de sainte vie, et ainsi son comancement de sauvement ne fut que par les jeunes comme le vendredy pour la sainte passion, et le samedi pour la virginité de Nostre-Dame, dont elle fut sauvée du péril du puis, car il n’est nul bien qui ne soit mery. Sy est une moult sainte chose ; et, de tant comme le jeuner fait plus de mal à la teste et au corps, de tant est la jeune de plus grant merite et de plus grant valeur ; car, se la jeune ne faisoit mal à jeuner, l’on n’y auroit point de merites. Et encore, pour monstrer exemple comment jeune est de grant merite, li rois de Ninyve et luy et sa cité en fut sauvez, si comme il est contenu ou grant livre de la Bible. Car Dieu avoit fait fondre plusieurs villes pour les grans pechiés en quoy ilz se delictoient. Sy manda Dieu par le prophète à icelluy roy et à celle cité qu’ils seroyent aussi perilz se ils ne s’amendoient. Lors le roy et le peuple de la cité eurent moult grant paour, et, pour appaisier l’ire de Dieu, tous ceulx qui avoient aage de jeuner jeunèrent xl jours et xl nuis, et se mistrent à genoulz, sacs sur leurs testes, et sur leurs sacs mirent cendre en humilicté, et, quant Dieu vit leur abaissement et leur humilité, il eut mercy d’eulx ; sy furent sauvés et rappeliez de celle pestilence. Et ainsi par leur humilité et par leurs jeunes ils furent garentiz. Et pour ce, mes belles filles, jeune est une abstinence et vertu moult convenable et qui adoulcist et reffranist la char des mauvaises voulentéz, et humilie le cuer et empètre grace vers Dieu, dont toutes jeunes femmes, et especiaulment les pucelles et les veuves, doivent jeuner, comme dit vous ay cy dessus par plusieurs exemples, lesquels, se Dieu plaist, vous retendrez bien.
Cy parle comment toutes femmes doivent être courtoises.
Chappitre Xe.
Après, mes belles filles, gardez que vous soiez courtoises et humbles, car il n’est nulle plus belle vertu, ne qui tant attraite à avoir la grace de Dieu et l’amour de toutes gens, que estre humbles et courtoises ; car courtoisie vaint les felons orguilleux cuers, et à l’exemple de l’espervier sauvage, par courtoisie vous le ferez franc, si que de l’arbre il vendra sur vostre poing, et se vous lui estiez en riens rudes ne cruelz, jamais ne vendroit. Et donc, puisque courtoisie vaint oisel sauvaige, qui n’a nulle rayson en soy, doit courtoisie mater et refraindre tout cuer de homme et de femme, jà tant n’aient le cuer orgueilleux, fier ne felon ; courtoisie est le premier chemin et l’entrée de toute amistié et amour mondaine, et qui vaint les haulz couraiges et adoulcist l’ire et tout le couroux de toute amistié, et pour tant est belle chose d’estre courtoise. Je congnois un grant seigneur en ce païs qui a plus conquis chevaliers et escuiers et autres gens à le servir ou faire son plaisir par sa grant courtoisie, au temps qu’il se povoit armer, que autres ne faisoient pour argent ne pour autres choses. C’est messire Pierre de Craon, qui bien fait à louer de honneur et de courtoisies sur tous les autres chevaliers que je congnoys. Après je congnoys des grans dames et autres qui sont moult courtoises et qui en ont moult de belles graces acquises de l’amour des grans et de petits ; se vous monstrés vostre courtoisie aux petits et aux petites, c’est de leur faire honneur et parler bel et doulcement avec eux et leurs estre de humbles responses ; ceulx vous porteront plus grant louange et plus grant renommée et plus grant bien que les grans. Car l’honneur et la courtoisie qui est portée aux grans n’est faicte que de leurs droiz, et que l’on leur doit faire. Mais celle qui est faite aux petits gentilz hommes et aux petites gentils femmes et autres maindrez, telles honneurs et courtoisies viennent de franc et de doulx cuer, et li petiz à qui on la fait s’en tient pour honnouré, et lors il l’essauce par tout, en donne loz et gloire à cellui ou à celle qui lui a fait honneur, et ainsi des petis à qui l’on fait courtoisie et honneur vient le grant loz et la bonne renommée, et se croist de jour en jour. Dont il avint que je estoye en une bien grant compaignie de chevaliers et de grans dames, si osta une grant dame son chapperon et se humilia encontre un taillandier. Si y avoit un chevalier qui dist : « Madame, vous avez osté vostre chapperon contre un taillandier », et la dame respondit que amoit mieux à l’avoir osté contre luy que à l’avoir laissié contre un gentil homme. Si fut tenu à grant bien de tous pour la bonne dame.
Comment elles se doivent contenir sans virer la teste çà et là.
Chappitre XIe.
Après, en disant voz heures à la messe ou ailleurs, ne samblés pas à tortue ne à grue ; celles semblent à la grue et à la tortue qui tournent le visaige et la teste par dessus et qui vertillent de la teste comme une belette. Aiez regart et manière ferme comme le liniere, qui est une beste qui regarde devant soy sans tourner la teste ne çà ne là. Soiez ferme comme de resgarder devant vous tout droit plainement, et, si vous voulez regarder de costé, virez visaige et corps ensemble ; si en tendra l’en vostre estat plus seur et plus ferme, car l’on se bourde de celles qui se ligierement brandellent et virent le visaige çà et là.
Cy parle de celle qui perdit le roy d’Angleterre par sa fole contenance.
Chappitre XIIe.
Dont je vourroye que vous eussiez bien retenu l’exemple des filles du roy de Dannemarche. Si vous en compteray. Ilz sont quatre roys de çà la mer qui anciennement se marièrent par honnour, sans convoitise de terre, comme des filles de roys ou de haulx lieux, qui soient bien nées ou qui aient renommée de bonnes meurs, de bel maintien, et fermes, et de bonnes manières, et les convient veoir se elles ont ce que femmes doivent avoir et se elles sont tailliées de porter ligniée. Ces iiij sont li roys de France, qui est le plus grans et le plus nobles ; l’autre est le roy d’Espaigne ; le tiers le roys d’Angleterre ; le quart est le roy de Hongrie, qui est de son droict mareschal des crestiens ès guerres contre les mescréans. Si avint que le roy d’Engleterre estoit à marier, et oyt dire que le roy de Dannemarche avoit iiij moult belles filles et moult bien nées, et, pour ce que icellui roy estoit preude et la royne moult preude femme et de bonne vie, il envoya certains chevaliers et dames des plus souffisans du royaume à son povoir, pour veoir icelles filles ; si passèrent la mer et vindrent à Dannemarche. Et, quant le roy et la royne virent les messagiers, si en eurent moult grant joye, et les honnourèrent et festoyèrent iiij jours, et nulz ne savoit la verité, laquelle ilz esliroient. Si ce cointirent les filles et s’affaitèrent au mieulx qu’elles porent. Si avoit en la compaignie un chevalier et une dame, moult congnoissant et moult soubtilz, et qui bien mectoient l’eueil et l’entente de veoir leurs manières et contenances, et aucunez foiz les mettoient en parolles. Si leur sembla que, combien que l’ainsnée feust bien la plus belle, elle n’avoit mie le plus seur estat, car elle regardoit menu et souvent çà et là et tournoit la teste sur l’espaule et avoit le resgart bien vertilleux. Et la ije fille, avoit à merveilles de plait et de parolles, et respondoit souvent et menu avant qu’elle peust tout entendre ce dont on luy parloit ; la tierce n’estoit pas la plus belle à deviser, mais elle estoit bien la plus aggréable et si avoit la manière et le maintien seur et ferme, et paroloit assez pou et bien meurement, et son resgart estoit humble et ferme, plus que de nulle des iiij. Si eurent conseil et avis les ambassadeurs et messagiers que ilz retourneroient au roy leur seigneur pour dire ce que trouvé avoyent, et lors il prendroit laquelle qui lui plairoit. Et lors vindrent au roy et à la royne pour congié prandre de eulx et les mercièrent de leur bonne compaignie et de l’onnour que ilz leur avoient faite, et qu’ilz raporteroient à leur seigneur ce qu’il leur sembloit de leurs filles, et sur ce il feroit à son plaisir. Li rois leur donna de beaux dons. Si s’en partirent et vindrent en Angleterre, et racontèrent à leur seigneur l’onneur que le roy et la royne leur avoient faite. Après rapportèrent les beautez des filles et leurs manières et leurs maintiens, et y fut assez parlé de chascune d’elles, et y eut assés qui soustenoient à prandre l’ainsnée ou la seconde par honneur, et que ce seroit plus belle chose d’avoir l’ainsnée, et, quant ilz eurent débatu assez, li roys, qui estoit sages homs et de bon sens naturel, parla derrenier, et dit ainsi : « Mes ancesseurs ne se marièrent oncques par convoitise, fors à honnour et à bonté de femme, ou par plaisance. Mais j’ay ouy plus souvent et menu mésavenir de prendre femme par beauté et plaisance, que de celle qui est de meure manière et de ferme estat, et qui a bel maintieng ; car nulle beauté ne noblesce ne s’apareille, ne passe bonnes meurs, et n’est ou monde grant aaise comme de avoir femme seure et ferme d’estat et de bonne manière, ne n’est plus belle noblesce. Et pour ce je esliz la tierce fille, ne n’auray jà autre. » Lors si l’envoya querre, dont les deux ainsnées furent en grant despit et grant desdaing. Et ainsi celle qui avoit la meilleure et la plus seure manière, fut royne d’Angleterre, et l’ainsnée fut refusée pour le vertillement et legiereté de son visaige et pour son resgard qui estoit un peu vertilleux, et l’autre seur après le perdit pour ce qu’elle avoit trop à faire et estoit trop emparlée ; si prenés, belles filles, bons exemples en ces filles du roy de Dannemarche, et n’aiés pas trop l’ueil au veoir ne vertillous, ne ne tournés le visaige ne çà ne là ; quant vous vouldrez resgarder quelle part que ce soit, virés visaige et corps ensemble, et ne soiés pas trop emparliers, car qui parle trop ne puet tousjours dire que saige. Et doit-on bien à loisir entendre avant que respondre ; mais, si vous y faictes un peu de pause entre deulx, vous en respondrez mieulx et plus saigement ; car que le proverbe dit : autant vault cellui qui oit et riens n’entant comme cellui qui chasse et riens ne prent, comme dessus est dit.
Cy parle de celle que le chevalier de La Tour laissa pour sa legière manière.
Chappitre XIIIe.
Encores, mes belles filles, vous diray-je pour exemple d’un fait qui m’en avint sur ceste matière. Il avint que une foiz que l’en me parloit de me marier avecques une belle noble femme qui avoit père et mère, et si me mena mon seigneur de père la veoir ; et quant nous fumes là, l’en nous fist grant chière et liée. Si resgarday celle dont l’on me parloit, et la mis en parolles de tout plain de choses, pour savoir de son estre. Si cheismes en paroles de prisonniers. Dont je lui dis : « Ma damoiselle, il vaudroit mieulx cheoir a estre vostre prisonnier que à tout plain d’autres, et pense que vostre prison ne seroit pas si dure comme celle des Angloys ». Si me respondit qu’elle avoyt veu nagaires cel qu’elle vouldroit bien qu’il feust son prisonnier. Et lors je luy demanday se elle luy feroit male prison, et elle me dit que nennil et qu’elle le tandroit ainsi chier comme son propre corps, et je lui dis que celui estoit bien eureux d’avoir si doulce et si noble prison. Que vous dirai-je ? Elle avoit assez de langaige et lui sambloit bien, selon ses parolles, qu’elle savoit assez, et si avoit l’ueil bien vif et legier. Et moult y ot de paroles, et, toutes voies, quant vint au departir elle fust bien apperte ; car elle me pria ij foiz ou iij, que je ne demouraisse point à elle venir veoir, comment que ce fust ; si me tins moult acointes d’elle, qui en si pou de heure fu si son accointe que oncques mais ne l’avoye veue, et si savoit bien que l’en parloit de mariage d’elle et de moy. Et quant nous fumes partis, mon seigneur de père me dist : Que te samble de celle que tu as veue. Dy m’en ton avis. Si lui dis et respondis : Mon seigneur, elle me samble belle et bonne, maiz je ne luy seray jà plus de près que je suis, si vous plaist ; si luy dis ce qu’il me sambloit d’elle et de son estre. Et ainsi je ne l’eus pas, et pour la très grant legière manière et la trop grant appertise qui me sembloit à veoir en elle ; dont je en merciay depuis Dieu moult de foiz ; car ne demoura pas an et demi qu’elle fust blasmée, mais je ne sçay se ce fut à tort ou à droit ; et depuis mourust. Et pour tant, mes chières filles et nobles pucelles, toutes gentilz femmes de bon lieu venues doivent estre de doulces manières, humbles et fermes d’estat et de manières, poy emparlées, et respondre courtoisement et n’estre pas trop enresnées, ne surseillies, ne regarder trop legierement. Car, pour en faire moins, n’en vient se bien non ; car maintes en ont perdu leur mariage pour trop grans semblans, dont par maintes foiz l’en esperoit en elles autres choses qu’elles ne pensoient.
Comment la fille au roy d’Arragon perdit le roy d’Espaigne par sa fole manière.
Chappitre XIIIIe.
Je vouldroye que vous sçussiez l’exemple comment la fille ainsnée au roy d’Arragon perdit le roy d’Espaigne par sa follie. Il est contenu es gestes d’Espaigne que le roy d’Arragon avoit deux filles. Sy en voult le roy d’Espaigne avoir une, et, pour mieulx eslire celle qui li plairoit mieulx, il se contrefist en guise d’un servant et ala avec les ambassadeurs, c’est-à-dire ses messagiers, et ala avec luy un evesque et deux barons. Et ne demandés pas si le roy leur fist grant honneur et grant joye. Les filles du roy se appareillèrent et atournèrent au mieulx qu’elles peurent, et par especial l’ainsnée, qui pensoit que les parolles feussent pour elle. Si furent leans trois jours pour veoir et resgarder leurs contenances, dont il advint que, au matin, le roy d’Espaigne, qui estoit desguisié, resgardoit la contenance d’elles. Si resgarda que quant l’en salua l’ainsnée, que elle ne leur respondist riens que entre ses dens, et estoit fière et de grant port ; maiz sa suer estoit humble et de grant courtoisie plaine, et saluoit humblement le grant et le petit. Après il resgarda une fois que les deux suers jouoient ensemble aux tables à deux chevaliers ; maiz l’ainsnée tensa à l’un des chevaliers et mena forte fin ; maiz sa suer puisnée, qui aussy avoit perdu, ne faisoit semblant de sa perte, ains faisoit aussy bonne chière comme se elle eust tout gaingné. Le roy d’Espaigne resgarda tout ce ; si se retraist à côté et appela ses gens et ses barons, et leur dit : « Vous savés que les roys d’Espaigne ne les roys de France ne se doivent pas marier par convoitise, fors noblement et à femmes de bonnes meurs, bien nées et bien tailliées de venir à bien et à honneur, et à porter fruit, et pour ce j’ay veues ces deux filles et leurs manières, et me sembla que la plus jonne est la plus humble et plus courtoise que n’est l’autre, et n’est pas de si haultain couraige ni de si haulte manière comme l’ainsnée, comme j’ay peu appercevoir, et pour ce prenés la plus jeune, car je l’eslis. » Si lui respondirent : « Sire, l’ainsnée est la plus belle, et sera plus grant honneur de avoir l’ainsnée que la plus juenne. » Si respondit que il n’estoit nul honneur ne nul bien terrien qui s’acomparaige à bonté et à bonnes meurs, et par especial à l’umilité et à humblesce, et pour ce que je l’ay veue la plus courtoise et la plus humble, si la vueil avoir. Et ainsi l’esleut. Et adoncques l’evesque et les barons vindrent au roy d’Arragon et luy demandèrent sa fille plus juenne, dont le roy et tous ses gens en furent moult esmerveillez qu’ilz ne prenoient l’ainsnée, qui estoit la plus belle de moult. Maiz ainsi avint que la plus jeune fut royne d’Espaigne, pour estre humble et de doulces parolles au grant et au petit, et par sa courtoisie fut esleue. Dont l’ainsnée eust grant desdaing et grant despit, et en fut toute forcennée, et pour ce a cy bon exemple comment par courtoisie et par humilité l’on accroist en l’amour du monde : car il n’est riens si plaisans comme estre humble et courtoise et saluer le grant et le petit, et non pas faire chière de perte ne de gaain, car nulles gentilz femmes ne doivent avoir nul effroy en elles ; elles doivent avoir gentilz cuers et de doulces responces et estre humbles, comme Dieu dist en l’Euvangille, que qui plus vault et scet plus se humilie, car qui plus se umilie plus s’essaulce, comme fist ceste mainsnée fille du roy d’Arragon, qui, par sa courtoisie et son humilité, conquist à estre royne d’Espaigne et l’osta à sa suer l’ainsnée.
Cy parle de celles qui estrivent les unes aux autres.
Chappitre XVe.
Belles filles, gardez que vous ne prengniez estrif à fol, ne à folle, ne à gens folz qui ayent male teste : car c’est grant peril. Je vous en dirai un exemple que j’en vi. Il avint en un chastel, où plusieurs dames et damoiselles demeuroient. Si y avoit une damoiselle, fille d’un chevalier bien gentilz ; si se va courrouscier à jeu de tables, elle et un gentil homme, qui bien avoit male teste et rioteuse, et n’estoit pas trop saige. Si fut le debat sur un dit qu’elle disoit qu’il n’estoit pas droit ; tant avint que les parolles se haulcèrent et qu’elle dit qu’il estoit cornart et sot. Ilz laissèrent le jeu par tenson. Si dis à la damoiselle : « Ma chière cousine, ne vous marrissiez de riens qu’il die, car vous savez qu’il est de haultes paroles et de sottes responces. Si vous prie pour vostre honneur que vous ne preignez point de debat avecques luy, et le dis féablement, comme je voulsisse dire à ma suer. » Maiz elle ne m’en voult croire, ains tença encore plus fort que devant, et lui dist qu’il ne valoit riens, et moult d’autres parolles. Et il respondist, comme fol, qu’il valoit mieux pour homme qu’elle ne faisoit pour femme. Et elle lui dist qu’il ne disoit mie voir, et creurent leurs paroles et surmontèrent tant que il deist que, s’elle feust saige, elle ne venist pas par nuit ès chambres aux hommes les baisier et accoler en leurs liz sans chandoille, et elle s’en cuida bien venger, et lui dist qu’il mentoit, et il luy dist que non faisoit et que tel et tel lui avoient veue. Si avoit là moult de genz, qui furent esmerveillez, qui riens ne sçavoient de ce, et si y ot pluisseurs qui dirent que ung bon taire lui vaulsist mieulx, et qu’elle s’estoit batue par son baston mesmes, c’est-à-dire par sa langue et son hatif parler. Et après celles parolles, elle ploura et dist qu’il l’avoit diffamée, et il ne demoura pas ainsi, car il l’assaillit arrière devant tous et estriva et tença tant que il luy dist encores qu’il y avoit veu pis, et dist paroles encore plus ordes et plus honteuses au deshonnour d’elle, que jamais ne luy chierroit pour secourre qu’elle face, et ainsy se ahontaga par son fol couraige et par sa haultesce de cuer. Et pour ce ainsy a cy bon exemple comment nulle femme ne doit tencier ne estriver à fol, ne à folle, ne avecques gens qu’elle sache qui aient haultain couraige ; ainsi les doit l’en eschever, et, se l’en voit qu’ilz vueillent parler haultement ou grossement, l’en les doit laissier tous piquiés, leur dire : « Beaulx amis, je vois bien que vous voulés parler hault ou rioter ; je vous lairay le champ et m’en yray », et puis soy en aler et departir, si come fist un chevalier que je congnoys bien, à une dame qui avoit male teste et envyeuse, et disoit moult d’oultraiges au chevallier devant tous. Si dit le chevallier : « Dame, il vous plaist à dire tant de merveilles ; se je vous escoute, je ne vous fais nul tort. Je voy bien que vous estes marrie, dont me desplaist. » Mais pour tant celle ne se voult oncques taire, maiz tença plus fort, et quand le chevallier vit qu’elle ne se vouloit souffrir ne taire pour riens, si prist un petit bouchon de paille que il trouva et le mist devant elle, et lui dist : « Dame se vous voulez plus tencier, si tencez à ceste paille, car je la laisse pour moy et m’en iray. » Et il s’en ala et la laissa. Si fut tenu pour bien fait au chevallier qui ainsi l’escheva, et elle fut fole et seulle et ne trouva à qui plus tencer, et s’enffrenaisist se elle voult. Et ainsi le doit l’en faire, car l’en ne doit mie estriver à fol, ne à gens tenseurs, ne qui ayent male teste. Ains les doit-en eschever, comme fist le chevallier à la dame, comme oy avez.
De celle qui menga l’enguille.
Chappitre XVIe.
Un exemple vous vueil dire sur le fait des femmes qui manguent les bons morceaulx en l’absence de leurs seigneurs. Si fut une damoiselle qui avoit une pye en caige, qui parloit de tout ce qu’elle véoit faire. Si avint que le seigneur de l’ostel faisoit garder une grosse anguille dedans un vaissel ou un vivier, et la gardoit moult chierement pour la donner à aucuns de ses seigneurs ou de ses amis, si ilz le venissent veoir. Si avint que la dame dist à sa clavière que il seroit bon de menger la grosse anguille, et au fait ilz la mengèrent et distrent que ilz diroient à leur seigneur que le loerre l’avoit mangée. Et quant le seigneur fut venu, la pye lui commença à dire : « Mon seigneur, ma dame a mangié l’anguille. » Lors le seigneur ala à son vivier et ne trouva point de son anguille. Si vint à son hostel et demanda à sa femme que estoit devenue l’anguille, et elle se cuida bien excuser, maiz il dit qu’il estoit tout certain et que la pie le lui avoit dit. Sy ot ceans assez grand noise et grant tourment. Maiz quand le seigneur s’en fut alez, la dame et la clavière si vindrent à la pye et lui plumèrent toute la teste en lui disant : « Vous nous avez descouvertez de l’anguille. » Et ainsi fut la povre pie toute plumée. Maiz de là en avant, quant il venoit nulles gens qui feussent pelez ne qui eussent grant front, la pie leur disoit : « Vous en parlates de l’anguille. » Et pour ce a cy bon exemple comment nulle femme ne doit mengier nul bon morsel par sa lescherie sans le sceu de son seigneur, se elle ne l’employe avec gens d’onnour. Car celle damoiselle en fu depuis mocquée et rigolée pour celle anguille, à cause de la pie qui s’en plaignoit.
Comment nulle femme ne doit estre jalouse.
Chappitre XVIIe.
Un exemple vous diray comment c’est male chose que jalousie. Une damoiselle, qui estoit mariée à un escuier, si amoit tant son seigneur, qu’elle en estoit jalouse de toutes celles à qui il parloit. Si l’en blasmoit son seigneur mainteffoiz par bel ; mais riens n’y valoit, et entre les autres elle estoit jalouse d’une damoiselle du païs, laquelle estoit de haultain couraige. Si advint une foiz qu’elle tença à celle damoiselle, et lui reprouchoit son mary, et l’autre lui dyt que par sa foy elle disoit ne bien ne voir, et l’autre disoit qu’elle mentoit. Si s’entreprindrent et destressèrent malement, et celle qui estoit accusée tenoit un baston et en fiert l’autre par le nez tel coup que elle lui rompit l’os et eut toute sa vie le nez tort, qui est le plus bel et le plus séant membre que homme ne femme ait, comme cellui qui siet au milieu du visaige. Si en fut celle damoiselle toute sa vie deffaite et honteuse, et son mary lui reprouchoit bien souvent qu’il lui eust mieulx valu de non estre si jalouse que de avoir fait deffaire son visage. Et ainsi par celle laideur et mescheance, il ne la peut depuis si parfaictement amer comme il souloit devant, et ala au change. Et ainsi perdit l’amour et l’onnour de son seigneur par sa jalousie et par sa follie. Et pour ce a cy bon exemple à toute bonne femme et à bonne dame comment elles ne doivent faire semblant de telz choses, et doivent souffrir bel et courtoisement leur doulour, se point en ont, si comme souffrit une mienne tante, qui le me compta plusieurs fois. Celle bonne dame fut dame de Languillier, et avoit un seigneur qui tenoit bien mil et vc livres de rente, et tenoit moult noble estat. Et estoit le chevallier à merveille luxurieux, tant qu’il en avoit tousjours une ou deux à son hostel, et bien souvent il se levoit de delèz sa femme et aloit à ses folles femmes. Et, quant il venoit de folie, il trouvoit la chandoille alumée et l’eaue et le toaillon à laver ses mains. Et quant il estoit revenuz, elle ne ly disoit rien, fors qu’elle luy prioit qu’il lavast ses mains, et il disoit que il venoyt de ses chambres aisées : « Et pour tant, mon seigneur, que vous venés des chambres, avez vous plus grant mestier de vous laver. » Ne autre ne lui reprouchoit, maiz que aucune foiz elle luy disoit privéement, à eulx tous deulx seulz : « Mon seigneur, je sçay bien vostre fait de telle et telle. Maiz jà par ma foy, se Dieu plaist, puisque c’est vostre plaisir et que je n’y puis mettre autre remède, je n’en feray ne à vous ne à elles pire chière ne semblant. Car je seroys bien folle de tuer ma teste pour l’esbat de voz denrées, puisque autrement ne peut estre. Maiz, je vous prie, mon seigneur, que au mains vous ne m’en faciez point pire chière, et que je ne perde vostre amour ne vostre bon semblant ; car du seurplus je me deporteray bien et en soufreray bien tout ce qu’il vous en plaira commander. » Et aucunes fois, par ces doulces parolles, le cuer lui en pitéoit et s’en gardoit une grant pièce. Et ainsi toute sa vie, par grant obéissance et par grant courtoisie le vainquoit ; car par autre voie jamaiz ne l’eust vaincu, et tant que au derrenier il s’en repentist et se chastia. Cy a bon exemple comment, par courtoisie et par obéissance, l’on puet mieulx chastier et desvoyer son seigneur de celluy faict que par rudesse. Car il en est le plus de telz couraiges que, quant elles leur courent sus, ilz se appunaisissent et en font pis. Pour tant, à droit resgarder, ne doit pas savoir le mary trop mal gré à sa femme se elle est jalouse de luy. Car li saige dit que la jalousie est grant aspresse d’amour, et je pense que il die voir ; car il ne me chauldroit se aucun, qui riens ne me seroit ne que jà cause n’auroye d’amer, se il faisoit bien ou mal ; maiz de mon prouchain, ou de mon amy, je en auroye doulour et dueil au cuer se il avoit fait aucun grant mal ; et pour ce jalousie n’est point sans grant amour. Maiz il en est de deux manières, dont l’une est pire que l’autre ; car il n’en est aucune où il n’a nulle bonne raison, et que il vault trop mieux s’en souffrir pour leur honneur et pour leur estat. Et aussi l’omme ne doit pas trop mal gré savoir à sa femme se elle est un pou jalouse de luy ; car elle monstre comment le cuer lui duelt. Ainsi comme elle a grant paour que aultre ait l’amour qu’elle doit avoir de son droict, selon Dieu et saincte Eglisse. Maiz la plus saige en fait le mains de semblant, et se doit reffraindre bel et courtoisement et couvertement porter son mal, et tout ainsi doit faire l’omme, et soy refraindre saigement au moins de samblant que il pourra ; car c’est grant sens qui s’en peut garder. Maiz toutesfoiz la femme qui voit que son seigneur est un petit jalous d’elle, se il s’apparçoyt d’aucunes follies plaisantes qui ne lui plaisent pas, la bonne femme le doit porter saigement sanz en faire semblant devant nul. Sy elle luy en parle par nulle voye, elle le doit dire à eulx deulx le plus doulcement que elle pourra, en disant qu’elle scet bien que la grant amour qu’il a avecques elle lui fait avoir paour et doubte qu’elle tourne s’amour ailleurs et lui dire qu’il n’en ait jà paour, car, se Dieu plaist, elle gardera l’onneur de eulx deulx. Et ainsi, par belles et doulces parolles, le doit desmouvoir et oster de sa folle merencolie ; car, se elle le prent par yre ne par haultes paroles, elle alumera le feu et luy fera encores penser pis et avoir plus grant doubte que devant. Car plusieurs femmes sont plus fières en leurs mensçonges que en parolles de vérité, et pour ce maintes foiz font plus de doubte. Et aussy vous dis-je que la bonne dame, combien que elle ait un pou de riote et d’ennuy, elle n’en doit pas moins avoir chier son seigneur pour un pou de jalousie, car elle doit penser que c’est la très grant amour qu’il a à elle, et comment il a grant doubte et grant soussy en son cuer que autre ait l’amour que il doit avoir de son droit, selon l’Église et Dieu, et penser et regarder se aultre lui fortrait l’amour que il doit avoir, et que jamaiz ne l’aymera, et que la joie de leur mariage seroit perdue, et leur mariage tourné à declin et tournera de jour en jour. Et une chose, dont maintes se donnent mal, est jalousie et fait grant soussi et estroit penser, et pour ce a cy bon exemple comme l’en doit amesurer son couraige et son penser.
Cy parle de la bourgoise qui se fist ferir par son oultraige.
Chappitre XVIIIe.
Après ne doit l’en point à son seigneur estriver ne luy respondre son desplaisir, comme la bourgoise qui respondoit à chascune parolle que son seigneur luy disoit tant anvieusement, que son seigneur fut fel et courrouscié de soy veoir ainsi ramposner devant la gent ; si en ot honte, et lui dist une foiz ou deux qu’elle se teust, et elle n’en voulsist riens faire. Et son seigneur, qui fut yrié, haulça le poing et l’abbati à terre, et oultre la fery du pié au visaige et luy rompit le nez. Si en fu toute sa vie deffaite, et ainsy par son ennuy et par sa riote elle ot le nez tort, qui moult luy mesadvint. Il luy eust mieux valu qu’elle se feust teue et soufferte ; car il est raison et droit que le seigneur ait les haultes parolles, et n’est que honneur à la bonne femme de l’escouter et de soy tenir en paix et laissier le hault parler à son seigneur, et aussy du contraire, car c’est grant honte de oïr femme estriver à son seigneur, soit droit, soit tort, et par especial devant les gens. Je ne dis mie que, quant elle trouvera espace seul à seul, que par bel et par courtoisie, elle le puet bien aprendre et luy monstrer courtoisement qu’il avoit tort, et s’il est homme de Dieu il luy en saura bon gré, et s’il est autre, se n’aura elle fait que son droit. Car tout ainsy le doit faire preude femme à l’exemple de la sage dame la royne Hester, femme du roy de Surie, qui moult estoit colorique et hatif ; maiz sa bonne dame ne lui respondoit riens en son yre ; maiz après, quant elle véoit son lieu, elle faisoit tout ce qu’elle vouloit, et c’estoit grant senz de dames, et ainsi le doivent faire les bonnes dames à ceste exemple. Cestes femmes, qui sont foles et remponeuses, ne sont pas de l’obeyssance comme fut la femme d’un marchant, dont je vous en diray l’exemple.
De celle qui saillit sur la table.
Chappitre XIXe.
Une fois avint que trois marchans venoient de l’emplette de querre draps de Rouen. Si dist l’un : C’est trop bonne chose que femme, quand elle obeist voulontiers à son seigneur. — Par foy, fist l’autre, la moye m’obeist bien. — Vrayement, dist l’autre, la moye, si comme je pense, me obeist plus. — Voire, dist le tiers, mectons une fermaille, laquelle obeyra mieulx et qui mieulx fera au commandement de son mary. — Je le vueil, firent les autres. Sy fut mise la fermaille, et jurèrent tous trois que nul ne advertiroit sa femme, fors dire : Ce que je commanderay soit fait, comment que ce soit. Si vindrent premierement chez l’une. Sy dist le seigneur : Ce que je commenderay soit fait, comment que ce soit. Après cela le seigneur dist à sa femme : Sailliez en ce bassin. — Et elle respondit : A quoy, ne à quelle besoingne ? — Pour ce, dist-il, que je le vueil. — Vrayement, dit-elle, je sauray avant pourquoy je saille. Si n’en fist rien ; si fut le mary moult fel, si luy donna une buffe. Après ilz vindrent chiés le second marchant et dist, ainsi comme dist l’autre, que son commandement feust fait, et puis d’illec ne demoura guères après qu’il la commanda à saillir ou bacin. Et elle dist : Pourquoy ? Et au fort elle n’en voult riens faire, et en fut batue comme l’autre. Si vindrent chez le tiers marchant. Si estoit la table mise et la viande dessus. Si dist aux autres en l’oreille que après mengier il lui commanderoit à saillir ou bacin. Et se misrent à table, et le seigneur dit devant tous que ce que il commanderoit feust fait, comment qu’il feust. Sa femme, qui le amoit et craignoit, oyt bien la parolle ; sy ne sçeut que penser. Si advint que il mengèrent oeufs molès, et n’y avoit point de sel fin sur la table. Sy va dire le mary : Femme, saul sur table ; et la bonne femme, qui ot paour de luy désobéir, saillit sur table et abati table et viandes, et vin et voirres, et escuelles, tant que tout ala par la place. Comment, dist le seigneur, est-ce la manière ? vous ne sçavés autre jeu fère ; estes-vous desvée ? — Sire, dist-elle, j’ay fait vostre commandement ; ne aviez vous pas dit que vostre commandement feust fait, combien qu’il feust ? je l’ay faict à mon pouvoir, combien que ce feust vostre dommaige et le mien : car vous m’aviez dit que je saillisse sur la table. — Quoy, dist-il, je disoye : Sel sur table. — En bonne foy, dist-elle, je entendoye y saillir. Lors y ot assés ris et tout prins à bourde, dont les aultres deux marchans vont dire qu’il ne falloit jà commander qu’elle saillist ou bacin, et qu’elle en avoit assez fait, et que son seigneur avoit gaaingnié la fermaille, et fut la plus loée de obeir à son seigneur, et ne fut mie batue comme les autres, qui ne vouloient faire le commandement de leurs seigneurs ; car gens voitturiers sy chastient leurs femmes par signes de cops ; et aussy toute gentil femme de son droit mesmes doit l’en chastier et par bel et par courtoisie, car autrement ne leur doit l’en faire. Et, pour ce, toute gentil femme monstre se elle a franc et gentil cuer ou non, c’est assavoir qui lui monstre par bel et par courtoisie, de tant comme elle aura plus gentil et franc cuer, de tant se chastie elle mieulx, et obeist et fait plus debonnairement le commandement de son seigneur, et a plus grant doubte et paour de luy desobeir. Car les bonnes craignent comme fist la bonne femme au tiers marchant, qui, pour doubte de desobeir à son seigneur, elle sailly sus la table et abaty tout, et ainsi doit toute bonne femme fère, craindre et obéir à son seigneur, et faire son commandement, soit tort, soit droit, se le commandement n’est trop oultrageux, et, se il y a vice, elle en est desblasmée, et demeure le blasme, se blasme y a, à son seigneur. Or vous ay un peu traittié de l’obeissance et de la crainte que l’on doit avoir à son seigneur, et comment l’en ne doit pas respondre à chascune parolle de son seigneur ne d’autre, et quel péril il y a et comment la fille d’un chevalier en mist son honnour et son estat en grant balence, pour estriver et respondre au fol escuier, qui pour ce dist que fol et que nice et sot. Maiz il est maintes gens qui sont de sy haultaines paroles et de sy mauvaiz couraige qu’ilz dient en hastiveté tout ce qu’ils scevent, et que à la bouche leur vient. Pour ce est-ce grant péril de prendre tenson à telles gens. Car qui l’y prent, il met son honneur en grant adventure ; car maintes gens en leur yre dient plus que ilz ne scevent pour eulx mieulx vengier. Si vous laisseray de ceste matière et vous parleray de celles qui donnent la char aux petiz chiens.
De celle qui donnoit la char aux chiens.
Chappitre XXe.
Je vous parleray de celle qui donnoit la chair et les bons morseaulx à ses petiz chiens. Une dame estoit qui avoit deux petis chiens. Si les avoit sy chiers qu’elle y prenoit moult grant plaisance et leur faisoit faire leur escuielle de souppes, et puis leur donnoit de la char. Sy y ot une fois un frère mendiant qui lui dist que ce n’estoit pas bien fait que les chiens fussent gros et gras là où les povres de Dieu estoient povres et maigres de faing. Si lui en sceut moult mal gré la dame, et pour ce ne se voult chastier. Sy advint que la dame acoucha au lit malade de la mort, et y avint telles merveilles que l’en vit tout appertement sur son lit deux petiz chiens noirs, et, quant elle transit, ilz estoient entour sa bouche et lui lechoient le bec, et, quand elle fut transie, l’on lui vit la bouche toute noire, que ilz avoient léchée, comme charbons, dont je l’ouy compter à une demoiselle qui disoit qu’elle l’avoit veue, et me nomma la dame. Pourquoy a cy bonne exemple à toute bonne dame comment elle ne doit point avoir si grant plaisance en telle chose, ne donner la char aux chiens ne les lescheries, dont les povres de Dieu meurent de faing là hors, qui sont creatures de Dieu et fais à sa semblance, et sont ses serfz et ses sergens, et cestes femmes ont pou ouy la parolle que Dieu dist en la sainte euvangille, que qui fait bien à son povre il le faist à luy meismes. Cestes femmes ne resemblent pas à la bonne royne Blanche, qui fut mère saint Loys, qui ne prenoit point desplaisir ains faisoit donner la viande de devant elle aux plus mesaisiéz. Et après, saint Loys, son filz, le faisoit ainsy ; car il visitoit les povres et les paissoit de sa propre main. Le plaisir de toute bonne femme doit estre à véoir les orphelins et povres et petiz enfanz par pitié, et les nourrir et les vestir comme faisoit la sainte dame qui estoit comtesse du Mans, laquelle nourissoit bien xxx orphelins, et disoit que c’estoit son esbat, et pour ce fut amie de Dieu, et ot bonne vie et bonne fin, et vit l’en plus grant clarté et planté de petiz enfanz en sa mort ; ce ne furent pas les petiz chiens que l’on vit à la mort de l’autre, comme ouy avez.
Du debat qui fut entre le sire de Beaumanoir et une dame.
Chappitre XXIe.
Mes belles filles, je vous prye que vous ne soyez mie des premières à prendre les estas nouveaulx, et que en cestui cas vous soiez les plus tardives et les derrenières, et par especial de prandre estat de femmes d’estrange païs, sy comme je vous diray d’un débat qui fut d’une baronnesse qui demouroit en Guienne et du sire de Beaumanoir, père de cestuicy qui à present est, qui fut malicieux et saige chevallier. La dame le arraysonnoit de sa femme et lui dist : « Beau cousin, je vien de Bretaigne, et ay veu belle cousine vostre femme, qui n’est pas ainsi atournée, ne sa robe estoffée comme les dames de Guienne et de plusieurs autres lieux ; car les pourfiz de ses coursès et de ses chapperons ne sont pas assez grans ne de la guise qui queurt à present. » Le chevalier luy respondi : « Ma dame, puisqu’elle n’est pas arrayée à vostre guise et comme vous, et que ses pourfiz vous semblent petiz et que vous m’en blasmés, sachiez que vous ne m’en blasmerés plus ; ains la feray plus cointe et aussy nouvellement arrayée de nobles cointises comme vous ne nulles des autres ; car vous et elles n’avez que la moitié de vos corsès et de vos chapperons rebuffez de vair et d’ermines ; et je feray encores mieulx, car je lui feray ses corsès et ses chapperons vestir en l’envers, le poil dehors. Ainsi sera mieulx pourfillée et rebuffée que vous ne les autres. » Après luy dit : « Ma dame, pensés-vous que je ne vueille qu’elle soit bien arrayée selon les bonnes dames du païx ? mais je ne veul pas qu’elle mue l’estat des preudes femmes et des bonnes dames de honneur de France et de ce païs qui n’ont pas prins l’estat des amies et des meschines aux Angloys et aux gens des compaignes ; car ce furent celles qui premièrement admenérent cest estat en Bretaingne des grans pourfilz et des corsès fendus ès costez et lès floutans ; car je suy du temps et le vy. Sy que, à prendre l’estat de telles femmes le premier, je tiens à petitement conseillies celles qui le prennent, combien que la princesse et autres dames d’Angleterre sont après long temps venus qui bien le pevent avoir. Mais j’ay tousjours oy dire aux saiges que toutes bonnes dames doivent tenir l’estat de bonnes dames du royaulme dont elles sont, et que les plus saiges sont celles qui derrenièrement prennent telles nouveaultez. Et aussy par renommée l’on tient les dames de France et de cestes basses marches les meilleurs dames qui soient et les moins blasmées. Mais en Angleterre en a moult de blasmées, si comme l’on dist ; si ne sçay se s’est à tort ou à droit. Et pour ce est-il mieulx de tenir le fait aux dames qui ont meilleur renommée. » Si furent cestes paroles dictes devant plusieurs, dont la dame se tint pour nice et ne sçeut que elle luy deust respondre, dont plusieurs se prindrent à rire et dirent entre eux qu’il lui vaulsist mieulx un bon taire. Et pour ce, belles filles, a cy bonne exemple de prendre et tenir l’estat moyen et l’estat des bonnes dames de son pays et du commun du royaulme dont l’en est, c’est assavoir dont les plus des bonnes dames usent communément, et especiaulment les preudes dames, selon ce que chascune le doit faire ; car à prandre nouvel estat venu d’estranges femmes ne d’autruy pays, l’en est plus tost moquée et rigolée que de tenir l’estat de son pays, si comme vous avez ouy dire que le bon chevalier, qui saiges estoit et de grant gouvernement, en reprint la dame. Et saichiez de certain que celles qui premiers les prennent donnent assez à jangler et à rigoler sur elles. Mais, Dieu mercy, aujourduy, dès ce que une a ouy dire que aucune a une nouveaulté de robe ou de atour, aucunes de celles qui oyent les nouvelles ne finiront jamais jusques à tant qu’elles en aient la copie, et dient à leurs seigneurs chascun jour : « Telle a telle chose qui trop a bien lui avient, et c’est trop belle chose ; je vous prie, mon seigneur, que j’en aye. » Et se son seigneur lui dist : « M’amie, se celle en a, les autres, qui sont femmes aussi sages comme elles, n’en ont point. — Quoy ! sire, se elles ne se scevent arrayer, qu’en ay-je à faire ? puisque telle en a, j’en puis bien avoir et porter aussy bien comme elle. » Si vous dy qu’elles trouveront tant de si bonnes raisons à leur dit, qu’il conviendra que elles aient leur part de celle nouveauté et cointise. Maiz cestes manières de femmes ne sont mie voulentiers tenues les plus saiges ne les plus sçavans, fors qu’elles ont plus le cuer au siècle et à la playsance du monde. Dont je vous en diray d’une manière qui est venue, de quoy les femmes servantes et femmes de chambres, clavières et aultres de mendre estat, se sont prinses communement, c’est-à-dire qu’elles fourrent leurs doz et leurs talons, autant penne comme drap, dont vous verrez leurs pennes derrière que ilz ont crottées de boue à leurs talons, tout aussy comme le treu d’une brebis soilliée derrière. Si ne priseriés riens celle cointise en esté ne en yver ; car, en yver, quant il fait grant froit, elles meurent de froit à leurs ventres et à leurs tetines, qui ont plus grant mestier d’estre tenues chaudement que les talons, et en esté les puces s’y mucent, et pour ce je ne prise riens la nouveaulté ne telle cointise. Je ne parle point sur les dames ne sur les damoiselles atournées, qui bien le pevent faire à leur plaisir et à leur guise ; car sur leur estat je ne pense mie à parler chose qui leur doye desplaire, que je le puisse sçavoir ; car à moy ne affiert ne appartient fors les servir et honorer et les obeir à mon povoir, ne je ne pense sur nulles en parler par cest livre, fors que à mes propres filles et à mes femmes servantes, à qui je puis dire et monstrer ce que je vueil et il me plaist.
Comment il fait perilleux estriver à gens sçavans du siècle, et parle de la dame qui print tensson au mareschal de Clermont.
Chappitre XXIIe.
Belles filles, je vous diray un exemple comment il fait périlleux parler ne tenir estrif à gens qui ont le siècle à main et ont manière et sens de parler. Car voulentiers l’en gaaingne pou à leur tenir estrif de bourdes ne de jangles, qui bien ne leur plaisent. Dont il advint à une grand feste, où il avoit moult de grans dames et seigneurs, et là fut le mareschal de Clermont, qui à merveilles avoit le siècle à main, comme de beau parler et beau maintient, et de sçavoir bien son estre entre tous chevaliers et dames. Si y avoit une grant dame qui lui dist devant tous : « Clermont, en bonne foy, vous devez grant guerredon à Dieu, car vous estes tenu pour bon chevalier et assez beau, et savez merveilles. Se feussiez assez parfaiz, se ne fust vostre jangle et vostre mauvaise langue qui par foiz ne se puet taire. — Or, ma dame, dist-il, est-ce donc la pire tache que j’aye ? — Je pense que ouil, dist-elle. — Or veons, dist-il, en ce fait : il me semble, à droit jugier, que je ne l’ay pas si pire comme vous avez, et vous diray pourquoy ; vous m’avez dit et reprouchié la pire tache que j’aye selon vostre advis, et, se je me tais de dire la pire que vous aiez, quel tort vous fais-je ? Madame, je ne suis pas si legier en parler comme vous estes. » La dame escouta et ama mieux ne avoir jà parlé, ne estrivé à lui, pour plusieurs raisons que je ne dy pas, lesquelles j’ay ouy compter qu’il en fust assez parlé, et distrent plusieurs que trop grant appertise n’a mestier, et il luy vaulsist mieux à soy estre teue. Et pour ce a cy bon exemple : car il vault mieulx aucunes foys soy taire et soy tenir plus humblement que estre trop apperte ne commancier parolles à telz gens qui ont parolles à main et qui n’ont nulle honte de dire parolles doubles à plusieurs entendemens. Et pour ce regardez bien à qui vous emprendrez à parler, et ne leurs dittes point de leur desplaisir, car l’estrif d’eulx est moult périlleux.
Cy parle de Bouciquaut et de iij dames, comment il s’en chevit.
Chappitre XXIIIe.
Encores vous parleray de ceste matière, comment il avint à Bouciquaut que trois dames lui cuidoient faire honte, et comment il s’en chevit. Bouciquaut estoit saige et beaul parlier sur tous les chevaliers, et si avoit grant siècle et grant senz entre grans seigneurs et dames. Sy advint à une feste que trois grans dames se seoient sur un comptouer et parloient de leurs bonnes adventures, et tant que l’une dist aux autres : « Belles cousines, honnie soit elle qui ne dira verité par bonne compaignie, se il y a nulle de vous qui en ceste année feust priée d’amours. — Vrayement, dist l’une, je l’ay esté depuis un an. — Par ma foy, dist l’autre, si ay-je moy. — Et moy aussi, se dist la tierce. — Et dist la plus apperte : Honnie soit elle qui ne dira le nom de celluy qui derenierement nous pria. Par foy, se vous dictes, je vous diray. Sy se vont accorder à dire voir. — Vrayement, dist la première, le derrenier qui me pria fust Bouciquaut. — Vraiement, dist l’autre, et moy aussi. — Et, dist la tierce, si fist-il moy. — Vrayement, distrent les aultres, il n’est pas si loyal chevalier comme nous cuidions. Ce n’est que un bourdeur et un trompeur de dames. Il est céans ; envoyons le querre pour luy mettre au nez ce fait. » Sy l’envoyèrent querre, et il vint ; si leur demanda : « Mes dames, que vous plaist ? — Nous avons à parler à vous ; seez vous cy. » Sy le vouloient faire seoir à leurs piez, mais il leur dist : « Puis que je suis venus à vostre mandement, faictes-moy mettre des quarreaulx ou un siege à moy seoir ; car, se je me seoie bas, je pourroye rompre mes estaches, et vous me pourriez mettre sus que ce seroit aultre chose. » Si convint que il eust son siege, et quant il fust assis, icelles, qui bien furent yrées, sy vont dire : « Comment, Bouciquaut, nous avons esté deçeues du temps passé, car nous cuidions que vous fussiez voir disant et loyal ; et vous n’estes que un trompeur et un moqueur de dames ; c’est vostre tache. — Comment, ma dame, savez-vous que j’ay fait ? — Que vous avez fait ? Vous avez prié d’amours belles cousines qui cy sont, et sy avés vous moy, et si aviez juré à chascune de nous que vous l’amiés sur toutes autres. Ce n’est pas voir, ains est mensconge ; car vous n’estes pas trois en vault, et ne povez avoir trois cuers pour en amer trois, et pour ce estes faulx et decevable, et ne devez pas estre mis ou compte des bons ne des loyaulx chevaliers. — Or, mes dames, avez-vous tout dit ? vous avez grand tort, et vous diray pourquoy ; car à l’eure que je le dis à chacune de vous, je y avoye ma plaisance et le pensoie ainsy, et pour ce avez tort de moy tenir pour jengleur ; maiz à souffrir me convient de vous, car vous avez vos parlers sus moy. » Et quant elles virent qu’il ne s’esbahissoit point, si va dire l’une : « Je vous diray que nous ferons. Nous en jouerons au court festu à laquelle il demourra. — Vrayement, dist l’autre, d’endroit moy je n’y pense point à jouer, car j’en quitte ma part. — Vrayement, fist l’aultre, sy fais-je moy. — Lors respondit : Mes dames, par le sabre Dieu, je ne suis point ainsi à departir ne à laissier ; car il n’y a cy à qui je demeure. » Si se leva et s’en ala, et elles demourèrent plus esbahies que luy, et pour ce est grant chose de prandre estrif à gens qui scevent du siècle ne qui ont si leur manière et leur maintieng. Et pour ce a cy bon exemple comment l’on ne doit point entreprendre parolle ne estriver avecques celles gens ; car il y a bien manière. Car celles qui aucunesfois cuident plus savoir en sont par fois les plus deceues, dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple semblable à ceste cy sur cette matière.
De iij aultres dames qui accusèrent un chevalier.
Chappitre XXIIIIe.
Il fut ainsi que trois dames avoient accusé un chevalier de tel cas et de telle decevance, et l’avoient enfermé dans une chambre tout seul et chascune dame avoit une damoiselle, et au fort le jugièrent-elles à mort, et que jamèz par telle guise ne decevroit dame ne demoiselle. Et sy estoient sy courrouciées et sy yrées vers luy que chascune tenoit le coustel pour le occire ; ne nul deblasme ne excusation ne lui valoit riens. Sy leur va dire : « Mes dames et damoiselles, puis qu’il vous plaist que je meure, sans remède ne mercy avoir, je vous pry à toutes qu’il vous plaise à moy donner un don. » Et au fort elles lui accordèrent. « Sçavez-vous, dist-il, que vous m’avez octroyé ? » — « Nennil, distrent-elles, se vous ne le dictes. » — Vous m’avez octroyé, dist-il, que la plus pute de vous toutes me frappera la première. » Lors si furent esbahies et s’entreregardèrent l’une l’autre, et pensa chascune endroit soy : Se je frappoye la première, je seroye honnie et deshonnorée. Et, quant il les vit ainsi esbahies et en esmay, il sailly en piés et court à l’uis, et le defferma et s’en yssy et ainsi se sauva le chevalier. Et elles demourèrent toutes esbahies et mocquées. Et pour ce un poy de pensement vault moult à besoing, soit à homme ou à femme. Si vous laisse de ceste matière et revien à celles qui ont moult le cuer au siècle, comme à estre ès joustes et ès festes, et aler voulentiers en pelerinaige, plus pour esbat que pour dévotion.
De celles qui vont voulentiers aux joustes et aux pellerinaiges.
Chappitre XXVe.
Je vous diray une exemple d’une bonne dame qui recouvra un grant blasme sans cause à une grant feste d’une table ronde de joustes. Celle bonne dame estoit jeune et avoit bien le cuer au siècle, et chantoyt et danssoyt voulentiers, dont les seigneurs et les chevaliers l’avoient bien chière, et les compaignons aussi. Toutes voyes son seigneur n’estoit pas trop liez dont elle y aloit si voulentiers. Mais elle vouloit bien en estre requise, et son seigneur lui en donnoit grans eslargissemens que on la requist et priast d’amer, et son seigneur le faisoit pour paour d’acquerre la male grace des seigneurs, et que on ne deist pas qu’il en feust jaloux ; si la leur octroyoit-il pour aler à leurs festes et esbatemens, et il mectoit moult de grans mises pour l’accointir à celles festes pour l’onneur d’eulx. Mais elle povoit bien apparcevoir que, s’il eust esté au gré et plaisance de son mary, elle n’y alast pas. Et, si comme il est accoustumé en esté, temps que l’en veille à dances jusques au jour, il advint, une fois entre les autres, que, à une feste où elle fust la nuit, l’en estaigny les torches et fist l’en grans huz et grans cris, et quant vint que l’en apporta la lumière, le frère du seigneur de celle dame vit que un chevalier tenoit celle dame et l’avoit mise un petit à costé, et, en bonne foy, je pense fermement qu’il n’y eust nul mal ne nulle villenie. Mais toutes fois le frère du chevalier le dist et en parla tant que son seigneur le sceut et en eut si grant dueil que il l’en mescrut toute sa vie, ne depuis n’en eut vers elle si grant amour ne si grant plaisance, comme il souloit ; car il en fut fol et elle folle et s’entrerechignèrent, et en perdirent aussi comme tout leur bien et leur bon mesnage, et par petit d’achoison.
Je sçay bien une autre belle dame qui très voulentiers estoit menée aux grans festes. Si fu blasmée et mescreue d’un grant seigneur. Dont il advint qu’elle fut malade de si longue maladie, qu’elle fut toute deffaicte et n’avoit que les os, tant estoit malade. Sy cuidoit transir de la mort, et se fist apporter beau sire Dieux. Lors dist devant tous : « Mes seigneurs, mes amis et mes amyes, veez en quel point je suy. Je souloye estre blanche, vermeille et grasse, et le monde me louoit de beaulté ; or povez-vous veoir que je ne semble point celle qui souloit estre ; je souloye amer festes, joustes et tournoys ; mais le temps est passé ; il me convient que je aille à la terre dont je vins. Et aussi, mes chers amis et amies, l’en parle moult de mal de moy et de mon seigneur de Craon ; mais, par celuy Dieu que je doys recevoir et sur la dampnacion de mon âme, il ne me requist oncques, ne me fist villennie mais que le père qui me engendra ; je ne dy mie qu’il ne couchast en mon lit, maiz ce fut sans villennie et sans mal y penser. » Si en furent maintes gens esbahis, qui cuidoient que aultrement feust, et pour tant ne laissa pas à estre blasmée ou temps passé et son honnour blessié, et pour ce a grant peril à toutes bonnes dames de trop avoir le cuer au siècle, ne d’estre trop desirables d’aler à telles festes, qui s’en pourroit garder honnourablement ; car c’est un fait où moult de bonnes dames reçoivent moult de blasmes sans cause. Et si ne dis-je mie qu’il ne conviengne parfoiz obéir à ses seigneurs et à ses amis et y aler. Mais, belles filles, se il advient que vous y ailliez et que vous ne le puissiez refuser bonnement, quant vendra la nuit que l’en sera à dancier et à chanter, que pour le peril et la parleure du monde vous faciez que vous ayiez tousjours de costé vous aucun de voz gens ou de voz parens ; car se il advenoit que l’en estaingnist voz torches et la clarté, qu’ilz se tenissent près de vous, non pas pour nulle doubtance de nul mal, maiz pour le peril de mauvais yeulx et de mauvaises langues, qui tousjours espient et disent plus de mal qu’il n’y a, et aussy pour plus seurement garder son honneur contre les jangleurs, qui voulentiers disent le mal et taisent le bien.
De celles qui ne veullent vestir leurs bonnes robes aux festes.
Chappitre XXVIe.
Un autre exemple vous diray de celles qui ne veulent vestir leurs bonnes robes aux festes et aux dymenches pour l’onneur de Nostre Seigneur. Dont je vouldroye que vous sceussiez l’exemple de la dame que sa demoiselle reprist. Une dame estoit qui avoit de bonnes robes et de riches ; mais elle ne les vouloit vestir aux dimenches ne aux festes, se elle ne cuidast trouver nobles gens d’estat. Et advint à une feste de Nostre-Dame, qui fut à un dimanche, si luy va dire sa damoyselle : « Ma dame, que ne vestés-vous une bonne robe pour l’onneur de la feste ? car il est feste de Nostre-Dame et dymenche. — Quoy ! dist-elle, nous ne verrons nulles gens d’estat. — Ha ! ma dame, ce dist la damoyselle, Dieu et sa mère sont plus grans et les doist l’en plus honnourer que nulle chose mondaine, car il puet donner ou tollir de toutes choses à son plaisir, car tout le bien et honneur vient de lui, et pour ce doit l’en porter honneur à la feste de luy et de sa benoyte chière mère et à leurs sains jours. — Taisiez-vous, dist la dame, Dieu et le prestre et les gens d’esglise me voyent chascun jour ; mais les gens d’estat ne me voyent pas, et pour ce m’est plus grant honneur de moy parer et cointoier contre eulx. — Ma dame, dist la damoiselle, c’est mal dit. — Non est, dist la dame, layssiez advenir ce que advenir pourra. » Et tantost, à ce mot, un vent, chault comme feu, la ferit par telle guise qu’elle ne se pot bouger ne remuer, ne plus que une pierre, et dès là en avant la convenoit porter entre les bras, et devint grosse et enflée comme une pipe. Si recognut sa follour et se voua en plusieurs pelerinages et s’i fist porter en une litière, et à toutes gens d’onneur elle disoit la cause comment le mal lui estoit prins, et que c’estoit la vengence de Dieu, et que bien estoit employé le mal qu’elle souffroit ; car toute sa vie elle avoit porté plus d’onneur au monde que à Dieu, et avoit plus grant joye et plus grant plaisir à soy cointoier quant gens d’estat venoient en lieu où elle fust, pour leur plaire et pour avoir sa part des regards, qu’elle ne faisoit par devocion ès festes de Dieu ne de ses sains. Et puis disoit aux gentilz et aux juennes femmes : « Mes amies, veez cy la vengence de Dieu » et comptoit tout le fait et leur disoit : « Je souloye avoir beau corps bel et gent, se me disoit chascun pour moy plaire, et, pour la louange et le bobant de la gloire que je y prenoye, je me vestoie de fines robes et de bonnes pennes bien parées, et les faisoie faire bien justes et estroites ; et aucunesfoiz le fruit qui estoit en moy en avoit ahan et peril, et tout ce faisoie pour en avoir la gloire et le loz du monde. Car quant je ouoye dire aux compaignons qui me disoient pour moy plaire : « Veez cy un bel corps de femme qui est bien taillié d’estre amé d’un bon chevalier », lors tout le cuer me resjouissoit ; mais or povez veoir quelle je suis, car je suy plus grosse et plus constrainte que une pipe, ne je ne semble point celle qui fut ; ne mes belles robes, que je avoye si chières que je ne vouloye vestir aux dymenches ne aux bonnes festes pour l’honneur de Dieu, ne me auront jamais mestier. Mes belles filles et amies, amez Dieu, car il m’a monstré ma folie, qui espargnoye mes bonnes robes aux festes pour moy cointoier devant les gens d’estat pour avoir le los et le regart des gens. Sy vous prye, mes amies, que vous prengniez icy bon exemple. » Ainsy se complaignoit la dame malade, et fut bien malade et enflée par l’espace de vij ans. Et après, quant Dieu eut veu sa contricion et sa repentance, si luy envoya santé et la gary toute saine, et fut dès lors en avant moult humble envers Dieu, et donna le plus de ses bonnes robes pour Dieu, et se tint simplement et ne eut pas le cuer au monde comme elle souloit. Et pour ce, belles filles, a cy bon exemple comment l’on doit plus parer et vestir sa bonne robe aux dimenches et aux festes, pour honneur et amour de Dieu, qui tout donne, et pour l’amour de sa doulce mère et de ses sains, que l’on ne doit faire pour les gens terriens, qui ne sont que boue et terre, pour avoir leur grace et leur los ne les regards d’eulx ; car celles qui le font par telz plaisances, je pense qu’il desplaise à Dieu, et que il en prendra sa vengence en cest siècle ou en l’autre, sy comme il fist de la dame, comme vous avez ouy, et pour ce y a bon exemple à toutes bonnes femmes et bonnes dames.